Du Pape (page 4)
3. Juvén., Sat., III, 140.
4. Tacite, a»»., XIV, 4 3 . Les discours tenus sur cc sujet dans le sénat sout extrêmement curieux.
5. Adam’i Roman Anliquities, in- 8, London, p. 33 et acq. !
de tout véritable observateur. La religion commença surtout à travailler sans relâche à l’abolition de l’esclavage; chose qu’aucune autre religion, aucun législateur, aucun philosophe n’avait jamais osé entreprendre ni môme rôver. Le christianisme, qui agissait divinement, agissait par la môme raison lentement; car toutes les opérations légitimes, de quelque genre qu’elles soient, se font toujours d’une manière insensible. Partout où se trouvent le bruit, le fracas, l’impétuosité, les destructions, etc. , on peut être sûr que c’est le crime ou la folie qui agit.
La Religion livra donc un combat continuel à l’esclavage, agissant tantôt ici et tantôt là, d’une manière ou d’une autre, mais sans jamais se lasser; et les souverains sentant, sans être encore en état de s’en rendre raison, que le sacerdoce les soulageait d’une partie de leurs peines et de leurs craintes, lui cédèrent insensiblement, et se prêtèrent à ses vues bienfaisantes. i « Enfin, en l’année H 67, le pape Alexandre ni déclara
- « au nom du concile que tous les chrétiens devaient être « exempts de la servitude. Cette loi seule doit rendre sa « mémoire chère à tous les peuples , ainsi que ses efforts « pour soutenir la liberté de l’Italie doivent rendre son « nom précieux aux Italiens. C’est en vertu de celte loi « que, longtemps après, Louis le Hutin déclara que tous « les serfs qui restaient encore en France devaient être « affranchis... Cependant les hommes ne rentrèrent que « par degrés et très-difficilement dans leur droit na« turel'. »
Sans doute que la mémoire du Pontife doit être chère à tous les peuples. C’était bien à sa sublime qualité qu’appartenait légitimement l’initiative d’une telle déclara1. Voltaire, Essai sur les mœurs, etc., ch. i.xnm. — On voit ici Voltaire, entiché des rêveries de son siècle, nous citer le droit naturel de l'homme à la liberté. Je serais curieus de savoir comment il aurait établi le droit contre les faits qui attestent invinciblement que l’esclavage est l'état naturel d'une grande parlie du genre humain, jusguà l'affranchissement sciiuturei,
lion; mais observez qu’il ne prit la parole qu’au douzième siècle, et même il déclara plutôt le droit à la liberté que la liberté même. Il ne se permit ni violence ni menaces : rien de ce qui se fait bien ne se fait vite.
Partout où règne une autre religion que la nôtre, l’esclavage est de droit, et partout où cette religion s’affaiblit, la nation devient, en proportion précise, moins susceptible de la liberté générale.
Nous venons de voir l’état social ébranlé jusque dans scs fondements, parce qu’il y avait trop de liberté en Europe, et qu’il n’y avait plus assez de religion. II y aura encore d’autres commotions, et le bon ordre ne sera solidement affermi que lorsque l’esclavage ou la religion sera rétablie.
Le gouvernement seul ne peut gouverner. C’est une maxime qui paraîtra d’autant plus incontestable qu’on la méditera davantage. Il a donc besoin, comme d’un ministre indispensable, ou de l’esclavage qui diminue le - nombre des volontés agissantes dans l’État, ou de la force divine qui, par une espèce de greffe spirituelle, détruit l’àpreté naturelle de ces volontés, et les met en état d’agir ensemble sans se nuire.
Le nouveau monde a donné un exemple qui complète la démonstration. Que n’ont pas fait les missionnaires catholiques, c’est-à-dire les envoyés du Pape, pour éteindre la servitude, pour consoler, pour rassainir, pour ennoblir l’espèce humaine dans ces vastes contrées I
Partout où on laissera faire cette puissance, elle opérera les mêmes effets. Mais que les nations qui la méconnaissent ne s’avisent pas, fussent-elles même chrétiennes, d’abolir la servitude, si elle subsiste encore chez elles : une grande calamité politique serait infailliblement la suite de cette aveugle imprudence.
Mais que l’on ne s’imagine pas que l’Église, ou le Pape, c.est tout un', n’ait, dans la guerre déclarée à la
( . Sup., Ut. I, p. 59.
servitude, d’autre vue que le perfectionnement politique de l’homme. Pour cette puissance, il y a quelque chose de plus haut, c’est le perfectionnement de la morale, dont le raffinement politique n’est qu’une simple dérivation. Partout où règne la servitude, il ne saurait y avoir de véritable morale, à cause de l’empire désordonné de l’homme sur la femme. Maîtresse de ses droits et de ses actions, elle n’est déjà que trop faible contre les séductions qui l’environnent de toutes parts. Que sera-ce lorsque sa volonté môme ne peut la défendre? L’idée même de la résistance s’évanouira; le vice deviendra un devoir; et l’homme, graduellement avili par la facilité des plaisirs, ne saura plus s’élever au-dessus des mœurs de l’Asie.
M. Buchanan, que je citais tout à l’heure, et de qui j’emprunte volontiers une nouvelle citation également juste et importante, a fort bien remarqué que dans tous les pays oh le christianisme ne règne jkis, on observe une certaine tendance d la dégradation des femmes '.
