Du Pape (page 3)

Joseph de Maistre · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : archive.org/dupapema00mais_djvu.txt + dupapema02mais_djvu.txt (éd. 1830, 2 vol.) · 13 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

3. Lettres sur l’Histoire, t. II, lett. XXXIV, p. 516.

4. C’était bien justifier les Papes que d’en user ainsi. (Voltaire, Essai sur l'Hist. gin., t. Il, ch lu, p. 156.)

l’an 981 ? Il invite une grande quantité de seigneurs à un repas magnifique, pendant lequel un officier de l’empereur entre avec une liste de ceux que son maître a proscrits. On les conduit dans une chambre voisine, où ils sont égorgés. Tels étaient les princes à qui les Papes eurent affaire.

Et lorsque Frédéric, avec la plus abominable inhumanité, faisait pendre de sang-froid des parents du Pape, faits prisonniers dans une ville conquise1, il était permis apparemment de faire quelques efforts pour se soustraire à ce droit public.

Le plus grand malheur pour l’homme politique, c’est d’obéir à une puissance étrangère. Aucune humiliation, aucun tourment de cœur ne peut être comparé à celui-là. La nation sujette, à moins qu’elle ne soit protégée par quelque loi extraordinaire, ne croit point obéir au souverain, mais à la nation de ce souverain; or, nulle nation ne veut obéir à une autre, par la raison toute simple qu’aucune nation ne sait commander à une autre. Observez les peuples les plus sages et les mieux gouvernés chez eux, vous les verrez perdre absolument cette sagesse et ne ressembler plus à eux-mêmes lorsqu’il s’agira d’en gouverner d’autres*' La rage de la domination y étant innée dans l’homme, la rage de la faire sentir n’est peut-être pas moins naturelle; l’étranger qui vient commander chez une nation sujette au nom d’une souveraineté lointaine, au lieu de s’informer des idées nationales pour s’y conformer, ne semble trop souvent les étudier que pour les contrarier; il se croit plus maître à mesure qu’il appuie plus rudement la main. Il prend la morgue pour la dignité, et semble croire cette dignité mieux

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I. En 1241. Maimbourg est bon à entendre sur ces gentillesses. (.4 tin., ann. 1250). • Les bonnes qualités de Frédéric furent obscurcies par plusieurs • autres très-mauvaises, et surtout par son immoralité, par son désir insatiable « de vengeance et par sa cruauté, qui lui firent commettre de grands crimes, que « Dieu néanmoins, à ce qu'on peut croire , lui lit la grâce d'effacer dans sa der« nière maladie. > Ame».

attestée par l'indignation qu’il excite que par les bénédictions qu’il pourrait obtenir.

Aussi, tous les peuples sont convenus de placer au premier rang des grands hommes ces fortunés citoyens qui eurent l’honneur d’arracher leur pays au joug étranger: héros s’ils ont réussi, ou martyrs s’il ont échoué, leurs noms traverseront les siècles. La stupidité moderne voudrait seulement excepter les Papes de cette apothéose universelle, et les priver de l’immortelle gloire qui leur est due comme princes temporels, pour avoir travaillé sans relâche à l’affranchissement de leur patrie. Que certains écrivains français refusent de rendre justice à saint Grégoire VII, cela se conçoit. Ayant sur les yeux des préjugés protestants, philosophiques, jansénistes et parlementaires, que peuvent-ils voir à travers ce quadruple bandeau? Le despotisme parlementaire pourra même s’élever jusqu’à défendre à la liturgie nationale d’attacher une certaine célébrité à la fête de saint Grégoire; et le sacerdoce, pour éviter des chocs dangereux, se verra forcé de plier’, confessant ainsi l’humiliante sexv vitude de cette Église, dont on nous vantait les fabuleuses libertés. Mais vous, étrangers à tous ces préjugés, vous, habitants de ces belles contrées que saint Grégoire voulait affranchir, vous que la reconnaissance, au moins, devrait éclairer.

Vos <5

Pompilius sanguis! . . .

Harmonieux héritiers de la Grèce, vous à qui il ne

i. Ou célébrait en France Poflice de GrégoircVIJ, au commun des confesseurs , l’Fglise gallicane (si libre, comme on sait) n’ayant point osé lui décerner un office propre, de pcnr de se brouiller avec les parlements, qui avaient condamné la mémoire de ce Pape par arrêts du 20 juillet 1720 et du 23 février 1730. (Zaccaria, Anti-Frebonias vhulicalus, t. I, dissert. U, cap. v, p. 387, note 13.) Observez que ces même magistrats qui coudamueut la mémoire d’un Pape déclaré saint sc plaindront fort bien de la mukstrukvsb confusion que tel ou tel Pape a faite de iusnqe des deux puissances. (Lettres sur fliist. , t, Ul, UU. LXU, p. 2ïl.)

mant[ue que l’unité et l’indépencance, élevex des autels au sublime Pontife qui fit des prodiges pour Tous donner un nom !

Sur la nature du pouvoir exercé par les Papes.

Tout ce qu’on peut dire contre l’autorité temporelle des Papes et contre l’usage qu’ils en ont fait se trouve réuni et pour ainsi dire concentré dans ces deux lignes violentes tombées de la plume d’un magistrat français :

«Le délire de la toute-puissance temporelle des Papes « inonda l’Europe de sang et do fanatisme'. »

Or, avec sa permission, il n’est pas vrai que les Papes aient jamais prétendu à la toute-puissance temporelle ; il n’est pas vrai que la paissance qu’ils ont recherchée fût un délire; et il n’est pas vrai que cette prétention ait , pendant près de quatre siècles, inondé l’Europe de sang et de fanatisme.

D’abord, si l’on retranche de la prétention attribuée aux Papes la possession matérielle des terres et la souveraineté sur ces mômes pays, ce qui reste ne peut pas Certainement se nommer toute-puissance temporelle. Or, c’est précisément le cas où l’on se trouve; car jamais les Souverains Pontifes n’ont prétendu accroître leurs domaines temporels au préjudice des princes légitimes, ni gêner l’exercice de la souveraineté chez ces princes, ni moins encore s’en emparer. Ils n’ont jamais prétendu que le droit déjuger les princes qui leur étaient soumis dans l'ordre spirituel, lorsque ces princes s’étaient rendus coupables de certains crimes.

Ceci est bien différent; et non-seulement ce droit, s’il existe, ne saurait s’appeler toute-puissance temporelle,

2. Lettres sur V Histoire, t. II, lett. XXVIII, p. iîî.—Ibid., Utt. XLI.

mais il s’appellerait beaucoup plus exactement toutepuissance spirituelle , puisque les Papes ne se sont jamais rien attribué qu’en vertu de la puissance spirituelle, et que la question se réduit absolument à la légitimité et à l’étendue de cette puissance.

Que si l’exercice de ce pouvoir, reconnu légitime, amène des conséquences temporelles, les Papes ne sauraient en répondre, puisque les conséquences d’un principe vrai ne peuvent être des torts.

Ils se sont chargés d’une grande responsabilité ces écrivains (français surtout) qui ont mis en question si le Souverain Pontife a le droit d’excommunier les souverains, et qui ont parlé en général du scandale des excommunications. Les sages ne demandent pas mieux que de laisser certaines questions dans une salutaire obscurité; mais si l’on attaque les principes, la sagesse même est forcée de répondre; et c’est un grand mal, quoique l’imprudence l’ait rendu nécessaire. Plus on avance dans la connaissance des choses, et plus on en découvre qu'il est utile de ne pas discuter, surtout par écrit, ce qu’il est impossible de définir par des lois, parce que le principe seul peut être décidé, et que toute la difficulté gît dans l’application, qui se refuse à une décision écrite.

Fénelon a dit laconiquement, et dans un ouvrage qui n’était point destiné à la publicité : « L’Église peut ex« communier le prince , et le prince peut faire mourir « le pasteur. Chacun doit user de ce droit seulement à « toute extrémité; mais c’est un vrai droit '. »

Voilà l’incontestable vérité ; mais qu’est-ce que lu dernière extrémité ? C’est ce qu’il est impossible de définir. 11 faut donc convenir du principe, et se taire sur les règles d’application.

On s’est plaint justement de l’exagération qui voulait soustraire l’ordre sacerdotal à toute juridiction tempoi. Hisl. de Fénelon, t. III, pièces justificatives du liv. VII, Mémoire, n° VIII, p. 479.

. relie; on peut se plaindre avec autant de justice de l’exagération contraire qui prétend soustraire le pouvoir temporel à toute juridiction spirituelle.

En général, on nuit à l’autorité suprême en cherchant à l’afl'ranchir de ces sortes d’entraves qui sont établies moins par l’action délibérée des hommes que par la force insensible des usages et des opinions ; car les peuples, privés de leurs garanties antiques, se trouvent ainsi portés à en chercher d’autres plus fortes en apparence, mais toujours infiniment dangereuses, parce qu’elles reposent entièrement sur des théories et des raisonnements d priori qui n’ont cessé de tromper les hommes.

Il n’y a rien de moins exact, comme on voit, que cette expression de toute-puissance temporelle , employée pour exprimer la puissance que les Papes s’attribuaient sur les souverains. C’était, au contraire, l’exercice d’un pouvoir purement et éminemment spirituel, en vertu duquel ils se croyaient en droit de frapper d’excommunication des princes coupables de certains crimes , sans aucune usurpation matérielle, sans aucune suspension de la souveraineté, et sans aucune dérogation au dogme de son origine divine.

Il ne reste donc plus de doute sur cette proposition, que le pouvoir que s’attribuaient les Papes ne saurait être nommé , sans un insigne abus de mots , toute-puissance temporelle. C’est encore un point sur lequel on peut entendre Voltaire. Il s’étonne beaucoup de cette étrange puissance qui pouvait tout chez l’étranger et si peu chez elle; qui donnait des royaumes et qui était gênée , suspendue, bravée à Rome , et réduite à faire jouer toutes les machines de la politique pour retenir ou recouvrer un village. Il nous avertit avec raison d’observer que ces Papes, qui voulurent être trop puissants et donner des royaumes, furent tous persécutés chez eux 1 .

1. Voltaire, Essai, etc., t. Il, ch. ht.

no PAPE.

Qu’est-ce donc que celte toute-puüsance temporelle qui n'a nulle force temporelle , qui ne demande rien de temporel ou de territorial chez les autres , qui anathématise tout attentat sur la puissance temporelle , et dont la puissance temporelle est si faible, que les bourgeois de Home se sont souvent moqués d’elle?

Je crois que la vérité ne se trouve que dans la proposition contraire, savoir, que la puissance dont il s agit est purement spirituelle. De décider ensuite quelles sont les bornes précises de cette puissance, c’est une autre question qui ne doit point être approfondie ici. Prouvons seulement, comme je m’y suis engagé, que la prétention à cette puissance quelconque n’est point un délire .

Justification de ce pouvoir.

Les écrivains du dernier âge ont assez souvent une manière tout à fait expéditive de juger les institutions. Ils supposent un ordre de choses purement idéal , bon suivant eux , et dont ils partent comme d’une donnée pour juger les réalités.

Voltaire peut fournir, dans ce genre, un exemple excessivement comique. Il est tiré de la Henriade, et n’a pas été remarqué , que je sache :

C’est un usage antique et sacré parmi nous :

Quand la mort sur-le trône étend ses rudes coups,

Et quo du sang des rois, si cher à la patrie,

Dans ses derniers canaux la source s’est tarie,

Le peuple au môme instant rentre en ses premiers droits ;

Il peut choisir un maître, il peut changer ses lois.

Les états assemblés, organe de la France,

Nomment un souverain, limitent sa puissance.

f

Ainsi de nos aïeux les augustes decrets Au rang de Charlemagno ont placé les Çapets.

(Chant VII.)

Charlatan ! où donc a-t-il vu toutes ces belles choses? Dans quel livre a-t-il lu les droits du peuple, ou de quels faits les a-t-il dérivés? On dirait que les dynasties changent en France dans une période réglée, comme les jeux olympiques. Deux mutations en treize cents ans , voilà certes un usage bien constant ! Et ce qu’il y a de plaisant, c’est qu’à l’une et à l’autre époque,

La source de ce sang, si cher & la patrie ,

Dans ses derniers canaux no s'était point tarie.

Il était, au contraire, en pleine circulation lorsqu’il fut exclu par un grand homme évidemment mûri à côté du trône pour y monter

On raisonne sur les Papes comme Voltaire vient de raisonner. On pose en fait, expressément ou tacitement, que l’autorité du sacerdoce ne peut s’unir d’aucune manière à celle de l’Empire; que dans le système de l’Église catholique, un souverain ne peut être excommunié; que le temps n’apporte aucun changement aux constitutions politiques ; que tout devait aller autrefois comme de nos jours, etc.; et sur ces belles maximes, prises pour des axiomes, on décide que les anciens Papes avaient perdu l’esprit.

Les plus simples lumières du bon sens enseignent cependant une marche toute différente : Voltaire lui-même ne l’a-t-il pas dit? On a tant d’exemples, dam l’histoire ,

I . Il est bon d’entendre Voltaire raisonner comme historien sur le même événement. ■ On sait, dit-il, comment Hugues Capet enleva la couronne à l'oncle du

* dernier roi. Si les suffrages eussent été libres , Charles aurait été élu roi de

* France. Ce ne (ut point un parlement de la nation qui le priva du droit de ses « ancêtres, comme l'ont dit tant d’historiens, ce (ut ce qui (ait et ce qui dé(ait les

* rois, la (orce aidee de la prudence. » (Voltaire, Essai , etc., t. It, ch. xiiix) Il n’y a point ici d’aiigustes decrets, comme ou voit. II écrit à la marge : Hugues Capet s'empara du royaume à force ouverte ,

de l’union du sacerdoce et de l'Empire dans d'autres rtJi„ gions 1 ! Or, il n’est pas nécessaire, je pense , de prouvei que cette union est infiniment plus naturelle sous l’empire d’une religion vraie que sous celui de toutes les autres, qui sont fausses puisqu’elles sont autres.

Il faut partir d’ailleurs d’un principe général et incontestable , savoir , que tout gouvernement est bon lorsqu’il est établi et qu’il subsiste depuis longtemps sans contestation.

Les lois générales seules sont éternelles. Tout le reste varie, et jamais un temps ne ressemble à l’autre. Toujours, sans doute, l’homme sera gouverné, mais jamais de la même manière. D’autres mœurs, d’autres connaissances, d’autres croyances, amèneront nécessairement d’autres lois. Les noms aussi trompent sur ce point comme sur tant d’autres, parce qu’ils sont sujets à exprimer tantôt les ressemblances des choses contemporaines, sans exprimer leurs différences, et tantôt à représenter des choses que le temps a changées, tandis que les noms sont demeurés les mêmes. Le mot de monarchie, par exemple, peut représenter deux gouvernements ou contemporains ou séparés par le temps, plus ou moins différents sous la même dénomination; en sorte qu’on ne pourra point affirmer de l’un tout ce qu’on affirme justement de l’autre.

« C’est donc une idée bien vaine, un travail bien in« grat, de vouloir tout rappeler aux usages antiques, et « de vouloir fixer cette roue que le temps fait tourner « d’un mouvement irrésistible. A quelle époque fau« drait-il avoir recours?... A quel siècle, à quelles lois « faudrait- il remonter? A quel usage s’en tenir? Un « bourgeois de Rome serait aussi bien fondé à deman« der au Pape des consuls, des trihuns, un sénat, des « comices et le rétablissement entier de la république « romaine ; et un bourgeois d’Athènes pourrait réclai. Voltaire, Essai, etc. t. 1. ch. xm.

« mer auprès du sultan l’ancien aréopage et les assem« blées du peuple, qui s’appelaient églises »

Voltaire a parfaitement raison; mais lorsqu’il s’agira de juger les Papes, vous le verrez oublier ses propres maximes, et nous parler de Grégoire VII comme on parlerait aujourd’hui de Pie VU, s’il entreprenait les mêmes choses.

Cependant, toutes les formes possibles de gouvernement se sont présentées dans le monde , et toutes sont légitimes dès qu’elles sont établies, sans que jamais il soit permis de raisonner d’après des hypothèses entièrement séparées des faits.

Or, s’il est un fait incontestable attesté par tous les monuments de l’histoire, c’est que les Papes, dans le moyen âge et bien avant encore dans les derniers siècles, ont exercé une grande puissance sur les souverains temporels; qu’ils les ont jugés, excommuniés dans quelques grandes occasions, et que souvent même ils ont déclaré les sujets de ces princes déliés envers eux du serment de fidélité.

Lorsqu’on parle de despotisme et de gouvernement absolu, on sait rarement ce qu’on dit. Il n’y a point de gouvernement qui puisse tout. En vertu d’une loi divine, il y a toujours à côté de toute souveraineté une force quelconque qui lui sert de frein. C’est une loi, c’est une coutume, c’est la conscience, c’est une tiare, c’est un poignard; mais c’est toujours quelque chose.

Louis XIV s’étant permis un jour de dire devant quelques hommes de sa cour, qu’tï ne voyait jjas dé plus beau gouvernement que celui du sophi ; l’un d’eux, c’était le maréchal d’Estrées, si je ne me trompe, eut le noble courage de lui répondre : Mais, sire, j’en ai vu étrangler trois dans ma vie.

Malheur aux princes s’ils pouvaient toutl Pour leur

I. Voltaire, Essai, etc., t. III, ch. lxxxvi. C'est-à-dire que les assemblées du peuple s'appelaient des assemblées. Toutes les œuvres philosophiques et historiques de Voltaire sont remplies de ces traits d’une érodition éblouissante.

«y pape,

bonheur et pour le nôtre, la toute-puissance réelle n’^st pas possible.

Or, l’autorité des Papes fut la puissance choisie et constituée dans le moyen âge pour faire équilibre à la souveraineté temporelle, et la rendre supportable aux hommes.

Et ceci n’est encore qu’une de ces lois générales du monde qu’on ne veut pas observer, et qui sont cependant d’une évidence incontestable.

