Du Pape (page 5)

Joseph de Maistre · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : archive.org/dupapema00mais_djvu.txt + dupapema02mais_djvu.txt (éd. 1830, 2 vol.) · 13 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

V Eglise catholique, néanmoins aucune Église dissidente n’a jamais osé se parer de ce titre et se nommer catholique, quoiqu'il n’y eût rien de si aisé que de dire : C’est nous qui sommes catholiques , et que la vérité d’ailleurs tienne évidemment à cette qualité de catholique. Mais dans cette occasion, comme dans mille autres, tous les calculs de l’ambition et de la politique cédaient à l’invincible conscience. Aucun novateur n’osa jamais usurper le nom de 1 'Église; soit qu’aucun d’eux n’ait réfléchi qu’il se condamnait en changeant de nom, soit que tous aient senti, quoique d’une manière obscure, l’absolue impossibilité d’une telle usurpation. Semblable à ce livre unique dont elle est la seule dépositaire et la seule interprète légitime, l’Église catholique est revêtue d’un caractère si grand, si frappant , si parfaitement inimitable', que personne ne songera jamais à lui disputer son nom, contre la conscience de l’univers.

Si donc un homme appartenant à l’une de ces Églises dissidentes prend la plume contre I’Église, il doit être arrêté au titre même de son ouvrage. Il faut lui dire : Qui êtes-vous 1 comment vous appelez-vous ? d’où venez-vous? pour qui parlez-vous ? — Pour l’Eglise, direzvous. — Quelle Église ? celle de Constantinople, deSmyme, de Bukharest, de Corfou, etc.? Aucune Église ne peut être entendue contre /'Église, pas plus que le représentant d’une province particulière contre une assemblée nationale présidée par le souverain. Vous êtes justement condamné avant cf être entendu : vous avez tort sans aucun examen, parce que vous êtes isolé. — « Je parle, dira-t-il peut-être, pour tou« tes les Églises que vous nommez, et pour toutes celi. On connaît ces «pressions de Rousseau, à propos de l'Évangile.

« les qui suivent la môme foi. » — Dans ce cas , montrez vos mandats. Si vous nen avez que de spéciaux , la même difficulté subsiste; vous représentez bien plusieurs Eglises, mais non /'Église. l o«s parlez pour des provinces : /'État ne jteut vous entendre. Si vous prétendez agir sur toutes en vertu d'un mandat d'unité, nommez cette unité; faites-nous connaître le point central qui la constitue, et dites son nom , qui doit être tel que l’oreille du genre humain le reconnaisse sans balancer. Si mus ne pouvez nommer ce point central, il ne vous resté pas même le refuge de vous appeler république chrétienne ; car il ny a point de république qui n’ait un Conseil commun, un sénat, des chefs quelconques qui représentent et gouvernent l’association Rien de tout cela ne se trouve chez vous, et par conséquent vous ne possédez au* ctine esftèce d' unité , de hiérarchie et d’association commune ; aucun de vous na le droit de prendre la parole au nom de tous, Fous croyez être un édifice, vous n* êtes que des pierres.

Nous sommes un peu loin, comme on voit, d’agiter ensemble des questions de dogme ou de discipline. Il s’agit avaht tout, de la part de nos plus anciens adver* saires, de se légitimer, et de nous dire Ce qu’ils sont. Tant qu’ils ne nous ont pas prouvé qü’ils sont I’Église, ils ont tort avant d’avoir parlé; et pour nous prouver qu’ils sont I’Église, il faut qu’ils montrent un centre d’u* nilé visible pour tous les yeux, et portant un nom à la fois positif et exclusif, admis par toutes les oreilles et par tous les partis»

Je résiste au mouvement qui m’entraînerait dans la polémique : les principes me suffisent; lès voici î

i. Ceci est de la plus haute importance. Mille fois on a pu entendre demander en certain pays : Poufq uoi l’tCglise ne pourrait-elle pas être presbytérienne ou collégiale? J'accorde qu'elle puisse l'étre, quoique le contraire soit demontfèj ii faut, au moius, nous la niuutrer telle avant de demander si elle est légitime sôus cette forme, toute république possède l’unité soüVfefainfc, comme toute autre forme de gouvernement. Que les Eglises photiennes soleul doue ce qu'elles voudront, pourvu qu'elles soient quelque chose. Qu'elles nous iudiqueut une hiérarchie générale, un synode, un conseil, un sénat, comme elles voudront, dont ellea déclarent relever toutes; alors nous Imiterons la question de savoir *f l'Eglise universelle peu < être une république ou un collège. Jusqu’à cette époque, ellea sont nulles dune le sens univeriei.

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1° Le Souverain Pontife est la base nécessaire, unique et exclusive du christianisme. À lui appartiennent les promesses, avec lui disparaît l’unité, c’est-à-dire l’Église.

2° Toute Église qui n’est pas catholique est protestante. Le principe étant le même de tout côté, c’est-àdire une insurrection contre l’unité souveraine , toutes les Églises dissidentes ne peuvent différer que par le nombre des dogmes rejetés.

3° La suprématie du Pape étant le dogme capital sans lequel le christianisme ne peut subsister, toutes les Églises qui rejettent ce dogme, dont elles se cachent , l’importance, sont d’accord, môme sans le savoir : tout le reste n’est qu’accessoire , et de là vient leur affinité, dont elles ignorent la cause.

4° Le premier symptôme de la nullité qui frappe ces Églises, c’est celui de perdre subitement et à la fois le pouvoir et le vouloir de convertir les hommes et d’avancer l’œuVre divine. Elles ne font plus de conquêtes, et même elles affectent de les dédaigner. Elles sont stériles, et rien n’est plus juste : elles ont rejeté l’époux '.

8® Aucune d’elles ne peut maintenir dans son intégrité le Symbole qu’elle possédait au moment de la scission. La foi ne leur appartient plus. L’habitude, l’orgueil, l’obstination, peuvent se mettre à Ba place et tromper des yeux inexpérimentés; le despotisme d’une puissance hétérogène qui préserve ces Eglises de tout contact étranger, l’ignorance et la barbarie qui en sont la suite, peuvent encore pour quelque temps les maintenir dans un état de roideur qui représente au moins quelques formes de la vie ; mais, enfin, nos langues et nos sciences les pénétreront, et nous les verrons parcourir, avec un mouvement accéléré, toutes les phases de dissolution que le protestantisme calviniste et luthérien a déjà mises Sous nos yeux2.

t. Nous les atbtiS ifièrae entendues 6ê vanter de celte stérilfté.

i. Tout ceci est dit sans prétendre affirmer que l'ouvrage n'est pas com6° Dans toutes ces Églises , les grands changements que j’annonce commenceront par le clergé; et celle qui sera la première à donner ce grand et intéressant spectacle, c’est l’Église russe, parce qu’elle est la plus exposée au vent européen

Je n’écris point pour disputer; je respecte tout ce qui est respectable, les souverains surtout et les nations. Je ne hais que la haine. Mais je dis ce qui est, je dis ce qui sera, je dis ce qui doit être; et si les événements contrarient ce que j’avance, j’appelle de tout mon cœur sur ma mémoire les mépris et les risées de la postérité.

Faux raisonnement des Ëglises séparées, et réflexions sur les préjugés religieux et nationaux.

Les Églises séparées sentent bien que l’unité leur manque, qu’elles n’ont plus de gouvernement, de conseil, ni de lien commun. Une objection surtout se présente en première ligne et frappe tous les esprits. S’il s’élevait des difficultés dans l’Église, si quelque dogme était attaqué, où serait le tribunal qui déciderait la question, n’y ayant plus de chef commun pour ces Eglises, ni de concile œcuménique possible, puisqu’il ne peut être convoqué, que je sache, ni par le sultan, ni par aucun évêque particulier? On a pris, dans les pays soumis au schisme, le parti le plus extraordinaire

mencé, et même fort avancé. Je veux l’ignorer, et peu m'importe. Il me suffit de savoir que la chose ne peut aller autrement.

f. Parmi les Églises photiennes, aucune ne doit nous iuléresser autant que l’Église russe, qui est devenue entièrement européenue depuis que la suprématie exclusive de son auguste chef l’a très-heureusement séparée pour toujours des faubourgs de Constantinople.

qu’il soit possible d’imaginer : c’est de nier qu’il puisse y avoir plus de sept conciles dans F Eglise; de soutenir que tout fut décidé par celles de ces assemblées générales qui précédèrent la scission , et qu’on ne doit plus en convoquer de nouvelles ' .

Si on leur objecte les maximes les plus évidentes de tout gouvernement imaginable; si on leur demande quelle idée ils se forment d’une société humaine, d’une agrégation quelconque, sans chef, sans puissance législative commune , et sans assemblée nationale , ils divaguent pour en revenir ensuite, après quelques détours, à dire (je l’ai entendu mille fois) qu’il ne faut plus de concile , et que tout est décidé.

Ils citent môme très-sérieusement les conciles qui ont décidé que tout était décidé. Et parce que ces assemblées avaient sagement défendu de revenir sur des questions terminées, ils en concluent qu’on n’en peut plus traiter ni décider d’autres, quand môme le christianisme serait attaqué par de nouvelles hérésies.

D’où il suit qu’on eut tort dans l’Église de s’assembler pour condamner Macédonius, parce qu’on s’était assemblé auparavant pour condamner Arius, et qu’on eut tort encore de s’assembler à Trente pour condamner Luther et Calvin , parce que tout était décidé par les premiers conciles.

Ceci pourrait fort bien avoir l’air, auprès de plusieurs lecteurs, d’une relation faite à plaisir; mais rien n’est plus rigoureusement vrai. Dans toutes les discussions qui intéressent l’orgueil , mais surtout l’orgueil national , s’il se trouve poussé à bout par les plus invincibles raisonnements, il dévorera les plus épouvantables absurdités plutôt que de reculer.

On nous dira très-sérieusement que le concile de Trente

i . Il Ta sans dire que le huitième concile est nul, parce qu'il condamna Photius ; s'il y en avait eu dis dans l’Église avant cette époque, il serait démontré que l’Eglise ne peut se passer de dis conciles. En général, l'Eglise est infaillible pour tout novateur jusqu’au moment où elle le condamne.

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est nul et ne prouve rien, parce que les évêques grecs nÿ assistèrent pas

Beau raisonnement! comme on voit, d’où il suit que tout concile grec étant par la môme raison nul pour nous, parce que nous n’y serions pas appelés, et les décisions d’un chef commun n’étant pas d’ailleurs reconnues en Grèce , ou dans les pays qu’on appelle de ce nom, l’Église n’a plus de gouvernement, plus d’assemblées générales, môme possibles, plus de moyen de traiter en corps de ses propres intérêts, en Un mot, plus d’unité morale.

Le principe étant une fois adopté par l'orgueil, leâ conséquences les plus monstrueuses ne l’effrayent point; je viens de le dire, rien ne 1’arrêtc.

Ce mot d’orgueil me rappelle deux vérités d’un genre bien différent ! l’une est triste, et l’autre est consolante.

L’un des plus habiles médecins d'Europe dans l'art de traiter la plus humiliante de nos maladies, M. le docteur Willis, a dit (ce que je ne répète cependant que sur la foi de l’homme respectable de qui je le tiens) , qu’il avait trouvé deux genres de folie constamment rebelles à tous les efforts de son art , la folie d'orgueil et celle de religion.

Hélas! les préjugés, qui sont bien aussi une espèce de démence, présentent précisément le môme phénomène. Ceux qui tiennent à la religion sont terribles, et tout observateur qui les a étudiés en est justement effrayé* Un théologien anglais à posé , comme une vérité générale , que jamais homme n’avait été chassé de sa religion par des arguments ’. Il y a certainement des exceptions à

L Pourquoi dont! Us Grecsî U faudrait dire tous lés évêques pholiens, autrement on ne sait plus de qui on parle. Il est bon d'ailleurs d'observer en passant qu'il n'a tenu qu'à ces évêques d'assister au concile de Xrcute.

î. Ntiter a mon itféU eedsoneel out ôf his religion. Ce texte, également remarquable par sa valeur intrinsèque et par un trcs-tieureux idiotisme de la langue anglaise, repose depuis longtemps dans ma mémoire, 11 appartient, je croit, à Sherlock.

cette règle fatale ; mais elles ne sont qu’en faveur de la simplicité, du bon sens, de la pureté, de la prière surtout. Dieu ne fait rien pour l’orgueil, ni môme pour la science, qui est aussi l’orgueil quand elle marche seule. Mais si la folie de l’orgueil vient se joindre encore à celle de la religion; si l’erreur théologique se greffe sur un orgueil furieux, antique, national, immense et toujours humilié; les deux anathèmes signalés par le médecin anglais venant alors à se réunir, toute puissance humaine est nulle pour ramener le malade. Que dis-je? un tel changement serait le plus grand des miracles , car celui qu’on appelle conversion les surpasse tous, quand il s’agit des paUons. Dieu l’opéra solennellement il y a dix-huit siècles, et quelquefois encore il l’a opéré depuis en faveur des nations qui n’avaient jamais connu la vérité ; mais en faveur de celles qui l’avaient abjurée, il n’a rien fait encore. Qui sait ce qu’il a décrété? % Créer ce n’est que le jeu; convertir c'est Yeffort de « sa puissance ‘ » car le mal lui résiste plus que le néant.

De la Grèce et de son caractère. — Arts, sciences et puissance militaire.

Je crois qu’on peut dire de la Grèce en général ee que l’un des plus graves historiens de l'antiquité a dit d’Athènes en particulier, que « ses actions sont grandes, « à la vérité, mais cependant inférieures à ce que la « renommée nous en raconte’. »

1 . D eus qui hutnanx mbetantiæ dignilatmmirabiliter constituisti et mirabiliùs reformâsti. (Liturgie de la messe.}— Oeus qui mirabiliter credsti hominem et mirabiliùs redemisti. (Liturgie du Samedi saiot, avant la messe.)

2. Atheniensium res gesta', sicut eyo existimo, salis amplu’ magnificæque fvrre; verum aliquanlo minores quam fama feruntur. (Sallust., Cat., VIIJ.)

Un autre historien, et, si je ne me trompe, le premier de tous, a dit ce mot en parlant des Thermopyles :

» Lieu célèbre par la mort plutôt que par la résistance « des Lacédémoniens'. » Ce mot extrêmement fin se rapporte à l’observation générale que j’ai faite.

La réputation militaire des Grecs proprement dits fut acquise surtout aux dépens des peuples de l’Asie, que les premiers ont déprimés dans les écrits qu’ils nous ont laissés, au point de se déprimer eux-mêmes. En lisant le détail de ces grandes victoires qui ont tant exercé le pinceau des historiens grecs, on se rappelle involontairement cette fameuse exclamation de César sur le champ de bataille où le fils de Mithridate venait de succomber : « O heureux Pompée ! quels ennemis n tu as eu à combattre ! » Dès que la Grèce rencontra le génie de Rome, elle se mit à genoux pour ne plus se relever.

