Du Pape

Joseph de Maistre · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : archive.org/dupapema00mais_djvu.txt + dupapema02mais_djvu.txt (éd. 1830, 2 vol.) · 13 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

§ i".

Il pourra paraître surprenant qu’un homme du monde s’attribue le droit de traiter des questions qui, jusqu'à nos jours, ont semblé exclusivement dévolues au zèle et à la science de l’ordre sacerdotal. J’espère néanmoins qu’après avoir pesé les raisons qui m’ont déterminé à me jeter dans cette lice honorable, tout lecteur de bonne volonté les approuvera dans sa conscience et m'absoudra de toute tache d’usurpation.

En premier lieu, puisque notre ordre s’est rendu, pendant le dernier siècle , éminemment coupable envers la religion , je ne vois pas pourquoi le même ordre ne fournirait pas aux écrivains ecclésiastiques quelques alliés fidèles qui se rangeraient autour de l’autel pour écarter au moins les téméraires, sans gêner les lévites.

Je ne sais môme si dans ce moment cette espèce d’alliance n’est pas devenue nécessaire. Mille causes ont affaibli l’ordre sacerdotal. La révolution l'a dépouillé, exilé, massacré; elle a sévi de toutes les manières contre les défenseurs-nés des maximes qu’elle abhorrait. Les anciens athlètes de la milice sainte sont descendus dans la tombe; de jeunes recrues s’avancent pour occuper leur place; mais ces recrues sont nécessairement en petit nombre, l’ennemi leur ayant d’avance coupé les vivres avec la plus funeste habileté. Qui sait d’ailleurs si, avant de s!envoler vers sa patrie, Élisée a jeté son manteau, et si le vêtement sacré a pu être relevé sur-le-champ ? 11 est sans doute probable qu’aucun motif humain n’ayant pu influer sur la détermination des jeunes héros qui ont donné leurs noms dans la nouvelle armée, on doit tout attendre de leur noble résolution. Néanmoins, de combien de temps auront-ils besoin pour se procurer l’instruction nécessaire au combat qui les attend? Et quand ils l’auront

acquise, leur restera-t-il assez de loisir pour l’employer? La plus indispensable polémique n’appartient guère qu’à ces temps de calme où les travaux peuvent être distribués librement, suivant les forces et les talents. Huet n’aurait pas écrit sa Démonstration évangélique, dans l’exercice de ses fonctions épiscopales; et si Bergier avait été condamné par les circonstances à porter pendant toute sa vie, dans une paroisse de campagne, le poids du jour et de la chaleur, il n'aurait pu faire présent à la religion de cette foule d'ouvrages qui l’ont placé au rang des plus excellents apologistes.

C'est à cet état pénible d’occupations saintes, mais accablantes, que se trouve aujourd’hui plus ou moins réduit le clergé de toute l’Europe, et bien particulièrement celui de France, sur qui la tempête révolutionnaire a frappé plus directement et plus fortement. Toutes les fleurs du ministère sont fanées pour lui ; les épines seules lui sont restées. Pour lui, l’Église recommence ; et, par la nature même des choses, les confesseurs et les martyrs doivent précéder les docteurs. Il n’est pas même aisé de prévoir le moment où, rendu à son ancienne tranquillité, et assez nombreux pour faire marcher de front toutes les parties de son immense ministère, il pourra nous étonner encore par sa science autant que par la sainteté de ses mœurs, l’activité de son zèle et les prodiges de ses succès apostoliques.

Pendant cette espèce d’interstice qui , sous d’autres rapports, ne sera point perdu pour la religion, je ne vois pas pourquoi les gens du monde, que leur inclination a portés vers les études sérieuses, ne viendraient pas se ranger parmi les défenseurs de la plus sainte des causes. Quand ils ne serviraient qu’à remplir les vides de l’armée du Seigneur, on ne pourrait au rnoius leur refuser équitablement le mérite de ces femmes courageuses qu’on a vues quelquefois monter sur les remparts d’une ville assiégée, pour effrayer au moins l’œil de l’ennemi.

Toute science, d’ailleurs, doit toujours, mais surtout à celte époque, une espèce de dîme à celui dont elle procède; car c’est lui qui est le Dieu des sciences, et c’est lui qui prépare toutes nos pensées 1 . Nous touchons à la plus grande des époques reliI . Ve-us scientiarum Dominât est , et ipsi pr peparantur cogitationes. (Rcg. I, cap. u, v. 3.)

gieuses, où tout homme est tenu d’apporter, s’il en a la force, une pierre pour l’édifice auguste dont les plans sont visiblement arrêtés. La médiocrité des talents ne doit effrayer personne; du moins elle ne m’a pas fait trembler. L’indigent, qui ne sème dans son étroit jardin que la menthe, Xaneth et le cumin ', peut élever avec confiance la première tige vers le ciel, sûr d’être agréé autant que l’homme opulent qui, du milieu de ses vastes campagnes, verse à flots, dans les parvis du temple, la puissance du froment et le sang de la vigne *.

Une autre considération encore n'a pas en pen de force pour m'encourager: Le prêtre qui défend la religion fait son devoir, sans doute, et mérite tonte notre estime; mais auprès d’une fonle d’hommes légers ou préoccupés, il a l’air de défendre sa propre cause; et quoique sa bonne foi soit égale à la nôtre, tout observateur a pu s’apercevoir mille fois que le mécréant se défie moins de l’homme du monde, et s’en laisse assez souvent approcher sans la moindre répugnance : or, tous ceux qui ont beaucoup examiné cet oiseau saurage et ombrageux savent encore qu’il est incomparablement plus difficile de l’approcher que de le saisir.

Me sera-t-il encore permis de le dire? Si l’homme qui s’est occupé toute sa vie d’un sujet important, qui lui a consacré tous les instants dont il a pu disposer, et qui a tourné de ce côté toutes ses connaissances; si cet homme, dis-je, sent eu lui je ne sais quelle force indéfinissable qui lui fait éprouver le besoin de répandre ses idées, il doit sans doute se défier des illusions de l’amour-propre ; cependant il a peut-être quelque droit de croire que cette espèce d’inspiration est quelque chose, si elle n'est pas dépourvue surtout de toute approbation étrangère.

Il y a longtemps que j’ai considéré la France *, et si je ne suis totalement aveuglé par l’honorable ambitiou de lui être agréable, il me semble que mon travail ne lui a pas déplu. Puisqu’au milieu de ses épouvantables malheurs, elle entendit avec bienveillance la voix d'un ami qui lui appartenait par la religion, par

1. Mntth., XXIII, 23.

2. fiootir panis... sanguiliem «tir. (Ps. CIV, tfl. Isaïe, III, I.)

3. Considëratiun sur la France, iu-8n, Bâle, Genève, Paris, 1795, 1796.

la langue et par des espérances d’un ordre supérieur, qui vivent toujours, pourquoi ne consentirait-elle pas

A me prêter encore une oreille attentive,

aujourd'hui qu'elle a fait un si grand pas vers le bonheur, et qu’elle a recouvré au moins assez de calme pour s’examiner ellemême et se juger sagement ?

11 est vrai que les circonstances ont bien changé depuis l’année 1796. Alors chacun était libre d’attaquer les brigands à ses périls et risques : aujourd’hui que toutes les puissances sont à leur place, l’erreur ayant divers points de contact avec la politique, il pourrait arriver à l'écrivain qui ne veillerait pas continuellement sur lui-même, le malheur qui arriva à Diomède sous les murs de Troie, celui de blesser une divinité en poursuivant un ennemi.

Heureusement il n’y a rien de si évident pour la conscience que la conscience même. Si je ne me sentais pénétré d’une bienveillance universelle, absolument dégagée de tout esprit contentieux et de toute colère polémique, môme à l'égard des hommes dont les systèmes me choquent le plus. Dieu m’est témoin que je jetterais la plume; et j’ose espérer que la probité qui m’aura lu ne doutera pas de mes intentions. Mais ce sentiment n’exclut ni la profession solennelle de ma croyance, ni l’accent clair et élevé de la foi, ni le cri d’alarme en face de l’ennemi connu ou masqué , ni cet honnête prosélytisme enfin qui procède de la persuasion.

Après une déclaration dont la sincérité sera, je l’espère, parfaitement justifiée par tout mon ouvrage , quand môme je me trouverais en opposition directe avec d’autres croyances, je serais parfaitement tranquille. Je sais ce que l’on doit aux nations et à ceux qui les gouvernent; mais je ne crois point déroger à ce sentiment en leur disant la vérité avec les égards convenables. Les premières lignes de mon ouvrage le font connaître : celui qui pourrait craindre d’en être choqué est instamment prié de ne pas le lire. Il m’est prouvé, et je voudrais de tout mon cœur le prouver aux autres, que sans le Souverain Pontife, il n’y a point de véritable christianisme, et que nul honnête homme chrétien, séparé de lui, ne signera sur son honneur (s'il a quelque science) une profession de foi clairement circonscrite.

à

Toutes les nations qui se sont soustraites à l'autorité du Père commun ont sans doute, prises en masse, le droit ( les savants ne l’ont pas) de crier au paradoxe ; mais nulle n'a celui de crier à l’insulte. Tout écrivain qui se tient dans le cercle de la sévère logique ne manque à personne. Il n’y a qu’une seule vengeance honorable à tirer de lui : c’est de raisonner contre lui, mieux que lui.

Quoique dans le cours entier de mon ouvrage je me sois attaché, autant qu’il m’a été possible, aux idées générales, néanmoins on s’apercevra aisément que je me suis particulièrement * occupé de la France. Avant qu’elle ait bien connu ses erreurs, il n’y a pas de salut pour elle; mais si elle est encore aveugle sur ce point, l’Europe l’est peut-être davantage sur ce qu’elle doit attendre de la France.

Il y a des nations privilégiées qui ont une mission dans ce monde. J’ai déjà tâché d’expliquer celle de la France, qui me paraît aussi visible que le soleil. Il y a dans le gouvernement naturel, et dans les idées nationales du peuple français, je ne sais quel élément théocratique et religieux qui se retrouve toujours. Le Français a besoin de la religion plus que tout autre homme; s'il en manque, il n’est pas seulement affaibli, il est mutilé. Voyez son histoire. Au gouvernement des druides, qui pouvaient tout, a succédé celui des évêques, qui furent constamment, mais bien plus dans l’antiquité que de nos jours, les conseillers du roi en tous ses conseils. Les évêques, c’est Gibbon qui l’observe, ont fait le royaume de France 1 ; rien n'est plus vrai. Les évêques ont construit cette monarchie comme les abeilles construisent une ruche. Les conciles, dans les premiers siècles de la monarchie, étaient de véritables conseils nationaux. Les druides chrétiens, si . je puis m’exprimer ainsi, y jouaient le premier rôle. Les formes avaient changé, mais toujours on retrouve la même nation. Le sang teuton qui s’y mêla , par la conquête , assez pour donner

1. Gibbon, ttist. de la Déead., t. VII, ch. ixxvm. Paris, Maradan, 1812, la-»».

un hom à la France , disparut presque entièrement à la bataille de Fofitenùi, et ne laissa que les Gaulois. La preuve s’en trouve dansi la langue, car lorsqu’un peuple est un, la langue eètwne *; et s'il est mêlé de quelque manière, mais surtout par la conquête, chaque nation constituante produit sa portion de la langue nationale, la syntaxe et ce qu’on appelle le génie de la langue appartenant toujours à la nation dominante ; et le nombre des mots donnés par chaque nation est toujours rigoureusement proportionné à la quantité de sang respectivement fourni par les diverses nations constituantes et fondues dans l’unité nationale. Or, l’élément teutonique est à peine sensible dans la langue française) considérée en masse, elle est celtique et romaine. 11 n’y a rien de si grand dans le monde. Cicéron disait : « Flattons-nous « tant qu’il nous plaira , nous lie sur passerons ni les Gaulois en « valeur, ni les Espagnols en nombre, ni les GrecS en fa« lents, etc., mais c’est par la religion et la crainte des dieux « que nous surpassons toutes les Hâtions de l’univers. »

Cet élément romain, naturalisé dans les Gaules, s'accorda fort bien avec le druidisme, que le christianisme dépouilla de ses erreurs et de sa férocité, en laissant subsister une certaine racine qui était bonne; et de tous ces éléments il résulta une nation extraordinaire, destinée à jouer un rôle étonnant parmi les autres, et surtout à se retrouver à la tête du système religieux en Europe.

Le christianisme pénétra de bonne heure les Français, avec une facilité qui ne pouvait être que le résultat d’une affinité particulière. L’Église gallicane n’eut presque pas d’enfance; pour ainsi dire en naissant elle se trouva la première des Églises nationales et le plus ferme appui de l’Unité.

Les Français eurent l'honneur unique, et dont ils n’ont pas été

I , De là vient que plus on s'élève dans l’antiquité, et plus les langues sont radicales, et, par conséquent, régulières. En partant, par exemple, du mot maison , pris comme racine, le Grec aurait dit maisohniste, maisonnier, maisonneur, maisonnerie, maisonner, emmaisonnrr, démaisonner, etc. Le Français, au contraire, est obligé de dire : maison, domestique, économe, casanier, maçon, bâtir, habiter, démolir , etc. On reconnaît ici les poussières de differentes nations, mêlées et pétries par la main du temps. Je ne crois pas qti'il puisse y avoir une seule langue qui ne possède quelque clément de celles qui l'ont précédée; mais il y a principalement de grandes masses constituantes, et qu’on peut, pour ainsi dire, toucher.

à beaucoup près assez orgueilleux, celui d’avoir constitué humainement l’Église catholique dans le monde, en élevant son auguste Chef au rang indispensablement dû à ses fonctions divines, et sans lequel il n’eùt été qu’un patriarche de Constantinople, déplorable jouet des sultans chrétiens et des autocrates musulmans.

Charlemagne le trismégiste moderne, éleva ou fit reconnaître ce trône, fait pour ennoblir et consolider tous les autres. Comme il n’y a pas eu de plus grande institution dans l'univers, il n’y en a pas, sans le riioindre doute, où la main de la Providence se soit montrée d’tine manière plus sensible; mais il est beau d’avoir été choisi par elle pour être l’instrument éclairé de cette merveille unique.

Lorsque, dans le moyen âge, nous allâmes en Asie, l’épée à la main, pour essayer dé briser sur son propre terrain ce redoutable croissant qui menaçait toutes les libertés de l’Europe, les Français furent encore à la tète de cette immortelle entreprise. Un simple particulier, qui n’a légué à la postérité que son nom de baptême, orné du modeste surnom d 'ermite, aidé seulement de sa foi et de son invincible volonté, souleva l'Europe, épouvanta l’Asie, brisa la féodalité, anoblit les serfs, transporta le flambeau des sciences, et changea l’Europe.

Bernard le seconda; Bernard, le prodige de son siècle et Français comme Pierre, homme du monde et cénobite mortifié, orateur, bel esprit, homme d’État, solitaire, qui avait lui-méme au dehors plus d'occupations que la plupart des hommes n’en auront jamais ; consulté de toute la terre, chargé d'une infinité de négociations importantes , pacificateur des Etats, appelé aux conciles, portant des paroles aux rois, instruisant les évêques, réprimandant les papes, gouvernant un ordre entier, prédicateur et oracle, de son temps *.

On ne cesse de nous répéter qu'aucune de ces fameuses entreprises ne réussit. Sans doute aucune croisade ne réussit, les enfants même le savent ; mais toutes ont réussi, et c’est ce que les hommes même ne veulent pas voir.

Le nom français fit une telle impression en Orient, qu’il y est demeuré comme synonyme de celui d'Européen, et le plus grand

1, Bourdaloue, Sermon sur la fuiic du monde, première partij.

poète de l'Italie, écrivant dans le seizième siècle, ne refuse point d’employer la même expression *.

Le sceptre français brilla à Jérusalem et à Constantinople. Que ne pouvait-on pas en attendre? Il eût agrandi l’Europe, repoussé l'islamisme et suffoqué le schisme; malheureusement il ne sut pas se maintenir.

. . . . Magnis tamen excidit ausis.

Une grande partie de la gloire littéraire des Français, surtout dans le grand siècle, appartient au clergé. La science s’opposant en général à la propagation des familles et des noms*, rien n’est plus conforme à l’ordre qu’une direction cachée de la science vers l’état sacerdotal et par conséquent célibataire.

Aucune nation n’a possédé un plus grand nombre d’établissements ecclésiastiques que la nation française, et nulle souveraineté n’employa plus avantageusement pour elle un plus grand nombre de prêtres que la cour de France. Ministres, ambassadeurs, négociateurs, instituteurs, etc., on les trouve partout. De Suger à Fleury, la France n’a qu’à se louer d’eux. On regrette que le plus fort et le plus éblouissant de tous se soit élevé quelquefois jusqu’à l’inexorable sévérité; mais il ne la dépassa pas; et je suis porté à croire que , sous le ministère de ce grand homme, le supplice des Templiers et d’autres événements de cette espèce n’enssent pas été possibles.

La plus haute noblesse de France s’honorait de remplir les grandes dignités de l’Église. Qu’y avait-il en Europe au-dessus de cette Église gallicane, qui possédait tout ce qui plaît à Dieu et tout ce qui captive les hommes : la vertu, la science, la noblesse et l’opulence?

Veut-on dessiner la grandeur idéale? qu’on essaye d’imaginer quelque chose qui surpasse Fénelon, on n’y réussira pas.

Charlemagne, dans son testament, légua à ses fils la tutelle de l’Église romaine. Ce legs, répudié par les empereurs allemands,

1. Ilpopol Franco (tes croisés, l’armée de Godefroi). Tasso.

2. De là vient sans doute l’antique préjugé sur l’incompatibilité de la science et de la noblesse, préjugé qui tient, comme tous les autres, à quelque chose de caché. Aucun savant du premier ordre n’a pu créer une race. Les noms même du seizième siècle, fameux dans les sciences et les lettres, ne subsistent déjà plus.

avait passé comme une espèce de fidéicommis à la couronne de France. L’Église catholique pouvait être représentée par une ellipse. Dans l'un des foyers on voyait saint Pierre, et dans l’autre Charlemagne; l’Église gallicane avec sa puissance, sa doctrine, sa dignité, sa langue, son prosélytisme, semblait quelquefois rapprocher les deux centres, et les confondre dans la plus magnifique unité.

Mais, ô faiblesse humaine! rt déplorable aveuglement! des préjugés détestables que j’aurai occasion de développer dans cet ouvrage avaient totalement perverti cet ordre admirable , cette relation sublime entre les deux puissances, A force de sophismes et de criminelles manœuvres, on était parvenu à cacher au roi très-chrétien l'une de ses plus brillantes prérogatives, celle de présider (humainement) le système religieux, et d'être le protecteur héréditaire de l’unité catholique. Constantin s’honora jadis du titre à’évéque extérieur. Celui de souverain pontife extérieur ne flattait pas l'ambition d'un successeur de Charlemagne; et cet emploi, offert par la Providence, était vacant ! Ah ! si les rois de France avaient voulu donner main-forte à la vérité, ils auraient opéré des miracles ! Mais que peut le roi, lorsque les lumières de sonpeuple sont éteintes? Il faut même le dire à la gloire immortelle de l’auguste maison, l’esprit royal qui l’anime a souvent et très-heureusement été plus savant que les académies, et plus juste que les tribunaux.

Renversée à la fin par un orage surnaturel , nous avons vu cette mission si précieuse pour l’Europe, se relever par un miracle qui en promet d’autres, et qui doit pénétrer tous les Français d'un religieux courage ; mais le comble du malheur pour eux serait de croire que la révolution est terminée , et que la colonne est replacée, parce qu’elle est relevée. Il faut croire, au contraire, que l’esprit révolutionnaire est sans comparaison plus fort et plus dangereux qu’il ne l’était il y a peu d’années. Le puissant usurpateur ne s’en servait que pour lui. Il savait le comprimer dans sa main de fer, et le réduire à nôtre qu'une espèce de monopole au profit de sa couronne. Mais depuis que la justice et la paix se sont embrassées, le génie mauvais a cessé d’avoir peur; et au lieu de s’agiter dans un foyer unique, il a produit de nouveau une ébullition générale sur une immense surface.

Je demande la permission de le répéter : la révolution française ne ressemble à rien de ce qu’on a vu dans les temps passés. Elle est satanique dans son essence1. Jamais elle ne sera totalement éteinte que par le principe contraire, et jamais les Français ne reprendront leur place jusqu'à ce qu’ils aient reconnu cette vérité. Le sacerdoce doit être l’objet principal de la pensée souveraine. Si j'avais sous les yeux le tableau des ordinations, je pourrais prédire de grands événements. La noblesse française trouve à cette époque l’occasion de faire à l’État un sacrifice digne d’elle. Qu'elle offre encore ses fils à l’autel comme dans les temps passés. Aujourd’hui, on ne dira pas qu’elle n’ambitionne que les trésors du sanctuaire. L’Église jadis l’enrichit et l’illustra; qu’elle lui rende aujourd’hui tout ce qu’elle peut lui donner, l’éclat de ses grands noms, qui maintiendra l'ancienne opinion, et déterminera une foule d’hommes à suivre des étendards portés par de si dignes mains : le temps fera le reste. En soutenant ainsi le sacerdoce, la noblesse française s’hequittera d’une dette immense qu'elle a contractée envers la France, et peut-être même envers l’Europe. La plus grande marque de respect et de profonde estime qu’on puisse lui donner, c’est de lui rappeler que la révolution française, qu’elle eût sans doute rachetée de tout son sang, fut cependant en grande partie son ouvrage. Tant qu’une aristocratie pure, c’est-à-dire professant jusqu’à l’exaltation les dogmes nationaux, environne le trône, il est inébranlable, quand môme la faiblesse ou l’erreur viendrait à s'y asseoir; mais si le baronnage apostasie, il n'y a plus de salut pour le trône, quand même il porterait saint Louis ou Charlemagne; ce qui est plus vrai en France qu’ailleurs. Par sa monstrueuse alliance avec le mauvais principe, pendant le dernier siècle, la noblesse française a tout perdu ; c’est à elle qu’il appartient de tout réparer. Sa destinée est sûre, pourvu qu’elle soit bien persuadée de l’alliance naturelle, essentielle, nécessaire, française, du sacerdoce et delà noblesse.

