Du Pape (page 2)
2. Fleury, Noue. Opusc.y p. 44.
Des Canons en général, et de l’appel à leur autorité.
Il ne s’ensuit pas, au reste, de ce que l’autorité du Pape est souveraine, qu’elle soit au-dessus des lois, et qu’elle puisse s’en jouer ; niais ces hommes qui ne cessent d’en appeler aux canons ont un secret qu’ils ont soin de cacher, quoique sous des voiles assez transparents. Ce mot de canons doit s’entendre, suivant leur théorie, des canons qu’ils ont faits, ou de ceux qui leur plaisent. Ils n’osent pas dire tout à fait que si le Pape jugeait à propos de faire de nouveaux canons, ils auraient, eux, le droit de les rejeter; mais qu’on ne s’y trompe pas,
Si ce ne sont leurs paroles expresses,
•C'en est le sen»...
Toute cette dispute sur l’observation des canons fait pitié. Demandez au Pape s’il entend gouverner sans règle et se jouer des canons ; vous lui ferez horreur. Demandez à tous les évêques du monde catholique s’ils entendent que des circonstances extraordinaires ne puissent légitimer des abrogations, des exceptions, des dérogations, et que la souveraineté, dans l’Église, soit devenue stérile comme une vieille femme , de manière qu’elle ait perdu le droit, inhérent à toute puissance, de produire de nouvelles lois à mesure que de nouveaux besoins les demandent ; ils croiront que vous plaisantez.
Nul homme sensé ne pouvant donc contester à nulle souveraineté quelconque le pouvoir de faire des lois, de les faire exécuter, de les abroger et d’en dispenser lorsque les circonstances l’exigent; et nulle souveraineté ne s’arrogeant le droit d’user de ce pouvoir hors de ces cir~
constances ,‘ je le demande, sur quoi dispute-t-on? Que veulent dire certains théologiens français avec leurs canons? Et que veut dire, en particulier, Bossuet, avec sa grande restriction, qu’il nous déclare à demi-voix comme un mystère délicat du gouvernement ecclésiastique ? La plénitude de la puissance appartient à la chaire de Saint-Pierre ; mais nous demandons que l'exercice en soit réglé par les canons.
Quand est-ce que les Papes ont prétendu le contraire? Lorsqu’on est arrivé , en fait de gouvernement , à ce point de perfection qui n’admet plus que les défauts inséparables de la nature humaine, il faut savoir s’arrêter et ne pas chercher, dans de vaines suppositions, des semences éternelles de défiance et de révolte. Mais, comme je l’ai dit, Bossuet voulait absolument contenter sa conscience et ses auditeurs; et, sous ce point de vue, le sermon Sur l’unité est un des plus grands tours de force dont on ait connaissance. Chaque ligne est un travail ; chaque mot est pesé ; un article môme, comme nous l’avons vu, peut être le résultat d’une profonde délibération. La gône extrême où se trouvait l’illustre orateur l’empêche souvent d’employer les termes avec cette rigueur qui nous aurait contentés, s’il n’avait pas craint d’en mécontenter d’autres, lorsqu’il dit, par exemple : Dans la chaire de Saint-Pierre réside la plénitude de la puissance apostolique, mais l’exercice doit en être réglé par les canons, de peur que , s’élevant au-dessus de tout, elle ne détruise elle-même ses propres décrets ; ainsi le mystère est entendd1. J’en demande bien pardon encore à l’ombre fameuse de ce grand homme, mais pour moi le voile s’épaissit, et, loin d 'entendre le mystère, je le comprends moins qu’auparavant. Nous ne demandons point une décision de morale ; nous savons déjà depuis quelque temps qu’un souverain ne saurait mieux faire que de
t. Un peu pins bas, il s’écrie : La comprenez-vous maintenant, cette immortelle beauté de l’Eglise catholique? — Non, monseigneur, point du tout, à moins que sous ne daigniez ajouter quelques mots.
bien gouverner. Ce mystère n’est pas un grand mystère ; il s’agit de savoir si le Souverain Pontife, étant une puissance suprême ' , est, par là môme, législateur dans toute la force du terme ; si, dans la conscience de l’illustre Bossuet, cette puissance était capable de s’élever < au-dessus de tout; si le Pape n’a droit, dans aucun cas, d’abroger ou de modifier un de ses décrets ; s’il y a une puissance dans l’Église qui ait droit de juger si le Pape a bien jugé , et quelle est cette puissance ; enfin, si une Église particulière peut avoir, à son égard, d’autre droit •que celui de la représentation.
Il est vrai que, vingt pages plus bas, Bossuet cite, sans le désapprouver, cette parole de Charlemagne, que, quand même l'Église romaine imposerait un joug à peine supportable., il faudrait souffrir plutôt que de rompre la communion avec elle*. Mais Bossuet avait tant d’égards poMsr les princes, qu’on ne saurait rien conclure de l’espèoe d’approbation tacite qu’il donne à ce passage.
Ce qui demeure incontestable, c’est que si les évêques réunis sans le pape peuvent s’appeler Y Eglise, et s’attribuer une autre puissance que celle de certifier la personne du Pape dans les moments infiniment rares où -elle pourrait être douteuse, il n’y a plus d’unité, et tl’Église visible disparaît.
Au reste, malgré les artifices infinis d’une savante et «catholique condescendance, remercions Bossuet d’avoir «dit, dans ce fameux discours, que la puissance du Pape (est une puissance suprême* ; que l'Eglise est fondée sur son autorité *, que dans la chaire de Saint-Pierre réside la plénitude de la puissance apostolique1 2 3 4 ; que lorsque le Pape est attaqué, l'épiscopat tout entier (c’est-à-dire l’Église) est en péril6; quil y a toujours quelque chose de paternel
1. Les puissances suprêmes (en parlant du Pape) veulent être instruites. (Sermon sur l’unité, lll® point.)
4. Ibid., p. 31. — 5. Ibid., p. 14— S. Ibid., p. 25.
dans le Saint-Siège 1 ; qu'il peut tout., quoique tout ne soit pas convenable s; que, dès l’origine du christianisme, les papes ont toujours fait profession, en faisant observer les lois, de les observer les premiers3 ; quils entretiennent l’unité dans tout le corps, tantôt par d'inflexibles décrets, et tantôt par de sages tempéraments 4; que les évêques n'ont tous ensemble qu'une même chaire, par le rapport essentiel qu'ils ont tous avec la chaire unique où saint Pierre et ses successeurs sont assis; et qu'ils doivent en conséquence de cette doctrine, agir tous dans l’esprit de l’unité catholique , en sorte que chaque évêque ne dise rien, ne fasse rien, ne pense rien que l'Eglise universelle ne puisse avouer i; que la puissance donnée à plusieurs porte sa restriction dans son partage ; au lieu que la puissance donnée à un seul, et sur tous , et sans exception , emporte la plénitude *; que la chaire éternelle ne connaît point d’hérésie7 ; que la foi romaine est toujours la. foi de l’Eglise; que l’Eglise romaine est toujours vierge; et que toutes les hérésies ont reçu d’elle ou le premier coup, ou le coup mortel *; que la marque la plus évidente de l’assistance que le Saint-Esprit donne à cette mère des Eglises , c est de la vendre si juste et si modérée, que jamais elle n’ait mis les excès parmi les dogmes 9.
Remercions Bossuet de ce qu’il a dit, et tenons-lai compte, surtout, de ce qu’il a empêché, mais sans oublier que, tandis que nous ne parlerons pas plus clair qu’il ne s’est permis de le faire dans ce discours, l’uiûté qu’il a si éloquemment recommandée et célébrée se perd dans le vague, et ne fixe plus la croyance.
Leibnitz, le plus grand des protestants, et peut-être le plus grand ries hommes dans l’ordre des sciences, objectait à ce même Bossuet, en 16UO, qu’ow n’avait pu convenir encore dans l’Eglise romaine du vrai sujet ou siège
I. Sermon sur l’unité de l’Eglise, p. 31. — ï. Ibid.', 'p. 31. — J. Ibid, p. 31. — 4. Ibid., p. 19. — 5. Ibid., p. 10. — 6. Ibid.', p. 14. — 7, Ibid,! p. 9.— 8. Ibid., p. 10, — 9. Ibid., p. 31.
radical de l infaillibilité ; les uns la plaçant dans le Pape, les autres dam le concile , quoique sans Pape, etc.
Tel est le résultat du système fatal adopté par quelques théologiens au sujet des conciles, et fondé princip<> ornent sur un fait unique, mal entendu et mal expliqué, précisément parce qu’il est unique. Us exposent le dogme capital de l’infaillibilité, en cachant le foyer où il faut la chercher.
Examen d’une difficulté particulière qu’on élève contre les décisions
des Papes.
Les décisions doctrinales des Papes ont toujours fait loi dans l’Eglise. Les adversaires de la suprématie pontificale, ne pouvant nier ce grand fait, ont cherché du moms à 1 expliquer dans leur sens, en soutenant que ces décistons n’ont tiré leur force que du consentement de
1 Eglise; et pour l’établir, ils observent que souvent, avant d’être reçues, elles ont été examinées dans les conciles avec connaissance de cause. Bossuet, surtout, a lait un effort de raisonnement et d’érudition pour tirer de cette considération tout le parti possible.
Et en effet, c’est un paralogisme assez plausible que celui-ci : Puisque le concile a ordonné un examen préalable dune constitution du Pape, c’est une preuve qu'il ne la regardait pas comme décisive. Il est donc utile d’éclaircir cette difficulté.
La plupart des écrivains français, depuis le temps surtout ou la manie des constitutions s’est emparée des esprits, partent tous, même sans s’en apercevoir, de la supposition d’une loi imaginaire, antérieure à tous les
1 • Voyez sa correspondance avec Bossuet.
faits et qui les a dirigés; de manière que si le Pape, par exemple, est souverain dans l’Église, tous les actes de l’histoire ecclésiastique doivent l’attester en se pliant uniformément et sans eflortrà cette supposition, et que, dans la supposition contraire, tous les faits de même doivent contredire la souveraineté.
Or, il n’y a rien de si faux que cette supposition, et ce n’est point ainsi que vont les choses : jamais aucune institution importante n’a résulté d’une loi, et plus elle est grande, moins elle écrit. Elle se forme elle-même par la conspiration de mille agents, qui presque toujours ignorent ce qu’ils font; en sorte que souvent ils ont l’air de ne pas s’apercevoir du droit qu’ils établissent euxmêmes. L’institution végète ainsi insensiblement à travers les siècles : Crescit occulto velut arbor œvo; c’est la devise éternelle de toute grande création politique ou religieuse. Saint Pierre avait-il une connaissance distincte de l’étendue de sa prérogative et des questions qu’elle ferait naître dans l’avenir? Je l’ignore. Lorsque, après une sage discussion, accordée à l’examen d’une question importante à cette époque, il prenait le premier la parole au concile de Jérusalem, et que toute la multitude se tut ', saint Jacques même n’ayant parlé à son tour, du haut de son siège patriarcal, 'que pour confirmer ce que le chef des apôtres venait de décider, saint Pierre agissait-il avec ou en vet'tu d’une connaissance claire et distincte de sa prérogative ; ou bien, en créant à son caractère ce magnifique témoignage, n’agissait-il que par un mouvement intérieur séparé de toute contemplation rationnelle ? Je l’ignore encore.
On pourrait, en théorie générale, élever des questions curieuses ; mais j’aurais peur de me jeter dans les susceptibilités, et d’être nouveau au lieu d’être neuf, ce qui me fâcherait beaucoup: il vaut mieux s’en tenir aux idées simples et purement pratiques.
1. Actes, xv, 12.
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L’aulorité du Pape dans l’Église, relativement aux questions dogmatiques, a toujours été marquée au coin d’une extrême sagesse; jamais elle ne s’est montrée précipitée, hautaine, insultante, despotique. Elle a constamment entendu tout le monde, môme les révoltés, lorsqu’ils ont voulu se défendre. Pourquoi donc se serait-elle opposée à l’examen d’une de ses décisions dans un concile général? Cet examen repose uniquement sur la condescendance des Papes, et toujours ils l’ont entendu ainsi. Jamais on ne prouvera que les conciles aient pris connaissance, comme juges proprement dits, des décisions dogmatiques des Papes, et qu’ils se soient ainsi arrogé le droit de les accepter ou de les rejeter.
Un exemple frappant de cette théorie se tire du concile de Chalcédoine, si souvent cité. Le Pape y permit bien que sa lettre fût examinée, et cependant jamais il ne maintintd’une manière solennelle V irr é forma Inli té de ses jugements dogmatiques.
Pour que les faits fussent contraires à cette théorie, c’est-à-dire à la supposition de pure condescendance, il faudrait, comme le savent surtout les jurisconsultes, qu’il y eût à la fois contradiction de la part des Papes, et jugement de la part des conciles, ce qui n’a jamais eu lieu.
Mais ce qu’il faut bien remarquer, c’est que les théologiens français sont les hommes du monde auxquels il conviendrait le moins de rejeter cette distinction.
Personne n’a plus fait valoir qu’eux le droit des évêques de recevoir les décisions dogmatiques du SaintSiège avec connaissance de cause , et comme juges de la foi '. Cependant aucun évêque gallican ne s’arrogerait le droit de déclarer fausse et de rejeter comme telle une décision dogmatique du Saint-Père. 11 sait que ce jugement serait un crime et même un ridicule.
I. Ce droit (ut eiercé dans t'affaire de Fénelon avec une pompe tout à fait amusante.
Il y a donc quelque chose entre l’obéissance purement passive, qui enregistre une loi en silence, et la supériorité qui l’examine avec pouvoir de la rejeter. Or, c’est dans ce milieu que les écrivains gallicans trouveront la solution d’une difficulté qui a fait grand bruit, mais qui se réduit cependant à rien lorsqu’on l’envisage de près. Les conciles généraux peuvent examiner les décrets dogmatiques des Papes, sans doute, pour en pénétrer le sens, pour en rendre compte à eux-mémes et aux autres, pour les confronter à l’Écriture, à la tradition et aux conciles précédents; pour répondre aux objections ; pour rendre ces décisions agréables, plausibles, évidentes à l’obstination qui les repousse; pour en juger, en un mot, comme l’Église gallicane juge une constitution dogmatique du Pape avant de i’accepter.
A-t-elle le droit d e juger un de ses décrets dans toute la forcé du terme, c’est-à-dire de l’accepter ou de le rejeter, de le déclarer même hérétique, s’il y échoit? Elle répondra non ; car enfin le premier de ses attributs, o’est le bon sens
Mais, puisqu’elle n’a pas droit de juger, pourquoi discuter? Ne vaut-il pas mieux accepter humblement et sans examen préalable une détermination qu’elle n’a pas droit de contredire? Elle répondra encore non, et toujours elle voudra examiner.
Eh bienl qu’eile ne nous dise plus que les décisions
i. Ber castel, dans son Histoire ecclesiastique, a cependant trouvé ira moyen très-ingénieux de mettre les evèqnes à l'aise, et de leur conférer le pouvoir de juger le Pape. Le jugement des ér éques, dit-il, ne s'exerce point sur le jugement du Pape, mais sur les matières qu'il a jugées. De manière que, si le Sonverain Pontife a décidé, par exemple, qu'une telle proposition est scandaleuse et hérétique, le» évêques français ne peuvent dire qu'il s'est trompe ( nefas ) : il» peuvent seulement décider que la proposition est édifiante et orthodoxe. • Les « évêques, continue le même écrivain, consultent les mêmes règle» que le Pape,
« l’Ecriture, la tradition, et spécialement la tradition de fçtir.v propres Eglises ,
• afin d’examiner et de prononcer, selon la mesure d'autorite qu'ils ont reçue do
• Jésus-Christ, si la doctrine proposée lui est conforme ou contraire. » ( Hist . de l’Eglise, t. XXIV, p. 93, citee par M. de Barrai, n° 31, p. 305.) Cette théorie de bereastel prêterait le flanc A des réflexions sévères, si l'on ne savait pas qu’elle n'était, de la part de l’estimable auteur, qu'un innocent artifice pour échapper aux parlements et faire passer le reste.
9t
dogmatiques des Souverains Pontifes, prononcées ex cathedra, ne sont pas sans appel, puisque certains conciles en ont examiné quelques-unes avant de les changer en canons.
Lorsqu’au commencement du siècle dernier, Leibnitz, correspondant avec Bossuet sur la grande question de la réunion des Églises, demandait, comme un préliminaire indispensable, que le concile de Trente fût déclaré non œcuménique , Bossuet, justement inflexible sur ce point, lui déclare cependant que tout ce qu’on peut faire pour faciliter le grand œuvre, c’est de revenir sur le concile par voie d'explication. Qu’il ne s’étonne donc plus si les Papes ont permis quelquefois qu’on revint sur leurs décisions par voie d’explication.
Le cardinal Orsi lui adresse sur ce sujet un argument qui me paraît sans réplique :
« Les Grecs nous accusaient, dit-il, en commençant « par l’exposition des faits, d’avoir décidé la question « sans eux, et ils en appelaient à un concile général. Sur « cela le Pape Eugène leur disait : Je vous propose le « choix entre quatre partis : 1° Etes-vous convaincus, par « toutes les autorités que nous avons citées, que le Saint« Esjrrit procède du Père et du Fils ? la question est ter - « minée. 2° Si vous nêtes pas convaincus, dites-nous de « quel côté la preuve vous parait faible, afin que nous puis« s ions ajouter à nos preuves, et porter celles de ce dogme a jusquà l’évidence. 3° Si vous avez de votre côté des textes « favorables à votre sentiment, cites-les. Si tout cela ne « vous suffit pas, venons-en à un concile général. Jurons « tous, Grecs et Latins, de dire librement la vérité, et « de nous en tenir à ce qui paraîtra vrai au plus grand « nombre1.»
Orsi dit donc à Bossuet : Ou convenez que le concile de Lyon (le plus général de tous les conciles généraux) ne
Jusjurandum demus , Latini pariler ne Grxci... Profrrnher [Hbcre veritas per juramentum, et quod pltmbus videbitvr, hoc amplectemur , et nos et vos.
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fut pas œcuménique, ou convenez que l'examen fait des lettres des Papes dans an concile ne prouve rien contre l'infaillibilité, puisqu’on consentit à ramener, et qu’en effet on ramena sur le tapis, dans le concile de Florence, la question décidée dans celui de Lyon'.
Je ne sais ce que la bonne foi pourrait répondre à ce qu’on vient de lire; quant à l’esprit de contention, aucun raisonnement ne saurait l’atteindre : attendons qu’il lui plaise de penser sur les conciles comme les conciles.
Infaillibilité de fait.
Si du droit nous passons aux faits, qui sont la pierre de touche du droit, nous ne pouvons nous empêcher de convenir que la chaire de Saint-Pierre, considérée dans la certitude de ses décisions, est un phénomène naturellement incompréhensible. Répondant à toute la terre depuis dix-huit siècles, combien de fois les Papes se sont-ils trompés incontestablement? Jamais. On leur fait des chicanes, mais sans pouvoir jamais alléguer rien de décisif.
Parmi les protestants et en France même, comme je l’ai observé souvent, on a amplifié l’idée de l’infaillibilité, au point d’en faire un épouvantail ridicule; il est donc bien essentiel de s’en former une idée nette et parfaitement circonscrite.
Les défenseurs de ce grand privilège disent doue et
i . Jus Atiyu.it. Orsi De Irreform. /Ion). Pontifie, in défi niendis fidei controversiis Judicio. (Uomee, 1772, 3 vol. in-4, 1. I, lib. I, cap. xxxvn, art. I, p. 81.) On a vu même tres-souvent, dans l’Eglise, les évêques d'une Eglise nationale, et même encore des évêques particuliers, confirmer les décrets .les conciles généraux. Orsi en cite des exemples tirés des quatrième, cinquième et sixième conciles généraux. (Ibid., lib. U, cap. 1, art, civ., p. 104.)
ne disent rien de plus, que le Souverain Pontife parlant à l'Eglise librement et, comme dit V école, ex cathedra, ne s'est jamais t rompé et ne se trompera jamais sur la foi.
Par ce qui s’est passé jusqu’à présent, je ne vois pas qu’on ait réfuté cette proposition. Tout ce qu’on a dit contre les Papes pour établir qu’ils se sont trompés, ou n’a point de fondement solide, ou sort évidemment du cercle que je viens de tracer.
La critique qui s’est amusée à compter les fautes des Papes ne perd pas une minute dans l’histoire ecclésiastique, puisqu’elle remonte jusqu’à saint Pierre. C’est par lui qu’elle commence son catalogue; et quoique la faute du Prince des apôtres soit un fait parfaitement étranger à la question, elle n’est pas moins citée dans tous les livres de l 'opposition comme la première preuve de la faillivilité du Souverain Pontife. Je citerai sur cc point un écrivain, le dernier en date, si je ne me trompe, parmi les Français de l’ordre épiscopal qui ont écrit contre la grande prérogative du Saint-Siège J.
11 avait à repousser le témoignage solennel et embarrassant du clergé de France, déclarant en 1626 que l'infaillibilité est toujours demeurée ferme et inébranlable dans les successeurs de saint Pierre.
Pour se débarrasser de cette difficulté, voici comment le savant prélat s’y est pris : « L'indéfectibilité, dit-il, « ou l' infaillibilité qui est restée jusqu'à ce jour ferme et « inébranlable dans les successeurs de saint Pierre, n’est « pas sans doute d’une autre nature que celle qui fut « octroyée au chef des apôtres en vertu de la prière de « Jésus-Christ. Or, l’événement a prouvé que l’indéfec<i tibilité ou l’infaillibilité de la foi ne le mettait pas à
1 . Par ce mot librement, j’entends que ni les tourmenls, Di I* persécution, ni la violence enfin, sous toutes les formes, n’aura pu priver le Souverain Pontife de la liberté d’esprit qui doit présider à ses décisions.
î. Défense des libertés de l’Eglise gallicane et de l’assemblée du clergé de trance, tenue en 1682. Paris, 1817, in-4, par feu M. Louis-Mathias de Rar> rtll, archevêque de Tours. Pages 327, 328 et 329.
« l’abri d’une chute; donc, etc. » Et plus bas il ajoute : « On exagère faussement les effets de l’intercession de « Jésus-Christ, qui fut le gage de la stabilité de la foi « de Pierre, sans néanmoins empêcher sa chute humi« liante et prévenue. »
Ainsi, voilà des théologiens, des évôques même (je n’en cite qu’un, instar omnium), avançant ou supposant du moins, sans le moindre doute, que l’Église catholique était établie, et que saint Pierre était Souverain Pontife avant la mort du Sauveur.
Iis avaient cependant lu, tout comme nous, que là ou il y a un testament, il est nécessaire que la mort du testateur intervienne, parce que le testament n'a lieu que par la mort, n ayant point de force tant que le testateur est encore en vie'.
Ils ne pouvaient se dispenser de savoir que l’Église naquit dans le cénacle, et qu’avant l'effusion du SaintEsprit, il n’y avait point d’Église.
Ils avaient lu le grand oracle : Il vous est utile que je m'en aille; car si je ne m’en vais pas, le Consolateur ne viendra point à vous ; mais si je m’en vais, je vous l’enverrai. Lorsque cet Esprit de vérité sera venu, il rendra témoignage de moi, et vous me rendrez témoignage vousmêmes \
Avant cette mission solennelle, il n’y avait donc point d’Église, ni de Souverain Pontife, ni même d’apostolat proprement dit; tout était en germe, en puissance, en expectative, et dans cet état les hérauts mêmes de la vérité ne montraient encore qu’ignorance et que faiblesse.
Nicole a rappelé cette vérité dans son catéchisme raisonné : « Avant d’avoir reçu le Saint-Esprit, dit-il, le « jour de la Pentecôte, les apôtres paraissaient faibles « dans la foi, timides à l'égard des hommes, etc
2. Joau. XVI, 7 ; XV, 26 et 27. . ■ t( Mais depuis la Pentecôte, on ne voit plus en eux que « confiance, que joie dans les souffrances, etc. '. u
On vient d’entendre la vérité qui parle; maintenant elle va tonner : v Ne fut-ce pas un prodige bien étonnant « de voir les apôtres, au moment où ils reçurent le Sainlo Esprit, aussi pénétrés des lumières de Dieu... qu’ils « avaient été jusque-là ignorants et remplis d’erreurs..., « tandis qu’ils n’avaient eu pour maître que Jésus« Christ? O mystère adorable et impénétrable! Vous le « savez : Jésus-Christ, tout Dieu qu’il était, n’avait pas « suffi, ce semble, pour leur faire entendre cette doc« trine céleste, qu’il était venu établir sur la terre..., « et ipsi nihil horum intellexerunt Pourquoi? parce « qu’ils n’avaient point encore reçu l’Esprit de Dieu, et « que toutes ces vérités étaient de celles que le seul « Esprit de Dieu peut enseigner. Mais dans l’instant « même que le Saint- Esprit leur est donné, ces vérités « qui leur avaient paru si incroyables se développent « à eux, etc. s. » C’est-à-dire le testament est ouvert et l’Église commence.
Si j’ai insisté sur cette misérable objection, c’est parce qu’elle se présente la première, et parce qu’elle sert merveilleusement à mettre dans tout son jour l’esprit qui a présidé à celte discussion de la part des adversaires de la grande prérogative. C’est un esprit de chicane qui meurt d’envie d’avoir raison; sentiment bien naturel à tout dissident, mais tout à fait inexplicable delà part du catholique.
Le plan de mon ouvrage ne me permet point de discuter une à une les prétendues erreurs reprochées aux Papes, d’autant plus que tout a été dit sur ce sujet : je toucherai seulement les deux points qui ont été discutés
1. Nicole, Instruct. Ihéol.et mor. sur les sacrements. Paria, 1725, 1. I. De la Confess., ch. h, p. 87'.
3. Bourdaloue, Serm. sur la Pentecôte, Impartie, sur le texte i fiepleli sunl amnes Spiritu Sanvto. (ïyst., t, i.J
avec le plus de chaleur, et qui me paraissent suscepti-- blés de quelques nouveaux éclaircissements; le reste ne vaut pas l’honneur d'être cité.
Les docteurs italiens ont observé que Bossuet qui, dans sa Défense de la déclaration avait d’abord argumenté, comme tous les autres, de la chute du pape Libère, pour établir la principale des quatre propositions, a retranché lui-même tout le chapitre qui y est relatif, comme on peut le voir dans l’édition de 1745. Je ne suis point à même de vérifier la chose dans ce moment, mais je n’ai pas la moindre raison de me défier de mes auteurs; et la nouvelle histoire de Bossuet ne laisse d’ailleurs aucun doute sur le repentir de ce grand homme.