Rien n’est plus évidemment vrai : il est possible même d’assigner la raison de cette dégradation, qui ne peut être combattue que par un principe surnaturel. Partout où notre sexe peut commander le vice, il ne saurait y avoir ni véritable morale, ni véritable dignité de mœurs. La femme, qui peut tout sur le cœur de l’homme, lui rend toute la perversité qu’elle en reçoit, et les nations croupissent dans ce cercle vicieux dont il est radicalement impossible qu’elles sortent par leurs propres forces.
Par une opération toute contraire et tout aussi naturelle, le moyen le plus efficace de perfectionner l’homme, c’est d’ennoblir et d’exalter la femme. C’est ce à quoi le christianisme seul travaille sans relâche avec un succès infaillible, susceptible seulement de plus et de moins,
1. Chritlian Researches in Asia, elc., b\j lhe R. Claudius Buchanan, DU. Londres, 1812, p. 56.
suivant le genre et la multiplicité des obstacles qui peuvent contrarier son action. Mais ce pouvoir immense et sacré du christianisme est nul, dès qu’il n’est pas concentré dans une main unique qui l’exerce et le fait valoir. Il en est du christianisme disséminé sur le globe comme d’une nation qui n’a d’existence, d’action, de pouvoir, de considération et de nom môme, qu’en vertu de la souveraineté qui la représente et lui donne une personnalité morale parmi les peuples.
La femme est plus que l’homme redevable au christianisme. C’est de lui qu’elle tient toute sa dignité. La femme chrétienne est vraiment un être surnaturel, puisqu’elle est soulevée et maintenue par lui jusqu’à un état qui ne lui est pas naturel. Mais par quels services immenses elle paye cette espèce d’ennoblissement!
Ainsi le genre humain est naturellement en grande partie serf, et ne peut être tiré de cet état que surnaturellement. Avec la servitude, point de morale proprement dite; sans le christianisme, point de liberté générale; et sans le Pape, point de véritable christianisme, c’està-dire point de christianisme opérateur, puissant, convertissant, régénérant, conquérant, perfectilisant. C’était donc au Souverain Pontife qu’il appartenait de proclamer la liberté universelle : il l’a fait, et sa voix a retenti dans tout l’univers. Lui seul rendit cette liberté possible en sa qualité de chef unique de cette religion seule capable d’assouplir les volontés, et qui ne pouvait déployer toute sa puissance que par lui. Aujourd’hui il faudrait être aveugle pour ne pas voir que toutes les souverainetés s’affaiblissent en Europe. Elles perdent de tous côtés la confiance et l’amour. Les sectes et l’esprit particulier se multiplient d’une manière effrayante. Il faut purifier les volontés ou les enchaîner; il n'y a pas de milieu. Les princes dissidents qui ont la servitude chez eux la. conserveront, ou périront. Les autres seront ramenés à la servitude ou à l’unité...
Mais qui me répond que je vivrai demain? Je veux
donc écrire aujourd’hui une pensée qui me vient au sujet de l’esclavage, dussé-je même sortir de mon sujet, ce que je ne crois pas cependant.
Qu’esUce que l’état religieux dans les contrées catholiques? C’est l’esclavage ennobli. A l’institution antique, utile en elle même sous de nombreux rapports, cet état ajoute une foule d’avantages particuliers, et la sépare de tous les abus. Au lieu d’avilir l’homme, le vœu de religion le sanctifie. Au lieu de l’asservir aux vices d’autrui, il l’en affranchit. En le soumettant à une personne de choix , il le déclare libre envers les autres , avec qui il n’aura plus rien à démêler.
Toutes les fois qu’on peut amortir des volontés sans dégrader les sujets, on rend à la société un service sans prix, en déchargeant le gouvernement du soin de surveiller ces hommes, de les employer et surtout de les payer. Jamais il n’y eut d’idée plus heureuse que celle de réunir des citoyens pacifiques qui travaillent, prient, étudient, écrivent, font l’aumône, cultivent la terre, et ne demandent rien à l’autorité.
Cette vérité est particulièrement sensible dans ce moment, où de tous côtés tous les hommes tombent en foule sur les bras du gouvernement, qui ne sait qu’en faire.
Une jeunesse impétueuse, innombrable, libre pour son malheur, avide de distinctions et de richesses, se précipite par essaims dans la carrière des emplois. Toutes les professions imaginables ont quatre ou cinq fois plus de candidats qu’il ne leur en faudrait. Vous ne trouverez pas un bureau en Europe où le nombre des employés n’ait triplé ou quadruplé depuis cinquante ans. On dit que les affaires ont augmenté ; mais ce sont les hommes qui créent les affaires, et trop d’hommes s’en mêlent. Tous à la fois s’élancent vers le pouvoir et les fonctions ; ils forcent toutes les portes, et nécessitent la création de nouvelles places ; il y a trop de liberté, trop de mouvement, trop de volontés déchaînées dans le monde. A quoi servent les religieux ? ont dit tant d’imbéciles. Comment donc ? Est-ce qu’on ne peut servir l’État sans être revêtu d’une charge? et n’est-ce rien encore que le bienfait d’enchaîner les passions et de neutraliser les vices? Si Robespierre, au lieu d’être avocat, eût été capucin, on eût dit aussi de lui en le voyant passer : Bon Dieu! à quoi sert cet homme? Cent et cent écrivains ont mis dans tout leur jour les nombreux services que l’état religieux rendait à la société ; mais je crois utile de le faire envisager sous son côté le moins aperçu, et qui certes n’était pas le moins important, comme maître et directeur d’une foule de volontés, comme suppléteur inappréciable du gouvernement , dont le plus grand intérêt est de modérer le mouvement intestin de l’État, et d’augmenter le nombre des hommes qui ne lui demandent rien.