A l’époque la plug sinistre de la révolution, on dit : Ce n’est pour la noblesse qu’une éclipse méritée. Elle reprendra sa place . Elle en sera quitte pour embrasser un jour, de bonne grâce,

Des enfants qu'en son sein elle n'a point portés '.

I . Ctmsidératwns sur la France, chap. § 3.

ï. Ibid.

Ce qui fut dit il y a vingt ans se vérifie aujourd’hui. Si la noblesse française est soumise à un recrutement, il dépend d’elle d’en ôter tout ce qu’il pourrait avoir d’aftligeant pour les races antiques. Quand elle saura pourquoi il était devenu nécessaire, il ne pourra plus lui déplaire ni lui nuire; mais ceci ne doit être dit qu’en passant et sans aucun détail approfondi.

Je rentre dans mon sujet principal , en observant que la rage antireligieuse du dernier siècle contre toutes les Vérités et toutes les institutions chrétiennes, s'était tournée surtout contre le Saint-Siège. Les conjurés savaient assez, et le savaient malheureusement bien mieux que la foule des hommes bien intention nés, que le christianisme repose entièrement sur le Souverain Pontife. C’est donc de ce côté qu’ils tournèrent tous leurs efforts. ^ S’ils avaient proposé aux cabinets catholiques des mesures directement antichrétiennes, la crainte ou la pudeur, au défaut de motifs plus nobles, aurait suffi pour les repousser; ils tendirent donc à tous les princes le piège le plus subtil.

Hélas! ils ont des rois égaré les plus sages!

Ils leur présentèrent le Saint-Siège comme l'ennemi naturel de tous les trônes ; ils l’environnèrent de caiomuies , de défiances de toute espèce; ils tâchèrent de le brouiller avec la raison d’État; ils n’oublièrent rien pour attacher l’idée de la dignité à celle de l'indépendance. A force d’usurpations, de violences, de chicanes, d’empiétements de tous les genres, ils rendirent la politique romaine ombrageuse et lente; et ils l'accusèrent ensuite des défauts qu’elle tenait d’eux. Enfin, ils ont réussi à un point qui fait trembler. Le mal est tel, que le spectacle de certains pays catholiques a pu quelquefois scandaliser des yeux étrangers à la vérité, et les détourner d’elle. Cependant, sans le Souverain Pontife, tout l’édifice du christianisme est miné, et n’attend plus, pour crouler entièrement, que le développement de certaines circonstances qui seront mises dans tout leur jour.

En attendant, les faits parlent. A-t-on jamais vu des protestants s’amuser à écrire des livres contre les Églises grecque, nestorienne, syriaque, etc., qui professent des dogmes que le protestantisme déleste? Ils s’en gardent bien. Ils protègent, au contraire, ces Églises; ils leur adressent des compliments, et se

montrent prêts à s'unir à elles, tenant constamment pour véritable allié tout ennemi du Saint-Siège '.

L’incrédule, de son côté, rit de tous les dissidents et se sert de tous, parfaitement sùr que tous, plus ou moins, et chacun à sa manière , avancent sou grand œuvre , c’est-à-dire la destruction du christianisme.

Le protestantisme, le philosophisme et mille autres sectes plus ou moins perverses ou extravagantes, ayant prodigieusement diminué les vérités parmi les hommes *, le genre humain ne peut demeurer dans l’état où il se trouve. Il s’agite, il est eu travail, il a honte de lui-même, et cherche, avec je ne sais quel mouvement convulsif, à remonter contre le torrent des erreurs, après s’y être abandonné avec l’aveuglement systématique de l’orgueil. A cette époque mémorable il m’a paru utile d’exposer dans toute sa plénitude une théorie également vaste et importante, et de la débarrasser de tous les nuages dont on s’obstine à l’envelopper depuis si longtemps. Sans présumer trop de mes efforts, 'j’espère cependant qu’ils ne seront pas absolument vains. Un bon livre n’est pas celui qui persuade tout le monde, autrement il n’y aurait point de bon livre ; c’est celui qui satisfait complètement une certaine classe de lecteurs à qui l’ouvrage s’adresse particulièrement, et qui du reste ne laisse douter personne ni de la bonne foi parfaite de l’auteur, ni de l’infatigable travail qu’il s’est imposé pour se rendre maître de son sujet, et lui trouver même, s’il était possible, quelques faces nouvelles. Je me flatte naïvement que, sous ce point de vue, tout lecteur .équitable jugera que je suis en règle. Je crois qu’il n’a jamais été plus nécessaire d’environner de tous les rayons de l’évidence une vérité du premier ordre, et je crois de plus que la vérité a besoin de la France. J’espère donc que la France me lira encore une fois avec bonté; et je m’estimerais heureux surtout si ses grands personnages de tous les ordres, en réfléchissant sur ce que j’attends d'eux, venaient à se faire une conscience de me réfuter.'

1. Voyez les Recherches asiatiques de M. Ctaudius Buchanan, docteur en théologie anglaise, où il propose à l'Église anglicane de s’allier, dans l'Inde, à la syriaque, parce qu'elle rejette la suprématie du Pape ; in-8°, Londres, 1812,

2. X)i minute sont reritates a jiliis hominum. (Ps. XI, v. 2.)

De l'Infaillibilité.

Que n’a-l-on pas dit sur l’infaillibilité considérée sous le point de vue théologique ! Il serait difficile d’ajouter de nouveaux arguments à ceux que les défenseurs de cette haute prérogative ont accumulés pour l’appuyer sur des autorités inébranlables, et pour la débarrasser des fantômes dont les ennemis du christianisme et de l’unité se sont plu à l’environner, dans l’espoir de la rendre odieuse au moins, s’il n’y avait pas moyen de faire mieux.

Mais je ne sais si l’on a assez remarqué, sur cette grande question comme sur tant d’autres, que les vérités théologiques .ne sont que des vérités générales, manifestées et divinisées dans le cercle religieux, de manière qu’on ne saurait en attaquer une sans attaquer une loi du monde.

L’ infaillibilité dans l’ordre spirituel, et la souveraineté dans l’ordre temporel, sont deux mots parfaitement synonymes. L’un et l’autre expriment cette haute puissance qui les domine toutes, dont toutes les autres dérivent, qui gouverne et n’est pas gouvernée, qui juge et n’est pas jugée.

Quand nous disons que Y Église est infaillible , nous ne demandons pour elle, il est bien essentiel de l’observer, aucun privilège particulier; nous demandons seulement qu’elle jouisse du droit commun à toutes les souverainetés possibles qui toutes agissent nécessairement comme infaillibles; car tout gouvernement est absolu; et du moment où l’on peut lui résister sous prétexte d’erreur ou d’injustice, il n’existe plus.

La souveraineté a des formes différentes, sans doute. Elle ne parle pas à Constantinople comme à Londres; mais quand elle a parlé de part et d’autre à sa manière, le OUI est sans appel comme le fetfa.

11 en est de même de l’Église : d’une manière ou d’une autre, il faut qu’elle soit gouvernée, comme toute autre association quelconque; autrement il n’y aurait plus d’agrégation, plus d’ensemble, plus d’unité. Ce gouver'Bement est donc de sa pâture infaillible, c’est-à-dire absolu; autrement il ne gouvernera plus.

Dans l’ordre judiciaire, qui n’est qu’une pièce du gouvernement, ne vpit-on pas qu’il faut absolument en venir à une puissance qui juge et n’est pas jugée; précisément parce qu’elle prononce an nom de la puissance suprême, dont elle est censée n’être que l’organe et la voix? Qu’on s’y prenne comme on voudra, qu’on donne à ce haut pouvoir judiciaire le nom qu’on voudra , toujours il faudra qu’il y en ait un auquel on ne puisse dire : Vous avez erré . Bien entendu que celui qui est condamné est toujours mécontent de l’arrêt et ne doute jamais de l’iniquité du tribunal; mais le politique désintéressé, qui voit les choses d’en haut, se rit de ces vaines plaintes. Il sait qu’il est un point où il faut s’arrêter; il sait que les longueurs interminables, les appels sans fin et l’incertitude des propriétés, sont, s’il est permis de s’exprimer ainsi, plus injustes que l’injustice.

Il ne s’agit donc que de savoir où est la souveraineté dans l’Église; car dès qu’elle sera reconnue, il ne sera plus permis d’appeler de ses décisions.

Or, s’il y a quelque chose d’évident pour la raison autant que pour la foi* c’est que l’Église universelle est une monarchie. L’idée seule de l’universalité suppose celte forme de gouvernement, dont l’absolue nécessité repose sur la double raison du nombre des sujets et de l’étendue géographique de l’empire.

Aussi, tous les écrivains catholiques et dignes de ce nomconviennentunanimement que le régime de l’Église est monarchique, mais suffisamment tempéré d’aristocratie, pour qu’il soit le meilleur et le plus parfait des gouvernements '.

Bellarmin l’entend ainsi, et il convient avec une candeur parfaitê que le gouvernement monarchique tempéré vaut mieux que la monarchie pure J.

On peut remarquer, à travers tous les siècles chrétiens , que cette forme monarchique n’a jamais été contestée ou déprimée que par les factieux qu’elle gênait.

Dans le seizième siècle, les révoltés attribuèrent la souveraineté à l’Église, c’est-à-dire au peuple. Le dix* huitième ne fit que transporter ces maximes dans la politique; c’est le môme système, la même théorie, jusque dans ses dernières conséquences. Quelle différence y a-t-il entre l’Église de Dieu , uniquement conduite pur sa parole , et la grande république une et indivisible , uniquement gouvernée par les lois et par les députés du peuple souverain? Aucune. C’est la môme folle, ayant seulement changé d’époque et de nom.

Qu’est-ce qu’une république, dès qu’elle excède certaines dimensions? C’est un pays plus ou moins vaste commandé par un certain nombre d’hommes, qui se nomment la république. Mais toujours le gouvernement est un; car il n’y a pas, et même il ne peut y avoir de république disséminée.

1 . Certum est monarchicum iltud rei/imen esse nristnernlia aliqutt leinptratum. (I)uval, l>e stip. Voles I. Papas, part. I, quæst. 1.)

î. Bellarmin, De Summo Pontif ., cap. ni.

Ainsi, dans le temps de la république romaine, la souveraineté républicaine était dans le forum ;et les pays soumis, c’est-à-dire les deux tiers à peu près du monde connu, étaient une monarchie, dont le fortim était l’absolu et l’impitoyable souverain.

Que si vous ôtez cet état dominateur, il ne reste plus de lien ni de gouvernement commun, et toute unité disparaît.

C’est donc bien mal à propos que les Églises presbytériennes ont prétendu, à force de parler, nous faire accepter, comme une supposition possible, la forme républicaine, qui ne leur appartient nullement, excepté dans le sens divisé et particulier; c’est-à-dire que chaque pays a son Église, qui est républicaine; mais il n’y a point et il ne peut y avoir d 'Église chrétienne républicaine; en sorte que la forme presbytérienne eflaçe l’article du symbole, que les ministres de cette croyance sont cependant obligés de prononcer, au moins tous les dimanches : Je crois à l'Eglise , une, sainte, universelle et apostolique. Car dès qu’il n’y a plus de centre ni de gouvernement commun, il ne peut y avoir d’unité, ni par conséquent (V É glise universelle (ou catholique), puisqu’il n’y a pas d’Église particulière qui ait seulement, dans cette supposition, le moyen constitutionnel de savoir si elle est en communauté de foi avec les autres.

Soutenir qu’une foule d’Églises indépendantes forment une Église une et universelle, c’est soutenir, en d’autres termes, que tous les gouvernements politiques de l’Europe ne forment qu’un seul gouvernement un et universel. Ces deux idées sont identiques; il n’y a pas moyen de chicaner.

Si quelqu’un s’avisait de proposer un royaume de France sans roi de France, un empire de Russie sans empereur de Russie, etc., on croirait justement qu’il a perdu l’esprit; ce serait cependant rigoureusement la môme idée que celle d’une Église universelle sans chef.

Il serait superflu de parler de l’aristocratie; car n’y

ayant jamais eu dans l’Église de corps qui ait eu la prétention de la régir sous aucune forme élective ou héréditaire, il s’ensuit que son gouvernement est nécessairement monarchique, toute autre forme se trouvant rigoureusement exclue.

La forme monarchique une fois établie, l’infaillibilité n’est plus qu’une conséquence nécessaire de la suprématie, ou plutôt, c’est la même chose absolument sous deux noms différents. Mais, quoique cette identité soit évidente, jamais on n’a vu ou voulu voir que toute la question dépend de cette vérité; et cette vérité dépendant à son tour de la nature même des choses, elle n’a nullement besoin de s’appuyer sur la théologie; de manière qu’en parlant de l’unité comme nécessaire, l’erreur ne pourrait être opposée au Souverain Pontife, quand même elle serait possible, comme elle ne peut être opposée aux souverains temporels, qui n’ont jamais prétendu à l’infaillibilité. C’est en effet absolument la môme chose, dans la pratique, de n’ôtre pas sujet è l’erreur, ou de ne pouvoir en être accusé. Ainsi, quand même on demeurerait d’accord qu’aucune promesse divine n’eût été faite au Pape, il ne serait pas moins infaillible, ou censé tel, comme dernier tribunal ; car tout jugement dont on ne peut appeler est et doit être tenu pour juste dans toute association humaine, sous toutes les formes de gouvernement imaginables ; et tout véri - table homme d’État m’entendra bien, lorsque je dirai qu’il ne s’agit pas seulement de savoir si le Souverain Pontife est , mais s’il doit être infaillible.

Celui qui aurait le droit de dire au Pape qu’il s’est trompé aurait, par la même raison, le droit de lui désobéir, ce qui anéantirait la suprématie (ou l’infaillibilité); et cette idée fondamentale est si frappante, que l’un des plus savants protestants qui aient écrit dans notre siècle 1

1. Laur. Mosheimii ditsert. Dr appel. ad. concil. unir. Ecclttisc imitaient spectabilem tollentibut. ( Dans l’ouvrage du docteur Marchetti, t. Il, p. 108.)

a fait une dissertation pour établir que Yappel du Pape au futur concile détruit l’unité visible. Rien n’est plus Vrai; Car d’un gouvernement habituel, indispensable, sous peine de la dissolution du corps, il ne peut y avoir appel à un pouvoir intermittent.

Voilà donc d’un côté Mosheim, qui nous démontre par des raisons invincibles que l’appel ail futur concile détruit l’unité visible de f Église, c’est-à-dire le catholicisme d’abord, et bientôt après, le christianisme même; et de l’autre Fleüry, qui nous dit, en faisant l’énumération des libertés de son Église : Nous croyons quit est permis d'appeler du Pape au futur concile, nonobstant Les

C’est un étrange spectacle, il faut 1’avûuer, que celui de ces docteurs gallicans, conduits par des exagérations nationales à l’humiliation de se voir enfin réfutés par des théologiens protestants ; je voudrais bien au moins que ce Spectacle ft’eût été donné qu’une fois.

Les novateurs que Mosheim avait en vue ont soutenu a que le Pape avait seulement le droit de présider les « conciles, et que le gouvernement de l’Église est aris« tocratiqtie. » Mais, dit Fleury, cette opinion est condamnée à Borne et en France.

Cette opinion a donc tout ce qu’il faut pour être condamnée; mais si le gouvernement de l’Église h’est pas aristocratique, il est dobc monarchique; et s’il est monarchique, comme il l’est certainement et invinciblement, quelle autorité recevra l’appel de scs décisions?

Essayez de diviser le monde chrétien en patriarcats, comme le veulent les Églises schismatiques d’Orient, chaque patriarche, dans cette supposition, aura les privilèges que nous 'attribuons ici au Pape, et l’on ne pourra de même appeler de leurs décisions; car il faut toujours qu’il y ait un point où l’on s’arrête. La souveraineté sera divisée, mais toujours on la retrouvera; il

1 . Fleury, sur les Libertés de l'Eglise gallicane. Nouv. Opusc. , Paris, { 807,

faudra seulement changer le symbole et dire : Je crois aux Eglises divisées et indépendantes.

C’est à cette idée monstrueuse qu’on se verra amené pat force { mais bientôt elle se trouvera perfectionnée encore par les princes temporels, qui, s’inquiétant fort peu de cette vaine division patriarcale, établiront l’indépendance de leur Église particulière, et se débarrasseront même du patriarche, comme il est arrivé en Russie, de manière qu’au lieu d’une seule infaillibilité, qu’on rejette comme un privilège trop sublime, nous en aurons autant qu’il plaira à la politique d’en former par la division des États. La souveraineté religieuse, tombée d'abord dn Pape aux patriarches, tombera ensuite de ceux-ci aux synodes, et tout finira par la suprématie anglaise et le protestantisme pur, état inévitable, et qui ne peüt être que plus ou moins retardé ou avoué partout où le Pape ne règne pas. Admettez une fois l’appel de ses décrets, il n’y a plus de gouvernement, plus d’Utiité, plus d’Église visible.

C’est pour n’avoir pas saisi des principes aussi évidents que des théologiens du premier ordre, tels que Bossuet et Fleury, par exemple, ont manqué l’idée de l’infaillibilité, de manière à permettre au bon sens laïque de sourire en les lisant.

Le premier nous dit sérieusement que la doctrine de l’infaillibilité n’a commencé qu’au Côncile de Florence ‘;et Fleury, encore plus précis, nomme le dominicain Cajetan comme l’auteur de cette doctrine, sous le pontificat de Jules IL

On ne comprend pas comment des hommes, d’ailleurs si distingués, ont pu confondre deux idées aussi différentes que celles de croire et de soutenir un dogme.

L’Église catholique n’est point argumentatrice de sa nature : elle croit sans disputer, car la foi est une croyance par amour, et l’amour n’argumente point.

f. Uist. de Bossuet , Pièces justifie, du VI* li v . , p. 391.

Le catholique sait qu’il ne peut se tromper; il sait de plus que s’il pouvait se tromper, il n’y aurait plus de vérité révélée, ni d’assurance pour l’homme sur la terre, puisque toute société divinement instituée suppose V infaillibilité. comme l’a dit excellemment l’illustre Malebranche.

La foi catholique n’a donc pas besoin, et c’est ici son caractère principal qui n’est pas assez remarqué, elle n’a pas besoin, dis-je, de se replier sur elle-même, de s’interroger sur sa croyance et de se demander pourquoi elle croit; elle n’a point cette inquiétude dissertatrice qui agite les sectes. C’est le doute qui enfante les livres : pourquoi écrirait-elle donc, elle qui ne doute jamais?

Mais si l’on vient à contester quelque dogme, elle sort de son état naturel, étranger à toute idée contentieuse; elle cherche les fondements du dogme mis en problème; elle interroge l’antiquité; elle crée des mots surtout, dont sa bonne foi n’avait nul besoin, mais qui sont devenus nécessaires pour caractériser le dogme et mettre entre les novateurs et nous une barrière éternelle.

J’en demande bien pardon à l’illustre Bossuet; mais lorsqu’il nous dit que la doctrine de Y infaillibilité a commencé au quatorzième siècle, il semble se rapprocher de ces mêmes hommes qu’il a tant et si bien combattus. Les protestants ne disaient-ils pas aussi que la doctrine de la transsubstantiation n’était pas plusancienne que le nom? Et les ariens n’argumentaient-ils pas de même contre la consubstantialité? Bossuet, qu’il me soit permis de le dire sans manquer de respect à un aussi grand homme, s’est évidemment trompé sur ce point important. 11 faut bien se garder de prendre un mot pour une chose, et le commencement d’une erreur pour le commencement d’un dogme. La vérité est précisément le contraire de ce qu’enseigne Fleury ; car ce fut vers l’époque qu’il assigne que l’on commença non pas

à croire, mais à disputer sur l 'infaillibilité Les contestations élevées sur la suprématie du Pape forcèrent d’examiner la question de plus près, et les défenseurs de la vérité appelèrent cette suprématie infaillibilité, pour la distinguer de toute autre souveraineté; mais il n’y a rien de nouveau dans l’Église, et jamais elle ne croira que ce qu’elle a toujours cru. Bossuet veut-il nous prouver la nouveauté de cette doctrine? qu’il nous assigne une époque de l’Église où les décisions dogmatiques du Saint-Siège n’étaient pas des lois ; qu’il efface tous les écrits où il a prouvé le contraire avec une logique accablante, une érudition immense, une éloquence sans égale; qu’il nous indique surtout le tribunal qui examinait ces décisions et les réformait.

Au reste, s’il nous accorde, s’il nous prouve, s’il nous démontre que les décrets dogmatiques des Souverains Pontifes ont toujours fait loi dans T Église, laisons-le dire que la doctrine de l’infaillibilité est nouvelle : qu’est-ce que cela nous fait ?