On y lit que Bossuet, dans l’intimité de la conversation, disait un jour l’abbé Ledieu : J'ai rayé de mon traité de la puissance ecclésiastique tout ce qui regarde le pape Libère, comme ne prouvant pas bien ce que je voulais établir EN CE LIEU \
C’était un grand malheur pour Bossuet d’avoir à se rétracter sur un tel point : mais il voyait que l’argument tiré de Libère était insoutenable.
Il l’est au point que les centuriateurs de Magdebourg n’ont pas osé condamner ce Pape, et que même ils l’ont absous.
« Libère, dit saint Athanase, cité mot pour mot par « les centuriateurs, vaincu par les souffrances d’un exil « de deux ans et par la menace du supplice, a souscrit « enfinàlacondamnationqu’on lui demandait; maisc’est « la violence qui a tout fait, et l’aversion de Libère pour « l’hérésie n’est pas plus douteuse que son opinion en « faveur d’Athanase; c’est le sentiment qu’il aurait ma« nifesté s’il eût été libre®. » Saint Athanase termine
(. Liv. IX, chap. xixiv.
2. T. II. Pièce* juslilic. du quatrième livre, p. 390.
3. Liberium post exactum in exilio biennium, inflexion minisqu» mortis ait subscriptionem contra Athanasium induclum fuisse... Verum illud ipsum et eorum violentiam et Liberii in heræsim odium et suum pro Athanasio suffra-- gium, quum tiberos effectue liaberet , salis coarguil.
par cette phrase remarquable : La violence prouve bien la volonté de celui qui fait trembler , niais nullement celle de celui qui tremble ', maxime décisive dans ce cas.
Les centuriateurs citent avec la même exactitude d’autres écrivains, qui se montrent moins favorables à Libère, sans nier cependant les souffrances de l’exil. Mais les historiens de Magdebourg penchent évidemment vers l’opinion de saint Athanase : Il paraît , disentils, que tout ce qu’on a raconté de la souscription de Libère ne tombe nullement sur le dogme arien, mais seulement sur la condamnation d’ Athanase 1 2 3 4. Que sa langue ait prononcé dam ce cas plutôt que sa conscience , comme l'a dit Cicéron dans me occasion semblable, c’est ce qui ne semble pas douteux. Ce qu’il y a de certain, c’est que Libère ne cessa de professer la foi de Nicée *.
Quel spectacle que celui de Bossuet accusateur d’un Pape excusé par l’élite du calvinisme ! Qui pourrait ne pas applaudir aux sentiments qu’il confiait à son secrétaire?
Le plan de mon ouvrage ne me permettant point les détails, je m’abstiens d’examiner si le passage de saint Athanase, que je viens de citer, est suspect en quelques points, si la chute de Libère peut être niée purement et simplement comme un fait controuvé *; si, dans la supposition contraire, Libère souscrivit la première ou la deuxième formule de Sirmium. Je me bornerai à citer quelques lignes du docte archevêque Mansi, collecteur
1. Qux enim per lormenla contra priorem ejus sentenliam extorta sunt, eo jam non meluentium, sed cogentium eoluntates habendæ junt.
2. Quanquam hæc de subscriptione in Athanasium ad quam Liberius impulsas sit, non de consensu in dogmate cum Arianis dici videntur,
3. Lingua eu m suptrscripsisse magie quam mente, quod de juramento cujusdam Cicero dixit, omnino videtur, quemadmodum et Athanaeius cum excusavit, Constantem cerle in professione fidei Nicœame mansisse indicat. (Cenluriæ ecelesiasticæ Historiée, per aliquos studiosos et pio> viros in urhe Magdeburgica et Basileæ per Joaunem üporiuum, 1562. Cent. IV, c. x, p. 181k.)
4. Quelque! savants ont cru pouvoir soutenir cette opinion. (Voy. Dissert. sur le pape Libère , dans laquelle on fait voir qu'il n’est pas tombe'. Paris, cbei Lemesle, 1726, in-12. — Francisci Antonii Zacharia. P. S. Dissertatio de commenlitioLiberii Lapiu. Intbes. theol., Yeuet., 1762, in-4, t. H, p, 580, et seqq )
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des conciles; elles prouveront peut-être à quelques esprits préoccupés
Qu’il est quelque bon sens aux bords de l'Italie.
« Supposons que Libère eût formellement souscrit à « l’arianisme (ce qu’il n’accorde point), parla-t-il dans « cette occasion eorarae pape, ex cathedra? Quels con« eiles assembla-t-il préalablement pour examiner la « question? S’il n’en convoqua point, quels docteurs « appela-t-il à lui? Quelles congrégations institua-t-il « pour définir le dogme? Quelles supplications publiques « et solennelles indiqua-t-il pour invoquer l’assistance « de l’Esprit Saint? S’il n’a pas rempli ces préliminaires, « il n’a plus enseigné comme maître et docteur de tous o les fidèles. Nous cessons de reconnaître, et que Bos« suet le sache bien, nous cessons, dis-je, de reconnaî«< tre le Pontife Romain comme infaillible ’. »
Orsi est encore plus précis et plus exigeant ’. Un grand nombre de témoignages semblables se montrent dans les livres italiens, sed Grœeis incognito qui sua tantum mrrantur.
Le seul Pape qui puisse donner des doutes légitimes, moins à raison de ses torts qu’à raison de la condamnation qu’il a soufferte, c’est Honorius. Que signifie cependant la condamnation d’un homme et d’un Souverain Pontife, prononcée quarante-deux ans après sa mort? Un de ces malheureux sophistes qui déshonorèrent trop souvent le trône patriarcal de Constantinople, un fléau de l’Église et du sens commun, Sergius, en un mot, patriarche de C. P., s’avisa de demander, au commencement du septième siècle, a’ il y avait deux volontés en Jésus-Christ? Déterminé pour la négative, il consulta
t . Sed ita non egit; non definirit ex cathedra, non docuit tanquam omnium fidrlium magister ac doctor. Ubi vero ita non se gérât, sciât Bossuet , romanum Pontijicem infallibilem « no bis non ugnosci, (Voy. la note de Mau»!, dans l'ouvrage cité, p. 568.)
2. Orti, t, I, lib. lit, cap. mit, p. 118, le pape Honorius en paroles ambiguës. Le Pape, qui n’aperçut pas le piège, crut qu’il s’agissait de deux volontés humaines, c'est-à-dire de la double loi qui afflige notre malheureuse nature, et qui certainement était parfaitement étrangère au Sauveur. Honorius, d’ailleurs, outrant peut-être les maximes générales du SaintSiège, qui redoute par-dessus tout les nouvelles questions et les décisions précipitées, désirait qu’on ne parlât point de deux volontés, et il écrivit dans ce sens à Sergius, en quoi il put se donner un de ces torts qu’on .pourrait appeler administratifs ; car, s’il manqua dans eette occasion, il ne manqua qu’aux lois du gouvernement et de la prudence. Il calcula mal si l’on veut, il ne vit pas les suites funestes des moyens économiques qu’il crut pouvoir employer; mais dans tout cela on ne voit aucune dérogation au dogme, aucune erreur théologique. Qu’Honorius ait entendu la question dans le sens opposé, c’est ce qui est démontré d’abord par le témoignage exprès et irrécusable de l’homme môme dont il avait employé la plume pour écrire sa lettre à Sergius; je veux parler de l’abbé Jean Sympon, lequel, trois ans seulement après la mort d’Honorius, écrivait à l’empereur Constantin, fils d’Héraclius : « Quand nous « parlâmes d’une seule volonté dans le Seigneur, nous « n’avioris point en vue sa double nature , mais son hu« manité seule. Sergius, en effet, ayant soutenu qu’il y «avait en Jésus-Christ deux volontés contraires, nous « dîmes qu’on ne pouvait reconnaître en lui ces deux « volontés, sa^ir celle de la chair et celle de l’esprit , « comme nous les avons nous-mêmes depuis le péché '.»> Et qu’y a-t-il de plus décisif que ces mots d’Honorius Iui-môme cités par saint Maxime : « 11 n’y a qu’une vo« lonté en Jésus-Christ, puisque sam doute la divinité « s’était revêtue de notre nature, mais non de notre pét. Voy. Car. Sardagna Theoloy. dog. paiera., in-8 , 1810. T. I, Cobtrov. IX, in Append.dt Honorio, n® 305, j>. 293.
« ché, et qu’ainsi toutes les pensées chamelles lui étaient « demeurées étrangères »
Si les lettres d’Honorius avaient réellement contenu le venin de monothélisme, comment imaginer que Sergius, qui avait pris son parti, ne se fût pas hâté de donner à ses écrits toute la publicité imaginable? Cependant c’est ce qu’il ne fit point. Il cacha au contraire les lettres (ou la lettre) d’Honorius pendant la vie de ce Pontife, qui vécut encore deux ans, ce qu’il faut bien remarquer. Mais d’abord après la mort d’Honorius, arrivée en 638, le patriarche de C. P. ne se gêna plus, et publia son exposition ou ecthèse, si fameuse dans l’histoire ecclésiastique de cette époque. Toutefois, ce qui est encore très-remarquable, il ne cita point les lettres d’Honorius. Pendant les quarante-deux ans qui suivirent la mort de ce Pontife, jamais les monothélites ne parlèrent de la seconde de ces lettres : c’est qu'elle n était pas faite. Pyrrhus même, dans la fameuse dispute avec saint Maxime, n’ose pas soutenir qu ’Honorius eût imposé le silence sur une ou deux opérations. Il se borne à dire vaguement que ce Pape avait approuvé le sentiment de Sergius sur une volonté unique. L’empereur Héraclius se disculpant, l’an 641, auprès du pape Jean IV, de la part qu’il avait prise à l’affaire du monothélisme, garde encore le silence sur ces lettres, ainsi que l’empereur Constant H, dans son apologie adressée en 619 au pape Martin, au sujet du type , autre folie impériale de cette époque. Or, comment imaginer encore que ces discussions, et tant d’autres du même genre, n’eussent amgné aucun appel public aux décisions d’Honorius, si on les avait regardées alors comme infectées de l’hérésie monothélique !
Ajoutons que si ce pontife avait gardé le silence après que Sergius se fut déclaré, on pourrait sans doute argu!. Quia profecto a divinilate assvmpta est notant nostra , non culpa... absque camatibus voluntaiibus. Extrait de la lettre de saint Maxime, ad Marinam presbylerum. (Vojr. Jac. Sirmondi, Soc. Jesu presb. Opéra r aria, iu-fol. ex typogr. regia, t. III, Pari», 1696, p. 481.)
menter de ce silence et le regarder comme un commentaire coupable de ses lettres ; mais il ne cessa au contraire, tant qu’il vécut, de s’élever contre Sergius, de le menacer et de le condamner. Saint Maxime de C. P. est encore un illustre témoin sur ce fait intéressant. On doit rire, dit-il, ou pour mieux dire on doit pleurer à la vue de ces malheureux (Sergius et Pyrrhus), qui osent citer de prétendues décisions favorables à l’impie ecthèse, essayer de placer dans leurs rangs le grand Honorius , et se parer aux yeux du monde de 1‘ autorité d'un homme éminent dans la cause de la religion... Qui donc a pu inspirer tant d audace à ces faussaires ? Quel homme pieux et orthodoxe, quel évêque, quelle Eglise ne les a pas conjurés d abandonner l'hérésie; mais surtout que n’a pas fait le divin Honorius 1 2 !
Voilà, il faut l’avouer, un singulier hérétique 1
Et le pape saint Martin, mort en 655, dit encore dans sa lettre à Arnaud d’Utrecht : Le Saint-Siège n'a cessé de les exhorter (Sergius et Pyrrhus), de les avertir, de les reprendre, de les menacer , pour les ramener à la vérité qu'ils avaient trahie
Or, la chronologie prouve qu’il ne peut s’agir ici que d’Honorius, puisque Sergius ne lui survécut que deux mois, et qu’après la mort d’Honorius le siège pontifical vaqua pendant dix-neuf mois.
Avant d’écrire au Pape, Sergius écrivait à Cyrus d’Alexandrie « que, pour le bien de la paix, il paraissait « utile de garder le silence sur les deux volontés, à
1. Qu, -b hos (monothelitas) non rogavit Ecclesia, etc.; quid autem et ditisdj Honorius? (S. Max. Mari. Épist. ad Petrmn illustrent, apud Sirm., ubi supra, p. 489.) On a besoin d'une grande attention pour lire cette lettre, dont nous n'avons qu'une traduction latine faite par un Grec qui ne savait pas Iç latin. Nonseulement la phrase latine est extrêmement embarrassée, mais le traducteur se permet de plus de fabriquer des mots pour se mettre à l’aise, eomrae dans cette phrase, par exemple : Nrc adrersus aposlolicam sedem mentiri pigritati sunl, où le verbe pigritati est évidemment employé pour rendre celui d'àtviîv, dont l’équivalent latin ne se présentait point à l’esprit du traducteur. Il ignorait probablement pigror, qui est cependant latin. Pigritor, au reste, ou pigrito, est demeuré dans la basse latinité. [Üe liait. Christi, lib. I, cap. xxv, n° 8.)
2. Joli. [Jom. Mansi suc «met/, not'. et ampliss. Collcctio. Florenlia, 1764, il) fol., t, X, p. 1186.
« cause du danger alternatif d’ébranlef le dogme des « deux natures, en supposant une seule volonté, ou « d’élablir deux volontés opposées en Jésus-Christ, si « l’on professait deux volontés »
Mais où serait la contradiction, s’il ne s'agissait pas d’une double volonté humaine? 11 paraît donc évident que la question ne s’était engagée d’abord que sur la volonté humaine, et qu’il ne s’agissait que de savoir si le Sauveur, en se revêtant de notre nature, s’était soumis à cette double loi, qui est la peine du crime primitif et le tourment de notre vie.
Pans ces matières si élevées et si subtiles, les idées se touchent et se confondent aisément si l’on n’est pas sur ses gardes. Demande-t-on, par exemple, sans aucune explication, s’il y a deux volontés en Jésus-Christ? J1 est clair que le catholique peut répondre oui ou non, sans cesser d’être orthodoxe. Oui, si l’on envisage les deux natures unies sans confusion; non, si l’on n’envisage que la nature humaine, exempte, par son auguste association, de la double loi qui nous dégrade : non, s’il s’agit uniquement d’exclure la double volonté humaine; oui, si l’on veut confesser la double nature de l’Homme-Dieu.
Ainsi, ce mot de monothélisme en lui-môme n’exprime point une hérésie; ii faut s’expliquer et montrer quel est le sujet du mot : s’il se rapporte à l’humanité du Sauveur, il est légitime; s’il se dirige sur la personne théandrique, il devient hétérodoxe.
En réfléchissant sur les paroles de Sergius, telles qu’on vient de les lire, on se sent porté à croire que, semblable en cela à tous les hérétiques, il ne partait pas d’un point fixe, et qu’il ne voyait pas clair dans se3 propres idées, que la chaleur de la dispute rendit depuis plus nettes et plus déterminées.
I. Ce sont les propres paroles de Sergius, dans sa lettre à Honorius (Apvd Petrum Iiallerinum de ti ac ratione primatus summorum Ponlificwn, etc, Yeronæ, 1766, iu-l,cap. *v, u" 35, p. 305.)
Celte même confusion d’idées qu’on remarque dans l’écrit de Sergius énlra dans l’esprit du Pape, qui n’était point préparé. Il frémit en apercevant, même d’une manière confuse, le parti que l’esprit grec allait tirer de cette question pour bouleverser de nouveau l’Église. Sans prétendre le disculper parfaitement, puisque de grands théologiens pensent qu’il eut tort d’employer dans cette occasion une sagesse trop politique, j’avoue cependant n’être pas fort étonné qu’il ait tâché d’étouffer cette dispute au berceau.
Quoi qu’il en soit, puisque Honorius disait solennellement à Sergius, dans sa seconde lettre produite au sixième concile : « Gardez-vous bien de publier que j’ai «rien décidé sur une ou sur deux volontés ', » comment peut-il être question de l’erreur d’Honorius qui n’a rien décidé? Il me semble que pour se tromper il faut affirmer.
Malheureusement sa prudence le trompa plus qu'il n’eût osé l’imaginer. La question s’envenimant tous les jours davantage à mesure que l’hérésiè se déployait, on commença à mal parler d’Honorius et de ses lettres* Enfin, quarante-deux ans après sa mort, on les produit dans les douzième et treizième sessions du sixième concile, et sans aucun préliminaire ni défense préalable, Hortorius est anathématisé, du moins d’après les actes tels qu’ils nous sont parvenus. Cependant lorsqu’un tribunal condamné on homme à mort, c’est l’usago qu’il dise pourquoi. Si Honorius avait vécu à l’époque du sixième concile, on l’aurait cité, il aurait comparu, il atirait exposé en sa faveur les raisons que nous employons aujourd’hui, et bien d’autres encore, que la malice du temps et celle dès hommes ont supprimées... Mais que dis-je? il serait venu présider lui-même le
1. Non nos oportet unam vel duos operationes nsnatsuTss prœdtcare. {Baller., tara ciMo, o° 35. p. 306.) Il serait inutile lie faire remarquer la tournure grecque de ces «pressions traduites d'une traduction. Les originaux Utiut les plus précieux ont péri. Les Grecs ont écrit ce qu'Us ont toulu.
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concile; il eût dit aux évéques si désireux de venger sur un pontife romain les taches hideuses du siège patriarcal de Constantinople : « Mes frères , Dieu vous « abandonne sans doute, puisque vous osez juger le « Chef de l’Église, qui est établi pour vous juger vous« mêmes. Je n’ai pas besoin de votre assemblée pour « condamner le monothélisme. Que pourrez-vous dire « que je n’aie pas dit? Mes décisions suffisent à l’Église. « Je dissous le concile en me retirant. »
Honorius, comme on l’a vu, ne cessa, jusqu'à son dernier soupir, de professer, d’enseigner, de défendre la vérité ; d’exhorter , de menacer , de reprendre ces mêmes monolbélites dont on voudrait nous faire croire qu’il avait embrassé les opinions ; Honorius, dans sa seconde lettre même (prenons-la mot à mot pour authentique), exprime le dogme d’une manière qui a forcé l’approbation de Bossuet'. Honorius mourut en possession de son siège et de sa dignité, sans avoir jamais, depuis sa malheureuse correspondance avec Sergius, écrit une ligne ni proféré une parole que l’histoire ait marquée comme suspecte. Sa cendre tranquille reposa avec honneur au Vatican; ses images continuèrent de briller dans l’Église, et son nom dans les diptyques sacrés. Un saint martyr qui est sur nos autels l’appela, peu de temps après sa mort, homme divin. Dans le huitième concile général tenu à C. P., les Pères, c’est-àdire l’Orient tout entier, présidé par le patriarche de
C. P., professent solennellement qu’il n’ était pas permis d'oublier les promesses faites à Pierre par le Sauveur, et dont la vérité était confirmée par l’expérience , puisque la
1 . Maie la manière dont il s’exprima est remarquable. Bossuet convient Honorii verba orthodoxa uixime videri (lib. VII, ai. XII, defens. c. nu ). Jamais homme dans l'univers ne fut aussi maître de sa plume. On croirait, au premier coup d'œil, pouvoir traduire en français : I 'expression d'Honorius semble très-orthodoxe. Mais l'on se tromperait. Bossuet n'a pas «lit maxime orthodoxa videri ; mais orthodoxa maxime videri. Le maxime frappe sur vid ri, et non sur orthodoxa. Qu’on essaye de rendre cette finesse en français. U faudrait pouvoir dire : L'expression d'Honorius très-semble orthodoxe. La vérité eutraiue le grand homme qui trissemble lui résister uu peu.
foi catholique avait toujours subsisté sans tache, et que la pure doctrine avait été invariablement enseignée sur le siège apostolique 1.
Depuis l’affaire d’Honorius, et dans toutes les occasions possibles, dont celle que je viens de citer est une des plus remarquables, jamais les Papes n’ont cessé de s’attribuer cette louange et de la recevoir des autres.
Après cela, j’avoue ne plus rien comprendre à la condamnation d’Honorius. Si quelques Papes ses successeurs, Léon II, par exemple, ont paru ne pas s’élever contre les hellénismes de Constantinople, il faut louer leur bonne foi, leur modestie, leur prudence surtout; mais tout ce qu’ils ont pu dire dans ce sens n’a rien de dogmatique, et les faits demeurent ce qu’ils sont.
Tout bien considéré , la justification d’Honorius m’embarrasse bien moins qu’une autre; mais je neveux point soulever la poussière, et m’exposer au risque de cacher les chemins.
Si les Papes avaient souvent donné prise sur eux par des décisions seulement hasardées, je ne serais point étonné d’entendre traiter le pour et le contre de la question, et même j’approuverais beaucoup que, dans le doute, nous prissions parti pour la négative, car les arguments douteux ne sont pas faits pour nous. Mais les Papes , au contraire , n’ayant cessé pendant dix-huit siècles de prononcer sur toutes sortes de questions avec une prudence et. une justesse vraiment miraculeuses, en ce que leurs décisions se sont invariablement montrées indépendantes du caractère moral et des passions de l’oracle qui est un homme, un petit nombre de faits équivoques ne sauraient plus être admis contre les Papes sans violer toutes les lois de la probabilité, qui sont cependant les reines du monde.
< . Hxc qux dicta sunt rerum probantur effectibus, quia in sede aposlolica est te ni per calholica sercata Heligio et sancte celebrata doctrina. (Act. I, Svn.) Vid. Nat. Aleiandri Disserlatio rie Photiano ichismate, et VIII Syn. C. f, ifi Themuro lheologico. Venetiia, 1 762, in-4, t. H, § XIII, p. 857,
Lorsqu’une certaine puissance, de quelque ordre qu’elle soit, a toujours agi d’une manière donnée, s’il se présente un très-petit nombre de cas où elle aurait paru déroger à sa loi, on ne doit point admettre d’anomalies avant d’avoir essayé de plier ces phénomènes à la règle générale; et, quand il n’y aurait pas moyen d'éclaircir parfaitement le problème, il n’en faudrait jamais conclure que notre ignorance.
C’est donc un rôle bien indigne d’un catholique, homme du monde môme, que celui d’écrire contre ce magnifique privilège de la chaire de Saint-Pierre. Quant au prêtre qui se permet un tel abus de l’esprit et de l’érudition, il est aveugle, et môme, si je ne me trompe infiniment, il déroge à son caractère. Celui-là môme, sans distinction d’état, qui balancerait sur la théorie, devrait toujours reconnaître la vérité du fait, et convenir que le Souverain Pontife ne s’est jamais trompé ; il devrait, au moins, pencher de cœur vers cette croyance, au lieu de s’abaisser jusqu’aux ergoteries de collège pour l’ébranler. On dirait, en lisant certains écrivains de ce genre, qu’ils défendent un droit personnel contre un usurpateur étranger, tandis qu’il s’agit d’un privilège également plausible et favorable, inestimable don fait à la famille universelle autant qu’au père commun.
En traitant l’aifaire d’Honorius, je n’ai pas touché du tout à la grande question de la falsification des actes du sixième concile, que des auteurs respectables ont cependant regardée comme prouvée. Après avoir dit assez pour satisfaire tout esprit droit et équitable, je ne suis point obligé de dire tout ce qui peut être dit; j’ajouterai seulement T sur les écritures anciennes et modernes , quelques réflexions que je ne crois pas absolument inutiles.
Parmi les mystères de la parole, si nombreux et si profonds, on peut distinguer celui d’une correspondance inexplicable entre chaque langue et les caractères destinés à les représenter par l’écriture. Cette analogie est
telle, que le moindre changement dans le style d’une langue est tout de suite annoncé par un changement dans l’écriture, quoique la nécessité de ce changement ne se fasse nullement sentir à la raison. Examinons notre langue en particulier : l’écriture d’Amyot diü'ère de celle de Fénelon autant que le style de ces deux écrivains. Chaque siècle est reconnaissable à son écriture, parce que les langues changeaient; mais quand elles deviennent stationnaires , l’écriture le devient aussi ; celle du dix-septième siècle, par exemple, nous appartient encore, sauf quelques petites variations dont les causes du même genre ne sont pas toujours perceptibles. C’est ainsi que la France, s’étant laissé pénétrer, dans le dernier siècle, par l’esprit anglais, tout de suite on put reconnaître dans l’écriture des^Français plusieurs formes anglaises.
La correspondance mystérieuse entre les langues et les signes de l’écriture est telle, que si une langue balbutie, l’écriture balbutiera de môme ; que si la langue est vague, embarrassée et d’une syntaxe difficile, l’écriture manquera de même, et proportionnellement, d’élégance et de clarté.
Ce que je dis ici ne doit cependant s’entendre que de l’écriture cursive, celle des inscriptions ayant toujours été soustraite à l’arbitraire et au changement; mais celle-ci, par cette raison même, p’a point dp caractère relatif à la personne qui l’employa. Ce sont des figures de géométrie qu’on ne saurait contrefaire, puisqu’elles sont les mêmes pour tout le monde.
Les auteurs de la traduction du Nouveau Testament, appelé de Mons , remarquent, dans leur avertissement préliminaire, que les langues modernes sont infiniment plus claires et plus déterminées que les langues antiques ' . Rien n’est plus incontestable. Je ne parle pas des langues orientales, qui sont de véritables énigmes ; mais le grec
I. Mous, chez Mignot. (Rouen, chez Viret.) 1 673, in-8. Avert., p. ig.
et le latin même justifient la vérité de cette observation.