Toutes les nations de l’univers ont accordé au sacerdoce plus ou moins d’influence dans les affaires politiques; et il a été prouvé jusqu’à l’évidence que, de toutes les nations policées, il n’en est aucune qui ait attribué moins de pouvoir et de privilèges à leurs prêtres que les juifs et les chrétiens 1 .

Jamais les nations barbares n’ont été mûries et civilisées que par la religion, et toujours la religion s’est occupée principalement de la souveraineté.

a L’intérôt du genre humain demande un frein qui « retienne les souverains, et qui mette à couvert la vie « des peuples : ce frein de la religion aurait pu être, « par une convention iiniverselle, dans la main des Pa« pes. Ces premiers Pontifes, en ne se mêlant des que« relies temporelles que pour les apaiser, en avertissant « les rois et les peuples de leurs devoirs, en reprenant « leurs crimes, en réservant les excommunications pour « les grands attentats, auraient toujours été regardés « comme des images de Dieu sur la terre. Mais les « hommes sont réduits à n’avoir pour leur défense que o les lois et les mœurs de leur pays : lois souvent méu prisées, mœurs souvent corrompues 2. »

Je ne crois pas que jamais on ait mieux raisonné en faveur des Papes. Les peuples, dans le moyen âge, n’avaient chez eux que des lois nulles ou méprisées, et des

1. Histoire de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, in- 12, t. XV, p. 143. — Traité hist. et doym. de la Jteliy., par l’iibbt Uergier, t. VI, p, ISO.

2. Voltaire, tissai, etc., t, II, cb. lx.

mœurs corrompues-, il fallait donc chercher ce frein indispensable hors de chez eux. Ce frein se trouva et ne pou» vait se trouver que dans l’autorité des Papes. Il n’arriva donc que ce qui devait arriver.

Et que veut dire ce grand raisonneur, en nous disant, d’une manière conditionnelle, que ce frein, si nécessaire aux peuples, aurait pu être, par une convention universelle, dans la main du Pape? Il y fut en effet, non par une convention expresse des peuples, qui est impossible, mais par une convention tacite et universelle, avouée par les princes mêmes comme par les sujets, et qui a produit des avantages incalculables.

Si les Papes ont fait quelquefois plus ou moins que Voltaire ne le désire dans le morceau cité, c’est que rien d’humain n’est parfait, et qu’il n’existe pas de pouvoir qui n’ait jamais abusé de ses forces. Mais si, comme l’exigent la justice et la droite raison, on fait abstraction de ces anomalies inévitables, il se trouve que les Papes ont en effet réprimé les souverains , protégé les peuples, apaisé les querelles temporelles par une sage intervention , averti les rois et les peuples de leurs devoirs, et frappé d'ana thème les grands attentats qu’ils n avaient pu prévenir .

On peut juger maintenant l’incroyable ridicule de Voltaire qui nous dira gravement dans le môme volume, et à quatre chapitres seulement de distance : « Ces quête relies (de l’Empire et du sacerdoce) sont la suite néces« sa ire de la forme de gouvernement la plus absurde à a laquelle les hommes se soient jamais soumis : cette u absurdité consiste à dépendre d’un étranger \ »

Comment donc, Voltaire ! vous venez de vous réfuter d'avance et de soutenir précisément le contraire. Vous avez dit que « cette puissance étrangère était réclamée u hautement par l’intérét du genre humain; les peuples, « privés d’un protecteur étranger, ne trouvant chez eux,

I. Voltaire, Essai, elc., t. II, ch. uv.

« pour tout appui, que des mœurs souvent corrompees « et des lois souvent méprisées. »

Ainsi, ce même pouvoir, qui est au chapitre soixantième ce qu’on peut imaginer de plus désirable et de plus précieux, devient au chapitre soixante-cinquième ce qu’on a jamais vu de plus absurde.

Tel est Voltaire, le plus misérable des écrivains lorsqu’on ne le considère que sous le point de vue moral , et, par cette raison même , le meilleur témoin pour la vérité lorsqu’il lui rend hommage par distraction.

Il n’y a rien de plus raisonnable, il n’y a rien de plus plausible qu’une influence modérée des Souverains Pontifes sur les actes des princes. L’empereur d’Allemagne, même sans Etat, a pu jouir d’une juridiction légitime sur tous les princes formant l’association germanique : pourquoi le Pape ne pourrait-il pas de même avoir une certaine juridiction sur tous les princes de la chrétienté? Il n’y a là certainement rien de contraire à la nature des choses. Si cette puissance n’est pas établie, je ne dis pas qu’on l’établisse, c’est de quoi je proteste solennellement; mais si elle est établie, elle sera légitime comme toute autre, puisque aucune puissance n’a d’autre fondement. La théorie est donc pour le Pape ; et de plus, tous les faits sont d’accord.

Permis à Voltaire d’appeler le Pape un étranger , c’est une de ses superficialités ordinaires. Le Pape, en sa qualité de prince temporel, est sans doute, comme tous les autres, étranger hors de ses États; mais comme Souverain Pontife, il n’est étranger nulle part dans l’Église catholique, pas plus que le roi de France ne l’est à Lyon ou à Bordeaux.

Il y avait des moments bien honorables pour la cour de Rome, c’est encore Voltaire qui parle. Si les Papes avaient toujours usé ainsi de leur autorité, ils eussent été les législateurs de l'Europe '.

1. Voltaire, Etsai, etc., t. 11, ch. lu.

Sr, c’est un fait attesté par l’histoire entière de ces temps reculés, que les Papes ont usé sagement et justement de leur autorité, assez souvent pour être les législateurs de l'Europe; et c’est tout ce qu’il faut.

Les abus ne signifient rien; car, « malgré tous les « troubles et tous les scandales, il y eut toujours, dans « les rits de l’Église romaine, plus de décence, plus de «gravité qu’ailleurs; l’on sentait que cette Église, « quand elle était libre 1 et bien gouvernée , était « faite pour donner des leçons aux autres5. Et dans « l’opinion des peuples , un évêque de Rome était « quelque chose de plus saint que tout autre évêMais d’où venait donc cette opinion universelle qui avait fait du Pape un être plus qu’humain, dont le pouvoir purement spirituel faisait tout plier devant lui ? Il faut être absolument aveugle pour ne pas voir que l’établissement d’une telle puissance était nécessairement impossible ou divin.

Je ne terminerai point ce chapitre sans faire une observation sur laquelle il me semble qu’on n’a point assez insisté; c’est que les plus grands actes de l’autorité qu’on puisse citer de la part des Papes, agissant sur le pouvoir temporel, attaquaient toujours une souveraineté élective, c’est-à-dire une demi-souveraineté à laquelle on avait sans doute le droit de demander compte, et que même on pouvait déposer s’il lui arrivait de malverser à un certain point.

Voltaire a fort bien remarqué que l’élection suppose nécessairement un contrat entre le roi et la nation 1 2 3 4, en sorte que le roi électif peut toujours être pris à partie

1 . C'est un grand mot ! A certains princes qui se plaignaient de certains Papes, on aurait pu dire : S'ils ne sont pas aussi bons qu'ils devraient l'être, c'est parce que ro us les aeez faits.

4. Id., ibid.

et être jugé. 11 manque toujours do ce caractère sac'.é qui est l’ouvrage du temps; car l’homme ne respecte v réellement rien de ce qu’il a fait lui-méme. Il se rend justice en méprisant ses œuvres, jusqu’à ce que Dieu les ait sanctionnées par le temps. I.a souveraineté étant donc en général fort mal comprise et fort mal assurée dans le moyen âge, la souveraineté élective en particulier n’avait guère d’autre consistance que celle que lui donnaient les qualités personnelles du souverain : qu’on ne s’étonne donc point qu’elle ait été si souvent attaquée, transportée ou renversée. Les ambassadeurs de saint Louis disaient franchement à l’empereur Frédéric II, en 1239 : « Nous croyons que le roi de France,

« notre maître, qui ne doit le sceptre des Français « qu’à sa naissance , est au-dessus d’un empereur (t quelconque qu’une élection libre a sel'jlb porté sur le « trône »

Cette profession do foi était très-raisonnable. Lors donc que nous voyons les empereurs aux prises avec les Papes et les électeurs, il ne faut pas nous en étonner ; ceux-ci usaient de leur droit, et renvoyaient les empereurs tout simplement parce qu’ils n’en étaient pas contents. Aussi tard que le commencement du quinzième siècle, ne voyons-nous pas encore l’empereur Venceslas légalement déposé comme négligent, inutile , dissipateur , indigneI. 2 P Et môme, si l’on fait abstraction de l’éligibilité qui donne, comme je l’observais tout à l’heure, plus de prise sur la souveraineté, on n’avait point encore mis en question alors si le souverain ne peut être jugé pour aucune cause. Le môme siècle vit déposer solennellement, outre l’empereur Venceslas, deux rois d’AnI. Credimus dominum nostrum regem Galliw, r/iiem linea rcgii sanguinis provexil ad sceptra Francurum regenda , exrellcnliorem esse aliV/uo imperafore quem sala ehclio prorehil volunlaria. (Maiiubourg, ad ann. 1230.)

S. Ces epilhètes étaient faibles pour le bourreau de salut Jean Ne(«miuceoe ; mais si le Pape avait eu alors le pouvoir d'effrayer Venceslas, celui-ci serait mort sur son trône, et serait mort moins coupable.

gleterre, Édouard Iî et Richard II, et le Pape Jean XXIII, tous quatre jugés et condamnés avec les formalités juridiques, et la régente de Hongrie fut condamnée à mort ' .

Aucune puissance souveraine quelconque ne peut se soustraire à une certaine résistance. Ce pouvoir réprimant pourra changer de nom, d’attributions et de situation ; mais toujours il existera.

Que si cette résistance fait verser du sang, c’est un inconvénient semblable à celui des inondations et des incendies, qui ne prouvent nullement qu’il faille supprimer l’eau ni le feu.

A-t-on observé que le choc des deux puissances qu’on nomme si mal à propos la guerre de l’Empire et du sacerdoce n’a jamais franchi les bornes de l’Italie et de l’Allemagne , du moins quant à ses grands effets , je Veux dire le renversement et le changement des souverainetés? Plusieurs princes, sans doute, furent excommuniés jadis ; mais quels étaient en effet les résultats de ces grands jugements ? Le souverain entendait raison ou avait l’air de l’entendre ; il s’abstenait pour le moment d’uae guerre criminelle; il renvoyait sa maîtresse, pour la forme : quelquefois cependant la femme reprenait ses droits; des puissances amies, des personnages importants et modérés s’interposaient; et le Pape, à son tour, s’il avait été ou trop sévère ou trop hâtif, prêtait l’oreille aux remontrances de la sagesse. Où sont les rois de France, d’Espagne, d’Angleterre, de Suède, de Danemark, déposés efficacement par les Papes? Tout se réduit à des menaces et à des traités ; et il serait aisé de citer des exemples où les Souverains Pontifes furent les dupes de leur facilité. La véritable lutte eut toujours lieu en Italie et en Allemagne. Pourquoi? Parce que les circonstances politiques firent tout, et que la religion

t. Voltaire a fait cette observation, Essai sur les mœurs , etc.. I. Il, ch. lxvi et lxxxv.

n’y entrait pour rien. Toutes les dissensions, tous les maux partaient d’une souveraineté mal constituée et de l’ignorance de tous les principes. Le prince électif jouit toujours en usufruitier. Il ne pense qu’à lui, parce que l’État ne lui appartient que par les jouissances du moment. Presque toujours il est étranger au véritable esprit royal ; et le caractère sacré, peint et non gravé sur son front, résiste peu aux moindres frottements. Frédéric II avait fait décider par ses jurisconsultes, et sous la présidence du fameux Barthole, qu’il avait succédé, lui Frédéric, à tous les droits des empereurs romains, et qu’en cette qualité il était maître de tout le monde connu. Ce n’était pas le compte de l’Italie ; et le Pape, quand on l’aurait considéré seulement comme premier électeur, avait bien quelque droit de se mêler de cette étrange jurisprudence. Il ne s’agit pas, au reste, de savoir si les Papes ont été des hommes, et s’ils ne se sont jamais trompés; mais s’il y a eu, compensation faite, sur le trône qu’ils ont occupé, plus de sagesse, plus de science et plus de vertu que sur tout autre ; or, sur ce point, le doute même n’est pas permis.

Exercice de la suprématie pontificale sur les souverains temporels.

La barbarie et des guerres interminables ayant effacé tous les principes, réduit la souveraineté d’Europe à un certain état de fluctuation qu’on n’a jamais vu, et créé des déserts de toutes parts, il était avantageux qu’une puissance supérieure eût une certaine influence sur cette souveraineté ; or , comme les Papes étaient supérieurs par la sagesse et par la science, et qu’ils commandaient

d’ailleurs à toute la science qui existait dans ce tempslà , la force des choses les investit , d’elle-même et sans contradiction, de cette supériorité dont on ne pouvait se passer alors. Le principe très-vrai que lu souveraineté vient de Dieu renforçait d’ailleurs ces idées antiques, et il se forma enfin une opinion à peu près universelle, qui attribuait aux Papes une certaine compétence sur les questions de souveraineté. Cette idée était très-sage, et valait mieux que tous nos sophismes. Les Papes ne se mêlaient nullement de gêner les princes sages dans l’exercice de leurs fonctions, encore moins de troubler l’ordre des successions souveraines, tant que les choses allaient suivant les règles ordinaires et connues; c’est lorsqu’il y avait grand abus, grand crime ou grand doute , que le Souverain Pontife interposait son autorité. Or, comment nous tirons-nous d’affaire en cas semblables, nous qui regardons nos pères en pitié? Par la révolte, les guerres civiles et tous les maux qui en résultent. En vérité, il n’y a pas de quoi se vanter. Si le Pape avait décidé le procès entre Henri IV et les ligueurs, il aurait adjugé le royaume de France à ce grand prince, à la charge par lui d’aller à la messe ; il aurait jugé comme la Providence a jugé; mais les préliminaires eussent été un peu différents.

Et si la France d’aujourd’hui , pliant sous une autorité divine , avait reçu son excellent roi des mains du Souverain Pontife, croit-on qu’elle ne fût pas dans ce moment un peu plus contente d’elle- même et des autres?

Le bon sens des siècles que nous appelons barbares en savait beaucoup plus que notre orgueil ne le croit communément. Il n’est point étonnant que les peuples nouveaux, obéissant pour ainsi dire au seul instinct, aient adopté des idées aussi simples et aussi plausibles ; et il est bien important d’observer comment ces mêmes idées, qui entraînèrent jadis des peuples barbares , ont pu réunir dans ces derniers siècles l’assentiment de

is

trois hommes tels que Bellarmin, Hobbes et Leibnitz1 * 3.

« Et peu importe ici que le Pape ait eu cette primauté « de droit divin ou de droit humain, pourvu qu’il soit « constant que, pendant plusieurs siècles, il a exercé « dans l’Occident, avec le consentement et l’applaudis« sement universel, une puissance assurément très« étendue. Il y a même plusieurs hommes célèbres « parmi les protestants qui ont cru qu’on pouvait laisser « ce droit au Pape, et qu’il était utile à l’Église si l’on « retranchait quelques abus »

La théorie seule serait donc inébranlable. Mais que peut-on répondre aux faits, qui sont tout dans les questions de politique et de gouvernement?

Personne ne doutait, et les souverains mêmes ne doutaient pas de cette puissance des Papes; et Leibnitz observe avec beaucoup de vérité et de finesse, à son ordinaire, que l’empereur Frédéric, disant au Pape Alexandre III, non pas à vous , mais à Pierre , confessait la puissance des Pontifes sur les rois, et n’en contestait que l’abus ’.

Cette observation peut être généralisée. Les princes, frappés par l’anathème du Pape , n’en contestaient que la justice, de manière qu’ils étaient constamment prêts à s’en servir contre leurs ennemis , ce qu’ils ne pouvaient faire sans confesser manifestement la légitimité du pouvoir.

Voltaire, après avoir raconté à sa manière l’excommunication de Robert de France , remarque que l’empereur Othon III assista lui-même au concile où l’excommunication fut prononcée*. L’empereur confessait donc

1 . « Les arguments de Bellarmin, qui , de la supposition que les Papes ont « la juridiction sur le spirituel , infère qu’ils ont une juridiction au moins « indirecte sur le temporel, u'ont pas paru méprisables à Hobbes même. Rffec« tivement, il est certain, etc. • (Leibnitz, Op., t. IV, part. 111, p. 401, in-4. “ Pensées de Leibnitz, in-8, 1. 11, p. 400.)

%. Pensées de Leibnitz, iu-8, t. II, p. 401.

3. Leibnitz, Oper., t. IV, part. 111, p. 401.

N 4. Voltaire, Essai, etc., t. H, ch. xztn.

l’autorité du Pape ; et c’est une chose bien singulière que les critiques modernes ne veuillent pas s’apercevoir de la contradiction manifeste où ils tombent en observant tous d’une commune voix, que ce qu'il y avait de plus déplorable dans ces grands jugements , c'était l'aveuglement des princes , qui n'en contestaient pas la légitimité , et qui souvent les invoquaient eux-mêmes.

Mais si les princes étaient d’accord, tout le monde était donc d’accord , et il ne s’agira plus que des abus ' qui se trouvent partout.

Philippe-Auguste, à qui le Pape venait de transférer le royaume d’Angleterre en héritage perpétuel..., ne publia point alors qu’»7 n’ appartenait pas au Pape de

donner des couronnes « Lui-même avait été excom« munié quelques années auparavant... parce qu’il avait « voulu changer de femme. Il avait déclaré alors les u censures de Rome insolentes et abusives... Il pensa « tout différemment lorsqu’il se vit l’exécuteur d’une « bulle qui lui donnait l’Angleterre l. »

C’est-à-dire que l’autorité des Papes sur les rois n’était contestée que par celui qu’elle frappait. 11 n’y eut donc jamais d’autorité plus légitime, comme jamais il n’y en eut de moins contestée.