1 . Le premier appel an futur concile est celui qui fut émis par Taddée au nom de Frédéric II, en 1245. On dit qu’il y a du doute sur cet appel, parce qu'il fut fait ou Pape et au concile plus général. On veut que le premier appel incontestable soit celui de Duplessis, émis le 13 juin 1303; mais celui-ci est semblable à l'autre, et montre lin embarras excessif. Il est fait au concile et au Saint-Siège apostolique, et ci celui et à ceux ii qui et auxquels il peut et doit être le mieux porté de droit. (Nat. Alex, in sec. XUIet XIV, art. 5, § 1 1.) Dans les quatre-vingts ans qui suivent, on trouve huit appels dont les formules sont : Au Saint-Siège, au sacré Collège, au Pape futur, au Pape mieux informé , au concile, au tribunal de Dieu, à la très-sainte Trinité, à Jésus-Christ enfin. (Yoyer le doct. Marchetti, Crit. de Fleury, dans l'appendice, p. Î57 et 260.) Ces inepties valent la peine d'être rappelées; elles prouvent d'abord la nouveauté de ces appels, et ensuite l'embarras des appelants, qui ne pouvaient confesser plus clairement l'absence de tout tribunal supérieur au Pape, qu'en portant sagement l'appel d la très-sainte Trinité.

— _ . -.üigitized by Google

Des Conciles.

C’est en vain que, pour sauver l’unité et maintenir le tribunal visible, on aurait recours aux conciles, dont il est bien essentiel d’examinèr la nature et les droits. Commençons par une observation qui ne souffre pas le moindre doute : C’est qu'une souveraineté périodique ou intermittente est une contradiction dans les termes ; car la souveraineté doit toujours vivre, toujours veiller, toujours agir. Il n'y a pour elle aucune différence entre la vie et la mort.

Or, les conciles étant des pouvoirs intermittents dans l’Église, et non-seulement intermittents, mais, de plus, extrêmement rares et purement accidentels, sans aucun retour périodique et légal, le gouvernement de l’Église ne saurait leur appartenir.

Les conciles, d’ailleurs, ne décident rien sans appel, s’ils ne sont pas universels, et ces sortes de conciles entraînent de si grands inconvénients, qu’il ne peut être entré dans les vues de la Providence de leur confier le gouvernement de son Église.

Dans les premiers siècles du christianisme, les conciles étaient beaucoup plus aisés à rassembler, parce que l’Église était beaucoup moins nombreuse, et parce que l’unité des pouvoirs réunis sur la tête des empereurs leur permettait de rassembler une masse suffisante d’évêques pour en imposer d’abord, et n’avoir plus besoin que de l’assentiment des autres. Et cependant que de peines, que d’embarras pour les rassembler !

Mais dans les temps modernes, depuis que l’univers policé s’est trouvé, pour ainsi dire, haché par tant de souverainetés, et qu’il a été immensément agrandi par

nos hardis navigateurs, un concile qaeuménique est devenu une chimère. Pour convoquer seulement tous les .évêques, et pour faire constater légalement de cette convocation, cinq ou six ans ne suffiraient pas.

J[c ne suis point éloigné de croire que si jamais une assemblée générale de l’Église pouvait paraître nécessaire, ce qui ne me semble nullement probable, on en vînt, suivant les idées dominantes du siècle, qui ont toujours une certaine influence dans les affaires, à une assemblée représentative. La réunion de tous les évêques étant moralement, physiquement et géographiquement impossible, pourquoi chaque province catholique ne députerait-elle pas aux états généraux de la monarchie ? Les communes n’y ayant jamais été appelées, et l’aristocratie étant de nos jours trop nombreuse et trop disséminée pour pouvoir y comparaître réellement, et même à beaucoup près, que pourrait-on imaginer de mieux qu’une représentation épiscopale? Ce ne serait au fond qu’une forme déjà reçue et seulement agrandie ; car dans tous les conciles on a toujours reçu les pleins pouvoirs des absents.

De quelque manière que ces saintes assemblées soient convoquées et constituées, il s’en faut de beaucoup que l’Écriture sainte fournisse, en faveur de l’autorité des conciles, aucun passage comparable à celui qui établit l’autorité et les prérogatives du Souverain Pontife. Il n’y a rien de si clair, rien de si magnifique que les promesses contenues dans ce dernier texte ; mais si l’on me dit, par exemple : Toutes les fois que deux ou trois personnes sont assemblées en mon nom, je serai au milieu d'elles ; je demanderai ce que ces paroles signifient, et l’on sera fort empêché pour m’y faire voir autre chose que ce que j’y vois, c’est-à-dire une promesse faite aux hommes, que Dieu daignera prêter une oreille plus particulièrement miséricordieuse à toute assemblée d lioinmes réunis pour le pt'ier.

D’autres textes prêteraient à d’autres difficultés; mais

je ne prétends pas jeter le moindre doute sur l'infaillibilité d’un concile général; je dis seulementque ce haut privilège, il ne le tient que de son chef, à qui les promesses ont été faites. Nous savons bien que les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre l’Église ; mais pourquoi ? A cause de Pierre , sur qui elle est fondée. Otez ce fondement , comment serait-elle infaillible , puisqu’elle n’existe plus ? Il faut être , si je ne me trompe, pour être quelque chose.

Ne l’oublions jamais : aucune promesse n’a été faite à l’Église séparée 'de son chef, et la raison seule le devinerait, puisque l’Église, comme tout autre corps moral, ne pouvant exister sans unité, les promesses ne peuvent avoir été faites qu’à l’unité, qui disparaît inévitablement avec le Souverain Pontife.

Définition et autorité des Conciles.

Ainsi les conciles œcuméniques ne sont et ne peuvent être que le parlement ou les états généraux du christianisme rassemblés par l’autorité et sous la présidence du Souverain.

Partout où il y a un souverain, et dans le système catholique le souverain est incontestable, il ne peut y avoir d’assemblées nationales et légitimes sans lui. Dès qu’il a dit veto , l’assemblée est dissoute, ou sa force colégislatrice est suspendue ; si elle s’obstine, il y a révolution.

Cette notion si simple, si incontestable, et qu’on n’ébranlera jamais, expose dans tout son jour l’immense ridicule de la question si débattue, si le Pape est au-dessus du concile, ou le concile au-dessus du Pape. Car c’est

demander en d’autres termes, si le Pape est au-dessus (lu Pa[je, ou le concile au-dessus du concile.

Je crois de tout mon cœur, avec Leibnitz, que Dieu a préservé jusqu'ici les conciles véritablement œcuméniques de toute erreur contraire à la doctrine salutaire1 . Je crois de plus qu’il les préservera toujours; mais puisqu’il ne peut y avoir de concile œcuménique sans Pape, que signifie la question, s’il est au-dessus ou au-dessous du Pape ?

Le roi d’Angleterre est-il au-dessus du parlement, ou le parlement au-dessus du roi? Ni l’un, ni l’autre; mais le roi et le parlement réunis forment la législature ou la souveraineté ; il n’y a pas d’Anglais qui n’aimât mieux voir son pays gouverné par un roi sans parlement, que par un parlement sans roi.

La demande est donc précisément ce qu’on appelle en anglais un non-sens 2.

Au reste, quoique je ne pense nullement à contester l’éminente prérogative des conciles généraux, je n’en reconnais pas moins les inconvénients immenses de ces grandes assemblées, et l’abus qu’on en fit dans les premiers siècles de l’Église. Les empereurs grecs, dont la race théologique est un des grands scandales de l’histoire, étaient toujours prêts à convoquer des conciles, et lorsqu’ils le voulaient absolument il fallait bien y consentir; car l’Église ne doit refuser à la souveraineté qui s’obstine rien de ce qui ne fait naître que des inconvénients. Souvent l’incrédulité moderne s’est plu à faire remarquer l’influence des princes sur les conciles, pour nous apprendre à mépriser ces assemblées, ou pour les séparer de l’autorité du Pape. On lui a répondu mille et mille fois sur l’une et l’autre de ces fausses consé1. Leibnitz, .Voue, estai s sur l’ Entend. humain, p. 461 et suiv., Pensées, t. II, p. -15. — A’. li. Le mut véritablement est mis là pour écarter le concile de Trente dans sa fameuse correspondance arec Bossuet.

i. Oc n'est pas que je prétende assimiler en tout le gouvernement de l’Église à celui de l'Angleterre, où les états généraux sont permanents. Je ne prends de la comparaison que ce qui sert à établir mon raisonnement.

quences ; mais, du reste, qu’elle dise ce qu’elle voudra sur ce sujet, rien n’est plus indifférent à l’Église catholique, qui ne doit ni ne peut être gouvernée par des conciles. Les empereurs , dans les premiers siècles de l’Église, n’avaient qu’à vouloir pour assembler un concile, et ils le voulurent trop souvent. Les évêques, de leur côté, s’accoutumaient à regarder ces assemblées comme un tribunal permanent, toujours ouvert au zèle et au doute ; de là vient la mention fréquente qu’ils en font dans leurs écrits, et l’extrême importance qu’ils y attachèrent. Mais s’ils avaient vu d’autres temps, s’ils avaient rétléclu sur les dimensions du globe et s’ils avaient prévu ce qui devait arriver [un jour dans le monde, ils auraient bien senti qu’un tribunal accidentel, dépendant du caprice des princes et d’une réunion excessivement rare et difficile, ne pouvait avoir été choisi poyr régir l’Église éternelle et universelle. Lors donc que Bossuet demande avec ce ton de supériorité qu’ou peut lui pardonner plus qu’à tout autre homme : Pourquoi tant de conciles, si la décision des Papes suffisait d l’Église ? le cardinal Orsi lui répond fort à propos : « Ne « le demandez point à nous, ne le demandez point aux « papes Damase, Célestin, Agathon, Adrien, Léon, qui u ont foudroyé toutes les hérésies, depuis Arius jus« qu’à Eutychès, avec le consentement de l’Église, ou « d’une immense majorité, et qui n’ont jamais imaginé B qu’il lût besoin de conciles œcuméniques pour les ré« primer. Demandez-le aux empereurs grecs, qui ont « voulu absolument les conciles, qui les ont convoqués, .« qui ont exigé l’assentiment des Papes, qui ont excité « inutilement tout ce fracas dans l’Église ’. »

Au Souverain Pontife seul appartient essentiellement le droit de convoquer les conciles généraux, ce qui n’exclut point l’inlluence modérée et légitime des souverains.

1. Jos. Aug. Orsi, De irreformabili rom. Pontifias in definiendis fidei controrertiis Judicio. Horaæ, 1772, in*4°, t. 111, lib. II, cap. ti, p. 181, 381.

Digilized by Google

Lui seul peut juger des circonstances qui exigent ce remède extrême. Ceux qui ont prétendu attribuer ce pouvoir à l’autorité temporelle n’ont pas fait attention à l’étrange paralogisme qu’ils se permettaient. Ils supposent une monarchie universelle et de plus éternelle ; ils remontent toujours sans réflexion à ecs temps où toutes les mitres pouvaient être convoquées par un sceptre seul ou par deux. L’empereur seul, dit Fleury, pouvait convoquer les conciles universels, parce qu’il pouvait seul commander aux évêques de faire des voyages extraordinaires, dont le plus souvent il faisait les frais, et dont il indiquait le lieu... Les Papes se contentaient de demander ces assemblées..., et souvent sans les obtenir

Eh biènl c’est une nouvelle preuve que l’Église ne peut être régie par les conciles généraux, Dieu n’ayant pu mettre les lois de son Église en contradiction avec celles de la nature, lui qui a fait la nature et l’Église.

La souveraineté politique n’étant de sa nature ni universelle, ni indivisible, ni perpétuelle, si l’on refuse au Pape le droit de convoquer les conciles généraux, à qui donc l’accorderons-nous? Sa Majesté très-chrétienne appellerait-elle les évêques d’Angleterre , ou Sa Majesté britannique ceux de France? Voilà comment ces vains discoureurs ont abusé de l’histoire ! Et les voilà encore bien convaincus de combattre la nature des choses, qui veut absolument, indépendamment même de toute idée théologique, qu’un concile œcuménique ne puisse être convoqué que par un pouvoir œcuménique.

Mais comment les hommes subordonnés à une puissance, puisqu’ils sont convoqués par elle, pourraient-ils être, quoique séparés d’elle, au-dessus d’elle ? L’énoncé Seul de cette proposition en démontre l’absurdité.

On peut dire néanmoins, 'dans un sens très-vrai, que le concile universel est au-dessus du Pape ; car, comme il ne saurait y avoir de concile de ce genre sans Pape, si l’on

(. Nouv. Opusc. de Fleury, p, 138.

veut dire que le Pape et l’épiscopat entier sont au-dessus du Pape, ou, en d’autres termes, que le Pape seul ne peut revenir sur un dogme décidé par lui et par les évêques réunis en concile général, le Pape et le bon sens en demeureront d’accord.

Mais que les évêques séparés de lui et en contradiction avec lui soient au-dessus de lui, c’est une proposition à laquelle on fait tout l’honneur possible en la traitant seulement d’extravagante.

Et la première supposition même que je viens de faire, si on ne la restreint pas rigoureusement au dogme, ne contente plus la bonne foi, et laisse subsister une foule de difficultés.

Oh est la souveraineté dans les longs intervalles qui séparent les conciles œcuméniques ? Pourquoi le Pape ne pourrait-il pas abroger ou changer ce qu’il aurait fait en concile, s’il ne s'agit pas de dogmes, et si les circonstances l’exigent impérieusement ? Si les besoins de l’Église appelaient une de ces grandes mesures qui ne souffrent pas de délai, comme nous l’avons vu deux fois pendant la révolution française', que faudrait-il faire? Les jugements du Pape ne pouvant être réformés que par le concile général, qui assemblera le concile? Si le Pape s’y refuse, qui le forcera? et, en attendant, comment l’Eglise sera-t-elle gouvernée, etc., etc.?

Tout nous ramène à la décision du bon sens, dictée par la plus évidente analogie, que la bulle du Pape, parlant seul de sa chaire, ne diffère des canons prononcés en concile général que comme, par exemple, l’ordonnance de la marine ou des eaux et forêts différait, pour des Français, de celle de Blois ou d’Orléans.

Le Pape, pour dissoudre un concile comme concile.

1. D’abord, à l’époque de l’Église constitutiounelle et du Serment civique, et, depuis, à celle du Concordat. Les respectables prélats qui crurent devoir résister au Pape, à celte dernière époque, pensèrent que la questiou était de savoir si le Pape s'était trompé, tandis qu’il s’agissait de savoir s’il fallait obéir quand même il se serait trompé ; ce qui abrégeait fort la discussion.

n’a donc qu’à sortir de la salle en disant : Je n'en suis plus; de ce moment ce n’est plus qu’une assemblée, et un conciliabule s’il s’obstine. Jamais je n’ai compris les Français lorsqu’ils affirment que les décrets d’un concile général ont force de loi, indépendamment de l’acceptation ou de la confirmation du Souverain Pontife \

S’ils entendent dire que les décrets du concile, ayant été faits sous la présidence et avec l’approbation du Pape ou de ses légats, la bulle d’approbation ou de confirmation qui termine les actes n’est plus qu’une affaire de forme, on peut les entendre (cependant encore comme des chicaneurs); s’ils veulent dire quelque chose de plus, ils ne sont pas supportables.

Mais, dira-t-on peut-être d’après les disputeurs modernes, si le Pape devenait hérétique, furieux, destructeur des droits de l’Église, etc., quel sera le remède'!

Je réponds, en premier lieu, que les hommes qui s’amusent à faire, de nos jours, ces sortes de suppositions, quoique pendant dix-huit cent trente-six ans elles ne se soient jamais réalisées, sont bien ridicules ou bien coupables.

En second lieu, et dans toutes les suppositions imaginables, je demande à mon tour : Que ferait-on si le roi d’Angleterre était incommodé au point de ne pouvoir plus remplir ses fonctions? On ferait ce qu’on a fait, ou peut-être autrement; mais s’ensuivrait-il par hasard que le parlement fût au-dessus du roi, ou qu’il pût être convoqué par d’autres que le roi, etc., etc., etc.?

Plus on examinera la chose attentivement, et plus on se convaincra que, malgré les conciles, et en vertu même des conciles, sans la monarchie romaine, il n’y a plus d’Église.

1. Bcrgier, Dict. Ihéol., art. Conciles , n" IV; mais, plus bas. au 11° V, § 3, il met au rang des caractères de l’œcuraénicité la convocation faite par le Souverain Pontife ou son consentement. Je ne sais comment on peut accorder ces deus testes.

Veut-on s’en convaincre par une hypothèse trèssimple? Il suffit de supposer qu’au seizième siècle, l'É- glise orientale séparée, dont tous les dogmes étaient alors attaqués ainsi que les nôtres, se fût assemblée en concile œcuménique , à Constantinople, à Smyrne, etc., pour dife anathème aux nouvelles erreurs, pendant que nous étions assemblés à Trente pour le même objet; où aurait été l'Église? Otez le Pape, il n’y a plus moyen de répondre.

Et si les Indes, l’Afrique et l’Amérique, que je suppose également peuplées de chrétiens de la même espèce, avaient pris le même parti : la difficulté se complique, la confusion augmente, et l’Église disparaît.

Considérons, d’ailleurs, que le caractère œcuménique ne dérive point, pour les conciles, du nombre des évêques qui les composent; il suffit que tous soient convoqués, ensuite vient qui veut. Il y avait cent quatre-vingts évêques à Constantinople en 381 ; il y en avait mille à Rome en 1139, et quatre-vingt-quinze seulement dans la même ville en 1512, en y comprenant les cardinaux. Cependant tous ces conciles sont généraux, preuve évidente que le concile ne tire sa puissance que de son chef : car si le concile avait une autorité propre et indépendante, le nombre ne pourrait être indifférent, d’autant plus que, dans ce cas, l’acceptation de l’Église n’est plus nécessaire, et que le décret, une fois prononcé, est irrévocable. Nous avons vu le nombre des votants diminué jusqu’à quatre-vingts; mais comme il n’y a ni canons ni coutumes qui fixent des limites à ce nombre, je suis bien le maître de diminuer jusqu’à cinquante, et même jusqu’à dix; et à quel homme à peu près raisonnable fera-t-on croire qu’un tel nombre d’évêques ait le droit de commander au Pape et à l’Église?

Ce n’est pas tout : si, dans un besoin pressant de l’Église, le même zèle qui anima jadis l’empereur Sigismond s’emparait à la fois de plusieurs princes, et que

chacun d’eux rassemblât un concile, où seraient le concile œcuménique et l’infaillibilité?

La politique va nous fournir de nouvelles analogies.

Analogies tirées du pouvoir temporel.

Supposons que, dans un interrègne, le roi de France étant absent ou douteux, les états généraux se fussent divisés d’opinion et bientôt de fait, en sorte qu’il y eût eü, par exemple, des états généraux à Paris et d’autres à Lyon ou ailleurs, où serait la France ? C’est la môme question que la précédente, où serait l'Église ? Et de part et d’autre il n’y a pas de réponse, jusqu’à ce que le Pape ou le roi vienne dire : Elle est ici.

Otez la reine d’un essaim, vous aurez des abeilles tant qu’il vous plaira, mais de ruche, jamais.

Pour échapper à la comparaison si pressante, si lumineuse, si décisive des assemblées nationales, les chicaneurs modernes ont objecté qu'il n'y a point de parité entre les conciles et les états généraux , parce que ceux-ci n'avaient que le droit de représentation. Quel sophisme ! quelle mauvaise foi ! Comment ne voit-on pas qu’il s’agit ici d’états généraux, qu’on suppose tels qu’on en a besoin pour le raisonnement? Je n’entre donc point dans la question de savoir si de droit ils étaient colégislateurs; je les suppose tels, que manquerait-il à la comparaison? Les conciles œcuméniques ne sont-ils pas des états généraux ecclésiastiques, et les états généraux ne sont-ils pas des conciles œcuméniques civils? Ne sontils pas colégislateurs, par la supposition, jusqu’au moment où ils se séparent, sans l’ôtre un instant après?

Leur puissance, leur validité, leur existence morale et législatrice ne dépendent-elles pas du souverain qui les préside? Ne deviennent-ils pas séditieux, séparés, et par conséquents nuis du moment où ils agissent sans lui? Au moment où ils se séparent, la plénitude du pouvoir législatif ne se réunit-elle pas sur la tête du souverain? L’ordonnance de Blois, de Moulins, d’Orléans, fait-elle quelque tort à l’ordonnance de la marine, à celle des eaux et forêts, des substitutions , etc.?

S’il y a une différence entre les états et les conciles généraux, elle est toute à l’avantage des premiers; car il peut y avoir des états généraux au pied de la lettre, parce qu’ils ne se rapportent qu’à un seul empire, et que toutes les provinces y sont représentées, au lieu qu’un concile général, au pied de la lettre, est rigoureusement impossible, vu la multitude des souverainetés et les dimensions du globe terrestre, dont la superficie est notoirement égale à quatre grands cercles de trois mille lieues de diamètre.

Que si quelqu’un s’avisait de remarquer que les états généraux n’étant pas permanents, ne pouvant être convoqués que par un supérieur, ne pouvant opiner qu’avec lui, et cessant d’exister à la dernière session, il en résulte nécessairement, et sans autre considération, qu’ils ne sont pas colégislateurs dans toute la force du terme, je m’embarrasserais fort peu de répondre à cette objection; car il n’en demeurerait pas moins sûr que les états généraux peuvent être infiniment inutiles pendant qu’ils sont assemblés, et que, durant ce temps, le souverain législateur n’agit qu’avec eux.