Aujourd’hui, grâce au système d’indépendance universelle et à l’orgueil immense qui s’est emparé de toutes les classes, tout homme veut se battre, juger, écrire, administrer, gouverner. On se perd dans le tourbillon des affaires; on gémit sous le poids accablant des écritures : la moitié du monde est employée à gouverner l’autre sans pouvoir y réussir.
Institution du sacerdoce. — Célibat des prêtres.
Tradition» antique».
Il n*y a pas de dogme dans l’Église catholique, il n’y à pas même d’usage général appartenant à la brute discipline qui n’ait ses racines dans les dernières profondeurs de la nature humaine, et par conséquent dans quelque opinion universelle plus ou moins altérée çà et là, mais commune cependant, dans son principe, à tous les peuples de tous les temps.
Le développement de celte proposition fournirait le sujet d’un ouvrage intéressant. Je ne m’écarterai pas sensiblement de mon sujet en donnant un seul exemple de cet accord merveilleux; je choisirai la confession, uniquement pour me faire mieux comprendre.
Qu’y a-t-il de plus naturel à l’homme que ce mouvement d’un cœur qui se penche vers un autre pour y verser un secret 1 / Le malheureux déchiré par le remords ou par le chagrin a besoin d’un ami, d’un confident qui l’écoule, le console et quelquefois le dirige. L’estomac qui renferme un poison et qui entre de lui-même en convulsion pour le rejeter est l’image naturelle d’un cœur où le crime a versé ses poisons. Il souffre, il s’agite, il se contracte jusqu’à ce qu’il ait rencontré l’oreille de l’amitié ou du moins celle de la bienveillance.
Mais lorsque de la confidence nous passons à la confession et que l’aveu est fait à l’autorité, la conscience universelle reconnaît dans celte confession spontanée une force expiatrice et un mérite de grâce : il n’y a qu’un sentiment sur ce point, depuis la mère qui interroge son enfant sur une porcelaine cassée, ou sur une sucrerié mangée contre l’ordre, jusqu’au juge qui interroge du haut de son tribunal le voleur et l’assassin.
Souvent le coupable, pressé par sa conscience, refuse l’impunité que lui promettait le silence. Je ne sais quel instinct mystérieux, plus fort même que celui de la conservation, lui fait chercher la peine qu’il pourrait éviter. Même dans les cas où il ne peut craindre ni les témoins, ni la torture, il s’écrie : Oui, c’est moi ! et l’on pourrait citer des législations miséricordieuses qui
1. Expression admirable de Bossuet (Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre), La Harpe l’a justement vantée dans son Lycée,
confient, dans ces sortes de cas, à de hauts magistrats, le pouvoir de tempérer les châtiments, même sans recourir au souverain.
« On ne saurait se dispenser de reconnaître dans le « simple aveu de nos fautes, indépendamment de toute « idée surnaturelle, quelque chose qui sert infiniment à « établir dans l’homme la droiture de cœur et la sim« plicité de conduite». » De plus, comme tout crime est de sa nature une raison pour en commettre une autre, tout aveu spontané est au contraire une raison pour se corriger ; il sauve également le coupable du désespoir et de l’endurcissement, le crime ne pouvant séjourner dans l’homme sans le conduire à l’un et à l’autre de ces deux abîmes.
« Savez-vous, disait Sénèque, pourquoi nous cachons « nos vices? C’est que nous y sommes plongés; dès que « nous les confesserons, nous nous guérirons *. »
On croit entendre Salomon dire au coupable : « Ce« lui qui cache ses crimes se perdra ; mais celui qui les « confesse et s’en retire obtiendra miséricorde3. »
Tous les législateurs du monde ont reconnu ces vérités et les ont tournées au profit de l’humanité.
Moïse est à la tète. Il établit dans ses lois une confession expresse et même publique4.
L’antique législateur des Indes a dit : «Plus l’homme « qui a commis un péché s’en confesse véritablement et « volontairement, et plus il se débarrasse de ce péché, « comme un serpent de sa vieille peau 5. »
1. Bertbier, sur les Psaumes, ». I, P». XXXI.
2. Quare sua vitia nemo confiletur? quia in illis etiamnum est; vitia sua con/Ueri sanitatis indicium est. (Sen., Epist. mor., LUI.) — Je ne crois pas que dans nos livres de piété ou trouve, pour le chois d’un directeur, de meilleurs conseils que ceus qu'on peut lire dans l’épître précédente de ce mime Seuèque.
4. Lévit., V, 5, 15 et 18; VI, 6; Nomb., V, 6 et 7.
5. Il ajoute tout de suite: «Mais si le pécheur veut obtenir une pleine ré• mission de son péché, qu'il évite surtout la rechute'.!! > (Lois de Menu, fils de Brahma, dans les Œuvres du chevalier W. Jones, in-4, t. III, ch. u, p1 2” 84 t
Les mômes idées ayant agi de tous côtés et dans tous les temps , on a trouvé la confession chez tous les peuples qui avaient reçu les mystères éleusiens. On l’a retrouvée au Pérou, chez les Brahmes, chez les Turcs, au Thibet et au Japon
Sur ce point comme sur tous les autres, qu’a fait le christianisme? Il a révélé l’homme à l’homme; il s’est emparé de ses inclinations, de ses croyances éternelles et universelles; il a mis à découvert ces fondements antiques; il les a débarrassés de toute souillure, de tout mélange étranger, il les a honorés de l’empreinte divine; et sur ces bases naturelles il a établi sa théorie surnaturelle de la pénitence et de la confession sacramentelle.
