Du Pape (page 12)
Ici se présente une observation importante. Comme il est impossible de se donner un nom faux , il l'est également de le donner à d'autres. Le parti protestant n'a-t-il pas fait les plus grands efforts pour nous donner celui de papistes? Jamais cependant il n'a pu y réussir; comme les Eglises photiennes n'ont cessé de se nommer orthodoxes , sans qu'un seul chrétien étranger au schisme ait jamais consenti à les nommer ainsi. Ce nom à'orthodoxe est demeuré ce qu'il sera toujours, un compliment éminemment ridicule, puisqu'il n'est prononcé que par ceux qui se l'adressent à eux-mêmes; et celui Aq papiste est encore ce qu'il fut toujours, une pure insulte, et une insulte de mauvais ton qui, chez les protestans même, ne sort plus d'une bouclie distinguée. Mais pour terminer sur ce mot orthodoxe, quelle Eglise ne se croit pas orthodoxe î et quelle Eglise accorde ce titre aux autres qui ne sont pas en communion avec elle? Une grande et magnifique cité d Europe se prête à une expérience intéressante que je propose à tous les penseurs. Un espace assez resserré y réunit des Eglises de toutes les communions chrétiennes. On y voit une Eglise catholique, une Eglise russe, une Eglise arménienne, une Eglise calviniste, une Eglise luthérienne; un peu plus loin se trouve TEglise anglicane ; il n'y manque, je crois qu'une Eglise grecque. Dites donc au premier homme que vous rencontrerez sur votre route : Montrez -moi V Eglise ORTHOBOXE? Chaque chrétien vous montrera la sienne, grande preuve déjà d'une orthodoxie commune. Mais si vous dites : Montrez-moi V Eglise CATHOLIQUE ? Tous répondront : La voilà ! et tous montreront la même. Grand et profond sujet de méditation ! Elle seule a uti nom dont tout le monde convient, parce que ce nom devant exprimer l'unité qui ne se trouve que dans 1 Eglise catholique, cette unité ne j)eut être ni méconnue où elle est , ni supposée où elle n'est pas. Amis et ennemis, tout le monde est d'accord sur ce point. Personne ne dispute sur le nom qui ( 26o ) est aussi évident que la chose.
Depuis l'origine du christianisme > VEglise a |)orlé le nom qu'elle porte aujourd'hui, et jamais son nom n'a varié; aucune essence ne pouvant disj)aroître ou seulement s'altérer sans laisser échapper son nom. Si le protestantisme porte toujours le même, quoique sa foi ait immensément varié , c'est que son nom étant purement négatif et ne signifiant qu'une renonciation au catholicisme, moins il croira et plus W protestera, plus il sera lui-même. Son nom devenant donc tous les jours plus vrai, il doit subsister jusqu'au moment où il périra , comme l'ulcère périt avec le dernier atome de chair vivante qu'il a dévoré! Le nom de cafholiçue esprune au contraire une essence , une réalité qui doit avoir un nom; et comme hors de son cercle divin il ne peut y avoir d'unité religieuse, on pourra bien trouver hors de ce cercle des Eglises, mais point du tout I'Eglise. Jamais, jamais les Eglises séparées ne pourront se donner un nom commun qui exprime l'unité, aucune puissance ne pouvant, j'espère, nommer le néant. Elles se donneront donc des noms nationaux ou des noms à pré- tention, qui ne manqueront jamais d'exprimer précisément la qualité qui manque à ces ( ^6i ) Eglises. Elles se nommeront réformée^ évangélique^ apostolûjue {i),ang/ica/ie , écossaise, orthodoxe, etc., tous noms évidemment faux, et de plus accusateurs , parce qu'ils sont respectivement nouveaux, particuliers, et môme ridicules pour toute oreille étrangère au parti qui se les attribue ; ce qui exclut toute idée d'unité, et par conséquent de vérité. Pxègle générale. Toutes les sectes ont deux noms : l'un qu'elles se donnent, et l'autre qu'on leur donne. Ainsi les Eglises pholiennes qui s'appellent elles-mêmes orthodoxes , sont nommées hors de chez elles schismatiques , grecques ou orientales , mots synonymes sans qu'on s'en doute. Les premiers réformateurs s'intitulèrent non moins courageusement eV«/2- (i) L'Eglise anglicane, dont le bon sens et l'orgueil répugnent égUement à se voir en assez mauvaise compagnie , a imaginé depuis quelque temps de soutenir qu'elle n'est pas protestante.
Quelques membres du clergé ont défendu ouvertement celte thèse j et comme dans cette supposition ils se trouvoient sans nom , ils ont dit qu'ils étoient apostoliques. C'est un peu tard, comme on voit, pour se donner un nom, et l'Europe est devenue trop impertinente pour croire à cette ennoblissement. Le parlement, au reste, laisse dire les apostoliçues , et ne cesse de protester quil est protestant. ( 2(Ï3 ) géliques ^ et les seconds réformés ; mais tout ce qui n'est pas eux les nomme luthériens et cahinistes. Les anglicans, comme nous l'avons vu , essaient de s'appeler apostoliques ; mais toute l'Europe en rira et même une partie de l'Aniileterre. Le rascolnic russe se donne le nom de meux croyant ; mais pour tout homme qui n'est pas rascolnic , il est rascolnic ; le catholique seul est appelé comme il s'appelle, et n'a qu'un nom pour tous les honimes. Celui qui n'accorderoit aucune valeur à cette observation , auroit peu médité le premier chapitre de la métaphysique première, celui des noms. C'est une chose bi^n remarquable que tout chrétien étant obligé de confesser dans le symbole, quil croit à l'Eglise catholique, néanmoins aucune Eglise dissidente n'a jamais osé se parer de ce titre et se nomme catholique, quoiqu'il n'y eût rien de si aisé que de dire : C'est nous qui sommes catholiques ; et que la vérité d'ailleurs tienne évidemment à cette qualité de catholique. Mais dans cette occasion, comme dans mille autres, tous les calculs de l'ambition et de la politique cé- doient à l'invincible conscience. Aucun novateur n'osa jamais usurper le nom de I'Eglise; soit qu'aucun d'eux n'ait réfléchi qu'il se condamnoit en changeant de nom, soit que tous aient senti, quoique d'une manière obscure, l'absolue impossibilité d'une telle usurpation. Semblable à ce livre unique dont elle est la seule dépositaire et la seule interprète légitime, l'Eglise catholique est revêtue d'un caractère si grand, si jrappant, si parfaitement iniinitaol e (i), que persoiine ne songera jamais à lui disputer son nom, contre la consscience de l'univers.
Si donc un homme appartenant à l'une de ces Eglises dissidentes, prend la plume contre I'Eglise ; il doit être arrêté au titre même de son ouvrage. Il faut lui dire : Qui et es-vous ? comment vous appelez-vous ? doii venez-vous ? pour qui parlez-vous? — Pour l'Eglise, direz-vous. — Quelle Eglise ? celle de Constantinople , de Smyrne^de Bucharest, de Corfou^etc, ? Aucune Eglise ne peut être entendue contre V Eglise , pas plus que le représentant d'une province particulière contre une assemblée nationale présidée parle souverain. Vous êtes justetnent condamné avant d'être entendu : vous avez tort sans autre examen , parce que vous clés isolé. (i) On connoît ces expressions de Rousseau, à propos de l'évangile. ( 2G4 ) — « Je parle, dira-t-il peut-être, pour loufes >» les Kglises que v^ous nommez, et pour tiules » celles qui suivent la même foi. » — Dans ce cas, montrez vos mandais. Si vous n'en avez que de spéciaux , Ja même difficulté subsiste; vous représentez bien plusieurs Eglises , m.ais non r Eglise, Vous parlez pour des provinces ; l'ÉTAT ne peut vous entendre. Si vous pré^ tendez agir sur toutes en vertu d'un mandat d'unité, nommez cette unité ; faites-nous connoitre le point central qui la constitue , et dites son nom qui doit être tel que l'oreille du genre humain le reconnoisse sans balancer. Si vous ne pouvez nommer ce point central , il ne vous reste pas même le refuge de vous appeler république chrétienne; car il n'y a point de république qui n'ait un conseil commun , un sénat , des chejs quelconques qui représentent et gouvernent l'as social ion (i). Rien de tout cela ne (i) Ceci est de la plus haule importance. Mille fois on a pu entendre demander en cei tains pays: Pourquoi r Eglise ne pourroil-elie pas être presbytérienne ou col/c'giale ? yaccorde qu'elle puisse l'être , (quoique le contraire soit démontré : il laut au moins nous la montrer telle avant de demander si elle est légilime sous celte l'on ne ? Toute république possède l'utiité souveraine, comme toute autre forme de gouver- ( 2G5 ) se trouife chez vous , et par conséquent vous tie possédez aucune espèce d unité, de hiérarchie et d'association commune ; aucun de vous n'a le droit de prendre la parole au nom de tous.