Je serais bien le maître, cependant, de parler des conciles aussi défavorablement qu’en a parlé saint Grégoire de Nazianze : Je n’ai jamais vu, disait ce grand et saint personnage, de concile rassemblé sans danger et sans inconvénient... Si je dois dire la vérité, j’évite, autant que je puis, les assemblées des prêtres et d’évêques; je n'en ai jamais vu finir une d'une manière heureuse et agréable, et qui n’ait servi plutôt « augmenter les maux qu’à les faire disparaître

Mais je ne veux point pousser les choses trop loin, d’autant que le saint homme même que je viens de citer s’est expliqué, si je ne me trompe. Les conciles peuvent être utiles; ils seraient même de droit naturel quand ils ne seraient pas de droit ecclésiastique, n’y ayant rien de si naturel, en théorie surtout, que toute association humaine se rassemble comme elle peut se rassembler, c’est-à-dire par ses représentants présidés par un chef, pour faire des lois et veiller aux intérêts de la communauté. Je ne eonteste nullement sur ce point; je dis seulement que le corps représentatif intermittent, s’il est surtout accidentel et non périodique, est, par la nature même des choses, partout et toujours inhabile à gouverner, et que, pendant ses sessions même, il n’a d’existence et de légitimité que par son chef.

Transportons en Angleterre la scission politique que j’ai supposée tout à l’heure en France. Divisons le parlement; où sera le véritable? Avec le roi. Que si la personne du roi était douteuse, il n’y aurait plus de parlement, mais seulement des assemblées qui chercheraient le roi; et, si elles ne pouvaient s’accorder, il y aurait guerre et anarchie. Faisons une supposition plus heureuse et n’admettons qu’une assemblée; jamais elle ne sera parlement jusqu’à ce qu’elle ait trouvé le roi; mais elle exercera licitement tous les pouvoirs nécessaires pour arriver à ce grand but, car ses pouvoirs sont nécessaires, et par conséquent de droit naturel. Une nation ne pouvant s’assembler réellement, il faut bien qu’elle agisse par ses représentants. A toutes les époques d’anarchie, un certain nombre d’hommes s’empareront toujours du pouvoir pour arriver à un ordre quelconque ; et si cette assemblée, en retenant le nom et les formes antiques, avait de plus l’assentiment de la nat, Grcg. Sas . Epist. LV nd Procop. <^C texte est vulgaire.

tion, manifesté au moins par le silence, elle jouirait de toute la légitimité que ces circonstances malheureuses comportent.

Que si la monarchie, au lieu d’être héréditaire, était élective, et qu’il se trouvât plusieurs compétiteurs élus par différents partis, rassemblée devrait ou désigner le véritable, si elle trouvait en faveur de l’un d’eux dès raisons évidentes de préférence, ou les déposer tous pour en élire un nouveau, si elle n’apercevait aucune de cès raisons décisives.

Mais c’est à quoi se bornerait sa puissance. Si elle se permettait de faire d’autres lois, le roi, d’abord après son accession, aurait droit de les rejeter; car les mots d'anarchie et de lois s’excluent réciproquement, et tout ce qui a été fait dans le premier état rie peut avoir qu’une valeur momentanée et de pure circonstance.

Que si le roi trouvait que plusieurs choses auraient été faites parlement air etnent , c’est-à-dire suivant les véritables principes de la constitution, il pourrait donner la sanction royale à ces différentes dispositions, qui deviendraient des lois obligatoires, môme pour le roi, qui se trouve, en cela Surtout, image de Dieu sur la terre; car, suivant la belle pensée de Sénèque, Dieu obéit à des Idis, mais c est lui qui les a faites.

Et c’est dans ce sens que la loi pourrait être dite audessus du roi, comme le concile est au-dessus du Pape, c’est-à-dire que ni le roi ni le Souverain Pontife ne peuvent revenir contre ce qui a été fait parlementairement et conciliairement, c’est-à-dire par eux-mêmes en parlement et en concile , ce qui, loin d’affaiblir l’idée de la monarchie, la complète, au contraire, et la porte à son plus haut degré de perfection, én excluant toute idée accessoire d’arbitraire ou de versatilité.

M. Hume a fait sur le concile de Trente une réflexion brutale, qui mérite cependant d’être prise en considétion : C est le seul concile général, dit-il, qu’on ait tenu dans un siècle véritablement éclairé et observateur; mais on

ne doit point s'attendre à en voir un autre, jusqu’à ce que l’extinction du savoir et l’empire de l'ignorance préparent de nouveau le genre humain à ces grandes impostures *.

Si l’on ôte de ce morceau l’insulte et le ton de scurrilité 1 qui n’abandonne jamais l’erreur3, il reste quelque chose de vrai : plus le monde sera éclairé, moins on pensera à un concile général. Il y en a eu vingt et un dans toute la durée du christianisme, ce qui assignerait à peq près un concile œcuménique à chaque époque de quatre-vingt-six ans; mais l’on voit que, depuis deux siècles et demi, la religion s’en est fort bien passée, et je ne crois pas que personne y pense, malgré les besoins extraordinaires de l’Église auxquels le Pape pourvoira beaucoup mieux qu’un concile général, pourvu que l’on sache se servir de sa puissance.

Le monde est devenu trop grand poqrl.es conciles généraux qui ne semblent faits que pour la jeunesse du christianisme.

1. Il is the onhj general council ( of Trente ), which bas been held in an âge truhj leamed and inquisitive... No o ne expeçt to see [another general eouveil, till the decay of leaming and the progress of ignorance shall again fit mankind for these gréai impostures. (Hurne's Elisabeth, 1653, eb. xxus , note K.)

2. f.’cs.t-à-dire basse plaisanterie.

3. C'est une observation que je recommande à L'attention de tous les penseurs. La vérité, eu combattant l’erreur, ne se fâche jamais. Dans la masse énorme des livres de nos couiroversistes, il tant regarder avee un microscope pour découvrir une vivacité échappée à la faiblesse humaine. Des hommes tels que BeUarmin, Bossuet, etc., ont pu combattre toute leur vie, sans se permettre , je ne dis pas une insulte, mais la plus légère personnalité. Les docteurs protestants partngeri ce privilège et méritent la même louange toutes les fois qu’ils combattent l'incrédulité; car, dans ce cas, c'est le chrétien qui combatte déiste, te matérialiste, i’atbéc, et, par conséquent, c’est encore la vérité qui combat l'erreur ; mais s’ils se tournent contre l'Eglise romaine, dans l’instant même ils l’insultent ; car l'erreur n’est jamais de sang-froid en combattant la vérité, (te double caractère est également visible et décisif. Il y a peu de démonstrations aussi bien senties par la couscicuce.

Digression sur ce qu’on appelle la jeunesse des nations.

Mais ce mot de jeunesse m’avertit d’observer que cette expression et quelques autres du même genre se rapportent à la durée totale d’un corps ou d’un individu. Si je me représente, par exemple, la république romaine, qui dura cinq cents ans, je sais ce que veulent dire ces expressions : La jeunesse ou les premières années de la république romaine ; et s’il s’agit d’un homme qui doit vivre à peu près quatre-vingts ans, je me réglerai encore sur cette durée totale ; et je sais que si l’homme vivait mille ans, il serait jeune à deux cents. Qu’est-ce donc que la jeunesse d’une religion qui doit durer autant que le monde? On parle beaucoup des premiers siècles du christianisme : en vérité, je ne voudrais pas assurer qu’ils sont passés.

Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de plus faux raisonnement que celui qui veut nous ramener à ce qu’on appelle les premiers siècles, sans savoir ce qu’on dit.

Il serait mieux d’ajouter, peut-être, que dans un sens l’Église n’a point d’âge. La religion chrétienne est la seule institution qui n’admette point de décadence, parce que c’est la seule divine. Pour l’extérieur, pour les pratiques, pour les cérémonies, elle laisse quelque chose aux variations humaines. Mais l’essence est toujours la même, et anni ejus non déficient. Ainsi, elle se laissera obscurcir par la barbarie du moyen âge, parce qu’elle ne veut point déranger les lois du genre humain; mais elle produit cependant à cette époque une foule d’hommes supérieurs, et qui ne tiendront que d’elle leur supériorité. Elle se relève ensuite avec l’homme, l’accompagne et le perfectionne dans toutes les situations; différente en cela, et d’une manière frappante.

Livre i, chapitre v. 37

de toutes les institutions et de tous les empires humains, qui ont une enfance, une virilité, une vieillesse et une fin.

Sans pousser plus loin ces observations, ne parlons pas tant des premiers siècles ni des conciles œcuméniques, depuis que le monde est devenu si grand ; ne parlons pas surtout des premiers siècles, comme si le temps avait prise sur l’Église. Les plaies qu’elle reçoit ne viennent que de nos vices: les siècles, en glissant sur elle, ne peuvent que la perfectionner.

Je ne terminerai point ce chapitre sans protester de nouveau expressément de ma parfaite orthodoxie au sujet des conciles généraux. Il peut se faire sans doute que certaines circonstances les rendent nécessaires, et je ne voudrais point nier, par exemple, que le concile de Trente n’ait exécuté des choses qui ne pouvaient l’ètre que par lui; mais jamais le Souverain Pontife ne se montrera plus infaillible que sur la question de savoir si le concile est indispensable, et jamais la puissance temporelle ne pourra mieux faire que de s’cn rapporter à lui sur ce point.

Les Français ignorent peut-être que tout ce qu’on peut dire de plus raisonnable sur le Pape et sur les conciles a été dit par deux théologiens français, en deux textes de quelques lignes, pleins de bon sens et de finesse; textes bien connus et appréciés en Italie par les plus sages défenseurs de la monarchie légitime. Écoutons d’abord le grand athlète du seizième siècle, le fameux vainqueur de Mornay :

« L’infaillibilité que l’on présuppose être au pape « Clément, comme au tribunal souverain de l’Église, « n’est pas pour dire qu’il soit assisté de l’esprit de « Dieu, pour avoir sa lumière nécessaire à décider « toutes les questions; mais son infaillibilité consiste en « ce que toutes les questions auxquelles il se sent asti sisté d’assez de lumière pour les juger, il les juge; et « les autres, auxquelles il ne .se sent pas assez assisté

l.

« de lumières pour les juger, il les remet au con« cile1. »

C’est positivement la théorie des états généraux, à laquelle tout bon esprit se trouvera constamment ramené par la force de la vérité.

Les questions ordinaires dans lesquelles le roi se sent assisté d'assez de lumières, il les décide lui-même; et les autres, auxquelles il ne se sent pas assez assisté, il les remet aux états généraux présidés par lui. Mais toujours il est souverain.

L’autre théologien français, c’est Thomassin, qui s’exprime ainsi dans une de ses savantes dissertations :

« Ne nous battons plus pour savoir si le concile œcu« ménique est au-dessus ou au-dessous du Pape. Contt tentons-nous de savoir que le Pape, au milieu du « concile, est au-dessus de lui-méme, et que le concile « décapité de son chef est au-dessous de lui-méme*. a

Je ne sais si jamais on n’a mieux dit. Thomassin surtout, gêné par la déclaration de 1082, s’en est tiré habilement, et nous a fait suffisamment connaître ce qu’il pensait des conciles décapités ; et les deux textes réunis se joignent à tant d’autres pour nous faire connaître la doctrine universelle et invariable du clergé de France, si souvent invoquée par les apôtres des quatre articles.

1. Perroniam, article Infaillibilité.

î. Ne digladiemur major sydono Pontifex, rel Pontifice sydonus œcumepica ail, sed agnoscamus succenturiatum synodo Pontifierin se ipso majorera esse; tkuxcats* Pontifice synodum se tpsa esse minorera. (Thomassin, In Visserl. de Conc. Chalced., n° XIV. — Orsi, De Hom. Pont. Auctor., lib. I, cap. i*, art. 3, p. 100; et lib. U, cap. xx, p. 184. Homæ, 1772, in-4“.)

Suprématie du Souverain Pontife reconnue dans tous les temps. Témoignages catholiques des Églises d’Occident et d'Orient.

Rien dans toute l’histoire ecclésiastique n’est aussi invinciblement démontré, pour la conscience surtout qui ne dispute jamais, que la suprématie monarchique du Souverain Pontife. Elle n’a point été sans doute, dans son origine, ce qu’elle fut quelques siècles après; mais c’est en cela précisément qu’elle se montre divine; car tout ce qui existe légitimement et pour des siècles existe d’abord en ’germe et se développe successivement

Bossuet a très-heureusement exprimé ce germe d’unité, et tous les privilèges de la chaire de Saint-Pierre, déjà visibles dans la personne de son premier possesseur :

« Pierre, dit-il, paraît le premier en toute manière : « le premier à confesser la foi; le premier dans l’obli« gation d’exercer l’amour; le premier de tous les apô« très qui vit le Sauveur ressuscité des morts, comme « il en avait été le premier témoin devant tout le peuple ; « le premier quand il fallut remplir le nombre d’apô« très; le premier qui confirma la foi par un miracle; le « premier à convertir les Juifs; le premier à recevoir les « Gentils; le premier partout. Mais je ne puis tout dire; « tout concourt à établir sa primauté; oui, tout, jusqu’à « ses fautes... La puissance donnée à plusieurs porte sa « restriction dans son partage,, au lieu que la puissance « donnée à un seul, et sur tous et sans exception , emI . C’est ce que je crois avoir suffisamment établi dans mon Essai su r lt principe régénérateur des institutions humaines.

« porte la plénitude... Tous reçoivent la môme puis« sance, mais non au môme degré ni avec la môme « étendue. Jésus-Christ commence par le premier, et « dans ce premier, il développe le tout..., afin que nous « apprenions... que l’autorité ecclésiastique, première« ment établie en la personne d’un seul, ne s’est répan« due qu’à condition d’ôtre toujours ramenée au prin« cipe de son unité, et que tous ceux qui auront à « l’exercer se doivent tenir inséparablement unis à la « môme chaire »

Puis il continue avec sa voix de tonnerre :

ci C’est cette chaire tant célébrée par les Pères, où ils « ont exalté comme à l’envi la principauté de la chaire « apostolique , la principauté principale , la source de l'u« ni té, et dans la place de PietTe, l'éminent degré de la « chaire sacerdotale ; l'Église mère , qui tient en sa main « la conduite de toutes les autres églises ; le chef de l'épisci copat, d’où part le rayon du gouvernement; la chaire « principale, la chaire unique, en laquelle seule tous gar« dent l’unité. Vous entendez dans ces mots saint Optât,

« saint Augustin, saint Cyprien, saint Irénée, saint « Prosper, saint Avit, saint Théodoret, le concile de « Chalcédoine et les autres; l’Afrique, les Gaules, la « Grèce, l’Asie, l’Orient et l’Occident unis ensemble...

« Puisque c’était le conseil de Dieu de permettre qu’il « s’élevât des schismes et des hérésies, il n’y avait point « de constitution, ni plus ferme pour se soutenir, ni plus ci forte pour les abattre. Par cette constitution, tout « est fort dans l’Église, parce que tout y est divin et « que tout y est uni; et comme chaque partie est di« vine, le lien aussi est divin, et l’assemblage est tel « que chaque partie agit avec la force du tout... C’est « pourquoi nos prédécesseurs ont dit.,, qu'i/s agissaient ci au nom de saint Pierre, par l'autorité donnée à tous les ci évêques en la personne de saint Pieire , comme vicaires

|. Sermon sur l’unité , lr* partie,

« de saint Pierre, et ils l’ont dit lors même qu’ils agis« saient par leur autorité ordinaire et subordonnée; « parce que tout a été mis premièrement dans saint « Pierre, et que la correspondance est telle dans tout « le corps de l’Église, que ce que fait chaque évéque, « selon la règle et dans l’esprit de l’unité catholique, « toute l’Église, tout l’épiscopat et le chef de l’épis« copat, le fait avec lui. »

On ose à peine citer aujourd’hui les textes qui, d’âge en âge, établissent la suprématie romaine de la manière la plus incontestable, depuis le berceau du christianisme jusqu’à nos jours. Ces textes sont si connus, qu’ils appartiennent à tout le monde, et qu’on a Pair, en les citant, de se parer d’une vaine érudition. Cependant comment refuser, dans un ouvrage tel que celui-ci* un coup d’œil rapide à ces monuments précieux de la plus pure tradition?

Bien avant la fin des persécutions, et avant que l’É- glise, parfaitement libre dans ses communications, pût attester sans gêne sa croyance par un nombre suffisant d’actes extérieurs et- palpables, lrénée, qui avait conversé avec les disciples des apôtres, en appelait déjà à la chaire de Saint-Pierre comme à la règle de sa foi, et confessait cette principauté régissante (n)e/wvia) devenue si célèbre dans l’Église.

Tertullien, dès la fin du deuxième siècle, s’écrie déjà: « Voici un édit, et môme un édit péremptoire, parti du « Souverain Pontife, de l’ÉVÈQUE des évêques'. »

Ce même Tertullien, si près de la tradition apostolique, et, avant sa chute, si soigneux de la recueillir, disait : « Le Seigneur a donné les clefs à Pierre, et par « lui à l’Église '. »

1. Tertullien, De Pudicitia, cap. i : Audio ediclum et yuidei n peremptorium : Poutifex tcilicct roaximus, episcopus cpiscoporutn dir.it, etc. ( Tertull. Oper. Pari», ItOS, in-f®, edit. Pamclii, p. 999. J Le tou irrité et même un peu aarcMtique ajoute tans doute au poids du témoignage.

2. Memento claves Dominum Peiro, et rt» et», Eccletiæ reliijuitse. {Idem, In Spectac., cap x -, Oper. ejusd , ibid.)

Optât de Milève répète : « Saint Pierre a reçu seul les « clefs du royaume des cieux, pour les communiquer aux <i autres pasteurs', u

Saint Cyprien, apres avoir rapporté les paroles immortelles : Poms êtes Pierre, etc., ajoute : « C’est de là « que découlent l’ordination des évéques et la forme de « l’Église1. »

Saint Augustin instruisant son peuple, et avec lui toute l 'Église, ne s’exprime pas moins clairement : « Le « Seigneur, dit-il, nous a confié ses brebis, parce qu’il « les a confiées à Pierre 3. »

Saint Éphrem, en Syrie, dit à un simple évêque : « Vous occupez la place de Pierre*; » parce qu’il regardait le Saint-Siège comme la source de l’épiscopat.

Saint Gaudence de Bresse, partant de la même idée, appelle saint Ambroise le successeur de Pierre6.

Pierre de Blois écrit à un évêque : « Père, rappelez« vous que vous êtes le vicaire du bienheureux Pierre 6. » Et tous les évêques d’un concile de Paris déclarent n’être que les vicaires du prince des apôtres \

Saint Grégoire de Nysse confesse la même doctrine à la face l’Orient : « Jésus-Christ, dit-il, a donné par « Pierre, aux évêques, les clefs du royaume céleste8. » Et quand on a entendu sur ce point l’Afrique, la Syrie, l’Asie Mineure et la France, on entend avec plus de

1. Bono unitatis B. Petrus... et præferri aposlolis omnibus meruit , et claves regni coetorum communicandas cæteris solus accepit. (Lib. XII, contra Parmeniauum, n° 3. Oper. S. Opt., p. 104.)

2. Inde... episcoporum ordinatio et Ecctesiarum ratio decurrit. (Cyp. Epist. XXXIII, ed. Paris. XVII, Pamel. Oper. S. Cyp., p. 216.)

3. Commendavit nobis Dominas ores suas , quia Petro commendavit. (Serm. C.CXCVI, n» Il , Oper. t. V, coll. 1202.)

4. Basilius locum Pétri oblinem, etc. (S. Ephrem. Oper., p. 725.)

5. Tanquam Pétri succcssor, elc. (Gaud. Brix. Tract, hab. in die suas ordin. Magna Biblioth. PP., tom. II, coll. 59, iu-fol. edit. Paris).

6. Recolite, pater, quia beati Pétri vicarius estis. (Epist. CXLY1II, Op. Pétri Blceensis, p. 233.)

7. Dominus B. Petro cujus vices indigni gerimus, ait : Quodcumque ligaverit, etc. (Concil. Paris. VI, tom. VII, Coucil col. 1661.)

S. Per Petrum episcopis dédit Cbristus claves cœlestium bonorum. [Op. S. Greg* S y ss., edit Paris, in-fol. tom. III, p. 314.)

plaisir un saint Écossais déclarer, dans le sixième siècle, que les mauvais évêques usurpent le siège de saint Pierre'.

Tant on était persuadé de toutes parts que l’épiscopat entier était, pour ainsi dire, concentré dans le siège de saint Pierre dont il émanait!

Cette foi était celle du Saint-Siège même, Innocent I*r écrivait aux évéques d’Afrique : « Vous n’ignorez pas ce « qui est dû au siège apostolique, d’oii découlent l'épisco« pat et toute son autorité... Quand on agite des questions « sur la foi, je pense que nos frères et coévêques ne « doivent en référer qu’à Pierre, c'est-à-dire à l'auteur « de leur nom et de leur dignitéI. 2. »

Et dans sa lettre à Victor de Rouen, il dit : « Je com« mencerai avec le secours de l’apôtre saint Pierre, par « qui l'apostolat et l'épiscopat ont commencé en Jésus« Christ3 4 5. »

Saint Léon, fidèle dépositaire des mêmes maximes, déclare que tous les dons de Jésus-Christ ne sont parvenus aux évêques que par Pierre*... afin que de lui comme du chef les dons divins se répandissent dans tout le corps '.

Je me plais à réunir d’abord les textes qui établissent la foi antique sur le grand axiome si pénible pour les novateurs.

Reprenant ensuite l’ordre des témoignages les plus marquants qui se présentent à moi sur la question géI. Sedem Pétri apostoli immundis pedibus... usurpantes... Judæam quodammodo in Pktri cathbdrà... statuunl. (Gildæ sapientis presb. in Eccles. ordinem acris Correplio (Bibliôth. PP., Lugd., in-fol., tom. VIII, p. 715.)