Les Grecs d’ailleurs célébraient les Grecs : aucuue nation contemporaine n’eut l’occasion, les moyens, ni la volonté de les contredire; mais lorsque les Romains prirent la plume, ils ne manquèrent pas de tourner en ridicule « ce que les Grecs menteurs osèrent dans « l’histoire1. »

Les Macédoniens seuls, parmi les familles grecques, purent s’honorer par une courte résistance h l’ascendant de Rome. C’était un peuple à part, un peuple monarchique ayant un dialecte à lui (que nulle Muse n’a parlé); étranger à l’élégance, aux arts, au génie poétique des Grecs proprement dits, et qui finit par les soumettre, parce qu’il était fait autrement qu’eux. Ce peuple cependant céda comme les autres. Jamais il ne fut avantageux aux Grecs , en général , de se mesurer militairement avec les nations occidentales. Dans un

l, Lacedxmoniorum morte magis memorabilii quam pugna

î. Et quidquid Gracia meudai

Attdrt in historia

(Juvén )

moment où l’empire grec jeta un certain éclat et possédait au moins un grand homme, il en coûta cher cependant à l’empereur Justinien pour avoir pris la liberté de s’intituler Francique. Les Français, sous la conduite de Théodebert, vinrent en Italie lui demander compte de cette vaniteuse licence ; et si la mort ne l’eût heureusement débarrassé de Théodebert, le véritable Franc serait probablement rentré en France avec le surnom légitime de Byzantin.

Il faut ajouter que la gloire militaire des Grecs ne fut qu'un éclair. Iphicrate, Chabrias et Timothée ferment la liste de leurs grands capitaines, ouverte par Miltiade De la bataille de Marathon à celle de Leucade, on ne compte que cent quatorze ans. Qu’est-ce qu’une telle nation, comparée à ces Romains qui ne cessèrent de vaincre pendant mille ans, et qui possédèrent le monde connu ? Qu’est-elle même si on la compare aux nations modernes qui ont gagné les batailles de Soissons et de Fontenoy, de Crécy et de Waterloo, etc., et qui sont encore en possession de leurs noms et de leurs territoires primitifs, sans avoir jamais cessé de grandir en force, en lumières et en renommée ?

Les lettres et les arts furent le triomphe de la Grèce. Dans l’un et l’autre genre, elle a découvert le beau; elle en a fixé les caractères; elle nous en a transmis des modèles qui ne nous ont guère laissé que le mérite de les imiter : il faut toujours faire comme elle sous peine de mal faire.

Dans la philosophie, les Grecs ont déployé d’assez grands talents; cependant ce ne sont plus les mômes hommes, et il n’est plus permis de les louer sans mesure. Leur véritable mérite dans ce genre est d’avoir été, s’il est permis de s’exprimer ainsi, les courtiers de la science entre l’Asie et l’Europe. Je ne dis pas que ce

î. Neque post illonm obitum quisquam dux in ilia urbe fuit dignus memoria. (Corn. Nep. /« Timoth., IV.) Le reste de la Grèce ne fournit pas de différence .

mérite ne soit grand ; mais il n’a rien de commun avec le génie de l’invention, qui manqua totalement aux Grecs. Ils furent incontestablement le dernier peuple instruit; et, comme l’a très^bien dit Clément d’Alexandrie, « la philosophie ne parvint aux Grecs qu’après h avoir fait le tour de l’univers1 * 3. >i Jamais ils n’ont sn que ce qu’ils tenaient de leurs devanciers; mais avec leur style , leur grâce et l’art de se faire valoir^ ils ont occupé nos oreilles, pour employer un latinisme fort à propos.

Le docteur Long a remarqué que l’astronomie ne doit rien aux académiciens et aux péripatéticiens*. C’est que ces deux sectes étaient exclusivement grecques, ou plutôt attiques; en sorte qu’elles ne s’étaient nullement approchées, des sources orientales, où l’on savait sans disputer sur rien, au lieu de disputer sans rien savoir, comme en Grèce.

La philosophie antique est directement opposée à celle des Grecs, qui n’était au fond qu’uue dispute éternelle. La Grèce était la patrie du syllogisme et de la déraison. On y passait le temps à produire de feux raisonnement, tout en montrant comment il fallait raisonner.

Le même Père grec que je viens de citer a dit encore avec beaucoup de vérité et de sagesse : « Le caractère « des premiers philosophes n’était pas d’ergoter ou de « douter, comme ces philosophes grecs qui ne cessent « d’argumenter et de disputer par une vanité vaine et « stérile; qui ne s’occupent enfin que d’inutiles fa« daises’, »

C’est précisément ce que disait longtemps auparavant un philosophe indien : « Nous né ressemblons point du « tout aux philosophes grecs, qui débitent de grands « discours sur les petites choses; notre coutume, à

3. Clum. Alex. Strom. VIII.

t< nous, est d’annoncer les grandes choses en peu de « mots, afin que tout le inonde s’en souvienne1. »

C’est en effet ainsi que se distingue le pays des dogmes de celui de l’argumentation. Tatien, dans son fameux discours aux Grecs, leur disait déjà, avec un certain mouvement d’impatience : « Finissez donc de nous don« ner des imitations pour des inventions *. »

Lanzi, en Italie, et Gibbon, de l’autre-eôté des Alpes, ont répété l’un et l’autre la même observation sur le génie grec, dont ils ont reconnu tout à la fois l’élégance et la stérilité \

8i quelque chose paraît appartenir en propre à la Grèce, c’est la musique; cependant tout dans ce genre lui venait d’Orient. Btrabon remarque que la cithare avait été nommée l 'asiatique, et que tous les instruments de musique portaient en Grèce des noms étrangers, tels que la nablie, la sambuque, le barbiton, la magade, etc.4 5.

Les boues d’Alexandrie même se montrèrent plus favorables à la science que les terres classiques de Tempé et de la Céramique. On a remarqué avec raison que depuis la fondation de cette grande ville égyptienne, il n’est aucun des astronomes grecs qui n’y soit né ou qui n’y ait acquis ses connaissances et sa réputation. Tels sont Timocharis, Deriys l’astronome, Erastothène, le fameux Hipparque, Possidonius , Sosigène , Ptolémée enfin, le dernier et le plus grand de tous*.

La même observation a lieu à l’égard des mathéttlati1. Calantes. Gymnosoph. apud Athæn. n»l itiraivtijMmiv. Edit. Thcven. fol. 2.

2. naûsaOî taç tupïjfftiç «lîoxa^'jxn?. (Tat., Oral. ad Grsec . Edit, Paris,

1815, in-tï, vers inil.)

3. I Greci scmpre più felici in perfezionare arti che in inventorie (Saggio, di Litteratura etrusca, etc-, t. Il, p. 189. — L’esprit des Grecs, tout romanesque qu’il était, a moins inventé qu il n'a embelli. (Gibbon, Mémoires, t. II, p. 207, trad. franç.)

4. Huet, Demonstr. evang. Prop. IV, cap. IV, n“ 2. — Ou appelle encore aujourd’hui ch’hi-tar (kitar) une viole à six cordes fort en usage dans tout l’Indostan (/I ech. asiat., t. VU, iu-4, p. 471). Ou retrouve dans ce mot la cithata des Grecs et des Latins, et notre guitare.

5. Observation de l’abbé terrasson. [ÿéthos., lit. 11.) ciens. Euclide, Pappus, Diophante, étaient d’Alexandrie; et celui qui paraît les avoir tous surpassés, Archimède, fut Italien.

Lisez Platon ; vous ferez à chaque page une distinction bien frappante. Toutes les fois qu’il est Grec, il ennuie, et souvent.il impatiente. Il n’est grand, sublime, pénétrant, que lorsqu’il est théologien, c’est-à-dire lorsqu’il énonce des dogmes positifs et éternels, séparés de toute chicane , et qui portent si clairement le cachet oriental que, pour le méconnaître, il faut n’avoir jamais entrevu l’Asie. Platon avait beaucoup voyagé : il y a dans ses écrits mille preuves qu’il s’était adressé aux véritables sources des véritables traditions. Il y avait en lui un sophiste et un théologien, ou, si l’on veut, un Grec et un Chaldéen. On n’entend pas ce philosophe si on ne le lit pas avec cette idée toujours présente à l’esprit.

Sénèque, dans sa cent treizième épître, nous a donné un singulier échantillon de la philosophie grecque ; mais personne, à mon avis, ne l’a caractérisée avec tant de vérité et d’originalité que le philosophe chéri du dixhuitième siècle : « Avant les Grecs, dit-il, il y avait des « hommes bien plus savants qu’eux, mais qui fleurirent « en silence, et qui sont demeurés inconnus, parce qu’ils « n’ont jamais été cornés et trompetés par les Grecs 1... « Les hommes de cette nation réunissent invariable« ment la précipitation du jugement à la rage d’endoc« triner; double défaut mortellement ennemi de la « science et de la sagesse. Le prêtre égyptien eut grande <( raison de leur dire : Vous autres Grecs, vous n’êtes que « des enfants. En effet, ils ignoraient également et Vanti« qui té de la science, et la science de l’antiquité ; et leur « philosophie porte les deux caractères essentiels de

I . Sed latnen wijores cum silmlio floruerunt antequam in Grœcorum tubas oc fistulas adhuc incidùsent. (Bacon, Nov. Org., IV, exxu.)

« l’enfance : elle jase beaucoup et n engendre point *. » Il serait difficile de mieux dire.

Si l’on excepte Lacédémone , qui fut un très-beau point dans un point du globe, on trouve les Grecs dans la politique tels qu’ils étaient dans la philosophie, jamais d’accord avec les autres ni avec eux-mémes. Athènes, qui était pour ainsi dire le cœur de la Grèce, et qui exerçait sur elle une véritable magistrature, donne dans ce genre un spectacle unique. On ne conçoit rien à ces Athéniens légers comme des enfants et féroces comme des hommes, espèces de moutons enragés, toujours menés par la nature, et toujours par nature dévorant leurs bergers. On sait de reste que tout gouvernement suppose des abus ; que dans les démocraties surtout, et surtout dans les démocraties antiques, il faut s’attendre à quelque excès de la démence populaire : mais qu’une république n’ait pu pardonner à un seul de ses grands hommes ; qu’ils aient été conduits, à force d’injustices, de persécutions, d’assassinats juridiques, à ne se croire en sûreté qu'à mesure qu’ils étaient éloignés de ses murs1 2 ; qu’elle ait pu emprisonner, amender, accuser, dépouiller, bannir, mettre ou condamnera mort Miltiadc, Thémistocle , Aristide, Cimon, Timothée, Phocion et Socrate, c’est ce qu’on n’a jamais pu voir qu’à Athènes.

Voltaire a beau s’écrier « que les Athéniens étaient un peuple aimable; » Bacon ne manquerait pas de dire encore, « comme un enfant. » Mais qu’y aurait-il donc de plus terrible qu’un enfant robuste, fût-il môme trèsaimable?

On a tant parlé des orateurs d’Athènes, qu’il est devenu presque ridicule d’en parler encore. La tribune d’Athènes eût été la honte de l’espèce humaine, si Phocion et ses pareils, en y montant quelquefois avant de boire de la ciguë ou de partir pour l’exil, n’avaient pas

1. Nam verbosa videttir sapientia eorum, et opnrum sterilis. Impetue pliilosophici. (Bacon, Op. in-8, t. XI, p. 272. — A'or Org. I. un.)

2. Corn. Nep., in Chabr., III.

3ô4

fait un peu d’équilibre à tant de loquacité, d'extravagance et de cruauté.

Continuation du même sujet. — Caractère moral des Grecs. — Haine contre les Occidentaux.

Si l’on en vient ensuite à l’examen des qualités morales, les Grecs se présentent sous un aspect encore moins favorable. C’est une chose bien remarquable que Rome, qui ne refusait point de rendre hommage à leur supériorité dans les arts et les sciences, ne cessa néanmoins de les mépriser. Elle inventa le mot de Grœculus, qui figure chez tous ses écrivains, et dont les Grecs ne purent jamais tirer de vengeance; car il n’y avait pas moyen de resserrer le nom Romain sous la forme rétrécie d’un diminutif. A celui qui l’eût osé, on eût dit : Que voulez-vous dire ? Le Romain demandait à la Grèce des médecins, des architectes, des peintres, des musiciens, etc. Il les payait et se moquait d’eux. Les Gaulois, les Germains, les Espagnols, etc., étaient bien sujets, comme les Grecs, mais nullement méprisés. Rome se servait de leur épée et la respectait. Je ne connais pas une plaisanterie romaine faite sur ces vigoureuses nations.

Le Tasse en disant : La fede greca a chi non è palese ? exprime malheureusement une opinion ancienne et nouvelle. Les hommes de tous les temps ont constamment été persuadés que du côté de la bonne foi et de la religion pratique, qui en est la source, ils laissent beaucoup à désirer. Cicéron est curieux à entendre sur ce point ; c’est un élégant témoin de l’opinion romaine

1. Oral, pro Flacco, c. IV et seq.

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« Vous avez entendu des témoins contre lui, disait-il « aux juges de l’un de ses clients; mais quels témoins? « D’abord ce sont des Grecs, et c’est une objection ad« mise par l’opinion générale. Ce n’est pas que je veuille « pltis qu’un autre blesser l’honneur de cette nation ; « car si quelque Romain en a jamais été l’ami et le par« tisan, je pense que c’est moi ; et je l’étais encore plus « lorsque j’avais plus de loisir*. ,. Mais enfin, voici ce « que je dois dire des Grecs en général. Je ne leur dis« pute ni les lettres, ni les arts, ni l’élégance du lan« gage, ni la finesse de l’esprit, ni l’éloquence ; et s’ils « ont encore d’autres prétentions , je ne m’y oppose « point ; mais quant à la bonne foi et d la religion du « serment , jamais cette nation ny a rien compris ; jamais « elle n’a senti la force, l’autorité, le poids de ces cho« ses saintes. D’où vient ce mot si connu : Jure dans ma « cause , je jurerai dans la tienne? Donne-t-on cette « phrase aux Gaulois et aux Espagnols? Non; elle n’ap» « partient qu’aux Grecs ; et si bien aux Grecs, que ceux « même qui ne savent pas le grec savent la répéter en « grec *. Contemplez un témoin de cette nation : en « voyant seulement son attitude, vous jugerez de sa re« ligion et de la conscience qui préside à son témoi* « gnage.., Il ne pense qu’à la manière dont il s’expri* o mera, jamais à la vérité de ce qu’il dit.,. Vous venez « d’entendre un Romain grièvement otTensé par l’accusé. « Il pouvait se venger ; mais la religion l’arrêtait ; il n’a « .pas dit un mot offensant ; et ce qu’il devait dire « même, avec quelle réserve il l’a dit ! il tremblait, il « pâlissait eh parlant... Voyez nos Romains lorsqu’ils « rendent un témoignage en jugement : comme ils se « retiennent, comme ils pèsent tous leurs mots, comme « ils craignent d’accorder quelque chose à la passion,

- 1. Et magie èUàrri (tttfl t/uti fn plue état ûtii [Oral, pro Fiant o, 1 v)> c’Mt-à.

i/ue j'aeait U tempe d'aimer lee iitrc». Singulière oiprctuou !