Fous croyez être un édifice^ vous ri êtes que des pierres. Nous sommes un peu loin, comme on voit, d'agiler ensemble des questions de dogme ou de discipline. Il s'agit avant lonl , de la part de nos plus anciens adversaires , de se légitimer, et de nous dire ce qu'ils sont. Tant qu'ils ne nous auront pas prouvé qu'ils soi.l I'Eglise , ils ont tort avant d'avoir parlé; et pour nous prouver qu'ils sont I'Eglise , il faut qu'ils montrent un centre d'unité visible pour tous les yeux, et portant un nom à la i'ois positirefc exclusif, admis par toutes les oreilles et par tous les partis. Je résiste au mouvement qui m'entraîneroit dans la polémique: les principes me suffisent; les voici. nement. Que les Eglises photieunes soient donc ce qu'elles voudront , pourvu qu'elles soient ({uelijue cho-;e. Qu'elles nous indiquent une hiérarchie gcne'- rale , un synode , un conseil , un sénat , comme elles voudront , dont t lies déclarent relever toutes ; alors nous traiterons la question de savoir si PEglise universelle peut être une république ou un collège. Jusqu'à cette époque , elles sont nulles dans le sens universel. 1.0 IjC Souverain Pontife est la base nécessaire , unique et exclusive du christianisme. A lui appartiennent les promesses, avec lui disparoît l'unité , c'est-à-dire l'Eglise. 2.*^ Toute l'Eglise qui n'est pas catholique est protestante. Le principe étant le même de tout côté, c'est-à-dire \n\Q insurrection contre l'unité souveraine , toutes les Eglises dissidentes ne peuvent différer que par le nombre des dogmes rejetés. 3." La suprématie du Pape étant le dogme capital sans lequel le christianisme ne peut subsister , toutes les Eglises qui rejettent ce dogme dont elles se cachent l'importance, sont d'accord , même sans le savoir : tout le reste n'est qu'accessoire , et de là vient leur atlfiinité dont elles ignorent la cause. 4.° Le premier symptôme de la nullité qui frappe ces Eglises, c'est celui de perdre subitement et à la fois le pouvoir et le vouloir de convertir les hommes et d'avancer l'œuvre divine.
Elles ne font plus de conquêtes ; et même elles affectent de les dédaigner. Elles sont stériles, et rien n'est plus juste : elles ont rejeté ïépoux (i). (i) Nous les avons niênae entendues se vanter de cette stérilité'. 5.° Aucune d'elles ne peut maintenir dans son intéorilé le symbole qu'elle jiossédoit au moment de la scissio^i. Lajoi ne leur appartient plus. L'îiabilude 5 l'orgueil, l'obstination peuvent se mettre à sa place et tromper des yeux inexpérimentés ; le despotisme d'une puissance hétérogène qui préserve ces Eglises de tout contact étranger . l'ignorance et la barbarie qui en sont la suite, peuvent encore pour quelque temps les maintenir dans un état de roideur qui représente au moins quelques formes de la vie ; mais enfin, nos langues et nos sciences les pénétreront , et nous les verrons parcourir, avec un mouvement accé- léré , toutes les phases de dissolution que le protestantisme calviniste et luthérien a déjà mises sous nos yeux (i). 6.0 Dans toutes ces Eglises, les grands changemens que j'annonce commenceront par le clergé ; et celle qui sera la première à donner ce grand et intéressant spectacle, c'est l'Eglise russe, parce qu'elle est la plus exposée au i^eni européen (2). (0 Tout ceci est dit sans prétendre affirnaer qne l'ouvrage n'est pas commencé et même fort avancé. Je \p\i\ l'ignorer , et peu m'importe. Il are suffit de savoir que la chose ne peut aller autrement. {2) Parmi les Eglises photiennes , aucune ne doit nous ( 2C8 ) Je n'écris point pour disputer; je respecte tout ce qui est respectable , les souverains surtout est les nations. J^ ne liais que la haine. Mais je dis ce qui est, je dis ce qui sera, je dis ce qui doit être ; et si les évènemens contrarient ce que j'avance , j'ap[)elle de tout mon cœur sur ma mémoire le mépris et les risées de la postérité. inléresser autant que l'Epliie russe qui est devenue entièrement européenne depuis que la suprématie exclusive de son auguste chef l'a très-heureusement séparée pour toujours des faubourgs de Gonstantiuople.
CHAPITRE VI. FAUX RAISONNEMENS DES ÉGLISES SEPAREES , ET RÉFLEXIONS SUR LES PRÉJUGÉS RELIGIEUX ET NATIONAUX. JLiES Eglises séparées sentent bien que l'unité leur manque, qu'elles n'ont plus de gouvernement, de conseil, ni de lien commun. Une objection surtout se présente en première ligne et frappe tous les esprits. S'il s'élevoit des difficultés dans l'Eglise, si quelque dogme étoit attaqué, où seroit le tribunal qui décideroit la question , n'y ayant plus de chef commun pour ces Eglises, ni de concile œcuménique possible, puisqu'il ne peut être convoqué , que je sache, ni par le sultan , ni par aucun évêque particulier? On a pris, dans les pays soumis au schisme , le parti le plus extraordinaire qu'il soit possible d'imaginer , c'est de nier quil puisse y avoir plus de sept conciles dans l'Eglise; de soutenir çue tout fut décidé par celles de ces assemblées gêné- raies qui précédèrent la scission , et qu'on ne doit plus en coiwoquer de ?20uif elles ( i ). Si on leur objecte les maximes les plus évidenles de tout gouveriiemeiil imaginable, si ou leur (iemaïkle quelle idée ils se forment d'une société Ijumaine, d'une agrégation quelconque , sans cliet', sans puissance législative commune , et sans assemblée nationale , ils divaguent pour en revenir ensuite , après quelques détours, à dire ( je l'ai entendu mille fois ) qu'il nejaut plus de concile , et que tout est décidé. Ils citent même très-sérieusement les conciles qui ont décidé que tout étoit décidé. Et parce que ces assemblées avoient sagement défendu de revenir sur des questions terminées, ils en concluent qu'on n'en peut plus traiter ni décider d'autres , quand même le christianisme seroit attaqué par de nouvelles hérésies. D'où il suit qu'on eut tort dans l'Eglise de (i) Il va sans dire que le VIII. ^ concile est nul , parce qu'il condamna Photius ; s'il y eu avoil eu dix dans l'Eglibe avant cette époque , il seroit démontré que l'Eglise ne peut se passer de dix conciles. Eu gé- néral, rKglise est infaillible pour tout novateur , jusqu'au moment où elle le condamne.