î. Scientes quid aposlolicæ sedi, quum omnes hoc loco positi ipsum sequi desideremus apostolum, debeatur, a quo ipse episcopalus et tola auctoritas hujus nominis emersit. (Epist. XXIX Inu. I ad. conc. Carth., n° I, inter Epist. Rom. Pont. edit. D. Constant, col. 388.)

3. Per quem (Petrum) et apostolatus et episcopalus in Christo ccepit exordium (Ibid., col. 747.)

4. Nunquam nisi per ipsum (Petrum) dédit quid quid, aliis non negavit. (S. Léo, Serin. IV, in ann. Assumpt. Oper., edit. Ballerin), t. Il, col. 16.)

5. Ut ab ipso (Petro) quasi quodam capite dona sua relit in corpus om ne manare. (S. Léo, Epist. X ad episc. prov. Vient). , cap. i, col. 633.) Je dois ceg précieuses citations au savant auteur de la Tradition de l'Église sur l'institution des êveques, qui les a rassemblées avec beaucoup de goût. (Introduttion, p. xniij.)

nérale, j 'entends d’abord saint Cyprien déclarer, au milieu du troisième siècle, qu'i7 ri y avait des hérésies et des 0 schismes dans l’Église que parce que tous les yeux n’étaient pas tournés sur le prêtre de Dieu, sur ce Pontife qui juge dans l’Église a la place de Jésus-Christ

Au quatrième siècle, le pape Anastase appelle tous les peuples chrétiens mes peuples , et toutes les Églises chrétiennes des membres de mon propre corps*.

Et, quelques années après, le pape Célestin appelait ces mêmes Églises nos membres J.

Le Pape saint Jules écrit aux partisans d’Eusèbe : lynorez-vous que l'usage est qu’on nous écrive d'abord , et quon décide ici ce qui est juste?

Et, quelques évêques orientaux, injustement dépossé- ' dés, ayant recouru à ce Pape, qui les rétablit dans leur siège, ainsi que saint Athanase, l’historien qui rapporte ce fait observe que le soin de toute l'Église appartient au Pape, à cause de la dignité de son siège*.

Vers le milieu du cinquième siècle, saint Léon dit au concile de Chalcédoine, en lui rappelant sa lettre à Flavien : Il ne s’agit plus de discuter audacieusement , mais de croire ma lettre à Flavien, d'heureuse mémoire, ayant pleinement et très-clairement décidé tout ce qui est de foi sur le mystère de l’ Incarnation* .

Et Dioscore, patriarche d’Alexandrie, ayant été précédemment condamné par le Saint-Siège, les légats ne voulant point permettre qu’il siégeât au rang des évêques, en attendant le jugement du concile, déclarent

1 . Neque aliunde hærcses obortse suât, sut nata sunt schrsmata, quam dum Sacbrdoti Dei non obteroperalur, ncc unus in Ecclesia ad tempus judex vie R CnaiSTi cogitalur. (S Cyp. Epist. I.V.)

2. Epist. Anavt. a>l Joh. Hieron. apud Const. Epist., decret, in-fol., p. 7 39.

Voyez les Vies des Saints , trad. de l'augl. d’Alban Butler, par M. l'abbé

Godescard, in-8°, tome 111, p. 689.

4. Espùl. Rom. Pont -, t. I. Sozomène, Ht. III, c. nu.

5. Lînde , fratres carissimi, rejecta penitus audacia disputandi contra fidem dicinitus inspiratam, vana errantium infidelitas con^uiescat, ncc lient defendi gu od non licet credi , etc.

aux commissaires de l’empereur que si Dioscore ne sort pas de l'assemblée, ils en sortiront eux-mêmes' .

Parmi les six cents évêques qui entendirent la lecture de cette lettre, aucune voix ne réclama: et c’est de ce concile même que parlent ces fameuses acclamations qui ont retenti dès lors dans toute l’Église : Pierre a parlé par la bouche de Léon, Pierre est toujours vivant dans son siège.

Et dans ce même concile, Lucentius, légat du même Pape, disait : On a osé tenir un concile sans l’autorité du Saint-Siège, ce qui ne s’est jamais fait, et n’est pas permis 5 .

C’est la répétition de ce que le pape Célestin disait peu de temps auparavant à ses légats parlant pour le concile général d’Éphèse : Si les opinions sont divisées, souvenez-vous que vous êtes là pour juger, et non pour disputer1 * 3.

Le Pape, comme on sait, avait convoqué lui-même le concile de Chalcédoine, au milieu du cinquième siècle; et cependant le vingt-huitième canon ayant accordé la seconde place au siège partriarcal de Constantinople, saint Léon le rejeta. En vain l’empereur Marcien, l’impératrice Pulcbérie et le patriarche Anatolius lui adressent sur ce point les plus vives instances, le Pape demeure inflexible. Il dit que le troisième canon du premier concile de C. P., qui avait attribué précédemment cette place au patriarche de C. P., n’avait jamais été envoyé au Saint-Siège. Il casse etlléclare nul,/>ar l’ autorité apostolique, le vingt-huitième canon de Chalcédoine. Le pa1. Si er go præcipit retira magnificentia, aut ille egredialur, aut nos eximus. (Secr. Couc., tom. IV.)

ï. Fleury, Hist. eccl., liv. XXVIII, n° 1 1 . — Fleury, qui travaillait à bâtons rompus, oublia ce teste et un autre tout semblable (liv. XII, n* 10); et il nous dit hardiment, dans son IVe Discours sur l'hist. ecclés., n* 11 : Voua qui avez lu cette histoire, vous n’y avez rien lu de semblable. M. le docteur Marchetti prend la liberté de le citer lui-méme & lui-même. ( Critica , etc., t. I, art. | 1, p. Î0 et ÎI.)

3. Ad disputationem si ventum fuerit, vos de eorum senteutiis dijudicarç debetis, uon subire certamen. [Voy. les Actes du conc.)

D'Kjitized by Google

triarche se soumet, et convient que le Pape était le maître1 2.

Le Pape lui-même avait convoqué précédemment le deuxième concile d’Éphèse, et cependant il l’annula en lui refusant son approbation5.

Au commencement du sixième siècle, l’évêque de Patare, en Lycie, disait à l’empereur Justinien : 11 peut y avoir plusieurs souverains sur la terre, mais il n’y a qu’un Pape sur toutes les églises de l’univers3 .

Dans le septième siècle, Saint Maxime écrit, dans un ouvrage contre les Monolhélites : <t Si Pyrrhus prétend « n’ètre pas hérétique, qu’il ne perde point son temps o à se disculper auprès d’une foule de gens, qu’il prouve « son innocence au bienheureux Pape de la très-sainte « Église romaine, c’est-à-dire au Siège apostolique à « qui appartiennent l’empire, l’autorité et la puissance « de lier et délier, sur toutes les Églises qui sont dans <i ie monde, en toutes choses et en toutes manières4. »

Au milieu de ce même siècle, les évêques d’Afrique, réunis en concile, disaient au pape Théodore, dans une lettre synodale : lYos lois antiques ont décidé que de tout ce qui se fait, même dans les pays les plus éloignés, rien ne doit être examiné ni admis avant que notre Siège illustre en ait pris connaissance s.

1. De là vient que le XVIII” canon de Chalcédoine n’a jamais été mis dans les collections , pas même par les Orientaux : ob Leonis reprobalionem. (Marca, de Vet. Can. Coll., cap. m, § XVII.) Voyez encore M. le docteur Marchetti. Appendice alla crilica di Fleury, t. II, p. 236.

2. Zaccaria, Anti-Febronius, t. II, in-8, cap. xi, u“ 3.

3. Liberal. In Breviar. de causa Aest. et Eutycb. Paris, 1675, m-8, c. xxii, p. 775.

4. In oamiaus ht per oxria. S. Maxime, abbé de Chrysophe, était né à C. I\, en 480. K jus op. gr.xce et latine. Paris, 1575, 1 vol. iil-fol. — Diblioth. PP., ton). XI, p. 76. — Fleury, après avoir promis de donner un extrait de ce qu'il y a de remarquable dans l’ouvrage de S. Maxime qui a fourni cette citation, passe en entier sous silence tout le passage qu’on vient de lire. Le docteur Marchetti le lui reproche justement. [Critica, etc., tom. I, cap. u, p. 107.)

5. Antiquis regulis sancitum est, ut quidquid, quamvis in remotis vel in longinquis agatur provinciis, non prius tractandum vel accipiendum sit, niai ad notitiam almæ Sedis vestrx fuissel deductum. Fleury traduit ; • Les •> trois primats écrivirent en commun une lettre synodale au pape Théodore,

LiVrë i, chapitre VI. 47

A la fia du même siècle, les Pères du sixième concile générale (troisième de C. P.) reçoivent, dans la quatrième session, la lettre du pape Agathon, qui dit au concile : « Jamais l’Église apostolique ne s’est écartée « en rien du chemin de la vérité. Toute l’Église catho« lique, tous les conciles œcuméniques, ont toujours « embrassé sa doctrine comme celle du Prince des « apôtres. »

Et les Pères répondent : Oui! telle est la véritable règle de la foi, la religion est toujours demeurée inaltérable dans le siège apostolique. Nous promettons de séparer à l’avenir de la communion catholique tous ceux qui oseront n’élre pas d’accord avec cette h' g lise. Le patriarche de C. P.

ajoute : J’ai souscrit cette profession de ma propre main'.

Saint Théodore Studite disait au pape Léon III, au commencement du neuvième siècle : Ils n’ ont pas craint de tenir un concile hérétique de leur autorité, sans votre permission, tandis qu’ils ne pouvaient en tenir un, même orthodoxe, à votre insu, suivant l’ancienne coutume’.

Weitstein a fait, à l’égard des Églises orientales en général, une observation que Gibbon regarde justement comme très-importante : « Si nous consultons l’histoire « ecclésiastique, nous verrons que dès le quatrième « siècle3, lorsqu’il s’élevait quelque controverse parmi « les évêques de la Grèce, le parti qui avait envie de

« au nom de tous les évoques de leurs provinces, où, après avoir reconnu • l’autorité du Saint-Siège, ils se plaignent de la nouveauté qui a paru à « C. P. » ( Uist ec cl., liv. XXXVIII, u” 41.) La traduction ne sera pas trouvée servile.

1. lluic professioni subscripsi mea manu, etc. Joh. episc. C. P. (Voyes le tome V des conc., édit, de Cotetti, col. 622.) Bossuet appelle cette déclaration du VI* concile général, un formulaire approuvé par toute l’Eglise catholique. (Formulant tota Ecclesia comprabatam ; le Saint-Siège, en vertu des promesses de son divin Fondateur, ne pouvant jamais faillir. ^Defensiu cleri galiicaui, lib. XV, cap. vu.)

î. Fleury, Histeccl., tonte X, liv. XLV, n° 47.

3. C’est-à-dire depuis l'origine de l’Église; car c’est depuis cette époque seulement qu’on la voit agir extérieurement comme une société publiquement constituée, ayant sa hiérarchie, ses lois, ses usages, etc. Avant son émancipation, le christianisme était trop géné pour admettre le oours ordinaire des appels. Tout t'y trouve cependant, mais seulement en germe,

nu pape.

« vaincre courait à Rome pour y faire sa cour à la ma« jesté du Pontife, et mettre de son côté le Pape et « l’épiscopat latin... C’est ainsi qu’Athanase se rendit « à Rome bien accompagné , et y demeura plusieurs « années'. »

Passons h une plume protestante, le parti qui avait envie de vaincre : le fait de la suprématie pontificale n’eu est pas moins clairement avoué. Jamais l’Église orientale n’a cessé de la reconnaître. Pourquoi ces recours continuels à Rome? Pourquoi cette importance décisive attachée à ses décisions? Pourquoi ces caresses à la majesté du Pontife? Pourquoi voyons-nous en particulier ce fameux Athanase venir. à Rome, y passer plusieurs années, apprendre la langue latine avec une peine extrême, pour y défendre sa cause? A-t-on jamais vu le parti qui voulait vaincre * faire sa cour de même à la majesté des autres patriarches? Il n’y a rien de si évident que la suprématie romaine, et les évêques orientaux n’ont cessé de la confesser par leurs actions autant que par leurs écrits.

Il serait superflu d’accumuler les autorités tirées de l’Église latine. Pour nous, la primatie du Souverain Pontife est précisément ce que le système de Copernic est pour les astronomes. C’est un point fixe dont nous partons: qui balance sur ce point n’entend rien au christianisme.

Point d’unité d’ Eglise, disait saint Thomas, sans unité de foi... mais point d’unité de foi sans un chef suprême *,

Le pape et l’église c’est tout un ! Saint François de Sales l’a dit3, et Bcllarmin l’avait déjà dit avec une saI. Wetstein, Proleg. in Nov. Test., p. 19, cité par Gibbon, Hist. de la diCad., etc., in-8, t. IV, c. xxi.

I. Comme ai tout parti ne voulait pas vaincre! Mail ce que Wetstein ne dit paa, et ce qui est cependant trèt-clair, c'eat que le parti de l'orthodoxie, qui était sûr de Rome, s'empressait d’y accourir; tandis que le parti de l'erreur, qui aurait bien voulu vaincre, mais que sa conscience éclairait suffisamment sur ce qu'il devait attendre de Rome, n'osait pas trop s'y présenter.

3. S. Thomas, Adversus genles, liv. IV, cap. lxxvi,

4. Épltres spirituelles de S. François de Sales. Lyon, 1634, liv. Vit,

gacité qui sera toujours plus admirée à mesure que les hommes deviendront plus sages : Savez-vous de quoi il s’agit lorsqu’on parle du Souverain Pontife? Il s’agit du christianisme 1 .

La question des mariages clandestins ayant été décidée à une très-grande majorité de voix dans le concile de Trente, l’un des légats du Pape n’en disait pas moins aux Pères rassemblés, après même que ses collègues avaient signé : Et moi aussi, légat du Saint-Siège, je donne mon approbation au décret, s’il obtient celle

Témoignages particuliers de l’Église gallicane.

Dans son assemblée générale de 1626, le clergé de France appelait le Pape chef visible de l’Eglise universelle, vicaire de Dieu en terre, évêque des évêques et des patriarches; en un mot, successeur de saint Pierre, en qui l’apostolat et V épiscopat ont eu commencement, et sur lequel JésusChrist a fondé son Eglise, en lui donnant les clefs du ciel avec l’infaillibilité de la foi, que l’on a vue durer immuable en ses successeurs jusqu’à nos jours *.

Vers la lin du même siècle, nous avons entendu Bossuet s’écrier, d’après les Pères de Chalcédoine : Pierre est toujours vivant dans son siège %

ép. XLIX. — D’après S. Ambroise, qui a dit : < Où eat Pierre, U eit l'Église. • Ubi Petrus, ibi Ecclesia. (Ambr. in Psalm XL.)

I . Bellarmin, De Sumtno Pontifice, in præf.

ï. Ego portier legutus Sedie apostolicæ adprobo decretum si S. D. .V. adprobetur.(Pal\àv., Hist. conc.il. Trident., lib. XXXII, cap. it et tx; lib. XXlil, cap. ix. — Zaccaria, Anti-Frebonius cindicatus, in-8, t. II, dissert. IV, cap xo,

3. Ce texte se trourc partout. On peut le lire, si l’on n'a point les Mémoires du clergé sous la main, dans les Remarques sur le système gallican, etc. In-8, Mons, 1801, p. 173 et 174.

4, Bossuet, Sermon sur la Rèsurrect., 11* partie.

rȟ pape.

Il ajoute : « Paissez mon troupeau, et avec mon trou« peau, paissez aussi les pasteurs, oui a votre égard

Et dans son fameux sermon sur l’Unité, il prononce sans balancer : « L’Église romaine ne connaît point « d’hérésie; l’Église romaine est toujours vierge....;,

« Pierre demeure dans ses successeurs le fondement . « des fidèles '. »

Et son ami, le grand défenseur des maximes gallicanes, ne prononce pas moins affirmativement : l’église romaine n’a jamais erré... Nous espérons que- Dieu ne Remettra jamais à l’erreur de prévaloir dans le Saint-Siège de Home, comme il est arrivé dans les autres sièges apostoliques d' Alexandrie, dé Antioche et de Jérusalem, parce que Dieu a dit : J’ai prié pour vous, etc. *.

Il convient ailleurs que le Pape n’est pas moins notre supérieur pour le spirituel que le roi pour le temporel, et les évêques mêmes qui venaient de souscrire les quatre articles de 1682 accordaient cependant au Pape, dans une lettre circulaire adressée à tous leurs collègues, la souveraine puissance ecclésiastique *.

Les temps épouvantables qui viennent de finiront encore présenté en France un hommage bien remarquable aux bons principes.

On sait qu’en l’année 1810 Bonaparte chargea un conseil ecclésiastique de répondre à certaines questions de discipline fondamentale, très-délicates dans les circonstances où l’on se trouvait alors. La réponse des députés sur celle que j’examine maintenant fut très-remarquable.

Un concile gémirai, disent les députés, ne [teut se tenir sans le chef de l’Eglise, autrement il ne représenterait pas

3. Fleury, Disc, sur les libertés de l'Eglise gallicane.

4. Nouv. Opusc. de Fleury, Paris, 131)7, in-12, p, lit. Corretttons et additions aui mimes opuscules, p. 32 et 33, In-lî.

V Eglise universelle. Fleury le dit expressément 1 ; V autorité du Pape a toujours été nécessaire pour les conciles généraux2.

A la vérité, une certaine routine française conduit les députés à dire, dans le courant de la discussion, que le concile général est la seule autorité dans l’Eglise qui soit audessus du Pape ; mais bientôt ils se mettent d’accord avec eux-mêmes, en ajoutant tout de suite : Mais il pourrait arriver que le recours (au concile) devint impossible, soit parce que le Pape refuserait de reconnaître le concile général, soit, etc.

En un mot, depuis l’aurore du christianisme jusqu’à nos jours, on ne trouvera pas que l’usage ait varié, toujours les Papes se sont regardés comme les chefs suprêmes de l’Église, et toujours ils en ont déployé les pouvoirs.

Témoignage janséniste, texte de Pascal, et Réflexions sur le poids de certaines autorités.

Cette suite d’autorités, dont je ne présente que la fleur, est bien propre sérns doute à produire la conviction; néanmoins il y a quelque chose peut-être de plus frappant encore, c’est le sentiment général qui résulte d’une lecture attentive de l’histoire ecclésiastique. On y

t. IV* Disc, sur l'Hisl. tccl. — Qu’importe que Fleury l'ait dit ou ne l'ail pas dit? Mais Fleury est uue idole du Panthéou français. Fn vain mille plumes démontreraient qu’il n'y a pas d’historien moins fait pour sertir d'autorité, bien des Français n’en reviendront jamais. FLauav l’à dit.

î. Voyez les Fragments relatifs à l’hist. eccl. des premières années du dixneuvième siècle. Paris, 1814, iu-8, p. 115. Je n’examiue point ici ce que l’une uu l’autre puissance peut avoir à démêler avec tel ou tel membre de cette commission. Tout homme d’honneur doit de sincères applaudissements à la noble «t catholique intrépidité qui a dicté ces réponses.

sent, s’il est permis de s’exprimer ainsi, on y sent, je ne sais quelle présence réelle du Souverain Pontife sur tous les [points du monde chrétien. Il est partout, il se mêle de tout, il regarde tout, comme de tous côtés on le regarde. Pascal a fort bien exprimé ce sentiment : Il ne faut pas, dit-il, juger de ce qu’est le Pape par quelques paroles des Pères... mais par les actions de l’Église et des Pères, et par les canons. Le Pape est le premier. Quel autre est connu de tous? Quel autre est reconnu de tous, ayant pouvoir d’influer par tout le corps, parce qu’il tient la maîtresse branche qui influe partout1 ?

Pascal a grandement raison d’ajouter : Règle importante1 1 En effet, rien n’est plus important que déjuger non par tel fait isolé ou ambigu, mais par l’ensemble des faits ; non par telle ou telle phrase échappée à tel ou tel écrivain, mais par l’ensemble et l’esprit général de ses ouvrages.

Il faut, de plus, ne jamais perdre de vue cette grande règle qu’on néglige trop en traitant ce sujet, quoiqu’elle soit de tous les temps et de tous les lieux, que le témoignage d’un homme ne saurait être reçu, quel que soit le mérite de celui qui le rend, dès que cet homme peut être seulement soupçonné d’ètre sous l’influence de quelque passion capable de le tromper. Les lois repoussent un juge ou un témoin qui leur devient suspect, par cette raison, ou même par une simple considération de parenté. Le plus grand personnage, le caractère Te plus universellement vénéré, n’est point insulté par ce soupçon légal. En disant à un homme quelconque : Vous êtes un homme, on ne lui manque point.

Lorsque Pascal défend sa secte contre le Pape, c’est comme s’il ne parlait pas; il faut l’écouter lorsqu’il rend à la suprématie du Pape le sage témoignage qu’on vient de lire.

1. Petuées de Pascal. Paris, 1803, îb-8 ; tome II, II* partie, art. XVII, u”* XCII et XCIV, p. U8.

i. Ibid., n» XCIll.

Qu’un petit nombre d’évêques choisis, animés, effrayés par l’autorité, se permettent de prononcer sur les bornes delà souveraineté qui a droit de les juger euxmêmes, c’est un malheur, et rien de plus ; on ne sait pas même ce qu’ils sont.