î. imviioov noi ^Oliv. ad louum pro Flaceo, IV ex Lambino.)

« de dire plus ou moins qu’il n’est rigoureusement né« cessaire ! Comparez-vous de tels hommes à ceux pour « qui le serment n’est qu’un jeu? Je récuse en général « tous les témoins produits dans cette cause ; je les ré« cuse parce qu’ils sont Grecs et qu’ils appartiennent « ainsi à la plus légère des nations, etc. »

Cicéron accorde cependant des éloges mérités à deux villes fameuses, Athènes et Lacédémone. «Mais, dit-il, « tous ceux qui ne sont pas entièrement dépourvus de « connaissances dans ce genre savent que les véritables « Grecs se réduisent à trois familles : l’athénienne, qui « est une branche de l’ionienne, l’éolienne et la do« rienne; et cette Grèce véritable n’est qu’un point en « Europe '. »

Mais quant aux Grecs orientaux, bien plus nombreux que les autres, Cicéron est sévère sans adoucissement : « Je ne veux point, leur dit-il, citer les étrangers sur « votre compte ; je m’en tiens à votre propre jugement... « L’Asie Mineure, si je ne me trompe, se compose de « la Phrygie, de la Mysie, de la Carie, de la Lydie. Est« ce nous ou vous qui avez inventé l’ancien proverbe : « On ne fait rien (T un Phrygien que par le fouet? Que « dirai-je de la Carie en général? N’est-ce pas vous en« core qui avez dit : Avez-vous envie de courir quelque « danger ? allez en Carie ? Qu’y a-t-il de plus trivial dans « la langue grecque que cette phrase dont on se sert « pour vouer un homme à l’excès du mépris : Il est, « dit-on , le dernier des Mysiens ? Et quant à la Carie, je « vous demande s’il y a une seule comédie grecque où « le valet ne soit pas un Carien2. Quel tort vous faisonst. Quis ignorât, qui modo unquam mediocriter res istas scire eu ravit, quin tria Græcorum généra sint VERE : quorum uni sunt Âthenienses, q use gens Ionum habebatur ; Æoles alteri; Dores tertii nominabantur? Atque hæc cuncta Græcia, qux famâ, qux glorid, quee doctrind, quæ pluribus artibus, qux etiam imperio et bellicd laude floruit, parmm qucmdam locum, ut scitis, Europx tenet, semperque tenuit. (Cicer., Oral, pro Flacco, XXVII.)

2. Passage remarquable où l’on voit ce qu'était la .comédie, et comment elle était jugée par l'opinion romaine.

rrrrsg.

« nous donc en nous bornant à soutenir que sur vous on « doit s’en rapporter à vous 1 ? »

Je ne prétends point commenter ce long passage d’une manière défavorable aux Grecs modernes. Veuton y voir l’exagération? J’y consens. Veut- on que ce portrait n’ait rien de commun avec les Grecs d’aujourd’hui? J’y consens encore, et même je le désire de tout mon cœur. Mais il n’en demeurera pas moins vrai que si l’on excepte peut-être une courte époque, jamais la Grèce en général n’eut de réputation morale dans les temps antiques , et que par le caractère autant que par les armes, les nations occidentales l’ont toujours surpassée sans mesure.

Sur un trait particulier du caractère grec. — Esprit de division.

Un caractère particulier de la Grèce, et qui la distingue, je crois, de toutes les nations du monde, c’est l’inaptitude à toute grande association politique ou morale. Les Grecs n’eurent jamais l’honneur d’ôtre un peuple. L’histoire ne nous montre chez eux que des bourgades souveraines qui s’égorgent et que rien ne put jamais amalgamer. Ils brillèrent sous cette forme, parce qu’elle leur était naturelle, et que jamais les nations ne se rendent célèbres que sous la forme de gouvernement qui leur est propre. La différence des dialectes annonçait celle des caractères ainsi que l’opposition des souverainetés, et ce même esprit de division, ils le portèrent dans la philosophie, qui se divisa en sectes comme la souveraineté s’était divisée en petites

1. Ciccr., Orat. pro Flacco, XXVIII.

républiques indépendantes et ennemies. Ce mot de secte étant représenté dans la langue grecque par celui d’hérésie, les Grecs transportèrent ce nom dans la religion. Ils direfit l’hérésie des ariens, comme ils avaient dit jadis l 'hérésie des stoïciens; c’est ainsi qu’ils corrompirent ce mot, innocent de sa nature. Ils furent hérétiques, c’està-dire divisionnaires dans la religion, comme ils l’avaient été dans la politique et dans la philosophie. Il serait superflu de rappeler à quel point ils fatiguèrent l’Église dans les premiers siècles. Possédés du démon de l’orgueil et de celui de la dispute, ils ne laissent pas respirer le bon sens; chaque jour voit naître de nouvelles subtilités : ils mêlent à tous nos dogmes je ne sais quelle métaphysique téméraire qui étouffe la simplicité évangélique. Voulant être à la fois philosophes et chrétiens, ils ne sont ni l’un ni l’autre : ils mêlent à l’Évangile le spiritualisme des platoniciens et les rêves de l’Orient. Armés d’une dialectique insensée, ils veulent diviser l’indivisible, pénétrer l’impénétrable; ils ne savent pas supposer le vague divin de certaines expressions qu’une docte humilité prend comme elles sont, et qu’elle évite même de circonscrire, de peur de faire naître l’idée du dedans et du dehors. Au lieu de croire on dispute, âu lieu de prier on argumente; les grandes routes se Couvrent d’évêques qui courent au concile ; les relais de l'empire y suffisent à peine, la Grèce entière est une espèce de Péloponèse théologique où des atomes se battent pour dés atomes. L’histoire ecclésiastique devient, grâce à ces inconcevables sophistes, un livre dangereux. A la vue de tant de folie, de ridicule et de fureur, la foi Chancelle, le lecteur s’écrie plein de dégoût et d’indignation : Pelie moti sant pedes mei !

Pour comble de malheur, Constantin transfère l’empire à Byzance. Il y trouve la langue, admirable sans doute et la plus belle peut-être que les hommes aient jamais parlée, mais par malheur extrêmement favorable aux sophistes ; aime pénétrante qui n’aurait dû jamais être maniée que par la sagesse, et qui, par une déplorable fatalité, se trouva presque toujours sous la main des insensés.

Byzance ferait croire au système des climats, ou à quelques exhalaisons particulières à certaines terres, qui influent d’une manière invariable sur le caractère des habitants. La souveraineté romaine, en s’asseyant sur ce trône, saisie tout à coup par je ne sais quelle influence magique, perdit la raison pour ne plus la recouvrer. Qu’on feuillette l’histoire universelle, on ne trouvera pas une dynastie plus misérable. Ou faibles ou furieux, ou l’un et l’autre k lk fois, ces insupportables princes tournèrent surtout leur démence du côté de la théologie, dont leur despotisme s’empara pour la bouleverser. Les résultats sont connus. On dirait que la langue française a voulu faire justice de cet empire en le nommant Bas . Il périt comme il avait vécu, en disputant. Mahomet brisait les portes de la capitale pendant que les sophistes argumentaient sur la gloire du mont Tiiabor.

Cependant, la langue grecque étant celle de l’empire, on s’accoutume k dire l’ Eglise grecque , comme on disait l 'Empire grec , quoique l’Église de Constantinople fût grecque précisément comme un Italien naturalisé à Boston serait Anglais; mais la puissance des mots n’a cessé d’exercer un très-grand empire dans le monde. Ne diton pas encore Y Eglise grecque de Russie, en dépit de la langue et de la suprématie civile? 11 n’y a rien que l’habitude ne fasse dire.

Éclaircissement d’un paralogisme photien. — Avantage prétendu des Églises, tiré de l’antériorité chronologique.

L’esprit de division et d’opposition que les circonstances ont naturalisé en Grèce depuis tant de siècles y a jeté de si profondes racines, que les peuples de cette belle contrée ont fini par perdre jusqu’à l’idée même de l’unité. Ils la voient où elle n’est pas; ils ne la voient pas où elle est : souvent même leur vue se trouble, et ils ne savent plus de quoi ils parlent. Ils ont exporté en Russie un de leurs grands paralogismes, qui fait aujourd’hui un effet merveilleux dans les cercles de ce grand pays. On y dit assez communément que l’Eglise grecque est plus ancienne que la romaine. On ajoute même, en style métaphysique, (que la première fut le berceau du christianisme. Mais que veulent-ils dire? Je sais que le Sauveur des hommes est né à Bethléem, et si l’on veut que son berceau ait été celui du christianisme, il n’y a rien de si rigoureusement vrai. On aura raison encore si l’on voit le berceau du christianisme à Jérusalem, et dans le Cénacle, d’où partit, le jour de la Pentecôte, ce feu qui éclaire, qui échauffe et qui purifie '. Dans ce sens, l’Église de Jérusalem est incontestablement la première, et saint Jacques, en sa qualité d’évêque, est antérieur à saint Pierre de tout le temps nécessaire pour parcourir la route qui sépare Jérusalem d’Antioche ou de Rome. Mais ce n’est pas de quoi il est question du tout. Quand est-ce donc qu’on voudra comprendre qu’il ne s’agit point entre nous des Eglises, mais de l’Église? On ne saurait comparer deux Églises catholiques, puisqu’il ne saurait y en avoir deux, et que l’une exclut l’autre lo1 . Division du sermon de Bourdaloue sur la Pentecôte.

giquement. Que si l’on compare une Eglise à l'Eglise, on ne sait plus ce qu’on dit. Affirmer que l’Église de Jérusalem, par exemple, ou d’Antioche, est antérieure à l’établissement de l’Église catholique, c’est un truïsme , comme disent les Anglais; c’est une vérité niaise qui ne signifie rien et ne prouve rien. Autant vaudrait remarquer qu’un homme qui est à Jérusalem ne saurait se trouver à Rome sans y aller. Imaginons un souverain qui vient prendre possession d’un pays nouvellement conquis par ses armes. Dans la première ville frontière, il établit un gouverneur et lui donne de grands privilèges; il en établit d’autres sur sa route; il arrive enfin dans la ville qu’il a choisie pour sa capitale; il y fixe sa demeure, son trône, ses grands officiers, etc. Que dans la suite des temps la première ville s’honore d’avoir été la première qui salua du nom de roi le nouveau souverain; qu’elle se compare même aux autres villes du gouvernement, et qu’elle fasse remarquer cette antériorité môme sur celui de la capitale, rien ne serait plus juste; comme personne n’empéche à Antioche de rappeler que le nom de chrétien naquit dans ses murs; mais si CE gouvernement se prétendait antérieur au gouvernement ou à l’État, on lui dirait : Fous avez raison si vous entendez prouver que le devoir d’obéissance naquit chez vous, et que vous êtes les premiers sujets. Que si vous avez des prétentions d’ indépendance ou de supériorité , vous délirez, car jamais il ne peut être question et antériorité contre tÉtat, puisqu'il n'y a qu’un Etat.

La question théologique est absolument la même. Qu’importe que telle ou telle Église ait été constituée avant celle de Rome? Encore une fois, ce n’est pas de quoi il s’agit. Toutes les Églises ne sont rien sans \'É- glisc, c’est-à-dire sans l’Église universelle ou catholique, qui ne revendique à cet égard aucun privilège particulier, puisqu’il est impossible d’imaginer aucune association humaine sans un gouvernement ou centre d’unité de qui elle tient l’existence morale.

Ainsi les États-Unis d’Amérique ne seraient pas un

État sans le congrès qui les unit. Faites disparaître cette assemblée avec son président, l’unité disparaîtra en même temps, et vous n’aurez plus que treize États indépendants, en dépit de la langue et des lois communes.

Ajoutons, quoique sans nécessité pour le fond de la question, que cette antériorité dont j’ai entendu parler tant de fois serait moins ridicule s’il s’agissait d’un espace de temps considérable, de deux siècles, par exemple, ou même d’un seul. Mais qu’y a-t-il donc d’antérieur flans le christianisme à saint Pierre qui fonda l’Église romaine, et à saint Paul qui adressa à cette Église une de ses admirables Épttres? Toutes les Églises apostoliques sont égales en date ; ce qui les distingue, c’est la durée ; car toutes ces Églises, une seule exceptée, ont disparu ; aucune n’est en état de remonter, sans inter^ ruption et par des évêques connus légitimes et orthodoxes, jusqu’à l’apôtre fondateur. Cette gloire n’appartient qu’à l’Église romaine.

Il faut ajouter encore que cette question d’antériorité, • si futile et si sophistique en elle-même, est déplacée surtout dans la bouche de l’Église de Constantinople, la dernière en date parmi les Églises patriarcales, qui ne tient môme son titre que de l’obstination des empereurs grecs et de la complaisance du premier siège, trop souvent obligé de choisir entre deux maux ; jouet éternel de l’absurde tyrannie de ses princes, souillée par les plus terribles hérésies ; fléau permanent de l’Église, qu’elle n’a cessé de tourmenter pour la diviser ensuite et peut-être sans retour.

Mais il ne peut être question d’antériorité. J’ai fait voir que cette question n’a point de sens, et que ceux qui l’agitent ne s’entendent pas eux-mêmes. Les Églises pholiennes ne veulent point s’apercevoir qu’au moment môme de leur séparation, elles devinrent protestantes , c’est-à-dire séparées et indépendantes. Aussi pour se défendre elles sont obligées d’employer le principe pi'otestant, c’est-à-dire qu’elles sont unies par la foi ; quoique l’identité de législation ne puisse constituer l’unité d’aucun gouvernement, laquelle ne peut exister partout où ne se trouve pas la hiérarchie d’autorité.

Ainsi, par exemple, toutes les provinces de Franco sont des parties de la France, parce qu’elles sont toutes réunies sous une autorité commune ; mais si quelquesunes rejetaient cette suprématie commune, elles deviendraient des États séparés et indépendants, et nul homme de sens ne tolérerait l’assertion qu'elles font toujours portion du royaume de F rance , parce qu'elles ont conservé la même langue et la même législation.