s'assembler pour condamner Macéàonius , parce qu'on s'étoit assemblé auparavant pour condamner Arius , et qu'on eut tort encore de s'assembler à Trente pour condamner Lutlier et Calvin , parce que tout étoit décidé par les premiers conciles. Ceci pourroit fort bien avoir l'air , auprès de plusieurs lecteurs , d'une relation faile à plaisir ; mais rien n'est plus rigoureusement vrai. Dans toutes les discussions qui intéressent l'orgueil, mais surtout l'orgueil national, s'il se trouve poussé à bout par les plus invincibles raisonnemens, il dévorera les plus épouvantables absurdités , plutôt que de reculer. On nous dira très-sérieusement que le concile de Trente est nul et ne prouçe rien , parce que les éi^éques grecs n'y assistèrent pas (i ). Beau raisonnement , comme on voit ! d'où il suit que tout concile grec étant par la même raison nul pour nous , parce que nous n'y serions pas appelés , et les décisions d'un chef commun n'étant pas d'ailleurs reconnues (i) Pourquoi donc les grecs? Il faudroit dire tous les évêques photiens , autrement on ne sait plus de qui on parle. Il est bon d'ailleurs d'observer en passant qu'il n'a tenu qu'à ces évêques d'assister au concile de Trente. en Grèce , ou dans les pa}S qu'on appelle de ce nom , l'Eglise n'a plus de ^gouvernement , plus d'assemblées générales , même possibles , plus de moyen de traiter en corps de ses propres intérêts , en un mot . pliis d'unité morale. Le principe étant une fois adopté par l'orgueil , les conséquences les plus monstrueuses ne TelFrayent point ; je viens de le dire , rien ne Tarréte. Ce mot ^orgueil me rappelle deux vérités d'un genre bien ditiérent : l'une est triste, et l'autre est consolante. L'un des plus habiles médecins d'Europe dans l'art de traiter la plus humiliante de nos maladies , M. le docteur Willis , a dit ( ce que je ne répète cependant que sur la loi de l'homme respectable de qui je le tiens ) « qu'il avoit trouvé deux genres de folie )) constamment rebelles à tous les elforts de »
son art , la folie d'orgueil et celle de re- » ligion. » Hélas! les préjugés qui sont bien aussi une espèce de démence , présentent précisément le même phénomène. Ceux qui tiennent à la religion sont terribles ; et tout observateur qui les a étudiés en est justement effrayé. Un théologien anglais a posé , comme une vérité générale, que jamais homme na\>oitété chassé de sa religion par des argumens (i). Il y a certainement des exceptions à cette règle fatale ; mais elles ne sont qu'en faveur de la simplicité , du bon sens , de la pureté , de la prière surtout. Dieu ne fait rien pour l'orgueil, ni même pour la science qui est aussi l'orgueil quand elle marche seule. Mais si la folie de l'orgueil vient se joindre encore à celle de la religion, si l'erreur théologique se greffe sur un orgueil furieux , antique, national , immense et toujours humilié ; les deux anathèmes signalés par le médecin anglais venant alors à se réunir , toute puissance humaine est nulle pour ramener le malade. Que dis-je? un tel changement seroit le plus grand des miracles ; car celui qu'on appelle co/wersion les surpasse tous , quand il s'agit des nations. Dieu l'opéra solennellement il y a dixhuit siècles , et quelquefois encore il l'a opéré depuis en faveur des nations qui n'avoient jamais connu la vérité ; mais en faveur de (i) Never a mati was reasond outofhis religion. Ce texte également remarquable par sa valeur intrinsèque et par un très-heureux idiotisme de la langue anglaise, repose depuis long-temps dans ma mémoire. 11 appartient , je crois , à Sherlock. TOM. II. uS C ^74 ) celles qui l'a voient abjurée , il n'a rien fait encore. Qui sait ce (]u'il a décrété? — « Créer » ce n'est que le jeu ; cowertir c'e$t Yeffort » de sa puissance (i). » Car le mal lui résiste plus que le néant. (i) Deus qui dignitatem humani generis mirabiliter constituisti et mirabiliùs reformasti. ( Liturgie de la messe ). — Deus qui mirah'Aiiercreasti hominem et mirabiliùs redemisti. ( Liturgie du samedi saint , avant la messe ).
%/V%/'V%/%VVVV^/VVX^/VV*V'VV'V'V%X/V'V-V^AV^/X''X/VXVa^V%/V^'VV^VVV/VV%'^^ CHAPITRE VIL DE LA GRÈCE ET DE SON CARACTÈRE. ARTS , SCIENCES ET PUISSANCE MILITAIRE. J E crois qu'on peut dire de la Grèce en gé- néral , ce que l'un des plus graves historiens de l'antiquité a dit d'Athènes en particulier , « que ses actions sont grandes à la vérité ; mais » cependant inférieures à ce que la renommée » nous en raconte (i). » Un autre historien , et si je ne me trompe , le premier de tous , a dit ce mot en parlant des Thermopyles : « Lieu célèbre par la mort » plutôt que par la résistance des Lacédé- » moniens (2). » Ce mot extrêmement fin se rapporte à l'observation générale que j'ai faite. La réputation militaire des Grecs proprement dits fut acquise surtout aux dépens ( I ) Atheniensium res gestœ , siciit fgo exisfumo , satîs amplœ maf^nijicœque fiiêre ; verùm aliquanth minores (juàm famâ feruntur. Sallust. Cat. VIII. (3) Lacedcemoniorum morte magîs memorabilis quàm pugnâ. Liv. XXXVI. des peuples de l'Asie , que les premiers ont déprimés dans les écrits qu'ils nous ont laissés, au point de se déprimer eux-mêmes. En lisant le détail de ces grandes victoires qui ont tant exercé le pinceau des historiens grecs , on se rappelle involontairement cette fameuse exclamation de César sur le champ de bataille où le fils de Milhridate venoit de succomber. — K O heureux Pompée ! quels ennemis tu « as eu à combattre ! » Dès que la Grèce rencontra le génie de Rome , elle se mit à genoux pour ne plus se relever. Les Grecs d'ailleurs céiébroient les Grecs : aucune nation contemporaine n'eut l'occasion, les moyens , ni la volonté de les contredire ; mais lorsque les Romains prirent la plume , ils ne manquèrent pas de tourner en ridicule « ce que les Grecs menteurs osèrent dans « l'histoire (i). » Les Macédoniens seuls , parmi les familles grecques , purent s'honorer , par une courte résistance à l'ascendant de Rome. C'étoit un peuple à part , un peuple monarchique ayant un dialecte à lui ( que nulle muse n'a parlé ) ; étranger à l'élégance , aux arts, au génie poé- (i) Et quidquid Grœcia metidax Audet in historid ( Juven.
) tique des Grecs proprement dits, et qui finit » par les soumettre , parce qu'il étoit fait autrement qu'eux. Ce peuple cependant céda comme les autres. Jamais il ne fut av aniageux auxGrecs,en général, de se mesurer inililairement avec les nations occidentales. Dans un moment oii l'empire grec jeta un certain éclat et possédoit au moins un grand homme , il en coûta cher cependant à l'empereur Justinien pour avoir pris la liberté de s'intituler Francique. Les Français , sous la conduite de Théodebert , vinrent en Italie lui demander compte de cette vaniteuse licence ; et si la mort ne l'eut heureusement débarrassé de Théodebert , le véritable Franc seroit probablement rentré en France avec le surnom lé- gitime de Byzantin. Il faut ajouter que la gloire militaire des Grecs ne fut qu'un éclair. Iphicrate ^ Chabrias et Timothée ferment la liste de leurs grands capitaines , ouverte par Milfiade (i). De la bataille de Marathon à celle de Leucade , on ne compte que cent quatorze ans. Qu'est-ce qu'une telle nation comparée à ces Romains (i) Neque post illorurn obitum quisquam dux in illâ urbe fuit dignus meinorid ( Corn. JNep. in Tiraoth. IV ), Le reste de la Grèce ne fournit pas de différences. qiù ne cessèrent de vaincre pendant mille ans, et qui possédèrent le monde connu? Qu'eslelle-mèine, si on la compare aux nations modernes qui ont g^^gné les batailles de Soissons et de Fontenoi , de Créci et de Warterloo , etc. , et qui sont encore en possession de leurs noms et de leurs territoires primitifs , sans avoir jamais cessé de grandir en forces, en lumières et en renommée ? Les lettres et les arts furent le triomphe de la Grèce. Dans l'un et l'autre genre , elle a découvert le beau ; elle en a fixé les caractères : elle nous en a transmis des modèles qui ne nous ont guère laissé que le mérite de les imiter : il faut toujours faire comme elle sous peine de mal faire. Dans la philosophie, les Grecs ont déployé d'assez grands talens ; cependant ce ne sont plus les mêmes hommes, et il n'est plus permis de les louer sans mesure.