Mais lorsque des personnages du même ordre, légitimement assemblés, prononcent avec calme et liberté la décision qu’on vient de lire sur les droits et l’autorité du Saint-Siège ', alors on entend véritablement le corps fameux dont ils se disent les représentants ; c’est lui véritablement ; et lorsque, quelques années après, d’autres évêques fulminent contre ce qu’ils appellent si justement les SERVITUDES DE L’ÉGLISE GALLICANE, c’cst encore lui ; c’est cet illustre corps qu’on entend, et auquel ou doit croire *.

Lorsque saint Cyprien dit, en parlant de certains brouillons de son temps : Ils osent s’adresser à la chaire de Saint- Pierre, à cette Église suprême ou la dignité sacerdotale a pris son origine...; ils ignorent que les Romains sont des hommes auprès de qui l'erreur na point d'accès % c’est véritablement saint Cyprien qu’on entend; c’est un témoin irréprochable de la foi de son siècle.

Mais lorsque les adversaires de la monarchie pontificale nous citent, usque ad nausearn, les vivacités de ce même saint Cyprien contre le pape Étienne, ils nous peignent la pauvre humanité au lieu de nous peindre la sainte tradition. C’est précisément l’histoire de Bossuet. Qui jamais connut mieux que lui les droits de l’Église romaine, et qui jamais en parla avec plus de vérité et d’éloquence? Et cependant ce même Bossuet, emporté par uue passion qu’il ne voyait pas au fond de son cœur, ne tremblera pas d’écrire au Pape, avec la plume de

1. Voy. sup., p. 46, note 4.

2. Sereitutes potins quant libertates. (Voyez le tome II de la Coll, des procès-verb. du clergé, Pièc. just., u" 1.)

3. Naviyarc audent ad Pétri cathedram atque ad Ecclesiam jirincipalem, unde diynitas sacerdotalis orta est... nec cogitare tos esse Romanos ad quos jier/idia habere non possitacceesum. (S. Cyp. Ep. LV.)

Louis XIV, que si Sa Sainteté prolongeait cette affaire par des ménagements qu’on ne comprenait pas, le roi saurait cé qu’il aurait à faire ; et qu’il espérait que le Pape ne voudrait pas le réduire à de si fâcheuses extrémités

Saint Augustin, en convenant franchement des torts de saint Cyprien, espère que le martyre de ce saint personnage les a tous expiés * ; espérons aussi qu’une longue vie consacrée tout entière au service de la religion, et tant de nobles ouvrages qui ont illustré l’Églisp autant que la France, auront effacé quelques fautes, ou, si l’on veut, quelques mouvements involontaires, quos humana parum cavit natura.

Mais n’oublions jamais l’avertissement de Pascal, de ne pas faire attention à quelques paroles des Pères , et, à plus forte raison, à d’autres autorités qui valent bien moins. encore que les paroles fugitives des Pères, en considérant de sang-froid les actions et les canons 3, en s’attachant toujours à la masse des autorités, en élaguant, comme il est de toute justice, celles que les circonstances rendent nulles ou suspectes : toute conscience droite sentira la force de ma dernière observation.

Témoignages protestants.

Il faut que la monarchie catholique soit bien évidente, il faut que les avantages qui en résultent ne le soient pas moins, puisqu’il serait possible de faire un livre des témoignages que les protestants ont rendus à l’évidence comme à l’excellence de ce système; mais sur ce point,

t. Hist. de Bossuet, tome III, liv. X, u° 18, p. 33.

3. Pascal, sup., p. 51.

Digiti;

ainsi que sur celui des autorités catholiques, je dois me restreindre infiniment.

Commençons , comme il est de toute justice , par Luther, qui a laissé tomber de sa plume ces paroles mémorables :

« Je rends grâce à Jésus-Christ de ce qu’il conserve « sur la terre une Église unique par un grand miracle..., « en sorte que jamais elle ne s’est éloignée de la vraie « foi par aucun décret '. »

« Il faut à l’Église, dit Mélanchthon, des conducteurs « pour maintenir l’ordre, pour avoir l’œil sur ceux qui « sont appelés au ministère ecclésiastique et sur la doc« trine des prêtres, et pour exercer les jugements ec« clésiastiques, de sorte que, s’il n’y avait point de tels « évéques, il en faudrait faire. La monarchie du pape « servirait aussi beaucoup à conserver entre plusieurs « nations le consentement dans la doctrine \ »

Calvin leur succède : « Dieu, dit-il, a placé le trône « de sa religion au centre du monde, et il y a placé un « Pontife unique, vers lequel tous sont obligés de tour« ner les yeux pour se maintenir plus fortement dans «l’unité1 2 3 4.»

Le docte, le sage, le vertueux Grotius, prononce sans détour que, « sans la primauté du Pape, il n’y aurait «plus moyen.de terminer les disputes et de fixer la

1. Luther, cité dans l'Hist. des Variations, liv. I, n" 21, etc.

2. Mélanchthon s'exprime d'une manière admirable lorsqu'il dit : La monarchie du Pape , etc. (Bossuet, Hist. des Variai., li». V, § 24.)

3. Cultus sui sedemin medio terne collocavit, illi cüch autistitbm pro*- fecit quem omîtes respicerent , quo melius in u nitate continerentur. (Cale. Inst. VI, § II.) Je suis tout prêt à regarder, avec Calvin, Rome comme le cenlfe de la terre. Celle ville a bien, je crois, autant de droit que celle de Delphes de s’appeler umbilicus terræ.

4. Sine tali primatu exire a controversiis non potcrat, sirvt hodie apud protestantes, etc. (Grot., Volum pro pace Eccl., art. VII, Oper. tom. IV, Bâle, 1751, p. 65S.) Une dame protestante a commenté ce texte avec beaucoup d’esprit et de jugement* : • Le droit d'examiner ce qu'on doit croire est le fondeu ment du protestantisme. Les premiers réformateurs ne l'entendaient pas ainsi.

Casaubon n’a point fait difficulté d’avouer « qu’aux « yeux de tout homme instruit dans l’histoire ecclésias« tique, le Pape était l’instrument dont Dieu s’est servi « pour conserver le dépôt de la foi dans toute son inlé« grité pendant tant de siècles ®

Suivant la remarque de Puffendorf, « il n’est pas per« mis de douter que le gouvernement de l’Église ne « soit monarchique et nécessairement monarchique, la « démocratie et l’aristocratie se trouvant exclues par la « nature même des choses, comme absolument incapa« blés de maintenir l’ordre et l’unité au milieu de l’agite tation des esprits et de la fureur des partis2. »

11 ajoute avec une sagesse remarquable : « La sup« pression de l’autorité du Pape a jeté dans le monde « des germes infinis de discorde; car n’y ayant plus o d’autorité souveraine pour terminer les disputes qui « s’élevaient de toutes parts, on a vu les protestants se « diviser entre eux, et de leurs propres mains déchirer « leurs entrailles 8. »

Ce qu’il dit des conciles n’est pas moins raisonnable : « Que le concile , dit-il, soit au-dessus du Pape, c’est une « proposition qui doit entraîner sans peine l’assenti« ment de ceux qui s’en tiennent à la raison et à l’Écri« ture4; mais que ceux qui regardent le siège de Rome «comme le centre de toutes les Églises, et le Pape « comme l’évêque œcuménique, adoptent aussi le même « sentiment , c’est ce qui ne doit pas sembler médioa'e« ment absurde; car la proposition qui met le concile au• Ils croyaient pouvoir placer les colonnes d'IIercule de l’esprit bumain aux

• termes de leurs propres lumières ; mais ils avaient tort d’espérer qu'on se sou• mettrait à leurs propres décisions, comme iurailliblcs, eus qui rejetaient toute « autorité de ce genre dans la reiigiou catholique. • (De l’Allemagne, par mad. de Stac , IV. partie, cliap. il.)

1. Nemo perdus rerum Ecclesix ignorai Optra Hom. Pont, per mu/ta sæcu/a Devra esse usum in conscrvanda... jidei doc.trina. (Casaub., Exerc. XV, in Annal. Bar.)

4. far ces mots, Puffendorf entend désigner les protestants.

« dessus du Pape établit une véritable aristocratie, et « cependant V Église romaine est une monarchie » Mosheim, examinant le sophisme des Jansénistes, que le Pape est bien le supérieur de chaque Eglise prise à part , mais non de toutes les Églises réunies; Mosheim, dis-je, oublie son fanatisme anticatholique, et se livre à la droite logique, au point de répondre : « On soutiendrait « avec autant de bon sens que la tête préside bien à « chaque membre en particulier, mais non point du tout « au corps qui est l’ensemble de tous ces membres; ou « qu’un roi commande, à la vérité, aux villes, aux vil(( lages et aux champs qui composent une province, « mais non à la province même 1 * 3 4 5.»

C’est un docteur anglais qui a fait à son Église cet argument si simple et si pressant, qui est devenu célèbre : Si la suprématie d'un archevêque (celui de Cantorbéry) est nécessaire pour maintenir l'universalité de l'Eglise anglicane, comment la suprématie du Souverain Pontife ne le serait-elle pas pour maintenir l'unité de l'Église universelle s?

El c’est encore un aveu bien remarquable que celui de Candide Seckenberg, au sujet de l’administration des Papes : «Il n’y a pas, dit-il, un seul exemple dans l’his« toire entière, qu’un Souverain Pontife ait persécuté « ceux qui, attachés à leurs droits légitimes, n’entre« prenaient point de les outrepasser *. »

Il me serait aisé de multiplier ces textes, mais il faut abréger. Je terminerai par une citation intéressante,

1. ... Id quidem non parum absurditatis habet, quum status Ecclesix mono rchi eus ait. (Puffendorf, De Habitu relig. christ, ad vitam civilcm, § 38.)

î. Id tam mihi scitum videtur, ac si quis afjirmaret membra quidem a capiteregi, etc. (Mosheim, tom. I, Diss. ad hist. eccles. pertio., p. 542.)

3. Si necessarium est ad unitatem in Ecclesia (Angtiæ) tuendam unum urchiepiscopum aliis prxesse; cur non pari rations loti Ecclesix Dei unus præerit archiepiscopus ? (Cartwrith. lu defens. Wirgisti.)

4. Jure agirmari poterit ne exemplum quidem esse in omni rerum memoria

ubi Pontifex processerit advenus eos qui, juribus suis inlenti, ultra limites engari, in animum non induxerunt suum. {Henr. Christ. Seckeuberg, Method, jurispr. addit. IV. De Liber». Eccl. gérai., § III.)

qui n’est pas aussi connue qu’elle mérite de l’être, et qui peut tenir lieu de mille aütres. C’est un ministre du saint Évangile qui va parler; je n’ai pas le droit de le nommer, puisqu’il a jugé à propos de garder l’anonyme ; mais je n’éprouve point l’embarras de ne savoir à qui adresser mon estime :

t Je ne puis m’empêcher de dire que la première « main profane portée à l’encensoir l’a été par Luther et « par Calvin, lorsque, sous le nom de protestantisme et « de réforme, ils opérèrent un schisme dans l’Église, « schisme fatal qui n’a opéré que par une scission ab« solue ces modifications qu’Érasme aurait introduites « d’une manière plus douce par le ridicule qu’il ma« niait si bien.

« Oui, ce sont les réformateurs qui, en sonnant le « tocsin sur le Pape et sur Rome, ont porté le premier « coup au colosse antique et respectable de la hiérar« chie romaine, et qui, en tournant les esprits des hom« mes vers la discussion des dogmes religieux, les ont « préparés à discuter les principes de la souveraineté, « et ont sapé de la même main le trône et l’autel.

« Le temps est venu de reprendre en sous-œuvre ce « palais superbe détruit avec tant dé fracas... Et le mo« ment est venu peut-être de faire rentrer dans le sein « de l’Église les Grecs, les Luthériens, les Anglicans et « les Calvinistes... C’est à vous, Pontife de Rome..., à « vous montrer le père des fidèles, en rendant au culte « sa pompe, à l’Église son unité c’est à vous, succes« seur de saint Pierre, à rétablir dans l'Europe incrédule « la religion et les mœurs... Les mômes Anglais qui, « les premiers, se sont soustraits à votre empire, sont « aujourd’hui vos plus zélés défenseurs. Ce patriarche « qui, dans Moscou, rivalisait avec vous de puissance, « n’est peut-être pas fort éloigné de vous reconnaître *...

1 . Toujours le même aveu : sun* lui pou il d’unité.

2. L'auteur pouvait avoir des espérante» .estimes à l'égard des Anglais, qui

Livre i, CHAPitRE ix.

(r Profitez donc, Saint-Père, profitez du moment et des « dispositions favorables. Le pouvoir temporel vouséchappe, « reprenez le spirituel ; et , faisant sur le dogme les sait orifices que les circonstances exigent , unissez-vous aux o sages dont la plume et la voix maîtrisent les nations; « rendez à l’Europe incrédule une religion simple ', mais « uniforme, et surtout une morale épurée, et vous serez « proclamé le digne successeur des apôtres 2. »

Passons sur res vieux restes de préjugés, qui se laissent si difficilement arracher des télés les plus saines où ils se sont une fois enracinés. Passons sur ce pouvoir temporel qui échappe au Souverain Pontife , comme si jamais il n’avait dû se rétablir; passons sur ce conseil de reprendre le pouvoir spirituel, comme si jamais il avait été suspendu, et sur le conseil bien plus extraordinaire de faire sur le dogme les sacrifices que les circonstances exigent , c’est-à-dire, en d’autres termes parfaitement synonymes, de nous faire protestants, afin qu'il n'y en ait plus... Du reste, quelle sagesse! quelle logique! quels aveux sincères et précieux ! quel effort admirable sur les préjugés nationaux! En lisant ce morceau, on se rappelle la maxime :

D'un ennemi t on peut aecepler les leçons :

Si pourtant il est permis d’appeler ennemi celui qu’une conscience éclairée a si fort rapproché de nous.

doivent, en effet, suivaut toutes tes apparences, revenir les premiers i l’imité; mais combien il se trompe au sujet des Grecs, qui sont bien plus éloignes de la vérité que les Anglais ! Bepuis ua siècle, d’ailleurs, il n’y a plus de patriarche à Moscou. F.utin, l’archevêque ou métropolite qui occupait le siège de Moscou en 1797 était bien, sans contredit, parmi tous les évêques qui out porté la mitre rebelle, le moins disposé à la reporter dans le cercle de l'uuité.

(. Combien j’aurais désiré que l'estimable auteur nous eût dit, dans une note. Ce qu’il entend par une religion simfls ! Si c’était par hasard une religion corrigée et diminuée, le Pape donnerait peu daus cette idée.

J. De la Nécessité d'un culte public. Lyon, 1797, in-8. (Conclusion.)

Témoignages de l’Église russe, et, par elle, témoignages de l’Église grecque dissidente.

On ne lira pas enfin sans un extrême intérêt les témoignages lumineux, et d’autant plus précieux qu’ils sont peu connus, que l’Église russe nous fournit contre elle-même sur l’importante question de la suprématie du Pape. Ses livres spirituels présentent à cet égard des confessions si claires, si expresses, si puissantes, qu’on a peine à comprendre comment la science qui consent à les prononcer refuse de s’y rendre '. Si ces livres ecclésiastiques n’ont point encore été cités, il ne faut pas s’en étonner. Embarrassants par le format et le poids, écrits en slave, langue, quoique très-riche et très-belle, aussi étrangère que le sanscrit à nos yeux et à nos oreilles, imprimés en caractères repoussants, enfouis dans les églises et feuilletés seulement par des hommes profondément inconnus au monde, il est tout simple que, jusqu’à ce moment, on n’ait pas fouillé cette mine ; il est temps d’y descendre.

L’Église russe consent donc à chanter l’hymne suivante : « O saint Pierre , prince des apôtres! primat aposto« lique! pierre inamovible de la foi, en récompense de la « confession, éternel fondement de l’Eglise, pasteur du trou - « peau parlant J; porteur des clefs du ciel, élu entre tous

1. J’ai su que, depuis quelque temps, ou rencontre dans le commerce, tant à Moscou qu’à Saint-Pétersbourg, quelques eiemplaires de ces livres mutilés dans les endroits trop frappants; mais nulle part ces textes décisifs ne sont plus lisibles que dans les exemplaires d'où ils ont été arrachés.

2. Pastuik stovtSNxoo stsd» (loquentis gregis), c’est-à-dire les hommes suivant le génie de ia langue slave. C’est l'animal parlant ou l’âme parlante des Hébreux, et l homme articulateur d’Homère. Toutes ces expressions des langues antiques sont très-justes : l'homme n'étaut homme, c'est-à-dire intelligence que par la parole.

« les apôtres pour être, après Jésus-Christ, le premier fon« dement de la sainte Eglise, réjouis-toi! — réjouis-toi/ « colonne inébranlable de la foi orthodoxe, chef du collège « apostolique 1 / »

Elle ajoute : « Prince des apôtres, tu as tout quitté et n tu as suivi le Maître en lui disant : Je mourrai avec toi; « avec toi je vivrai d’une vie heureuse : tu as été le pre« mier évêque de Rome , l’honneur et la gloire de la très« grande ville : sur toi s’est affermie l’Eglise 2. »

La môme Église ne refuse point de répéter dans sa langue ces paroles de saint Jean Chrysostome :

« Dieu dit à Pierre : Vous êtes Pierre, et il lui donna « ce nom parce que sur lui, comme sur la pierre solide, « Jésus-Christ fonda son Eglise, et les portes de l’enfer ne « prévaudront point contre elle ; car le Créateur lui-même « en ayant posé le fondement qu’il affermit par la foi, quelle « force pourrait s’opposer à lui3? Que pourrai -je donc « ajouter aux louanges de cet apôtre, et que peut-on « imaginer au delà du discours du Sauveur, qui ap« pelle Pierre heureux, qui l’appelle Pierre, et qui « déclare que sur cette pierre il bâtira son Église * ?

1. Akafhisti Sedmitch xtl (Prières hebdomadaires). N. B. On n'a pu se procurer ce livre en original. La citation est tirée d’un autre livre, mais trèsexact, et qui n’a trompé dans aucune des citations qu’on a empruntées de lui, et qui ont été vérifiées. Suivant ce dernier livre, les Asaphisti sbdmitchivii furent imprimées A Mohiloffcn (698, L’espèce d’hymne dont il s'agit porte ici le nom grec d’tffwt (c’est-à-dire série); elle appartient à l'office du jeudi, dans l'octave de la fête des apôtres.

2. HmsiA MS9ATCHXAIA. (Vies des Saints pour chaque mois.) Elles sont divisées en doute volumes, un pour chaque mois de Tannée ; ou en quatre, un pour trois mois. Aux vies des saints les dernières éditions ajoutent des hymnes et autres pièces, de manière que le tout serait peut-être nommé plus exactement Office des Saints. Moscou 1813, in-fol., 30 juin. Recueil en l’honneur des saints apôtres.

3. Saint Chrysostome traduit en slave, dans le livre rituel de l’Église russe, intitulé Pboloo. Moscou 1677, in-fol. C’est un abrégé de la vie des saints dont on fait l'office chaque jour de Tannée. On y trouve aussi des sermons, des panégyriques de saint Chrysostome et autres Pères de l’Église, des sentences tirées de leurs propres ouvrages, etc. La citation rappelée par cette note appartient à l’office du 29 juin. Elle est tirée du IIIe sermon de saint Jean Chrysostome, pour la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul,

4. Saint Jean Chrysostome, Ibid. Second sermon.

« Pierre est ta pierre , est le fondement- de la foi1; c'est à ce « Pierre , V apôtre suprême, que le Seigneur lui-même a « donné l’autorité, en lui disant : Je te donne les clefs « du ciel, etc. Que dirons-nous donc à Pierre ? O Pierre, « objet des complaisances de l’Église, lumière de l’uni« vers, colombe immaculée, prince des apôtres % source « de l’orthodoxie5, s

L’Église russe, qui parle en termes, si magnifiques du prince des apôtres, n’est pas moins diserte sur le compte de ses successeurs; j’en citerai quelques exemples.

Premier et deüxième siècles. — « Après la mort de « saint Pierre et de ses deux successeurs, Clément tint sait gement à Ilome le gouvernail de la barque, qui est l’Eglise « de Jésus-Christ 1 ; et dans une hymne en l’honneur de « ce môme Clément, l’Église russe lui dit : Martyr de « Jésus -Christ, disciple de pierre, tu imitas ses vertus (( divines, et te montras ainsi le véritable héritier de son « trône*. »

Quatrième siècle. — Elle dit au pape saint Sylvestre : « Tu es le chef du sacré concile ; tu as illustré le trône du <( prince des apôtres •; divin chef des saints évêques, tu as u confirmé la doctrine divine, tu as fermé la bouche impie u des kéré tiques \ »

Cinquième siècle. — Elle dit à Léon : « Quel nom te « donnerai-je aujourd’hui? Te nommerai-je le héros rnert . Tato DFOsTiftm. (Silualis liber quadrayesimaU s.) Ce livre contient les offices de l'Église russe, depuis le dimanche de la septuagésinie jusqu'au samedi saint. (Moscou, 18 H, in-fol.) Le passage cité est tiré de l’office du jeudi de la deuxième semaine.

2. Pholog. ( uôi supra), .29 juin. lor, II» et 111* discours de saint Jeau Chrjsostome.

3. Natchalo FBAYoscv.il Le puoLoo., d'après saint Jean Chrysost., ibid., >9 juin.

4. Miksia mbsatchkaia. Office du 13 janvier. KondaU (hymne). Stroph. II.

5. Mivei TCHsToim C'est la Vie des Saints, psr Deipitri Hotofski, qui est un. saint de l'Église russe (Moscou, 1 8 1 3), 25 novembre. Vie de saint Clément, papa gt martyr.