La diète de Forcheim ayant déposé, en 1077, l’empereur Henri IV, et nommé à sa place Rodolphe, duc de Souabe, le Pape assembla un concile à Rome pour juger les prétentions des deux rivaux : ceux-ci jurèrent par la bouche de leurs ambassadeurs de s’en tenir à la décision des légats ’, et l’élection de Rodolphe fut confirmée. C’est alors que parut sur le diadème de Rodolphe le vers célèbre ;

La Pierre a choisi Pierre, et Pierre t'a choisi •.

2. Mainibourg, ad aim. 1077,

3. Petra (c’est Jésus-Christ) dédit Petro, Petrus diadema Rodolplio.

Henri V, après son couronnement comme roi d’Italie, fait en 1110 un traité avec le Pape, par lequel l’empereur abandonne ses prétentions snr les investitures , à condition que le Pape, de son côté, lui céderait les duchés, les comtés, les marquisats , les teires, ainsi que les droits de justice , de monnaie, et autres, dont les évêques d'Allemagne étaient en possession.

En 1109, Otbon de Saxe s’étant jeté sur les terres du Saint-Siège , contre les lois les plus sacrées de la justice , et même contre ses engagements les plus solennels, il est excommunié. Le roi de France et toute l’Allemagne prennent parti contre lui : il est déposé en 1211 par les électeurs, qui nomment à sa place Frédéric II.

Et ce même Frédéric II ayant été déposé en 1228, saint Louis fait représenter au Pape , que si l’empereur avait réellement mérité d'être déposé , il n’aurait dû l’être que dans un concile général , c’est-à-dire, au fond, par le Pape mieux informé

En 1245, Frédéric II est excommunié et déposé, au concile général de Lyon.

En 1333, l’empereur Louis de Bavière, excommunié par le Pape, envoie des ambassadeurs à Rome pour solliciter son absolution. Ils y retournèrent pour le même objet en 1338, accompagnés par ceux du roi de France.

En 1346, le Pape excommunie de nouveau Louis de Bavière, et, de concert avec le roi de France, il fait nommer Charles de Moravie , etc.

Voltaire a fait un long chapitre pour établir que les

1 . On voit déjà, dans la représentation de ce grand prince, le germe de l’esprit d’opposition qui s’est développé en France plus tôt qu’ailleurs. Philippe le Bel appela de même du décret de Boni face VIII au concile universel ; mais, dans ces appels mêmes, ces princes confessaient que l'Eglise universelle, comme dit Leibnitz (ubi sup. ), avait reçu quelque autorité sur leur personne, autorité dont on abusait alors à leur égard.

î. Tous ces faits sont universellement connus. On peut les vérifier sous les années qui leur appartiennent dans l’ouvrage de Maimbourg, qui est bien fait, Histoire de la Décadence de l'Empire, etc.; dans les Annales d’Italie, de Muratori, et généralement dans tous les livres historiques relatifs à cette époque.

Papes ont donné tous les royaumes d’Europe avec le consentement des rois et des peuples. Il cite un roi de Danemark disant au Pape, en 1329 : Le royaume de Danemark, comme vous le savez, Très-Saint-Père , ne dépend que de l’Eglise romaine , à laquelle il paye un tribut, et non de l'Empire '.

Voltaire continue ces mêmes détails dans le chapitre suivant , puis il écrit à la marge avec une profondeur étourdissante : Grande preuve que les Papes donnaient des royaumes.

Pour cette fois, je suis parfaitement de son avis. Les Papes donnaient des royaumes , donc ils donnaient tous les royaumes. C’est un des plus beaux raisonnements de Voltaire *.

Lui-même encore a cité ailleurs le puissant CharlesQuint demandant au Pape une dispense pour joindre le titre de roi de Naples à celui d’empereur \

L’origine divine de la souveraineté , et la légitimité individuelle conférée et déclarée par le vicaire de JésusChrist, étaient des idées si enracinées dans tous les esprits, que Livon, roi de la Petite- Arménie, envoya faire hommage à l’empereur et au Pape en 1242; et il fut couronné à Mayence par l’archevêque de cette ville ‘.

Au commencement de ce même siècle, Joannice, roi des Bulgares, se soumet à l’Église romaine, envoie des ambassadeurs à Innocent III, pour lui prêter obéissance filiale et lui demander la couronne royale, comme ses prédécesseurs V avaient autrefois reçue du Saint-Siège'".

En 1273, Démétrius, chassé du trône de Russie, en appela au Pape comme au juge de tous les chrétiens®.

Et pour terminer par quelque chose de plus frappant

6. Voltaire, Ann. de l'Empire, 1. 1, p. 178.

peut-être, rappelons que dans le seizième siècle encore, Henri VII, roi d’Angleterre, prince passablement instruit de ses droits, demandait cependant la confirmation de son titre au Pape Innocent VII, qui la lui accordait par une bulle que Bacon a citée

Il n’y a rien de si piquant que de voir les Papes justifiés par leurs accusateurs, qui ne s’en doutent pas. Écoutons encore Voltaire : «Tout prince, dit-il, qui vou« lait usurper ou recouvrer un domaine s’adressait au « Pape, comme à son maître... Aucun nouveau prince « n’osait se dire souverain, et ne pouvait être reconnu « des autres princes sans la permission du Pape; et le « fondement de toute l’histoire du moyen âge est tou« jours que les Papes se croient seigneurs suzerains de « tous les États, sans en excepter aucun*. »

Je n’en veux pas davantage; la légitimité du pouvoir est démontrée. L’auteur des Lettres sur l'Histoire, plus animé peut-être contre les Papes que Voltaire même, dont toute la haine était pour ainsi dire superficielle, s’est vu conduit au même résultat, c’est-à-dire à justifier complètement les Papes, en croyant les accuser.

« Malheureusement, dit-il, presque tous les souve« rains, par un aveuglement inconcevable, travaillaient « eux-mêmes à accréditer dans l’opinion publique une « arme qui n’avait et qui ne pouvait avoir de force que « par cette opinion. Quand elle attaquait un de leurs ri« vaux et de leurs ennemis, non-seulement ils l’approu« vaient, mais ils provoquaient quelquefois l’excommu« nication ; et en se chargeant eux-mêmes d’exécuter la « sentence qui dépouillait un souverain de ses États, « ils soumettaient les leurs à cette juridiction usurpée1 2 3.»

II cite ailleurs un grand exemple de ce droit public, et en l’attaquant, il achève de le justifier. « Il semblait ré1 . Bacon, Uist. de Henri Vil, p. 20 de la trad. frauç.

3. Lettres sur l’Histoire, t. H, lett. XLI, p. 413, in-8.

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« servé, dit-il, à ce funeste traité (la ligue de Cambrai) « de renfermer tous les vices. Le droit d’excommunica« tion, en matière temporelle, y fut reconnu par deux « souverains; et il fut stipulé que Jules fulminerait un « interdit sur Venise, si dans quarante jours elle ne ren« dait pas ses usurpations '. »

«Voilà, dirait Montesquieu, I’éponge qu’il faut passer « sur toutes les objections faites contre les anciennes « excommunications. » Combien le préjugé est aveugle, môme chez les hommes les plus clairvoyants! C’est la première fois peut-être qu’on argumente de l’universalité d’un usage contre sa légitimité. Et qu’y a-t-il donc de sûr parmi les hommes, si la coutume, non contredite surtout, n’est pas la mère de la légitimité? Le plus grand de tous les sophismes, c’est celui de transporter un système moderne dans les temps passés, et déjuger sur cette règle les choses et les hommes de ces époques plus ou moins reculées. Avec ce principe on bouleverserait l’univers; car il n’y a pas d’institution établie qu’on ne pût renverser par le môme moyen, en la jugeant sur une théorie abstraite. Dès que les peuples et les rois étaient d’accord sur l’autorité des Papes, tous les raisonnements modernes tombent, d’autant plus que la théorie la plus certaine vient à l’appui des usages anciens.

En portant un œil philosophique sur le pouvoir jadis exercé par les Papes, on peut se demander pourquoi il s’ést déployé si tard dans le monde. Il y a deux réponses à cette question.

En premier lieu, le pouvoir pontifical, à raison de son caractère et de son importance, était sujet plus qu’un autre à la loi universelle du développement; or, si l’on réfléchit qu’il devait durer autant que la religion même, on ne trouvera pas que sa maturité ait été retardée. La plante est une image naturelle des pouvoirs légitimes. Considérez l’arbre ; la durée de sa croissance est toujours

1. Lettres sur l'Histoire, t. 111, luit. LX1I, p. 13 3.

proportionnelle à sa force et à sa durée totale. Tout pouvoir constitué immédiatement dans toute la plénitude de ses forces et ses attributs est, par cela même, faux, éphémère et ridicule. Autant vaudrait imaginer un homme adulte-né.

En second lieu, il fallait que l’explosion de la puissance pontificale, s’il est permis de s’exprimer ainsi, coïncidât avec la jeunesse des souverainetés européennes qu’elle devait christianiser.

Je me résume. Nulle souveraineté n’est illimitée dans toute la force du terme, et même nulle souveraineté ne peut l’être : toujours et partout elle a été restreinte de quelque manière1. La plus naturelle est la moins dangereuse, chez des nations surtout neuves et féroces, c’était sans doute une intervention quelconque de la puissance spirituelle. L’hypothèse de toutes les souverainetés chrétiennes réunies par la fraternité religieuse en une sorte de république universelle, sous la suprématie mesurée du pouvoir spirituel suprême; cette hypothèse, dis-je, n’avait rien de choquant, et pouvait même se présenter à la raison comme supérieure à l’institution des Amphictyons. Je ne vois pas que les temps modernes aient imaginé rien de meilleur ni même d’aussi bon. Qui sait ce qui serait arrivé si la théocratie, la politique et la science avaient pu se mettre tranquillement en équilibre, comme il arrive toujours lorsque les éléments sont abandonnés à eux-mêmes, et qu’on laisse faire le temps? Les plus affreuses calamités, les guerres de religion, la

{. Ce qui doit t’entendre suivant l'explication que j’ai donnée plus haut (liv. II, ch. III, p. 1 36); c'est-à-dire qu’il n’y a point de souveraineté qui, pour le bonheur des hommes , et pour le sien surtout, ne soit bornée de quelque manière ; mais que, dans l’intérieur de ces bornes, placées comme il plaît à Dieu, elle est toujours et partout absolue et tenue pour infaillible. Ht quand je parle de l’exercice légitime de la souveraineté, je n’entends point ou je ne dis point l’exercice juste, ce qui produirait une amphibologie dangereuse, à moins que, par ce dernier mot, on ne veuille dire que tout ce qu’elle opère dans son cercle est juste ou tenu pour tel, ce qui est la vérité. C’est ainsi qu’un tribunal suprême, tant qu’il ne sort pas de ses attributions, est toujours juste ; car c’est la même chose, dans la pratique , d’être infaillible ou de se tromper sans appel.

révolution française, etc., n’eussent pas été possibles dans cet ordre de choses ; et telle encore que la puissance pontificale a pu se déployer, et malgré l’épouvantable alliage des erreurs, des vices et des passions qui ont désolé l’humanité à des époques déplorables, elle n’en a pas moins rendu les services les plus signalés à l’humanité.

Les écrivains sans nombre qui n’ont pas aperçu ces vérités dans l’histoire savaient écrire sans doute, ils ne l’ont que trop prouvé; mais certainement aussi, jamais ils n'ont su lire.

Application hypothétique des principes précédents.

Très-humbles et très-res])ectiieuses l'emontrances des états généraux du royaume de *** , assemblés à *** , à JSotreSaint-Père le Pape Pie Vil.

« Très-Saint-Père,

« Au sein de la plus amère affliction et de la plus « cruelle anxiété que puissent éprouver de fidèles su« jets, et forcés de choisir entre la perte absolue d’une « nation et les dernières mesures de rigueur contre une « tête auguste, les états généraux n’imaginent rien de « mieux que de se jeter dans les bras paternels de Vo« tre Sainteté, et d’invoquer sa justice suprême pour « sauver, s’il en est temps, un empire désolé.

« Le souverain qui nous gouverne, Très-Saint-Père, « ne règne que pour nous perdre. Nous ne contestons « point ses vertus ; mais elles nous sont inutiles, et ses « erreurs sont telles que si Votre Sainteté ne nous tend « la main, il n’y a plus pour nous aucun espoir de salut.

< Par une exaltation d’esprit qui n’eut jamais d’égale, « ce prince s’est imaginé que nous vivions au seizième « siècle, et qu’il était, lui, Gustave- Adolphe. Votre Sain« teté peut se faire représenter les actes de la diète ger« manique; elle y verra que notre souverain, en sa u qualité de membre du corps germanique, a fait re« mettre au directoire plusieurs notes qui partent évi« demment des deux suppositions que nous venons « d'indiquer, et dont les conséquences nous écrasent. « Transporté par un malheureux enthousiasme mili« taire absolument séparé du talent, il veut faire la « guerre; il ne veut pas qu’on la fasse pour lui, et il ne « sait pas la faire. Il compromet ses troupes, les hu« milie, et punit ensuite ses officiers des revers dont « il est l’auteur. Contre les règles de la prudence la « plus commune, il s’obstine à soutenir la guerre, raal« gré sa nation, contre deux puissances colossales dont « une seule suffirait pour nous anéantir dix fois. Livré « aux fantômes de l’illuminisme, c’est dans l’Apoca« lypse qu’il étudie la politique ; et il en est venu à « croire qu’il est désigné dans ce livre comme le perce sonnage extraordinaire destiné à renverser le géant « qui ébranle aujourd’hui tous les trônes de l’Europe; « le nom qui le distingue parmi les rois est moins flat« teur pour son oreille que celui qu’il accepta en s’affi« liant aux sociétés secrètes; c’est ce dernier nom qui « paraît au bas de ses actes, et les armes de son auguste « famille ont fait place au burlesque écusson des frères. « Aussi peu raisonnable dans l’intérieur de sa maison « que dans ses conseils, il rejette aujourd’hui une com« pagne irréprochable, par des raisons que nos députés « ont ordre d’expliquer de vive voix à Votre Sainteté. « Et si elle n’arréte point ce projet par un décret salu« taire, nous ne doutons point que bientôt quelque o choix inégal et bizarre ne vienne encore justifier note trè recours. Enfin, Très-Saint-Père, il ne tient qu’à « Vôtre Sainteté de se convaincre, par les preuves les

« plus incontestables, que la nation étant irrévocable« ment aliénée de la dynastie qui nous gouverne, « cette famille, proscrite par l’opinion universelle, doit « disparaître pour le salut public , qui marche avant « tout.

« Cependant, Très-Saint-Père, à Dieu ne plaise que « nous voulions en appeler à notre propre jugement, « et nous déterminer par nous-mêmes dans cette grande « occasion ! Nous savons que les rois n’ont point déjuges « temporels, surtout parmi leurs sujets, et que la ma« jesté royale ne relève que de Dieu. C’est donc à vous, « Très-Saint-Père, c’est à vous, comme représentant de « son Fils sur la terre, que nous adressons nos supplica« tions, pour que vous daigniez nous délier du serment « de fidélité qui nous attachait à cette famille royale. « qui nous gouverne, et transférer à une autre famille « des droits dont le possesseur actuel ne saurait plus « jouir que pour son malheur et pour le nôtre. »

Quelles seraient les suites de ce grand recours? Le Pape promettrait, avant tout, de prendre la chose en profonde considération et de peser les griefs de la nation dans la balance de la plus scrupuleuse justice, ce qui eût suffi d’abord pour calmer les esprits ; car l’homme est fait ainsi : c’est le déni de justice qui l’irrite ; c’est l’impossibilité de l’obtenir qui le désespère. Du moment où il est sûr d’être entendu par un tribunal légitime, il est tranquille.

Le Pape enverrait ensuite sur les lieux un homme de sa confiance la plus intime, et fait pour traiter d’aussi grands intérêts. Cet envoyé s’interposerait entre la nation et son souverain. Il montrerait à l’une la fausseté ou l’exagération visible de ses plaintes, le mérite incontestable du souverain, et les moyens d’éviter un immense scandale politique; à l’autre, les dangers de l’inflexibilité, la nécessité de traiter certains préjugés avec respect; l’inutilité surtout des appels au droit et à la justice, lorsqu’une fois l’aveugle force est déchaînée;

il n’oublierait rien enfin pour éviter les dernières extrémités.

Mettons cependant la chose au pire, et supposons que le Souverain Pontife ait cru devoir délier les sujets du serment de fidélité ; il empêchera, du moins, toutes les mesures violentes. En sacrifiant le roi, il sauvera la majesté; il ne négligerait aucun des adoucissements personnels que les circonstances permettent, mais surtout, et ceci mérite peut-être quelque légère attention, il tonnerait contre le projet de déposer une dynastie entière, même pour les crimes, et, à plus forte raison, pour les fautes d’une seule tête. Il enseignerait au peuple que c’est la famille qui règne ; que le cas qui vient de se présenter est tout semblable à celui d’une succession ordinaire , ouverte par la mort ou la maladie ; et il finirait par lancer l’anathème sur tout homme assez hardi pour mettre en question les dj'oits de la maison régnante.

Voilà ce que le Pape aurait fait, en supposant les lumières de notre siècle réunies au droit public du douzième.

Croit-on qu’il ne fût pas possible de faire plus de mal ?

Que nous sommes aveugles , en générai 1 Et, s’il est permis de le dire, que les princes en particulier sont trompés par les apparences ! On leur parle vaguement des excès de Grégoire VII et de la supériorité de nos temps modernes ; mais comment le siècle des révoltes a-t-il le droit de se moquer de ceux des dispenses ? Le Pape ne délie plus du serment de fidélité, mais les peuples se délient eux-mêmes; ils se révoltent; ils déplacent les princes ; ils les poignardent ; ils les font monter sur l’échafaud. Ils font pire encore. — Oui I ils font pire, je ne me rétracte point ; ils leur disent : Vous ne nous convenez plus, allez-vous-en / Ils proclament hautement la souveraineté originelle des peuples et le droit qu’ils ont de se faire justice. Une fièvre constitutionnelle, on peut, je crois, s’exprimer ainsi, s’est emparée

LlVllK II, OHAPlTlUi X!t. 217

(le toutes les têtes, et l’on ne sait encore ce qu’elle produira. Les esprits, privés de tout centre commun et divergeant de la manière la plus alarmante, ne s’accordent que dans un point, celui de limiter les souverainetés. Qu’est-ce donc que les souverains ont gagné à ces lumières tant vantées et toutes dirigées contre eux? J’aime mieux le Pape.