Leur véritable mé- rite dans ce genre est d'avoir été, s'il est permis de s'exprimer ainsi , les courtiers de la science entre l'Asie et l'Europe. Je ne dis pas que ce mérite ne soit grand ; mais il n'a rien de commun avec le génie de l'invention , qui manqua totalement aux Grecs. Ils furent incontestablement le dernier peuple instruit; et comme l'a très-bien dit Clément d'Alexandrie , « la philosophie ne parvint aux Grecs » qu'après avoir fait le tour de l'univers (i). >> Jamais ils n'ont su que ce qu'ils tenoient de leurs devanciers; mais avec leur style, leur grâce et l'art de se faire valoir , ils ont occupé nos oreilles , pour employer un latinisme fort à propos. Le docteur Long a remarqué que l'astronomie ne doit rien aux académiciens et aux péripatéticiens (2). C'est que ces deux sectes étoient exclusivement grecques , ou plutôt attiques ; en sorte qu'elles ne s'étoient nullement approchées des sources orientales où l'on savoit sans disputer sur rien, au lieu de disputer sans rien savoir , comme en Grèce. La philosophie antique est directement opposée à celle des Grecs , qui n'étoit au fond qu'une dispute éternelle. La Grèce étoit la patrie du syllogisme et de la déraison. On y passoit le temps à produire de faux raisonnemens , tout en montrant comment il falloit raisonner. Le même père grec que je viens de citer, a dit encore avec beaucoup de vérité et de (1) Strom. I. (a) Maurice's tlie history of ïndostan. in - 4-° •> toDi. I , p. 169. ( 28o ) sagesse : « Le caractère des premiers philo- » sopiies ii'éloit pas cl'ergoler ou de douler » comme ces philosophes grecs qui ne cessent » d'argumenter et de dis]>uter par une vanité » vaine et stérile ; qui ne s'occupent enfin que » d'inuliles fadaises (i). » C'esl précisément ce que disoit long-temps auparavant un philosophe indien : « Nous ne » ressemblons point du tout aux philosophes » grecs qui dél>itet)t de grands discours sur » les petites choses ; notre coutume à nous » est dannoncer les grandes choses en peu »
de mots , afin que tout le monde s'en sou- » vienne (2). » C'est en effet ainsi que se distingue le pays des dogmes de celui de l'argumentation. Tatien , dans son fameux discours aux Grecs , leur disoit déjà, avec un certain mouvement d'impatience : t* Finissez donc de nous donner » des imitations pour des inventions (3). » Lanzi, en Italie, et Gibbon , de l'autre coté des Alpes, ont répété l'un et l'autre la même (j) Clem. Alex. Strom. VIII. (2) Ciilainu--. Gyninosoph. apiid Athaea. nipi f^yix"'- vtjfcecTav. Edit. TlieA'en. f'.° 2. (3) Iluûyuô-t TUS /ttifi-fifits fufiio-tis UTToxoXuyTiç. Tat. orat. ad Graec. Edit. Paris, i6i5 , in 12, vers. init. observation sur le génie grec dont ils ont reconnu tout à la fois l'élégance et la sté- rilité (i ). Si quelque chose paroît appartenir en pronre à la Grèce, c'est la musique ; cependant tout dans ce genre lui venoit d'Orient. Strabon remarque que la cithare avoit été nommée \' asiatique j et que tous les instrumens de musique portoient en Grèce des noms étrangers, tels que la nahlie , la sanihuque , le harhiton . la magade , etc. (2). Les boues d'Alexandrie même se montrèrent plus favorables à la science que les terres classiques de Tempe et de la Céramique. On a remarqué avec raison que depuis la fondation de cette grande ville égyptienne , il n'est aucun des astronomes grecs qui n'y soit né ou qui (i) J Greci sempre piiifelici in perfezionare arti che in inventorie. ( Saggio di lettei atura ctrusca , etc. , toin. Il , p. 189. — L'tsprit des Grecs , tout romanesque qu'il étoit , a moins im^tntc qu'il n'a ew.btlli. ( Gibbon , Mémoires , tom. II , p. lioy , trad. franc. ) (2) Huet. Demonstr. evang. Prop. JF", cap. IF", JV.° 2.. — On appelle encore aujourd'hui ch'hi-tar ( kitar ) une viole à sis. cordes fort eu usage daus tout l'ïndostan ( Rech. asiat. tom. VJl. in-^" , p. 47^ )• O1 retrouve dans ce mot la cithara des Grecs et des Latius, et notre guitare. n'y ait acquis ses connoissances et sa réputation. Tels sont Timochaiis, Denys l'astronome, Eraloslliène, le fameux Hip[)arque , Possidonius , Sosigone , Ptolémée enfin le dernier et le plus grand de tous (i).
La même observation a lieu à l'égard des matliématiciens. Euclide , Pappus, Diophante étoient d'Alexandrie ; et celui qui paroît les avoir tous surpassés, Archimède, fut Italien. Lisez Platon; vous ferez à chaque page une distinction bien frapjîante. Toutes les fois qu'il est Grec il ennuie, et souvent il impatiente. Il n'est grand, sublime, pénétrant que lorsqu'il est théologien ; c'est-à-dire lorsqu'il énonce des dogmes positifs et éternels séparés de toute chicane, et qui portent si clairement le cachet oriental , que pour le méconnoître , il faut n'avoir jamais entrevu l'Asie. Platon avoit beaucoup lu et beaucoup voyagé : il y a dans ses écrits mille preuves qu'il s'étoit adressé aux véritables sources des véritables traditions. Il y avoit en lui un sophiste et un théologien , ou, si l'on veut , un Grec et un Chaldéen. On n'entend pas ce philosophe si on ne le lit pas avec cette idée toujours présente à l'esprit. (i) Observation de l'abbé Terrassoo. Sétbos. Liv. II. Sénèque , dans sa CXIII.^ épître , nous a donné un singulier écliantillon de la pliilosopliie grecque ; mais personne à mon avis ne l'a caractérisée avec tant de vérité et d'originalité que le philosophe cliéri du X Vlll.e siècle, « Avant les Grecs, dit-il , il y avoit des liom- » mes bien plussavans qu'eux, mais (\n\/leu- » rirent en silence , et qui sont demeurés in- » connus, parce qu'ils n'ont jamais été cornés » et trompetés par les Grecs (i) Les » hommes de cette nation réunissent inva- » riablement la précipitation du jugement à » la rage d'endoctriner ; double défaut mor- « tellement ennemi de la science et de la sa- » gesse. Le prêtre égyptien eut grande raison )> de leur dire ; Vous autres Grecs , cous n'êtes » que des enfans. En etfet , ils ignoraient » également et V antiquité de la science , et la » science de F antiquité ; et leur philosophie » porte les deux caractères essenliels de l'en- « fan ce : elle jase beaucoup et n engendre rt point (2). « Il seroit difficile de mieux dire. (i) Sed tamen majores cuni sihntio floruerunt antequam in Grœcorum luLas ac fistulas adhuc incidissent.
Bacon, Nov. org. IV, CXXII. (2) l^am. vcrhosa ^ndrlur sapientia eorum et openim steriUs. idem. Impctiis philo sophici. 0pp. in-8.", t. XI , p. 272. — Nov. org. 1. LXXI. ( ^H ) Si l'on excepte Lacédémone qui fut un trèsbeau point dans un point du globe , on trouve les Grecs dans la politique, tels qu'ils étoient dans la philosophie , jamais d'accord avec les autres , ni avec eux-mêmes. Athènes qui étoit pour ainsi dire le cœur de la Grèce , et qui exerçoit sur elle une véritable magistrature , donne dans ce genre un spectacle unique. On ne conçoit rien à ces Athéniens légers comme des enfans , et féroces comme des hommes ; espèces de moutons enragés , toujours menés par la nature , et toujours par nature dévorant leurs bergers. On sait de reste que tout gouvernement suppose des abus ; que dans les démocraties surtout , et surtout dans les dé- mocraties antiques , il faut s'attendre à quelque excès de la démence populaire : mais qu'une république n'ait pu pardonner à un seul de ses grands hommes ; qu'ils aient été conduits à force d'injustices, de persécutions , d'assassinats juridiques, à ne se croire en sûreté qu'à mesure quils étoient éloignés de ses murs (i) ; qu'elle ait pu emprisonner, amender, accuser, dépouiller, bannir, mettre ou condamnera mort Miltiade, Thé/nistocle, Aristide , Cimon , (i) Corn. Nep. in Chabr. III. r ^85 ) Timothée , Phocion et Socrate : c'est ce qu'on n'a jamais pu voir qu'à Athènes. Voltaire a beau s'écrier « que les Athéniens » étoient un peuple aimable; » Bacon ne manqueroit pas de dire encore, « comme un en- >i faut, y Mais qu'y auroit-il donc de plus terrible qu'un enfant robuste , fùt-il même trèsaimable ? On a tant parlé des orateurs d'Athènes , qu'il est devenu presque ridicule d'en parler encore. La tribune d'Athènes eût été la honte de l'espèce humaine , si Phocion et ses pareils , en y montant quelquefois avant de boire la ciguë ou de partir pour l'exil, n'avoient pas fait un peu d'équilibre à tant de loquacité , d'extravagance et de cruauté.