7. Ibid., 2 janvier. S. Sylvestre, pape. Hymne U,

« veilleux et le ferme appui de la vérité; le vénérable chef « du suprême concile'; le successeur au trône suprême de ,« saint Pierre; l’ héritier de l’invincible Pierre et le succès« seur de son empire 1 2 ? »

Septième siècle. — Elle dit à saint Martin : « Tu hou noreras le trône divin de Pierre, et c’est en maintenant « l’Église sur cette pierre inébranlable , que tu as illustré « ton nom3 4 5. Très-glorieux maître de toute doctrine ortho« doxe; organe véridique des préceptes sacrés *, autour du« quel se réunirent tout le sacerdoce et toute l’orthodoxie , « pour ançLthématiser l’ hérésie*. »

Huitième siècle. — Dans la vie de saint Grégoire II, un ange dit au saint pontife : « Dieu t’a appelé ptmr que « tu sois l’évêque souverain de son Eglise, et le successeur « de Pierre, le prince des apôtres 6 . »

Ailleurs, la même Église présente à l’admiration de9 fidèles la lettre de ce saint pontife, écrivant à l’empereur Léon l’Isaurien, au sujet du culte des images : « C’est pourquoi nous, comme revêtus de la puissance « et de la souveraineté (godspodstvo) de saint Pierre, « nous vous défendons, etc.7. »

Et dans le même recueil qui a fourni le texte précédent, on lit un passage de saint Théodore Studite, qui a dit au pape Léon III8 : « O toi, pasteur suprême de l’É- « glise qui est sous le ciel, aide-nous dans le dernier « des dangers; remplis la place de Jésus-Christ ! Tends« nous une main protectrice pour assister notre Église « de Constantinople ! Montre-toi le successeur du pre1. Mixbia mbsatchhaia. 18 février. S. Leon, pape. Hymne VIII. — Ibid., extrait du IVe dise, an concile de Chalcédoiue.

6. Misai TcuaTHiai. I ï mars. Saint Grégoire, pape.

7. Soaoaxic. lu-fol. Moscou, t804. C'est uu recueil de sermons et il'épitrel des Pères de l’Église, adopté pour l'usage de l’Église russe.

8. C'est ce même Théodore Studite qui est cité plus haut.

■Oigitized by Google

« raier pontife de ton nom. Il sévit contre l’hérésie « d’Eutychès;. sévis à ton tour contre celle des icono« clastes ' ! Prête l’oreille à nos prières, 6 toi , chef et prince « de l’apostolat, choisi de Dieu môme pour être le pas« leur du troupeau parlant J; car tu es réellement Pierre,

« puisque tu occupes et que tu fais briller le siège de « Pierre! C’est à toi que Jésus-Christ a dit : Confb'me tes « frères. Voici donc le temps et le lieu d’exercer tes « droits. Aide-nous, puisque Dieu t’en a donné le poua voir, car c’est pour cela que tu es le prince de tous *. »

Non contente d’établir ainsi la doctrine catholique par les confessions les plus claires, l’Église russe consent encore à citer des faits qui mettent dans tout son jour l’application de la doctrine.

Ainsi, par exemple, elle célèbre le pape saint Célestin, « qui, ferme par ses discours et par ses œuvres dans la ii voie que lui avaient tracée les apôtres, déposa Nestorius, a patriarche de Constantinople , après avoir mis à dècou« vert dans ses lettres les blasphèmes de cet hérétique 4. » Et le pape saint Agapet, « qui déposa l’hérétique An« time, patriarche de Constantinople, lui dit anathème, « sacra ensuite Mennas, personnage d’une doctrine irréu procliable, et le plaça sur le même siège de Constan« tinople * ; »

Et le pape saint Martin, « qui s’élança comme un lion « sur les impies, sépara de l’Eglise de Jésus-Christ Cyrius, « patriarche d’ Alexandrie ; Serge, patriarche de Constan« tinople; Pyrrhus et tous leurs adhérents e. »

Si l’on demande comment une Église qui récite tous les jours de pareils témoignages nie cependant avec ob1. Sobushic. Vie de saint Théodore Studite, il nov.

4. Pholoo. 8 avril. Saiut Céiestin, pape.

5. Ibid. Saint Agapet, pape. — Article répété 25 août. Saint Mennas (ou Minuas), suivant la prononciation grecque moderne, représentée par l'orthographe slave.

6. Mixiu isESaTcniiAU. 14 avril. Saint Martin, pape,

Oigitized by Google

stination la suprématie du Pape, je réponds qu’on est mené aujourd’hui par ce qu’on a fait hier; qu’il n’est pas aisé d’effacer les liturgies antiques, et qu’on les suit par habitude, et même en les contredisant par système; qu’enfin les préjugés à la fois les plus aveugles et les plus incurables sont les préjugés religieux. Dans ce genre, on n’a droit de s’étonner de rien. Les témoignages, au reste, sont d’autant plus précieux, qu’ils frappent en même temps sur l’Église grecque, mère de l’Église russe, qui n’est plus sa fille '. Mais les rites et les livres liturgiques étant les mêmes, un homme passablement robuste perce aisément les deux Églises du même coup, quoiqu’elles ne se touchent plus.

On a vu d’ailleurs, parmi la foule de témoignages accumulés dans les chapitres précédents, ceux qui concernent l’Église en particulier : sa soumission antique au Saint-Siège est au rang de ces faits historiques qu’il n’y a pas moyen de contester. 11 y a mêihé ceci de particulier, que le schisme des Grecs n’ayant point été une affaire de doctrine, mais de pur orgueil, ils ne cessèrent

I . Il est assez commun d’entendre confondre dans les eonTersations l'Eglise russe et l’Eglise grecque. Rien cependant n’est plus évidemment iaus. La première fut, à la vérité, dans son principe, province du patriarcat grec; mais il lui est arrivé ce qui arrivera nécessairement à toute Eglise non catholique, qui, par la seule force des choses, finira toujours par ne dépendre que de son souverain temporel. On parle beaucoup de la suprématie anglicane; cependant elle n’a rien de particulier à l'Angleterre , car on 11e citera pus une seule Eglise séparée qui ne soit pas sous la domination absolue de la puissance civile. Parmi les catholiques mêmes, n'avons-nous pas vu l'Eglise gallicane humiliée, eutravée, asservie par les grandes magistratures, à mesure et en proportion juste de ce qu’elle se laissait follement émanciper envers la puissance pontificale? Il n’y a donc plus d'Eglise grecque hors de la Grèce , et celle de Russie n’est pas plus grecque qu’elle n’est cophte ou arménienne. Elle est seule dans le monde chrétien, non moins étrangère au Pape qu’elle méconnaît, qu’au patriarche grec, qui passerait pour un insensé s’il s'avisait d'envoyer un ordre quelconque à Saint-Pétersbourg. L’ombre même de toute coordination religieuse a disparu pour les Russes avec leur patriarche ; l'Eglise de ce grand peuple, entièrement isolée, n’a plus même de chef spirituel qui ait un nom dans l’histoire ecclésiastique. Quant au saint synode, on doit professer, à l’égard de chacun de ses membres pris à part, toute la considération imaginable; mais en les contemplant en corps, on n'y voit plus que le consistoire national perfectionné par la présence d’un représentant civil du prince qui eierce précisément sur ce comité ecclésiastique la même suprématie que le souverain ezerce sur l’Eglise en général.

Dkjitized by Google

de rendre hommage à la suprématie <lu Souverain Pontife, c’est-à-dire de se condamner eux-mémes jusqu’au moment où ils se séparèrent de lui, de manière que l’Église dissidente, mourant à l’unité, l’a confessée néanmoins par ses derniers soupirs.

Ainsi, l’on vit Photius s’adresser au pape Nicolas I", en 869, pour faire coufirmer son élection; l’empereur Michel demander à ce même Pape des légats pour ré t former l’Église de C. P., et Photius lui-méme lâcher encore, après la mort d’Ignace, de séduire Jean VIII, pour en obtenir cette confirmation qui lui manquait'.

Ainsi, le clergé de C. P. en corps recourait au pape Étienne en. 886, reconnaissait solennellement sa suprématie, et lui demandait, conjointement avec l’empereur Léon, une dispense pour le patriarche Étienne, frère de cet empereur, ordonné par un schismatique*.

Ainsi l’empereur romain qui avait créé son fils Théophilacte patriarche à Page de seize ans recourut en 993 au pape Jean Xll pour en obtenir les dispenses nécessaires, et lui demander en même temps que 1 e pallium. fût accordé par lui au patriarche , ou plutôt à l’Église de C. P., une fois pour toutes, sans qu’à l’avenir chaque patriarche fût obligé de le demander à son tour \

Ainsi, l’empereur llasile, en l’an 1019, envoyait encore des ambassadeurs au pape Jean XX, afin d’en obtenir, en faveur du patriarche de C. P., le titre de patriarche œcuménique à l’égard de l’Orient, comme le Pape en jouissait sur toute la terre*.

Etrange contradiction de l’esprit humain ! Les Grecs reconnaissaient la souveraineté du Pontife romain en lui demandant des grâces; puis ils se séparaient d’elle

1. Maiœhourg. Hist. du schisme des Grecs, t. I, lir. I, an 8S9. Ibid. Le Pape dit daus sa lettre qu'ayant le pouvoir et l'adorité de dispenser des décrets des conciles et des Papes ses prédécesseurs, pour de justes raisons, etc, (Joh. Epist. CXCIX, CC etCCIl, t. IX. Conc., edit, Par.)

4. Ibid., p. 271,

Cfigitized by Google

parce qu’elle leur résistait : c’était la reconnaître encore, et se confesser expressément rebelles en se déclarant indépendants.

Saint François de Sales terminera ce chapitre. Il eut jadis l’ingénieuse idée de réunir les différents titres que l’antiquité ecclésiastique a donnés aux Souverains Pontifes et à leur siège. Ce tableau est piquant, et ne peut manquer de faire une grande impression sur les bons esprits.

Le Pape est donc appelé :

Le très-saint E«èque de l'Église catholique.

Le très-saint et très- heureux Patriarche. Le tres-heureui Seigneur.

Le Patriarche universel.

Le chef de l' Eglise du inonde.

L'Kvèque élevé au faite apostolique.

Le Père des Pères.

Le Souverain Pontife des Evêques.

Le Souverain Prêtre.

Le Prince des Prêtres.

Le Prefet de la maison de Dieu, et le Gardien de la Vigne du Seigneur.

Le Vicaire de Jésus-Christ, le Confirmateur de la Foi des chrétiens.

Le Grand Prêtre.

Le Souverain Pontife.

Le Prince des Évêques.

L'Héritier des Apôtres.

Abraham par le patriarcat. Helchisedech par l'ordre.

Moïse par l’autorité.

Samuel par la juridiction.

Pierre par la puissance.

Christ par Ponction.

Le Pasteur de la Bergerie de Jésus-Christ. Le Porte-Clef de la Maison de Dieu.

Le Pasteur de tous les Pasteurs.

Xe Pontife appelé à la plénitude de la puissance.

Saint Pierre fut la Bouche de Jésus-Christ.

La Bouche et te Chef de l'Apostolat. La Chaire et l’Eglise principale. X’Origine de l’unité sacerdotale.

JLc Lien de L’unité.

X.’Eg'ise où réside la puissance principale (polentior Principalitas),

Concile de 8 bissons, de 300 évêques. Ibid , I. VII, Concil.

S. August. Epist.XCV.

S. Léon P., Epist. LXU.

Innoc. ad PP. Concil. milecit.

S. Cyprien, Epist. III, XII.

Concil. de Chalcéd , ses». lit.

Idem, in præf.

Concil. de Chalcéd., srss. XVI. Etienne, évêque de Carthage.

Concile de Carthage, Epist. ad liamasum.

S. Jérome, Præf. in Eoang. ad Dama sam.

Valentinien, et aorc lui toute l'antiquité.

Concil. de Chalcéd., in Epist. ad Theod. imper.

Ibid.

S. Bernard, tib. De Consul.

S. Ambroise, in I Tim. III.

Concil. de Chalcéd., Epist. ad Leone» t. S. Bernard, Epist. XC.

Id. ibid., et in tib. De Contid.

Ibid.

Ibid.

Id., tib. II, Ve Consid.

Id , ibid. c. S.

Ibid.

Ibid.

S. Clirysostome, Hom. II, in divers, serm.

Orig., Hom. LV, in Malth.

S. Cyprien, Epist. LV, ad Cornet.

Id , Epist. III, î,

Id. ibid. IV, t.

Id. ibid., III, S,

L’Eglise, Racine, Matrice de toutes les autres.

Le siège sur lequel le Seigneur a construit l'Eglise universelle.

Le Point cardinal et le Chef de toutes les Eglises.

Le Refuge des Evêques.

Le Siège suprême apostolique.

L’Eglise présidente.

Le Siège suprême qui ne peut être jugé par aucun autre.

L'Eglise proposée et préférée à toutes les autres.

Le premier de tous les Sièges.

La Fontaiue apostolique.

Le port très-sûr de toute Communion catholique.

S. Anaclet, pape , Epist. ad omn. Epi sc. et Hdeles.

S. Vamase, Epist. ad «mie. Episc.

S. Marcellin , R. Epist. ad Episc. Antioch.

Concil. d'Alex., Epist. ad Felic. P.

S. Athanase.

L'empereur Justin, in l. VIII, Cad., de sum. Trinit.

S. Leon, in Nat. SS. Apost.

Victor d’Utique, in lib. de Perfect.

S. Prosper, in lib. de Ingrat.

S. Ignace, Epist. ad Rom. tn subscr.

Concile de Rome, sous S. Gélase.

La réunion de ces différentes expressions est tout à fait digne de l’esprit lumineux qui distinguait le grand évêque de Genève. On a vu plus haut quelle idée sublime il se formait de la suprématie romaine. Méditant sur les analogies multipliées des deux Testaments, il insistait sur l’autorité du grand prêtre des Hébreux.

« Le nôtre, dit saint François de Sales, porte aussi sur « sa poitrine YUrim et le Thummin , c’est-à-dire la doc« trine et la vérité. Certes, tout ce qui fut accordé à la « servante Agnr a bien dû l’être à plus forte raison à « l’épouse Sara »

Parcourant ensuite les différentes images qui ont pu représenter l’Église sous la plume des écrivains sacrés :

« Est-ce une maison? dit-il. Elle est assise sur son ro~ « cher et sur son fondement ministériel, qui est Pierre.

« Vous la représentez-vous comme une famille? Voyez « Notre-Seigneur qui paye le tribut comme chef de la « maison, et d’abord après lui saint Pierre comme son « représentant. L’Église est-elle une barque? Saint Pierre « en est le véritable patron, et c’est le Seigneur lui« môme qui me l’enseigne. La réunion opérée par l'É-

1. Controverses de saint François de Sales. Discours XL, p. 247. J’ai cité les sources d’après lui. On ne peut avoir de doule sur un tel transcripteur ; et d’ailleurs une vérilication détaillée m’eût été impossible.

« glise est-elle représentée par une pèche? Saint Pierre « s’y montre le premier, et les autres disciples ne pê~ « chent qu’après lui. Veut-on comparer la doctrine qui « nous est prêchée (pour nous retirer des grandes eaux ) « au filet d’un pécheur; c’est saint Pierre qui le jette; « c’est saint Pierre qui le retire : les autres disciples ne « sont que ses aides ; c’est saint Pierre qui présente les « poissons à Notre-Seigneur. Voulez-vous que l’Église soit « représentée par une ambassade ? saint Pierre est à la « tête. Aimez-vous mieux que ce soit un royaume ; saint « Pierre en porte les clefs. Voulez-vous enfin vous la « représenter sous l’image d’un bercail d’agneaux et de « brebis? saint Pierre est le berger et 1 e pasteur général « sous Jésus-Christ

Je n’ai pu me refuser le plaisir de faire parler un instant ce grand et aimable saint, parce qu’il me fournit une de ces observations générales si précieuses dans les ouvrages où les détails ne sont pas permis. Examinez l’un après l’autre les grands docteurs de l’Église catholique : à mesure que le principe de sainteté a dominé chez eux, vous les trouverez toujours plus fervents envers le Saint-Siège, plus pénétrés de ses droits, plus attentifs à les défendre. C’est que le Saint-Siège n’a encore contre lui que l’orgueil, qui est immolé par la sainteté.

En contemplant de sang-froid cette masse entraînante de témoignages, dont les différentes couleurs produisent dans un foyer commun le blanc de l’évidence, on ne saurait être surpris d’entendre un théologien français des plus distingués, nous confesser franchement qu’il est accablé par le poids des témoignages que Bellarmin et d’autres ont rassemblés pour établir l’infaillibilité de l’Eglise romaine, mais qu’il n’est pas aisé de les accorder avec la déclaration de 1682, dont il ne lui est pas permis de s’écarter ’.

1. Controverses de saint François de Sales, dise. XII.

2. Non dissimulandum est in tanta lestimoniorum mole, quæ Sellarminus et alii congerunt, nos recognoicere ajioslolicx Sedis se u ftom. Eccl. certain et

C’est ce que diront tous les hommes libres de préjugés. On peut sans doute disputer sur ce point comme on dispute sur tout, mais la conscience est entraînée par le nombre et par le poids des témoignages.

Sur quelque» textes de Bossuet.

Des raisonnements aussi décisifs, des témoignages aussi précis, ne pouvaient échapper à l’excellent esprit de Bossuet; mais il avait des ménîigements à garder; et pour accorder ce qu’il devait à sa conscience avec ce qu’il croyait devoir à d’autres considérations, il s’attacha de toutes ses forces à la célèbre et vaine distinction du siège et de la personne.

Tous les Pontifes romains ensemble, dit-il, doivent être considérés comme lu seule personne de saint Pierre , continuée, dans laquelle la foi ne saurait jamais manquer; que si elle vient à trébucher ou à tomber même chez (quelques-uns 1 , on ne saurait dire néanmoins qu’ elle tombe jamais entièrement, puisqu’elle doit se relever bientôt ; et nous croyons fermement que jamais il n’en arrivera autrement dans toute la suite des Souverains Pontifes, et jusqu’à lu consommation des siècles1.

infaUibilem auctoritatem ; al longe difficilius et ea conciliare cvm declaratione cleri gallicani, a qua recedere non permitittur. (Tournely, Tract, d* Eccl., pari. Il, quæst. V, art. 3.)

I. Que reut dire quelques-uns, s’il n’y a qu'une personne? et comment de plusieurs personnes faillibles peut-il résulter une seule personne infaillible?

ï. Accipiendi romani Pontifices tanquam una persona Pétri, in qua Nuagui» fides Pétri deficiat, atque ul in aliquibus vacille I aut concidat , non lamen déficit m totu* qu.v slalim reviclura sit , ne porro aliter ad consummationem usque sæculi in tota Pontifwum successione eventurum esse certa fxde credimujt. (Bossuet, Vefensio, etc., t. II, p. 191.) Il n’y a pas un mot, dans toutes tes phrases de Bossuet, qui exprime quelque chose de précis. Que signifie trébucher ? Que signifie quelques-uns? Que signifie entièrement? Que signifie bientôt?

Quelles toiles d’araignée ! Quelles subtilités indignes de Bossuet ! C’est à peu près comme s’il avait dit que tous les empereurs romains doivent être considérés comme la personne d’Auguste, continuée ; que si la sagesse et l’ humanité ont paru quelquefois trébucher sur ce trône dans les personnes de quelques-uns, tels que Tibère , Néron , Caïigula, etc., on ne saurait dire néanmoins quelles aient jamais manqué entièrement, puisqu’elles devaient ressusciter bientôt dans celles des An ton in, des Trajan, etc.

Bossuet, cependant, avait trop de génie et de droiture, pour ignorer cette relation d’essence qui rattache l’idée de souveraineté à celle d’unité, et pour ne pas sentir qu’il est impossible de déplacer l’infaillibilité sans l’anéantir. H se voyait donc obligé de recourir, à la suite de Vigor, de Dupin, de Noël Alexandre et d'autres, à la distinction du siège et de personne, et de soutenir l’indéfectibilité en niant i infaillibilité* . C’est l’idée qu’il avait déjà présentée avec tant d’habileté dans son immortel sermon sur l’unité 2. C’est tout ce qu’on peut dire sans doute, mais la conscience seule avec elle-même repousse ees subtilités, ou plutôt elle n’y comprend rien.

Un auteur ecclésiastique, qui a rassemblé avec beaucoup de science, de travail et de goût, une foule de passages précieux relatifs à la sainte tradition, a remarqué fort à propos que ta distinction entre les différentes manières d’indiquer le chef de l’Eglise n’est qu’un subterfuge imaginé par les novateurs , en vue de séparer l’épouse de T époux... Les partisans du schisme et de l’erreur... ont

1. • Que, contre la coutume de tous leurs prédécesseurs, un ou deux Souve> r&ins Pontifes, ou par Tiolence, ou par surprise, n'aient pas assez constam• ment soutenu, ou assez pleinement expliqué la doctrine de la foi... lin vaisseau

• qui fend les eaux n’y laisse pas moins de vestiges de son passage. » (Serm. sur l'Unité, l*r point. — O grand homme ! par quel texte, par quel exemple, par quel raisonnement établissez-vous ces subtiles distinctions ? La fui n'a pas tant d’esprit. La vérité est simple, et d’abord on la sent.

2. De là vient encore que, dans tout ce sermon, il évite constamment de nommer le Pape ou le Souverain Pontife. C'est toujours le Saint-Siège , le siège de saint Pierre, l’Église romaine. Rien de tout cela n’est visible ; et néanmoins toute souveraineté qui n'est pas visible n’existe pas. C'est un être de raison.

voulu donner le change en transportant ce qui regarde leur juge et le centre visible de l’unité à des noms abstraits, etc.1.