Ce que je dis de la pénitence, je pourrais le dire de tous les autres dogmes du christianisme catholique; mais c’est assez d’un exemple; et j’espère que, par cette espèce d’introduction, le lecteur se laissera conduire naturellement à ce qui va suivre.
C’est une opinion commune aux hommes de tous les temps, de tous les lieux et de toutes les religions, quï/ y a dans la continence quelque chose de céleste qui exalte l'homme et le rend agréable à la Divinité; que, par une conséquence nécessaire , toute fonction sacerdotale , tout acte religieux , toute cérémonie sainte, s'accorde peu ou ne s’accorde point avec le mariage.
Il n’y a point de législation dans le monde qui, sur ce point, n’ait gêné les prêtres de quelque manière, et qui même, à l’égard des autres hommes, n’ait accompagné les prières, les sacrifices, les cérémonies solennelles, de quelque abstinence de ce genre , et plus ou moins sévère.
Le prêtre hébreu ne pouvait pas épouser une femme répudiée, et le grand prêtre ne pouvait pas même épouI. Carli, Lettere americane, t. I, leU. XIX. — Extrait des voyages d’Effreraoff, dans le Journal du Nord, Saint-Pétersbourg, mai 1807, n" 18, p. 335,— Feller, Catéch. philosoph., t. III, n° 501, etc.
ser une veuve Le Talmud ajoute qu’il ne pouvait épouser deux femmes, quoique la polygamie fût permise au reste de la nation 1 2 ; et tous devaient être purs pour entrer dans le sanctuaire.
Les prêtres égyptiens n’avaient de même qu’une femme3 4 5 6 7 8. L’hiérophante, chez les Grecs, était obligé de garder le célibat et la plus rigoureuse continence \
Origène nous apprend de quel moyen se servait l’hiérophante pour se mettre en état de garder son vœu 1 : par où l’antiquité confessait expressément et l’importance capitale de la continence dans les fonctions sacerdotales, et l’impuissance de la nature humaine réduite à ses propres forces.
Les prêtres, en Éthiopie comme en Égypte, étaient reclus et gardaient le célibat *.
Et Virgile fait briller dans les champs Élysées
Le prêtée qui toujours garda la chasteté’.
Les prêtresses de Cérès, à Athènes, où les lois leur accordaient la plus haute importance, étaient choisies par le peuple , nourries aux dépens du public , consacrées pour toute la vie au culte de la déesse, et obligées de vivre dans la plus austère continence*.
2. Talm., In Massechct Joma.
3. Phil., apud P. Cunæum, de Hep. Ilebr. Elxevir, in-16, p. 190.
4. Potier s Greek Antiquilies, 1. 1, p. 183, 356. — Lettres sur l'Histoire,
5. Contra Celsum, cap tu, n“ 48. — Vid. Diod., lib. IV, cap. lxxix; Plia., Hist. nat., lib. XXXV. cap. xiii.
6. Bryaul's Mythology ejplained, in-4, t. I, p. 281; t. III, p. 240, d’après Diodore de Sicile. — Porphyr., de Abstin., lib. IV, p. 364.
7. Quique sacerdotes casti dum vita manebat. (Virg., Æn., 661.) Heyne, qui sentait dans ce sers la condamnation formelle d'un dogme de Gœttingue, l’accompagna d’une note charmante. « Cela s’entend, dit-il, des prêtres qui se
• sont acquittés de leurs fonctions caste, ruRE ac pis (c’est-à-dire scrupuleuse• ment) pendant leur vie. Entendu de cette manière, Virgile n'est point repré« hensible. Ita kiuil est qcod beprehebdas. • (Lond., 1793, in-8, t. II, p. 74 1 .) Si donc on -vient de dire qu’un tel, cordonnier, par exemple, est chaste, cela signifie, selon Heyne, qu’il fait bien les souliers. Ce qui soit dit sans manquer de respect à la mémoire de cet homme illustre.
8. Lettres sur l’Histoire , à l’endroit cité, p. 577.
Voilà ce qu’on pensait dans tout le monde connu. Les siècles s’écoulent, et nous retrouvons les mômes idées au Pérou *.
Quel prix, quels honneurs tous les peuples de l’univers n’ont-ils pas accordés à la virginité? Quoique le mariage soit l’état naturel de l’homme en général, et môme un état saint, suivant une opinion tout aussi générale, cependant on voit constamment percer de tous côtés un certain respect pour la vierge : on la regarde comme un être supérieur; et lorsqu’elle perd cette qualité, môme légitimement, on dirait qu’elle se dégrade. Les femmes fiancées en Grèce devaient un sacrifice à Diane pour l’expiation de cette espèce de profanation*. La loi avait établi à Athènes des mystères particuliers relatifs à cette cérémonie religieuse \ Les femmes y tenaient fortement , et craignaient la colère de la déesse si elles avaient négligé de s’y conformeri. * 3 4 5;
Les vierges consacrées à Dieu se trouvent partout et à toutes les époques du genre humain. Qu’y a-t-il au monde de plus célèbre que les vestales? Avec le culte de l'esta brilla l'empire romain; avec lui il tomba s.
Dans le temple de Minerve, à Athènes, le feu sacré était conservé, comme à Rome, par des vierges.
On a retrouvé ces mômes vestales chez d’autres nations, nommément dans les Indes6 et au Pérou, enfin, où il est bien remarquable que la violation de son vœu
i . / sacerdoti nella settimana del loro servisio si astenevano dalle mogli. (Carli, Lell. amer., t. I, lett. XIX.)
î. Erl d?<mù«n ri)? iMpOtviaf. (Voy. le scoliaste de Tliéocriie, sur le soîxantesiiième vers de la onzième idylle.)