Or, par une conséquence nécessaire, l'écriture moderne est plus claire et plus déterminée que l’ancienne. Ce que nous appelons caractère dans l’écriture, ce je ne suis quoi qui distingue les écritures comme les physionomies, était bien moins distingué et moins frappant dans l’antiquité que parmi nous. Un ancien qui recevait une lettre de son ancien ami pouvait n’être pas bien sûr, à l’inspection seule de l’écriture, si la lettre était de cet ami. De là l’importance du sceau , qui l’emportait de beaucoup sur le chirographe ou l’apposition du nom Le Latin qui disait : J’ai signé cette lettre voulait dire qu’il y avait apposé son sceau; la môme expression, parmi nous, signifie que nous y avons apposé notre nom, d’où résulte l’authenticité
De cette supériorité du signe sur la signature naquit l’usage, qui nous paraît aujourd’hui si extraordinaire, d’écrire des lettres au nom d’une personne absente qui l’ignorait. 11 suffisait d’avoir le sceau de cette personne, que l’amitié confiait sans difficulté. Cicéron fournit une foule d’exemples de ce genre *. Souvent aussi il ajoute dans ses lettres : Ceci est de ma main*i ce qui suppose que son meilleur ami pouvait en douter. Ailleurs il dit à ce môme ami : « J’ai cru reconnaître dans votre lettre « la main d’Alexis 1 , » et Brutus écrivant de son camp
1. Nosce signum. (Plaut. Bac ch. IV, 6, 19; IV, 9, 62.) Le personnage théâtral ne dit point : • Reconnaissez la signature, • mais : « Reconnaissez le signe ou le sceau, t
2. La langue française, si remarquable par l'étonnante propriété des expressions, a fait te mot cachet, qu’elle a tiré de cacher, parce que le sceau parmi nous est destiné à cacher, et point du tout à authentiquer l’écriture. C’était tout le contraire chez les anciens.
3. Tu re/im et Basilio, et quibus prseterea videbilur, etiam Servitio conscribas, ut tibi videbilur, meo nomine. (Ad. Alt., Xlj 5; XII, 19.) Quod litteras quibus pulas o pus esse curas dandas facis commode. (Ibid., XI {item, XI, 8, 12, etc., etc.)
4. Hoc manu mea. (XIII, 28, etc.)
5. In tuis quoqut epistolis A/exin videor cognoscerc. (XV, loi.) Alexis était l’affranchi et le secrétaire de confiance d’AUicus; et Cicéron ne connaissait pat moins cette écriture que celle de son ami.
de Verceil à ce môme Cicéron, lui dit : « Lisez d’abord « la dépêche ci-jointe, que j’adresse au sénat, et faites-y « les changements que vous jugerez convenables » Ainsi, un général qui fait la guerre charge son ami d’altérer ou de refaire une dépêche officielle qu’il adresse à son souverain. Ceci est plaisant dans nos idées; mais ne voyons ici que la possibilité matérielle de la chose.
Cicéron ayant ouvert honnêtement une lettre de Quintus son frère, où il croyait trouver d'affreux secrets, la fait tenir à son ami, et lui dit : « Envoyez-la à son « adresse, si vous le jugez à propos. Elle est ouverte, « mais il n’y a pas de mal ; Pomponia votre sœur « (femme de Quintus), a bien sans doute le cachet de « son mari *. »
Je n’ai rien à dire sur la morale de cette aimable famille ; tenons-nous-en au fait. Il ne s’agissait, comme on voit, ni de caractère, ni de signature ; ce brigandage révoltant, qui ne faisait point de mal, s’exécutait sans la moindre difficulté , au moyen d’une simple empreinte.
Je ne dis pas cependant que chacun n’eût son caractère *; mais il était beaucoup moins déterminé, moins . exclusif que de nos jours; il se rapprochait davantage du caractère lapidaire, qui ne change point, et se prête par conséquent sans difficulté à toute espèce de falsification.
1. Ad senalum quas litteras misi velim prius perlegas, et, si qua tibi videbuntur, commutes. (Brulus Ciceroni, Epist. ad Fam., XI, 19.)
2. Quas (litteras) si putabis illi ipsi utile esse redtli, re (Ides; tiil me tsedet : nam quod resignatx sunt, babel, opinor, ejus signum Pomponia. (Ad. Attic. XI, 9.)
3. Signum requirent aul manum ; dices iis me proplcr custodias eas citasse. (Ad. Alt. XI, 2.) — Le signe, au reste, ou le caractère gravé, était d'une telle importance, que le fabricateur d’un cachet faux était puni par la loi Corndia (surle Faux Testamentaire), comme a’il avait contrefait une signature. (Leg. XXX Oig. de lege Corn, de Fais.) On voit que, par ce mot de cachet faux ( signum adulterinum), il faut entendre tout cachet fait pour celui qui n'avait pas droit de s'en servir; de manière que le graveur était tenu à peu près aux mêmes précautions imposées aux serruriers à qui un inconnu commande une clef. Si l'on ne veut point l’entendre ainji, je ne comprends pas trop ce que c'est qu’uu sceau contrefait. Peut-on le faire sans le contrefaire?
De ce vague qui régnait dans les signes cursifs, ainsi que du défaut de morale et de délicatesse sur le respect dû aux écritures, naissait une immense facilité, et, par conséquent, une immense tentation de falsifier les écritures.
Et cette- facilité était portée au comble par le matériel même de l’écriture ; car, si l’on écrivait sur des tablettes enduites de cire, il ne fallait que tourner le poinçon 1 pour effacer, changer, substituer impunément. Que si l’on écrivait sur la peau (in membranis), c’était pis encore, tant il était aisé de ratisser ou d’efTacer. Qu’y a-t-il de plus connu des antiquaires que ces malheureux palimpsestes qui nous attristent encore aujourd’hui, en nous laissant apercevoir des chefs-d’œuvre de l’antiquité effacés ou détruits pour faire place à des légendes ou à des comptes de famille?
L’imprimerie a rendu absolument impossible, de nos jours, la falsification de ces actes importants qui intéressent les souverainetés et les nations; et, quant aux actes particuliers môme, le chef-d’œuvre d’un faussaire se réduit à une ligne, et quelquefois à un mot altéré, supprimé, interposé, etc. La main à la fois la plus coupable et la plus habile se voit paralysée par le genre de notre écriture, et surtout encore par notre admirable papier, don remarquable de la Providence, qui réunit, par une alliance extraordinaire, la durée à la fragilité; qui s’imbibe de la pensée humaine, ne permet point qu’on l’altère sans en laisser des preuves, et ne la laisse échapper qu’en périssant.
Un testament, un codicille, un contrat quelconque forgé dans son entier, est aujourd’hui un phénomène qu’un vieux magistrat peut n’avoir jamais vu; chez les anciens, c’était un crime vulgaire, comme on peut le voir en parcourant seulement le code Justinien au titre du Faux3.
1 . Sxpe stylum rerlas. (Hor.) ï. De lege Corn, de Falsis. ( Cod., lib. IX, lit. XXII.)
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l)e ces causes réunies, il résulte que toutes les fois qu’un soupçon de faux charge quelque monument de l’antiquité, en tout ou en partie, il ne faut jamais négliger cette présomption; mais que si quelque passion violente de vengeance, de haine, d’orgueil national, etc., se trouve dûment atteinte et convaincue d’avoir eu intérêt à la falsification, le soupçon se change en certitude.
Si quelque lecteur était curieux de peser les doutes élevés par quelques écrivains sur l’altération des actes du sixième concile général et des lettres d’Honorius, il ne ferait pas mal, je pense, d’avoir toujours présentes les réflexions que je viens de mettre sous ses yeux. Quant à moi, je n’ai pas le temps de me livrer à l’examen de cette question superflue.
Réponse à quelques objections.
C’est en vain qu’on crierait au despotisme. Le despotisme et la monarchie tempérée sont-ils donc la même chose? Faisons, si l’on veut, abstraction du dogme, et ne considérons la chose que politiquement. Le Pape, sous ce point de vue, ne demande pas d’autre infaillibilité que celle qui est attribuée à tous les souverains. Je voudrais bien savoir quelle objection le grand génie de Bossuet aurait pu lui suggérer contre la suprématie absolue des Papes, que les plus minces génies n’eussent pu rétorquer sur-le-champ et avec avantage contre Louis XIV.
« Nul prétexte, nulle raison ne peut autoriser les ré« voltes : il faut révérer l’ordre du ciel et le caractère « du Tout-Puissant dans tous les princes, quels qu’ils
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« soient; puisque les plus beaux temps de l’église nous « le font voir sacré et inviolable, même dans les princes « persécuteurs de l’Évangile... Dans ces cruelles persé« cutions qu’elle endure sans murmurer, pendant tant « de siècles, en combattant pour Jésus-Christ, j’oserai « le dire, elle ne combat pas moins pour l’autorité des « princes qui la persécutent... N’est-ce pas combattre « pour l’autorité légitime que d’en souffrir tout sans mur« murer 1 ? » .
A merveille ! le trait final surtout est admirable. Mais pourquoi le grand homme refuserait-il de transporter à la monarchie divine ces mômes maximes qu’il déclarait sacrées et inviolables dans la monarchie temporelle? Si quelqu’un avait voulu mettre des bornes à la puissance du roi de France, citer contre lui certaines lois antiques, déclarer qu’on voulait bien lui obéir, mais qu’on demandait seulement qu’i/ gouvernât suivant les lois, quels cris aurait poussés l’auteur de la Politique sacrée I « Le prince, dit-il, ne doit rendre compte à personne « de ce qu’il ordonne. Sans cette autorité absolue, il « ne peut ni faire le bien ni réprimer le mal ; il faut « que sa puissance soit telle que personne ne puisse « espérer de lui échapper... Quand le prince a jugé, il « n’y a pas d’autre jugement; c’est ce qui fait dire à « l’Ecclésiastique : Ne jugez pas contre le juge, et, à plus « forte raison, contre le souverain juge, qui est le roi ;
« et la raison qu’il en apporte, c’est qu’il juge selon la « justice. Ce n’est pas qu’il y juge toujours, mais c’est « qu’il est réputé y juger, et que personne n’a droit de « juger ni de revoir après lui. Il faut donc obéir aux « princes comme à la justice môme, sans quoi il n’y a « point d’ordre ni de fin dans ses affaires... Le prince
1 . Sermon sur l’unité, I'r point. — Platon et Cicéron, écrivant l’une et l'autre dans une république, avancent, comme une maxime incontestable, que ai l’on ne peut persuader le peuple, on n'a pas le droit de le forcer. La maxime est de tous les gouvernements, il suffit de changer les noms. Tantum conlende in monarchia quantum principi tuo præbere potes. Quum persuaderi princeps nequit, cogi fas este non arbiror. (Cicer, Epiât, ad Fam., 1, 0.)
« se peut redresser lui-même quand il connaît qu’il a « mal fait ; mais contre son autorité il ne peut y avoir « de remède que dans son autorité'. »
Je ne conteste rien, dans ce moment, à l’illustre auteur.; je lui demande seulement à juger suivant les lois qu’il a posées lui-même. On ne lui manque point de respect en lui renvoyant ses propres pensées.
L’obligation imposée au Souverain Pontife de ne juger que suivant les canons, si elle est donnée comme une condition de l’obéissance, est une puérilité faite pour amuser des oreilles puériles, ou pour en calmer de rebelles. Comme il ne peut y avoir de jugement sans juge, si le Pape peut être jugé, par qui le sera-t-il? Qui nous dira qu’iï a jugé contre les canons, et qui le forcera à les suivre? L’Église mécontente apparemment, ou ses tribunaux civils, ou son souverain temporel, enfin. Nous voici précipités en un instant dans l’anarchie, la confusion des pouvoirs et les absurdités de tout genre.
L’excellent auteur de Y Histoire de Fénelon m’enseigne, dans le panégyrique de Bossuet, et d’après ce grand homme, que, suivant les maximes gallicanes, un jugement, du Pape, en matière de foi, ne peut être publié en France qu’après une acceptation solennelle, faite dans une forme canonique, par les archevêques et évêques du royaume, et entièrement libre1 2.
Toujours des énigmes 1 Une bulle dogmatique non publiée en France est-elle sans autorité en France? Et pourrait-on y soutenir en sûreté de conscience une proposition déclarée hérétique par une décision dogmatique du Pape, confirmée par le consentement de toute. l’Église ? Les évêques français ont-ils le droit de rejeter la décision, s’ils viennent à ne pas l’approuver? De quel droit l’Église de France, qui n’est, on ne saurait trop le répéter, qu’une province de la monarchie catholique,
1. Polit. Urée de l'Écriture, Paris, 1809, in-4, p. 118, 1Î0.
2. Hist. de Bossuet , t. 111, {Ut. X. n° 31, p. 340. Paris, 1815, 4 soi. iu-8, Les paroles ca caractères italiques appartiennent à Bossuet même.
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peut-elle avoir, en matière de foi, d’autres maximes et d’autres privilèges que le reste des Églises ?
Ces questions valaient la peine d’étre éclaircies ; et, dans ces sortes de cas, la franchise est un devoir. Il s’agit des dogmes, il s’agit de la constitution essentielle de l’Église, et l’on nous prononce d’un ton d'oracle (je parle de Bossuel) des maximes évidemment faites pour violer les difficultés, pour troubler les consciences délicates, pour enhardir les malintentionnés.
Fénelon était plus clair lorsqu’il disait, dans sa propre cause : Le Souverain Pontife a parlé ; toute discussion est défendue aux évêques ; ils doivent purement et simplement reconnaître et accepter le décret'.
Ainsi s’exprime la raison catholique; c’est le langage unanime de tous nos docteurs sincères et non prévenus. Mais lorsque l’un des plus grands hommes qui aient illustré l’Eglise proclame cette maxime fondamentale dans une occasion si terrible pour l’orgueil humain, qui avait tant de moyens de se défendre, c’est un des plus magnifiques et des 'plus encourageants spectacles que l’intrépide sagesse ait jamais donnés à la faible nature humaine.
Fénelon sentait qu’il ne pouvait se roidir sans ébranler le principe unique de l’unité; et sa soumission, mieux que nos raisonnements, réfute tous les sophismes de l’orgueil, de quelque nom qu’on prétende les étayer.
Nous avons vu tout à l’heure les centuriateurs de Magdebourg défendant d’avance le Pape contre Bos~ suet ; écoutons maintenant le compilateur demi-protestant des libertés de l’Église gallicane réfutant encore
t. > Le Pape ayant jugé cette cause ( les Maximes des Saints), les évèquei • de la province, quoique juges naturels de la doctrine, ne peuvent, dans la « présente assemblée et dans les circonstances de ce cas particulier, porter aucun a jugement, qu’un jugement dn simple adhésion ù celui du Saint-Siège, et d'ac. i ceptation de sa constitution, a (Fsacloa à son assemblée provinciale dès évè» quc*i 1600, Dans les Mémuim i}u clergé, 1. 1, p. 461,)
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d’avance les prétendues maximes destructives de l’unité :
« Les maximes particulières des Églises, dit-il, ne « peuvent avoir lieu que dans le cours ordinaire des « choses ; le Pape est quelquefois au-dessus de ces règles « pour la connaissance et le jugement des grandes eau« ses concernant la foi et la religion *. »
Fleury, qu’on peut regarder comme un personnage intermédiaire entre Pithou et Bellarmin, tient absolument le même langage : Quand il s’agit , dit-il, de faire observer les canons et de maintenir les règles , la puissance des Papes est souveraine, et s’élève an-dessus de tout1 2.
Qu’on vienne maintenant nous citer les maximes d’une Église particulière, à propos d’une décision souveraine rendue en matière de foi ! C’est se moquer du sens commun.
Ce qu’il y a de plaisant, c’est que, tandis que les évêques s’arrogeraient le droit d’examiner librement une décision de Rome, les magistrats, de leur côté, soutiendraient la nécessité préalable de l’enregistrement : Ouïs les gens du roi; de sorte que le Souverain Pontife serait jugé non-seulement par ses inférieurs, dont il a le droit de casser les décisions, mais encore par l’autorité laïque, dont il dépendrait détenir la foi des fidèles en suspens tant qu’elle le jugerait convenable.
Je terminerai cette partie de mes observations3 par une nouvelle citation d’un théologien français ; le trait est d’une sagesse qui doit frapper tous les yeux :
« Ce n’est, dit-il, qu’une contradiction apparente de
1 . Pierre Pithou, XI4Vl* art. de sa rédaction. Cet écrivain était protestant, et ne se convertit qu’nprcs la Saint-Barthelcmy.
2 » Fleury, Discours sur les libertés de l’Eglise gallicane , Nouv. Opusc., p. 34.
3. S’il m’arrive quelquefois de ne pas entrer dans tous les details que pourfait exiger une critique sévère et minutieuse, tout lecteur équitable sentira, sans doute, que n'écrivant poiut sur l’infaillibilité exclusivement, mais sur le pape eu H»ueral, j’ai dû gsrJar m cbaquo objet particulier une certaine tusiure, otm’an fimir h ce« pointa lumineux qui entraînant tout esprit droit,
« dire que le Pape est au-dessus des canons, ou qu’il y « est assujetti ; qu’il est le maître des canons, ou qu’il « ne l’est pas. Ceux qui le mettent au-dessus des ca« nons, l’en font maître, prétendent seulement quï/ en « 'peut dispenser , et ceux qui nient qu’il soit au-dessus « des canons ou qu’il en soit le maître, veulent seule« ment dire quV/ n’en peut dispenser que pour l'utilité et « dans les nécessités de l’Église'. »
Je ne sais ce que le bon sens pourrait ajouter ou ôter à celte doctrine, également contraire au despotisme et à l’anarchie.
De l'infaillibilité dans le système philosophique.
J’entends que toutes Tes réflexions que j’ai faites jusqu’à présent s’adressent aux catholiques systématiques comme il y en a tant dans ce moment, et qui parviendront, je l’espère, à produire tôt ou tard une opinion invincible. Maintenant je m’adresse à la foule, hélas ! trop nombreuse encore , des ennemis et des indifférents, surtout aux hommes d’État qui en font partie, et je leur dis : « Que voulez-vous et que prétendez-vous « donc? Entendez-vous que les peuples vivent sans reo ligion, et ne commencez-vous pas à comprendre qu’il « en faut une ? Le christianisme, et par sa valeur intrin-c « sèque, et parce qu’il est en possession, ne vous parait« il pas préférable à tout autre? Les essais faits dans « ce genre vous ont-ils contentés, et les douze apôtres,
1. Thomassin, Discipline de l'Eglise, tome V, p. 295. Ailleurs, il ajoute avec une égale sagesse : « Rien n’csl plus conforme aux canons que le viole■ ment des canons qui se fait pour un plus grand bien que l’observation même < des canons. > (Lir. U, ch. livui, u° 6.) Ou ne saurait ni mieux penser, ni mieux dire.
« par hasard, vous plairaient-ils moins que les théophiu lanthropes ou les martinistes ? Le sermon sur la monu tagne vous paraît-il un code passable de morale? El « si le peuple entier venait à régler ses mœurs sur ce « modèle, seriez-vous contents? Je crois vous entendre « répondre affirmativement. Eh bien ! puisqu’il ne s’a« git plus que de maintenir cette religion que vous prête férez, comment auriez-vous, je ne dis pas l’impéritie, « mais la cruauté d’en faire une démocratie, et de re« mettre ce]dépôt précieux aux mains du peuple? — Vous « attachez trop d’importance à la partie dogmatique de « cette religion. — Par quelle étrange contradiction vou« driez-vous donc agiter l’univers pour quelque vétille « de collège, pour de misérables disputes de mots (ce « sont vos termes)? Est-ce donc ainsi qu’on mène les « hommes? Voulez-vous appeler l’évéque de Québec et « celui de Luçon pour interpréter une ligne du caté« chisme? Que des croyants puissent disputer sur Pinci faillibilité, c’est ce que je sais, puisque je le vois ; « mais que l’hoinme d’État dispute de môme sur ce « grand privilège , c’est ce que je ne pourrai jamais « concevoir. Comment, s’il se croit dans le pays de « l’opinion, ne chercherait-il pas à la lixer? comment « ne choisirait-il pas le moyen le plus expéditif pour « l’empêcher de divaguer? Que tous les évêques de l’u« nivers soient convoqués pour déterminer une vérité « divine et nécessaire au salut, rien de plus naturel si « le moyen est indispensable; car nul effort, nulle « peine, nul embarras ne devraient être épargnés pour « un but aussi relevé ; mais s’il s’agit seulement d’éta« blir une opinion à la place d’une autre, les frais de « poste d’«n seul infaillible sont une insigne folie. Pour « épargner les deux choses les plus précieuses de l’uni« vers, le temps et l’argent, hâtez-vous d’écrire à Rome, « afin d’en faire venir une décision légale qui déclarera « le doute illégal ; c’est tout ce qu’il vous faut; la police tique n’en demande pas davantage. »
Nul danger dans les suites de la suprématie reconnue.
Lisez les livres des protestants; vous y verrez l’infaillibilité représentée comme un despotisme épouvantable qui enchaîne l’esprit humain, qui l’accable, qui le prive de ses facultés; qui lui ordonne de croire et lui défend de penser. Le préjugé contre ce vain épouvantail a été porté au point qu’on a vu Locke soutenir sérieusement que les catholiques croient à la présence réelle sur la foi de l'infaillibilité du Pape
La France n’a pas légèrement augmenté le mal en se rendant en grande partie complice de ces extravagances. Les exagérateurs allemands sont venus à la charge. Enün il s’est formé au delà des Alpes, par rapport à Rome, une opinion si forte, quoique trôs-faussc, que ce n’est pas une petite entreprise que celle de faire seulement comprendre aux hommes de quoi il s’agit.
Cette épouvantable juridiction du Pape sur les esprits ne sort pas des limites du Symbole des apôtres : le cercle, comme on voit, n’est pas immense, et l’esprit humain a de quoi s’exercer au dehors de ce périmètre sacré.
Quant à la discipline, elle est générale ou locale. La première n’est pas fort étendue ; car il y a fort peu de points absolument généraux et qui ne puissent être altérés sans menacer l’essence de la religion. La seconde
1 . « Que l’idée de l'infaillibilité, et celle d’une certaine personne, vienucnt à • s'unir inséparablement dans l’esprit de quelques hommes, et bientôt vous les « verrez avaler le dogme de la présence simultanée d’un môme corps en deux t lieux différents, sans autre autorité que celle de la personne infaillible qui leur « ordonne de croire sans kxamkn. • (Locke, Sur l Entend. hum., liv. II, ch. xxxiii, § 17.) Les lecteurs français doivent être averti? que ce passage ne se t-ouve que dans le texte anglais. Coste, quoique protestant, trouvant la uiaiserie un peu forte, refusa de la traduire.
dépend des circonstances particulières, des localités, des privilèges, etc. Mais il est de notoriété que sur l’uu et sur l’autre point, le Saint-Siège a toujours fait preuve de la plus grande condescendance envers toutes les Églises; souvent même, et presque toujours, il est allé au-devant de leurs besoins et de leurs désirs. Quel intérôt pourrait avoir le Pape de chagriner inutilement les nations réunies dans sa communion?
11 y a d’ailleurs, dans le génie occidental, je ne sais quelle raison exquise, je ne sais quel tact délicat et sûr, qui va toujours chercher l’essence des choses et néglige tout le reste. Cela se voit surtout dans les formes religieuses ouïes rites, au sujet desquels l’Église romaine a toujours montré toute la condescendance imaginable. Il a plu à Dieu, par exemple, d’attacher l’œuvre de la régénération humaine au signe sensible de l’eau, par des raisons nullement arbitraires, très-profondes au contraire, et très-dignes d’ôtre recherchées. Nous professons ce dogme, comme tous les chrétiens, mais nous considérons qu’il y a de Veau dans une burette comme il y en a dans la mer Pacifique, et que tout se réduit au contact mutuel de l’eau et de l’homme, accompagné de certaines paroles sacramentelles. D’autres chrétiens prétendent que pour cette liturgie on ne saurait se passer au moins A' un bassin ; que si l'homme entre dans l'eau, il est certainement baptisé ; mais que si l’eau tombe sur l'homme , le succès devient très-douteux . Sur cela on peut leur dire ce que ce prêtre égyptien leur disait déjà il y a plus de vingt siècles: Vous n’êtcs que des enfants ! Du reste, ils sont bien les maîtres : personne ne les trouble. S’ils voulaient môme une rivière, comme les baptisles anglais, on les laisserait faire.
L’un des principaux mystères de la religion chrétienne a pour matière essentielle 1 epain. Or, une oublie est du pain, comme le plus énorme pain que les hommes aient jamais soumis à la cuisson : nous avons donc adopté V oublie. D’autres nations chrétiennes croientelles qu’il n’y a pas d’autre pain proprement dit que celui que nous mangeons à table, ni de véritable manducation sans mastication ? Nous respectons beaucoup cette logique orientale; et, bien sûrs que ceux qui l’emploient aujourd’hui feront volontiers comme nous dès qu’ils seront aussi sûrs que nous, il ne nous vient pas seulement dans l’esprit de les troubler, contents de retenir pour nous l’azyme léger qui a pour lui l’analogie de la pâque antique, celle de la première pâque chrétienne, et la convenance, plus forte peut-être qu’on ne pense, de consacrer'un pain particulier à la célébration d’un tel mystère.
Les mêmes amateurs de l’immersion et du levain viennent-ils, par une fausse interprétation de l’Écriture et par une ignorance visible de la nature humaine, nous soutenir que la profanation du mariage en dissout le lien ; c’est dans le fait une exhortation formelle au crime : n’importe, nous n’avons pas voulu pour cela chicaner des frères qui s’obstinent; et, dans l’occasion la plus solennelle, nous leur avons dit simplement : Nous vous passerons sous silence ; mais au nom de la raison et de la paix , ne dites pas que nous ny entendons rien 1 .
Après ces exemples et tant d’autres que je pourrais citer, quelle nation, en vertu de la suprématie romaine, pourrait craindre pour sa discipline et pour ses privilèges particuliers? Jamais le Pape ne refusera d’entendre tout le monde, ni surtout de satisfaire les princes en tout ce qui sera chrétiennement possible. Il n’y a point de pédanterie à Rome ; et s’il y avait quelque chose à craindre sur l’article de la complaisance, je serais porté à craindre l’excès plus que le défaut.
Malgré ces assurances tirées des considérations les plus décisives, je ne doute pas que le préjugé ne s’obstine ; je ne doute pas même que de très-bons esprits
1 Si guis dixerit Ecclesiam errare quum docuit et docet. (Concil. Trident. Sets. XXIV, De Malrim., can. VU.)
ne s’écrient : « Mais si rien n’arrête le Pape, où s'arrête tera-t-il? L’histoire nous montre comment il peut « user de ce pouvoir; quelle garantie nous donne-t-on « que les mêmes événements ne se produiront pas? »
A cette objection, qui sera sûrement faite, je réponds d’abord, en général, que les exemples tirés de l’histoire contre les Papes ne peuvent rien et ne doivent inspirer aucune crainte pour l’avenir, parce qu’ils appartiennent à un autre ordre de choses que celui dont nous sommes les témoins. La puissance des Papes fut excessive par rapport à nous, lorsqu’il était nécessaire qu’elle fût telle, et que rien dans le monde ne pouvait la suppléer. C’est ce que j’espère prouver, dans la suite de cet ouvrage, d’une manière qui satisfera tout juge impartial.