CHAPITRE VIII. CONTINUATION DU MÊME SUJET. CARACTÈRE MORAL DES GRECS. HAINE CONTRE LES OCCIDENTAUX. Oi l'on en v ient ensuite à l'examen des qualités morales, les Grecs se présentent sous un aspect encore moins favorable. C'est une chose bien remarquable, que Rome, qui ne refusoit point de rendre hommage à leur supériorité dans les arts et les sciences , ne cessa néanmoins de les mépriser. Elle inventa le mot de Grœ- culus qui figure chez tous ses écrivains , et dont les Grecs ne purent jamais tirer vengeance ; car il n'y avoit pas moyen de resserrer le nom Romain sous la forme rétrécie d'un diminutif. A celui qui l'eut osé , on eût dit : Que voulez-vous dire ? Le Romain demandoit à la Grèce des médecins, des architectes , des peintres , des musiciens , etc. Il les payoit et se moquoit d'eux. Les Gaulois , les Germains , les Espagnols , etc. , éloient bien sujets comme les Grecs, mais nullement mé- prisés : Rome se servoit de leur épée et la respectoit. Je ne connois pas une plaisanterie romaine faite sur ces vigoureuses nations. Le Tasse en disant : La fede greca a chi non è palese ? exprime malheureusement une opinion ancienne et nouvelle. Les hommes de tous les temps ont constamment été persuadés que du côté de la bonne foi et de la religion pratique qui en est la source, ils laissoient beaucoup à désirer. Gicéron est curieux à entendre sur ce point ; c'est un élégant té- moin de l'opinion romaine (i). « Vous avez entendu des témoins contre » lui , disoit-il aux juges de l'un de ses cliens; >i mais quels témoins ? D'abord ce sont des » Grecs , et c'est une objection admise par » l'opinion générale. Ce n'est pas que je veuille » plus qu'un autre blesser l'honneur de cette » nation ; car si quelque Romain en a ja- » mais été l'ami et le partisan , je pense que » c'est moi ; et je Tétois encore plus lorsque v> j'avois plus de loisir (i) Mais enfin, » voici ce que je dois dire des Grecs en gé- » néral. Je ne leur dispute ni les lettres , ni les (i) Orat.pro Flacco. Cap.
IV et seq. (2) Etmagis etiam tum quiim plus eratotii. ibid. IV. C'est-à-dire : Ltorsque fayais le temps iVaimtr la Grecs. Singulière expression ! ( 2f^8 ) ii arls , ni Télégance du langage , ni la finesse i> de l'esprit, ni réUxjuence ; et s'ils ont en- >ï core d'autres prétentions, je ne m'y oppose » point ; mais quant à la bonne foi et à la » re/tgion du sermcîit , jamais celte nation » ny a rien compris ; jamais elle n'a senti la »> force, l'autorité, le poids de ces choses » saintes. D'où vient ce mot si connu : Jure » dans ma cause , je jurerai dans la tierme ? » Donne-t-on cette phrase aux Gaulois et aux y> Espagnols ? Non , elle n'appartient qu'aux » Grecs ; et si bien aux Grecs , que ceux j> même qui ne savent pas le grec , savent la j> répéter en grec (i). Contemplez un témoin » de cette nation : en voyant seulement son » attitude, vous jugerez de sa religion et de » la conscience qui préside à son témoi- » gnage 11 ne pense qu'à la manière dont ï> il s'exprimera, jamais à la vérité de ce qu'il » dit Vous venez d'enlendie un Romain >» grièvement oilensé par l'accusé. Il pouvoit « se venger; mais la religion l'arrêtoit ; il n'a >» pas dit un mot offensant ; et ce qu'il devoit >> dire même , avec quelle réserve il l'a dit ! » il trembloit , il pâiissoit en parlant (i) Aânia-iv fiot /Ltuprupiciiv. Oliv. ad locum pro Flacco IV. ( es. Lambiiio). Voyez nos Romains lorsqu'ils rendent un témoignage en jugement : comme ils se retiennent, comme ils pèsent tous leurs mots! comme ils craignent d'accorder quelque chose à la passion , de dire plus ou moins qu'il n'est rigoureusement nécessaire ! Comparerez-vous de tels hommes à ceux pour qui le serment n'est qu'un jeu? Je récuse en gé- néral tous les témoins produits dans cette cause ; je les récuse parce qu'ils sont Grecs et qu'ils appartiennent ainsi à la plus légère des nations , etc. » Cicéron accorde cependant des éloges mé- rités à deux villes fameuses , Athènes et Lacé- démone. « Mais, dit-il, tous ceux qui ne sont »
pas entièrement dépourvus de connoissan- » ces dans ce genre, savent que les véritables » Grecs se réduisent à trois familles , l'athé- » nienne, qui est une branche de l'ionienne, » l'éolienne et la dorienne ; et cette Grèce » iféritable n'est qu'un point en Europe (i). » (i) Quis ignorât , qui modh unquam mediocriter res istas scire curavit , quin tria Grœcorum gênera sint VERt : quorum uni sunt Athenienses ^ qu ce gens lonuni habebatur : JEoles alttri : Dores tertii nominabantur ? Atquehœccuncta Grcecia^, quœ famd ^ quœ glorid , quce doctrind , quce pluribus drtibus , quce ttiam imperio et. ÏOM. II, 19 Mais quant aux Grecs orientaux, bien plus nombreux que les autres , Cicéron est sévère sans adoucissement. « Je ne veux point, leur » dit-il , citer les étrangers sur votre compte; » je m'en tiens à votre propre jugement » L'Asie- Mineure , si je ne me trompe , se « compose de la Phrygie , de la Mysie , de la » Carie , de la Lydie. Est-ce nous ou vous qui » avez inventé l'ancien proverbe: On ne fait » rien d'un Phrygien que par le fouet. Que » dirai-je de la Carie en général ? N'esl-ce pas » vous encore qui avez dit : Ai^ez-i^ous envie » de courir quelque danger P allez en Carie» « Qu'y a-t-il de plus trivial dans la langue » grecque , que cette plirase dont on se sert » pour vouer un homme à l'excès du mépris : » // est, dit-on , le dernier des My siens. Et » quant à la Carie , je vous demande s'il y a « une seule comédie grecque oii le valet ne i> soit pas un Carien (i). Quel tort vous fai- » sons-nous donc en nous bornant à soutenir hellicd laudeJloTuil , parvum quemdam locum , iitscitis , Europœ tenet , semperque tenuit. ( Cicero. ibid. pro Flacco , XXVII. (i) Passage remarquable où l'on voit ce qu'étoit la coiuédie , et comnient elle étoit jugée par l'opinion romaine. y> que sur vous on doit s'en rapporter à » vous (i). » Je ne prétends point commenter ce long passage d'une manière défavorable aux Grecs modernes. Veut-on y voir de l'exagération? J'y consens. Veut-on que ce portrait n'ait rien de commun avec les Grecs d'aujourd'hui ?
J'y consens encore, et même je le désire de tout mon cœur. Mais il n'en demeurera pas moins vrai que si l'on excepte peut-être une courte époque , jamais la Grèce en général n'eut de réputation morale dans les temps antiques , et que par le caractère autant que par les armes, les nations occidentales l'ont toujours surpassée sans mesure. (i) Cicer. pro Flacco , XXVI II. CHAPITRE IX. SUR UN TRAIT PARTICULIER DU CARACTÈRE GREC. ESPRIT DE DIVISION. Un caractère particulier de la Grèce , et qui la distingue , je crois , de toutes les nations du monde , c'est l'inaptitude à toute grande association politique ou morale. Les Grecs n'eurent jamais l'honneur d'être un peuple. L'histoire ne nous montre chez eux que des bourgades souveraines qui s'égorgent et que rien ne put jamais amalgamer. Ils brillèrent sous cette forme, parce qu'elle leur étoit naturelle , et que jamais les nations ne se rendent célèbres que sous la forme de gouvernement qui leur est propre. La différence des dialectes annonçoit celle des caractères ainsi que l'opposition des souverainetés ; et ce même esprit de division , ils le portèrent dans la philosophie qui se divisa en sectes ^ comme la souveraineté s'étoit divisée en petites républiques indépendantes et ennemies. Ce mot de secte étant représenté dans la langue grecque par celui à'hérésîe , les Grecs transportèrent ce nom duns la religion. Ils dirent Vhértsie des ariens , comme ils avoient dit jadis Vhérésie des stoïciens. C'est ainsi qu'ils corrompirent ce mot innocent de sa nature. Ils furent héré- tiques , c'est-à-dire diifisionnaires dans la religion , comme ils l'avoient été dans la politique et dans la philosophie. Il seroit superflu de rappeler à quel point ils fatiguèrent l'Eglise dans les premiers siècles. Possédés du démon de l'orgueil et de celui de la dispute , ils ne laissent pas respirer le bon sens ; chaque jour voit naître de nouvelles subtilités : ils mêlent à tous nos dogmes je ne sais quelle métaphysique téméraire qui étouffe la simplicité évangélique.