3. TA Si nvmîpia Taüvci AO^v/t.v itoXlTthowai. {Ibid.)
4. Tout homme qui connaît les mœurs antiques ne se demandera pas sans étonnement ce que c’était donc que ce sentiment qui avait établi de tels mystères , et qui avait eu la force d’en persuader l’importance. Il faut bien qu’elle ait une racine; mais où est-elle humainement?
5. Ces paroles remarquables terminent le Mémoire sur les vestales qu'on lit dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, t. X, in-lî, par l'abbé Naudal.
6. Voy. l'Hérodote de Larcher, t. VI, p. 133; Carli, Lett. amène., t. I, lell. V et XXVI, p. 458; Procop., lib. II, De Bello Peu.
était punie du même supplice qu’à Rome La virginité y était considérée comme un caractère sacré également agréable à l’empereur et à la Divinité J.
Dans l’Inde, la loi de Menou déclare que toutes les cérémonies prescrites pour les mariages ne concernent que la vierge, celle qui ne l’est pas étant exclue de toute cérémonie légale ’.
Le voluptueux législateur de l’Asie a cependant dit : « Les disciples de Jésus gardèrent la virginité sans « qu’elle leur eût été commandée, à cause du désir qu’ils « avaient de plaire à Dieu *. La fille de Josaphat contt serva sa virginité : Dieu inspira son esprit en elle : « elle crut aux paroles de son Seigneur et aux Écritures. « Elle était au nombre de celles qui obéissent 5 »
D’où vient donc ce sentiment universel? Où Numa avait-il pris que, pour rendre ses vestales saintes et vénérables, il fallait leur prescrire la virginité6?
Pourquoi Tacite , devançant le style de nos théologiens , nous parle-t-il de cette vénérable Occia qui avait présidé le collège des vestales pendant cinquante-sept ans , avec une éminente sainteté 1 ?
Et d’où venait cette persuasion générale chez les Romains, que « si une vestale usait de la permission que « lui donnait la loi de se marier après trente ans d’exer« cice , ces sortes de mariages n’étaient jamais heureux "?»
Si de Rome la pensée se transporte à la Chine, elle y
I. Carli, Lett. Amer., t. I, lett. V1U. — Le traducteur de Carli assure que la puuitiou des vestales à Rome n'était que fictive, et que pas une ne demeurait dans ie caveau. (T. I, lett. IX, p. 114, note.) Hais il ne cite aucune autorité.
î. Carli, Ibid., t. I, lett. IX.
3. Lois de Menou, ch. VIII, n° 226; Œuvres du chev. Jones, t, III.
5. Ibid., ch. LXVI, v. 13 (12).
6. Virijinitate aliisque caremoniis renerabiles ac sanctas fecil. (Tit.-Llv.,
7. Occia, quæ sfptem et quinquaginta per annos summa sanctimonia resta - libus sacris præsederat. (Tac., Ann., 11, 86.)
8. Etsi antiquitus obsereatum infaustas fere et p arum lælabiles tas nuptiaa fuisse. (Just.-Lips. , Syntagma de Vest,, cap. ri.) U est bon d'observer que JusteLipse raconte ici sans douter.
trouve des religieuses assujetties de môme à la virginitéLeurs maisons sont ornées d’inscriptions qu’elles tiennent de l’empereur lui-même , lequel n’accorde cette prérogative qu’à celles qui sont restées vierges depuis quarante ans
11 y a des religieux et des religieuses à la Chine, et il y en a chez les Mexicains \ Quel accord entre des nations si différentes de mœurs, de caractère, de langue, de religion et de climat !
Après la virginité, c’est la viduité qui a joui partout du respect des hommes, et ce qu’il y a de bien remarquable, c’est que, dans les nombreux éloges accordés à cet état par toutes sortes d’écrivains, on ne trouve pas qu’il soit jamais question de l’intérêt des enfants, qui est néanmoins évident.
On connaît l’opinion générale des Hébreux sur l’importance du mariage, et sur l’ignominie attachée à la stérilité ; on sait que, dans leurs idées, la première bénédiction était celle de la perpétuité des familles. Pourquoi donc, par exemple, ces grands éloges accordés à Judith, pour avoir joint la chasteté à la force, et passé cent cinq ans dans la tnaison de Manassé, son époux , sans lui avoir donné de successeur ? Tout le peuple qu’elle a sauvé lui chante en chœur : « Vous ôtes la joie et l’hon« neur de notre nation ; car vous avez agi avec un cou« rage mâle, et votre cœur s’est affermi, parce que vous « avez aimé la chasteté, et qu’après avoir perdu votre « mari, vous n’avez point voulu en épouser un autre’.»
Quoi donc ! la femme qui se remarie pèche-t-elle contre la chasteté? Non, sans doute ; mais si elle préfère la viduité, elle en sera louée à tous les moments de la durée et sur tous les points du globe, en dépit de tous les préjugés contraires.
1 . M. de Guignes, Voyage à Pékin, elc., in-8. ». II, p. 279.
2. ld., ibid., p. 367, 368. — M. de Uumboldt, Vue de» Cordillères, etc., in-8, Paris, 1816, t I, p. 237, 238.
3. Judith, XV, 10, 11; XVI, 26.
La loi dans l’Inde exclut de la succession de ses collatéraux le fils issu du raariage'd’une veuve. Chez les Hottentots, la femme qui se remarie est obligée de se couper un doigt.