Divisant ensuite par la pensée ces hommes qui redoutent de bonne foi les entreprises des Papes, les divisant, dis-je, en deux classes, celle des catholiques et celle des autres, je dis d’abord aux premiers : « Par quel « aveuglement, par quelle défiance ignorante et coupa« ble, regardez-vous l’Église comme un édifice humain « dont on puisse dire : Qui le soutiendra ? et son chef, « comme un homme ordinaire dont on puisse dire : « Qui le gardei'a? » C’est une distraction assez commune et cependant inexcusable. Jamais une prétention désordonnée ne pourra séjourner sur le Saint-Siège; jamais l’injustice et l’erreur ne pourront y prendre racine et tromper la foi au profit de l’ambition.
Quant aux hommes qui , par naissance ou par système, se trouvent hors du cercle catholique, s’ils m’adressent la même question : Qu est-ce qui arrêtera le Pape ? je leur répondrai : Tout; les canons, les lois, les coutumes des nations, les souverainetés, les grands tribunaux, les assemblées nationales, la prescription, les représentations, les négociations, le devoir, la crainte, la prudence, et, par-dessus tout, l’opinion, reine du monde.
Ainsi, qu’on ne me fasse point dire queye veux donc
faire du Pape un monarque universel. Certes, je. ne veux rien de pareil, quoique je m’attende bien à ce’ donc, argument si commode au défaut d’autres. Mais comme les fautes épouvantables commises par certains princes contre la religion et contre son chef ne m’empêchent nullement de respecter autant que je le dois là monarchie temporelle, les fautes possibles d’un Pape contre cette même souveraineté ne n’empêcheraient point de le reconnaître pour ce qu’il est. Tous les pouvoirs de l’univers se limitent mutuellement par une résistance réciproque : Dieu n’a pas voulu établir une plus grande perfection sur la terre, quoiqu’il ait mis d’un côté assez de caractères pour faire reconnaître sa main. Il n’y a pas dans le monde un seul pouvoir en état de supporter les suppositions possibles et arbitraires ; et si on les juge par ce qu’ils peuvent faire (sans parler de ce qu’ils ont fait), il faut les abolir tous.
Continuation du même sujet. Éclaircissements ultérieurs sur l'infaillibilité.
Combien les hommes sont sujets à s’aveugler sur les idées les plus simples! L’essentiel pour chaque nation est de conserver sa discipline particulière, c’est-à-dire ces sortes d’usages qui , sans tenir au dogme , constituent cependant une partie de son droit public, et se sont amalgamés depuis longtemps avec le caractère et les lois de la nation, de manière qu’on ne saurait y toucher sans la troubler et lui déplaire sensiblement. Or, ces usages, ces lois particulières, c’est ce qu’elle peut défendre avec une respectueuse fermeté, si jamais (par une pure supposition) le Saint-Siège entreprenait d’y déroger, tout le monde étant d’accord que le Pape,
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et l’Église même réunie à lui, peuvent se tromper sur tout ce qui n’est pas dogme ou fait dogmatique; en sorte que, sur tout ce qui intéresse véritablement le patriotisme, les affections, les habitudes, et, pour tout dire enfin , l’orgueil national , nulle nation ne doit redouter l’infaillibilité pontificale , qui ne s’applique qu’à des objets d’un ordre supérieur.
Quant au dogme proprement dit, c’est précisément sur ce point que nous n’avons aucun intérêt de mettre en question l’infaillibilité du Pape. Qu’il se présente une de ces questions de métaphysique divine qu’il faille absolument porter à la décision du tribunal suprême ; notre intérêt n’est point qu’elle soit décidée de telle ou telle manière, mais qu’elle le soit sans retard et sans appel. Dans l’affaire célèbre de Fénelon , sur vingt examinateurs romains, dix furent pour lui et dix contre, Dans un concile universel, cinq ou six cents évêques auraient pu se partager de même. Ce qui est douteux pour vingt hommes choisis est douteux pour le genre humain entier. Ceux qui croient qu’en multipliant les voix délibérantes on diminue le doute connaissent peu l’homme, et n’ont jamais siégé au sein d’un corps délibérant. Les Papes ont condamné plusieurs hérésies pendant le cours de dix-huit siècles. Quand est-ce qu’ils ont été contredits par un concile universel? On n’en citera pas un seul exemple. Jamais leurs bulles dogmatiques n’ont été contredites que par ceux qu’elles condamnaient. Le janséniste ne manque pas de nommer celle qui le frappa, fameuse bulle Unigenitus, comme Luther trouva sans doute trop fameuse la bulle Exurge, Domine. Souvent on nous a dit que les conciles généraux sont inutiles, puisque jamais ils nont ramené personne. C'est par cette observation que Scarpi débute au commencement de son Histoire du concile de Trente. La remarque porte à faux sans doute, car le but principal des conciles n’est point du tout de rameper les novateurs, dont l’éternelle obstinalionjie fut jamais ignorée \
mais bien de les mettre dans leur tort, et de tranquilliser les fidèles en assurant le dogme. La résipiscence des dissidents est une conséquence plus que douteuse, que l’Église désire ardemment sans trop l’espérer. Cependant j’admets l’objection, et je dis : Puisque les conciles généraux ne sont utiles ni à nous qui croyons , ni aux novàteurs qui refusent de croire , pourquoi les assembler ?
Le despotisme sur la pensée, tant reproché aux Papes, est une pure chimère. Supposons qu’on demande de nos jours, dans l’Église, s'il y a une ou deux natures , une ou deux personnes dans l’ Homme-Dieu ; si son corps est contenu dans l’ eucharistie par transsubstantiation ou par impanation, etc., où est donc le despotisme qui dit oui ou non sur ces questions? Le concile qui les déciderait n’imposerait-il pas , comme le Pape , un joug, sur la pensée ? L’indépendance se plaindra toujours de l’un comme de l’autre. Tous les appels aux conciles ne sont que des inventions de l’esprit de révolte, qui ne cesse d’invoquer le concile contre le Pape, pour se moquer ensuite du concile dès qu’il aura parlé comme le Pape
Tout- nous ramène aux grandes vérités établies. Il ne peut y avoir de société humaine sans gouvernement, ni de gouvernement sans souveraineté, ni de souveraineté sans infaillibilité ; et ce dernier privilège est si absolument nécessaire, qu’on est forcé de supposer l’infaillibilité, môme dans les souverainetés temporelles (où elle n’est pas), sous peine de voir l’association se dissoudre.
1. « Nous croyons qu'il est permis d’appeler du Pape au futur concile, non« obstant les bulles de Pie II et de Jules II, qui l'ont défendu; mais ces appel< lations doivent être très-rares et pour des causes trbs-gravbs. • (Fleury, Noue. Opusc., p. 52. Voilà d’abord uu Nous dont l’Eglise catholique doit trèspeu s’embarrasser; et d’ailleurs, qu'est-ce qu’une occasion très-grave? Quel tribunal en jugera? et, en attendant, que faudra-t-il faire pu croire? Les conciles devront être établis comme uu tribunal réglé et ordinaire, au-dessus du Pape, contre ce que dit le même Fleury, à la même page. C’est une chose bien étrange que de voir, sur un point de celte importance, Fleury réfuté par Mosheim ( sup p. 19); comme nous avons vu un Bossuet sur le puint d'être mis dans la droite route par les centuriateurs de Mag de bourg, (sup., p. 94). Voilà ou l’on est conduit par l’envie de dire Nous. Ce pronom est terrible en théologie.
L’Église ne demande rien de plus que les autres souverainetés, quoiqu’elle ait au-dessus d’elles une immense supériorité, puisque l’infaillibilité est d’un côté humainement supposée, et de l’autre divinement pj'omise. Cette suprématie indispensable ne peut être exercée que par un organe unique ; la diviser, c’est la détruire. Quand ces vérités seraient moins incontestables, il le serait toujours que toute décision dogmatique du Saint-Père doit faire loi, jusqu’à ce qu’il y ait opposition de la part de l’Église. Quand ce phénomène se montrera, nous verrons ce qu’il faudra faire; en attendant, on devra s’en tenir au jugement de Rome. Cette nécessité est invincible, parce qu’elle tient à la nature des choses et à l’essence môme de la souveraineté. L’Église gallicane a présenté plus d’un exemple précieux dans ce genre. Amenée quelquefois par de fausses théories et par certaines circonstances locales à se mettre dans une attitude d’opposition apparente avec le Saint-Siège, bientôt la force des choses la ramenait dans les sentiers antiques. Naguère encore, quelques-uns de ses chefs, dont je fais profession de respecter infiniment les noms, la doctrine, les vertus et les nobles souffrances, firent retentir l’Europe de leurs plaintes contre le pilote qu’ils accusaient d’avoir manœuvré dans un coup de vent, sans leur demander conseil. Un instant ils purent effrayer le timide fidèle,
Res est sollicili plena timoris amer ;
mais lorsqu’on est venu enfin à prendre un parti décisif, l’esprit immortel de cette grande Église survivant, suivant l’ordre, à la dissolution du corps, a plané sur la lôte de ces illustres mécontents, et tout a fini par le silence et la soumission.
Dernière explication sur la disciplini , et digression sur la langue latine.
J’ai dit qu’aucune nation catholique n’avait à craindre pour ses usages particuliers et légitimes de cette suprématie présentée sous d’aussi fausses couleurs. Mais si les Papes doivent une condescendance paternelle à ces usages marqués du sceau de la vénérable antiquité, les nations à leur tour doivent se souvenir que les différences locales sont presque toujours plus ou moins mauvaises toutes les fois qu’elles ne sont pas rigoureusement nécessaires , parce qu’elles tiennent au cantonnement et à l’esprit particulier , deux choses insupportables dans notre système. Comme la démarche, les gestes, le langage, et jusqu’aux habits d’un homme sage, annoncent son caractère, il faut aussi que l’extérieur de l’Église catholique annonce son caractère d’éternelle invariabilité. Et qui donc lui imprimera ce caractère, si elle n’obéit pas à la main d’un chef souverain, et si chaque Église peut se livrer à ses caprices particuliers? N’est-ce pas à l’influence unique de ce chef que l’Église doit ce caractère unique qui frappe les yeux les moins clairvoyants ? et n’est-ce pas à lui surtout qu’elle doit cette langue catholique, la môme que tous les hommes de la môme croyance? Je me souviens que, dans son livre sur l' importance des opinions religieuses,
M. Necker disait qu’if est enfin temps de demander à l’É- glise romaine pourquoi elle s obstine à se servir d’une langue inconnue, etc, lu est enfin temps, au contraire, de ne plus lui en parler, gu de ne lui en parler que pour re» ponnaltre et, vanter sa profonde sagesse. Quelle idé§
sublime que celle d’une langue universelle pour l’É- glise universelle ! D’un pôle à l’autre, le catholique qui entre dans une église de son rite, est chez lui, et rien n’est étranger à ses yeux. En arrivant, il entend ce qu’il entendit toute sa vie ; il peut mêler sa voix à celle de ses frères. Il les comprend, il en est compris ; il peut s’écrier :
Rome est toute en ces lieux, elle est toute où je suis.
La fraternité qui résulte d’une langue commune est un lien mystérieux d’une force immense. Dans le neuvième siècle, Jean Vm, pontife trop facile, avait accordé aux Slaves la permission de célébrer l’office divin dans leur langue; ce qui peut surprendre celui qui a lu la lettre CXCV de ce Pape, où il reconnaît les inconvénients de cette tolérance. Grégoire VII retira cette permission; mais il ne fut plus temps à l’égard des Russes, et l’on sait ce qu’il en a coûté à ce grand peuple. Si la langue latine se fût assise à Kief, à Novogorod, à Moscou, jamais elle n’eût été détrônée; jamais les illustres Slaves, parents de Rome par la langue, |n 'eussent été jetés dans les bras de ces Grecs dégradés du BasEmpire, dont l’histoire fait pitié quand elle ne fait pas horreur.
Rien n’égale la dignité de la langue latine. Elle fut parlée par le peuple-roi, qui lui imprima ce caractère de grandeur unique dans l’histoire du langage humain, et que les langues mêmes les plus parfaites n’ont jamais pu saisir. Le terme de majesté appartient au latin. La Grèce l’ignore; et c’est par la majesté seule qu’elle demeurera au-dessous de Rome, dans les lettres connue dans les camps'. Née pour commander, cette langue commande
1, Futaie i(t Grwci-V videtur, H i/uum jujkstxtîs i'jnçrarct notant, soh j\ao tiacmattmadum in oanti'k, itn w yoni cu4(retvr< Qucni <iuid tU , ao
umihi nés inltlIitfwU tf ni nllo non youSa ^luni4 ntv ipioml <jui Qhwocw
encore dans les livres de ceux qui la parlèrent. C’est la langue des conquérants romains et celle des missionnaires de l’Église romaine. Ces hommes ne diffèrent que par le but et le résultat de leur action. Pour les premiers, il s’agissait d’asservir, d’humilier, de ravager le genre humain; les seconds venaient l’éclairer, le rassainir et le sauver, mais toujours il s’agissait de vaincre et de conquérir, et de part et d’autre c’est la même puissance :
..... Ultra Garamantas et Indos
Proferet imperium
Trajan, qui fut le dernier effort de la puissance romairfe, ne put cependant porter sa langue que jusqu’à l’Euphrate. Le Pontife romain l’a fait entendre aux Indes, à la Chine et au Japon.
C’est la langue de la civilisation. Môlée à celle'de nos pères les Barbares, elle sut raffiner, assouplir, et, pour ainsi dire, spiritualiser ces idiomes grossiers qui sont devenus ce que nous voyons. Armés de cette langue, les envoyés du Pontife romain allèrent eux-mêmes chercher ces peuples qui ne venaient plus à eux. Ceux-ci l’entendirent parler le jour de leur baptême, et depuis ils ne l’ont plus oubliée. Qu’on jette les yeux sur une mappemonde, qu’on trace la ligne où cette langue universelle se tut : là sont les bornes de la civilisation et de la fraternité européennes; au delà vous ne trouverez que la parenté humaine, qui se trouve heureusement partout. Le signe européen, c’est la langue latine. Les médailles, les monnaies, les trophées, les tombeaux, les annales primitives, les lois, les canons, tous les monuments parlent latin : faut-il donc les effacer, ou ne plus les entendre? Le dernier siècle, qui s’acharna sur tout ce qu’il y a de
scripta c,um judicio legermit. (Dan. Heiu»ii. Ded. ad Qlium, à la tète du Kir * gile d’ülzei'ir, in- 1 6 , 1 636.)
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sacré ou de vénérable, ne manqua pas de déclarer la guerre au latin. Les Français, qui donnent le ton, oublièrent presque entièrement cette langue ; ils se sont oubliés eux-mêmes jusqu’à la faire disparaître de leur monnaie, et ne paraissent point encore s’apercevoir de ce délit commis tout à la fois contre le bon sens européen, contre le goût et contre la religion. Les Anglais mêmes, quoique sagement obstinés dans leurs usages, commencent aussi à imiter la France ; ce qui leur arrive plus souvent qu’on ne le croit et qu’ils ne le croient même, si je ne me trompe. Contemplez les piédestaux de leurs statues modernes : vous n’y trouverez plus le goût sévère qui grava les épitaphes de Newton et de Christophe Wren. Au lieu de ce noble laconisme, vous lirez des histoires en langue vulgaire. Le marbre, condamné à bavarder, pleure la langue dont il tenait ce beau style qui avait un nom entre tous les autres styles, et qui, de la pierre où il s’était établi, s’élançait dans la mémoire de tous les hommes.
Après avoir été l’instrument de la civilisation, il ne manquait plus au latin qu’un genre de gloire, qu’il s’acquit en devenant, lorsqu’il en fut temps, la langue de la science.’ Les génies créateurs l’adoptèrent pour communiquer au monde leurs grandes pensées. Copernic, Keppler, Descartes, Newton, et cent autres très-importants encore, quoique moins célèbres, ont écrit en latin. Une foule innombrable d’historiens, de publicistes, de théologiens, de médecins, d’antiquaires, etc., inondèrent l’Europe d’ouvrages latins de tous les genres. De charmants poêles, des littérateurs du premier ordre, rendirent à la langue de Rome ses formes antiques, et la reportèrent à un degré de perfection qui ne cesse d’étonner les hommes faits pour comparer les nouveaux écrivains à leurs modèles. Toutes les autres langues, quoique cultivées et comprises, se taisent cependant dans les monuments au tiques , et très-probablement pour toujours.
Seule entre toutes les langues mortes, celle de Rome est véritablement ressuscitée ; et, semblable à celui qu’elle célèbre depuis vingt siècles, une fois ressuscitée , elle ne mourra plus ' .
Contre ces brillants privilèges, que signifie l’objection vulgaire et tant répétée, d'une langue inconnue au peuple ? Les protestants ont beaucoup répété cette objection, sans réfléchir que cette partie du culte qui nous est commune avec eux est en langue vulgaire de part et d’autre. Chez eux, la partie principale, et, pour ainsi dire, l’âme du culte, est la prédication, qui, par sa nature et dans tous les cultes, ne se fait qu’en langue vulgaire. Chez nous, c’est le sacrifice qui est le véritable cu//e;tout le reste est accessoire. Et qu’importe au peuple que ces paroles sacramentelles, qui ne se prononcent qu’à voix basse, soient récitées en français, en allemand, etc., ou en hébreu?
On fait d'ailleurs sur la liturgie le môme sophisme que sur l’Écriture sainte. On ne cesse de nous parler de langue inconnue , comme s’il s’agissait de la langue chinoise ou sauscrilaine. Celui qui n’entend pas l’Écriture et l’office est bien le maître d’apprendre le latin. A l’égard des dames mêmes, Fénelon disait qu’<7 aimerait bien autant leur faire apprendre le latin pour entendre l’office divin, que l’italien pour lire des poésies amoureuses *. Mais le préjugé n’entend jamais raison; et depuis trois siècles il nous accuse sérieusement de cacher l’Écriture sainte et les prières publiques, tandis que nous les ;présentons dans une langue connue de tout homme qui peut s’appeler, je ne dis pas savant , mais instniit , et que l’ignorant qui s’enuie de l’être peut apprendre en quelques mois.
On a pourvu d’ailleurs à tout par des traductions de
1. Christus, resurgens ex mortuis, jam non moritur . (Rom., VI, 9.)
2. Fénelon, dans le livre de ['Education des filles Ce grand homme semble ne pas craindre que la femme, parvenue à comprendre le latin de la liturgie ne soit tentée de s’élever jusqu'à celui d’Ovide.
toutes les prières de l’Église. Les unes en représentent les mots, et les autres le sens. Ces livres, en nombre infini, s’adaptent à tous les âges, à toutes les intelligences, à tous les caractères. Certains mots marquants dans la langue originale, et connus de toutes les oreilles ; certaines cérémonies, certains mouvements, certains bruits même avertissent l’assistant le moins lettré de ce qui se fait et de ce qui se dit. Toujours il se trouve en harmo.nie parfaite avec le prêtre; et s’il est distrait, c’est sa faute.
Quant au peuple proprement dit, s’il n’entend pas les mots, c’est tant mieux. Le respect y gagne, et l’intelligence n’y perd rien. Celui qui ne comprend point comprend mieux que celui qui comprend mal. Comment d’ailleurs aurait-il k se plaindre d’une religion qui fait tout pour lui? C’est l’ignorance, c’est la pauvreté, c’est l’humilité qu’elle instruit, qu’elle console, qu’elle aime par-dessus tout. Quant à la science, pourquoi ne lui dirait-elle pas en latin la seule chose qu’elle ait à lui dire, quJ?V n’y a point de salut pour l’orgueil ?
Enfin , toute langue changeante convient peu à une religion immuable. Le mouvement naturel des choses attaque constamment les langues vivantes; et sans parler de ces grands changements qui les dénaturent absolument, il en est d’autres qui ne semblent pas importants, et qui le sont beaucoup. La corruption du siècle s’empare tous les jours de cerlains mots, et les gâte pour se divertir. Si l’Église parlait notre langue, il pourrait dépendre d’un bel esprit effronté de rendre le mot le plus sacré de la liturgie, ou ridicule ou indécent. Sous tous les rapports imaginables, la langue religieuse doit être mise hors du domaine de l’homme.
Quelques Mois sur la souveraineté.
L’homme, en sa qualité d’être à la fois moral et corrompu, juste dans son intelligence et pervers dans sa volonté, doit nécessairement être gouverné; autrement il serait à la fois sociable et insociable, et la société serait à la fois nécessaire et impossible.
On voit dans les tribunaux la nécessité absolue de la souveraineté; car l’homme doit être gouverné précisément comme il doit être jugé, et par la même raison, c’est-à-dire, parce que partout où il n’y a pas sentence il y a combat.
Sur ce point, comme sur tant d’autres, l’homme ne saurait imaginer rien de mieux que ce qui existe, c’està-dire une puissance qui mène les hommes par des règles générales, faites non pour un tel cas ou pour un tel homme, mais pour tous les cas, pour tous les temps et pour tous les hommes.
L’homme étant juste, au moins dans son intention, toutes les fois qu’il ne s’agit pas de lui-même, c’est ce qui rend la souveraineté et par conséquent la société possibles. Car les cas où la souveraineté est exposée à mal faire volontairement sont toujours, par la nature des choses, beaucoup plus rares que les autres, précisément, pour suivre encore la même analogie, comme, dans l’administration de la justice, les cas où les juges
sont tentés de prévariquer sont nécessairement rares par rapport aux autres. S’il en était autrement, l’administration de justice serait impossible comme la souveraineté.
Le prince le plus dissolu n’empêche pas qu’on poursuive les scandales publics dans scs tribunaux, pourvu qu’il ne s’agisse pas de ce qui le touche personnellement. Mais comme il est seul au-dessus de la justice, quand même il donnerait malheureusement chez lui les exemples les plus dangereux, les lois générales pourraient toujours être exécutées.
L’homme étant donc nécessairement associé et nécessairement gouverné, sa volonté n’est pour rien dans l’établissement du gouvernement; car dès que les peuples n’ont pas le choix et que la souveraineté résulte directement de la nature humaine, les souverains n’existent plus par lu grâce des peuples; la souveraineté n’étant pas plus le résultat de leur volonté que la société même.
On a souvent demandé si le roi était fait pour le peuple, ou celui-ci pour le premier. Cette question suppose, ce me semble, bien peu de réflexion. Les deux propositions sont fausses prises séparément, et vraies prises ensemble. Le peuple est fait pour le souverain, et le souverain est fait pour le peuple; et l’un et l’autre sont faits pour qu’il y ait une souveraineté.
Le grand ressort, dans la montre, n’est point fait pour le balancier, ni celui-ci pour le premier; mais chacun d’eux pour l’autre, et l’un et l’autre pour montrer l’hçure.
Point de souverain sans nation, comme point de nation sans souverain. Celle-ci doit plus au souverain que le souverain à la nation; car elle lui doit l’existence sociale et tous les biens qui en résultent; tandis que le prince ne doit à la souveraineté qu’un vain éclat qui n’a rien de commun avec le bonheur et qui l’exclut même presque toujours.
înronytfnicnls de la roureralnctâ.
Quoique la souverainelé n’ait pas d’intérét plus grand et plus général que celui d’être juste, et quoique les cas où elle est tentée de ne l’être pas soient sans comparaison moins nombreux que les autres, cependant ils le sont malheureusement beaucoup; et le caractère particulier de certains souverains peut augmenter ces inconvénients, au point que, pour les trouver supportables, il n’y a guère d’autre moyen que de les comparer à ceux qui auraient lieu si le souverain n’existait pas.
Il était donc impossible que les hommes ne fissent pas de temps en temps quelques eflorts pour se mettre à l’abri des excès de cette énorme prérogative ; mais sur ce point l’univers s’est partagé en deux systèmes d’une diversité tranchante.
La race audacieuse de Japhet n’a cessé, s’il est permis de s’exprimer ainsi, de graviter vers ce qu’on appelle la liberté , c’est-à-dire vers cet état où le gouvernant est aussi peu gouvernant, et le gouverné aussi peu gouverné qu’il est possible. Toujours en garde contre ses maîtres, tantôt l’Européen les a chassés, et tantôt il leur a opposé des lois. Il a tout tenté, il a épuisé toute les formes imaginables de gouvernement, pour se passer de maîtres, ou pour restreindre leur puissance.
L’immense postérité de Sem et de Cham a pris une autre route. Depuis les temps primitifs jusqu’à ceux que nous voyons, toujours elle a dit à un homme : Faites tout ce que vous voudrez, et lorsque nous serons las, nous vous égorgerons.
Du reste, elle n’a jamais pu ni voulu comprendre ce que c’est qu’une république; elle n’entend rien à la balance des pouvoirs, à tous ces privilèges, à toutes ces lois
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fondamentales dont nous sommes si fiers. Chez elle, l’homme le plus riche et le plus maître de ses actions, le possesseur d’une immense fortune mobilière, absolument libre de la transporter où il voudrait, sûr d’ailleurs d’une protection parfaite sur le sol européen, et voyant déjà arriver à lui le cordon ou le poignard, les préfère cependant au malheur de mourir d’ennui au milieu de nous.
Personne sans doute n’imaginera de conseiller à l’Europe le droit public, si court et si clair, de l’Asie et de l’Afrique; mais puisque le pouvoir chez elle est toujours criant, discuté, attaqué ou transporté, puisqu’il n’y a rien de si insupportable à notre orgueil que le gouvernement despotique, le plus grend problème européen est donc de savoir comment on peut restreindre le pouvoir souverain sans le détruire.
On a bientôt dit : Il faut des lois fondamentales ; il faut une constitution. Mais qui les établira ces lois fondamentales, et qui les fera exécuter? Le corps où l’individu qui en aurait la force serait souverain, puisqu’il serait plus fort que le souverain; de sorte que, par l’acte même de l’établissement, il le détrônerait. Si la loi constitutionnelle est une concession du souverain, la question recommence. Qui empêchera un de ses successeurs de la violer ? Il fout que le droit de résistance soit attribué à un corps ou à un individu ; autrement il ne peut être exercé que par la révolte, remède terrible, pire que tous les maux.