Voulant être à la fois philosophes et chrétiens , ils ne sont ni l'un ni l'autre : ils mêlent à l'évangile le spiritualisme des platoniciens et les rêves de l'Orient. Armés d'une dialectique insensée , ils veulent diviser l'indivisible , pénétrer l'impénétrable ; ils ne savent pas supposer le vague divin de certaines expressions qu'une docte humiUté prend comme elles sont , et qu'elle évite même de circonscrire, de peur de faire naître l'idée du dedans et du dehors. Au lieu de croire on dispute , au lieu de prier on argumente ; les grandes routes se couvrent d'évêques qui courent au concile ; les relais de l'empire y suffisent à j)cine , la Grèce entière est une espèce de lVlo|)onèse théologique où des atomes se battent [)()ur des atomes. L'histoire ecclésiastique devient, grâce à ces inconcevables sophistes, un livre dangereux. A la vue de tant de folie, de ridicule et de fureur, la foi chancelle, le lecleur s'écrie plein de dégoût et d'indignation : Penè moti sunt pedes mei ! Pourcomblede malheur, Constantin transfère l'empire à Byzance. Il y trouve la langue grecque , admirable sans doute et la plus belle peut-être que les hommes ait jamais parlée , mais par malheur extrêmement favorable aux sophistes ; arme pénétrante qui n'auroit du jamais être maniée que par la sagesse , et qui , par une déplorable fatalité , se trouva presque toujours sous la main des insensés. Byzance feroit croire au système des climats , ou à quelques exhalaisons particulières à certaines terres , qui influent d'une manière invariable sur le caractère des habitans. La souveraineté romaine en s'asseyant sur ce trône , saisie tout-à-coup par je ne sais quelle influence magique , j>erdit la raison pour ne plus la recouvrer. Qu'on feuillette l'histoire universelle , on ne trouvera pas une dynastie plus misérable. Ou foibles ou furieux, ou l'un et l'autre à la fois , ces insupportables princes tournèrent surtout leur démence du côté de la théologie dont leur despotisme s'empara pour la bouleverser.
Les résultats sont connus. On diroit que la langue française a voulu faire justice de cet empire en le nommant Bas. Il périt comme il avoit vécu , en disputant. Mahomet brisoit les portes delà capitale pendant que les sophistes argumentoient sur la gloire DU MONT THABOR. Cependant, la langue grecque étant celle de l'empirCjOn s'accoutume à dire /'iÇ'^/z^e^rec^zze comme on disoitr^w^ïre^rec, quoique l'Eglise de Constantinople fut grecque précisément comme un Italien naturalisé à Boston seroit Anglais ; mais la puissance des mots n'a cessé d'exercer un très-grand empire dans le monde. Nedit-on pasencore V Eglise grecque de Russie^ en dépit de la langue et de la suprématie civile? Il n'y a rien que l'Iiabitude ne fasse dire. CHAPITRE X. ÉCLAIRCISSEMKNT d'uN PARALOGISME PHOTIEN. AVANTAGE PRÉTENDU DES ÉGLISES , TIRÉ DE L'ANTÉRIOftlTÉ CHRONOLOGIQUE. JL 'esprit de division et d'opposition que les circonstances ont naturalisé en Grèce depuis tant de siècles, y a jeté de si profondes racines, que les peuples de cette belle contrée ont fini par perdre jusqu'à l'idée même de l'unité. Us la voient où elle n'est pas; ils ne la voient pas où elle est; souvent même leur vue se trouble, et ils ne savent plus de quoi ils parlent. Ils ont exporté en Russie un de leurs grands paralogismes,qui fait aujourd'hui un effet merveilleux dans les cercles de ce grand pays. On y dit assez communément que V Eglise grecque est plus ancienne que la romaine.On ajoute même, en style métaphysique , que la première fut le berceau du christianisme. Mais que veulentils dire? Je sais que le Sauveur des hommes est né à Bethléem ; et si l'on veut que son berceau ait été celui du christianisme , il n'y a rien de si rigoureusement vrai. On aura raison encore , si Ton voit le berceau du christianisme à Jérusalem, et dans le Cénacle d'où partit , le jour de la Pentecôte , ce feu qui éclaire , qui échauffe et qui purifie (i). Dans ce sens , l'Eglise de Jérusalem est incontestablement la première ; et S. Jacques , en sa qualité d'évêque , est antérieur à S.
Pierre de tout le temps nécessaire pour parcourir la route qui sépare Jérusalem d'Antioche ou de Rome. Mais ce n'est pas de quoi il est question du tout. Quand est-ce donc qu'on voudra comprendre qu'il ne s'agit point entre nous des Eglises , mais DE l'Eglise? On ne sauroit comparer deux Eglises catholiques, puisqu'il ne sauroit y en avoir deux, et que l'une exclut l'autre logiquement. Que si l'on compare une Eglise à l'Eglise , on ne sait plus ce qu'on dit. Affirmer que l'Eglise de Jérusalem par exemple , ou d'Antioche , est antérieure à l'établissement de l'Eglise catholique, c'est un truisme, comme disent les Anglais; c'est une vérité niaise qui ne signifie rien et ne prouve rien. Autant vaudroit remarquer qu'un homme qui est à Jérusalem ne sauroit se trou- (i) Division du sernaoa de Bourdaloue sur la Pentecôte. ver à Rome sans y aller. Imaginons un souverain qui vient prendre possession d'un pays nouvellement conquis par ses armes. Dans la première ville frontière, il établit un gouverneur et lui donne de grands privilèges ; il en établit d'autres sur sa route ; il arrive enfin dans la ville qu'il a choisie pour sa capitale ; il y fixe sa demeure , son trône , ses grands officiers , etc. Que dans la suite des temps la première ville s'honore d'avoir été la première qui salua du nom de roi le nouveau souverain ; qu'elle se compare même aux autres villes du gouvernement , et qu'elle fasse remarquer son antériorité même sur celui de la capitale, rien ne seroit plus juste ; comme personne n'empêche à Antioche de rappeler que le nom de chrétien naquit dans ses murs ; mais si CE gouvernement se prétendoit ?a\\.é^- Y\&viv au gouvernement ou à l'état, on lui diroit : Vous avez raison si vous entendez prouver que le devoir d'obéissance naquit chez vous ; et que vous êtes les premiers sujets. Que si vous avez des prétentions d'indépendance ou de supériorité y vous délirez ; car jamais il ne peut être question d antériorité contre Vétat , puisqu'il n'y a qu'un état, La question théologique est absolument la même.
Qu'importe que telle ou telle Eglise ait été constituée avant celle de Rome ? Encore une fois , ce n'est pas de quoi il s'agit. Toutes les Eglises ne sont rien sans Y Eglise; c'est-à- dire sans l'Eglise universelle ou catholique qui ne revendique à cet égard aucun privilège particulier, puisqu'il est impossible d'imaginer aucune association humaine sans un gouvernement ou centre d'unité de qui elle tient l'existence morale. Ainsi les Etat-Unis d'Amérique ne seroient pas un état sans le congrès qui les unit. Faites disparoître celte assemblée avec son président, l'unité disparoîlra en même temps , et vous n'aurez plus que treize états indépendans, en dépit de la langue et des lois communes. Ajoutons , quoique sans nécessité pour le fond de la question , que cette antériorité dont j'ai entendu parler tant de fois , seroit moins ridicule s'il s'agissoit d'un esjiace de temps considérable , de deux siècles , par exemple, ou même d'un seul. Mais qu'y a-t-il donc d'antérieur dans le christianisme à saint Pierre qui fonda l'Eglise romaine , et à saint Paul qui adressa à cette Eglise une de ses admirables éjjilres ? Toutes les Eglises apostoliques sont égales en date ; ce qui les distingue c'est la durée; car toutes ces Eglises, une seule exceptée, ont disparu ; aucune n'est en état de remonter , ( 3oo ) sans interruption et par des ëvêques connus légitimes et orthodoxes, jusqu'à l'apôtre fonda leur. Cette gloire n'appartient qu'à l'Eglise romaine. Il faut ajouter encore que cette question d'antériorité, si futile et si sophistique en ellemême, est déplacée surtout dans la bouche de l'Eglise de Constantinople, la dernière en date parmi les Eglises patriarcales , qui ne tient même son titre que de l'obstination des empereurs grecs et de la complaisance du premier siège trop souvent obligé de choisir entre deux maux : jouet éternel de l'absurde tyrannie de ses princes, souillée par les plus terribles héré- sies , fléau permanent de l'Eglise qu'elle n'a cessé de tourmenter pour la diviser ensuite, et peut-être sans retour.