Chez les Romains, même honneur à la viduilé, môme défaveur sur les secondes noces, après même que- les anciennes mœurs avaient presque entièrement disparu. Nous voyons la veuve d’un empereur, recherchée par un autre, déclarer quï/ serait sans exemple et sans excuse qu’une femme de son nom et de son rang essayât d’un second mariage 1.
La Chine pense comme Rome. On y vénère l’honorable viduité, au point qu’on y rencontre une foule d’arcs de triomphe élevés pour conserver la mémoire des femmes qui étaient restées veuves * .
L’estimable voyageur qui nous instruit de cet usage se répand ensuite en réflexions philosophiques sur ce qui lui paraît une grande contradiction de l’esprit humain : « Comment se fait-il (ce sont ses paroles) que les Chi« nois, qui regardent comme un malheur de mourir « sans postérité, honorent en même temps le célibat « des femmes? Comment concilier des idées aussi inn compatibles? Mais tels sont les hommes, etc. »
Hélas ! il nous récite les litanies du dix-huitième siècle ; difficilement on échappe à cette sorte de séduction. II n’est pas du tout question ici des contradictions humaines, car il n’y en a point du tout. Les nations qui favorisent la population et qui honorent la continence sont parfaitement d’accord avec elles-mêmes et avec le bon sens.
Mais en faisant abstraction du problème de la popu1. Il s’agit ici de Valérie, -veuve de Maximien, que Maximin voulait épouser. Elle répondit : Nefas esse illius nominis ac loti feminam sine more, sine exempta, maritum atlTum experiri . (Lact., De Morte perscc.. cap. xxxix.) Il serait fort inutile de lire : C'était un prétexte, puisque le prétexte même eut été pris daos les mœurs et dans l’opinion. Or il s'agit précisément des mœurs et de l'opinion.
i. U. de Guignes, Voyage à Pékin, t. Il, p. 183.
lation, qui a cessé d’étre un problème, je reviens au dogme éternel du genre humain, que rien nest plus agréable à la Divinité que la continence ; et que non-seulement toute fonction sacerdotale comme nous avons vu, mais tout sacrifice , toute prière, tout acte religieux exigeait des préparations plus ou moins confoi-mes à cette vertu. Telle était l’opinion universelle de l’ancien monde. Les navigateurs du quinzième siècle ayant doublé l’univers, s’il est permis de s’exprimer ainsi, nous trouvâmes les mômes opinions sur le nouvel hémisphère. Une idée commune à des nations si différentes, et qui n’ont jamais eu aucun point de contact, n’est-elle pas naturelle? n’appartient-elle pas nécessairement à l’essence spirituelle qui nous constitue ce que nous sommes? Où donc tous les hommes l’auraient-ils prise, si elle n’était pas innée ' ?
Et cette théorie paraîtra d’autant plus divine dans son principe, qu'elle contraste d’une manière plus frappante avec la morale pratique de l’antiquité corrompue jusqu’à l’excès, et qui entraînait l’homme dans tous les genres de désordres, sans avoir jamais pu effacer de son esprit des lois écrites en lettres divines *.
Un savant géographe anglais a dit, au sujet des mœurs orientales : On fait peu de cas de la chasteté dans le pays des Orientaux ’. Or ces mœurs orientales sont précisément les mœurs antiques, et seront éternellement les mœurs de tout pays non chrétien. Ceux qui les ont étudiées dans les auteurs classiques, et dans certains monuments de l’art qui nous restent, trouveront qu’il n’y a pas d’exagération dans cette assertion de Feller , qu’tm demi-siècle de paganisme présente infiniment plus d’excès énormes qu’on n'en trouverait dans toutes les monar1. Ou révélée. Noie de l’éditeur.
2- Tfi^aa BwD (Orig., adv Cels-, lib. t, c. T.)
3. Pmkerson, t. V de la trad. fr., p. 5. L’auteur trace dan* ce'lexte la grande ligne de démarcation entre l’Alcoran et l’Erangile.
chies chrétiennes depuis que le christianisme r'egne sur la terre 1 Il, .
Et cependant, au milieu de cette profonde et univer-. selle corruption, on voit surnager une vérité non moins universelle et tout à fait inexplicable avec un tel système de mœurs.
A Rome, et sous les empereurs, de grands personnages, Pollion et Agrippa, se disputent l’honneur de fournir une vestale à l’État. La fille de Pollion est préférée, uniquement parce que sa mère n'avait jamais apjxir - tenu qu’au même époux , au lieu qu Agrippa avait altéré sa maison par un divorce
A-t-on jamais entendu rien d’aussi extraordinaire? Où donc et comment les Romains de ce siècle avaientils rencontré l’idée de l’intégrité du mariage, et celle de l’alliance naturelle de la chasteté et de l’autel? Où avaient-ils pris qu’une vierge, fille d’un homme divorcé, quoique née en légitime mariage et personnellement irréprochable, était cependant altérée pour l’autel? Il faut que ces idées tiennent à un principe naturel à l’homme, aussi ancien que l’homme, et pour ainsi dire partie de l’homme.
Dignité du sacerdoce.
Ainsi donc, l’univers entier n’a cessé de rendre témoignage à ces grandes vérités : 1° mérite éminent de la chasteté ; 2° alliance naturelle de la continence avec toutes les fonctions religieuses, mais surtout avec les fonctions sacerdotales.