Les Églises photiennes ont précisément et identiquement la même prétention : elles veulent être portion du royaume catholique , après avoir abdiqué la puissance commune. Que si on les somme de nommer la puissance qu le tribunal commun qui constitue l’unité, elles répondent qu’i/ n’y en a point ; et si on les presse encore en leur demandant comment il est possible qu'une puissance quelconque n’ait pas un tribunal cotnmun pour toutes ses provinces, elles répondent que ce tribunal est inutile, parce quil a tout décidé dans ses six premières sessions, et qu 'ainsi il ne doit plus s'assemblei\ A ces prodiges de déraison elles en ajouteront d’autres, si votre logique continue à les harceler. Tel est l’orgueil, mais surtout tel est l’orgueil national ; jamais on ne le vit avoir honte ou seulement peur de lui-même.

Toutes ces Églises séparées se condamnent chaque ' jour en disant : Je crois à l'Église une et universelle, car il faut absolument qu’à cette profession de droit elles en substituent une autre de fait, qui dit : Je crois aux Églises une et universelle. C’est le solécisme le plus ?évoltant dont l’oreille humaine ait jamais été affligée.

Et ce solécisme, il faut bien le remarquer, ne peut nous être renvoyé. C’est en vain qu’on nous dirait : Séparés de nous, ne prétendez-vous pas à l‘unité? séparés de vous ; pourquoi n’aurions-nous pas la même prétention ?

II n’y a point de comparaison du tout ; car Yunité est chez nous : c’est un fait sur lequel personne ne dispute. Toute la question roule sur la légitimité, la puissance et l’étendue de cette unité. Chez les photiens, au contraire, comme chez les autres protestants, il n’y a point d’unité; en sorte qu’il ne peut être question de savoir si nous devons nous assujettir à un tribunal qui n’existe pas. Ainsi l’argument ne tombe que sur ces Églises, et ne saurait être rétorqué.

La suprématie du Souverain Pontife est si claire, si incontestable , si universellement reconnue , qu’au temps de la grande scission, parmi ceux qui se révoltèrent contre sa puissance , nul n’osa l’usurper et pas môme l’auteur du schisme. Iis nièrent bien que l’évéque de Rome fût le chef de l’Église, mais aucun d’eux ne fut assez hardi pour dire \Je le suis; en sorte que chaque Église demeura seule et acéphale, ou, ce qui revient au môme, hors de l’unité et du catholicisme.

Photius avait osé s’appeler Patriarche œcuménique, titre qui ne pouvait se montrer que dans la folle Byzance. L’Église vit-elle jamais les évêques d’un seul patriarcat s’assembler et se nommer concile œcuménique ? ce délire cependant n’aurait pas différé de l’autre. Pour ne pas blesser la logique autant que les canons, Photius n’avait qu’à s’attribuer sur tous ses complices cette même juridiction qu’il osait disputer au Pontife légitime; mais la conscience des hommes était plus forte que son ambition. Il s’en tint à la révolte, et n’osa ou ne put jamais s’élever jusqu’à l’usurpation.

Que faut-il attendre des Grecs. — Conclusion de ce livre.

Plusieurs relations nous ont fait connaître vaguement une fermentation précieuse excitée dans la Grèce moderne. On nous parle d’un nouvel esprit, d’un enthousiasme ardent pour la gloire nationale, d’efforts remarquables faits pour le perfectionnement de la langue vulgaire, qu’on voudrait rapprocher de sa brillante origine. Le zèle étranger, s’alliant au zèle patriotique, est sur le point de montrer au monde une académie athénienne, etc.

Sur la foi de ces relations, on pourrait croire à la régénération d’une nation jadis si célèbre, quoique l’institution et la régénération des nations par le moyen des académies, et même en général par le moyen des sciences, soient incontestablement ce qu’on peut imaginer de plus contraire à toutes les lois divines. Cependant j’accepte l’augure avec transport, et tous mes vœux appellent le succès de si nobles efforts ; mais, je suis forcé de l’avouer, plusieurs considérations m’alarment encore et me font douter malgré moi. Souvent j’ai entretenu des hommes qui avaient vécu longtemps en Grèce, et qui en avaient particulièrement étudié les habitants. Je les ai trouvés tous d’accord sur ce point, c’est que jamais il ne sera possible d’établir une souveraineté grecque. Il y a dans le caractère grec quelque chose d’inexplicable qui s’oppose à toute grande association, à toute organisation indépendante, et c’est la première chose qu’un étranger voit s’il a des yeux. Je souhaite de tout mon cœur qu’on m’ait trompé, mais trop de raisons parlent pour la vérité de cette opinion. D’abord elle est fondée sur le caractère éternel de cette nation qui est née divisée , s’il est permis de s’exprimer ainsi. Cicéron,

qui notait séparé que par trois ou quatre siècles des beaux jours de la Grèce, ne lui accordait plus cependant que des talents et de l’esprit : que pouvons-nous en attendre aujourd’hui, que vingt siècles ont passé sur ce peuple infortuné sans lui laisser seulement apercevoir le jour de la liberté? L’effroyable servitude qui pèse sur lui depuis quatre siècles n’a-t-elle pas éteint dans l’âme des Grecs jusqu’à l’idée môme de l’indépendance et de la souveraineté? Qui ne connait l’action déplorable du despotisme sur le caractère d’une nation asservie ? Et quel despotisme encore ! Aucun peuple peut-être n’eu éprouva de semblable. Il n’y a en Grèce aucun point de contact, aucun amalgame possible entre le maître et l’esclave. Les Turcs sont aujourd’hui ce qu’ils étaient au milieu du quinzième siècle, des Tartares campés en Europe. Rien ne peut les rapprocher du peuple subjugué, que rien ne peut rapprocher d’eux. Là, deux lois ennemies se contemplent en rugissant; elles pourraient se toucher pendant l’éternité, sans pouvoir jamais s’aimer. Entre elles point de traité, point d’accommodement, point de transaction possibles. L’une ne peut rien accorder à l’autre, et ce sentiment même qui rapproche tout ne peut rien sur elles. l)e part et d’autre les deux sexes n’osent se regarder, ou se regardent en tremblant, comme des êtres d’une nature ennemie que leCréateUra séparés pour jamais. Entre eux est le sacrilège et le dernier supplice. On dirait que Mahomet II estenlré hier dans la Grèce et que le droit de conquête y sévit encore dans sa rigueur primitive. Placé entre le cimeterre et le bâton du pacha, le Grec ose à peine respirer s il n’est sûr rie rien, pas môme de la femme qu’il vient d’épouser. II cache son trésor, il cache ses enfants, H cache jusqu’à la façade de sa maison, si elle peut dire le secret de sa richesse. Il s’endurcit à l’insulte et aux tourments. Il sait combien il peut supporter de coups sans déceler l’or qu’il a caché. Quel a dû être le résultat de ce traitement sur le caractère d’un peuple écrasé, chez qui l’enfant

prononce à peine le nom de sa mèré avant celui d’avanie? De véritables observateurs protestent que si le sceptre de fer qui lui commande venait à se retirer subitement, ce serait le plus grand malheur pour la Grèce, qui entrerait aussitôt dans un accès de convulsion universelle, sans qu’il fût possible d’y trouver un remède ni d’en prévoir la fin. Où serait pour ce peuple, supposé affranchi, le point de réunion et le Centre de l’unité politique, qu’il ne concevrait pas mieux qu’il ne conçoit depuis huit siècles l’unité religieuse? Quelle province voudrait céder à l’autre? Quelle race les dominerait? D’ailleurs, rien ne présage cet affranchissement. Jadis notre faiblesse sauva le sceptre des sultans ; aujourd’hui c’est notre force qui le protège. De grandes jalousies s’observent et se balancent. Si toutes les apparences ne nous trompent pas, elles soutiendront encore et pour longtemps peut-être le trône ottoman, quoique miné de toutes parts.

Et quand même ce trône tomberait, la Grèce changerait de maître; c’est tout ce qu’elle obtiendrait. Il pourrait se faire sans doute qu’elle y gagnât, mais toujours elle serait dominée. L’Egypte est sans contredit, et sous tous les rapports, le pays de l’univers le plus fait pour ne dépendre que de lui-même. Ezéchiel cependant lui déclara, il y a plus de deux mille ans, que jamais l’Egypte n’obéirait à un sceptre égyptien ' ; et depuis Cambyse jusqu’aux Mameluks, la prophétie n’a cessé de s’accomplir. Misratm, sans doute, expie encore sous nos yeux les crimes qui sortirent jadis des temples de Memphis et de Tentyra, dont les profondes et mystérieuses retraites versèrent l’erreur sur le genre humain. Pour ce long forfait, l’Égypte est condamnée au dernier supplice des nations : l’ange de la souveraineté a quitté ces fameuses contrées, et peut-être pour n’y plus revenir. Qui sait si la Grèce n’est pas soumise au

1. Éxéchiel, XXIX, 13; XXX, 13.

môme anathème? Aucun prophète ne l’a maudite, du moins dans nos livres, mais on serait tenté de croire que l’identité de la peine suppose celle des transgressions. N’est-ce pas la Grèce qui fut l 'enchanteresse des nations ? N’est-ce pas elle qui se chargea de transmettre à l’Europe les superstitions de l’Egypte et de l’Orient? Par elle ne sommes-nous pas encore païens ? Y a-t-il une fable, une folie, un vice qui n’ait un nom, un emblème, un masque grec? et, pour tout dire, n’est-ce pas la Grèce qui eut jadis l’horrible honneur de nier Dieu la première et de prêter une voix téméraire à l’athéisme , qui n’avait point encore osé prendre la parole à la face des hommes 1 ?

Élien remarque avec raison que toutes les nations nommées barbares par les Grecs reconnurent une Divinité suprême, et qu’il n’y eut jamais d’athées parmi elles8.

Je ne demande qu’à me tromper; mais aucun œil humain ne saurait apercevoir la fin du servage de la Grèce, et s’il venait à cesser, qui sait ce qui arriverait?

Plus d’une fois, dans nos temps modernes, elle a réglé ses espérances et ses projets politiques sur l’affinité des cultes; mais, toujours destinée à se tromper, elle a pu apprendre à ses dépens qu’elle ne tient plus à rien. Combien lui faudra-t-il encore de siècles pour comprendre qu’on n’a point de frères quand on n’a pas une mère commune?

Une erreur fatale de la Grèce, et qui malheureusement n’a pas l’air de finir sitôt, c’est de s’appuyer sur d’anciens souvenirs pour s’attribuer je ne sais quelle existence imaginaire qui la trompe sans cesse. Il lui

1. Fmmcv Graius komo mortales lollcre contra

Est oculos ausus, etc.

(Lucret. lib. I, 67, 68.)

i. Ælian. Hist. Vnr. lib. Il, cap. XXXI. — Thomassin, itamire d'étudier et d'cuscigncr l'histoire, t. I, iiv. U, ch. v, p. 381. Paris, 1693, in-8.

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arrive môme de parler de rivalité à notre égard. Jadis peut-être cette rivalité avait une base et un sens; mais que signifie aujourd’hui une rivalité où l’on trouve d’un côté tout, et de l’autre rien ? Est-ce la gloire des armes ou celle des sciences que la Grèce voudrait nous disputer ? Elle se nomme elle-même l 'Orient, tandis que pour le véritable Orient elle n’est qu’un point de l’Occident, et que pour nous elle est à peine visible. Je sais qu’elle a écrit Y Iliade, qu’elle a bâti le Pœcile, qu’elle a sculpté l’Apollon du Belvédère, qu’elle a gagné la bataille de Platée; mais tout cela est bien ancien, et, franchement, un sommeil de vingt-cinq siècles ressemble beaucoup à la mort. Puissent les plus tristes augures n’être que des apparences trompeuses ! Désirons ardemment que cette nation ingénieuse recouvre son indépendance et s’en montre digne; désirons que le soleil se lève enfin pour elle, et que les anciennes ténèbres se dissipent. Il n’appartient point à un particulier de donner des avis à une nation, mais le simple vœu est toujours permis. Puisse la Grèce proprement dite , cette véritable Grèce si bien circonscrite par Cicéron', se détacher à jamais de cette fatale Byzance, jadis simple colonie grecque, et dont la suprématie imaginaire repose tout entière sur des titres qui n’existent plus ! On nous parle de Phocion, de Périclès, d’Épaminondas, de Socrate, de Platon, d’Agésilas, etc., etc. Eh bien ! traitons directement avec leurs descendants, sans nous embarrasser des municipes. Il n’y a de notre côté ni haine, ni aigreur; nous n’avons point oublié, comme les Grecs, la paix de Lyon et celle de Florence. Embrassons-nous de nouveau et pour ne nous séparer jamais. Il n’y a plus entre nous qu’un mur magique élevé par l’orgueil , et qui ne tiendra pas un instant devant la bonne foi et l’envie de se réunir. Que si l’anathème dure toujours, tâchons au moins qu’aucun reproche ne puisse tomber sur nous. Un prélat de

I, Sup., ch. Yin, p. 344.

l’Église grecque s’est plaint amèrement, j’en ai la certitude, que les avances faites d’un certain côté avaient été reçues avec une hauteur décourageante. Une telle dérogation aux maximes connues de douceur et d’habileté, quelque légère qu’on la veuille supposer, parait bien peu vraisemblable. Quoi qu’il en soit, il faut désirer de toutes nos forces que de nouvelles négociations aient un succès plus heureux, et que l’amour ouvre de bonne grâce ses immenses bras, qui étreignent les nations comme les individus.

I. Après l’horrible tempête qui vient de tourmenter l’Église , que ses enfants lui donnent au moins le spectacle consolant de la concorde; qu’ils cessent, il en est temps, de l’affliger par leurs discussions insensées. C’est à nous d’abord, heureux enfants de l’unité, qu’il appartient de professer hautement des principes dont l’expérience la plus terrible vient de nous faire sentir l’importance. De tous les points du globe (heureusement il n’en est aucun où il ne se trouve des chrétiens - légitimes), qu’une seule voix formée de toutes nos voix réunies répète, avec un religieux transport, le cri de ce grand homme que j’ai combattu sur quelques points importants avec tant de répugnance et de respect : O sainte Eglise romaine, mère des Eglises et de tous les fidèles l Eglise choisie de Dieu pour unir ses enfants dans la même foi et dans la même charité / nous tiendrons toujours à ton unité par le fond de nos entrailles'. Nous avons trop méconnu notre bonheur : égarés par les doctrines impies dont l’Europe a retenti dans le dernier siècle, égarés peut-être encore davantage par des exagérations insoutenables et par un esprit d’indépendance allumé dans le sein même de notre Église, nous avons presque brisé des liens dont nous ne pourrions , sans nous rendre absolument inexcusables, méconnaître aujourd’hui l’inestimable prix. Des souverainetés catholiques même, qu’il soit permis de le dire sans sortir des bornes du profond respect qui leur est dû; des souverainetés

1. Bossuet, Sermon sur l'Unité.

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catholiques ont paru quelquefois apostasier; car c’est une apostasie que de méconnaître les fondements du christianisme, de les ébranler môme en déclarant hautement la guerre au chef de cette religion, en l’accablant de dégoûts, d’amertumes, de chicanes honteuses, que des puissances protestantes se seraient peut-être interdites. Parmi ces princes, il en est qui seront inscrits un jour au rang des grands persécuteurs; ils n’ont pas fait couler le sang, il est vrai; mais la postérité demandera si les Dioclétien, les Galère et les Dèce, firent plus de mal au christianisme.