Mais il ne peut être question d'antériorité. J'ai fait voir que cette question n'a point de sens , et que ceux qui l'agitent ne s'entendent pas eux-mêmes. Les Eglises photiennes ne veulent point s'apercevoir qu'au moment même de leur séparation , elles devinrent protestantes , c'est-à-dire séparées et indépendantes. Aussi pour se défendre , elles sont obligées d'employer le principe protestant , c'est-à-dire qu'elles sont unies par la foi ; quoique l'identité de législation ne puisse constituer l'unité ( 3oi ) d'aucun gouvernement, laquelle ne peut exister partout où ne se trouve pas la hiérarchie d'autorité. Ainsi, par exemple, toutes les provinces de France sont des parties de la France , parce qu'elles sont toutes réunies sous une autorité commune ; mais si quelques-unes rejetoient cette suprématie commune , elles deviendroient des états séparés et indépendans , et nul iiomme de sens ne toléreroit l'assertion quelles font toujours portion du royaume de France , parce quelles ont consente la même langue et la même législation. Les Eglises photiennes ont précisément et identiquement la même prétention: elles veulent être portion du royaume catholique après avoir abdiqué la puissance commune. Que si on les somme de nommer la puissance ou le tribunal commun qui constitue l'unité , elles répondent quil n'y en a point ; et si on les presse encore en leur demandant comment il est possible quune puissance quelconque nait pas un tribunal commun pour toutes ses pro- çinces , elles répondent que ce tribunal est inutile , parce qu'il a tout décidé dans ses six premières sessions , et qu'ainsi il ne doit plus s'assembler. A ces prodiges de déraison , elles en ajouteront d'autressi votre logique continue ( 3û2 ) à les liaiceler. Tel est l'oigiieil , mais surtout tel est l'orgueil natioiii)! ; jamais on ne le vit avoir honte ou seulement peur de lui-môme. Toutes ces Eglises séparées se condamnent chaque jour en disant : Je crois à l' Eglise une et universelle. Car il iaut absolument qu'à cette profession de droit , elles en substituent uv\ei\u\.Y(idefait qui dit : Je crois AUX Eglises UNE et UNIVEBSELLE.
C'est le solécisme le plus révoltant dont l'oreille humaine ait jamais été affligée. Et ce solécisme , il faut bien le remarquer , ne peut nous être renvoyé. C'est en vain qu'on nous diroit : Séparés de nous , neprétendez-vous pas à l'unité ? séparés de vous , pourquoi n aurions-nous pas la même prétention ? Il n'y a point de comparaison du tout; car V unité est chez nous : c'est un fait sur lequel personne ne dispute. Toute la question roule sur la lé- gitimité, la puissance et l'étendue de cette unité. Ç\iQ7. \iis photiens au contraire , comme chez tous les ^uïyqs protestans , il n'y a point d'unité ; en sorte qu'il ne peut être question de savoir si nous devons nous assujétir à un tribunal qui n'existe pas. Ainsi l'argument ne tombe que sur ces Eglises et ne sauroit être rétorqué. La suprématie du Souverain Pontife est si ( 3o3 ) claire , si incontestable , si universellement reconnue, qu'au temps de la grande scission , parmi ceux qui se révoltèrent contre sa puissance, nul n'osa l'usurper et pas même l'auteur du schisme. Ils nièrent bien que TEvêque de Rome fût le chef de l'Eglise, mais aucun d'eux ne fut assez hardi pour d'ire je le suis : en sorte que chaque Eglise demeura seule et acéphale, ou ce qui revient au même , hors de l'unité et du catholicisme. Photius avoit osé s'appeler Patriarche œcuménique, titre qui ne pou voit se montrer que dans la folle Byzance. L'Eglise vit-elle jamais les évêques d'un seul patriarcat s'assembler et se nommer concile œcuménique ? Ce délire cependant n'auroit pas difteré de l'autre. Pour ne pas blesser la logique , autant que les canons, Photius n'a voit qu'à s'attribuer sur tous ses complices cette même juridiction qu'il osoit disputer au Pontife légitime : mais la conscience des hommes étoit plus forte que son ambition. Il s'en tint à la révolte , et n'osa ou ne put jamais s'élever jusqu'à l'usurpation. ( 3o4 ) CHAPITRE XL QUE FAUT-IL ATTENDRE DES GRECS ? CONCLUSION DE CE LIVRE. JruJSlEURS relations nous ont fait connoître vat^uemeiit une fermentation précieuse excitée dans la Grèce moderne.
On nous parle d'un nouvel esprit , d'un enthousiasme ardent pour la gloire nationale, d'efforts remarquables faits pour le perfectionnement de la langue vulgaire, qu'on voudroit rapprocher de sa brillante origine. Le zèle étranger s'alliant au zèle patriotique , est sur le point de montrer au monde une académie athénienne , etc. Sur la foi de ces relations , on pourroit croire à la régénération prochaine d'une nation jadis si célèbre, quoique l'institution et la régénération des nations, parle moyen des académies et même en général par le moyen des sciences , soit incontestablement ce qu'on peut imaginer de plus contraire à toutes les lois divines. Cependant j'accepte l'augure avec transport , et tous mes vœux appellent le succès de si nobles efforts ; mais je suis forcé de l'avouer , plu- ( 3o5 ) sieurs considérations m'alarment encore et me font douter malgré moi. Souvent j'ai entretenu des hommes qui avoient vécu long-temps en Grèce, et qui en avoient particulièrement étudié les habitans. Je les ai trouvés tous d'accord sur ce point , c'est que jamais il ne sera possible d'établir une souveraineté grecque. Il y a dans le caractère grec quelque chose d'inexplicable qui s'oppose à toute grande association , à toute organisation indépendante , et c'est la première chose qu'un étranger voit s'il a des yeux. Je souhaite de tout mon cœur qu'on m'ait trompé , mais trop de raisons parlent pour la vérité de celle opinion. D'abord elle est fondée sur le caractère éternel de cette nation qui est née dm'sée , s'il est permis de s'exprimer ainsi. Cicéron qui n'étoit séparé que par trois ou quatre siècles des beaux jours de la Grèce, ne lui accordoit plus cependant que des talens et de l'esprit : que pouvons-nous en attendre aujourd'hui que vingt siècles ont passé sur ce peuple infortuné, sans lui laisser seulement apercevoir le jour de la liberté? L'effroyable servitude qui pèse sur lui depuis quatre siècles , n'a-t-elie pas éteint dans l'ame des Grecs jusqu'à l'idée même de l'indépendance et de la souveraineté ?