Il nous reste à voir s’il est vrai que la prétention à la puissance que nous examinons ait inondé f Europe de sang et de fanatisme.

Sur les prétendues guerres produites par le choc des deux puissances.

C’est à l’année 1076 qu’il faut en fixer le commencement. Alors l’empereur Henri IV, cité à Rome pour cause de simonie, envoya des ambassadeurs que le Pape ne voulut point recevoir. L’empereur, irrité, assemble un concile à Worms, où il fait déposer le Pape; celui-ci, à son tour (c’était le fameux Grégoire VII), dépose l’empereur, et déclare ses sujets déliés du serment de fidélité '. Et, malgré la soumission de Henri, Grégoire, qui s’était borné à l’absolution pure et simple, mande aux princes d’Allemagne d’élire un autre empereur, s’ils ne sont pas contents de Henri. Ceux-ci appellent à l’empire Rodolphe de Souabe, et il en naît une guerre entre les deux concurrents. Bientôt Grégoire ordonne aux électeurs de tenir une nouvelle assemblée pour terminer

1. Risolusione che quantunque non prtUicata da alcuno de' moi predecettort, pure fu creduta giusla e necessaria in questa congiuntura ( Muratori , Ann. d'italia , t. VI, in-4, p. 246). Ajoutez ce qui czt dit à la page précédente : Fin qui ave a il Ponlefice Gregorio usate lutte le maniéré più eflicaci , ma intime dotei per impedir la rottura, (ld., ibid. , p. 245.) , .

leurs différends, et il excommunie tous ceux qui mettraient obstacle à cette assemblée.

Les partisans de Henri déposèrent de nouveau le Pape au concile de Bresse, en 1080 1 *. Mais Rodolphe ayant été défait et tué dans la même année, les hostilités furent terminées.

Si l’on demande par qui avaientété établis les électeurs, Voltaire est là pour répondre que les électeurs s'étalent institués eux-mêmes, et que c'est ainsi que tous les ordres s'établissent, les lois et le temps faisant le reste J ; et il ajoutera avec la même raison que les princes qui avaiént le droit d’élire l’empereur paraissent avoir eu aussi celui de le déposer 3.

Nul doute sur la vérité de cette proposition. 11 ne faut point confondre les électeurs modernes, purs titulaires sans autorité, nommant, pour la forme, un prince héréditaire dans le fait ; il ne faut point, dis-je, les confondre avec les électeurs primitifs, véritables électeurs, dans toute la force du terme, qui avaient incontestablement le droit de demander à leur créature compte de sa conduite politique. Comment peut-on imaginer, d’ailleurs, un prince allemand électif, commandant à l’Italie sans être élu par l’Italie? Pour moi, je ne me figure rien d’aussi monstrueux. Que si la force des circonstances avait naturellement concentré tout ce droit sur la tête du Pape, en sa double qualité de premier prince italien et de chef de l’Église catholique, qu’v avait-il encore de plus convenable que cet état de choses? Le Pape, au reste, dans tout ce qu’on vient de voir, ne troublait point le droit public de l’Empire ; il ordonnait aux électeurs de délibérer et d’élire ; il leur ordonnait de prendre les mesures convenables pour étouffer tous les diC-

I . On entend souvent demander si les Papes avaient droit de déposer les empereurs; mais desavoir .« les empereurs avaient droit de déposer les Papest é'est une petite question dont on ne B’inquiète guère,

î. Voltaire. Essai, etc., t. iV, ch, cicv,

J. ld.,ibid.,t. lit, ch. xtvi.

férends. C’est tout ce qu’il devait faire. On a bientôt prononcé les mots faire et défaire les empereurs ; mais rien n’est moins exact, car le prince excommunié était bien le maître de se réconcilier. Que s’il s’obstinait, c’était lui qui se défaisait ; et si, par hasard, le Pape avait agi injustement, il en résultait seulement que, dans ce cas, il s’était servi injustement d’une autorité juste, malheur auquel toute autorité humaine est nécessairement exposée. Dans le cas où les électeurs ne savaient pas s’accorder, et commettaient l’insigne folie de se donner deux empereurs, c’était se donner la guerre dans l’instant même; et, la guerre étant déclarée, que pouvaient encore faire les Papes? La neutralité était impossible, puisque le «acre était réputé indispensable, et qu’il était demandé ou par les deux concurrents, Ou par le nouvel élu. Les Papes devaient donc se déclarer pour le parti où ils croyaient voir la justice. A l’époque dont il s’agit ici, une foule de princes et d’évéques (qui étaient aussi des princes) tant d’Allemagne que d’Italie, se déclarèrent contre Henri, pour se délivi'ei' enfin d'un roi né ■seulement pour le malheur de ses sujets '.

En l’année 1078, le Pape envoya des légats en Allemagne, pour examiner sur les lieux de quel côté se trouvait le bon droit, et, deux ans après, il en envoya d’autres encore pour mettre fin à la guerre, s’il était possible ; mais il n’y eut pas moyen de calmer la tempête, et trois batailles sanglantes marquèrent cette année si malheureuse pour l’Allemagne.

i. Passarono à liberar se stessi da un principe nato solamenle per rendere infeliot t suoi sudditi. (Muratori, Ann., t.VI, p. 248.) Toute l’histoire nous dit ce qu’était Henri comme priuce ; sou fils et sa femme nous ont appris ce qu’il était dans sou intérieur. Qu’on se représente la malheureuse Praxède arrachée de sa prison par les soins de la sage Mathilde, et conduite par le désespoir à confesser, au milieu d’un concile, d’abominables horreurs. Jamais la Providence ne permet au géuie du mal de dechaiuer un de ces animaux féroces sans leur opposer i’inviucible génie de quelque grand homme, et ce graud homme fut Grégoire VII. Les écrivains de notre siècle sont d'un autre avis; ils ne cessent de nous parler du fougueux , de l 'impitoyable Grégoire. Henri, au contraire, jouit de toute leur faveur; c’est toujours le m AAlhevreux, l 'infortuné Henri! u’ont d’entraiUea que pour le crime.

C’est abuser étrangement des termes que d’appeler cela une guerre entre le sacerdoce et l'Empire. C’était un schisme dans l’Empire, une guerre entre deux princes rivaux, dont l’un était favorisé par l’approbation, et quelquefois par la concurrence forcée du Souverain Pontife. Une guerre est toujours censée se faire entre deux parties principales, qui poursuivent exclusivement le même objet. Tout ce qui se trouve emporté par le tourbillon ne répond de rien. Qui jamais s’est avisé de reprocher la guerre de la succession à la Hollande ou au Portugal ?

On connaît les querelles de Frédéric avec le Pape Adrien IV. Après la mort de cet excellent Pontife1 2, arrivée en H59, l’empereur fit nommer un antipape, et le soutint de toutes ses forces avec une obstination qui déchira misérablement l’Église. Il s’était permis de tenir un concile et de mander le Pape à Pavie, sans compliment, pour en faire ce qu’il aurait jugé à propos; et dans sa lettre il l’appelait simplement Rolland, nom de maison du Pontife. Celui-ci se garda bien de se rendre à une invitation également dangereuse et indécente. Sur ce refus , quelques évôques séduits , payés ou effrayés par l’empereur, osèrent reconnaître Octavien (ou Victor) comme Pape légitime, et déposer Alexandre III après l’avoir excommunié. Ce fut alors que le Pape, poussé aux dernières extrémités, excommunia lui-môme l’empereur et déclara ses sujets déliés du serment de fidélité \ Cè schisme dura dix -sept ans, jusqu’à l’absolution

1 . Lascio dopo di se grand Iode di pieta, di prudema e di selo, moite opéré delta sua pia e principeesa liberalita. (Muratori, Ann. d’Ital., t. IV, p. 538, ann. il 59.)

2. Telle est la Tenté. YouIcz-tous savoir ensuite ce qu'on a osé écrire en France? Outrez les Tablettes chronologiques de l’abbé Lcnglet-Dufresnoy, tous j lirez, sur l’année 1 159 : Le Pape (Adrien IV), n'ayant pu porter les Milanais à se révolter contre l’empereur, excommunia ce jnrince. Et l’empereur fut excommunié l'année suivante 1160, & la messe du jeudi saint, par le successeur d’Adrien IV, ce dernier étant mort le 1er septembre 1 159, et l’on a vu pourquoi Frédéric fut excommunié ! Vais voilà ce qu'on raconte, et malheureusement voilà ce qu’on croit.

de Frédéric , qui lui fut accordée dans l’entrevue si fameuse de Venise, en H 77.

On sait que le Pape eut à souffrir durant ce long intervalle et de la violence de Frédéric et des manœuvres de l’antipape. L’empereur poussa l’emportement au point de vouloir faire pendre les ambassadeurs du Pape à Crème, où ils se présentèrent à lui. On ne sait même ce qu’il en serait arrivé sans l’intervention des deux princes, Guelfe et Henri de Léon. Pendant ce temps, l’Italie était en feu; les factions la dévoraient. Chaque ville était devenue un foyer d’opposition contre l’ambition insatiable des empereurs. Sans doute que ces grands efforts ne furent pas assez purs pour mériter le succès; mais qui ne s’indignerait contre l’insupportable ignorance qui ose les nommer révoltes? Qui ne déplorerait le sort de Milan? Ce qu’il importe seulement d’observer ici, c’est que les Papes ne furent point la cause de ces guerres désastreuses; qu’ils en furent au contraire presque toujours les victimes, nommément dans celte occasion. Ils n’avaient pas même la puissance de faire la guerre, quand ils en auraient eu la volonté, puisque, indépendamment de l’immense infériorité de forces, leurs terres étaient presque toujours envahies, et que jamais ils n’étaient tranquillement maîtres chez eux, pas même à Home, où l’esprit républicain était aussi fort qu’aillcurs, sans avoir les mêmes excuses. Alexandre III, dont il s’agit ici, ne trouvant nulle part un lieu de sûreté en Italie, fut obligé enfin de se retirer en France, asile ordinaire des Papes persécutés '. Il avait résisté à l’empereur et fait justice suivant sa conscience.

I. Prese la risoluzione di passare nel regno di Francia, vsalo rifugio de’ Papi perseguilali. (Muratori, Âtm., t.YI, p. .149, ann. 1661.) Il est remarquable que, dans l'éclipse que la gloire française vient de subir, les oppresseurs de la nation lui avaient fait précisément changer de râle; ils allèrent chercher le Pontife pour l’exterminer. Il C6t permis de croire que le supplice auquel la France est condamnée en ce moment est la peine du crime qui fut commis en son nom. Jamais elle no reprendra sa place sans reprendre scs fondions. (J'écrivais celte note au mois d'août 1817.)

Il n’avait point allumé la guerre; il ne l’avait point faite; il ne pouvait la faire; il en était la victime. Voilà donc encore une époque qui se soustrait tout entière à cette lutte sanglante du sacerdoce et de l’Empire

En l’année 1198, nouveau schisme dans l’Empire. Les électeurs s’étant divisés, les uns élurent Philippe de Souabe, et les autres, Othon de Saxe, ce qui amena une guerre de dix ans. Pendant ce temps, Innocent III, qui s’était déclaré pour Othon, profita des circonstances pour se faire restituer la Romagne, le duché de Spolette et le patrimoine de la comtesse Mathilde, que les empereurs avaient injustement inféodés à quelques petits princes. En tout cela, pas l’ombre de spiritualité ni de puissance ecclésiastique. Le Pape agissait en bon prince, suivant les règles de la politique commune. Absolument forcé de se décider, devait-il donc protéger la postérité de Barberousse contre les prétentions non moins légitimes d’un prince appartenant à une maison qui avait bien mérité du Saint-Siège, et beaucoup souffert pour lui? Devait-il se laisser dépouiller tranquillement, de peur de faire du bruit ? En vérité, on condamne cés malheureux Pontifes à une singulière apathie !

En 1210, Othon IV, au mépris de toutes les lois de la prudence et contre la foi de ses propres serments, usurpe les terres du Pape et celles du roi de Sicile, allié et vassal du Saint-Siège. Le Pape innocent III l’excommunie et le prive de l’empire. On élit Frédéric. Il arrive ce qui arrivait toujours : les princes et les peuples se divisent. Othon continue contre Frédéric, empereur, la guerre commencée contre ce môme Frédéric, roi de Sicile.

I. Dans l'abrégé chronologique que je citais tout à l’heure, on lit sur l'année 1167: L’enipereur Frédéric défait plus de douze mille Romains, et s'empare de Rome ; le pape Alexandre est obligé de prendre la fuite. Qui ne croirait que le Pape faisait la guerre à l'empereur, taudis que les Humains la faisaient maigre le Pape, qui ne pouvait l’empécher? Ancorche si opponesse a tal risoluzione il prudentissimo Papa Alessandro III. (Jluraturi, An»., I. IV, p. 575.) Depuis trois siècles, l’ histoire culièrc semble u'ètre qu'uue grande conjuration contre la vérité.

Rien ne change : on se battit ; mais tous les torts étaient du côté d’Othon, dont l’injustice et l’ingratitude ne sauraient être excusées. Il le reconnut lui-môme lorsque, sur le point de mourir, en 1218, il demanda et obtint l’absolution avec de grands sentiments de piété et de repentance.

Frédéric II, son successeur, s’était engagé, par serment et sous peine d'excommunication, à porter ses armes dans la Palestine ' ; mais, au lieu de remplir ses engagements, il ne pensait qu’à grossir son trésor, aux dépens même de l’Église, pour opprimer la Lombardie. Enfin, il fut excommunié en 1227 et 1228. Frédéric s’était enfin rendu en Terre-Sainte, et pendant ce temps le Pape s’était emparé d’une partie de la PouilleI. 2 3; mais bientôt l’empereur reparut et prit tout ce qui lui avait été enlevé. Grégoire IX, qui mettait avec grande raison les croisades au premier rang des affaires politiques et religieuses, et qui était excessivement mécontent de l’empereur, à cause de la trêve qu’il avait faite avec le Soudan, excommunia de nouveau ce prince. Réconcilié en 1230, il n’en continua pas moins la guerre, et la fit avec une cruauté inouïe2.

11 sévit surtout contre les prêtres et contre les églises d’une manière si horrible, que le Pape l’excommunia de nouveau. Il serait inutile de rappeler* l’accusation d’impiété et le fameux livre des Trois Imposteurs ; ce sont des choses connues universellement. On a accusé, je le sais, Grégoire IX de s’être laissé emporter par la colère, et d’avoir mis trop de précipitation dans sa conduite envers Frédéric. Muralori a dit d’une manière, à Rome on a dit d’une autre; cette discussion, qui exigerait beauI . Al che egli si obligo con solenne giuramento solto pena délia scomunica, (Muralori, Ann. d'Ital., ». VU, p. 175, ann. 1223.)

ï. Mais pour eu investir Jean de Brieune, beau-père de ce même Frédéric, ce qui mérité d'être remarqué. En général, l'esprit d'usurpation fut toujours étranger aux Papes; on ne l’a pas assez observé.

3. On le vit, par exemple, au siégé de Home, faire fendre la tète en quatre aux prisonniers de guerre, ou leur brûler le front avec un fer taillé eu orgi*.

coup de temps et de peine, est étrangère à un ouvrage où il ne s’agit pas du tout de savoir si les Papes n’ont jamais eu de torts. Supposons, si l’on veut, que Grégoire IX se soit montré trop inflexible, que dirons-nous d’innocent IV qui avait été l’ami de Frédéric avant d’occuper le Saint-Siège, et qui n’oublia rien pour rétablir la paix? Il ne fut pas plus heureux que Grégoire ; et il finit par déposer solennellement l’empereur dans le concile général de Lyon, en 12-45

Le nouveau schisme de l’Empire, qui eut lieu en 1257 , fut étranger au Pape, et ne produisit aucun événement relatif au Saint-Siège. Il en faut dire autant de la déposition d’Adolphe de Nassau, en 1208, et de sa lutte avec Albert d’Autriche.

En 1314, les électeurs commettent de nouveau l’énorme faute de se diviser; et tout de suite il en résulte une guerre de huit ans entre Louis de Bavière et Frédéric d’Autriche, guerre de même entièrement étrangère au Saint-Siège.

A cette époque, les Papes avaient disparu de celte malheureuse Italie où les empereurs ne s’étaient pas montrés depuis soixante ans, et que les deux factions ensanglantaient d’une extrémité à l’autre, sans plus guère se soucier des intérêts des Papes, ni de ceux des empereurs*.

La guerre entre Louis et Frédéric produisit les deux batailles sanglantes d’Eslingen en 1315, et de Muldorff

Le Pape Jean XXII avait cassé les vicaires de l’Empire en 1317, et mandé les deux concurrents pour discuter leurs droits. S’ils avaient obéi, on aurait évité au moins la bataille de Muldorfl. Au reste, si les prétentions du

1 . Plusieurs écrivains ont remarqué que celle fameuse excommunication fut prononcée en présence, mais non avec l'approbation du concile. Celte dilTerencc est à peine scusible dès que le concile ne protesta pas; et s’il ne protesta pas, c’est qu’il crut qu’il s’agissait d’un point de droit public qui n'exigeait pas mémo (le discussion. C’est ce qu’on n’observe pas assex.

g, Maimbuurg, Uist. de la Décad., etc., ann. 1 30$.

Pape étaient exagérées, celle des empereurs ne l’étaient pas moins. Nous voyons Louis de Bavière traiter le Pape, dans une ordonnance du 23 avril 1328, absolument comme un sujet impérial. Il lui ordonna la résidence, lui défendit de s'éloigner de Home pour plus de trois mois , et à plus de deux journées de chemin sans la permission du clergé et du peuple romain. Que si le Pape résistait à trois sommations, il cessait de l'être ipso facto.

Louis termina par condamner à mort Jean XXII1 2 3.

Voilà ce que les empereurs voulaient faire des Papes! et voilà ce que seraient aujourd’hui les Souverains Pontifes, si les premiers étaient demeurés maîtres.