Il est temps d’abjurer des systèmes si coupables; il est temps de revenir au Père commun , de nous jeter franchement dans ses bras, et de faire tomber enfin ce mur d’airain que l’impiété, l’erreur, le préjugé et la malveillance avaient élevé entre nous et lui.

TI. Mais dans ce moment solennel où tout annonce que l’Europe touche à une révolution mémorable, dont celle que nous avons vue ne fut que le terrible et indispensable préliminaire, c’est aux protestants que doivent s’adresser avant tout nos fraternelles remontrances et nos ferventes supplications. Qu’attendent-ils encore, et que cherchent-ils? Ils ont parcouru le cercle entier de l’erreur. A force d’attaquer, de ronger, pour ainsi dire, la foi, ils ont détruit le christianisme chez eux, et grâce aux efforts de leur terrible science, qui n’a cessé de proteste?’, la moitié de l’Europe se trouve enfin sans religion. L’ère des passions a passé; nous pouvons nous parler sans nous haïr, môme sans nous échauffer; profitons de cette époque favorable; que les princes surtout s’aperçoivent que le pouvoir leur échappe , et que la monarchie européenne n’a pu être constituée et ne peut être conservée que par la religion une et unique; et que si cette alliée leur manque, il faut qu’ils tombent.

III. Tout ce qu’on a dit pour effrayer les puissances protestantes sur l’influence d’un pouvoir étranger est une chimère, un épouvantail élevé dans le seizième

siècle, et qui ne signifie plus rien dans le nôtre. Que les Anglais surtout réfléchissent profondément sur ce point; car le grand mouvement doit partir de chez eux : s’ils ne se hâtent pas de saisir la palme immortelle qui leur est offerte, un autre peuple la leur ravira. Les Anglais , dans leurs préjugés contre nous , ne se trompent que sur le temps; leur déraison n’est qu’un anachronisme. Ils lisent dans quelque livre catholique qu’on ne doit point obéir à un prince hérétique. Tout de suite ils s’effrayent et crient au papisme ; mais tout ce feu s’éteindrait bientôt s’ils daignaient lire la date du livre , qui remonte infailliblement à la déplorable époque des guerres de religion et des changements de souveraineté. Les Anglais eux-mêmes n’ont-ils pas déclaré en plein parlement que, si un roi d’Angleterre embrassait la religion catholique, il serait par le fait même privé de la couronne' ? Ils pensent donc que le crime de vouloir changer la religion du pays, ou d’en faire naître le soupçon légitime, justifie la révolte de la part des sujets, ou plutôt les autorise à détrôner le souverain sans devenir rebelles. Or, je serais curieux d’apprendre pourquoi et comment Élisabeth et Henri VIII avaient sur leurs sujets catholiques plus de droits que Georges III n’en aurait aujourd’hui sur ses sujets protestants ; et pourquoi les catholiques d’alors, forts de leurs privilèges naturels et d’une possession de seize siècles, n’étaient pas autorisés à regarder leurs tyi'ans comme déchus , par le fait même , de tout droit à la couronne? Pour moi, je ne dirai point qu’une nation en pareil cas a di'oit de résister à ses maîtres , de les juger et de les déposer, car il m’en coûterait infiniment de prononcer celte décision, dans toute supposition imaginable; mais on m’accordera sans doute que si quelque chose peut justifier la résistance, c’est un attentat sur la religion nationale. Pendant longtemps le titre de/acoâiïeannonça

1. Parliamfntary debales, vol. IV, London, i 8 05, in-S, p. 677.

un ennemi déclaré de la maison régnante. Celle-ci se défendait et levait la hache sur tout partisan de la famille dépossédée; c’est l’ordre politique. Mais à quel moment précis le jacobite commença-t-il d’étre réellement coupable? C’est une question terrible qu’il faut laisser au jugement de Dieu. Maintenant qu’il s’est expliqué par le temps , le catholique se présente au souverain de l’Angleterre, et lui dit : «Vous voyez nos « principes : notre fidélité n’a ni bornes, ni exceptions,

« ni conditions. Dieu nous a enseigné que la souverai« neté est son ouvrage : il nous a prescrit de résister,

« au péril de notre vie , à la violence qui voudrait la « renverser; et si cette violence est heureuse, nulle « part il ne nous a révélé à quelle époque le succès « peut la rendre légitime. Se trop presser peut être un « crime; mourir pour ses anciens maîtres n’en est ja« mais un. Tant qu’il y eut des Stuarts au monde , nous « combattions pour eux, et sous la hache de vos bour« reaux, notre dernier soupir fut pour ces princes mal« heureux : maintenant ils n’existent plus ; Dieu a parlé, « vous êtes souverains légitimes ; nous ne savons pas « depuis quand , mais vous l’êtes. Agréez celte même « fidélité religieuse, obstinée, inébranlable, que nous « jurâmes jadis à cette race infortunée qui précéda la « vôtre. Si jamais la rébellion vient à rugir autour de « vous, aucune crainte, aucune séduction ne pourra « nous détacher de votre cause. Eussiez-vous même à « notre égard les torts les plus excusables, nous la dé« fendrons jusqu’à notre dernier soupir. On nous trouci vera autour de vos drapeaux , sur tous les champs de « bataille où l’on combattra pour vous; et si, pour « attester notre foi , il faut encore monter sur les écha« fauds , vous nous y avez accoutumés ; nous les arro« serons de notre sang, sans nous rappeler celui de « nos pères, que vous files couler pour ce même crime « de fidélité. »

IV. Tout semble démontrer que les Anglais sont destinés à donner le branle au grand mouvement religieux qui se prépare et qui sera une époque sacrée dans les fastes du genre humain. Pour arriver les premiers à la lumière parmi tous ceux qui l’ont abjurée, ils ont deux avantages inappréciables et dont ils se doutent peu : c’est que, par la plus heureuse des contradictions, leur système religieux se trouve à la fois, et le plus évidemment faux, et le plus évidemment près de la vérité.

Pour savoir que la religion anglicane est fausse, il n’est besoin ni de recherches , ni d’argumentation. Elle est jugée par intuition; elle est fausse comme le soleil est lumineux : il suffit de regarder. La hiérarchie anglicane est isolée dans le christianisme : elle est donc nulle, 11 n’y a rien de sensé à répliquer à cette simple observation. Son épiscopat est également rejeté par l’Église catholique et par la protestante : mais s’il n’est ni catholique, ni protestant, qu’est-il donc? Rien. C’est un rétablissement civil et local, diamétralement opposé à l’universalité, signe exclusif de la vérité. Ou cette religion est fausse, ou Dieu s’est incarné pour les Anglais : entre ces deux propositions, il n’y a point de milieu. — Souvent leurs théologiens en appellent à 1 'établissement, sans s’apercevoir que ce mot seul annule leur religion, puisqu’il suppose la nouveauté et l’action humaine , deux grands anathèmes également visibles , décisifs et ineffaçables. D’autres théologiens de cette école et des prélats même, voulant échapper à ces anathèmes dont ils ont l’involontaire conviction , ont pris l’étrange parti de souteuir qu’ils n’étaient pas protestants ; sur quoi il faut leur dire encore : Qu’êtes-vous donc ? — Apostoliques , disent-ils '. Mais ce serait pour nous faire rire sans doute, si l’on pouvait rire de choses aussi sérieuses et d’hommes aussi estimables.

V. L’Église anglicane est d’ailleurs la seule association du monde qui se soit déclarée nulle et ridicule

' i. Svp., ÜY. IV, cb. v, |). 316.

dans l’acte même qui la constitue. Elle a proclamé solennellement dans cet acte trente-neuf articles, ni plus, ni moins, absolument nécessaires au salut, et qu’il faut jurer pour appartenir à cette Église. Mais l’un de ces articles (le XXVe) déclare solennellement que Dieu, en constituant son Église, n’a point laissé Y infaillibilité sur la terre; que toutes les Églises se sont trompées, à commencer par celle de Rome; qu’elles se sont trompées grossièrement, même sur le dogme, même sur la morale; en sorte qu’aucune d’elles ne possède le droit de prescrire la croyance, et que l’Écriture sainte est l’unique règle du chrétien. L’Eglise anglicane déclare donc à ses enfants qu’elle a bien le droit de leur commander, mais qu’ils ont le droit de ne pas lui obéir. Dans le môme moment, avec la môme plume, avec la môme encre, sur le môme papier, elle déclare le dogme et déclare qu’elle n’a pas le droit de le déclarer. J’espère que dans l’interminable catalogue des folies humaines, celle-là tiendra toujours une des premières places.

VI. Après cette déclaration solennelle de l’Église anglicane qui s’annule elle-môme, il manquait un témoignage de l’autorité civile qui ratifiât ce jugement; et ce témoignage, je le trouve dans les débats parlementaires de l’année 1805, au sujet de l’émancipation des catholiques. Dans une des séances bruyantes qui ne doivent servir qu’à préparer les esprits pour une époque plus reculée et plus heureuse, le procureur général de S. M. le roi de la Grande-Bretagne laissa échapper une phrase qui n’a pas été remarquée, ce me semble, mais qui n’en est pas moins une des choses les plus curieuses qui aient été prononcées en Europe depuis un siècle peutêtre.

Souvenez-vous , disait à la Chambre des communes ce magistrat important, revêtu du ministère public; souvenez-vous que c'est absolument la même chose pour l’Angleterre, de révoque)' les lois portées contre les catholiques ,

ou d'avoir sur-le-champ un parlement catholique et une religion catholique , au lieu de l’établissement actuel *.

Le commentaire de cette inappréciable naïveté se présente de lui-méme. C’est comme si le procureur général avait dit en propres termes : Notre religion, comme vous le savez , n'est qu’un établissement purement civil, qui ne repose que sur la loi du pays et sur l’intérêt de chaque individu. Pourquoi sommes-nous anglicans ? Certes , ce n’est pas la persuasion qui nous détermine , c’est la crainte de perdre des biens , des honneurs et des privilèges. Le mot de foi n ayant donc point de sens dans notre langue, et la conscience anglaise étant catholique , nous lui obéirons du moment où il ne devra plus rien nous en coûter. En un clin d’œil nous serons tous catholiques1 * * * * * 7 .

VIL Mais si dans tout ce qu’il renferme de faux , il n’y a rien de si évidemment faux que le système anglican , en revanche , par combien de côtés ne se recommande-t-il pas à nous comme le plus voisin de la vérité ! Retenus par les mains de trois souverains terribles qui goûtaient peu les exagérations populaires, et retenus aussi, c’est un devoir de l’observer, par un bon sens supérieur, les Anglais purent, dans le seizième siècle, résister jusqu’à un point remarquable au torrent qui entraînait les autres nations, et conserver plusieurs éléments catholiques. De là cette physionomie ambiguë qui distingue l’Église anglicane, et que tant d’écrivains ont fait observer. « Elle n’est pas sans doute l’épouse

1. I think that no alternative can exist betu-een keeping the establishment

we hâve , and putting a roman catholic establishment in ils place. {Parliamentary dtbates, etc., vol. IV, London, 1805, p. 943. — Disc, du procureur général.)

î. J'oserais croire cependant que le savant magistrat s’exagérait le malheur futur. Tout le monde, dit-il, sera catholique. Eh bien ! dès que tout le monde

serait d’accord, où serait le mal? Trois jours auparavant (séance du 10 mai,

ibid., p. 761), un pair disait, en parlant sur la même question : « Jacques 11

« ne demandait pour les catholiques que l’égalité de privilèges; mais cette éga« lilé aurait amené la chute du protestantisme. » Et rounouoi? C’est toujours le même aveu. L’erreur, si elle n'est soutenue par des proscriptions, ne tiendra jamais contre la vérité.

« légitime; mais c’est la maîtresse d’un roi; et quoique « fille évidente de Calvin, elle n’a point la mine effron« tée de ses sœurs. Levant la tête d’un air majestueux, « elle prononce assez distinctement les noms de Pères, « de Conciles , A! Eglise et de Chefs de l’Eglise ; sa main « porte la crosse avec aisance ; elle parle sérieusement « de sa noblesse; et, sous le masque d’une mitre isolée « et rebelle, elle a su conserver on ne sait quel reste de < grâce antique, vénérable débris d'une dignité qui « n’est plus »

Nobles Anglais! vous fûtes jadis les premiers ennemis de l’unité; c’est à vous aujourd’hui qu’est dévolu l’honneur de la ramener en Europe. L’erreur n’y lève la tôle que parce que nos deux langues sont ennemies : si elles viennent à s’allier sur le premier des objets, rien ne leur résistera. Il ne s’agit que de saisir l’heureuse occasion que la politique vous présente en ce moment. Un seul acte de justice, et le temps se chargera du reste.

VIII. Après trois siècles d’irritation et de dispute, que nous reprochez-vous encore et de quoi vous plaignezvous? Dites-vous toujours que nous avons innové, que nous avons inventé des dogmes et changé nos opinions humaines en symboles? Mais si vous ne voulez pas en croire nos docteurs, qui protestent et qui prouvent qu’ils n’enseignent que la foi des apôtres, croyez-en au

I . Ai the mistress of a monarch's bed,

Her front erect with majesty she bore,

The crosicr wielded and the mitre wore :

Shew’d affectation of an ancient line

And Fathers, Councils, Churcbe and Churcbe’s Head.

Were on her rev’reud Phylacteries read.

(Dryden's original poems., in-tî, t. i, The Hind and the Tant her. Part I.) — Je lis dans le Magasin européen, t. XVIII, août 1790, p. 115, un morceau remarquable du docteur Burney sur le même sujet. Quelques dissidents modernes sont moins polis et plus tranchants : « L’Eglise de Rome, diseut-ils, est • une prostituée ; celle d’Ecosse, une entretenue, et celle d’Angleterre , une « femme de moyenne vertu, entre l’nne et l'autre. • They (the diiscnters) called the church of Borne a strumpet; the kirk of Scotland a kepPanislress , and the church of England an equivocal lady of easy virtue, between the one and the other. ( Journal du parlement d’Angleterre, Chambre des communes, jeudi 2 mars 1790, discours du célèbre Uurke.)

moins vos athées : ils vous diront que les pouvoirs exercés par l'Eglise romaine sont en grande partie antérieurs à presque tous les établissements politiques de l'Europe'.