Le christianisme, en imposant aux prêtres la loi du célibat, n’a donc fait que s’emparer d’une idée naturelle ;
I. Catéch. philos , l. III, ch. vi, § I.
î. Prœlata est Pollionis jilia , nos o* n-ieo quant quod mater e jus in eodem
tsonjugio manebat. Nam Agrippa dissidio domum (Xacil., Ann.,
if
il l’a dégagée de toute erreur, il lui a donné une sanction divine, et l’a convertie en loi de haute discipline. Mais contre cette loi divine la nature humaine était trop forte, et ne pouvait être vaincue que par la toute-puissance inflexible des Souverains Pontifes. Dans les siècles barbares surtout, il ne fallait pas moins que la main de saint Grégoire VII pour sauver le sacerdoce. Sans cet homme extraordinaire, tout était perdu humainement. On se plaint de l’immense pouvoir qu’il exerça de son temps ; autant vaudrait-il se plaindre de Dieu, qui lui donna la force sans laquelle il ne pouvait agir. Le puissant Démiurge obtint tout ce qu’il était possible d’une matière rebelle, et ses successeurs ont tenu la main au grand œuvre avec une telle persévérance, qu’ils ont enfin assis le sacerdoce sur des bases inébanlables.
Je suis fort éloigné de rien exagérer et de vouloir présenter la loi du célibat comme un dogme proprement dit; mais je dis qu’elle appartient à la plus haute discipline, qu’elle est d’une importance sans égale, et que nous ne saurions trop remercier le Souverain Pontife à qui nous en devons le maintien.
Le prêtre qui appartient à une femme et à des enfants n’appartient plus à son troupeau, ou ne lui appartient pas assez. Il manque constamment d’un pouvoir esseï*- tiel, celui de faire l’aumône, quelquefois même sans trop penser à ses propres forces. En songeant à ses enfants, le prêtre marié n’ose pas se livrer aux mouvements de son cœur; sa bourse se resserre devant l’indigence, qui n’attend jamais de lui que de froides exhortations. De plus, la dignité de prêtre serait mortellement blessée par certains ridicules. La femme d’un magistrat supérieur qui oublierait ses devoirs d’une manière visible ferait plus de tort à son mari que celle de tout autre homme. Pourquoi? parce que les hautes magistratures possèdent une sorte de dignité sainte et vénérable qui les fait ressembler à un sacerdoce. Qu’en sera-t-il dpnc du sacerdoce réel?
uigi'izeü by Cooglc
LIVRE Itl, CtiÀPtTRE lit. 277
Non-seulement les vices de la femme réfléchissent une grande défaveur sur le caractère du prêtre marié, mais celui-ci à son tour n’échappe point au danger commun à tous les hommes qui se trouvent dans le mariage, celui de vivre criminellement. La foule des raisonneurs qui ont traité cette grande question du célibat ecclésiastique part toujours de ce grand sophisme, que le mariage est un état de pureté, tandis qu’il n’est pur que pour les purs. Combien y a-t-il de mariages irréprochables devant Dieu? Infiniment peu. L’homme irréprochable aux yeux du monde peut être infâme à l’autel. Si la faiblesse ou la perversité humaine établit une tolérance de convention à l’égard de certains abus, cette tolérance, qui est elle-même un abus, n’est jamais faite pour le prêtre, parce que la conscience universelle ne cesse de la comparer au type sacerdotal qu’elle contemple en elle-même ; de sorte qu’elle ne pardonne rien à la copie, pour peu qu’elle s’éloigne du modèle.
Il y a dans le christianisme des choses si hautes, si sublimes, il y a entre le prêtre et ses ouailles des relations si saintes, si délicates, qu’elles ne peuvent appartenir qu’à des hommes absolument supérieursauxautres. La confession seule exige le célibat. Jamais les femmes, qu’il faut particulièrement considérer sur ce point, n’accorderont une conflance entière au prêtre marié ; mais il n’est pas aisé d’écrire sur ce sujet.
Les Églises si malheureusement séparées du centre n’ont pas manqué de conscience, mais de force, en permettant le mariage des prêtres. Elles s’accusent ellesmêmes, en exceptant les évêques, et en refusant de consacrer les prêtres avant qu’ils soient mariés.
Elles conviennent ainsi de la règle, que nul prêtre ne peut se marier; mais elles admettent que, par tolérance et faute de sujets, un laïque marié ne peut être ordonné. Par un sophisme qui ne choque plus l’habitude, au lieu d’ordonner un candidat, quoique marié, elles le marient pour l'ordonner, de manière qu’en
n
violant la règle antique, elles la confessent expressément.
Pour connaître les suites de celte fatale discipline, il faut avoir été appelé à les examiner de près. L’abjection du sacerdoce, dans les contrées qu’elle régit, ne peut Être comprise par celui qui n’en a pas été témoin. De Tott , dans ses Mémoires , n’a rien dit de trop sur ce point. Qui pourrait croire que dans un pays où l’on vous soutient gravement l’excellence du mariage des prêtres, l’épithète de fils de prêtre est une injure formelle? Des détails sur cet article piqueraient la curiosité, et seraient môme utiles sous un certain rapport; mais il en coûte d’amuser la malice et d’aflliger un ordre malheureux, qui renferme, quoique tout soit contre lui, des hommes très-estimables, autant qu’il est possible d’en juger à la distance où l’inexorable opinion les tient de toute société distinguée.
Cherchant toujours, autant que je le puis, mes armes dans les camps ennemis, je ne passerai point sous silence le témoignage frappant du môme prélat russe que j’ai cité plus haut. On verra ce qu’il pensait de la discipline de son Église sur le point du célibat. Son livre, déjà recommandé par le nom de son auteur, étant sorti des presses mômes du saint synode , ce témoignage a tout le poids qu’il est possible d’en attendre.