On connaît les tentatives de Louis de Bavière, faites à différentes reprises, pour être réconcilié; et il paraît même que le Pape y aurait donné les mains sans l’opposition formelle des rois de France, de Naples, de Bohème et de Pologne \ Mais l’empereur Louis se conduisit d’une manière si insupportable, qu’il fut nouvellement excommunié en 1346. Son extravagante tyrannie fut portée, en Italie, au point de proposer la vente des États et des villes de ce pays à ceux qui lui en offraient un plus haut prix \

L’époque célèbre de 1349 mit fin à toutes les querelles. Charles IV plia en Allemagne et en Italie. Alors on se moqua de lui, parce que les esprits étaient accoutumés aux exagérations. Cependant il régna fort bien en Allemagne, et l’Europe lui dut la bulle d’or qui fixa le droit public de l’Empire. Dès lors rien n’a changé, ce

1. Maimbourg, Hist. de la Décad. , etc., ann. 1328.

2. II ne faut jamais perdre de vue celte grande et incontestable 'vérité historique , que tout les souverains regardaient le Pape comme leur supérieur, meme temporel, mais surtout comme le su:erain des empereurs électifs. Les Papes étaient censés, dans l'opinion unircrselle, donner l’Empire en couronnant l'empereur. Celui-ci recevait d’eux le droit de se nommer un successeur. Les électeurs allemands recevaient de lui celui de nommer un roi des Teutons, qui était ainsi destiné à l'Empire. L'empereur élu lui prêtait serment, etc. Les prétentions des Papes ne sauraient donc paraître étranges qu'à ceux qui refusent absolument de se transporter dans ces temps reculés.

3. Maimbourg, Hist. de la Décad., etc., ann. 1328 et (329.

qui fait voir qu’ii eut parfaitement raison, et que c’était là le point fixé par la Providence.

Le coup d’œil rapide jeté sur cette fameuse querelle apprend ce qu’il faut croire de ces quatre siècles de sang et de fanatisme. Mais pour donner au tableau tout le sombre nécessaire, et surtout pour jeter tout l’odieux sur les Papes, on emploie d’innocents artifices qu’il est utile de rapprocher.

Le commencement de la grande querelle ne peut être fixé plus haut que l’année 1076, et ia fin ne peut être portée plus bas que l’époque de la bulle d’or, en 1349» Total, 273. Mais comme les nombres ronds sont plus agréables, il est bon de dire quatre siècles, ou tout au moins près de quatre siècles.

Et comme on se battit en Allemagne et en Italie pendant cette époque, il est entendu qu’on se battit pendant toute cette époque.

Et comme on se battit en Allemagne et en Italie, et que ces deux États sont une partie considérable de l’Europe, il est entendu encore qu’on se battit dans toute l’Europe. C’est une petite synecdoque qui ne souffre pas la moindre difficulté.

Et comme la querelle des investitures et les excommunications firent grand bruit pendant ces quatre siècles, et purent donner lieu à quelques mouvements militaires, il est prouvé de plus que toutes les guerres d’Europe, durant cette époque, n’eurent pas d’autre cause, et toujours par la faute des Papes.

En sorte que les Papes, pendant près de quatre siècles, ont inondé l’Europe de sang et de fanatisme '.

L’habitude et le préjugé ont tant d’empire sur l’homme, que des écrivains, d’ailleurs très-sages, sont assez sujets, en traitant ce point d’histoire, à dire le pour et le contre sans s’en apercevoir.

1. «Pendant quatre ou cinq siècles. » ( Lettres sur l'Histoire, Paris, Nyon, 1803, t. II, lett. XXV11I, p. Î20, note.) « Pendant près de quatre siècles. > [Ibid., lett. XLI, p. 406.) je m'eu tiens à la moyenne de quatre siècles.

Maimbourg, par exemple* qu’on a trop déprécié, et qui me paraît, en général, assez sage et impartial dans son Histoire de la décadence de l'Empire, etc., nous dit, en parlant de Grégoire VII : « S’il avait pu s’aviser de « faire quelque bon concordat avec l’empereur, sem« blable à ceux qu’on a faits depuis fort utilement, il « aurait épargné le sang de tant de millions d’hommes « qui périrent dans la querelle des investitures l. »

Rien n’égale la folie de ee passage. Certes, il est aisé de dire dans le dix-septième siècle comment il aurait fallu faire un concordat dans le onzième avec des prin» ces sans modération, sans foi et sans humanité.

Et que dire de ces tant de millions d’hommes sacrifiés à la querelle des investitures, qui ne dura que cinquante ans, et pour laquelle je ne crois pas qu’on ait versé une goutte de sang 2 * * * * * ?

Mais si le préjugé national vient à sommeiller un instant chez le même auteur, la vérité lui échappera, et il nous dira sans détour, dans le même ouvrage :

« Il ne faut pas croire que les deux factions se fissent « ta guerre pour la religion.... Ce n’étaient que la haine « et l’ambition qui les animaient les unes contre les au« 1res pour s’entre-détruire 8. »

Les lecteurs qui n’ont lu que les livres bleus ne sauraient s’arracher de la tête le préjugé que les guerres de cette époque eurent lieu à cotise des excommunications , et que sans les excommunications on ne se serait pas battu. C’est la plus grande de toutes les erreurs. Je l’ai dit plus haut, on se battait avant, on se battait après. La paix n’est pas possible partout où la souveraineté n’est pas assurée. Or, elle ne l’était point alors. Nulle part

I. Maimbourg, ann. 1085.

î. La dispute commença avec Ilcuri sur la simonie, l’empereur voulant mettre

les bénéfices ecclesiastiques à l'enc«n , et faire de l'Eglise uu lief relevant de sa

couronne, et Grégoire VU voulant le contraire. Quant aux investitures, on voit

d'un côte la violence et de d'autre une résistance pastorale plus ou moins malheureuse. Jamais le sang n'a coulé pour cet objet.

J. Maimbourg, Ittst- de la Uéçad., anu, 1317,

elle ne durait assez pour se faire respecter. L’Empire môme, étant électif, n’inspirait point cette sorte de respect qui n’appartient qu’à l’hérédité. Les changements, les usurpations, les vœux outrés, les projets vastes, devaient être les idées à la mode, et réellement ces idées régnaient dans tous les esprits. La vile et abominable politique de Machiavel est infectée de cet esprit de brigandage; c’est la politique des coupe-gorges qui, dans le quinzième siècle encore, occupait une foule de grandes tôles. Elle n’a guère qu’un problème : Comment un assassin pourra-t-il en prévenir un autre ? Il n’y avait pas alors en Allemagne et en Italie un seul souverain qui se crût propriétaire sûr de ses États et qui ne convoitât ceux de son voisin. Pour comble de malheur, la souveraineté morcelée se livrait par lambeaux aux princes en état de l’acheter. Il n’y avait pas un château qui ne recélât un brigand ou le fds d’un brigand. La haine était dans tous les cœurs, et la triste habitude des grands crimes avait fait de l’Italie entière un théâtre d’horreurs. Deux grandes factions que les Papes n’avaient nullement créées divisaient surtout ces belles contrées. « Les « Guelfes, qui ne voulaient pas reconnaître l’Empire, se « tenaient toujours du côté des Papes contre les empe« reurs'. » Les Papes étaient donc nécessairement Guelfes, et les Guelfes étaient nécessairement ennemis des antipapes, que les empereurs ne cessaient d’opposer aux Papes. Il arrivait donc nécessairement que ce parti était pris pour celui de l’orthodoxie ou du papisme (s’il est permis d’employer dans son acception simple un mot gâté par les-sectaires). Muratori même, quoique très-tiM- périal, appelle souvent dans ses Annales cf Italie , peutêtre sans y faire attention, les Guelfes et les Gibelins, des noms de catholiques et d e schismatiques1 -, mais, on le répète encore, les Papes n’avaient point fait les Guelfes.

1. Maimbourg, Hist.de la Décad., ann. 1317.

t. La legge cattolica. — La parte cattolica. — La faitone de ' Scis>M-m Hci, etc,, etc. (Muratori, zlim, d'Ital., t. YI, p. 267, Î69, 317, et«.)

Tout homme de bonne foi, versé dans l’histoire de ces temps malheureux, sait que, dans un tel état de choses, le repos était impossible. Il n’y a rien de si injuste et rien à la fois de si déraisonnable que d’attribuer aux Papes des tempêtes politiques absolument inévitables, et dont ils atténuèrent au contraire assez souvent les effets par l’ascendant de leur autorité.

Il serait bien difficile, pour ne pas dire impossible, d’assigner, dans l’histoire de ces temps malheureux, une seule guerre directement et exclusivement produite par une excommunication. Ce mal venait le plus souvent s’ajouter à un autre, lorsqu’au milieu d’une guerre allumée déjà par la politique, les Papes se croyaient par quelque raison obligés de sévir.

L’époque de Henri IV et celle de Frédéric H sont les deux époques où l’on pourrait dire avec plus de fondement que l’excommunication enfanta la guerre; et cependant encore que de circonstances atténuantes tirées ou de l’inévitable force de circonstances , ou des plus insupportables provocations, ou de l’indispensable nécessité de défendre l’Église, ou des précautions dont ils s’environnaient pour diminuer le mal ’I Qu’on retranche d’ailleurs de cette période que nous examinons, les temps où les Papes et les empereurs vécurent en bonne intelligence; ceux où leurs querelles demeurèrent de simples querelles; ceux où l’Empire se trouvait dépourvu de chefs dans ces interrègnes qui ne furent ni courts ni rares pendant cette époque; ceux où les excom1 . On Toit, par exemple, que Grégaire VII ne »e détermina contre Henri IV que loraque le danger et les maux de l'Eglise lui parurent intolérables. On volt, de plus, qu’au lieu de le déclarer déchu, il se contenta de le soumettre au jugement des électeurs allemands, et de leur mander de nommer un autre empereur s'ils le jugeaient à propos. En quoi, certes, il montrait de la modération, en partaut des idées de ce siècle. Que si les électeurs venaient à se diviser et à produire une guerre, ce n’était point du tout ce que voulait le Pape. On dira : Qui veut la cause «eut l'effet. Point du tout , si le premier moteur n’a pas le choix, et si l’effet dépend d’un agent libre qui fait mal en pouvant faire bien, ie consens, au surplus, que tout ceci ne soit considéré que comme moyeu d'atténuation. le n’aime pas mieux les raisonnements que les prétentions exagérées,

municaliotts n'eurent aucune suile politique; ceux où le schisme de l’Empire n’ayant pris son origine que dans la volonté des électeurs, sans aueune participation de la puissance spirituelle, les guerres lui demeuraient parfaitement étrangères ; ceux enfin où, n’ayant pu se dispenser de résister, les Papes ne répondaient plus de rien, nulle puissance ne devant répondre des suites coupables d’un acte légitime, et l’on verra à quoi se réduisent ces quatre siècles de sang et de fanatisme imperturbablement cités à la charge des Souverains Pontiles.

> Continuation du même sujet. Réflexions sur ces guerres.

On déplairait certainement aux Papes si l’on soutenait que jamais ils n’ont eu le moindre tort. On ne leur doit que la vérité, et ils n’ont besoin que de la vérité. Mais si quelquefois il leur est arrivé de passer à l’égard des empereurs les bornes d’une modération parfaite, l’équité exige aussi qu’on tienne compte des torts et des violences sans exemple qu’on se permit à leur égard. J’ai beaucoup entendu demander dans ma vie de quel droit les Papes déposaient les empereurs. Il est aisé de répondre : Du droit sur lequel repose toute autorité légitime. possession d’un côté, assentiment de l’autre. Mais en supposant que la réponse se trouvât plus difficile, il serait permis au moins de rétorquer et de demander de quel droit les cmpcreui's se permettaient <f emprisonner, d’exiler , d’outrager, de maltraiter , de déjmer enfin les Souverains Pontifes.

Je ferai observer de plus que les Papes qui ont régné dans ces temps difficiles, les Grégoire, les Adrien, les

Innocent, les Célestin, etc., ayant tous été des hommes éminents en doctrine et en vertu , au point d’arracher à leurs ennemis mêmes le témoignage dû à leur caractère moral, il parait .bien juste que si, dans ce long et noble combat qu’ils ont soutenu pour la religion et l’ordre social contre tous les vices couronnés, il se trouve quelques obscurités que l’histoire n’a pas parfaitement éclaircies, on leur fasse au moins l’honneur de présumer que s’ils étaient là pour se défendre, ils seraient en état de nous donner d’excellentes raisons de leur conduite.

Mais dans notre siècle philosophique on a tenu une route tout opposée. Pour lui, les empereurs sont tout, et les Papes rien '. Comment aurait-il pu haïr la religion sans haïr son auguste Chef? Plût à Dieu que les croyants fussent tous aussi persuadés que les infidèles de ce grand axiome : Que l’Église et le Pape c’est tout un 1 ! Ceuxci ne s’y sont jamais trompés, et n’ont cessé, en conséquence, de frapper sur cette base si embarrassante pour eux. Us ont été malheureusement puissamment favorisés en France, c’est-à-dire en F.urope, par les parlements et par les jansénistes, deux partis qui ne différaient guère que de nom ; et k force d’attaques, de sophismes et de calomnies, tous les conjurés étaient parvenus à créer un préjugé fatal qui avait déplacé le Pape dans l’opinion, du moins dans l’opinion d’une foule d’hommes aveugles ou aveuglés, et qui avaient fini par entraîner un assez grand nombre de caractères estimables. Je ne lis pasj sans une véritable frayeur le passage suivant des Lettres sur l‘Histoire ;

« Louis le Débonnaire, détrôné par ses enfants, est « jugé, condamné, absous par une assemblée d’évéques.

4. Je reux dire les empereurs des temps passés, tes empereurs païens, les empereurs persécuteurs, les empereurs ennemis de l'Eglise, qui voulaient la dominer, l'asservir et l'ecraser, etc. Cela s’entend. Quant aux empereurs et rois chrétiens, anciens et modernes, on sait comment la philosophie les protège. Charlemagne même a très-peu l’ honneur de lui plaire,

% , Saint François de Sales, .svp. , p. 59,

« De la ce pouvoir impolitique que les évêques s’arro« gent sur les souverains; de la ces excommunications « sacrilègés ou séditieuses ; de la ces crimes de lèse« majesté fulminés à Saint-Pierre de Rome, où le suc« cesseur de saint Pierre déliait les peuples du serment « de fidélité, où le successeur de celui qui a dit que son « royaume n’est pas de ce monde distribuait les scep« très et les couronnes, où les ministres d’un Dieu de « paix provoquaient au meurtre des nations entières1.»

Pour trouver, même dans les ouvrages protestants, un morceau écrit avec autant de colère, il faudrait peutêtre remonter jusqu’à Luther. Je supposerai volontiers qu’il a été écrit avec toute la bonne foi possible ; mais si le préjugé parle comme la mauvaise foi, qu’importe au lecteur imprudent ou inattentif qui avale le poison ? Le terme de lèse-majesté est étrange, appliqué à une puissance souveraine qui en choque une autre. Est-ce que le Pape serait par hasard au-dessous d’un autre souverain ? Comme prince temporel, il est l’égal de tous les autres en dignité; mais si l’on ajoute à ce titre celui de Chef suprême du christianisme 7 , il n’a plus d’égal, et l’intérêt de l’Europe, je ne dis rien de trop, exige que tout le monde en soit bien persuadé. Supposons qu’un Pape ait excommunié quelque souverain, sans raison , il se sera rendu coupable à peu près comme Louis XIV le fut lorsque, contre toutes les lois de la justice, de la décence et de la religion , il fit insulter le Pape Innocent XII3 au milieu de Rome. On donnera à la conduite de ce grand prince tous les noms qu’on voudra, excepté celui de lèse-majesté , qui aurait pu convenir seulement au marquis de Lavardin, s’il avait agi sans mandat \

1 . Lettres sur l’Histoire, I. II, lett. XXXV, p. 330.

2. C’est le titre remarquable que l’illustre Burte donna au Pape dans je ue sais quel ouvrage ou discours parlementaire qui n’est plus sous ma main. Il voulait dire, sans doute, que le Pape est le chef des chrétiens même qui le renient. C’est une grande vérité confessée par un grand personnage.

3. Uonus et paciftcus Pontifex. (Bossuet, Gall. orthod.,% 6 )

4. Il entra à Rome à la tête de huit cents hommes, en conquérant plutôt qu’e

Les excommunications sacrilèges ne sont pas moins amusantes, et n’exigent, cerne semble, après tout ce qui a été dit, aucune discussion. Je veux seulement citer à ce terrible ennemi des Papes une autorité que j’estime infiniment, et qu’il ne pourra, j’espère, récuser tout à fait.

« l)ans le temps des croisades, la puissance des Papes « était grande ; leurs anathèmes , leurs interdits étaient « respectés , étaient redoutés. Celui qui aurait été peut - « être par inclination disposé à troubler les États d’un « souverain occupé dans une croisade savait qu’il s’expo« posait à une excommunication qui pouvait lui faire per« dre les siens. Cette idée, d’ailleurs , était généralement « répandue et adoptée '. »

On pourrait, comme on voit, et je m’en chargerais volontiers, composer sur ce texte seul un livre trèssensé, intitulé : de V Utilité des sacrilèges. Mais pourquoi donc borner cette utilité au temps des croisades? Une puissance réprimante n’est jamais jugée, si l’on ne fait entrer en considération tout le mal qu’elle empêche. C’est là le triomphe de l’autorité pontificale dans les temps dont nous parlons. Combien de crimes elle a empêchés, et qu’est-ce que ne lui doit pas le monde? Pour une lutte plus ou moins heureuse qui se montre dans l’histoire, combien de pensées fatales, combien de désirs terribles étouffés dans les cœurs des princes 1 Combien de souverains auront dit dans le secret de leur conscience : Non , il ne faut pas s’exposer! L’autorité des Papes fut pendant plusieurs siècles la véritable force constituante en Europe. C’est elle qui a fait la monarchie européenne, merveille d’un ordre surnaturel qu’on

ambassadeur, venant au nom de son maître réclamer au pied de la lettre le droit de protéger le crime. Il eut pour sa cour l'attention délicate de communier publiquement dans sa chapelle, apres avoir été excommunié par le Pape. C’est de ce marquis de Lavardiu que madame de Sévigué a fait le siugulier éloge qu'on peut lire dans sa lettre du 1 6 octobre 1675.