Croyez-en vos déistes : ils vous diront qu’un homme instruit ne saurait résister au poids de l'évidence historique qui établit que dans toute la période des quatre premiers siècles de l’Eglise , les points principaux des doctrines papistes étaient déjà admis en théorie et en pratique \

Croyez-en vos apostats : ils vous diront qu’ils avaient cédé d’abord k cet argument qui leur parut invincible ; quil faut qu’il y ait quelque part un juge infaillible , et que l'Eglise de Rome est la seule société chrétienne qui prétende et puisse prétendre à ce caractère 8.

Croyez-en enfin vos propres docteurs, vos propres évéques anglicans : ils vous diront, dans leurs moments heureux de conscience ou de distraction, que les germes du papisme furent semés dès le temps des apôtres 4.

Tâchez de vous recueillir; tâchez d’ôtre maîtres de vous-mômes et de vos préjugés, assez pour pouvoir contempler dans le calme de votre conscience de quel étrange système vous avez le malheur d’étre encore les principaux défenseurs. Faut-il donc tant d’arguments contre le protestantisme? Non, il suffit de tracer exactement son portrait et de le lui montrer sans colère.

IX. « En vertu d’un anathème terrible, inexplicable t Many of the pou-ers indeed nssumed by the church of Home uiere ver y ancient and uere prior to almost every polilicat govemment established in Europe. (Hume’» Hist. of Engl and. Henri VIII, ch, mik, »nn. 152t.) Hume, comme on voit, tâche de modifier légèrement sa proposition, mais ce n’est qu’une pure chicane qu’il fait à sa conscience.

2. Gibbon, Mémoire, t. 1, ch, i delà trad. franç.

3. Cette décision est de Chillingworth, ut Gibbon, qui la rapporte, ajoute que Je premier ne devait cet argument qu'à lui-me'me. (Gibbon, au livre cité, ch. vi.) Dans cette supposition, il faut croire que ni ChiUiugwortb ni Gibbon n’avaient beaucoup lu nos docteurs.

4. The seeds of Popery i rere soirn even in the apostles limes. (Bishnp Newton'» dissertation» on the prof scies. London, in-8, t. III, ch. ». p. 148.) L’honnéte homme ! Encore un léger effort de franchise, et nous l’aurions entendu convenir, non indirectement, comme il le fait ici, mais en propres termes, ■que Us germes du papisme furent semés par Jésus-Christ.

« sans doute, mais cependant bien moins inexplicable « qu’incontestable, le genre humain avait perdu tous « ses droits. Plongé dans de mortelles ténèbres, il igno« rait tout, puisqu’il ignorait Dieu; et puisqu’il l’igno« rait il ne pouvait le prier ; en sorte qu’il était spirituel« lement mort sans pouvoir demander la vie. Parvenu « par une dégradation rapide au dernier degré de l’a« brutissement, il outrageait la nature par ses mœurs, « par ses lois et par ses religions même. Il consacrait « tous les vices; il se roulait dans la fange, et son abruo tissement était tel, que l’histoire naïve de ces temps « forme un tableau dangereux que tous les hommes ne « doivent pas contempler. Dieu, cependant, après avoir « dissimulé quarante siècles , se souvint de sa créature. « Au moment marqué et de tout temps annoncé, il ne « dédaigna pas le sein d’une vierge; il se revêtit de notre « malheureuse nature et parut sur la terre : nous le vîa mes, nous le touchâmes, il nous parla; il vécut, il en« seigna, il souffrit, il mourut pour nous. Sorti de son « tombeau, suivant sa promesse, il reparut encore parmi « nous pour assurer solennellement à son Église une « assistance aussi durable que le monde. Mais, hélas ! « cet effort de l’amour tout-puissant n’eut pas à beauci coup près tout le succès qu’il annonçait. Par défaut « de science ou de force, ou par distraction peut-être, « Dieu manqua son coup et ne put tenir sa parole. « Moins avisé qu’un chimiste qui entreprendrait d’en« fermer l’éther dans la toile ou le papier, il ne conlia « qu’à des hommes cette vérité qu’il avait apportée sur « la terre : elle s’échappa donc, comme on aurait bien « pu le prévoir, par tous les pores humains : bientôt « cette religion sainte, révélée à l’homme parl’Homme« Dieu, ne fut plus qu’une infâme idolâtrie, qui durerait « encore si le christianisme, après seize siècles, n’eût « été brusquement ramené à sa pureté originelle par « deux misérables. »

Voilà le protestantisme. Et que dira-t-on de lui et de

vous qui le défendez, lorsqu’il n’existera plus? Aideznous plutôt à le faire disparaître. Pour rétablir une religion et une morale en Europe; pour donner à la vérité les forces qu’exigent les conquêtes qu’elle médite; pour raffermir surtout le trône des souverains, et calmer doucement cette fermentation générale des esprits qui nous menace des plus grands malheurs, un préliminaire indispensable est d’effacer du dictionnaire européen ce mot fatal, protestantisme.

X. Il est impossible que des considérations aussi importantes ne se fassent pas jour enfin dans les cabinets protestants, et n’y demeurent en réserve pour en descendre ensuite comme une eau bienfaisante qui arrosera les vallées. Tout invite les protestants à revenir à nous. Leur science, qui n’est maintenant qu’un épouvantable corrosif, perdra sa puissance délétère en s’alliant à notre soumission, qui ne refusera point à son tour de s’éclairer par leur science. Ce grand changement doit commencer par les princes, et demeurer parfaitement étranger au ministère dit évangélique. Plusieurs signes manifestes excluent ce ministère du grand œuvre. Adhérer à l’erreur est toujours un grand mal; mais l’enseigner par état, et l’enseigner contre le cri de sa conscience, c’est l’excès du malheur, et l’aveuglement absolu en est la suite véritable. Un grand exemple de ce genre vient de nous être présenté dans la capitale du protestantisme, où le corps des pasteurs a renoncé publiquement au christianisme en se déclarant arien, tandis que le bon sens laïque lui reproche son apostasie.

XI. Au milieu de la fermentation générale des esprits, les Français, et parmi eux l’ordre sacerdotal en particulier, doivent s’examiner soigneusement, et ne pas laisser échapper cette grande occasion de s’employer efficacement et en première ligne à la reconstruction du saint édifice. Us ont sans doute de grands préjugés à vaincre; mais, pour y parvenir, ils ont aussi de grands moyens, et, ce qui est très-heureux, de puissants enneDigilized by Google

mis de moins. Les parlements n’existent plus, ou n’existent pas. Réunis en corps, ils auraient opposé une résistance peut-être inviucible, et c’en était lait de l’Église gallicane. Aujourd’hui l’esprit parlementaire ne peut s’expliquer et agir que par des efforts individuels qui ne sauraient avoir un grand effet. On peut donc espérer que rien n’empéchera le sacerdoce de se rapprocher sincèrement du Saint-Siège, dont les circonstances l’avaient éloigné plus qu’il ne croyait peut-être. U n’y a pas d’autres moyens de rétablir la religion sur ses antiques bases. Les ennemis de cette religion, qui ne l’ignoraient pas, tâchent de leur côté d’établir l’opinion contraire, savoir : que c'est le Pape qui s'oppose à la réunion des chrétiens. Un évêque grec a déclaré naguère qu’t/ ne voyait plus entre les deux E y lises d'autre mur de séparation que la suprématie du pope1; et cette assertion toute simple de la part de son auteur, je l’ai entendu citer en pays catholique, pour établir encore la nécessité de restreindre davantage la suprême puissance spirituelle. Pontifes et lévites français, gardez-vous du piège qu’on vous tend; pour abolir lé protestantisme sous toutes les formes, on vous propose de vous faire protestants. C’est au contraire en rétablissant la suprématie pontificale que vous replacerez l’Église gallicane sur ses véritables bases, et que vous lui rendrez son ancien éclat. Reprenez votre place : l’Église universelle a besoin de vous pour célébrer dignement l’époque fameuse, et que la postérité n’envisagera jamais sans une profonde admiration ; l’époque, dis-je, où le Souverain pontife s’est vu reporter sur son trône par des événements dont les causes sortent visiblement du cercle étroit des moyens humains.

XII. Nulle institution humaine n’a duré dix-huit siè1. Ce prélat est M. Élie Méniate, évêque de Larissa. Son livre, Intitulé La Pierre d'achoppement, a été traduit eu allemand par M. Jaoob Kemper. Vienne, in-8, 1787. On lit à la page 93 : Ich halte den streit Uber die obergewalt des Pnbeles für den hanplpunekt ; denn dieeee ist die schied-maner welche die ïuiey kirchenn {remit.

clés. Ce prodige, qui serait frappant partout, l’est plus particulièrement au sein de la mobile Europe. Le repos est le supplice de l’Européen, et ce caractère contraste merveilleusement avec l’immobilité orientale. Il faut qu’il agisse, il faut qu’il entreprenne, il faut qu’il innove et qu’il change tout ce qu’il peut atteindre. La politique surtout n’a cessé d’exercer le génie innovateur des enfants audacieux de Japhet. Dans l’inquiète défiance qui les tient sans cesse en garde contre la souveraineté, il y a beaucoup d’orgueil sans doute, mais il y a aussi une juste conscience de leur dignité : Dieu seul connaît les quantités respectives de ces deux éléments. Il suffit ici de faire observer le caractère qui est un fait incontestable, et de se demander quelle force cachée a donc pu maintenir le trône pontifical au milieu de tant de ruines et contre toutes les règles de la probabilité, A peine le christianisme s’est établi dans le monde, et déjà d’impitoyables tyrans lui déclarent une guerre féroce. Ils baignent la nouvelle religion dans le sang de ses enfants. Les hérétiques l’attaquent de leur côté dans tous ses dogmes successivement. A leur tête éclate Arius, qui épouvante le monde et le fait douter s'il est chrétien. Julien, avec sa puissance, son astuce, sa science et ses philosophes complices, porte au christianisme des coups mortels pour tout ce qui eût été mortel. Bientôt le Nord ▼erse ses peuples barbares sur l’empire romain ! ils viennent venger les martyrs, et l’on pourrait croire qu’ils viennent étouffer la religion pour laquelle ces victimes moururent; mais c’est le contraire qui arrive. Euxmêmes sont apprivoisés par ce culte divin qui préside à leur civilisation, et, se mêlant à toutes leurs institutions, enfante la grande famille européenne et sa monarchie, dont l’univers n’avait nulle idée. Les ténèbres de l’ignorance suivent cependant l’invasion des Barbares; mais le llambeau de la foi étincelle d’une manière plus visible sur ce fond obscur, et la science même, concentrée dans l’Église, ne cesse de produire des hommes éminents pour leur siècle. La noble simplicité de ces temps illustrés par de hauts caractères valait bien mieux que la demi-science de leurs successeurs immédiats. Ce fut de leur temps que naquit ce funeste schisme qui réduisit l’Église à chercher son chef visible pendant quarante ans. Ce fléau des contemporains est un trésor pour nous dans l’histoire. Il sert à prouver que le trône de saint Pierre est inébranlable. Quel établissement humain résisterait à celte épreuve, qui cependant n’était rien, comparée à celle qu’allait subir l’Eglise I

XIII. Luther paraît, Calvin le suit. Dans un accès de frénésie dont le genre humain n’avait pas vu un exemple, et dont la suite immédiate fut un carnage de trente ans, ces deux hommes de néant, avec l’orgueil des sectaires, l’acrimonie plébéienne et le fanatisme des cabarets1, publièrent la réforme de l'Eglise , et en effet ils la réformèrent , mais sans savoir ce qu’ils disaient, ni ce qu’ils faisaient. Lorsque des hommes sans mission osent entreprendre de réformer l’Église, ils déforment leur parti, et ne réforment réellement que la véritable Église, qui est obligée de se défendre et de veiller sur elle-môme. C’est précisément ce qui est arrivé, car il n’y a de véritable réforme que l’immense chapitre de la réforme qu’on lit dans le concile de Trente; tandis que la prétendue réforme est demeurée hors de l’Église, sans règle, sans autorité, et bientôt sans foi, telle que nous la voyons aujourd’hui. Mais par quelles eflroyables convulsions n’est-elle pas arrivée à cette nullité dont nous sommes les témoins? Qui peut se rappeler sans frémir le fanatisme du seizième siècle, et les scènes épouvantables qu’il donna au monde? Quelle fureur surtout contre le Saint-Siège ! Nous rougissons encore

1. Diss LïscisiBBTS, on citait à Vend des anecdotes plaisantes sur l’avarie» des prêtres ; on y tournait en ridicule les clefs, la puissance des Papes, etc . (Lettre de Luther au Pape, datée du jour de la Trinité, 1518, citée par M. Roscoe. Hist. de Léon X, in-8, t. 111. Ajypendix., n° 149, p. 1 52.) n peut a’en fier à Luther sur les premières chaires de la réforme.

pour la nature humaine, en lisant dans les écrits du temps les sacrilèges injures vomies par ces grossiers novateurs contre la hiérarchie romaine. Aucun ennemi de la foi ne s’est jamais trompé : tous frappent vainement, puisqu’ils se battent contre Dieu; mais tous savent où il faut frapper. Ce qu'il y a d’extrêmement remarquable, c’est qu’à mesure que les siècles s’écoulent, les attaques sur l’édiflce catholique deviennent toujours plus fortes; en sorte qu’en disant toujours, «il n’y a rien au delà, » on se trompe toujours. Après les tragédies épouvantables du seizième siècle, on eût dit sans doute que la tiare avait subi sa plus grande épreuve ; cependant celle-ci n’avait fait qu’en préparer une autre. Le seizième et le dix-septième siècle pourraient être nommés les prémisses du dix-huitième, qui ne fut en effet que la conclusion des deux précédents. L’esprit humain n’aurait pu subitement s’élever au degré d’audace dont nous avons été les témoins. Il fallait, pour déclarer la guerre au ciel, mettre encore Ossa sur Pélion. Le philosophisme ne pouvait s’élever que sur la vaste base de la réforme.