D’ailleurs, on ne voit pas que les nombreuses tentatives faites pour restreindre le pouvoir souverain aient jamais réussi d’une manière propre à donner l’envie de les imiter. L’Angleterre seule, favorisée par l’Océan qui l’entoure et par un caractère national qui se prête à ces expériences, a pu faire quelque chose dans ce genre ; mais sa constitution n’a point encore subi l’épreuve du temps ; ;et déjà même cet édifice fameux qui nous fait lire dans le fronton, m. dclxxxviu, semble chanceler
sur ses fondements encore humides. Les lois civiles et criminelles de celte nation ne sont point supérieures à celles des autres. Le droit de se taxer elle-même, acheté par des flots de sang, ne lui a valu que le privilège d’être la nation la plus imposée de l’univers. Un certain esprit soldatesque, qui est la gangrène de la liberté, menace assez visiblement la constitution anglaise ; je passe volontiers sous silence d’autres symptômes. Qu’arrivera-t-il? Je l’ignore; mais quand les choses tourneraient comme je le désire, un exemple isolé de l’histoire prouverait peu en faveur des monarchies constitutionnelles ; d’autant que l’expérience universelle est contraire à cet exemple unique.
Une grande et puissante nation vient de faire sous nos yeux le plus grand effort vers la liberté qui ait jamais été fait dans le monde : qu’a-t-elle obtenu? Elle s’est couverte de ridicule et de honte pour mettre enfin sur le trône un b italique à la place d’un B majuscule, et chez le peuple, la servitude à la place de l’obéissance. Elle est tombée ensuite dans l’abîme de l’humiliation, et, n’ayant échappé à l’anéantissement politique que par un miracle qu’elle n’avait pas droit d’attendre, elle s’amuse, sous le joug des étrangers ', à lire sa charte qui ne fait honneur qu’à son roi, et sur laquelle d’ailleurs le temps n’a pu s’expliquer.
Le dogme catholique, comme tout le monde sait, proscrit toute espèce de révolte sans distinction ; et pour défendre ce dogme, nos docteurs disent d’assez bonnes raisons philosophiques même, et politiques.
Le protestantisme, au contraire, partant de la souveraineté du peuple, dogme qu’il a transporté de la religion dans la politique, ne voit dans le système de la non-résistance que le dernier avilissement de l’homme. Le docteur Beattie peut être cité comme un représentant de tout son parti. Il appelle le système catholique de la
I . Je rappelle au lecteur que j'écrirais ceci eu 181 T. .
non - résistance une doctrine détestable. II avance que l’homme, lorsqu’il s’agit de résister à la souveraineté, doit se déterminer par les sentiments intérieurs d‘ un certain instinct moral dont il a la conscience en lui-même , et qu’on a tort de confondre avec la chaleur du sang et des esprits vitaux Il reproche à son fameux compatriote, le docteur Barkeley, d'avoir méconnu cette puissance intérieure, et d’avoir cru que l’homme, en sa qualité d'être raisonnable, doit se laisser diriger par les préceptes d’une sage et impartiale raison \
J’admire fort ces belles maximes; mais elles ont le défaut de ne fournir aucune lumière à l’esprit pour se décider dans les occasions difficiles, où les théories sont absolument inutiles. Lorsqu’on a décidé (je l’accorde par supposition) qu’on a droit de résister à la puissance souveraine, et de la faire rentrer dans ses limites, on n’a rien fait encore, puisqu’il reste à savoir quand on peut exercer ce droit, et quels hommes ont celui de l’exercer.
Les plus ardents fauteurs du droit de résistance conviennent (et qui pourrait en douter?) qu'il ne saurait être justitié que par la tyrannie. Mais qu’est-ce que la tyrannie? Un seul acte, s’il est atroce, peut-il porter ce nom? S’il en faut plus d’un, combien en faut-il, et de quel genre? Quel pouvoir dans l’État a droit de décider que le cas de résistance est arrivé? Si le tribunal préexiste, il était donc déjà portion de la souveraineté, et en agissant sur l’autre portion , il l’anéantit. S’il ne préexiste pas, par quel tribunal ce tribunal sera-t-il établi? Peuton d’ailleurs exercer un droit, même juste, même mI . Tliose instinctive sentiments (if morality icerr of men are conscious ascribing lliem blond aud spirils, or to éducation and habit. (Beattie, ou Trutli. l’art. I(, ch. m, p. 408. Loudou, iu-8.) Je n’ai jamais vu tant (le mots employés pour exprimer l'orgueil.
î. En effet, c’est un grand blasphème. Asserling tliat the conduct of rational beings is to be directed no I by tliose instinctive sentiments but by the dictâtes of sober and impartial reason. (Beattie, ibid.) On voit ici bien clairement cette chaleur de sang, que l’orgueil appelle instinct moral, etc.
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contestable , sans mettre dans la balance les inconvénients qui peuvent en résulter? L’histoire n’a qu’un cri pour nous apprendre que les révolutions commencées par les hommes les plus sages sont toujours terminées par les fous; que les auteurs en sont toujours les victimes, et que les efforts des peuples pour créer ou accroître leur liberté finissent presque toujours par leur donner des fers. On ne voit qu’abîmes de tous côtés.
Mais, dira-t-on, voulez-vous donc démuseler le tigre, et vous réduire à l’obéissance passive? Eh bien ! voici ce que fera le roi : « Il prendra vos enfants pour con« duire ses chariots, et s’en fera des gens de cheval, et « les fera conduire devant son char; iljen fera des offi<t ciers et des soldats ; il prendra les uns pour labourer « ses champs et recueillir ses blés, et les autres pour « lui fabriquer des armes. Il fera de vos filles des par« fumeuses, des cuisinières et des boulangères à son « usage; il prendra pour lui et les siens ce qu’il y a de « meilleur dans vos champs, dans vos vignes et dans « vos vergers, et se fera payer la dîme jdejvos blés et « de vos raisins pour avoir de quoi récompenser ses « eunuques et ses domestiques. Il prendra vos servi« teurs, vos servantes, vos jeunes gens les plus robustes « et vos bêtes de somme, pour les faire travailler en« semble à son profit; il prendra aussi la dîme de vos « troupeaux, et vous serez ses esclaves '. »
Je n’ai jamais dit que le pouvoir absolu n’entraîne de grands inconvénients sous quelque forme qu’il existe dans le monde : je le reconnais au contraire expressément, et ne pense nullement à les atténuer; je dis seulement qu’on se trouve placé entre deux abîmes.
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Idées antiques sur le grand problème.
Il ùi’est pas au pouvoir de l’homme de créer une loi qui n’ait besoin d’aucune exception. L’impossibilité sur ce point résulte également et de la faiblesse humaine, qui ne saurait tout prévoir, et de la nature même des choses, dont les unes varient au point de sortir par leur propre mouvement du cercle de la loi, et dont les autres, disposées par gradations insensibles sous des genres communs, ne peuvent être saisies par un nom général qui ne soit pas faux dans les nuances.
De là résulte dans toute législation la nécessité d’une puissance dispensante; car partout où il n’y a pas dispense, il y a violation.
Mais toute violation de la loi est dangereuse ou mortelle pour la loi, au lieu que toute dispense la fortifie; car l’on ne peut demander d’en être dispensé sans lui rendre hommage, et sans avouer que de soi-même on n’a point de force contre elle.
La loi qui prescrit l’obéissance envers les souverains est une loi générale comme toutes les autres; elle est bonne, juste et nécessaire en général. Mais si Néron est sur le trône, elle peut paraître un défaut.
Pourquoi donc n’y aurait-il pas dans ces cas dispense de la loi générale, fondée sur des circonstances absolument imprévues? Ne vaut-il pas mieux agir avec connaissance de cause et au nom de l’autorité, que de se précipiter sur le tyran avec une impétuosité aveugle qui a tous les symptômes du crime?
Mais à qui s’adresser pour cette dispense? La souveraineté étant pour nous une chose sacrée, une émanation de la puissance divine, que les uations de tous les temps out toujours mise sous la garde 4e la religion,
piais que le christianisme surtout a prise goui «a pro*
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tection particulière en nous prescrivant de voir dans le souverain un représentant et une image de Dieu môme, il n’était pas absurde de penser que, pour être délié du serment de fidélité, il n’y avait pas d’autre autorité compétente que celle de ce haut pouvoir spirituel , unique sur la terre, et dont les prérogatives sublimes forment une portion de la révélation.
Le serment de fidélité sans restriction exposant les hommes à toutes les horreurs de la tyrannie, et la résistance sans règles les exposant à toutes celles de l’anarchie, la dispense de ce serment, prononcée par la souveraineté spirituelle, pouvait très-bien se présenter à la pensée humaine comme l’unique moyen de contenir l’autorité temporelle, sans effacer son caractère.
Ce serait, au reste, une erreur de croire que la dispense du serment se trouverait, dans celte hypothèse, en contradiction avec l’origine divine de la souveraineté. La contradiction existerait d’autant moins que lé pouvoir dispensant étant supposé éminemment divin, rien n’empôchercrit qu’à certains égards, et dans des circonstances extraordinaires, un autre pouvoir lui fût subordonné.
Les formes de la souveraineté, d’ailleurs, ne sont point les mômes partout : elles sont fixées par les lois fondamentales, dont les véritables bases ne sont jamais écrites. Pascal a fort bien dit « qu'il aurait autant d’horreur de détruire la liberté où Dieu l’a mise que de l’introduire où elle n’est pas. » Car il ne s’agit pas de monarchie dans cette question, mais de souveraineté, ce qui est tout différent.
Cette observation est essentielle pour échapper au sophisme qui se présente si naturellement : la souveraineté est limitée ici ou là; donc elle part du peuple.
En premier lieu, si l’on veut s’exprimer exactement, il n’y a point de souveraineté limitée ; toutes sont absolues et infaillibles, puisque nulle part il n’est permis de dire qu’elles se sont trompées,
Quand je dis que nulle souveraineté n'est limitée , j’entends dans son exercice légitime , et c’est ce qu’il faut bien soigneusement remarquer. Car on peut dire également, sous deux points de vue différents, que toute souveraineté est limitée , et que nulle souveraineté nest limitée. Elle est limitée, en ce que nulle souveraineté ne peut tout; elle ne l’est pas, en ce que, dans son cercle de légitimité, tracé par les lois fondamentales de chaque pays, elle est toujours et partout absolue, sans que personne ait le droit ce lui dire qu’elle est injuste ou trompée. La légitimité ne consiste donc pas à se conduire de telle ou telle manière dans son cercle, mais à n’en pas sortir.
C’est ce à quoi on ne fait pas toujours assez attention. On dira, par exemple : En Angleterre la souveraineté est limitée. Rien n’est plus faux; c’est la royauté qui est ljmitée dans cette contrée célèbre : or, la royauté n’est pas toute la souveraineté, du moins en théorie. Mais lorsque les trois pouvoirs qui , en Angleterre , constituent la souveraineté, sont d’accord, que peuvent-ils? U faut répondre avec Blackston : Tout. Et que peut-on contre eux légalement? Rien.
Ainsi la question de l’origine divine peut se traiter à Londres comme à Madrid ou ailleurs, et partout elle présente le même problème, quoique les formes de la souveraineté varient suivant les pays.
En second lieu, le maintien des formes, suivant les lois fondamentales, n’altère ni l’essence ni les droits de la souveraineté. Des juges supérieurs qui, pour cause de sévices intolérables , priveraient un père de famille du droit d’élever scs enfants, seraient-ils censés attenter à l’autorité paternelle et déclarer qu’elle n’est pas divine? En retenant une puissance dans les bornes, le tribunal n’en conteste ni la légimilé, ni le caractère, ni l’étendue légale; il les professe au contraire solennellement.
Le Souverain Pontife, de môme, en déliant les sujets
du serment de fidélité, ne ferait rien contre le droit divin. Il professerait seulement que la souveraineté est une autorité divine et sacrée qui ne p.eut être contrôlée que par une autorité divine aussi, mais d’un ordre supérieur, et spécialement revêtue de ce pouvoir en certains cas extraordinaires.
Ce serait un paralogisme de conclure ainsi : Dieu est auteur de la souveraineté ; donc elle est incontrôlable. Si Dieu l’a créée et maintenue telle, je l’accorde : dans le cas contraire, je le nie. Dieu est le maître sans doute de crééer une souveraineté restreinte dans son principe même, ou postérieurement par un pouvoir qu’il aurait établi à l’époque marquée par ses décrets ; et sous cette forme, elle serait divine.
La France, avant la révolution, avait bien, je crois, des lois fondamentales, auxquelles par conséquent le roi ne pouvait toucher; cependant toute la théoiogiq française repoussait justement le système de la souveraineté du peuple comme un dogme antichrétien : donc telle ou telle restriction, humaine même, n’a rien de commun avec l’origine divine; car il serait singulier vraiment qu’au despotisme seul appartînt cette prérogative sublime.
Et, par une conséquence bien plus sensible et plus décisive encore, un pouvoir divin, solennellement et directement établi par la Divinité, n’altérerait l’essence d’aucune œuvre divine qu’il pourrait modifier.
Ces idées flottaient dans la tête de nos aïeux, qui n’étaient pas en état de se rendre raison de cette théorie, et de lui donner une forme systématique. Ils laissèrent seulement entrer dans leur esprit l’idée vague que la souveraineté temporelle pouvait être contrôlée par ce haut pouvoir spirituel qui avait le droit, dans certains cas , de révoquer le serment de sujet.
Autres considérations sur le même sujet.
Je ne suis point obligé du tout de répondre aux objections qu’on pourrait élever contre les idées que je viens d’exposer ; car je n’entends nullement prêcher le droit indirect des Papes. Je dis seulement que ces idées n’ont rien d’absurde. J’argumente adhominem, ou, pour mieux dire, ad homines. Je prends la liberté de dire à mon siècle qu’il y a contradiction manifeste entre son enthousiasme constitutionnel et son déchaînement contre les Papes; je lui prouve, et rien n’est plus aisé, que, sur ce point important, il en sait moins ou n’en sait pas plus que le moyen âge.
Cessons de divaguer, et prenons enfin noire parti de bonne foi sur la grande question de l’obéissance passive ou de la non- résistance. Veut-on poser en principe « que pour une raison imaginable', il n’est permis de « résister à l’autorité; qu’il faut remercier Dieu des bons « princes, et souffrir patiemment les mauvais, en atten« dant que le grand réparateur des torts, le temps, en « fasse justice; qu’il y a toujours plus de danger à ré« sister qu’à souffrir, etc.?» J’y consens, et je suis prêt à signer pour l’avenir.
Mais s’il fallait absolument en venir à poser des bornes légales à la puissance souveraine, j’opinerais de tout mon cœur pour que les intérêts de l’humanité fussent confiés au Souverain Pontife.
Les défenseurs du droit de résistance sont trop souI . Quand je dis aucune raison imaginable, il va bien sans dire que j’eiclus toujours le cas où le souverain commanderait le crime. Je ne serais pas même éloigné de croire qn’il est des circonslances, plus nombreuses peut-être qu'on ne le croit, où le mot de résistance n'est pas synonyme de celui de récolte; mais je ne puis et je n’aime pas même m’appesantir sur certains détails, d'autant plus que les principes généraux suffisent su bnt de cet ouvrage.
vent dispensés de poser la question de bonne foi. En effet, il ne s’agit nullement de savoir si, mais quand et comment, il est permis de résister. Le problème est tout pratique, et, posé de cette manière, il fait trembler. Mais si le droit de résister se changeait en droit d’empécher, et qu’au lieu de résider dans le sujet, il appartînt à une puissance d’un autre ordre, l’inconvénient ne serait plus le même, parce que cette hypothèse admet la résistance sans révolution et sans aucune violation de la souveraineté'.
De plus, ce droit d’opposition reposant sur une tête connue et unique, il pourrait être soumis à des règles, ^ et exercé avec toute la prudence et avec toutes les nuances imaginables; au lieu que, dans la résistance intérieure, il ne peut être exercé que par les sujets,' par la foule, par le peuple en un mot, et, par conséquent, parla voie seule de l’insurrection.
Ce n’est pas tout : le veto du Pape pourrait être exercé contre tous les souverains, et s’adapterait à toutes les constitutions et h tous les caractères nationaux. Ce mot de monarchie limitée est bientôt prononcé : en théorie, rien n’est plus aisé; mais quand on en vient à la pratique et à l’expérience, on ne trouve qu’un exemple équivoque par sa durée, et que le jugement de Tacite a proscrit d’avance *, sans parler d’une foule de circonstances qui permettent et forcent même de regarder ce gouvernement comme un phénomène purement local, et peutêtre passager.
La puissance pontificale, au contraire, est par essence la moins sujette aux caprices de la politique. Celui qui l’exerce est de plus toujours vieux, célibataire et prêtre; ce qui exclut les quatre-vingt-dix-neuf centièmes
t. La déposition absolue et sans retour d’un prince temporel, cas infiniment rare dans la supposition actuelle, ne serait pas plus une révolution que la mort de ce même souverain.
2. De lecla ex his et conslilula reipublicx forma laudari facilius q uam ertnirè, vel si erenerit haud diulurna esse polest. (Tacite, jlnn., III, 33.)
des erreurs et des passions qui troublent les États. Enfin, comme il est éloigné, que sa puissance est d’une autre nature que celle des souverains temporels, et qu’il ne demande jamais rien pour lui, on pourrait croire assez légitimement que si tous les inconvénients ne sont pas levés, ce qui est impossible, il en resterait du moins aussi peu qu’il est permis de l’espérer, la nature humaine étant donnée ; ce qui est pour tout homme sensé le point de perfection.
Il paraît donc que, pour retenir les souverainetés dans leurs bornes légitimes, c’est-à-dire pour empêcher de violer les lois fondamentales de l’État, dont la Religion est la première, l’intervention plus ou moins puissante, plus ou moins active de la suprématie spirituelle, serait un moyen pour le moins aussi plausible que tout autre.
On pourrait aller plus loin, et soutenir, avec une égale assurance, que ce moyen serait encore le plus agréable ou le moins choquant pour les souverains. Si le prince est libre d’accepter ou de refuser des entraves, certainement il n’en acceptera point; car ni le pouvoir ni la liberté n’ont jamais su dire : C'est assez. Mais à supposer que la souveraineté se vît irrémissiblement forcée à recevoir un frein, et qu’il ne s’agît plus que de le choisir, je ne serais point étonné qu’elle préférât le Pape à un sénat colégislatif, à une assemblée nationale, etc. ; car les Souverains Pontifes demandent peu aux princes, et les énormités seules attireraient leur animadversion'.
I. Si les étals généraux de France axaient adressé à Louis XIV une priera semblable à celle que les communes d'Angleterre adressèrent, vers la fin du quatorzième siècle, au roi F.douard III { Hum. Ed. III, 1577, chap. xti, in- A, p. 332), je suis persuadé que sa hauteur en eût été choquée beaucoup plus que d’une bulle dounée sous l'anneau du pêcheur, et dirigée à la même fin.
Caractère distinctif du pouvoir exercé par les Papes.
Les Papes ont lutté quelquefois avec des souverains* jamais avec la souveraineté. L’acte même par lequel ils déliaient les sujets du serment de fidélité déclarait, la Souveraineté inviolable. Les Papes avertissaient les peuples que nul pouvoir humain ne pouvait atteindre le souverain dont l’autorité n’était suspendue que par une puissance toute divine, de manière que leurs anathèmes, loin de jamais déroger à la rigueur des maximes Catholiques sur l’inviolabilité des souverains, ne servaient, au contraire, qu’à leur donner une nouvelle sanction aux yeux des peuples.
Si quelques personnes regardaient comme une subtilité cette distinction de souverain et de souveraineté, je leur sacrifierais volontiers ces expressions dont je n’ai nul besoin. Je dirai tout simplement que les coups frappés par le Saint-Siège sur un petit nombre de souverains, presque toujours odieux, et quelquefois même insupportables par leurs crimes, purent les arrêter ou les effrayer, sans altérer dans l’esprit des peuples l’idée haute et sublime qu’ils devaient avoir de leurs maîtres. Les Papes étaient universellement reconnus comme délégués de la Divinité, de laquelle émane la souveraineté. Les plus grands princes recherchaient dans le sacre la sanction, et, pour ainsi dire, le complément de leur droit. Le premier dé ces souverains dans les idées anciennes, l’empereur allemand, devait être sacré par les mains mêmes du Pape. 11 était censé tenir de lui son caractère auguste, et n’être véritablement empereur que par le sacre. On verra plus bas tout le détail de ce droit public, tel qu’il n’en a jamais existé de plus général, de
plus incontestablement reconnu . Les peuples qui voyaien t excommunier un roi se disaient : Il faut que cette puissance soit bien haute, bien sublime, bien au-dessus de tout jugement humain, puisqu’elle ne peut être contrôlée que par le Vicaire de Jésus-Christ.
En réfléchissant sur cet objet, nous sommes sujets à une grande illusion. Trompés par les criailleries philosophiques, nous croyons que les Papes passaient leur temps à déposer les rois ; et parce que ces faits se touchent dans les brochures in-douze que nous lisons, nous croyons qu’ils se sont touchés de même dans la durée. Combien corapte-t-on de souverains héréditaires effectivement déposés par les Papes? Tout se réduisait à des menaces et à des transactions. Quant aux princes électifs, c’étaient des créatures humaines qu’on pouvait bien défaire, puisqu’on les avait faites ; et cependant tout se réduit encore à deux ou trois princes forcenés, qui, pour le bonheur du genre humain, trouvèrent un frein (faible même et très-insuffisant) dans la puissance spirn tuelle des Papes, Au reste, tout se passait à l’ordinaire dans le monde politique. Chaque roi était tranquille chez lui de la part de l’Église ; les Papes ne pensaient point à se mêler de leur administration ; et jusqu’à ce qu’il leur prît fantaisie de dépouiller le sacerdoce, de renvoyer leurs femmes ou d’en avoir deux à la fois, ils n’avaient rien à craindre de ce côté.
A cette solide théorie l’expérience vient ajouter sa démonstration. Quel a été le résultat de ces grandes secousses dont on fait tant de bruit? L’origine divine de la souveraineté, ce dogme conservateur des États, se trouva universellement établi en Europe, 11 forma en quelque sorte notre droit public , et domina dans toutes nos écoles jusqu’à la funeste scission du seizième siècle.
L’expérience se trouve donc parfaitement d’accord avec le raisonnement. Les excommunications des Papes n’ont fait aucun tort à la souveraineté dans l’esprit des
peuples ; au contraire , en la réprimant sur certains points, en la rendant moins féroce et moins écrasante, en l'effrayant pour son propre bien qu’elle ignorait, ils l’ont rendue plus vénérable ; ils ont fait disparaître de son front l’antique caractère de la bôte pour y substituer celui de la régénération ; ils l’ont rendue sainte pour la rendre inviolable : nouvelle et grande preuve , entre mille, que le pouvoir pontifical a toujours été un pouvoir conservateur. Tout le monde, je crois, peut s’en convaincre ; mais c’est un devoir particulier pour tout enfant de l’Église, de reconnaître que l’esprit divin qui l’anime, et magno se corpore miscet , ne saurait enfanter rien de mal en résultat, malgré le mélange humain qui se fait trop et trop souvent apercevoir au milieu des tempêtes politiques. 1
A ceux qui s’arrêtent aux faits particuliers, aux torts accidentels, aux erreurs de tel ou tel homme, qui s’appesantissent sur certaines phrases, qui découpent chaque ligne de l’histoire pour la considérer à part, il n’y a qu’une chose à dire : Du point où il faut s’élever pour embrasser l’ensemble , on ne voit 'plus rien de ce que vous voyez, partant , il n’y a pas moyen de vous répondre , à moins que vous ne vouliez prendre ceci pour une réponse.
On peut observer que les philosophes modernes ont suivi, à l’égard des souverains, une route diamétralement opposée à celle que les Papes avaient tracée. Ceux-ci avaient consacré le caractère en frappant sur les personnes; les autres, au contraire, ont flatté souvent, même assez bassement, la personne qui donne les emplois et les pensions ; et ils ont détruit, autant qu’il était en eux, le caractère, en rendant la souveraineté odieuse ou ridicule, en la faisant dériver du peuple, en cherchant toujours à la restreindre par le peuple.
Il y a tant d’analogie, tant de fraternité, tant de dépendance entre le pouvoir pontifical et celui des rois, que jamais on n’a ébranlé le premier sans toucher au second, et que les novateurs de notre siècle n’ont cessé
de montrer aux rois le plus grand ennemi de l’autorité royale dans le sacerdoce , incroyable contradiction, phénomène inouï, qui serait unique s’il n’y avait pas quelque chose de plus extraordinaire encore , c’est qu’ils aient pu se faire croire par les peuples et par les rois.
Le chef des réformateurs a fait en peu de lignes sa profession de foi sur les souverains :
« Les princes, dit-il, sont communément les plus « grands fous et les plus fieffés coquins de la terre ; on « n’en saurait attendre rien de bon ; ils ne sont dans ce « monde que les bourreaux de Dieu, dont il se sert pour « nous châtier »
Les glaces du scepticisme ont calmé la fièvre du seizième siècle, et le style s’est adouci avec les mœurs ; mais les principes sont toujours les mêmes. La secte qui abhorre le Souverain Pontife va réciter ses dogmes.
Quo l’univers se luise et l'écoute parier!
« De quelque manière que le prince soit revêtu de « son autorité, il la tient toujours uniquement du peu« pie, et le peuple ne dépend jamais d’aucun homme « mortel qu’en vertu de son propre consentement »
« Du peuple dépendent le bien-être, la sécurité et la « permanence de tout gouvernement légal. Dans le « peuple doit résider nécessairement l’essence de tout « pouvoir; et tous ceux dont les connaissances ou la « capacité ont engagé le peuple à leur accorder une con1. Luther, dans ses œuvres, in-fol., tome II, p. 182, cité dans le livre allemand très-remarquable et très-connu, intitule : lier Triumph der Philosophie in Achtzhnten Jahrhunderte, in-8, tom. I, p. 52. Luther s’était même fait, à cet égard, une sorte de proverbe qui disait : Principem esse et non esse latronem Dix possibile est ; c’est-à-dire : Être prince et u’ètre pas brigand, c’est ce qui me parait à peine possible. (Ibid.)
2. Noodt, sur lè Pouvoir des souverains. — Hecueil de discours sur diverses matières importantes, traduites ou composées par Jean Barbeyrac. T. 1, p. 41.
« fiance quelquefois sage et quelquefois imprudente, « sont responsables envers lui de l’usage qu’ils ont fait « du pouvoir qui leur a été confié pour un temps » Aujourd’hui, c’est aux princes à faire leurs réilexions. On leur a fait peur de cette puissance qui gêna quelquefois leurs devanciers il y a mille ans, mais qui avait divinisé le caractère souverain. Ils se sont laissé ramener sur la terre. — Ils ne sont plus que des hommes.