1. Xetlrei sur iUistoirc , lett. XLVit, p. 494.

admire froidement comme le soleil , parce qu’on le voit tous les jours.

Je ne dis rien de la logique qui argumente de ces fameuses paroles, mon royaume n’est pas de ce monde, pour établir que le Pape n’a jamais pu sans crime exercer aucune juridiction sur les souverains. C’est un lieu commun dont je trouverai peut-être l’occasion de parler ailleurs; mais ce qu’on ne saurait lire sans un sentiment profond de tristesse, c’est l’accusation intentée contre les Papes d 'avoir provoqué les nations au meurtre. Il fallait au moins dire à la guerre ; car il n’y a rien de plus essentiel que de donner à chaque chose le nom qui lui convient. Je savais bien que le soldat tue, mais j’ignorais qu’il fût meurtrier. On parle beaucoup de la guerre sans savoir qu’elle est nécessaire, et que c’est nous qui la rendons telle. Mais sans nous enfoncer dans cette question, il suffit de répéter que les Papes, comme princes temporels, ont autant de droit que les autres de faire la guerre, et que s’ils l’ont faite (ce qui est incontestable), et plus rarement et plus justement, et plus humainement que les autres, c’est tout ce qu’on a droit d’exiger d’eux. Loin d’avoir provoqué à la guerre, ils l’ont, au contraire, empêchée de tout leur pouvoir; toujours ils se sont présentés comme médiateurs, lorsque les circonstances le permettaient; et, plus d’une fois, ils ont excommunié des princes ou les en ont menacés pour éviter des guerres. Quant aux excommunications, il n’est pas aisé de prouver, comme nous l'avons vu, qu’elles aient réellement produit des guerres. D’ailleurs le droit était incontestable, et les abus purement humains ne doivent jamais être pris en considération. Si les hommes se sont servis quelquefois des excommunications comme d’un motif pour faire la guerre, alors même ils se battaient malgré les Papes, qui jamais n’ont voulu ni pu vouloir la guerre. Sans la puissance temporelle des Papes, le monde politique ne pouvait aller; et plus cette puissance aura d’action, moins il y

aura de guerres, puisqu’elle est la seule dont l’intérét visible ne demande que la paix.

Quant aux guerres justes, saintes môme et nécessaires, telles que les croisades, si les Papes les ont provoquées et soutenues de tout leur pouvoir, ils ont bien fait, et nous leur en devons d’immortelles actions de grâce. — Mais je n’écris pas sur les croisades.

Et si les Souverains Pontifes avaient toujours agi comme médiateurs, croit-on qu’ils auraient eu au moins l’extrême bouheur d’obtenir l’approbation de notre siècle? Nullement. Le Pape lui déplaît de toutes les manières et sous tous les rapports , et nous pouvons encore entendre le même juge se plaindre de ce que les envoyés du Pape étaient appelés à ces grands traités où l’on décidait du sort des nations, et se féliciter de ce que cet abus n’aurait plus lieu.

De la Bulle d’Alexandre VI Inter cœtera.

Un siècle avant celui qui vit le fameux traité de Westphalie, un Pape, qui forme une triste exception à cette longue suite de vertus qui ont honoré le Saint-Siège,

I. < Pendant longtemps, le centre politique de l'Europe avait été forcément « établi à Rome. Il s’y était trouvé trausporté par des circonstances, des cousi• deratious plus religieuses que politiques, et il avait dû commencer à s’eu elo>-

■ gnerà mesure qoe l’on avait appris à séparer la politique de la religiou (beau

■ chef-d'œuvre, vraiment ! ) et à éviter les maui que leur melauge avait trop sou• vent produits. • (Lettres sur l'Histoire, t. IV, letl. XCVI, p. 470. J J'oserais croire au contraire que le titre de médiateur-né ( entre les priuces chrétiens ), accordé au Souvcram Poutife, serait de tous les titres le plus naturel, le plus magnifique et le plus sacré. Je n’imagine rien de plus beau que ses euvoyés, au milieu de tous ces grands congrès, demandant la paix sans avoir fait la guerre, n'ayant à prononcer ni le mot d'acquisition, ni celui de restitution , par rapport au Père commun, et ue parlant que pour la justice, rbutnauité et la religiou. Fiat l fiat!

publia cette bulle célèbre qui partageait entre les Espagnols et les Portugais les terres que le génie aventureux des découvertes avait données ou pouvait donner aux deux nations, dans les Indes et dans l’Amérique. Le doigt du Pcntife traçait une ligne sur le globe, et les deux nations consentaient à la prendre pour une limite sacrée que l’ambition respecterait de part et d’autre.

C’était sans doute un spectacle magnifique que celui de deux nations consentant h soumettre leurs dissensions actuelles, et même leurs dissensions possibles, au jugement désintéressé du Père commun de tous les fidèles , à mettre pour toujours l’arbitrage le plus imposant à la place des guerres interminables.

C’était un grand bonheur pour l’humanité que la puissance pontificale eût encore assez de force pour obtenir ce grand consentement, et le noble arbitrage était si digne d’un véritable successeur de saint Pierre , que la bulle Inter cœtera devrait appartenir à un autre Pontife.

Ici du moins il me semble que notre siècle même devrait applaudir; mais point du tout. Marmontel a décidé, en propres termes, que de tous les crimes de Borgia, cette bulle fut le plus grand'. Cet inconcevable jugement ne doit pas surprendre de la part d’un élève de Voltaire; mais nous allons voir qu’un sénateur français ne s’est montré ni plus raisonnable, ni plus indulgent. Je rapporterai tout au long son jugement très-remarquable , surtout sous le point de vue astronomique.

« Rome, dit-il, qui, depuis plusieurs siècles, avait « prétendu donner des sceptres et des royaumes sur « son continent, ne voulut plus donner à son pouvoir « d’autres limites que celles du monde. L'équateur « même fut soumis à la chimérique puissance de ses con« cessions 2. »

1, V03C* les fncas, 1. 1. p. 12.

2. Lettres sur l Histoire, t. 111, lcU. LY 1 1 , p. 157.

La ligne pacifique tracée sur le globe par le Pontife romain étant un méridien et ces sortes de cercles ayant, comme tout le monde sait, la prétention invariable de courir d’un pôle à l’autre sans s’arrêter nulle part, s’ils viennent à rencontrer l’équateur sur leur route, ce qui peut arriver aisément, ils le couperont certainement à angles droits, mais sans le moindre inconvénient ni pour l’Église ni pour l’État. Il ne faut pas croire au reste qu’Àlexandre VI se soit arrêté à l’équateur ou qu’il l’ait pris pour la limite du monde. Ce Pape, qui était bien ce qu’on appelait un mauvais sujet, mais qui avait beaucoup d’esprit et qui avait lu son Sacro Iiosco, n’était pas homme à s’y tromper. J’avoue encore ne pas comprendre pourquoi on l’accuserait justement d’avoir attenté sur l’équateur même , pour s’être jeté comme arbitre entre deux princes dont les possessions étaient ou devaient être coupées par ce grand cercle même.

De la Bulle In cœna Domini .

Il n’y a pas d’homme peut-être en Europe qui n’ait entendu parler de la bulle In cœna Domini; mais combien d’hommes en Europe ont pris la peine de la lire? Je l’ignore. Ce qui me paraît certain, c’est qu’un homme très-sage a pu en parler de la manière la moins mesurée sans l’avoir lue.

Elle est au nombre de tant de monuments honteux dont il n’ose pas citer les expressions 1 !

1 . Fabricando et eonstruendo lineam a polo arelico adpolum antarcticum , (Bulle Inter extern d'Aleianrire VI, 1493.)

2- Lettres sur l'Histoire, t. Il, lett. XXXV, p. ÎÏ5, noie.

Il ae tiendrait qu’à nous de croire qu’il s’agit ici de Jeanne d’ Arc ou de YAloîse de Sigée. Comme ou lit peu les in-folio dans notre siècle, à moins qu’ils ne traitent d’histoire et qu’ils ne soient ornés de belles estampes enluminées, je crois que je ne ferai point une chose ioutiie en présentant ici à la masse des lecteurs la substance de celte fameuse bulle. Lorsque les enfants s’épouvantent de quelque objet lointaiu, agrandi et déliguré par leur imagination, pour réfuter une bonne crédule qui leur dit : C'est un ogre, un esprit , un revenant, il faut les prendre doucement par la main, et les mener en chantant à l’objet môme.

Analyse de la bulle In cœna Jtomini.

Le Pape excommunie...

Art. 1. Tous tes ht ré tiques*.

Art. 2. Tous les appelamts au futur concile *.

Art. 3. Tous les pirates courant la mer sans lettres de marque.

Art. 4. Tout homme qui osera voler quelque chose dans un vaisseau naufragé *.

Art. S. Tous ceux qui établiront dans leurs terres de nou - ' veaux impôts ou se permettront d'augmenter les anciens, hors des cas portés par le droit, ou sans une permission expresse du Saint-Siège *.

1 . J'espère que sur ce point il n’y a poiut de difficulté.

2. Quoique parti qu'on prenne sur la question des appels au futur concile, ou ne saurait blâmer un Pape, surtout un Pape du quatorzième siècle, qui réprime sévèrement ces appels comme absolument subversifs de tout gouvernement ecclésiastique. Saint Augustin disait déjà de son temps à certains appelants : Et qui êtes vous donct voua autres, pour remuer l'univers? Je ne doute pas que parmi les partisans les plus décides de ces sortes d'appels, plusieurs ne conviennent de bonne foi que, de la part des particuliers au moins, ils ne soient ce qu’on peut imagiuer de plus anticatholique, de plus indécent, de plus inadmissible sous tous les rapports. On pourrait imaginer telle supposiliou qui présenterait des apparences plausibles; mais que dire d'un misérable sectaire qu'un Pape, aux grands applaudissements de l'Eglise, a solennellement condamné, et qui du haut de son galetas s'avise d'appeler au futur concile? La souveraineté est comme la nature, elle ne fait rien en vain. Pourquoi un concile œcuménique quand le pilori suffit?

3. Peut-on imaginer un usage plus noble et plus touchant de la suprématie religieuse?

4. En prenant dans chaque Etat l’impôt ordinaire comme un établmemcnt

Art. G. Le» falsificateurs de lettres apostoliques .■

Art. 7. Les fournisseurs d’armes et munitions de guerre de toute espèce aux Turcs , aux Sarrasins et aux hérétiques.

Art. 8. Ceux qui arrêtent les provisions de bouche et autres quelconques qu'on porte à Rome pour l’usage du Pape.

| Art. 9. Ceux qui tuent, mutilent dépouillent ou emprisonnent les personnes qui se rendent auprès du Pape ou qui en reviennent.

Art. 10. Ceux qui traiteraient de même les pèlerins que leur dévotion conduit à Rome.

Art. H. Ceux encore qui se rendraient coupables des mêmes violences envers les cardinaux , patriarches , archevêques , évêques et légats du Saint-Siège *.

Art. 12. Ceux qui frappent, spolient ou maltraitent quelqu’un à raison des causes qu’il poursuit en cour romaine *.

Art. 13. Ceux qui, sous prétexte d’une appellation frivole, transportent les causes du tribunal ecclésiastique au séculier.

Art. 14*. Ceux qui portent tes causes bêncficiales et de dîmes aux cours fauptes.

Art. to. Ceux qui amènent des ecclesiastiques dans ces tribunaux.

légal, le Pape décidé qu’On ne pourra ni l'augmenter ni en établir de nouveau-*, hors les eas prévus par la loi nationale, ou dans les caa imprévus et absolument extraordinares en vertu d’une dispense du Saint-Siège. — Il faut, je le dis à ma grande confusion, qu'à force d’avoir lu ces infamie»,

Je me sois fait un front qui ne rougit jamais;

éar je les transcris san* le moindre mouvement de honte, et mime, en vérité, il me semble que j’y prends plaisir.

t. Les quatre articles précédents peignent le siècle qui les rendit nécessaires. Quel homme de nos jours imaginerait d’arrêter les provisions destinées au Pape? d’attendre au passage pour les dépouiller, les mutiler ou les tuer, des voyageurs qui Se rendent auprès du Pape, des pèlerins, des cardinaux, ou enlin des légats du Saint-Siège, etc.? Mais, encore une fois, les actes des souverains ne doivent jamais être jugés sans égard aus temps et aux lieut auxquels ils se rapportent, et quand les Papes seraient allés trop loin dans ces différentes dispositions, il faudrait dire : Ils allèrent trop loin, et ce serait assei. Jamais il ne pourrait être question d’exclamations oratoires, ni surtout de rougeur.

2. D’un côté, on frappe, on spolie, on maltraite ceux qui vont plaider à Rome, et de l’autre, on excommunie ceux qui frappent, qui spolient ou qui maltraitent. Où est le tort, et qui doit être blâmé? Si tous les yeux ne se fermaient pas volontairement. tous les yeux verraient que, lorsqu'il y a des torts mutuels, le comble de l’injustice est de ne les voir que d’uu coté; qu'il n'y a pas moyen d’eviter ces combats , et que la fermentation qui trouble le via est un préliminaire indispensable de la clarification.

Art. IG. Ceux qui dépouillent les prélats de leur juridiction légitime.

Art. 17. Ceux qui séquestrent les juridictions ou revenus appartenant légitimement au Pape.

Art. 1 8. Ceux qui imposent sur l’Église de nouveaux tributs sans la permission du Saint-Siège.

Art. 19. Ceux qui agissent criminellement contre les pi'étres dans les causes capitales , sans la permission du Saint-Siège.

Art. 20. Çeux qui usurpent les pays, les terres de la souveraineté du Pape.

Le reste est sans importance.

La voilà donc cette fameuse bulle In cœna Domini ! Chacun est à même d’en juger; et je ne doute pas que tout lecteur équitable qui l’a entendu traiter de monument honteux dont on n’ose citer les expressions , ne croie sans hésiter que l’auteur de ce jugement n’à pas lu la bulle, et que c’est même la supposition la plus favorable qu’il soit possible de faire à l’égard d’un homme d’un aussi grand mérite. Plusieurs dispositions de la bulle appartiennent à une sagesse supérieure, et toutes ensemble auraient fait la police de l’Europe au quatorzième siècle. Les deux derniers Papes , Clément XIV et Pie VI, ont cessé de la publier chaque année, suivant l’usage antique. Puisqu’ils l’ont fait, ils ont bien fait. Ils ont cru sans doute devoir accorder quelque chose aux idées du siècle; mais je ne vois pas que l’Europe y ait rien gagné. Quoi qu’il en soit, il vaut la peine d’observer que nos hardis novateurs ont fait couler des torrents de sang pour obtenir, mais sans succès, des articles consacrés par la bulle, il y a plus de trois siècles, et qu’il eût été souverainement déraisonnable d’attendre de la concession des souverains.

Digression sur la juridiction ecclésiastique.

Les derniers articles de la bulle In cœna Dornini roulent presque entièrement, comme on vient de le voir, sur la juridiction ecclésiastique. On a mille et mille fois accusé cette puissance d’avoir empiété sur l’autre, et d’attirer toutes les causes à elle, par des sophismes appuyés sur le serment apposé aux contrats, etc. J’aurais parfaitement repoussé cette accusation , en observant que dans tous les pays et dans tous les gouvernements imaginables, la direction des affaires appartient naturellement à la science, que toute science est née dans les temples et sortie des temples; que le mot de clergie étant devenu dans l’ancienne langue européenne synonyme de celui de science , il était tout à la fois juste et naturel que Je clerc jugeât le laïque, c’est-à-dire que la science jugeât l’ignorance, jusqu’à ce que la diffusion des lumières rétablit l’équilibre; que Pinlluence du clergé dans les affaires civiles et politiques fut un grand bonheur pour l’humanité, remarqué par tous les écrivains instruits et sincères; que ceux qui ne rendent pas justice au droit canonique ne l’ont jamais lu; que ce code a donné une forme à nos jugements, et corrigé ou aboli une foule de subtilités du droit romain qui ne nous convenaient plus, si jamais elles furent bonnes; que le droit canonique fut conservé en Allemagne, malgré tous les efforts de Luther, par les docteurs protestants, qui l’ont enseigné, loué et même commenté; que, dans le treizième siècle , il avait été solennellement approuvé par un décret de la diète de l’Empire, rendu sous Frédéric II, honneur que n’obtint jamais le droit romain ', etc.

I. Zalwcin.j Princip. Jurit «ccl ». H, p, 283 et tüir, tou pape.

Mais je ne veux point user de tous mes avantages; je n’insiste ici que sur l’injustice qui s’obstine à ne voir que les torts d’une puissance en fermant les yeux sur ceux de l'autre. On nous parle toujours des usurpations de la juridiction ecclésiastique ; pour mon compte, je n’adopte point ce mot sans explication. En effet, jouir, prendre et s'emparer même, ne sont pas toujours des synonymes û'usurper. Mais quand il ÿ aurait eu réellement usurpation, y en a-t-il donc de plus évidente et de plus injuste que celle de la juridiction temporelle sur sa sœur, qu’elle appelait si faussement son ennemie ? Qu’on se rappelle, par exemple, l’honnête stratagème que les tribunaux français avaient employé pour dépouiller l’Église de sa plus incontestable juridiction. Il est bon que ce tour de passe-passe soit connu de ceux mêmes à qui les lois sont le plus inconnues.