Qui ne connoît l'action déplorable du despotisme sur TOM. II. 20 ( 3oG ) le caractère d'une nation asservie ? Et quel despotisme encore ? Aucun peuple peut-être n'en éprouva de semblalDie. Il n'y a en Grèce aucun point de contact, aucun amalgame possible entre le maître et l'esclave. Les Turcs sont aujourd'hui ce qu'ils étoient au milieu du XV. e siècle, des Tartares campés en Europe. Rien ne peut les rapprocher du peuple subjugué que rien ne peut rapprocher d'eux. Là, deux lois erinemies se contemplent en rugissant ', elles pourroient se toucher pendant l'éternité , sans pouvoir jamais s'aimer. Entre elles point de traités, point d'accommodemens, point de transactions possibles. L'une ne peut rien accorder à l'autre , et ce sentiment même qui rapproche tout , ne peut rien sur elles. De part et d'autre les deux sexes n'osent se regarder , ou se regardent en tremblant comme des êtres d'une nature ennemie que le Créateur a séparés pour jamais. Entre eux est le sacrilège et le dernier suppliée. On diroit que Mahomet II est entré hier dans la Grèce et que le droit de conquête y sévit encore dans sa rigueur primitive. Placé entre le cimeterre et le bâton du pacha , le Grec ose à peine respirer : il n'est sûr de rien , pas même de la femme qu'il vient d'épouser. Il cache son trésor, il cache ses enfans, il cache jusqu'à la ( 3o7 ) façade de sa maison , si elle peut dire le secret de sa richesse. Il s'endurcit à l'insulte et aux tourmens. Il sait combien il peut supporter de coups sans déceler l'or qu'il a caché. Quel a du être le résultat de ce traitement sur le caractère d'un peuple écrasé, chez qui l'enfant prononce à peine le nom de sa mère , avant celui à'avanie? De véritables observateurs protestent que si le sceptre de fer qui lui commande venoit à se retirer subitement, ceseroit le plus grand malheur pour la Grèce, qui entreroit aussitôt dans un accès de convulsion universelle, sans qu'il fut possible d'y trouver un remède ni d'en prévoir la fin. Oii seroit pour ce peuple, supposé affranchi , le point de réunion et le centre de l'unité politique, qu'il ne concevroit pas mieux qu'il ne conçoit depuis huit siècles l'unité religieuse ?
Quelle province voudroit céder à l'autre ? Quelle race les domineroit? D'ailleurs rien ne présage cet affranchissement. Jadis notre foiblesse sauva le sceptre des sultans ; aujourd'hui c'est notre force qui le protège. De grandes jalousies s'observent et se balancent. Si toutes les apparences ne nous trompent pas, elles soutiendront encore et f)our long-temps peut-être le trône ottoman quoique miné de toutes parts. Et quand même ce trône tomberoit ! La ( 3o8 ) Grèce changcroit de maître ; c'est tout ce qu'elle oblieiulroit. Il peut se faire sans doute qu'elle y gagnât , mais toujours elle seroit dominée. L'Egypte est sans contredit, et sous tous les rapports , le pays de l'univers le plus fait pour ne dépendre que de lui-même. Ezéchiel cependant lui déclara, il y a plus de deux mille ans , que jamais l'Egypte nohéiroit à un sceptre égyptien (i); et depuis Cambyse jusqu'aux Mamelucs , la prophétie n'a cessé de s'accomplir. Misràim , sans doute, expie encore sous nos yeux les crimes qui sortirent jadis des temples de Memphis et de Tentyra , dont les profondes et mystérieuses retraites versè- rent l'erreur sur le genre humain. Pour ce long forfait , l'Egypte est condamnée au dernier supplice des nations ; l'ange de la souveraineté a quitté ces fameuses contrées ; et peut-être pour n'y plus revenir. Qui sait si la Grèce n'est pas soumise au même anathème ? Aucun prophète ne l'a maudite, du moins dans nos livres , mais on seroit tenté de croire que l'identité de la peine suppose celle des transgressions. N'est-ce pas la Grèce qui fut \enchanteresse des nations P N'est-ce pas elle qui (i) Ezéchiel, XXIX, i3; XXX, i3. (3o9) se chargea de transmettre à l'Europe les superstitions de l'Egypte et de l'Orient i* Par elle ne somnnes-nous pas encore païens ? Y a-t-il une fable, une folie , un vice qui n'ait un nom, un emblème , un masque grec ? et pour tout dire, n'est-ce pas la Grèce, qui eut jadis l'horrible honneur de nier Dieu la première, et de prêter une voix téméraire à l'athéisme , qui n'avoit point encore osé prendre la parole à la face des hommes (i).
Elien remarque avec raison , que toutes les nations nommées barbares par les Grecs reconnurent une divinité suprême , et qu'il n'y eut jamais d'athées parmi elles (2). Je ne demande qu'à me tromper ; mais aucun œil humain ne sauroit apercevoir la fin du servage de la Grèce; et s'il venoit à cesser, qui sait ce qui arriveroit ? Plus d'une fois dans nos temps modernes, elle a réglé ses espérances et ses projets politiques sur l'affinité des cultes; mais toujours destinée à se tromper , elle a pu apprendre à (i) Primum Grains homo mortales tolîere contra Kst oculos ausus , etc. Lucret. liv. 1 , 67 et 68. (2) jElian. Hist. Var. lib. II, cap. XXXL — Thomassio , Mauière d'étudier et d'enseigner l'Histoire , tom.Ijliv. Il, cb. V . pag. 38i. Paris, 1693, iu-b.* ( 3io ) ses dépends qu'elle ne lient plus à rien. Combien lui faudra-t-il encore de siècles pour comprendre qu'on n'a point de frères, quand on n'a pas une mère commiuie ? Une erreur fatale de la Grèce, et qui malheureusement n'a pas l'air de finir si tôt , c'est de s'appuyer sur d'anciens souvenirs , pour s'allribuer je ne sais qu'elle existence imaginaire qui la trompe sans cesse. Il lui arrive même de parler de rwalitéii notre égard. Jadis peut-être cette rivalité avoit une base et un sens , mais que signifie aujourd'hui une rivalité où l'on trouve d'un côté tout , et de l'autre rien ? Est-ce la gloire des armes ou celle des sciences , que la Grèce voudroit nous disputer ? Elle se nomme elle-même Y Orient^ tandis que, pour le véritable orient, elle n'est qu'un point de l'occident , et que pour nous , elle est à peine visible. Je sais qu'elle a écrit l'Iliade , qu'elle a bâti le Pécile , qu'elle a sculpté l'Apollon du Belvédère , qu'elle a gagné la bataille de Platée , mais tout cela est bien ancien , et franchement un sommeil de vingt-cinq siècles ressemble beaucoup à la mort. Puissent les plus tristes augures n'êtreque des apparences trompeuses ! Désirons ardemment que celte nation ingénieuse recouvre son indépendance et s'en montre digne ; désiions que le soleil se ( 3ii ) lève enfin pour elle , et que les anciennes ténè- bres se dissipent !
Il n'appartient point à un particulier de donner des avis à une nation , mais le simple vœu est toujours permis. Puisse la Grèce proprement dite , cette véritable Grèce si bien circonscrite par Cicéron (i) , se détacher à jamais de cette fatale Byzance , jadis simple colonie grecque, et dont la supré- matie imaginaire repose toute entière sur des titres qui n'existent plus. On nous parle de Phocion , de Périclès , d'Epaminondas, de Socrate , de Platon , d'Agésilas , etc. , etc. Eh bien ! traitons directement avec leurs descendans sans nous embarrasser des municipes. Il n'y a de notre côté ni haine , ni aigreur : nous n'avons point oublié, comme les Grecs, la paix de Lyon et celle de Florence. Embrassons-nous de nouveau et pour ne nous séparer jamais. Il n'y a plus entre nous qu'un mur magique élevé par l'orgueil , et qui ne tiendra pas un instant devant la bonne foi et l'envie de se réunir. Que si l'anathème dure toujours , tâchons au moins qu'aucun reproche ne puisse tomber sur nous. Un prélat de l'église grecque s'est plaint amèrement, j'en ai la certitude, que (i) Sup. chap. VIII , pag. 287 ( 3l2 ) les avances faites d'un certain côté avoient été reçues avec une hauteur décourageante. Une telle dérogation aux maximes connues de douceur et d'fiabilelé , quelque légère qu'on la veuille supposer , paroît bien peu vraisemblable. Quoi qu'il en soit , il faut désirer de toutes nos forces que de nouvelles négociations aient un succès plus heureux, et que l'amour ouvre de bonne grâce ses immenses bras qui étreignent les nations comme les individus. FIN DU QUATRIÈME LIVRE, ( 3i3 ) CONCLUSION. I. ixPRÈs l'horrible tempête qui vient de tourmenter l'Eglise , que ses enfans lui donnent au moins le spectacle consolant de la concorde ; qu'ils cessent, il en est temps, de l'affliger par leurs discussions insensées. C'est à nous d'abord, heureux enfans de l'unité , qu'il appartient de professer hautement des principes, dont l'expérience la plus terrible vient de nous faire sentir l'importance.