Pouvoir temporel des Papes. Guerres qu’ils ont soutenues comme „ princes temporels.
C’est une chose extrêmement remarquable, mais nullement ou pas assez remarquée, que jamais les Papes ne se sont servis de l’immense pouvoir dont ils sont en possession pour agrandir leur État. Qu’y avait-il de plus naturel, par exemple, et de plus tentatif pour la nature humaine, que de se réserver une portion des provinces conquises par les Sarrasins, et qu’ils donnaient au pre* mier occupant pour repousser le Croissant qui ne cessait de s’avancer? Cependant jamais ils ne l’ont fait, pas même à l’égard des terres qui les touchaient, comme le royaume des Deux-Siciles, sur lequel ils avaient des droits inconstestables, au moins selon les idées d’alors, et pour lequel, néanmoins, ils se contentèrent d’uno vaine suzeraineté, qui finit bientôt par la haguençe , tribut léger et purement nominal, que le mauvais goût du siècle leur dispute encore.
Les Papes ont pu faire trop valoir, dam» le temps,
I . Opinion du chevalier William loues. Mémoire o j the Ufe of sir WiUtait t Jones, by lord Trignmouth. London, 1806, in-4, p, 200.
cette suzeraineté universelle, qu’une opinion non moins universelle ne leur disputait point. Ils ont pu exiger des hommages, imposer des taxes trop arbitrairement, si l’on veut; je n’ai nul intérêt d’examiner ici ces différents points. Mais toujours il demeurera vrai qu’ils n’ont jamais cherché ni saisi l’occasion d’augmenter leurs États aux dépens de la justice , tandis qu’aucune autre souveraineté temporelle n'échappa à cet anathème, et que, dans ce moment même, avec toute notre philosophie, notre civilisation et nos beaux livres, il n’y a peutêtre pas une puissance européenne en état de justifier toutes ses possessions devant Dieu et la raison.
Je lis, dans les Lettres sur l'Histoire, que les Papes ont quelquefois profité de leur puissance temporelle pour augmenter leurs propriétés' .
Mais le terme de quelquefois est vague; celui de puissance temporelle l’est aussi, et celui de propriété encore davantage; j’attends donc qu’il me soit expliqué quand et comment les Papes ont employé leur puissauce spirituelle ou leurs moyens politiques pour étendre leurs États aux dépens d’un propriétaire légitime.
En attendant que ce propriétaire dépouillé se présente, nous n’observons point sans admiration que parmi tous les Papes qui ont régné, dans le temps de leur iniluence, il n’y ait pas eu un usurpateur, et qu’alors même qu’ils faisaient valoir leur suzeraineté sur tel ou tel État, ils s’en soient toujours prévalus pour le donner, non pour le retenir.
Considérés même comme simples souverains, les Papes sont encore remarquables sous ce point de vue. Jules II, par exemple, fit sans doute une guerre mortelle aux Vénitiens; mais c’était pour avoir les villes usurpées par la république.
Ce point est un de ceux sur lesquels j’invoquerai avec confiance ce coup d’œil général qui doit déterminer le
4. Esprit de l’hietoire, Uttre XL. Paris, Nyuu, IÏÜ3, iii-8,4. 11, p. 3149.
jugement des hommes sensés. Les Papes régnent depuis le neuvième siècle au moins : or, à compter de ce temps, on ne trouvera dans aucune dynastie souveraine plus de respect pour le territoire d’autrui , et moins d’envie d’augmenter le sien.
Comme princes temporels les Papes égalent ou surpassent en puissance plusieurs têtes couronnées d’Europe. Qu’on examine les histoires des différents pays, on verra en général une politique toute différente de celle des Papes. Pourquoi ceux-ci n’auraient-ils pas agi politiquement comme les autres ? Cependant on ne voit point de leur côté cette tendance à s’agrandir qui forme le caractère distinctif et général de toute souveraineté.
Jules II, que je citais tout à l’heure, est, si ma mémoire ne me trompe point, le seul Pape qui ait acquis un territoire par les règles ordinaires du droit public, en vertu d’un traité qui terminait une guerre. Il se fit céder ainsi le duché de Parme; mais cette acquisition quoique non coupable, choquait cependant le caractère pontifical : elle échappa bientôt au Saint-Siège. A lui seul est réservé l’honneur de ne posséder aujourd’hui que ce qu’il possédait il y a dix siècles. On ne trouve ici ni traités, ni combats, ni intrigues, ni usurpations ; en remontant on arrive toujours à une donation. Pépin, Charlemagne, Louis, Lolhaire, Henri Olton, la comtesse Mathilde, formèrent cet État temporel des Papes si précieux pour le christianisme ; mais la force des choses l’avait commencé, et cette opération cachée est un des spectacles les plus curieux de l’histoire.
Il n’y a pas en Europe de souveraineté plus justifiable, s’il est permis de s’exprimer ainsi, que celle des Souverains Pontifes. Elle est comme la loi divine, justificata in semetipsa. Mais ce qu’il y a de véritablement étonnant, c’est de voir les Papes devenir souverains sans s’en apercevoir, et même, à parler exactement, malgré eux. Une loi invisible élevait le siège de Home, et l’on
peut dire que le Chef de l’Église universelle naquit souverain. De l’échafaud des martyrs, il monta sur un trône qu’on n’apercevait pas d’abord, mais qui se consolidait insensiblement comme toutes les grandes choses, et qui s’annonçait dès son premier âge par je ne sais quelle atmosphère de grandeur qui l’environnait, sans aucune cause humaine assignable. Le Pontife romain avait besoin de richesses, et les richesses affluaient; il avait besoin d’éclat, et je ne sais quelle splendeur extraordinaire partait du trône de saint Pierre, au point que déjà dans le troisième siècle, l’un des plus grands seigneurs de Rome, préfet de la ville, disait en se jouant, au rapport de saint Jérôme : « Permettez-moi de me « faire évêque de Rome, et tout de suite je me ferai « chrétien *. » Celui qui parlerait ici d’avidité religieuse, d’avarice , d’influence sacerdotale, prouverait qu’il est au niveau de son siècle, mais tout à fait au-dessous du sujet. Comment peut-on concevoir une souveraineté sans richesses? Ces deux idées sont une contradiction manifeste. Les richesses de l’Église romaine étant donc le signe de sa dignité et l’instrument nécessaire de son action légitime, elles furent l’œuvre de la Providence qui les marqua dès l’origine du sceau de la légitimité. On les voit et on ne sait d’où elles viennent; on les voit et personne ne se plaint. C’est le respect, c’est l’amour, c’est la piété, c’est la foi, qui les ont accumulées. De là ces vastes patrimoines qui ont tant exercé la plume des savants. Saint Grégoire, à la fin du quatrième siècle, en possédait vingt-trois en Italie, et dans les îles de la Méditerranée, en Illyrie, en Dalmatie, en Allemagne et dans les Gaules *. La juridiction des Papes sur ces patri1. Zaccaria, Anti-Febronius Vindic., t. IV, dissert. IX, cap. m, p. 33.
2. Voyez la Dissertation de l'abbé Cenni à la lin du livre du cardinal Orsi : Délia Origine del Dominio e delta Sovranila de’ rom. l’onlefici sovra gli stali loro temporalmenle soggetti. Roma, Pagliarini, in- 12, 1754, p. 306 à 309. Le patrimoine appelé des Alpes Cottiennes était immense; il contenait Gènes et toute la côte maritime jusqu'aux frontières de France. (Voyez les autorités, ibid.)
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moines porte un caractère singulier qu’on ne saisit pas aisément à travers les ténèbres de cette histoire, mais qui s’élève néanmoins visiblement au-dessus de la sim^ pie propriété. On voit les Papes envoyer des officiers, donner des ordres et se faire obéir au loin, sans qu’il soit possible de donner un nom à cette suprématie dont en effet la Providence n’avait point encore prononcé le nom.
Dans Rome encore païenne, le Pontife romain gênait déjà les Césars. Il n’était que leur sujet; ils avaient tout pouvoir contre lui, il n’en avait pas le moindre contre eux ; cependant ils ne pouvaient tenir à côté de lui. Ün lisait sur son front le caractère d’un sacerdoce si éminent, que l’empereur, qui portait parmi ses titres celui de Souverain Pontife, le souffrait dans Home avec plus d’ impatience qu’il ne souffrait dans les armées un César qui lui disputait l'empire Une main cachée les chassait de la ville éternelle pour la donner au chef de Y Église éternelle. Peutêtre que, dansl’esprit de Constantin, un commencement de foi et de respect se mêla à la gène dont je vous parle ; mais je ne doute pas un instant que ce sentiment n’ait influé sur la détermination qu’il prit de transporter le siège de l’empire, beaucoup plus que tous les motifs politiques qu’on lui prête : ainsi s’accomplissait le décret du Très-Haut 2. La même enceinte ne pouvait renfermer l’empereur et le Pontife : Constantin céda Rome au Pape. La conscience du genre humain, qui est infaillible, ne l’entendit pas autrement, et de là naquit la fable de la donation, qui est très-vraie. L’antiquité qui aime assez voir et toucher tout, fit bientôt de Yabandon (qu’elle n’aurait pas même su nommer) une donation dans les formes. Elle la vit écrite sur le parchemin et déposée sur l’autel de saint Pierre. Les modernes crient à la fausseté , et c’est l’innocence même qui ra1. Ho-suet , Lettre pastorale sur la Communion pascale , n° IV, ex Cyp. Epiai. U, ad Anl.
t. Iliade, I, 5.
contait ainsi ses pensées Il n’y a donc rien de si vrai que la donation de Constantin. De ce moment on sent que les empereurs ne sont plus chez eux à Home. Ils ressemblent à des étrangers qui de temps en temps viennent y loger avec permission. Mais voici qui est plus étonnant encore : Odoacre avec ses Hérules vient mettre tin à l’empire d’Occident, en 475; bientôt après, les Hérules disparaissent devant les Goths, et ceux-ci à leur tour cèdent la place aux Lombards, qui s’emparent dn royaume d’Italie. Quelle force, pendant plus de trois siècles, empêchait tous les princes de fixer d’une manière stable leur trône à Rome? Quel bras les repoussait à Milan, à Pavie, à Haveime, etc. ? C’était la donation qui agissait sans cesse, et qui partait de trop haut pour n’être pas exécutée.
C’est un point qui ne saurait être contesté, que les Papes ne cessèrent de travailler pour maintenir aux empereurs grecs ce qui leur restait de l’Italie, contre les Goths, les Hérules et les Lombards. Ils ne négligeaient rien pour inspirer le courage aux exarques et la fidélité aux peuples; ils conjuraient sans cesse les empereurs grecs de venir au secours de l’Italie; mais que pouvait-on obtenir de ces misérables princes? Non-seulement ils ne pouvaient rien faire pour l’Italie, mais ils la trahissaient systématiquement, parce qu’ayant des traités avec les Barbares qui les menaçaient du côté de Constantinople, ils n’osaient pas les inquiéter en Italie. L’état de ces belles contrées ne peut se décrire et fait encore pitié dans l’histoire. Désolée par les Barbares, abandonnée par ses souverains, l’Italie ne savait plus à qui elle appartenait, et ses peuples étaient réduits au
1. Ne voyait-elle pas aussi ira ange qui effrayait Attila devant saint Leoui? Nous n’y voyons, nous autres modernes, que V ascendant du Pontife ; mais comment peindre un ascendant ? Sans la langue pittoresque des hommes du cinquième siècle, c’en était fait d’un chef-d’œuvre de Raphaël. Au reste, noua sommes tons d’accord sur te prodige. Un ascendant qui arrête Attila est bien aussi surnaturel qu’un ange, et qui sait même si ce sont deux choses?
désespoir. Au milieu de ces grandes calamités, lés Papes étaient le refuge unique des malheureux; sans le vouloir et par la force seule des circonstances, les Papes étaient substitués à l’empereur, et tous les yeux se tournaient de leur côté. Italiens, Hérules, Lombards, Français, tous étaient d’accord sur ce point. Saint Grégoii’e disait déjà de son temps : Quiconque arrive à la place que j’occupe est accablé par les affaires , au point de douter souvent s'il est prince ou Pontife 1 .
En plusieurs endroits de ses lettres, on le voit faire le rôle d’un administrateur souverain. Il envoie, par exemple, un gouverneur à Népi, avec injonction au peuple de lui obéir comme au Souverain Pontife luiméme; ailleurs il dépêche un tribun à Naples, chargé de la garde de cette grande ville J. On pourrait citer un grand nombre d’exemples pareils. De tous côtés on s’adressait au Pape; toutes les affaires lui étaient portées : insensiblement enfin, et sans savoir comment, il était devenu en Italie, par rapport à l’empereur grec, ce que le maire du palais était en France à l’égard du roi titulaire.
Et cependant les idées d’usurpation étaient si étrangères aux papes, qu’une année seulement avant l’arrivée de Pépin en Italie, Étienne II conjurait encore le plus misérable de ces princes (Léon l’Isaurien) de prêter l’oreille aux remontrances qu’il n’avait cessé de lui adresser pour l’engager à venir au secours de l’Italie 3.
On est assez communément porté à croire que les Papes passèrent subitement de l’état particulier à celui de souverain, et qu’ils durent tout aux Carlovingiens.
t. Hoc in loco quitquis jiaitor dicitur, curie exterioribus graviter occupatur, ita ut sæpe incertum sit utrum pastoris officium an terreni proceris agat. (Lib. I, Epist. xxv, ad Joh. episc. C. P. et cæt. orient. Patr.— Orsi, dans le livre cité, préf., p. xix.
2. Lib. U, Epist. xi, al. 8 ad Nep., ibid. p. xx.
3. Deprecans imperialem clemenliam ut, juxta id quod et stepius scripte - ' rat, cum exercitu ad luendas has Italiæ partes modis omnibumdceniret, etc,"
(Anast. le Bibiioth., cité dans la Dissert, de Cenni, ibid., p. 203.)
Rien cependant ne serait plus faux que cette idée. Avant ces fameuses donations qui honorèrent la France plus que le Saint-Siège, quoique peut-être elle n’en soit pas assez persuadée, les Papes étaient souverains de fait, et le titre seul leur manquait.
Grégoire II écrivait à l’empereur Léon : « L’Occident
« a les yeux tournés sur notre humilité Il nous regarde
« comme l’arbitre et le modérateur de la tranquillité
« publique Si vous osiez en faire l’essai , vous le
a trouveriez prêt « se porter même où vous êtes pour y « venger les injures de vos sujets d’Orient. »
Zacharie, qui occupa le siège pontifical de 741 à 752, envoie une ambassade à Rachis, roi des Lombards, et stipule avec lui une paix de vingt ans, en vertu de laquelle toute l’Italie fut tranquille.
Grégoire II , en 726 , envoie des ambassadeurs à Charles-Martel, et traite avec lui de prince à prince Lorsque le pape Étienne se rendit en France , Pépin vint à sa rencontre avec toute sa famille, et lui rendit les honneurs souverains; les fils du roi se prosternèrent devant le Pontife. Quel évêque, quel patriarche de la chrétienté aurait osé prétendre à de telles distinctions? En un mot, les Papes étaient maîtres absolus, souverains de fait, ou, pour s’exprimer exactement, souverains forcés, avant toutes les libéralités carlovingiennes; et, pendant ce temps même, ils ne cessaient encore , jusqu’à Constantin Copronyme, de dater leurs diplômes par les années des empereurs, les exhortant sans relâche à défendre l’Italie , à respecter l’opinion des peuples, à laisser les consciences en paix ; mais les empereurs n’écoutaient rien, et la dernière heure était arrivée. Les peuples d’Italie, poussés au désespoir, ne prirent conseil que d’eux-mêmes. Abandonnés par leurs maîtres , déchirés par les Barbares , ils se choisirent
1. On peut voir tout ces faits détaillés dans l'ouvrage du cardinal Orsi, qui a épuisé la matière. Je ne puis insister que sur les vérités générales et sur les traits les plus marquants.
1 i des chefs et se donnèrent des lois. Les Papes » devenus ducs de Rome par le fait et par le droit, ne pouvant plus résister aux peuples qui se jetaient dans leurs bras , et ne sachant plus comment les défendre contre les Barbares, tournèrent enfin les yeux sur les princes français.
Tout le reste est connu. Que dire après Baronius, Pagi, le Gointe, Marca, Thomassin, Muratori, Orsi, et tant d’autres qui n’ont rien oublié pour mettre cette grande époque de l’histoire dans tout son jour? J’observerai seulement deux choses, suivant le plan que je me suis tracé :
1® L’idée de la souveraineté pontificale antérieure aux donations carlovingiennes était si universelle et si incontestable, que Pépin, avant d’attaquer Astolphe, lui envoya plusieurs ambassadeurs pour l’engager à rétablir la paix et à restituer les propriétés de la sainte Église de Dieu et de la république romaine; et le Pape, de son côté, conjurait le roi lombard, par ses ambassadeurs, de restituer de bonne volonté et sans effusion de sang les propriétés de la sainte Église de Dieu et de la république des Romains et, dans la fameuse charte Ego Ludovicus , Louis le Débonnaire énonce que Pépin et Charlemagne avaient, depuis longtemps, par un acte de donation, restitué l’exarchat au bienheureux Apôtre et aux Papes ’.
Imagine-t-on un oubli plus complet des empereurs grecs, une confession plus claire et plus explicite de la souveraineté romaine?
Lorsque les armes françaises eurent ensuite écrasé les Lombards et rétabli le Pape dans tous ses droits, on vit
1. Ut pacifice sine alla sanguini» effusions, propria S. Dei Ecclesix et reipubliex Rom. rkddaiit jura. Et plus haut, rrstito«hi>a jura. (Orsi, lib. I, cap. vu, p. 94, d'après Anastasc le Bibliothécaire.)
2. Exarchatum quem.. Pepinus rex... et genilor noster Carolas , imperator , P. Prtro et prædecessoribus veslris jam dudum, per donationis paginant r us tito er dit t. Cette pièce est imprimée tout au long dans la nouvelle éditioa des Annales du cardinal llaronius, t. XIII, p. 627. (Orsi, ibid , cap. x, p. 204 )
arriver en France les ambassadeurs de l’empereur grec qui venaient se plaindre, et, « «T un air incivil, proposer k à Pépin de rendre ses conquêtes. » La cour de France se moqua d’eux, et avec grande raison. Le cardinal Orsi accumule ici les autorités les plus graves pour établir que les Papes se conduisirent dans cette occasion selon toutes les règles de la morale et du droit public. Je ne répéterai point ce qui a été dit par ce docte écrivain, qu’on est libre de consulter Il ne paraît pas, d’ailleurs, qu’il y ait des doutes sur ce point.
2Q Les savants que j’ai cités plus haut ont employé beaucoup d’érudition et de dialectique pour caractériser avec exactitude le genre de souveraineté que les empereurs français établirent à Rome après l’expulsion des Grecs et des Lombards. Les monuments semblent assez souvent se contrarier, et cela doit être. Tantôt c’est le Pape qui commande à Rome , et tantôt c’est l’empereur. C’est que la souveraineté conservait beaucoup de cette mine ambiguë que nous lui avons reconnue avant l’arrivée des Carlovingiens. L’empereur de Constantinople la possédait de droit; les Papes, loin de la leur disputer, les exhortaient à la défendre. Us prêchaient de la meilleure foi l’obéissance aux peuples, et cependant ils faisaient tout. Après le grand établissement opéré par les Français, le Pape et les Romains, accoutumés à cette espèce de gouvernement qui avait précédé, laissaient aller volontiers les affaires sur le même pied. Ils se prêtaient même d’autant plus aisément à cette forme d’administration, qu’elle était soutenue par la reconnaissance, par l’attachement et par la saine politique. Au milieu du bouleversement général qui marque cette triste mais intéressante époque de l’histoire, l’immense quantité de brigands que suppose un tel ordre de choses, le danger des Barbares, toujours aux portes de Rome, l’esprit républicain qui eommen1. Orsi, lih. I, cap, tu. p. 104 et sqq.
çait à s’emparer des têtes italiennes ; toutes ces causes réunies, dis-je, rendaient l’intervention des empereurs absolument indispensable dans le gouvernement des Papes. Mais, à travers cette espèce d’ondulation qui semble balancer le pouvoir en sens contraire, il est aisé, néanmoins , de reconnaître la souveraineté des Papes, qui est souvent protégée, quelquefois partagée de fait, mais jamais effacée. Ils font la guerre, ils font la paix; ils rendent la justice, ils punissent les crimes, ils frappent monnaie, ils reçoivent et envoient des ambassades : le fait même qu’on a voulu tourner contre eux dépose en leur faveur; je veux parler de cette dignité de patrice qu’ils avaient conférée à Charlemagne, à Pépin, et peutêtre même à Charles-Martel; car ce titre n’exprimait certainement alors que la plus haute dignité dont un homme peut jouir sous un maître
Je crains de me laisser entraîner; cependant je ne dis que ce qui est rigoureusement nécessaire pour mettre dans tout son jour un point des plus intéressants de l’histoire. La souveraineté, de sa nature, ressemble au Nil; elle cache sa tête. Celle des Papes seule déroge à la loi universelle. Tous les éléments en ont été mis à découvert, afin qu’elle soit visible à tous les yeux, et vincat cumjudicatur. Il n’y a rien de si évidemment juste dans son origine que cette souveraineté extraordinaire. L’incapacité, la bassesse, la férocité des souverains qui la précédèrent, l’insupportable tyrannie exercée sur les biens, les personnes et la conscience des peuples, l’abandon formel de ces mêmes peuples livrés sans défense à d’impitoyables Barbares; le cri de l’Occident qui abdique l’ancien maître ; la nouvelle souveraineté qui
1 . Palricii dicli Mo sirculo et superioribus , qui provincias cuin summa auctoritale , sub principumjmperio , administrabant. (Marca, de Concord, eacerd. et imp., lib. Xli.) Marca donne ici la formule du serment que prêtait le patrice, et le cardinal Orsi l'a copiée (cap. 11 , p. 23). Il est remarquable qu’à ia suite de cette cérémonie, le patrice recevait le manteau royal et le diadème. ■Vanfum... et aureum circulum in capite. (Ibid., p. 27.)
s’élève, s’avance et se substitue à l’ancienne sans secousse, sans révolte, sans effusion de sang, poussée par une force cachée, inexplicable, invincible, et jurant foi et fidélité jusqu’au dernier instant à la faible et méprisable puissance qu’elle allait remplacer; le droit de conquête, enfin, obtenu et solennellement cédé par l’un des plus grands hommes qui ait existé, par un homme si grand que la grandeur a pénétré son nom, et que la voix du genre humain l’a proclamé grandeur, au lieu de grand : tels sont les titres des Papes, et l’histoire ne présente rien de semblable.
Cette souveraineté se distingue donc de toutes les autres dans son principe et dans sa formation. Elle s’en distingue encore d’une manière éminente, en ce qu’elle ne présente point dans sa durée, comme je l’observais plus haut, cette soif inextinguible d’accroissement territorial qui caractérise toutes les autres. En effet, ni par la puissance spirituelle, dont elle fit jadis un si grand usage, ni par la puissance temporelle, dont elle a toujours pu se servir comme tout autre prince de la même force, on ne la voit jamais tendre à l’agrandissement de ses États par les moyens trop familiers à la politique ordinaire. De manière qu’après avoir tenu compte de toutes les faiblesses humaines, il n’en reste pas moins, dans l’esprit de tout sage observateur, l’idée d’une puissance évidemment assistée.
Sur les guerres soutenues par les Papes, il faut, avant tout, bien expliquer le mot de puissance temporelle. 11 est équivoque, comme je l’ai dit plus haut : et, en effet, il exprime, chez les écrivains français, tantôt l’action exercée sur le temporel des princes en vertu du pouvoir spirituel, et tantôt le pouvoir temporel qui appartient au Pape comme souverain, et qui l’assimile parfaitement à tous les autres.
Je parlerai ailleurs des guerres que l’opinion a pu mettre à la charge de la puissance spirituelle. Quant à celles que les Papes ont soutenues comme simples scuDigiiized by Google
verains, il semble qu’on a tout dit en observant qu'ils avaient précisément autant de droit de faire la guerre que les autres princes ; car nul prince ne saurait avoir droit de la faire injustement, et tout prince adroit de la faire justement. Il plut aux Vénitiens , par exemple , d’enlever quelques villes au pape Jules II, ou, du moius de les retenir contre toutes les règles de la justice. Le Prince-Pontife, l’une des plus grandes têtes qui aient régné, les en fit cruellement repentir. Ce fut upe guerre comme une autre, une affaire temporelle de prince à prince, et parfaitement étrangère à l’histoire ecclésiastique. D’où viendrait donc au Pape le singulier privilège de ne pouvoir se défendre ? Depuis quand un souverain doit-il se laisser dépouiller de ses États sans opposer de résistance ? Ce serait une thèse toute nouvelle, et bien propre surtout à donner des encouragements au brigandage, qui n’en a pas besoin.
Sans doute c’est un très-grand mal que les Papes soient forcés de faire la guerre; sans doute encore, Jules II, qui s’est trouvé sous ma plume, fut trop guerrier; cependant l’équité l’absout jusqu’à un point qu’il n’est pas aisé de déterminer. <i Jules, dit l’abbé de « Feller, laissa échapper le sublime de sa place; il ne « vit jpas ce que voient aujourd’hui ses sages succes« seurs, que le Pontife romain est le père commun, et « qu’il doit être l’arbitre de la paix, non le flambeau « de la guerre ». »
Oui, lorsque la chose est possible ; mais, dans ces sortes de cas, la modération du Pape dépend de celle des autres puissances. S’il est attaqué, de quoi lui sert sa qualité de Père commun? Doit-il se borner à bénir les canons pointés contre lui ? Lorsque Bonaparte envahit les États de l’Église , Pie VI lui opposa une armée : impur eonyressus Achilli ! Cependant il maintint l’honneur de la souveraineté, et l’on vit flotter ses drapeaux.
1 . Feller, Üict. hist., art. Julu II.
Mais si d'autres princes avaient eu le pouvoir et la volonté de joindre leurs armes à celles du Saint-Père, le plus violent ennemi du Saint-Siège eût-il osé blâmer cette guerre, et condamner, chez les sujets du Pape, ces mêmes efforts qui auraient illustré tous les autres hommes de l’univers?