« Toute question où il s’agit de dîmes ou de bénéfices o est de la juridiction ecclésiastique. — Sans doute, di« saient les parlements, le principe est incontestable, « quant au PÉTiTOÏRE, c’est-à-dire, s’il s’agit, par exem« pie, de décider à qui appartient réellement un béné« lice contesté; mais s’il s’agit du possessoire, c’est-à« dire de la question de savoir lequel des deux prétendants o possède actuellement et doit être maintenu en atten« dant que le droit réel soit approfondi, c’est nous qui « devons juger, attendu qu’il s’agit uniquement d’un « acte de haute police, destiné à prévenir les querelles « et les voies de fait »

fi Voilà donc qui est entendu, dirait le bon sens ordifi naire; décidez vite sur la possession, afin qu’on puisse

i. Ne partes ad arma tentant. Maxime de la jurisprudence des temps eù l'an S'égorgeait réellement en attendant la décision des juges. Ce qu’il y a de remarquabté, c’est que ce fot le droit canon qui mit en grand honneur cette théorie du possessoire pour éviter les crimes et les voies de fait, comme on peut le voté entre autres dans le canon RsivTeaaitxoe, si fameux dans les tribunaux. Ou a tourne depuis contre l’Eglise l’arme qu’elle avait elle-même présentée aux tribu* Baux,

Non hoi qooeiituin munu« in mu».

« sans délai décider le fond de la question. — Oh ! vous « n’y entendez rien, répondraient les magistrats : il n’y « a point de doute sur la juridiction de i’Église, quant « au pétitoire; mais nous avons décidé que le pétitoire « ne peut être jugé avant le possessoire; et que celui-ci « étant une fois décidé, il n’est plus permis d’examiner « l’autre1. »

Et c’est ainsi que l’Église a perdu une branche immense de sa juridiction. Or, je le demande à tout homme, à toute femme, à tout enfant de bon sens : a-t-on jamais imaginé une chicane plus honteuse, une usurpation plus révoltante? L’Église gallicane, emmaillottée par les parlements, conservait-elle un mouvement libre? Elle vantait ses droits, ses privilèges, ses libertés; et les magistrats, avec leurs cas royaux, leurs possessoires et leurs appels comme d’abus, ne lui avaient laissé que le droit de faire le saint chrême et l’eau bénite.

Je ne l'aurai jamais assez répété : je n’aime et je ne soutiens aucune exagération. Je ne prétends point ramener les usages et le droit public du douzième siècle; mais je n’aurai de môme jamais assez répété qu’en confondant les temps, on confond les idées ; que les magistrats français s’étaient rendus éminemment coupables en maintenant un véritable état de guerre entre le SaintSiège et la France qui répétait à l’Europe ces maximes perverses; et qu’il n’y a rien de si faux que le jour sous lequel on représentait le clergé antique en général, mais surtout les Souverains Pontifes, qui furent très-incontestablement les précepteurs des rois, les conservateurs delà science et les instituteurs de l’Europe.

I . L'ordomiance (royale) dit expressément ■ que pour le pétitoire on se pouri voira devant le juge ecclésiastique.. (Fleury, Discours sur les libertés de l'Eglise gallicane, dans ses Opusc., p. 90.) C’est ainsi que pour étendre leur juridiction les parlements violaient la lot royale, il y en a d’autres exemples.

Missions.

Pour connaître les services rendus au monde par les Souverains Pontifes, il faudrait copier le livre anglais du docteur Ryan, intitulé : Bienfaits du christianisme ; car ces bienfaits sont ceux des Papes, le christianisme n’ayant d’action extérieure que par eux. Toutes les Églises séparées du Pape se dirigent chez elles comme elles l’entendent; mais elles ne peuvent rien pour la propagation de la lumière évangélique. Par elles l’œuvre du christianisme n’avancera jamais. Justement stériles depuis leur divorce, elles ne reprendront leur fécondité primitive qu’en se réunissant à l’époux. A qui appartient l’œuvre des missions? Au Pape et à ses ministres. Voyez cette fameuse Société biblique, faible et peut-être dangereuse émule de nos missions. Chaque année elle nous apprend combien elle a lancé dans le monde d’exemplaires de la Bible; mais toujours elle oublie de nous dire combien elle y a enfanté de nouveaux chrétiens'. Si l’on donnait

1. Les maux que peut causer cette société n’ont pas semblé douteux à l’Eglise anglicane, qui s’en est montrée plus d’une fois effrayée. Si l’on vient à rechercher quelle sorte de bien elle est destinée à produire dans les vues de la Providence, on trouve d’abord que cette eutreprisc peut être une préparation évangélique d’un genre tout nouveau et tout divin. Elle pourrait d’ailleurs contribuer puissamment à nous rendre l’Eglise anglicane, qui certainement n’échappera aux coups qu’on lui porte que par le principe universel.

au Pape, pour être consacré aux dépenses des missions, l’argent que cette société dépense en bibles, il aurait fait aujourd’hui plus de chrétiens que ces bibles n’ont de pages.

Les Églises séparées, et la première de toutes surtout, ont fait différents essais dans ce genre; mais tous ces prétendus ouvriers évangéliques, séparés du chef de l’Église, ressemblent à ces animaux que l’art instruit à marcher sur deux pieds et à contrefaire quelques attitudes humaines. Jusqu’à un certain point ils peuvent réussir : on les admire môme à cause de la difficulté vaincue; cependant on s’aperçoit que tout est forcé, et qu’ils ne demandent qu’à retomber sur leurs quatre pieds.

Quand de tels hommes n’auraient contre eux que leurs divisions, il n’en faudrait pas davantage pour les frapper d’impuissance. Anglicans, Luthériens, Moraves , Méthodistes, Baptistes, Puritains, Quakers, etc., c’est à ce peuple que les infidèles ont affaire. Il est écrit: Comment entendront-ils, si on ne leur parle pas? On peut dire avec autant de vérité : Comment les croira-t-on, s’ils ne s’entendent pas ?

Un missionnaire anglais a bien senti l’anathème, et il s’est exprimé sur ce point avec une franchise, une délicatesse, une probité religieuse, qui le montrent digne de la mission qui lui manquait.

« Le missionnaire, dit-il, doit être fort éloigné d’une « étroite bigoterie ‘, et posséder un esprit vraiment ca« tholique Ce n’est point le calvinisme, ce n’est point n l’arminianisme ; c’est le christianisme qu’il doit en« seigner. Son but n’est point de propager la hiérarchie

1. Ce mot de bigoterie qui, selon son acception naturelle dans la langue anglaise, donne l’idée du zèle aveugle, du préjugé et de la superstition, s’applique aujourd'hui sous la plume libérale des écrivains anglais à tout homme qui prend la liberté de croire autrement que ces messieurs, et nous avons eu enfin le plaisir d'entendre les réviseurs d'Edimbourg accuser Bossuet de bigoterie. { Edimb . tle v., çctobre 1803, n° 5, p. 215.) Bossuet bigot! l’univers n’en savait rien.

2. Honnête homme ! Il dit ce qu'il peut, et scs paroles sont remarquables.

« anglicane, ni les principes des dissidents protestants; « son objet est de servir 1 ’h'giise universelle '. — Je vou« drais que le missionnaire fût bien persuadé que le « succès de son ministère ne repose nullement sur les .« points de séparation , mais sur ceux qui réunissent « l’assentiment de tous les hommes religieux \ »

Nous voici ramenés à l’éternelle et vaine distinction des dogmes capitaux et non capitaux. Mille fois elle a été réfutée; il serait inutile d’y revenir- Tous les dogmes ont été niés par quelque dissident. De quel droit l’un se préférerait-il à l’autre? Celui qui en nie un seul perd le droit d’en enseigner un seul. Comment, d’ailleurs, pourrait-on croire que la puissance évangélique n’est pas divine, et que par conséquent elle peut se trouver hors de l’Église? La divinité de celle puissance est aussi visible que le soleil. « Il semble, dit Bossuet, que les « Apôtres et leurs premiers disciples avaient travaillé « sous terre pour établir tant d’Églises en si peu de « temps, sans que l’on sache comment 3. »

L’impératrice Catherine II, dans une lettre extrêmement curieuse que j’ai lue à Saint-Pétersbourg4, dit qu’elle avait souvent observé avec admiration l’influence des missions sur la civilisation et l’organisation politique des peuples : « A mesure, dit-elle, que la religion s’a« vance, on voit les villages paraître comme par enchan« tement, etc. » C’était l’Église antique qui opérait ces miracles, parce qu’alorselle était légitime : il ne tenait qu’à la souveraineté de comparer cette force et cette fécondité à la nullité absolue de celte même Église détachée de la grande racine.

I. Il répète ici en anglais ce qu'il nient de dire en grec. Catholique, universel qu'importe ! on voit qu'il a besoin de Vunite , qui ne peut se trouver hors de l'universalitéi. Voyez Letters of Missions addressed to the protestant ministère of tkt British churehes, by Melvil Horne, late chaplain u/ Sierra- Leone in Africa. Bristol 1794.

3. Hist. des Variât., liv. VII. n“ XVI.

4. Elle était adressée à un Français, M. de Meilhan, qui appartenait, si je nô me trompe, à l’ancien parlement de Paris.

3Le docte chevalier Jones a remarqué l’impuissance de la parole évangélique dans l’Inde ( c’est-à-dire dans l’Inde anglaise ). Il désespère absolument de vaincre les préjugés nationaux. Ce qu’il sait imaginer de mieux, c’est de traduire en persan et en sanscrit les textes les plus décisifs des Prophètes, et d’en essayer l’effet sur les indigènes*. C’est toujours l’erreur protestante qui s’obstine à commencer par la science, tandis qu’il faut commencer par la prédication impérative, accompagnée de la musique, de la peinture, des rites solennels et de toutes les démonstrations de la foi sans discussion ; mais faites comprendre cela à l’orgueil !

M. Claudius Buchanan, docteur en théologie anglicane, a publié, il y a peu d’années, sur l’état du christianisme dans l’Inde, un ouvrage où le plus étonnant fanatisme se montre joint à un nombre d’observations intéressantes*. La nullité du prosélytisme protestant s’y trouve confessée à chaque page, ainsi que l’indifférence absolue du gouvernement anglais pour l’établissement religieux dans ce grand pays :

« Vingt régiments anglais, dit-il, n’ont pas en Asie un « seul aumônier. Les soldats vivent et meurent sans « aucun acte de religion*. Les gouverneurs de Bengale « et de Madras n’accordent aucune protection aux chré« tiens du pays , ils accordent les emplois préférable« mentaux Indous et aux Mahométans4. A Saffera, tout

1. «S'il y a un moyen humain d’opérer la conversion de ces hommes (les

• Indiens), ce serait peut-être de transcrire en sanscrit ou en persan des mor• ceaut choisis des anciens prophètes, de les accompagner d'une préface rai• sonnée où l’on montrerait l'accomplissement parfait de ces prédictions, et de

• répandre l'ouvrage parmi les natifs qui ont reçu une éducation distinguée. Si

• ce moyen et le temps ne produisaient aucun effet salutaire, il ne resterait qu'à « déplorer la force des préjugés et la faiblesse de la r«isos tocts seuls (urma« sisted reason). ■ W. Jone's Works, on Ihe G ods nf Greece, llahj and India, t. I, in-4*, p. 279, 280. 11 n'y a rien de si vrai ni de plus remarquable que ce que dit Ici sir William sur la raison non assisté» ; mais, pour lui comme pour tant d’autres, c’était une vérité stérile.

t. Voy. Christian Rtsearches in Asia, btj tlic R. Claudius Buchanan V. l).t in-8*, London, 1812, 9* edit.

4. Pages 89 et 90.

« le pays est au pouvoir (spirituel) des catholiques, qui « en ont pris une possession tranquille, vu l’indifférence « des Anglais; et le gouvernement d’Angleterre, pré« férant justement ' la superstition catholique au culte « de Buddha, soutient à Ceylan la religion catho« lique \ Un prêtre catholique lui disait : Comment vou« lez-vous que votre nation s’occupe de la conversion au « christianisme de ses sujets païens, tandis quelle refuse « V instruction chrétienne à ses propres sujets chrétiens 3 ? « Aussi M. Buchanan ne fut point surpris d’apprendre « que chaque année un grand nombre de protestants re« tournaient à l’idolâtrie \ Jamais peut-être la religion « du Christ ne s’est vue, à aucune époque du chris« tianisme, humiliée au point où elle l’a été dans l’ile « de Ceylan, par la négligence officielle que nous avons « fait éprouver à l’Église protestante s. L’indifférence « anglaise est telle, que, s’il plaisait à Dieu d’ôter les « Indes aux Anglais , il resterait |!à peine sur cette « terre quelques preuves qu’elle a été gouvernée par « une nation qui eût reçu la lumière évangélique e. « Dans toutes les stations militaires, on remarque une « extinction presque totale du christianisme. Des corps « nombreux d’hommes vieillissent loin de leur patrie, « dans le plaisir et l’indépendance, sans voir le moindre « signe de la religion de leur pays. Il y a tel Anglais « qui pendant vingt ans n’a pas vu un service divin’. « C’est une chose bien étrange qu’en échange du poivre

1 . Il est bien bon, comme on voit I il convient que le catholicisme vaut mieux que la religion de Bouddha.

3. Le gouvernement n’a point de zèle, parce qu’il n’a point de foi. C’est sa conscience qui lui ôte les forces, et c’est cc que l'aveugle ministre ne voit pas ou ne veut pas voir.

5. C’est encore ici une délicatesse du gouvernement anglais, qui possède assez de sagesse pour ne point essayer de planter la religion du Chrisl dans un pays où règne celle de Jcsus-Cltrist ; mais qu’est-ce qu’un ecclésiastique officiel peut Comprendre à tout cela?

7. Pages 285 et 287.

« que nous donne le malheureux Indien, l'Angleterre « lui refuse jusqu’au Nouveau Testament ’. Lorsque « l’auteur réfléchit au pouvoir immense de l’Église rôti maine dans l’Inde, et à l’incapacité du clergé anglican « pour contredire cette influence, il est d’avis que l’É- « glise protestante ne ferait pas mal de chercher une « alliée dans la syriaque, habitante des mêmes contrées, « et qui a tout ce qu’il faut pour s’allier à une Église « pure, puisqu’elle professe la doctrine de la Bible et « qu’elle rejette la suprématie du Pape ’. »

On vient d’entendre de la bouche la moins suspecte les aveux les plus exprès sur la nullité des Églises séparées ; non-seulement l’esprit qui les divise les annule toutes l’une après l’autre, mais il nous arrête nousmêmes et retarde nos succès. Voltaire a fait sur ce point une remarque importante : « Le plus grand obstacle, « dit-il, à nos succès religieux dans l’Inde, c’est la dif« férence des opinions qui divisent nos missionnaires. « le catholique y combat l’anglican qui combat le luthé« rien combattu par le calviniste. Ainsi tous contre « tous, voulant annoncer chacun la vérité, et accusant « les autres de mensonge, ils étonnent un peuple sim« pie et paisible qui voit accourir chez lui, des extré« mités occidentales de la terre, des hommes ardents « pour se déchirer mutuellement sur les rives du « Gange \ »

Le mal n’est pas, à beaucoup près, aussi grand que le dit Voltaire, qui prend son désir pour la réalité, puisque notre supériorité sur les sectes est manifeste, et solennellement avouée, comme on vient de le voir, par nos ennemis même les plus acharnés. Cependant la

2. Pages 295-287. Ne dirait-on pas que l'Kglise catholique professa les doctrines de l'Alcoran ? Que le clergé anglais ne s’y trompe pas, il s’eu faut de beaucoup que ces honteuses eitravagauces trouvent auprès des gens sensés de son pays la mémo indulgence, la même compassion qu’elles rencontrent auprès de nous.

3- Voltaire, Essai sur les mœurs, etc., t. I, ch. tv.

division des chrétiens est un grand mat, et qui retarde au moins le grand œuvre, s’il ne l’arrête pas entièrement. Malheur donc aux sectes qui ont déchiré la robe sans couture /Sans elles l’univers serait chrétien.

Une autre raison qui annule ce faux ministère évangélique, c’est la conduite morale de ses organes. Ils ne s’élèvent jamais au-dessus de la probité, faible et misérable instrument pour tout effort qui exige la sainteté. Le missionnaire qui ne s’est pas refusé par un vœu sacré au plus vif des penchants, demeurera toujours audessous de ses fonctions, et finira par être ridicule ou coupable. On sait le résultat des missions anglaises à Tahiti; chaque apôtre, devenu un libertin , n’a pas fait difficulté de l’avouer, et le scandale a retenti dans toute l’Europe1.

Au milieu des nations barbares, loin de tout supérieur cl de tout appui qu'il pourrait trouver dans l’opinion publique, seul avec son cœur et ses passions, que fera le missionnaire humain'*. Ce que firent ses collègues à Tahiti. Le meilleur de cette classe estfait, après avoir reçu sa mission de l’autorité civile, pour aller habiter une maison commode avec sa femme et ses enfants, et pour prêcher philosophiquement à des sujets, sous le canon de son souverain. Quant aux véritables travaux apostoliques, jamais ils n’oseront y toucher du bout du doigt.

II faut distinguer d’ailleurs entre les infidèles civilisés et les infidèles barbares. On peut dire à ceux-ci tout ce qu’on veut; mais par bonheur l’erreur n’ose pas leur parler. Quant aux autres, il en est tout autrement, et déjà ils en savent assez pour nous discerner. Lorsque lord Macarteney dut partir pour sa célèbre ambassade,

I . J'entends dite que depuis quelque temps les choses ont changé en mieui à Tsïti. Sans discuter les faits, qui ne présentent peut-être que de raines apparences, je u’ai qu’un mol à dire : Que nous importent ces conquêtes équivoques du protestantisme dans quelque ils imiterccptible de lu mer du Sud; tandis qu’il détruit le christianisme en Euroj>e,

Livre ni, chapitre I.