XIV. Toute attaque sur le catholicisme portant nécessairement sur le christianisme même, ceux que notre siècle a nommés philosophes ne firent que saisir les armes que leur avait préparées le protestantisme, et ils les tournèrent contre l'Église en se moquant de leur allié, qui ne valait pas la peine d’une attaque, ou qui peut-être l’attendait. Qu’on se rappelle tous les livres impies écrits pendant le dix-huitième siècle. Tous sont dirigés contre Rome, comme s’il n’y avait pas de véritables chrétiens hors de l’enceinte romaine ; ce qui est très-vrai si l’on veut s’exprimer rigoureusement. On ne l’aura jamais assez répété, il n’y a rien de si infaillible que l’instinct de l’impiété. Voyez ce qu’elle hait, ce qui la met en colère, cl ce qu’elle attaque toujours, partout et avec fureur; c’est la vérité. Dans la séance infernale de la Convention nationale (qui frappera la postérité bien plus qu’elle n’a

frappé nos légers contemporains), où l’on célébra, s’il est permis de s’exprimer ainsi, l’abnégation du culte, Robespierre, après son immortel discours, se fit-il apporter les livres, les habits, les coupes du culte protestant pour les profaner? Appela-t-il à la barre, cherchat-il à séduire ou à effrayer quelque ministre de ce culte pour en obtenir un serment d’apostasie? Se servit-il au moins pour cette horrible scène des scélérats de cet ordre, comme il avait employé ceux de l’ordre catholique? Il n’y pensa seulement pas. Rien ne le gênait, rien ne l’irritait, rien ne lui faisait ombrage de ce côté : aucun ennemi de Rome ne pouvait être odieux à un autre, quelles que soient leurs différences sous d’autres rapports. C’est par ce principe que s’explique l’affinité, différemment inexplicable, des Églises protestantes avec les Églises pholienne, nestorienne, etc., plus anciennement séparées. Partout où elles se rencontrent, elles s’embrassent et se complimentent avec une tendresse qui surprend au premier coup d’œil , puisque leurs dogmes capitaux sont directement contraires ; mais bientôt on a deviné leur secret. Tous les ennemis de Rome sont amis, et comme il ne peut y avoir de foi proprement dite hors de l’Église catholique, passé cet acte de chaleur fiévreuse qui accompagne la naissance de toutes les sectes, on cesse de se brouiller pour des dogmes auxquels on ne tient plus qu’extérieurement, et que chacun voit s’échapper l’un après l’autre du symbole national, à mesure qu’il plaît à ce juge capricieux, qu’on appelle raison particulière , de les citer à son tribunal pour les déclarer nuis.

XV. Un fanatique anglais, au commencement du dernier siècle, fit écrire sur le fronton d’un temple qui ornait ses jardins ces deux vers de Corneille :

Je rends grâces aux dieux de n’étre plus Romain,

Pour conserver encore quelque chose d'humain.

Et nous avons entendu un fou du dernier siècle s’écrier

dans un livre tout à fait digne de lui : O Rome ! que je te hais 1 1 II parlait pour tous les ennemis du christianisme, mais surtout pour tous ceux de son siècle ; car jamais la haine de Rome ne fut plus universelle et plus marquée que dans ce siècle où les grands conjurés eurent l’art de s’élever jusqu’à l’oreille de la souveraineté or-» thodoxe, et d’y faire couler des poisons qu’elle a chèrement payés. La persécution du dix-huitième siècle surpasse infiniment toutes les autres, parce qu’elle y a beaucoup ajouté, et ne ressemble aux persécutions anciennes que par les torrents de sang qu’elle a versés en finissant. Mais combien ses commencements furent plus dangereux ! L’arche sainte fut soumise de nos jours à deux attaques inconnues jusqu’alors : elle essuya à la fois les coups de la science et ceux du ridicule. La chronologie, l’histoire naturelle, l'astronomie, la physique, furent, pour ainsi dire, ameutées contre la religion. Une honteuse coalition réunit contre elle tous les talents , toutes les connaissances, toutes les forces de l’esprit humain. L’impiété monta sur le théâtre. Elle y fit voir les pontifes, les prêtres, les vierges saintes sous leurs costumes distinctifs, et les fit parler comme elle pensait. Les femmes , qui peuvent tout pour le mal comme pour le bien, lui prêtèrent leur influence; et tandis que les talents et les passions se réunissaient pour faire en sa faveur le plus grand effort imaginable, une puissance d’un nouvel ordre s’armait contre la foi antique : c’était le ridicule. Un homme unique à qui l’enfer avait remis ses pouvoirs se présenta dans cette nouvelle arène et combla les vœux de l’impiété. Jamais l’arme de la plaisanterie n’avait été maniée d’une manière aussi redoutable, et jamais on ne l’employa contre

I. Mercier, dans l’ouvrage intitulé l'An ÎÎ40, ouvrage qui, sous un point de vue, mérite d'ètre lu, parce qu’il contient tout ce que ces misérables désiraient, et tout ce qui devait en effet arriver. Ils se trompaient seulement en prenant une phase passagère du mal pour un état durable qui devait les débarrasser pour toujours de leur plus grande ennemie.

Ai vérité avec autant d’effronterie et de succès. Jusqu’à lui, le blasphème, circonscrit par le dégoût, no tuait que le blasphémateur; dans la bouche du plus coupable des hommes il devint contagieux en devenant charmant. Encore aujourd’hui l’homme sage qui parcourt les écrits de ce bouffon sacrilège pleure souvent d’avoir ri. Une vie'd’un siècle lui fut donnée, afin que l’Église sortît victorieuse des trois épreuves auxquelles nulle institution fausse ne résistera jamais: le syllogisme, l’échafaud et l’épigramme.

XVI. Les coups désespérés portés, dans les dernières années du dernier siècle, contre le sacerdoce catholique et contre le chef suprême de la religion, avaient ranimé les espérances des ennemis de la chaire étemelle. On sait qu’une maladie du protestantisme , aussi ancienne que lui , fut la manie de prédire la chute de la puissance pontificale. Les erreurs, les bévues les plus énormes, le ridicule le plus solennel , rien n’a pu le corriger : toujours il est revenu à la charge ; mais jamais ses prophètes n’ont été plus hardis à prédire la chute du SaintSiège que lorsqu’ils ont cru voir qu’elle était arrivée.

Les docteurs anglais se sont distingués dans ce genre de délire par des livres fort utiles, précisément parce qu’ils sont la honte de l’esprit humain, et qu’ils doivent nécessairement faire rentrer en eux-mêmes tous les esprits qu’un ministère coupable n’a pas condamnés à un aveuglement final. A l’aspect du Souverain Pontife chassé, exilé, emprisonné, outragé, privé de ses États par une puissance prépondérante et presque surnaturelle devant qui la terre se taisait , il n’était pas malaisé à ces prophètes de prédire que c’en était fait de la suprématie spirituelle et de la souveraineté temporelle du Pape. Plongés dans les plus profondes ténèbres, et justement condamnés au double châtiment de voir dans les saintes Écritures ce qui n’y est pas, et de n’y pas voir ce qu’elles contiennent de plus clair, ils entreprirent de nous prouver, par ces mêmes Écritures, que

cette suprématie à qui il à été divinement et littéralement prédit qu’elle durerait autant que le monde était sur le point de disparaître pour toujours. Us trouvaient l’heure et la minute dans l’ Apocalypse ; car ce livre est fatal pour les docteurs protestants; et sans excepter même le grand Newton, ils ne s’en occupent guère sans perdre l’esprit. Nous n’avons, contre les sophismes les plus grossiers, d’autres armes que le raisonnement; mais Dieu, lorsque sa sagesse l’exige, les réfute par des miracles. Pendant que les faux prophètes parlaient avec le plus d’assurance, et qu’une foule, comme eux ivre d’erreur, leur prêtait l’oreille , un prodige visible de la Toute-Puissance, manifesté par l’inexplicable accord des pouvoirs les plus discordants, reportait le Pontife au Vatican; et sa main, qui ne s’étend que pour bénir, appelait déjà la miséricorde et les lumières célestes sur les auteurs de ces livres insensés.

XVII. Qu’attendent donc nos frères, si malheureusement séparés, pour marcher au Capitole en nous donnant la main ? Et qu’entendent-ils par miracle, s’ils ne veulent pas reconnaître le plus grand, le plus manifeste, le plus incontestable de tous dans la conservation, et de nos jours surtout, dans la résurrection, qu’on me permette ce mot, dans la résurrection du trône pontifical, opérée contre toutes les lois de la probabilité humaine? Pendant quelques siècles, on put croire dans le monde que l’unité politique favorisait l’unité religieuse ; mais depuis longtemps, c’est la supposition contraire qui a lieu. Des débris de l’empire romain se sont formés une foule d’empires, tous de mœurs, de langages, de préjugés différents. De nouvelles terres découvertes ont multiplié sans mesure cette foule de peuples indépendants les uns à l’égard des autres. Quelle main, si elle n’est divine, pourrait les retenir sous le même sceptre spirituel? C’est cependant ce qui est arrivé, et c’est ce qui est mis sous nos yeux. L’édifice catholique, composé de pièces politiquement disparates et môme ennemies,

attaqué de plus par tout ce que le pouvoir humain, aidé par le temps, peut inventer de plus. méchant, de plus profond et de plus formidable, au moment môme où il paraissait s’écrouler pour toujours, se raffermit sur ses bases plus assurées que jamais, et le Souverain Pontife des chrétiens, échappé à la plus impitoyable persécution, consolé par de nouveaux amis, par des conversions illustres, par les plus douces espérances, relève sa tête auguste au milieu de l’Europe étonnée. Ses vertus, sans doute, étaient dignes de ce triomphe; mais dans ce moment ne contemplons que le siège. Mille et mille fois ses ennemis nous ont reproché les faiblesses , les vices même de ceux qui l’ont occupé. Ils ne faisaient pas attention que toute souveraineté doit être considérée comme un seul individu ayant possédé toutes les bonnes et les mauvaises qualités qui ont appartenu à la dynastie entière, et que la succession des Papes, ainsi envisagée sous le rapport du mérite général, l’emporte sur toutes les autres, sans difficulté et sans comparaison. Ils ne faisaient pas attention, de plus, qu’en insistant avec plus de complaisance sur certaines taches, ils argumentaient puissamment en faveur de l’indéfectibilité de l’Église. Car si, par exemple, il avait plu à Dieu d’en confier le gouvernement à une intelligence d’un ordre supérieur, nous devrions admirer un tel ordre de choses bien moins que celui dont nous sommes témoins ; en effet, aucun homme instruit ne doute qu’il n’y ait dans l’univers d’autres intelligences que l’homme, et trèssupérieures à l’homme. Ainsi l’existence d’un chef de l’Église supérieur à l’homme ne nous apprendrait rien sur ce point. Que si Dieu avait rendu de plus cette intelligence visible à des êtres de notre nature, en l’unissant à un corps, cette merveille n'aurait rien de supérieur à celle que présente l’union de notre âme et de notre corps, qui est le plus vulgaire de tous les faits, et qui n’en demeure pas moins une énigme insoluble à jamais. Or, il est clair que dans l’hypothèse de cette

t

intelligence supérieure, la conservation de l’Église n’aurait plus rien d’extraordinaire. Le miracle que 'nous voyons surpasse donc infiniment celui que j’ai supposé. Dieu nous a promis de fonder sur une suite d’hommes semblables à nous une Église éternelle et indéfectible. Il l’a fait, puisqu’il l’a dit, et ce prodige, qui devient chaque jour plus éblouissant, est déjà incontestable pour nous qui sommes placés à dix-huit siècles de la promesse. Jamais le caractère moral des Papes n’eut d’influence sur la foi. Libère et Honorius, l’un et l'autre d’une éminente piété, ont eu cependant besoin d’apologie sur le dogme; le bullaire d’Alexandre VI est irréprochable. Encore une fois, qu’attendons- nous donc pour reconnaître ce prodige et nous réunir tous à ce centre d’unité hors duquel il n’y a plus de christianisme? L’expérience a convaincu les peuples séparés; il ne leur manque plus rien pour reconnaître la vérité ; mais nous sommes bien plus coupables qu’eux, nous qui, nés et élevés dans cette sainte unité, osons cependant la blesser et l’attrister par des systèmes déplorables, vains enfants de l’orgueil, qui ne serait plus l’orgueil s’il savait obéir.

XVIII. «O sainte Église romaine ! » s’écriait jadis le grand évéque de Maux, devant des hommes qui l’entendirent sans l’écouter; « ô sainte Église de Rome! si je « t’oublie, puissé-je m’oublier moi-même! que ma lan« gue se sèche et demeure immobile dans ma bouche! »

« O sainte Eglise romaine ! » s’écriait à son tour Fénelon, dans ce mémorable mandement où il se recommandait au respect de tous les siècles, en souscrivant humblement à la condamnation de son livre; « ô sainte « Eglise de Romel si je t’oublie, puissé-je m’oublier « moi-même i que ma langue se sèche et demeure im« mobile dans ma bouche ! »

Les mêmes expressions tirées de l’Ecriture sainte se présentaient à ces deux génies supérieurs, pour exprimer leur foi et leur soumission à la grande Eglise. C’est

à nous, heureux enfants de cette Eglise, mère de toutes les autres, qu’il appartient aujourd’hui de répéter les paroles de ces deux hommes fameux, et de professer hautement une croyance que les plus grands malheurs ont dû nous rendre encore plus chère.

Qui pourrait aujourd’hui n’ôtre pas ravi du spectacle superbe que la Providence donne aux hommes et de tout ce qu’elle promet encore à l’œil d’un véritable observateur?

O sainte Eglise de Rome ! tant que la parole me sera conservée, je l’emploierai pour te célébrer. Je te salue, mère immortelle de la science et de la sainteté! salve, magna parens ! C’est toi qui répandis la lumière jusqu’aux extrémités de la terre, partout où les aveugles souverainetés n’arrétèrent pas ton influence, et souvent môme en dépit d’elles. C’est toi qui fis cesser les sacrifices humains, les coutumes barbares ou infâmes, les préjugés funestes, la nuit de l’ignorance; et partout ou tes envoyés ne purent pénétrer, il manque quelque chose à la civilisation. Les grands hommes t’appartiennent : Magna virum! Tes doctrines purifient la science de ce venin d’orgueil et d’indépendance qui la rend toujours dangereuse et souvent funeste. Les Pontifes seront bientôt universellement proclamés agents suprêmes de la civilisation, créateurs de la monarchie et de l’unité européenne conservateurs de la science et des arts, fondateurs, protecteurs nés de la liberté civile, destructeurs de l’esclavage, ennemis du despotisme, infatigables soutiens de la souveraineté, bienfaiteurs du genre humain. Si quelquefois ils ont prouvé qu’ils étaient des hommes : si quid illis HüMANiTUS acciderit, ces moments furent courts ; un vaisseau qui fend les eaux laisse moins de traces de son passage , et nul trône de l’univers ne porta jamais autant de sagesse, de science et de vertu. Au milieu de tous les bouleversements imaginables, Dieu a constamment veillé sur toi, ô ville éternelle ! Tout ce qui pouvait t’anéantir s’est réuni contre toi, et lu es debout; et comme tu fus jadis le centre de l’erreur, tu es depuis dix-buit siècles le centre de la vérité. La puissance romaine avait fait de toi la citadelle du paganisme, qui semblait invincible dans la capitale du monde connu. Toutes les erreurs de l’univers convergeaient vers toi, et le premier de tes empereurs, les rassemblant en un seul point resplendissant, les consacra toutes dans le Panthéon. Le temple de tous les dieux s’éleva dans tes murs, et seul de tous ces grands monuments, il subsiste dans toute son intégrité. Toute la puissance des empereurs chrétiens, tout le zèle, tout l’enthousiasme, et, si l’on veut même, tout le ressentiment des chrétiens, se déchaînèrent contre les temples. Théodose ayant donné le signal, tous ces magnifiques édifices disparurent. En vain les plus sublimes beautés de l’architecture semblaient demander grâce pour ces étonnantes constructions; en vain leur solidité lassait les bras des destructeurs; pour détruire les temples d’Apaméc et d’Alexandrie, il fallut appeler les moyens que la guerre employait dans les sièges. Mais rien ne put résister à la proscription générale. Le Panthéon seul fut préservé. Un grand ennemi de la foi, en rapportant ces faits, déclare qùï/ ignore jxir quel concours de circonstances heureuses le Panthéon fut conservé jusqu’au moment où, dans les premières années du septième siècle, un Souverain Pontife le consacra a tous les saints1. Ah! sans doute il l’ignol'ait; mais nous, comment pourrions-nous l’ignorer? La capitale du paganisme était destinée à devenir celle du christianisme; et le temple qui, dans cette capitale, concentrait toutes les forces de l’idolâtrie, devait réunir toutes les lumières de la foi. Tous les saints à la place de tous les dieux! quel sujet intarissable de profondes méditations philosophiques et religieuses ! C’est dans le Panthéon que le paganisme est rectifié et ramené au

1. Gibbon, Histoire de la décadence, etc., t. VII, ch. xxrw, note 34, in-S, p. 363.

système primitif dont il n’était qu’une corruption visible. Le nom de dieu, sans doute, est exclusif et incommunicable; cependant il y a plusieurs dieux dans le ciel et sur la teire 1 II y a des intelligences, des natures meilleures, des hommes divinisés. Les dieux du christianisme sont les saints. Autour de Dieu se rassemblent tous les dieux , pour le servir à la place et dans l’ordre qui leur sont assignés.