Tous les sermons adressés aux Papes sur le rôle pacifique qui convient à leur caractère sublime me paraissaient donc hors de propos, à moins qu’il ne fût questiou de guerres offensives et injustes, ce qui, je crois, ne s’est pas vu, ou s’est vu, du moins, assez rarement pour que mes propositions générales n’en soient nullement ébranlées.
Le caractère, il faut encore le dire, ne saurait jamais être totalement effacé chez les hommes." La nature est bien la maîtresse de mettre dans la tête et dans le cœur d'un Pape le génie et l’ascendant d’un GustaveAdolphe ou d’un Frédéric II. Que les chances de l’élection portent sur le trône pontifical un cardinal de Richelieu, difficilement il s’y tiendra tranquille. Il faudra qu’il s’agite, il faudra qu’il montre ce qu’il est; souvent il sera roi sans être Pontife, et rarement même il obtiendra de lui d’être Pontife sans être roi. Néanmoins, dans ces occasions mêmes, à travers les élans de la souveraineté on pourra sentir le Pontife. Prenons, par exemple, ce même Jules II, celui de tous les Papes, si je ne me trompe, qui semble avoir donné le plus de prise à la critique sur l’article de la guerre, et comparons-le avec Louis XII, puisque l’histoire nous les présente dans une position absolument semblable, l’un au siège de la Mirandole, l’aulre au siège de Peschiera, pendant la ligue de Cambrai. « Le bon roi, le père du « peuple, honnête homme chez lui *, ne se piqua pas de
1. Voltaire, Estai sur les metws, etc., t. III, ch. cxu. Ce trait malicieux mérite attention. Je ne vante point la cuirasse de Jules II , quoique celle de Ximeuè* ait mérité quelque louange; mais je dis qu’avant de sévir contre la politique de Jules 11, il faut bieu examiner celle qu'il fut obligé de combattre. Le*
« faire usage, envers la garnison de Peschiera, de ses « maximes sur la clémence Tous les habitants furent « passés au fil de l’épée ; le gouverneur André Riva et « son fils furent pendus sur les murs »
Voyez au contraire Jules II au siège de la Mirandole ; il accorda sans doute plusieurs choses à son caractère moral, et son entrée par la brèche ne fut pas extrêmement pontificale ; mais au moment où le canon eut fait silence, il n’eut plus d’ennemis, et l’historien anglais du pontificat de Léon X nous a conservé quelques vers latins où le poète dit élégamment à ce Pape guerrier : «A « peine la guerre est déclarée que vous êtes vainqueur; « mais chez vous le pardon est aussi prompt que la « victoire. Combattre, vaincre et pardonner, pour vous « c’est une même chose. Un jour nous donna la guerre; « le lendemain la vit finir, et votre colère ne dura pas « plus que la guerre. Ce nom de Jules porte avec lui « quelque chose de divin ; il laisse douter si la valeur « l’emporte sur la clémence®. »
Bologne avait insulté Jules II à l’excès : elle était allée jusqu’à fondre les statues de ce Pontife altier; et cependant, après qu’elle eut été obligée de se rendre à discrétion, il se contenta de menacer et d’exiger quelques amendes ; et bientôt Léon X, alors cardinal, ayant été nommé légat dans cette ville, tout demeura tranpuissauces du second ordre font ce qu'elles peuvent. Ou les juge ensuite comme si elles avaient fait ce qu’elles ont voulu. 11 n’y a rien de si commun et de si injuste.
t. llist. de la Ligue de Cambrai, liv. I, ch. xx\.
2. Life and Pontificale of Léo the tenth. by M. William Roscoe. (London, M’Oreery, in-8, 1805. t. 11, ch. vm, p. 68.)
3 Vis bellum indictum est quum vincis, nec citius vis
Vincere quam parcas : hæc tria agis pariter.
Uua dédit bellum ; bellum lus sustulit una,
Nec tibi quam bellum longior ira fuit.
Hoc nomen divinum aliquid fert secum, et utrum sit Mitior anue idem fortior, ambigitur.
(Casanova, jioal e&pugnationem Mirandulx, 2 1 juu. 1 5 1 1 . — W. Roscoe, tfcirf., p. 85.)
quille'. Sous la main de Maximilien, et même du bon Louis XII, Bologne n’en aurait pas été quitte à si bon marché.
Qu’on lise l’histoire avec attention, comme sans préjugés, et l’on sera frappé de cette différence, même chez les Papes les moins Papes , s’il est permis de s’exprimer ainsi. Du reste, tous ensemble, comme princes , ont eu les mêmes droits que les autres princes, et il n’est pas permis de leur faire des reproches sur leurs opérations politiques, quand même ils auraient eu le malheur de ne pas faire mieux que leurs augustes collègues. Mais si l’on remarque, au sujet de la guerre en particulier, qu’ils l’ont faite moins que les autres princes, qu’ils l’ont faite avec plus d’humanité, qu’ils ne l’ont jamais recherchée ni provoquée, et que du moment où les princes, par je ne sais quelle convention tacite qui mérite quelque attention, semblent s’être accordés à reconnaître la neutralité des Papes, on n’a plus trouvé ceux-ci mêlés dans les intrigues ou opérations guerrières ; on ne saurait disconvenir que, même dans l’ordre politique, ils n’aient maintenu la supériorité qu’on a droit d’attendre de leur caractère religieux. En un mot, il est arrivé quelquefois aux Papes, considérés comme princes temporels de ne pas se conduire mieux que les autres. C’est le seul reproche qu’on puisse leur adresser justement; le reste est calomnie.
Mais ce mot de quelquefois désigne des anomalies qui ne doivent jamais être prises en considération. Quand je dis, par exemple, que les Papes, comme princes temporels, n’ont jamais provoqué la guerre, je n’entends pas répondre de chaque fait de cette longue histoire examinée ligne par ligne ; personne n’a droit de l’exiger de moi. Je n’insiste, sans convenir inutilement de rien, je n’insiste, dis-je, que sur le caractère général de la souveraineté pontificale. Pour la juger sainement, il faut regarder d’en haut et ne voir que l’ensemble. Les
2. Rotcoe, Lift and Pontificale, etc., t. Il, cb. ix, p. 1*8.
myopes ne doivent pas lire l’histoire î ils perdent leur temps.
Mais qu’il est difficile de juger les Papes sans préjugés ! Le seizième siècle alluma une haine mortelle contre le Pontife; et l’incrédulité du nôtre, fille aînée de la réforme, ne pouvait manquer d’épouser toutes les passions de sa mère. De cette coalition terrible est née je ne sais quelle antipathie aveugle qui refuse même de se laisser instruire, et qui n’a pas encore cédé, à beaucoup près, au scepticisme universel. En feuilletant - les papiers anglais, on demeure frappé d’étonnement à la vue des inconcevables erreurs qui occupent encore des têtes d’ailleurs très-saines et très-estimables,
A l’époque des fameux débats qui eurent lieu en l’an*- née 1805, au parlement d’Angleterre, sur ce qu’on appelait Y émancipation des Catholiques, un membre de la Chambre haute s’exprimait ainsi dans une séance du mois de mai :
« Je pense, et même je sois certain, que le Pape « n’est qu'une misérable mai ionnette entre les mains de « l’usurpateur du trône des Bourbons ; qu’il n’ose pas « faire le moindre mouvement sans l’ordre de Napoléon;
« et que si ce dernier lui demandait une bulle pour « animer les prêtres irlandais à soulever leur troupeau « contre le gouvernement, il ne la refuserait point au a despote ’. »
Mais l’encre qui nous transmit cette certitude curieuse était à peine sèche, que le Pape, sommé avec tout l’ascendant de la terreur de se prêter aux vues générales
1. I thing, nay, I am certain that the Pape is the miierable puppel of tli i usurper of the throne of the Bourbons that he dure nol moue but by Napoleon’s command; and sould he order him to influence the Irish priests to rose their floche to rébellion, he could not refuse to obey the despot. (Parliamentary pcbates , London, 1805, in-8, t. IV, col. 7Î6.) Ce ton colérique et insultant a lieu d’étonner dans la bouche d’un pair; car c’est une règle générale, et que je recommande à l’attention particulière de tout véritable observateur, qu’en Angleterre la haine contre le Pape et le système catholique est en raison inverse de la dignité intrinsèque des personnes. 11 y a des exceptions, sans doute, mais peu par rapport à la msgse.
de Bonaparte contre les Anglais, répond quêtant le Père commun de tous les chrétiens , il ne peut avoir d! ennemis parmi eux ' ; et plutôt que de plier sur la demande d’une fédération d’abord directe, et ensuite indirecte contre l’Angleterre, il se laisse outrager, chasser, emprisonner ; il commence enfin ce long martyre qui l’a rendu si recommandable à l’univers entier.
Maintenant si j’avais l’honneur d’entretenir ce noble sénateur de la Grande-Bretagne, qui pense et qui est même certain que le Pape n’est qu’une misérable marionnette aux ordres des brigands qui veulent l’employer, je lui demanderais avec la franchise et les égards qu’on doit à un homme de sa sorte, je lui demanderais, dis-je, non pas ce qu’il pense du Pape, mais ce qu’il pense de lui-méme en se rappelant ce discours.
Objets que se proposèrent tes anciens Papes dans leurs contestations avec les Souverains.
Si l’on examine, sur la règle incontestable que nous avons établie, la conduite des Papes pendant la longue lutte qu’ils ont soutenue contre la puissance temporelle, on trouvera qu’ils se sont proposé trois buts, invariablement suivis avec toutes les forces dont ils ont pu disposer en leur double qualité : 1» inébranlable maintien des lois du mariage contre toutes les attaques du libertinage tout-puissant; 2° conservation des droits de l’Église et des mœurs sacerdotales; 3° liberté de l’Italie.
ï. Voy « ta note rtn cardinal secrétaire d’État, datée do pa'ais Quirinal, te 19 avril 1804, en réponte à celle de M. Le Pebvre, chargé des affaires de France.
Sainteté des mariages.
Un grand adversaire des Papes, qui s’est beaucoup plaint du scandale des excomunications, observe que c’ctaient toujours des mariages faits ou rompus qui ajoutaient ce nouveau scandale au premier ' .
Ainsi un adultère public est un scandale, et l’acte destiné à le réprimer est un scandale aussi. Jamais deux choses plus différentes ne portèrent le môme nom. Mais tenons-nous-en pour le moment à l’assertion incontestable que les Souverains Pontifes employèrent principalement les armes spirituelles pour réprimer la licence anticonjugale des princes.
Or, jamais les Papes et l’Église, en général, ne rendirent de service plus signalé au monde que celui de réprimer chez les princes, par l’autorité des censures ecclésiastiques, les accès d’une passion terrible même chez les hommes doux, mais qui n’a plus de nom chez les hommes violents, et qui se jouera constamment des plus saintes lois du mariage partout où elle sera à l’aise. L’amour, lorsqu’il n’est pas apprivoisé jusqu’à un certain point par une extrême civilisation, est un animal féroce capable des plus horribles excès. Si l’on ne veut pas qu’il dévore tout, il faut qu’il soit enchaîné, et il ne peut l’être que par la terreur; mais que fera-t-on craindre à celui qui ne craint rien sur la terre? La sainteté des mariages, base sacrée du bonheur public, est sur1. Lettres sur l'Histoire. Paris, Nyon, 1805, t. Il, lettre XLYU, p. 435. Les papiers publics m'apprennent que les talents et les. services du magistrat français, auteur de ces Lettres, l’ont porté à la double illustration de la pairie et du ministère, ün gouvernement imitateur de l’Angleterre ne saurait l’imiter plus heureusement que dans les distinctions qu’elle accorde aux grandes magistraturesJe prie le respectable auteur de permettre que je le contredise de temps en temps, à mesure que ses idées s'opposeront aux miennes; car nous sommes, lui et moi, une nouvelle preuve qu’avec des vues également droites de part et d’autre, on peut néanmoins se trouver opposé de front. Cette polémique innocente servira, je l’espère, la vérité, sans blesser la courtoisie.
lout de la plus haute importance dans les familles royales, où les désordres d’un certain genre ont des suites incalculables dont on est bien éloigné de se douter. Si, dans la jeunesse des nations septentrionales, les Papes n’avaient pas eu le moyen d’épouvanter les passions souveraines , les princes , de. caprice en caprice et d’abus en abus, auraient fini par établir en loi le divorce , et peut-être la polygamie ; et ce désordre se répétant, comme il arrive toujours, jusque dans les dernières classes de la société, aucun œil ne saurait plus apercevoir les bornes où se serait arrêté un tel débordement.
Luther, débarrassé de cette puissance incommode qui, sur aucun point de la morale, n’est plus inflexible que sur celui du mariage, n’eut- il pas l’effronterie d’écrire dans son commentaire sur la Genèse, publié en 1525, que sur la question de savoir si ion peut avoir plusieurs femmes, l’autorité des patriarches nous laisse libres ; que la chose n’est ni permise ni défendue , et que pour lui il ne décide rien1 : édifiante théorie, qui trouva bientôt son application dans la maison du landgrave de HesseCassel.
Qu’on eût laissé faire les princes indomptés du moyen âge, et bientôt on eût vu les mœurs des païens2. L’É- glise même, malgré sa vigilance et ses efforts infatigables, et malgré la force qu’elle exerçait sur les esprits dans les siècles plus ou moins reculés, n’obtenait cependant que des succès équivoques ou intermittents. Elle n’a vaincu qu’en ne reculant jamais.
Le noble auteur que je citais tout à l’heure a fait des réflexions bien sages sur la répudiation d’Éléonore de
1. Bellarmin, De Controv. christ, fid. Ingolst.,1601, iu-fol., t. III, col. 1734.
2. « Les rois francs, Gontran, Caribert, Sigebert, Chilpéric, Dagobert, axaient ■ eu plusieurs femmes à la fois sans qu'on eût murmuré ; et si c'était un scan• date, il était saus trouble. » (Voltaire, Essai sur l'Histoire générale, t. I, ch. xsx, p. 146.) Admettons le fait; il prouve seulement combien de semblables princes axaient besoin d'ètre réprimés.
Guienne : «Cette répudiation, dit-il, fit perdre à Louis VII
« les riches provinces qu’elle lui avait apportées Le
« mariage d’Éléonore arrondissait le royaume et l’éten« dait jusqu’à la mer de Gascogne. C’était l’ouvrage du « célèbre Suger , un des plus grands hommes qui « aient existé, un des plus grands ministres, un des « plus grands bienfaiteurs de la monarchie. Tant qu’il « vécut, il s’opposa à une répudiation qui devait attirer « sur la France tant de calamités ; mais, après sa mort, « Louis VII n’écouta que les motifs de mécontentement « personnels qu’il avait contre Éléonore. Il devait son« ger que les niai'iages des rois sont autre chose que des ac« tes de famille : ce sont, et c’étaient surtout alors , « des traités politiques qu’on ne peut changer sans donner « les plus grandes secousses aux Etats dont ils ont réglé le « sort ' . »
On ne saurait mieux dire ; mais tout à l’heure, lorsqu’il s’agissait des mariages sur lesquels le Pape avait cru devoir interposer son autorité, la chose s’offrait à l’auteur sous une toute autre face, et l’action du Souverain Pontife, pour empêcher un adultère solennel, n’était plus qu’im scandale ajouté à celui de l’adultère , Telle est, même sur les meilleurs esprits, la force entraînante des préjugés de siècle, de nation et de corps ; il était cependant très-aisé de voir qu’un grand homme capable d’arrêter un prince passionné, et un prince passionné capable de se laisser mener par un grand homme, sont deux phénomènes si rares qu’il n’y a rien de si rare au inonde, excepté l’heureuse rencontre d’un tel ministre et d’un tel prince.
L’écrivain que j’ai cité dit fort bien, surtout alors. Sans doute, surtout alors ! il fallait donc alors des remèdes dont on peut se passer et qui seraient même nuisibles aujourd’hui. L’extrême civilisation apprivoise les passions ; en les rendant peut-être plus abjectes et plus cor1. Voltaire, Lettres sw l’Histoire, lettre XLVI, p. 479 à 481.
ruptives, elle leur ôte au moins cette féroce impétuosité qui distingue la barbarie. Le christianisme, qui ne gesse de travailler sur l’homme, a surtout déployé ses forces dans la jeunesse des nations ; mais toute la puissance de l’Église serait nulle si elle n’était pas concentrée sur une seule tête étrangère et souveraine. Le prêtre sujet manque toujours de force, et peut-être même qu’il en doit manquer à l’égard de son souverain. La Providence peut susciter un Ambroise ( rara avis in terris ! ) pour effrayer un Théodose ; mais, dans le cours ordinaire des choses, le bon exemple et les remontrances respectueuses sont tout ce qu’on doit attendre du sacerdoce, A Dieu ne plaise que je nie le mérite et l’efficacité réelle de ces moyens ! mais, pour le grand œuvre qui se préparait, il en fallait d’autres ; et pour l’accomplir, autant que notre faible nature le permet, les Papes furent choisis. Ils ont tout fait pour la gloire, pour la dignité, pour la conservation surtout des races souveraines. Quelle autre puissance pouvait se douter de l’importance des lois du mariage sur les trônes surtout , et quelle autre puissance pouvait les faire exécuter sur les trônes surtout? Notre siècle grossier a-t-il pu seulement s’occuper de l’un des plus profonds mystères du monde? Il ne serait cependant pas difficile de découvrir certaines lois, ni même d’en montrer la sanction dans les événements connus, si le respect le permettait; mais que dire à des hommes qui croient qu’ils peuvent faire des souverains ?
Ce livre n’étant pas une histoire, je ne veux point acmuler les citations. Il suffira d’observer en général que les Papes ont lutté et pouvaient seuls lutter sans relâche pour maintenir sur les trônes la pureté et l'indissolubilité du mariage, et que, pour cette raison seule, ils pourraient être placés à la tête des bienfaiteurs du genre humain. « Car les mariages des princes, c’est « Voltaire qui parle, font dans l’Europe le destin des « peuples ; et jamais il ny a eu de cour entièrement livrée
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« à la débauche, sans qu’il y ait eu des révolutions et même « des séditions ' . »
Il est vrai que ce môme Voltaire, après avoir rendu un témoignage si éclatant à la vérilé, se déshonore ailleurs par une contradiction frappante, qu’il appuie d’une observation pitoyable :
« L’aventure de Lothaire, dit-il, fut le premier scan« date touchant le mariage des têtes couronnées en Oc« rident*. » Voilà encore le mot de scandale appliqué avec la même justesse que nous avons admirée plus haut ; mais ce qui suit est exquis : « Les anciens Romains « et les Orientaux furent plus heureux sur ce point s. »
Quelle insigne déraison ! Les anciens Romains n’avaient point de rois; depuis, ils eurent des monstres. Les Orientaux ont la polygamie et tout ce qu’elle a produit. Nous aurions aujourd’hui des monstres, ou la polygamie, ou l’un et l’autre, sans les Papes.
Lothaire ayant répudié sa femme Theutberge pour épouser Waldrade, avait fait approuver son mariage par deux conciles assemblés, l’un à Metz, l’autre à Aix-laChapelle. Le Pape Nicolas I" le cassa, et son successeur, Adrien II, fit jurer au roi, en lui donnant la communion, qu’il avait sincèrement quitté Waldrade (ce qui était cependant faux), et il exigea le même serment de tous les seigneurs qui accompagnaient Lothaire. Ceux-ci moururent presque tous subitement, et le roi lui-même expira un mois juste après son serment. Là-dessus, Voltaire n’a pas manqué de nous dire que tous les historiens n’ont pas manqué de crier au miracle1 * 3 4. Au fond, on est étonné souvent de choses moins étonnantes ; mais il ne s’agit point ici de |miracles; contentons-nous d’observer que ces grands et mémorables actes d’autorité
1. Voltaire, Essai sur l'Histoire générale, t. 111, ch. ci, p. SIS; ch. cil, p. Si 0.
ï. Id-, ibid., t. I, ch. itx. p. 449.
4. Id., Ibid.
spirituelle sont dignes de l’éternelle reconnaissance des hommes et n'ont jamais pu émaner que des Souverains Pontifes.
Et lorsque Philippe, roi de France, s’avisa, en 1092, d’épouser une femme mariée, l’archevôque de Rouen, l’évéque de Scnlis et celui de Bayeux, n’eurent-ils pas la bonté de bénir cet étrange mariage, malgré l’opposition d’Yves de Chartres?
Quand un roi veut le crime, il est trop obéi.
Le Pape seul pouvait donc y mettre opposition ; et loin de déployer une sévérité exagérée, il finit par se contenter d’une promesse fort mal exécutée.
Dans ces deux exemples on voit tous les autres. L’opposition ne saurait être placée mieux que dans une puissance étrangère et souveraine, même temporellement. Car les Majestés , en se contrariant, en se balançant, en se choquant même, ne se lèsent point, nul n’étant avili en combattant son égal; au lieu que si l’opposition est dans l’État même, chaque acte de résistance, de quelque manière qu’il soit formé, compromet la souveraineté.
Le temps est venu où, pour le bonheur de l’humanité, il serait bien à désirer que les Papes reprissentune juridiction éclairée sur les mariages des princes, non par un veto effrayant, mais par de simples refus, qui devraient plaire à la raison européenne. De funestes déchirements religieux ont divisé l’Europe en trois grandes familles : la latine, la protestante et celle qu’on nomme grecque. Cette scission a restreint infiniment le cercle des mariages dans la famille latine : chez les deux autres il y a mains de danger sans doute, l’indifférence sur les dogmes se prêtant sans difficulté à toute sorte d’arrangements; mais chez nous le danger est immense. Si l’on n’y prend garde, incessamment toutes les races augustes marcheront rapidement à leur destruction, et sans doute il y aurait une laiblesse bien criDigilized by Google
minelie à cacher que le mal a déjà commencé. Qu'on se hâte d’y réfléchir pendant qu’il en est temps. Toute dynastie nouvelle étant une plante qui ne croît que dans le sang humain, le mépris des principes les plus évidents expose de nouveau l’Europe, et par conséquent le monde, à d’interminables carnages. O princes, que nous aimons, que nous vénérons, pour qui nous sommes prêts à verser notre sang au premier appel, sauveznous des guerres de successions! Nous avons épousé vos races ; conservez-Ies ! Vous avez succédé à vos pères, pourquoi ne voulez-vous pas que vos fils vous succèdent ? Et de quoi vous servira notre dévouement si vous le rendez inutile? Laissez donc arriver la vérité jusqu’à vous ; et puisque les conseils les plus inconsidérés ont réduit le Grand Prêtre à ne plus oser vous la dire, permettez au moins que vos fidèles serviteurs l’introduisent auprès de vous.
Quelle loi dans la nature entière est plus évidente que celle qui a statué que tout ce qui germe dans l’univers désire un sol étranger? La graine se développe à regret sur ce même sol qui porta la lige dont elle descend : il faut semer sur la montagne le blé de la plaine, et dans la plaine celui de la montagne; de tous côtés on appelle la semence lointaine. La loi dans le règne animal devient plus frappante; aussi tous les législateurs lui rendirent hommage par des prohibitions plus ou moins étendues. Chez les nations dégénérées, qui s’oublièrent jusqu’à permettre le mariage entre des frères et des sœurs, ces unions infâmes produisirent des monstres. La loi chrétienne, dont l’un des caractères les plus distinctifs est de s’emparer de toutes les idées générales pour les réunir et les perfectionner, étendit beaucoup les prohibitions; s’il y eut quelquefois de l’excès dans ce genre, c’était l’excès du bien, et jamais les canons n’égalèrent sous ce point la sévérité des lois chinoises1.
1 . Il n’y a que cent noms à U Chine, et le mariage y est prohibé entre toutes les personne» qui portent le même uuoi, quaud même U n’y a plus de parenté.
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Dans l’ordre matériel, les animaux sont nos maîtres. Par quel aveuglement déplorable l’homme qui dépensera une somme énorme pour unir, par exemple, le cheval d’Arabie à la cavale normande, se donnera-t-il néanmoins sans la moindre difliculté une épouse de son sang? Heureusement toutes nos fautes ne sont pas mortelles; mais toutes cependant sont des fautes, et toutes deviennent mortelles par la continuation et par la répétition. Chaque forme organique portant en elle-même un principe de destruction, si deux de ces principes viennent à s’unir, ils produiront une troisième forme incomparablement plus mauvaise; car toutes les puissances qui s’unissent ne s’additionnent pas seulement, elles se multiplient. Le Souverain Pontife aurait-il par hasard le droit de dispenser des lois physiques? Partisan sincère et systématique de ses prérogatives, j’avoue cependant que celle-là m’était inconnue. Rome moderne n’est-elle point surprise ou rêveuse, lorsque l’histoire lui apprend ce qu’on pensait, dans le siècle de Tibère et de Caligula, de certaines unions alors inouïes ' ? et les vers accusateurs qui faisaient retentir la scène antique, répétés aujourd’hui par la voix des sages, ne rencontreraient-ils point quelque faible écho dans les murs de SaintPierre’?
Sans doute que des ciréonstances extraordinaires exigent quelquefois, ou permettent au moins des dispositions extraordinaires; mais il faut se ressouvenir aussi que toute exception à la loi, admise par la loi, ne demande plus qu’a devenir loi.
Quand même ma respectueuse voix pourrait s’élever jusqu’à ces hautes régions où les erreurs prolongées peuvent avoir de si funestes suites, elle ne saurait y être prise pour celle de l’audace ou de l’imprudence. Dieu donna à la franchise, à la fidélité, à la droiture, un accent qui ne peut être ni contrefait ni méconnu.
1. Tacile, .Iim., Xll, 5, 6, 7.
ï. Seuecœ Trag., Octav., I, 138, 139.
Maintien des lois ecclesiastiques et des mœurs sacerdotales ■
On peut dire, au pied de la lettre, en demandant grâce pour une expression trop familière, que vers le dizième siècle le genre humain, en Europe, était devenu fou. Du mélange de la corruption romaine avec la férocité des Barbares qui avaient inondé l’empire il était enfin résulté un état de choses que, heureusement, peut-être on ne verra plus. La férocité et la débauche , l’anarchie et la pauvreté étaient dans tous les États. Jamais l’ignorance ne fut plus universelle' . Pour défendre l’Église contre le débordement aflreux de la corruption et de l'ignorance, il ne fallait pas moins qu’une puissance d’un ordre supérieur, et tout à fait nouvelle dans le monde. Ce fut celle des Papes. Eux -mêmes, dans ce malheureux siècle, payèrent un tribut fatal et passager au désordre général. La Chaire pontificale était opprimée , déshonorée et sanglante mais bientôt elle reprit son ancienne dignité; et c’est aux Papes que l’on dut le nouvel ordre qui s’établit1 2 3.