C’est le bon sens en personne qui s’exprime ainsi; mais, à s’en tenir même à l’idée de Bossuet, je voudrais lui faire un argument ad hominem; je lui dirais : Si le Pontife abstrait est infaillible, et s’il ne peut broncher dans la personne d’un individu, sans se relever avec une telle prestesse qu’on ne saurait dire qu’il est tombé, pourquoi ce grand appareil de concile œcuménique, de corps épiscopal, de consentement de l’Église? Laissez relever le Pape, c’est l’affaire d'une minute. S’il pouvait se tromper pendant le temps seulement nécessaire pour convoquer un concile œcuménique, ou pour s’assurer du consentement de l’Eglise universelle, la comparaison au vaisseau clocherait un peu

La philosophie de notre siècle a souvent tourné en ridicule ces réalistes du douzième siècle, qui soutenaient l’existence et la réalité des universaux, et qui ensanglantèrent plus d’une fois l’école dans leurs combats avec les nominaux, pour savoir si c’était Y homme ou l’Aumanité qui étudiait la dialectique, et qui donnait ou recevait des gourmades; mais ces réalistes, qui accordaient l’existence aux universaux , avaient au moins l’extrême bonté de ne pas l’ôter aux individus. En soutenant, par exemple, la réalité de l 'éléphant abstrait , jamais ils ne l’ont chargé de nous fournir l’ivoire; toujours ils nous ont permis de le demander aux éléphants palpables que nous avions sous la main.

Les théologiens réalistes dont je parle sont plus hardis; ils dépouillent les individus des attributs dont ils parent Y universel; ils admettent la souveraineté d’une dynastie dont aucun membre n’est souverain.

1. Principes de là doctrine catholique, in-8, p. 235. L’estimable auteur, qui n'est point anonyme pour moi, évite de nommer personne, à cause sans doute de la puissance des noms et des préjugés qui l'environnaient; mais on voit assez de quoi il croyait avoir à se plaindre.

2, Sup., p. 70, note 1.

livre i, chapitre xr. 73

Rien cependant n’est plus contraire que cette théorie au système divin (s’il est permis de s’exprimer ainsi) qui se manifeste dans l’ensemble de la religion. Dieu qui nous a faits ce que nous sommes, Dieu qui nous a soumis au temps et à la matière, ne nous a pas livrés aux idées abstraites et aux chimères de l’imagination. II a rendu son Église visible, afin que celui qui ne veut pas la voir soit inexcusable ; sa grâce môme, il l’a attachée à des signes sensibles. Qu’y a-t-il de plus divin que la rémission des péchés? Dieu, cependant, a voulu, pour ainsi dire, la matérialiser en faveur de l’homme. Le fanatisme et l’enthousiasme ne sauraient se tromper eux-mêmes en se fiant aux mouvements intérieurs; il faut au coupable un tribunal, un juge et des paroles. La clémence divine doit être sensible pour lui , comme la justice d’un tribunal humain.

Comment donc pourrait-on croire que sur le point fondamental Dieu ait dérogé à ses lois les plus évidentes, les plus générales, les plus humaines? Il est bien aisé de dire : Il a plu au Saint-Esprit et à nous. Le quaker dit aussi qu’iï a l'Esprit , et les puritains de Cromwell le disaient de même. Ceux qui parlent au nom de l’EspritSaint doivent le montrer; la colombe mystique ne vient point se reposer sur une pierre fantastique; ce n’est pas ce qu’elle nous a promis.

Que si quelques grands hommes ont consenti à se placer dans les rangs des inventeurs d’une dangereuse chimère, nous ne dérogerons point au respect qui leur est dû, en observant qu’ils ne peuvent déroger à la vérité.

11 y a, d’ailleurs, un caractère bien honorable pour eux, qui les discerne à jamais de leurs tristes collègues : c’est que ceux-ci ne posent un principe faux qu’en faveur de la révolte; au lieu que les autres, entraînés par des accidents humains, je ne saurais pas dire autrement, à soutenir le principe, refusent néanmoins d’en tirer les conséquences, et ne savent pas désobéir.

On ne saurait croire, du reste, dans quels embarras se jettent les partisans de la puissance abstraite , afin de lu donner la réalité dont elle a besoin pour agir. Le mot d' Eglise figure dans leurs écrits comme celui de nation dans ceux des révolutionnaires français.

Je laisse à part les hommes obscurs, dont l’embarras n’embarrasse pas; mais qu’on lise, dans les Nouveaux Opuscules de Fleury, la conversation intéressante de Bossuet et de l’évêque de Tournay (Choiseul-Praslin), qui nous a été conservée par Fénelon 1 ; on y verra comment l’évêque de Tournay pressait Bossuet, et le conduisait par force de Vindéfcciibilité à Y infaillibilité. Mais le grand homme avait résolu de ne choquer personne, et c’est dans ce système invariablement suivi que se trouve l’origine de ces angoisses pénibles qui versèrent tant d’amertume sur ses derniers jours.

Il faut avoir le courage d’avouer qu’il est un peu fatigant avec ses canons , auxquels il revient toujours.

Nos anciens docteurs, dit-il, ont tous reconnu d'une même voix dans la chaire de Saint-Pierre (il se garde bien de dire dans la personne du Souverain Pontife) la plénitude de la puissance apostolique. C'est un point décidé et résolu , Fort bien, voilà le dogme. Mais , continue-t-il, ils demandent seulement quelle soit réglée dans son exercice par

Mais, premièrement, les docteurs de Paris n’ont pas plus de droit que d’autres d’exiger telle ou telle chose du Pape; ils sont sujets comme d’autres, et obligés comme d’autres de respecter ses décisions souveraines. Ils sont ce que sont tous les docteurs du monde catholique.

A qui en veut d’ailleurs Bossuet, et que signifie cette restriction : Mais ils demandent, etc.? Depuis quand les Papes ont-ils prétendu gouverner sans lois? Le plus fré1. JVotiv. Optuc. de Fleury, Paris, 1807, iu-12, p. 146 et 199*

2. Sermon sur l'unité, 11* point.

nétique ennemi du Saint-Siège n’oserait pas niçr, l’histoire à la main, que sur aucun trône de l’univers il ait existé, compensation faite, plus de sagesse, plus de vertu et plus de science que sur celui des Souverains Pontifes Pourquoi donc n’aurait-on pas autant et plus de confiance en cette souveraineté qu’en toutes les autres, qui jamais n’ont prétendu gouverner sans lois?

Mais, dira-t-on sans doute, si le Pape venait à abuser de son pouvoir? C’est avec cette objection puérile qu’on embrouille la question et les consciences.

Et si la souveraineté temporelle abusait de son pouvoir , que ferait-on ? C’est absolument la même question. On se crée des monstres pour les combattre. Lorsque l’autorité commande, il n’y a que trois partis à prendre : l'obéissance, la représentation et la révolte, qui se nomme hérésie dans l’ordre spirituel, et révolution dans l’ordre temporel. Une assez belle expérience vient de nous apprendre que les plus grands maux résultant de l’obéissance n’égalent pas la millième partie de ceux qui résultent de la révolte. Il y a d’ailleurs des raisons particulières en faveur du gouvernement des Papes. Comment veut-on que des hommes sages, prudents, réservés, expérimentés par nature et par nécessité, abusent du pouvoir spirituel, au point.de causer des maux incurables? Les représentations sages et mesurées arrêteraient toujours les Papes qui auraient le malheur de se tromper. Nous venons d’entendre un protestant estimable avouer franchement qu’un recours juste, fait aux

1. « Le Pape est ordinairement un homme de grand savoir et de grande f

• vertu, parvenu à la maturité de l’âge et de l’expérience , qui a rarement

« ou vanité ou plaisir à satisfaire aux dépens de sou peuple, et n’est embar- f « rassé ni de femme, ni d’enfants...* (Addisson , Suppl, aux voyages de Mi $ son, p. 126.) Et Gibbon convient, avec la même bonne foi, que « si l’on cal■ eule de sang-froid les avantages et les défauts du gouvernement ecclésiastique,

« on peut le louer, dans son état actuel, comme une administration douce, dé• cente et paisible, qui n’a pas à craindre les dangers d’une minorité, ou U « fougue d’un jeune prince ; qui n’est point minée par le luxe, et qui est aflran• chie des malheurs de la guerre. » (De la Décad.% tome XIII, chap. lxx, p. 210.) Ces deux textes peuvent tenir lieu de tous les autres, et ne sauraient être contredits par aucun homme de bonne foi.

Papes, et cependant méprisé par eux, était un phénomène inconnu dans l’histoire. Bossuet, proclamant la même vérité dans une occasion solennelle, confesse qu'iï y a toujours eu quelque chose de paternel dans le Saint-Siège

Un peu plus haut il venait de dire : Comme c'a toujours été la coutume de l’Eglise de France de proposer les- canons2, Ça toujours été la coutume du Saint-Siège d’écouter volontiers de tels discours.

Mais s’il y a toujours eu quelque chose de paternel dans le gouvernement du Saint-Siège, et si Ça toujours été sa coutume d’écouter volontiers les Eglises particulières qui lui demandent des canons, que signifient donc ces craintes, ces alarmes, ces restrictions, ce fatigant et interminable appel aux canons ?

Un ne comprendra jamais parfaitement le sermon si justement célèbre Sur l'unité de l'Eglise , si l’on ne se rappelle constamment le problème difficile que Bossuet s’était proposé dans ce discours. Il voulait établir la doctrine catholique sur la suprématie romaine, sans choquer un auditoire exaspéré, qu’il estimait très-peu, et qu’il croyait trop capable de quelque folie solennelle. On pourrait désirer quelquefois plus de franchise dans ses expressions, si l’on perdait de vue un instant ce but général.

Que veut-il dire, par exemple, lorsqu’il nous dit (IIe point) : La puissance quil faut reconnaître dans le SaintSiège est si haute et si éminente, si chère et si vénérable à tous les fidèles , qu'il n'y a rien au-dessus de toute t Eglise catholique ensemble ?

Voudrait-il nous dire, par hasard, que toute l’Église peut se trouver là où le Souverain Pontife ne se trouve pas? Il aurait avancé dans ce cas une théorie que son grand nom ne pourrait excuser. Admettez cette théorie insensée, et bientôt vous verrez disparaître l’unité en

1. Sermon sur l'unité, IIe point.

1, C'est une distraction, lise} : des canons.

venu du Sermon sur l’unité .’ Ce mot d 'Eglise séparée de son chef n’a point de sens. C’est le parlement d’Angleterre moins le roi.

Ce qu’on lit d’abord après sur le saint concile de Pise et sur le saint concile de Constance explique trop clairement ce qui précède. C’est un grand malheur que tant de théologiens français se soient attachés à ce concile de Constance, pour embrouiller les idées les plus claires. Les jurisconsultes romains ont fort bien dit : Les lois ne s’embarrassent que de ce qui arrive souvent, et non de ce qui arrive une fois. Un événement unique dans l’histoire de l’Eglise rendit son chef douteux pendant quarante ans. On dut faire ce qu’on n’avait jamais fait et ce que peut-être on ne fera jamais. L’empereur assembla les évéques au nombre de deux cents environ. C’était un conseil, et non un concile. L’assemblée chercha à se donner l’autorité qui lui manquait, en levant toute incertitude sur la personne du Pape : elle statua sur la foi. Et pourquoyias? Un concile de province peut statuer sur le dogme ; et si le Saint-Siège l’approuve, la décision est inébranlable. C’est ce qui est arrivé aux décisions du concile de Constance sur la foi. On a beaucoup répété que le Pape les avait approuvées. Et pourquoi pas encore , si elles étaient justes? Les Pères de Constance, quoiqu’ils ne formassent point du tout un concile, n’en étaient pas moins une assemblée infiniment respectable par le nombre et la qualité des personnes ; mais dans tout ce qu’ils purent faire sans l’intervention du Pape, et même sans qu’il existât un pape incontestablement reconnu, un curé de campagne ou son sacristain même était théologiquement aussi infaillible qu’eux : ce qui n’empêchait point Martin V d’approuver, comme il le fit, tout ce qu’ils avaient fait conciliairement ; et par là, le concile de Constance devint œcuménique, comme l’étaient devenus anciennement le second et le cinquième concile général, par l’adhésion des Papes qui n’y avaient assisté ni par eux ni par leurs légats.

nu PAPE.

Il faut donc que les personnes qui ne sont pas assez versées dans ces sortes de matières prennent bien garde à ce qu’elles lisent, lorsqu’on leur fait lire que les Papes ont approuvé les décisions du concile de Constance. Sans doute ils ont approuvé les décisions portées dans cette assemblée contre les erreurs de Wiclef et de Jean IIuss ; mais que le corps épiscopal séparé du Pape, et même en opposition avec le Pape, puisse faire des lois qui obligent le Saint-Siège, et prononcer sur le dogme d’une manière divinement infaillible, cette proposition est un prodige , pour parler la langue de Bossuet, moins contraire peut-être à la saine théologie qu’à la saine logique.

Du Concile de Constance.

Que faut-il donc penser de celte fameuse session IVe, où le concile (le conseil) de Constance se déclare supérieur au Pape? La réponse est aisée. Il faut dire que Yassernùlée déraisonna , comme ont déraisonné depuis le Long- Parlement d’Angleterre, et l’Assemblée constituante, et l’Assemblée législative, et la Convention nationale, et les Cinq-Cents, et les Deux-Cents, et les derniers Cortès d’Espagne, en un mot, comme toutes les assemblées imaginables, nombreuses et non présidées.

Bossuet disait en 1681, prévoyant déjà le dangereux entraînement de l’année suivante : Vous savez ce que c’est que les assemblées , et quel esprit y domine ordinairement ' .

El le cardinal de Retz, qui s’y entendait un peu, avait dit précédemment dans ses Mémoires , d’une manière plus générale et plus frappante : Qui assemble le peuple

\. Bossuet, Lettre à l'abbé de Rance. Fontainebleau, septembre 1 6S t ■ — s Hist.de Bossuet, liv. VI, n°3, t.lt, p. 9*. ■

l'émeut ; maxime générale que je n’applique au cas présent qu’avec les modifications qu’exigent la justice et môme le respect; maxime, du reste, dont l’esprit est incontestable.

Dans l’ordre moral et dans l’ordre physique, les lois de la fermentation sont les mômes. Elle naît du eontactv et se proportionne aux masses fermentantes. Rassemblez des hommes rendus spiritueux par une passion quelconque, vous ne tarderez pas à voir la chaleur, puis l’exaltation, et bientôt le délire ; précisément comme dans le cercle matériel, la fermentation turbulente mène rapidement à l’acide et celle-ci à la putride. Toute assemblée tend à subir cette loi générale, si le développement n’en est arrêté par le froid de l’autorité qui se glisse dans les interstices et tue le mouvement. Qu’on se mette à la place des évêques de Constance, agités par toutes les passions de l’Europe, divisés en nations, opposés d’intérêt, fatigués par le retard, impatientés par la contradiction, séparés des cardinaux, dépourvus de centre, et, pour comble de malheur, influencés par des souverains discordants : est-il donc si merveilleux que, pressés d’ailleurs par l’immense désir de mettre fin au schisme le plus déplorable qui ait jamais affligé l’Église, et dans un siècle où le compas des sciences n’avait pas encore circonscrit les idées comme elles l’ont été de nos jours, ces évêques se soient dit à eux-mêmes : Nous ne pouvons rendre la paix à l’Eglise et la ré foi-mer dans son chef et dans ses membres quen commandant à ce chef même : déclarons donc qu’il est obligé de nous obéir? De beaux génies des siècles suivants n’ont pas mieux raisonné. L’assemblée se déclara donc, en premier lieu, concile œcuménique 1 ; il le fallait bien pour en tirer ensuite la conséquence que toute personne de condition et de

1. Comme certains états généraux sc déclarèrent asseviu.be nationale en ce qui regardait la constitution et l'extirpation des abus. Jamais il n’y eut de parité plus exacte.

rny

dignité quelconque, même papale', était tenue d’obéir au concile en ce qui regardait la foi et l’ extirpation du schisme *.

Mais ce qui suit est parfaitement plaisant :

« Notre seigneur le pape Jean XXII ne transférera n point hors de la ville de Constance la cour de Rome « ni ses officiers, et ne les contraindra ni directement ni « indirectement à le suivre, sans la délibération et le « consentement du concile, surtout à l’égard des offices « et des officiers dont l’absence pourrait être cause de « la dissolution du concile ou lui être préjudiciable®. »

Ainsi, les pères avouent que, par le seul départ du Pape, le concile est dissous, et, pour éviter ce malheur, ils lui défendent de partir, C’est-à-dire, en d’autres termes, quï/s se déclarent les supérieurs de celui qu’ils déclarent au-dessus d’eux. Il n’y a rien de si joli.

La cinquième session ne fut qu’une répétition de la quatrième 4.

Le monde catholique était alors divisé en trois parties ou obédiences , dont chacune reconnaissait un Pape diITérent. Deux de ces obédiences, celles de Grégoire XII et de Benoit XIII, ne reçurent jamais le décret de Constance prononcé dans la quatrième session ; et, depuis que les obédiences furent réunies, jamais le concile ne s’attribua, indépendamment du Pape, le droitrfe réformer l’Eglise dans le chef et dans ses membres. Mais dans la session du 4 octobre 1417, Martin V ayant été élu avec un concert dont il n’y avait pas d’exemple, le concilearrôta que le Pape réformerait lui-même l’Eglise, tant dans le

3. Fleury, liv. GU, n° 175.

4. Il y aurait uue inimité de choses à dire sur ces deux sessions, sur les manuscrits de Scheelestrate, sur les objections d’Arnauid et de Bossuet, sur l’appui qu’ont tiré ces manuscrits des précieuses découvertes faites dans les bibliothèques d’Allemagne, etc., etc.; mais si je m’enfonçais dans ces détails, il m’arriverait ùn petit malheur que je voudrais cependant éviter, s’il était possible, celui de «’ètre pas lu,

chef que dans ses membres, suivant l’équité et le bon gouvernement de l’Eglise.

Le Pape, de sou côté, dans la quarante-cinquième session du 22 avril 1417, approuva tout ce que le concile avait fait con cilièrémént ( ce qu’il répète deux fois ) en matière de foi.

Et, quelques jours auparavant, par une bulle du 10 mars, il avait défendu les appels des décrets du SaintSiège, qu’il appela le souverain juge. Voilà comment le Pape approuva le concile de Constance.

Jamais il n’y eut rien de si radicalement nul, et même de si évidemment ridicule, que la quatrième session du concile de Constance, que la Providence et le Pape changèrent depuis en concile.

Que si certaines gens s’obstinent à dire : Nous admettons la quatrième session, oubliant tout à fait que ce mot nous, dans l’Église catholique, est un solécisme s’il ne se rapporte à tous, nous lés laisserons dire ; et, au lieu de rire seulement de la quatrième session, nous rirons de la quatrième session et de ceux qui refusent d’en rire.

En vertu de l’inévitable force des choses, toute assemblée qui n’a [pas de frein est effrénée. Il peut y avoir du plus ou du moins ; ce sera plus tôt ou plus tard ; mais la loi est infaillible. Rappelons-nous les extravagances de Bâle : on y vit sept à huit personnes, tant évêques qu’ abbés, se déclarer au-dessus du Pape, le déposer même, pour couronner l’œuvre, et déclarer tous les contrevenants déchus de leur dignité, fussent-ils évêques, archevêques, patriarches, cardinaux, rois ou empereurs.

Ces tristes exemples nous montrent ce qui arrivera toujours dans les mômes circonstances. Jamais la paix ne pourra régner ou se rétablir dans l’Église par l’influence d’une assemblée non présidée. C’est toujours au Souverain Pontife , ou seul ou accompagné, qu’il en faudra venir, et toutes les expériences parlent pour cette autorité.

Dfcjitized by Google

no PAPE.

On peut observer que les docteurs français qui se sont crus obligés de soutenir l’insoutenable session du concile de Constance ne manquent jamais de se retrancher scrupuleusement dans l'assertion générale de la supériorité du concile universel sur le Pape, sans jamais expliquer ce qu’ils entendent par le concile universel ; il n’en faudrait pas davantage pour montrer à quel point ils se sentent embarrassés. Fleury va parler pour tous :

« Le concile de Constance, dit-il, établit la maxime de « tout temps enseignée en France l, que tout Pape est sou« mis au jugement de tout concile universel en ce qui « concerne la foi J. »

Pitoyable réticence, et bien indigne d’un homme tet que Fleury ! 11 ne s’agit pas de savoir si le concile universel est au-dessus du Pape , mais de savoir.' s’il peut y avoir un concile universel sans pape , ou indépendant du Pape. Voilà la question. Allez dire à Rome que le Souverain Pontife n’a pas droit d’abroger les canons du concile de Trente, sûrement on ne vous fera pas brûler. La question dont il s’agit ici est complexe. On demande : {° quelle est l’essence d'un concile universel, et quels sont les caractères dont la moindre altération anéantit cette essence? On demande : 2° si le concile ainsi institué est au-dessus du Pape? Traiter la deuxième question en laissant l’autre dans l’ombre ; faire sonner haut la supériorité du concile sur le Souverain Pontife, sans savoir, sans vouloir, sans oser dire ce que c’est qu’un concile œcuménique : il faut le déclarer franchement, ce n’est pas seulement une erreur de simple dialectique, c’est un péché contre la probité.

1 . Après tout ce qu'on a lu, et surtout après la déclaration de 1628, quel nom donner à cette assertion?

Tous les livres