S. M. B. fit demander au Pape quelques élèves de la Propagande pour la langue chinoise ; ce que le SaintPère s’empressa d’accorder. Le cardinal Borgia, alors à la tète de la Propagande, pria à son tour lord Macarleney de vouloir bien profiter de la circonstance pour recommander à Pékin les missions catholiques. L’ambassadeur le promit volontiers et s’acquitta de sa commission en homme de sa sorte; mais quel fut son étonnement d’entendre le collao ou premier ministre lui répondre que l’empereur s’étonnait fort de voir les Anglais protéger au fond de l'Asie une religion que leurs pères avaient abandonnée en Europe! Cette anecdote, que j’ai apprise à la source, prouve que ces hommes sont instruits plus que nous ne le croyons , des choses mêmes auxquelles ils pourraient nous paraître totalement étrangers. Qu’un prédicateur anglais s’en aille donc à la Chine débiter à ses auditeurs que le christianisme est la plus belle chose du monde, mais que cette religion divine fut malheureusement corrompue dans sa première jeunesse par deux grandes apostasies, celle de Mahomet en Orient, et celle du Pape en Occident; que l’une et l’autre ayant contr mencé ensemble et devant durer douze cent soixante ans l’une et l’autre doivent tomber ensemble et touchent à leur fin ; que le mahométisme et le catholicisme sont deux corruptions parallèles et parfaitement du même genre , et qu’il ny a pus dans l’univers un homme portant le nom de chrétien qui puisse douter de la vérité de cette prophétie \ Assurément,

t. fin effet, les étions der.ant fouler aux pieds la tille sainte pendant iî mois ( Apoc XI, 2). il est clair que par les nations il faut entendre les Mahomttans. De plus, 42 mois font t260 jours, de 30 jours chacun, ceci est évident. Mais chaque jour signifie un sn, donc 1260 jours valent 1260 an»; or, si l’on ajoute ces 1260 ans à 622, date de l’hégire, on a 1862 ans; donc le mahométisme ne peut durer au delà de l’an 1882. Or, la corruption papale doit finir avec la corruption mahométaoe ; donc, etc. C'est le raisonnement de M. Buchanan q te j’ai cité plus haut. (Pages 1 99 à 20 1 .)

2. Quand on pense que ces inconcevables folies souillent encore au dix-neuvième siècle les ouvrages d’uuc foule de théologiens anglais, tels que les docteurs Paubeney, Paber, Cuningham, Buchanan, Hartley, père, etc., ou ne contemple point sans une religieuse terreur t’abime d'égarement où le plus juste des châtiments plonge la plus criminelle des révoltes Le moderne AUila, moins civilisé qu»

255 i»ü papë.

le mandarin qui entendra ces belles assertions prendra le prédicateur pour un fou et se moquera de lui. Dans tous les pays infidèles, mais civilisés, s’il existe des hommes capables de se rendre aux vérités du christianisme, ils ne nous auront pas entendus longtemps avant de nous accorder l’avantage sur les sectaires. Voltaire avait ses raisons pour nous regarder comme une secte qui dispute avec les autres ; mais le bon sens non prévenu s’apercevra d’abord que d’un côté est l’Église une et invariable, et de l’autre l’hérésie aux mille têtes. Longtemps avant de savoir son nom, ils la connaissent elle-même et s’en défient.

Notre immense supériorité est si connue qu’elle a pu alarmer la Compagnie des Indes. Quelques prêtres français, portés dans ces contrées par le tourbillon révolutionnaire, ont pu lui faire peur. Elle a craint qu’en faisant des chrétiens ils ne fissent des Français. (Je ne serai contredit par aucun Anglais instruit.) La Compagnie des Indes dit sans doute comme nous : Que votre royaume arrive , mais c’est toujours avec le correctif : Et que le nôtre subsiste.

Que si notre supériorité est reconnue en Angleterre, la nullité du clergé anglais, sous ce rapport, ne l’est pas moins.

« Nous ne croyons pas, disaient, il y a peu d’années, « d 'estimables journalistes de ce pays, nous ne croyons « pas que la société des missions soit l’œuvre de « Dieu... caron nous persuadera difficilement que Dieu « puisse être l’auteur de la confusion, et que les dogmes « du christianisme doivent être successivement annou* cés aux païens par des hommes qui non-seulement vont

le premier, renverse de sou trône le Souverain Pontife, le fait prisonnier et s’empare de ses Etats. Tout de suite la tète des écrivains s'enflamme, ils croient que c’en est fait du Pape et que Dieu n’a plus de moyens pour se tirer de là. Les voilà donc qui composent des in-octavo sur l'accomplissement dts prophéties ; mais pendant qu'on les imprime, la puissance et le vœu de l'Europe reportent le Pape sur son tiôee * et, tranquille dans la ville éternelle, il prie pour les auteurs de tes livres insensés.

« sans être envoyés mais qui diffèrent d’opinion entre « eux d’une manière aussi étrange que des calvinistes « et des arminiens, des épiscopaux et des prcsbyté« riens, des pédo-baptisles et des antipédo-baptisles. » Les rédacteurs soufflent ensuite sur le frôle système des dogmes essentiels , puis ils ajoutent : « Parmi des mis« sionnaires aussi hérétogènes, les disputes sont inévi« tables, et leurs travaux, au lieu d’éclairer les gentils, « ne sont propres qu’à éclairer leurs préjugés contre la « foi, si jamais elle leur est annoncée d’une manière plus « régulière a. En un mot, la société des missions ne peut « faire aucun bien , et peut faire beaucoup de mal.

« Nous croyons cependant que c’est un devoir de l’É- « glise de prêcher l’Évangile aux infidèles s. »

Ces aveux sont exprès et n’ont pas besoin de commentaires. Quant aux Églises orientales et à toutes celles qui en dépendent ou qui font cause commune avec elles, il serait inutile de s’en occuper. Elles-mêmes se rendent justice. Pénétrées de leur impuissance, elles ont fini par se faire de leur apathie une espèce de devoir. Elles se croiraient ridicules si elles se laissaient aborder par l’idée d’avancer les conquêtes de l’Évangile, et par elles la civilisation des peuples.

L’Église a donc seule l’honneur, la puissance et le

Not on/y running onsiîCT, ex pression très- remarquable. Le mot de missionnaire étant précisément synonyme de celui d’enroyé, tout missionnaire agissant bors de l’unité est obligé de dire : Je suis un envoyé no» envoyé. Quand la société des missions serait approuvée par l’Eglise anglicane, la même difficulté subsisterait toujours; car celle-ci n'étant pas envoyée n’a pas droit d’envoyer. Uksiut est le caractère général, flétrissant et indélébile de toute Eglise séparée.

2. Que veulent donc dire les journalistes avec cette expression d’une manière plus régulière ? Peut-il y avoir quelque chose de régulier hors de la règle ? On peut sans doute être plus ou moins près d’une barque, mais plus ou moins dedans, U n'y a pas moyen. L'Eglise d’Angleterre a même quelque désavantage sur les autres Églises séparées; car, comme elle est évidemment seule , elle est évidemment nulle. ( Yid. Montlily political and litterary Censor or anti jacobin. March., 1803, t. XIV, n® 9, p. 280-281.) Mais peut-être que ces mots d’une manière plus régulière cachent quelque mystère, comme j’en ai observé souvent dans les ouvrages des écrivains anglais.

3. Ibid. Ceci est un'grand mot. L’Eouss seule a le droit, et, par conséquent, le devoir de prêcher l’Evangile aux infidèles. Si les rédacteurs avaient souligné le mot Eglise, ils auraient précis une vérité très-profonde auv infidèles.

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droit des missions; et sans le Souverain Pontife, il n'y a point d’Église. N’est-ce pas lui qui a civilisé l’Europe et créé cet esprit général, ce génie fraternel qui nous distingue? A peine le Saint-Siège est affermi, que la sollicitude universelle transporte les Souverains Pontifes. Déjà, dans le cinquième siècle, ils envoient saint Séverin dans la Norique, et d’autres ouvriers apostoliques parcourent les Espagnes, comme on le voit par la fameuse lettre d’innocent I" à Décentius. Dans le même siècle, saint Pallade et saint Patrice paraissent en Irlande et dans le nord de l’Écosse. Au sixième, saint Grégoire le Grand envoie saint Augustin en Angleterre. Au septième, saint Kilian prêche en Franconie, et saint Amand aux Flamands, aux Corinthiens, aux Esclavons, à tous les Barbares qui habitaient le long du Danube. Ëluff de Verden se transporte en Saxe dans le huitième siècle, saint Willbrod et saint Swidbert dans la Frise, et saint Boniface remplit l’Allemagne de ses travaux et de scs succès. Mais le neuvième siècle semble se distinguer de tous les autres, comme si la Providence avait voulu, par de grandes conquêtes, consoler l’Église des malheurs qui étaient sur le point de l’affliger. Durant ce siècle, saint Siffroi fut envoyé aux Suédois, Anehaire de Hambourg prêche à ces mêmes Suédois, aux Vandales et aux Esclavons, Rembert de Brême, les frères Cyrille et Methodius, aux Bulgares, aux Chazares ou Turcs du Danube, aux Moraves, aux Bohémiens, à l’immense lamille des Slaves; tous ces hommes apostoliques ensemble pouvaient dire à juste titre :

Hic tandem stetimus nobis ubi defuit orbis.

Mais lorsque l’univers s’agrandit par les mémorables entreprises des navigateurs modernes, les missionnaires du Pontife ne s’élancèrent-ils pas à la suite de ces hardis aventuriers? N’allèrent-ils pas chercher le martyre comme l’avarice cherchait l’or et les diamants? Leurs

mains secourables n’étaient-elles pas constamment étendues pour guérir les maux enfantés par nos vices, et pour rendre les brigands européens moins odieux à ces peuples lointains? Que n’a pas fait saint Xavier '? Les jésuites seuls n’ont-ils pas guéri une des plus grandes plaies de l’humanité *? Tout a été dit sur les missions du Paraguay, de la Chine, des Indes, et il serait superflu de revenir sur des sujets aussi connus. Il suffît d’avertir que tout l’honneur doit en être accordé au Saint-Siège. « Voilà, disait le grand Leibnitz, avec un noble senli« ment bien digne de lui; voilà la Chine ouverte aux « jésuites; le Pape y envoie nombre de missionnaires. « Notre peu d’union ne nous permet jxis d’ entreprendre ces « grandes conversions *. Sous le règne du roi Guillaume, <c il s’était formé une sorte de société en Angleterre qui « avait pour objet la propagation de l’Évangile; mais « jusqu’à présent elle n’a pas eu de grands succès \ »

Jamais elle n’en aura et jamais elle n’en pourra avoir, sous quelque nom qu’elle agisse, hors de l’unité; et non-seulement elle ne réussira pas, mais<?//e ne fera que du mal, comme nous l’avouait tout à l’heure une bouche protestante.

« Les rois, disait Bacon, sont véritablement inexeu« sables de ne point procurer, à la faveur de leurs ar1 . A Paulo tertio Indix destinatus, multos passim loto Oriente christianos ad meliorem frur/em revocavit, et iimumeros propemodum populos ignorantiæ tenebris involutos ad C/irisli /idem addux.it. Nam prœter Indos, Brachmanes , et Malabaras, tpse primus Pararis , Malais, Jais, Acenis, Mindanats, Moluceneibus et Japonibus, mullis editis miraculis et exantelatis laboribus Evaïugelii lucem intulit. Perlustrala tandem Japonia, ad Sinas profecturus , in tnsula Sanciana obiit. ^Voyez son office dans le Bréviaire de Paris, 2 décembre.) Les voyages de saint François Xavier sont détaillés à la lin de sa Vie écrite par le père Boubours, et méritent grande attention. Arrangés de suite, ils auraient fait trois fois le tour du globe, il mourut à quarante-six ans, et n'en employa que dix à l'exécution de ses prodigieux travaux; c’est le temps qu’employa César pour asservir et dévaster les Gaules.

2. Montesquieu.

3. Lettre de Leibnitz, citée dans le Journal historique, politique et littéraire, de l’abbé de Feller. Août 1774, p. 209.

4. Leibnitzii Epist. ad Koitholtam, dans ses œuvres iu-4, p. 323. — Pensées de Leibnitz, in- 8, t. I, p. 275.

« mes et de leurs richesses, la propagation de la reli« gion chrétienne »

Sans doute ils le sont, et ils le sont d’autant plus (je parle seulement des souverains catholiques), qu’aveuglés sur leurs plus chers intérêts par les préjugés modernes, ils ne savent pas que tout prince qui emploie ses forces à la propagation du christianisme légitime en sera infailliblement récompensé par de grands succès, par un long règne, par une immense réputation, ou par tous ces avantages réunis. Il n’y a point, il n’y aura jamais, il ne peut y avoir d’exception sur ce point. Constantin, Théodose, Alfred, Charlemagne, saint Louis, Emmanuel de Portugal, Louis XIV, etc., tous les grands protecteurs ou propagateurs du christianisme légitime marquent dans l’histoire par tous les caractères que je viens d’indiquer. Dès qu’un prince s’allie à l’œuvre divine et l’avance suivant ses forces, il pourra sans doute payer son tribut d’imperfections et de malheurs à la triste humanité; mais il n’importe, son front sera marqué d’un certain signe que tous les siècles révéreront :

Ilium aget penna metuente solri Fama superstes.

Par la raison contraire, tout prince qui, né dans la lumière, la méprisera ou s’efforcera de l’éteindre, et qui surtout osera porter la main sur le Souverain Pontife ou l’affliger sans mesure, peut compter sur un châtiment temporel et visible. Règne court, désastres humiliants, mort violente ou honteuse, mauvais renom pendant sa vie et mémoire flétrie après sa mort, c’est le sort qui l’attend en plus ou en moins. De Julien à Philippe le Bel, les exemples anciens sont écrits partout, et quant aux exemples récents, l’homme sage, avant de les exposer dans leur véritable jour, fera bien

1. Bacon, dans le dialogue De Bello lacro. ( Christianisme de Bacon, t. H, p. *74.)

d’attendre que le temps les ait un peu enfoncés dans l’histoire.

Liberté civile des hommes.

Nous avons vu que le Souverain Pontife est le chef naturel, le promoteur le plus puissant, le grand Démiurge de la civilisation universelle; ses forces sur ce point n’ont de bornes que dans l’aveuglement ou la mauvaise volonté des princes. Les Papes n’ont pas moins mérité de l’humanité par l’extinction de la servitude, qu’ils ont combattue sans relâche et qu’ils éteindront infailliblement sans secousses, sans déchirements et sans danger, partout où on les laissera faire.

Ce fut un singulier ridicule du dernier siècle que celui de juger de tout d’après des règles abstraites, sans égard à l’expérience ; et ce ridicule est d’autant plus frappant, que ce môme siècle ne cessa de hurler en môme temps contre tous les philosophes qui ont commencé par les principes abstraits, au lieu de les chercher dans l’expérience.

Rousseau est exquis lorsqu’il commence son Contrat social par cette maxime retentissante : L’homme est né libre, et partout il est dans les fers.

Que veut-il dire? il n’entend point parler du fait apparemment, puisque dans la même phrase il affirme que partout l'homme est dans les fers Il s’agit donc du droit; mais c’est ce qu’il fallait prouver contre le fait.

Le contraire de cette folle assertion, l’homme est né libre , est la vérité. Dans tous les temps et dans tous les

I. Dans les fers! Yojcz le poêle.

lieux, jusqu’à l’établissement du christianisme, et môme jusqu’à ce que celte religion eût pénétré suffisamment dans les cœurs, l’esclavage a toujours été considéré comme une pièce nécessaire du gouvernement et de l’état politique des nations, dans les républiques comme dans les monarchies, sans que jamais il soit tombé dans la tète d’aucun philosophe de condamner l’esclave, ni dans celle d’aucun législateur de l’attaquer par des lois fondamentales ou de circonstances.

L'un des plus profonds philosophes de l’antiquité, Aristote, est môme allé, comme tout le monde lé sait, jusqu’à dire qu’il y avait des hommes qui naissaient esclaves, et rien n’est plus vrai. Je sais que dans notre siècle il a été blâmé pour celte assertion; mais il eût mieux valu le comprendre que de le critiquer. Sa position est fondée sur l’histoire entière, qui est la politique expérimentale, et sur la nature de l’homme, qui a produit l’histoire.

Celui qui a suffisamment étudié cette triste nature sait que l'homme en général, s’il est réduit à lui-méme, est trop méchant pour être libre.

Que chacun examine l’homme dans son propre cœur, et il sentira que partout où la liberté civile appartiendra à tout le monde, il n’y aura plus moyen, sans quelque secours extraordinaire, de gouverner les hommes en corps de nation.

De là vient que l’esclavage a constamment été l’état naturel d’une très-grande partie du genre humain, jusqu’à l’établissement du christianisme; et comme le bon sens universel sentait la nécessité de cet ordre de choses, jamais il ne fut combattu par les lois ni par le raisonnement.

Un grand poôte latin a mis une maxime terrible dans la bouche de César :

Le genre humain fst fait pour quelques hommes

I, IJumanum paucit vivil genut. (Lucan., Phart.)

Cette maxime se présente sans doute, dans le sens que lui donne le poète, sous un aspect machiavélique et choquant; mais, sous un autre point de vue, elle est très-juste. Partout le très-petit nombre a mené le grand; car sans une aristocratie plus ou moins forte, la souveraineté ne l’est plus assez.

Le nombre des hommes libres dans l’antiquité était de beaucoup inférieur à celui des esclaves. Athènes avait quarante mille esclaves et vingt mille citoyens A Rome, qui comptait, vers la fin de la république, environ un million deux cent mille habitants, il y avait à peine deux mille propriétaires J, ce qui seul démontre l’immense quantité d’esclaves. Un seul individu en avait quelquefois plusieurs milliers à son service *. On en vit une fois exécuter quatre cents d’une seule maison, en vertu de la loi épouvantable qui ordonnait à Home que, lorsqu’un citoyen romain était tué chez lui, tous les es- ^ claves qui habitaient sous le môme toit fussent mis à mort 4.

Et lorsqu’il fut question de donner aux esclaves un habit particulier, le sénat s’y refusa, de peur qu’ils ne vinssent à se compter \

D’autres nations fourniraient à peu près les mômes exemples, mais il faut abréger. Il serait d’ailleurs inutile de prouver longuement ce qui n’est ignoré de personne, que l’univers, jusqu’à l’époque du christianisme, a toujours été couvert d’ esclaves, et que jamais les sages n’ont blâmé cet usage. Cette proposition est inébranlable.

Mais enfin la loi divine parut sur la terre. Tout de suite elle s’empara du cœur de l’homme, et le changea d’une manière faite pour exciter l’admiration éternelle

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