Il serait permis sans doute de s’irriter de la mauvaise foi qui insiste avec tant d’aigreur sur les vices de quelques Papes, sans dire un mot de l’etfroyable débordement qui régna de leur temps.
Je passe maintenant à la grande question qui a si fort retenti dans le monde : je veux parler de celle des investitures, agitée alors entre les deux puissances avec une chaleur que des hommes, même passablement instruits, ont peine à comprendre de nos jours.
Certes, ce n’était pas une vaine querelle que celle des
1. Voltaire. Essai sur l’Histoire générale , t. I, ch. xxxvut, p. S33.
2. Id., ibid., ch. xxxiv, p. 416.
3. ■ Ou s’étonne que sous tant de Papes si scandaleux (X* siècle) et si peu • puissanta, l’Église romaine ne perdit ni ses prérogatives ni ses prétentions. • (H., ibid., ch. xxxv.) C’est fort bien dit de s'étonner ; car le phénomène est humainement inexplicable.
investitures. Le pouvoir temporel menaçait ouvertement d’éteindre la suprématie ecclésiastique. L’esprit féodal, qui dominait alors, allait faire de l’Église, en Allemagne et en Italie, un grand fief relevant de l’empereur. Les mots, toujours dangereux, l’étaient particulièrement sur ce point, en ce que celui de bénéfice appartenait à la langue féodale, et qu’il signifiait également le fief et le titre ecclésiastiques; car le fief était le bénéfice ou le bienfait par excellence*. Il fallut même des lois pour empêcher les prélats de donner en fief les biens ecclésiastiques, tout le monde voulant être vassal ou suzerain*.
Henri V demandait , ou qu’on lui abandonnât les investitures, ou qu’on obligeât les évêques à renoncer à tous les grands biens et à tous les droits qu’ils tenaient de l’empire*.
La confusion des idées est visible dans cette prétention. Le prince ne voyait que les possessions temporelles et le titre féodal. Le pape Calixte II lui fit proposer d’établir les choses sur le pied où elles étaient en France, où, quoique les investitures ne se prissent point par l’anneau et par la crosse, les évêques ne laissaient pas de s’acquitter parfaitement de leurs devoirs pour le temporel et les fiefs4.
Au concile de Reims, tenu en H 19 par ce même Calixte II, les Français prouvèrent déjà à quel point ils avaient l’oreille juste. Car le Pape ayant dit : Nom défendons absolument de recevoir de la main d’une personne laïque l’investiture des églises ni celle des biens ecclésiastiques , toute l’assemblée se récria, parce que le canon semblait refuser aux princes le droit de donner les fiefs et les régales dépendant de leur couronne. Mais dès que le Pape eut changé l’expression et dit : Nous défendons abI. Sic proyressum est ut ad filios deveniret (feudum), in quem scilicet dominus hoc vellet bencficium pertinere. (Consuet. fcud., lib. I, tit. I, § 1.)
%. Episcopum ce l abbatem feudum dure non passe. (Ibid., lib. I, tit. vi.)
3. Maimbourg, Hiet. de la Décad. de l’emp., t. II, li». IV, aun. H09.
4. ld., ibid., ami. i 1 19.
solument de recevoir des laïques l’investiture des évéchés et des abbayes, il n’y eut qu’une voix pour approuver tant le décret que la sentence d’excommunication. Il y avait à ce concile au moins qninze archevêques, deux cents évêques de France, d’Espagne, d’Angleterre et d’Allemagne même. Le roi de France était présent, et Suger approuvait.
Ce fameux ministre ne parle d’Henri V que comme d’un parricide dépourvu de tout sentiment d’humanité; et le roi de France promit au Pape de l’assister de toutes ses forces contre l’empereur
Ce n’est point ici un caprice du Pape; c'est l’avis de toute l’Église, et c’est encore celui de la puissance temporelle la plus éclairée qu’il fût possible de citer alors.
Le pape Adrien IV donna un second exemple de l’extrême attention qui était indispensable alors pour distinguer des choses qui ne pouvaient ni différer davantage, ni se toucher de plus près. Ce Pape ayant avancé, peut-être sans y bien réfléchir, que l’empereur (Frédéric Ier) tenait de lui le bénéfice de la couronne impériale, ce prince crut devoir le contredire publiquement par une lettre circulaire; sur quoi le Pape, voyant combien ce mot de bénéfice avait excité d’alarmes, prit le parti de s’expliquer, en déclarant que par bénéfice il avait entendu bienfait *.
Cependant l’empereur d’Allemagne vendait publiquement les bénéfices ecclésiastiques. Les prêtres portaient les armes *; un concubinage scandaleux souillait l’ordre sacerdotal; il ne fallait plus qu’une mauvaise tête pour anéantir le sacerdoce, en proposant le mariage des prêtres comme un remède à de plus grands maux. Le
t. Maimbourg, ffist. de la Dêcad. de l’emp., t. II, Ut. IV, ann. 1119.
2. Il serait inutile de parler ici latin, puisque notre langue se prêle à représenter exactement cette redoutable thèse de grammaire.
3. Maimbourg, ibid., liv. III, ann. 1074. — « Frédéric ternit, par plusieurs
• actes de tyrannie, l’éclat de ses belles qualités. Il se brouilla sans raison avec
• dilTereuts Papes ; il saisit le revenu des bénéfices vacants, s’appropria la nomi• nation aux évéchés, et fît ouvertement un trafic simoniaque de ce qui était sacré.» (Vies des Saints, trad. de l’anglais, in-8, t. Ul, p. 5iî, Siiht Guldik, 18 avril.)
Saint-Siège seul put s’opposer au torrent, et mettre au moins l’Église en état d’attendre, sans une subversion ' totale, la réforme qui devait s’opérer dans les siècles suivants. Écoutons encore Voltaire, dont le bon sens naturel fait regretter que la passion l’en prive si souvent :
« Il résulte de toute l’histoire de ces temps-là que la n société avait peu de règles certaines chez les nations oc« cidentales; que les États avaient peu de lois, et que « l’Église voulait leur en donner \ »
Mais, parmi tous les Pontifes appelés à ce grand œuvre, saint Grégoire VII s’élève majestueusement,
Quantum lenta soient inter viburna cupressi.
Les historiens de son temps, môme ceux que leur naissance pouvait faire pencher du côté des empereurs, ont rendu pleine justice à ce grand homme. « C’était, dit a l’un d’eux, un homme profondément instruit dans les « saintes lettres, et brillant de toutes les sortes de ver<( tus ’. » — « Il exprimait, dit un autre, dans sa conte duite toutes les vertus que sa bouche enseignait aux « hommes » et Fleury, qui ne gâte pas les Papes, comme on sait, ne refuse point cependant de reconnaître que saint Grégoire VII « fut un homme vertueux, né « avec un grand courage, élevé dans la discipline mo« nastique la plus sévère, et plein d’un zèle ardent pour « purger l’Église des vices dont il la voyait infectée,
« particulièrement de la simonie et de l’incontinence « du clergé *. »
Ce fut un superbe moment, et qui fournirait le sujet d’un très-beau tableau, que celui de l’entrevue du Ca1. Voltaire, Essai sur l'Hisl ■ gèn., 1. 1, ch. au, p. 50. î. Firtim sacris litleris enuiitissimum et omnium Hrtutvm généré celeberrimum. (Lambert de Schafnahourg, le plus fidèle des historien, de ce temps-là.) — Mairobourg. Hist. de la Décad. de l'emp., ann. 1 07 1 ad 1076.
3. Quod rerbo docuit exemplo declaravit. (Olhon de Frisingue , ibid.,
»nn. 1073.) Le témoignage de cet annaliste n'est pas suspect. t
4. Disc, sur l’Dist. eccl ., III, n" 17, et IV, n* 1.
nossa près de Reggio, en 1077, lorsque ce Pape, tenant l’Eucharistie entre ses mains, se tourna du côté de l’empereur, et le somma de jurer, comme il jurait luimême, sur son salut étemel, de n’avoir jamais ayi qu’avec une pureté parfaite d’intention pour la gloire de Dieu et le bonheur des peuples; sans que l’empereur, oppressé par sa conscience et par l’ascendant du Pontife, osât répéter la formule ni recevoir la communion.
Grégoire ne présumait donc pas trop de lui-même, lorsqu’en s’attribuant, avec la conscience intime de sa force, la mission d’instituer la souveraineté européenne, jeune encore à cette époque et dans la fougue des passions, il écrivait ces paroles remarquables : «Nous avons « soin, avec l’assistance divine, de fournir aux empe« reurs, aux rois et aux autres souverains, les armes « spirituelles dont ils ont besoin pour apaiser chez eux « les tempêtes fougueuses de l’orgueil. »
C’est-à-dire, je leur apprends qu’un roi n’est pas un tyran. — Et qui donc le leur aurait appris sans lui '?
Maimbourg se plaint sérieusement de ce que « l’hu« meur impérieuse et inflexible de Grégoire VU ne put « lui permettre d’accompagner son zèle de celte belle « modération qu’eurent ses cinq prédécesseurs ». »
Malheureusement, la belle modération de ces Pontifes ne corrigea rien, et toujours on se moqua d’eux. Jamais la violence ne fut arrêtée par la modération. Jamais les puissances ne se balancent que par des efforts contraires. Les empereurs se portèrent contre les Papes à des excès inouïs dont on ne parle jamais : ceux-ci à leur
1. fmperatoribus et regibus, cxterisque principibus , ut elationes maris et superbia ■ f Inclus comprimtre raleant arma liumilitatis, Deo auctore, providers curamus. C'est cependant de ce grand homme que Voltaire a osé dire :
• L'Eglise l’a mis au nombre des saints, comme les peuples de l'antiquité déi—
• fiaient leurs défenseurs ; et les sages l’ont mis au nombre des fous., (T. III, ch. *lvi, p. 44.' — Grégoire VII un fou ! et fou au jugement des sages, comme les anciens défenseurs des peuples !! En vérité, — mais on ne réfute pas un fou (ici l’expression est exacte); il suffit de le présenter et de le laisser dire.
î. Hist. de la üécad. de Vétnp., liv. III, ann. 1073.
tour peuvent quelquefois avoir passé envers les empereurs les bornes delà modération, et l’on fait grand bruit de ces actes un peu exagérés que l’on présente comme des forfaits. Mais les choses humaines ne sont point autrement. Jamais aucun amalgame politique n’a pu s’opérer autrement que par le mélange de différents éléments qui, s’étant d’abord choqués, ont fini par se pénétrer et se tranquilliser.
Les Papes ne disputaient point aux empereurs l’investiture par le sceptre, mais seulement l’investiture par la crosse et Vanneau. Ce n’était rien, dira-t-on. Au contraire, c’était tout. Et comment se serait-on si fort échauffé de part et d’autre, si la question n’avait pas été importante? Les Papes ne disputaient pas même sur les élections, comme Maimbourg le prouve par l’exemple de Suger Ils consentaient de plus à l’investiture jmr le respect; c’est-à-dire qu’ils ne s’opposaient point à ce que les prélats, considérés comme vassaux, reçussent de leur seigneur suzerain, par l’investiture féodale, ce mère et mixte empire (pour parler le langage féodal), véritable essence du fief, qui suppose de la part du seigneur féodal une participation à la souveraineté, payée, envers le seigneur suzerain qui en est la source, par la dépendance politique et la loi militaire *.
Mais ils ne voulaient point d’investiture par la crosse et par Vanneau, de peur que le souverain temporel, en
1. Hist. delà Décad., etc., Ut. III, ann. 1121.
2. Voltaire est excessivement plaisant sur le gouvernement féodal..** On a t longtemps recherché, dit-il, l'origine de ce gouvernement; il est à croire qu’il • n’en a point d'autre que l’ancienne coutume de toutes les nations d'imposer un hommage et un tribut au plus faible. • (Essai, t. I, ch, xxxvin, p. 5 12. (Voila ce que Voltaire savait sur ce gouvernement qui fut, comme l'a dit Montesquieu avec beaucoup de vérité, un moment unique dan» l’histoire. Tous les ouvrages sérieux de Voltaire, s'il en a fait de sérieux, étincellent de traits semblables ; et il est utile de les faire remarquer, afin que chacun soit bien convaincu que nul degré d’esprit et de talent ne saurait donner à aucun homme le droit de parler de ce qu'il ne sait pas. ■ Les empereurs et les rois ne prétendaient pas donner le « Saint-Esprit, mais ils voulaient l'hommage du temporel qu'ils auraient donné. « On se battit pour une cérémonie indifférente. > ( Id., ibid., ch. xlvi.) Voltaire n’y comprend rien.
nu pàpë.
sè servant de ces deux signes religieux pour la cérémonie de l’investiture, n’cût l’air de conférer lui-même le titre et la juridiction spirituelle, en changeant ainsi le bénéfice en fief; et, sur ce point, l’empereur se vit à la fin obligé de céder Mais, dix ans après, Lothaire revenait encore à la charge et tâchait d’obtenir du pape Innocent II le rétablissement des investitures par la crosse et l’anneau (H 31), tant cet objet paraissait, c’est-à-dire était important !
Grégoire VII alla sans doute sur ce point plus loin que les autres Papes, puisqu’il se crut en droit de contester au souverain le serment purement féodal du prélat vassal. Ici on peut voir une de ces exagérations dont je parlais tout à l’heure ; mais il faut considérer l’excès que Grégoire avait en vue. Il craignait le fief qui éclipsait le bénéfice. Il craignait les prêtres guerriers. Il faut se mettre dans le véritable point de vue, et l’on trouvera moins légère cette raison alléguée au concile de Châlons-sur-Saône (1073), pour soustraire les ecclésiastiques au serment féodal , que les mains qui consacraient le corps de Jésus-Christ ne devaient point se mettre entre des mains trop souvent souillées par l’effusion du sang humain, peut-être encore par des rapines ou d'autres crimes\ Chaque siècle a ses préjugés et sa manière de voir d’après laquelle il doit être jugé. C’est un insupportable sophisme du nôtre de supposer constamment que ce qui serait condamnable de nos jours l’était de môme dans les temps passés, et que Grégoire VII devait en agir avec Henri IV comme en agirait Pie VII envers Sa Majesté l’empereur François II.
i. tlisl. de la Dr Cad., etc., li v. Itt, atifl. Ilîl,
î. On sait que le vassal, en prêtant le serment qui précédait l'investiture, tenait scs mains jointes clans celles de sou seigneur. The council declàred exécrable that pure hand* U’hich rould c*batk oon, etc. (Hume’ls William Rufus, ch. v.) Il faut remarquer en passant la belle expression errer Dieu. Nous avons beau répéter que l'assertion ce pain est Dieu ne saurait appartenir qu’à un insensé, (Bossuet, J loi. des Variai., liv. Il, n* 3), les protestants finiront peut-être euxmêmes avant que finisse le reproche qu'ils nous adressent.
On accuse ce Pape d’avoir envoyé trop de légats ; mais c’est uniquement parce qu’il ne pouvait se fier aux conciles provinciaux ; et Fleury, qui n’est pas suspect et qui préférait ces conciles aux légats convient néanmoins que si les prélats allemands redoutaient si fort l’arrivée des légats, c’est qu’ils se seutuient coupables de simonie, et qu’ils voyaient arriver leurs juges \
En un mot, c’en était fait de l’Église, humainement parlant ; elle n’avait plus de forme, plus de police, et bientôt plus de nom, sans l’intervention extraordinaire des Papes, qui se substituèrent à des autorités égarées ou corrompues, et gouvernèrent d’une manière plus immédiate pour rétablir l’ordre.
C’en était fait aussi de la monarchie européenne, si des souverains détestables n’avaient pas trouvé sur leur route un obstacle terrible ; et, pour ne parler dans ce moment que de Grégoire VU, je ne doute pas que tout homme équitable ne souscrive au jugement parfaitement désintéressé qu’en a porté l’historien des révolutions d’Allemagne : « La simple exposition des. faits, dit-il, « démontre que la conduite de ce Pontife fut celle que « tout homme d’un caractère ferme et éclairé aurait te« nue dans les mêmes circonstances s, » On aura beau lutter contre la vérité, il faudra enfin que tous les bons esprits en reviennent h cette décision,
Liberté de l'Italie.
Le troisième but que les Papes poursuivirent sans relâche, comme princes temporels, fut la liberté de l’Italie, qu’ils voulaient absolument soustraire à la puissance allemande.
I. IV» Disc., n" n.
î. Bill, eccl., LXII, n* II.
3. Kivoluziune délia üerniania, di Carlo Hcouia, Pu-euze , l’ialti, m-S, t. II, cap. T, p. 49.
« Après les trois Othons, le combat de la domination « allemande et de la liberté italique resta longtemps « dans les mêmes termes Il me paraît sensible que le « vrai fond de la querelle était que les Papes et les « Romains ne voulaient point d’empereurs à Rome % » c’est-à-dire qu’ils ne voulaient point de maîtres chez eux.
Voilà la vérité. La postérité de Charlemagne était éteinte. L’Italie ni les Papes en particulier ne devaient rien aux princes qui la remplacèrent en Allemagne. « Ces princes tranchaient tout par le glaive1 2 3 4 5 6. Les Ita« liens avaient, certes, un droit plus naturel à la liberté « qu’un Allemand n’avait d’être leur maître*. Les Ita« liens'Vobéissaient jamais que malgré eux au sang « germanique, et cette liberté, dont les villes d’Italie « étaient alors idolâtres, respectait peu la possession « des Césars allemands*. » Dans ces temps malheureux, « la papauté était à l’encan ainsi que presque tous les « évêchés ; si cette autorité des empereurs avait duré, « les Papes n’eussent été que leurs chapelains, et l’Italie « eût été esclave *.
« L’imprudence du Pape Jean XII d’avoir appelé les « Allemands à Rome fut la source de toutes les cala« mités dont Rome et l'Italie furent affligées pendant « tant de siècles7. » L’aveugle Pontife ne vit pas quel genre de prétentions il allait déchaîner, et la force incalculable d’un nom porté par un grand homme. « Il ne « paraît pas que l’Allemagne , sous Henri l’Oiseleur , « prétendît être l’Empire; il n’en fut pas ainsi sous « Othon le Grand ’. » Ce prince, qui sentait ses forces,
7. Id., ibid., ch. xxxvi, p. 521.
6, Id., ibid., t. II, ch. xxxix, p. 513, 514.
« se fit sacrer, et obligea le Pape à lui faire serment de « fidélité*. Les Allemands tenaient donc les Romains « subjugués , et les Romains brisaient leurs fers dès « qu’ils le pouvaient1 2. » Yoilà tout le droit public de l’Italie pendant ces temps déplorables , où les hommes manquaient absolument de principes pour se conduire. « Le droit de succession môme (ce palladium de la « tranquillité publique) ne paraissait alors établi dans « aucun État de l’Europe3. Rome ne savait ni ce qu’elle « était, ni à qui elle était4 5 6 7. L’usage s’établissait de « donner les couronnes, non par le droit du sang, mais « par le suffrage des seigneurs *. Personne ne savait ce « que c’était que l’Empire *. Il n’y avait pas de lois en « Europe ’. On n’y reconnaissait ni le droit de naissance, « ni le droit d’élection; l’Europe était un chaos dans « lequel le plus fort s’élevait sur les ruines du plus « faible, pour être ensuite précipité par d’autres. Toute « l’histoire de ces temps n’est que celle de quelques a capitaines barbares qui disputaient avec des évêques « la domination sur des serfs imbéciles 8 9 10.
« Il n’y avait réellement plus d’Empire , ni de droit « ni de fait. Les Romains, qui s’étaient donnés à Charle« magne par acclamation , ne voulurent plus recou« naître des bâtards, des étrangers à peine maîtres « d’une partie de la Germanie. C’était un singulier Emo pire romain *. Le corps germanique s’appelait le saint « Empire romain, tandis que réellement il n’était ni « saint, ni empire, ni romain ". Tl parait évident que le « grand dessein de Frédéric II était d’établir en Italie le
10. Id., ibid.
« trône des nouveaux Césars, et il est bien sûr, au moins, « qu'il voulait régner sur l'Italie sans borne et sans par« tage , C’est le nœud secret de toutes les querelles qu’il « eut avec les Papes ; il employa tour à tour la souci plesse et la violence, et le Saint-Siège le combattit « avec les mêmes armes1. Les Guelfes, ces partisans de « la papauté , et encore ples de la liberté , balan« cèrent toujours le pouvoir des Gibelins, partisans de « l’Empire. Les divisions entre Frédéric et le Saint« Siège n’eürent jamais la religion pour objet j, u
De quel front le même écrivain, oubliant ces aveux solennels, s’avise-t-il de nous dire ailleurs : « Depuis « Charlemagne jusqu’à nos jours, la guerre de l’Empire « et du sacerdoce fut le principe de toutes les révolu« tions ; c'est là le fil qui conduit dans ce labyrinthe de « l’histoire moderne 3 . »
En quoi, d’abord, l’histoire moderne est-elle un labyrinthe plutôt que l’histoire ancienne?
J’avoue , pour mon compte, y voir plus clair , par exemple, dans la dynastie des Capets que dans celle des Pharaons ; mais passons sur çetto fausse expression , bien moins fausse que le fond des choses. Voltaire convenant formellement que la lutte sanglante des deux partis en Italie était absolument étrangère à la religion, que veut-il dire avec son fitl'i II est faux qu’il y ait eu une guerre proprement dite entre l' Empire et le sacerdoce. On ne cesse de le répéter pour rendre le sacerdoce responsable de tout le sang versé pendant cette grande lutte ; mais, dans le vrai, ce fut une guerre entre l’Allemagne et l’Italie, entre l’usurpation et la liberté, entre le maître qui apporte des chaînes et l’esclave qui les repousse, guerre dans laquelle les Papes firent leur devoir de princes italiens et de politiques sages en pre1. C'est-à-dire arec l’épée et la politique. Je voudrait bicu savoir quelles armes uouvctles ou a iuveutées dés lors, et ce que devaient faire les Papes à l'époque dont uous parlous. (Voltaire, f, II, ch. xlii, p, 08.)
3. Id., ibid., t. IV, ch. cxcv, p. 369.
nant parti pour l’Italie, puisqu’ils ne pouvaient ni favoriser les empereurs sans se déshonorer, ni essayer môme la neutralité sans se perdre.
Henri VI, roi de Sicile et empereur, étant mort à Messine, en 1197, la guerre s’alluma en Allemagne pour la succession entre Philippe, duc de Souabe, et Othon, fils de Henri-Léon, duc de Saxe et de Bavière. Celui-ci descendait de la maison des princes d 'Este Guelfes , et Philippe, des princes Gibelins La rivalité de ces deux princes donna naissance aux deux factions trop fameuses qui désolèrent l’Italie pendant si longtemps; mais rien n’est plus étranger au Pape et au sacerdoce. La guerre civile une fois allumée, il fallait bien prendre parti et se battre. Par leur caractère si respecté et par l’immense autorité dont ils jouissaient, les Papes se trouvèrent naturellement placés à la tête du noble parti des convenances, de la justice et de l’indépendance nationale. L’imagination s’accoutuma donc à ne voir que le Pape au lieu de l’Italie; mais, dans le fond, il s’agissait d’elle et nullement de lu religion , ce qu’on ne saurait trop ni même assez répéter.
Le venin de ces deux factions avait pénétré si avant dans les cœurs italiens, qu’en se divisant, il finit par laisser échapper son acception primordiale, et que ces mots de Guelfes et de Gibelins ne signifièrent plus que des gens qui se haïssaient. Pendant cette fièvre épouvantable, le clergé fit ce qu’il fera toujours. Il n’oublia rien de ce qui était en son pouvoir pour rétablir la paix, et plus d’une fois on vit des évêques, accompagnés de leur clergé, se jeter, avec les croix et les reliques des saints, entre deux armées prêtes à se charger, et les
I. Muratori, Antich. liai., in-4°. Monaco, 1766, t. III, dissert. tl, p. II!. Il est remarquable que quoique ces deux factions fussent nées eu Allemagne et venues depuis en Italie, pour ainsi dire toutes faites, cependant les princes Guelfes, avant de régner sur la Bavière et sur la Saxe, étaient Italiens ; en sorte que là
faction de ce nom, en arrivant eu Italie, sembla remonter à sa source. Trassero quesle due diabolivhe fasioni la loto origine délia Germania. etc. Ild. ibid.) ' 1
conjurer, au nom de la religion, d’éviter l’effusion du sang humain . Ils firent beaucoup de bien sans pouvoir étouffer le mal
« Il n’y a point de Pape, c’est encore l’aveu exprès « d’un censeur sévère du Saint-Siège, il n’y a point de « Pape qui ne doive craindre en Italie l’agrandissement
« des empereurs, Les anciennes prétentions seront
« bonnes le jour où on les fera valoir avec avantage1 2 3 4. »
Donc, il n'y a point de Pape qui ne dût s’y opposer. Où est la charte qui avait donné l’Italie aux empereurs allemands ? Où a-t-on pris que le Pape ne doive point agir comme prince temporel, qu’il doive être purement passif, se laisser battre, dépouiller, etc. ? Jamais on ne prouvera cela.
A l’époque de Rodolphe (en 1274), « les anciens droits « de l’Empire étaient perdus... et la nouvelle maison ne « pouvait les revendiquer sans injustice...; rien n’est « plus incohérent que de vouloir, pour soutenir les pré« tentions de l’Empire, raisonner d’après ce qu’il était « sous Charlemagne*. »
Donc les Papes, comme chefs naturels de l’association italienne, et protecteurs-nés des peuples qui la composaient, avaient toutes les raisons imaginables de s’opposer de toutes leurs forces à la renaissance en Italie de ce pouvoir nominal, qui, malgré les titres affichés à la tête de ses édits, n’était cependant ni saint, ni empire, ni romain.
Le sac de Milan, l’un des événements les plus horribles de l’histoire, suffirait seul, au jugement de Voltaire, pour justifier tout ce que firent les Papes *,
Que dirons-nous d’OthonlI et de son fameux repas de
1. Muratori, ibid., p. HO. — Lettres sur l'Histoire, t. III, lettre LXIII, p. 230.
2. Lettres sur l'Histoire, t. III, lett. LXII, p. 230. — Autres aveux du même auteur, t. II, lett. LXIII, p. 437; et lett. XXXIV, p. 316.