O spectacle merveilleux, digne de celui qui nous l’a préparé, et fait seulement pour ceux qui savent le contempler 1

Pierre, avec ses clefs expressives, éclipse celles du vieux Janus ’. Il est le premier partout, tous les saints n’entrent qu’à sa suite. Le dieu de l’iniquité s, Plutus, cède la place au plus grand des thaumaturges, à l’humble François, dont l’ascendant inouï créa la pauvreté volontaire, pour faire équilibre aux crimes de la richesse. Le miraculeux Xavier chasse devant lui le fabuleux conquérant de l’Inde. Pour se faire suivre par des millions d’hommes, il n’appela pointa son aide l’ivresse et la licence ; il ne s’entoura point de bacchantes impures : il ne montra qu’une croix ; il ne prêcha que la vertu, la pénitence, le martyre des sens. Jean de Dieu, Jean de Matua, Vincent de Paul (que toute langue, que tout âge les bénisseut ! ) reçoivent l’encens qui fumait en l’honneur de l’homicide Mars, de la vindicative Junon. La Vierge immaculée , la plus excellente de toutes les créatures dans l’ordre de la grâce et de la sainteté *, discernée entre tous les saints, comme le soleil entre

1. Saint Paul aux Corinth., î, vin, 5, 6. — Aux Tbessalon., Il, il, 4.

2. Præsideo foribus cælestis janitor aulæ,

Et, claveoi oatendens : Hæc, ait, arma jçero.

(Ovid., Fast., I, 125, 139, 254.)

4. Gratta plena, Domitim tecum. (tue, I, 23.) tous les astres 1 ; la première de la nature humaine qui prononça le nom de salut 2 ; celle qui connut dans ce monde la félicité des anges, et les ravissements du ciel sur la route du tombeau 3 ; celle dont Y Etemel bénit les entrailles en soufflant son Esprit en elle, et lui donnant un Fils qui est le miracle de l’univers* ; celle à qui fut donné d’enfanter son Créateur 5 ; qui ne voit que Dieu au-dessus d’elle % et que tous les siècles proclameront heureuse 7 ; la divine Marie monte sur l’autel de Vénus pandémique. Je vois le Curist entrer dans le Panthéon, suivi de ses évangélistes, de ses apôtres, de ses docteurs, de ses martyrs, de ses confesseurs, comme un roi triomphateur entre, suivi des grands de son empire , dans la capitale de son ennemi vaincu et détruit. A son aspect, tous ces dieux hommes disparaissent devant I’Homme-Dieu. Il sanctifie le Panthéon par sa présence, et l’inonde de sa majesté. C’en est fait : toutes les vertus ont pris la place de tous les vices. L’erreur aux cent têtes a fui devant l’indivisible Vérité : Dieu règne dans le Panthéon, comme il règne dans le ciel au milieu de tous les saints.

Quinze siècles avaient passé sur la ville sainte, lorsque

1. Saint François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, 111, 8.

2. Le même. Lettres , liv. VIII, ép. xvn. — Et exaltavit spiritus meus

in DkO SiLUTiltl MBO.

5. Tu se’ colei cbe l’umana uatura

Nobilitasti si, che’l suo fattore Non si gdegnô di farsi lua faUura.

(Dante, Paradiso, XXXI11, 4, seq.)

Du hast.

Einen ewigen sohn (ihn schuf kein Schæpfer) gcbohren.

(Klopstock, der Messias, XI, 36.)

6. Cunctis cælitlbus celsior una,

Solo facta minor Virgo Tuuauti.

(Hymne de l’Eglise de Paris. Assomption.)

7. Ecce enim ex hoc beatam me dirent omnes generaliones. (Luc, l, v. .)

le génie chrétien, jusqu’à la fin vainqueur du paganisme, osa porter le Panthéon dans les airs1, pour n’en faire que la couronne de son temple fameux, le centre de l’unité catholique, le chef-d’œuvre de l’art humain, et la plus belle demeure terrestre de celui qui a bien

voulu DEMEURER AVEC NOUS, PLEIN D’AMOUR ET DE VÉRITÉ \

1. Allusion au fameui mot de Michel -Ange : Je le mettrai en l'air.

2. Et luibitacil in nabis.... plénum yratiæ et vrritatis. (Joau., I, 14.)

« Les princes, dit-il , sont communément les » plus grands fous et les plus fieffés coquins de » la terre : on n'en sauroit attendre rien de bon ; » ils ne sont dans ce monde que les bourreaux » de Dieu dontil se sert pour nous châtier (i).» Les glaces du scepticisme ont calmé la fièvre du XVL« siècle , et le style s'est adouci avec les mœurs; mais les principes sont toujours les mêmes. La secte qui abhorre le Souverain Pontife va réciter ses dogmes. Que l'univers se taise et Técoute parler ! « De quelque manière que le prince soit » revêtu de son autorité , il la tient toujours (i) Luther dans ses œuvres in-folio , tora. Il, p. 182 , cité dans le livre allemand très-remarquable et trèsconnu, intitulé Der Triiimph der philosophie in Achtzehnten Jahrhunderte ^ m-8.**, tom. I, p. 62. Luther s'étoit même fait, à cet égard, une sorte de proverbe qui disoit : Principem^ esse et non esse latroneni vix possibile est ; c'est-à-dire , être prince et n'être pas brigand, c'est ce qui paroît à peine possible, {ibid). (a3G) w uniquement du peuple, et le peuple ne dé- » pend jamais d'aucun homme mortel, qu'en » vertu de son propre consentement (i). » Du peuple dépend le bien-être, la sécurité » et la permanence de tout gouvernement » légal. Dans le peuple doit résider nécessaire- » ment l'essence de tout pouvoir ; et tous ceux » dont les connoissances ou la capacité ont » engagé le peuple à leur accorder une con- » fiance quelquefois sage et quelquefois im- » prudente, sont responsables envers lui de » l'usage qu'ils ont fait du pouvoir qui leur » a été confié pour un temps (2). » Aujourd'hui, c'est aux princes à faire leurs réflexions. On leur a fait peur de cette puissance qui gêna quelquefois leurs devanciers il y a mille ans, nriais qui a voit divinisé le caractère souverain. Ils ont donné dans ce piège très-habilement tendu : ils se sont laissé ramener sur la terre. — Ils ne sont plus que des hommes. ( I ) NooDT , sur le pouvoir des Souverains. — Recueil de discours sur di\>erses matières importantes , traduites ou composées par Jean Barbeyrac.

Tom. I, p. 4i* (2) Opinion du chevalier William Jones. — Menioirs oj ihelife of sir William Jones ^ by lord Trignmouth. Itondon, 1806, m-4.**,/?. 200. CHAPITRE VI. POUVOIR TEMPOREL DES PAPES. GUERRES QU'iLS ONT SOUTENUES COMME PRINCES TEMPORELS. (^'est une chose extrêmement remarquable , mais nullement ou pas assez remarquée , que jamais les Papes ne se sont servis de l'immense pouvoir dont ils sont en possession pour agrandir leur état. Qu'y avoit-il de plus naturel, par exemple, et de plus tentalif pour la nature humaine , que de se réserver une portion des provinces conquises par les Sarrasins, et qu'ils donnoient au premier occupant pour repousser le Croissant qui ne cessoit de s'avancer. Cependant jamais ils ne l'ont fait, pas même à l'égard des terres qui les touchoient, comme le royaume des deux Siciles , sur lequel ils a voient des droits incontestables, au moins selon les idées d'alors , et pour lequel néanmoins ils se contentèrent d'une vaine suzeraineté , qui finit bientôt par la haquenée , tribut léger et purement nominal , que le mauvais goût du siècle leur dispute encore. Les Papes ont pu faire trop valoir , dans le temps, celte suzeraineté universelle, qu'une opinion non moins universelle ne leur disputoit point. Ils ont pu exiger des hommages, imposer des taxes trop arbitrairement si l'on veut ; je n'ai nul intérêt d'examiner ici ces ditiérens points. Mais toujours il demeurera vrai qu'ils n'ont jamais cherché ni saisi l'occasion d'augmenter leurs états aux dépens de la justice , tandis qu'aucune autre souveraineté temporelle n'échappa à cet anathème, et que dans ce moment même , avec toute notre philosophie , notre civilisation et nos beaux livres, il n'y a peut-être pas une puissance européenne en état de justifier toutes ses possessions, devant Dieu et la raison. Je lis dans les lettres sur l'histoire , que les Papes ont quelquefois profité de leur puissance temporelle pour augmenter leurs propriétés (i). Mais le terme de quelquefois est vague ; celui de puissance temporelle l'est aussi , et celui de propriété encore davantage : j'attends donc qu'il me soit expliqué quand et comment les Papes ont employé leur puissance spirituelle ou leurs moyens politiques pour (0 Esprit de Thistoire, lettre XL.

Paris, Nyoa, i8o3, /n-8.°, tom. II, p. 3gc). étendre leurs états aux dépens d'un proprié- taire légitime. En attendant que ce propriétaire dépouillé se présente , nous n'observerons point sans admiration, que parmi tous les Papes qui ont régné, dans le temps de leur plus grande influence , il n'y ait pas eu un usurpateur , et qu'alors même qu'ils faisoient valoir leur suzeraineté sur tel ou tel état , ils s'en soient toujours prévalus pour le donner , non pour le retenir. Considérés même comme simples souverains , les Papes sont encore remarqtiables sous ce point de vue. Jules II, par exemple , fit sans doute une guerre mortelle aux Vénitiens; mais c'étoit pour avoir les villes usurpées par la république. Ce point est un de ceux sur lequel j'invoquerai avec confiance ce coup-d'œil général qui doit déterminer le jugement des hommes sensés. Les Papes régnent depuis le IX. '^ siècle au moins : or , à compter de ce temps, on ne trouvera dans aucune dynastie souveraine plus de respect pour le territoire d'autrui , et moins d'envie d'augmenter le sien. Comme princes temporels , les Papes égalent ou surpassent en puissance plusieurs têtes couronnées d'Europe. Qu'on examine les iiistoires ( Ho ) des dilVérens pays, on verra en général une iiolilifiue toute diJlérenle de celle des Papes, rourfjuoi ceux-ci ii'auroient-ils pas af^i politiquement comnne les autres? Cependant on ne voit point de leur côlé cette tendance à s'agrandir qui forme le caractère distinctif et général de toute souveraineté. Jules II, que je citois tout à l'heure, est, si ma mémoire ne me trompe point, le seul Pape qui ait acquis un territoire par les règles ordinaires du droit ])ublic , en vertu d'un traité qui terminoit une guerre. 11 se fit céder ainsi le duché de Parme ; mais cette acquisition, quoique non coupable, choquoit cependant le caractère pontifical : elle échappa bientôt au Saint Siège. A lui seul est réservé l'honneur de ne posséder aujourd'hui que ce qu'il possédoit il y a dix siècles. On ne trouve ici ni traités, ni combats, ni intrigues, ni usurpations; en remontant on arrive toujours à une donation.

Pépin, Gharlemagne , Louis, Lothaire, Henri Otton, la comtesse Mathilde, formèrent cet état temporel des Papes, si pré- cieux pour le christianisme : mais la force des choses l'avoit commencé , et cette opération cachée est un des spectacles les plus curieux de l'histoire. Il n'y a pas en Europe de souveraineté plus justifiable , s'il est permis de s'exprimer ainsi , que celle des Souverains Pontifes. Elle est comme la loi divine , justificata in semetip^â. Mais ce qu'il y a de véritablement étonnant, c'est de voir les Papes devenir souverains sans s'en apercevoir , et même , à parler exactement , maltrré eux. Une loi invisible élevoit le siège de Rome, et l'on peut dire que le Chef de l'Eglise universelle naquit souverain. De l'é- chafaud des martyrs , il monta sur un trône qu'on n'apercevoit pas d'abord , mais qui se consolidoit insensiblement comme toutes les grandes choses, et qui s'annonçoit dès son premier âge par je ne sais quelle atmosphère de grandeur qui l'environnoit, sans aucune cause humaine assignable. Le Pontife romain avoit besoin des richesses, et les richesses affluoient: il avoit besoin d'éclat, et je ne sais quelle splendeur extraordinaire partoit du trône de S. Pierre, au point que déjà dans le III.^ siècle l'un des plus grands seigneurs de Rome, préfet de la ville, disoit en se jouant, au rapport de S. Jérôme : «Prometlez-moi de me faire évéque » de Rome, et tout de suite je me ferai chré- » tien (i). » Celui qui parleroit ici ai avidité (i) Zaccaria. Aaii-Fcbron. Vindic.Tom IV , disseit. IX, cap. III, p. oo. TOM. I. 16 religieuse ^ d avarice^ dinjlucncc sacerdotale , prouveroit qu'il est au niveau de son siècle, mais tout-à-fait au dessous du sujet. Gomment peut-on concevoir une souveraineté sans ricliesses ? Ces deux idées sont une contradiction manifeste. Les richesses de l'E^ilise romaine étant donc le signe de sa dignité et l'instrument nécessaire de son action légitime , elles furent l'œuvre de la Providence qui les marqua dès l'origine du sceau de la légitimité.

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