Après avoir repoussé, dans le premier chapitre de ses Prolégomènes, une attaque indécente de Mosheim contre le célibat ecclésiastique, l’archevôque de Twer continue en ces termes :
« Je crois donc que le mariage n’a jamais été permis « aux docteurs de l’Église (les prêtres), excepté dans « les cas de nécessité et de grande nécessité ; lorsque, « par exemple, les sujets qui se présentent pour rem« plir ces fonctions, n’ayant pas la force de s’interdire « le mariage qu’ils désirent, on n’en trouve point de meil« leurs et de plus dignes qu’eux; en sorte que l Église, « après que ces incontinents ont pris des femmes, les
Digilized by Google
« admet dans l’ordre sacré par accident plutôt que par « choix '? »
Qui ne serait frappé de la décision d’un homme si bien placé pour voir les choses de près, et si ennemi d’ailleurs du système catholique?
Quoiqu’il m’en coûtât trop d’appuyer sur les suites du système contraire, je ne puis cependant me dispenser d’insister sur l'absolue nullité de ce sacerdoce dans son rapport avec la conscience de l’homme. Ce merveilleux ascendant qui arrêtait Théodose à la porte du temple, Attila devant celle de Rome, et Louis XIV devant la table sainte; cette puissance, encore plus merveilleuse, qui peut attendrir un cœur pétrifié et le rendre à la vie ; qui va dans les palais arracher l’or à l’opulent insensible ou distrait, pour le verser dans le sein de l’indigence; qni affronte tout, qui surmonte tout, dès qu’il s’agit de consoler une âme, d’en éclairer ou d’en sauver une autre; qui s’insinue doucement dans les consciences pour y saisir des secrets funestes, pour en arracher la racine des vices; organe et gardienne infatigable des unions saintes; ennemie non moins active de toute licence; douce sans faiblesse, effrayante avec amour; supplément inappréciable de la raison, de la probité, de l’honneur, de toutes les forces humaines au moment où elles se déclarent impuissantes; source précieuse et intarissable de réconciliation, de réparations, de restitutions, de repentirs efficaces, de tout ce que Dieu aime le plus après l’innocence, debout à côté du berceau de l’homme qu’elle bénit; debout encore à côté de son lit
\ . Qun quidem cognito, non erit difficile intellectu, an et quomodo docloribus Ecclesiæ permissa tint conjvgia. Scilicet, mea quidem sententia, non permissa unguA*, prxl erqaam si nécessitas obvenerit, eaque magna; uli sicul ii (sic) qui ad hoemunus priesto sunt ab usu matrimonii temperare sibinequeant atque hoc expetant, meliores vero dignioresque desint : ideoque Ecctesia taies irtkmpebamtss, poslquam uxores duxerint , casa potins non détecta, sacro ordini adsciscat. (Met., arch. Twer. Liber historicus, etc., Prol., c. I, p. 6.) Il faut bien observer que l'archevêque parle toujours au présent, et qu'il a visiblemeut en vue les usages de son Eglise telle qu’ü la voyait de son temps. Cet oracle grec paraîtra sans doute : rbU*. aigrelet du*/.
Digilized by Google
de mort, en lui disant, au milieu des exhortations les plus pathétiques et des plus tendres adieux Partez...; cette puissance surnaturelle ne se trouve pas hors de l’unité. J’ai longtemps étudié le christianisme hors de cette enceinte divine. Là, le sacerdoce est impuissant et tremble devant ceux qu’il devrait faire trembler. A celui qui vient lui dire : J’ai volé , il ne sait pas dire : Restituez. L’homme le plus abominable ne lui doit aucune promesse. Le prêtre est employé comme une machine. On dirait que ses paroles sont une espèce d’opération mécanique qui efface les péchés, comme le savon fait disparaître les souillures matérielles : c’est encore une chose qu’il faut avoir vue pour s’en former une idée juste. L’état moral de l’homme qui invoque le ministère du prêtre est si indifférent dans ces contrées, il y est si peu pris en considération, qu’il est très-ordinaire de s’entendre demander en conversation : Avezvous fait vos pâques? C’est une question comme une autre, à laquelle on répond oui ou non , comme s’il s’agissait d’une promenade ou d’une visite qui ne dépend que de celui qui la fait.
Les femmes, dans leurs rapports avec ce sacerdoce, sont un objet tout à fait digne d’exercer un œil observateur.
L’anathème est inévitable. Tout prêtre marié tombera toujours au-dessous de son caractère. La supériorité incontestable du clergé catholique tient uniquement à la loi du célibat.
Les doctes auteurs de la Bibliothèque Britannique se sont permis sur ce point une assertion étonnante, qui mérite d’être citée et examinée :
« Si les ministres du culte catholique, disent-ils, « avaient eu plus généralement l’esprit de leur état, « dans le vrai sens du mot, les attaques contre la reli« gion n’auraient pas été aussi fructueuses... Hcureuse« ment pour la cause de la religion, des mœurs et du « bonheur d’une population nombreuse , le clergé an« glais, soit anglican, soit presbytérien, est tout autre - « ment respectable , et il ne fournit aux ennemis du culte « ni les mômes raisons ni les mômes prétextes »
11 faudrait parcourir mille volumes peut-être pour rencontrer quelque chose d’aussi téméraire; et c’est une nouvelle preuve de l’empire terrible des préjugés sur les meilleurs esprits et sur les hommes les plus estimables.
En premier lieu, je ne sais sur quoi porte la comparaison : pour qu’elle eût une base, il faudrait qu’on pût opposer sacerdoce à sacerdoce; or, il n’y a plus de sacerdoce dans les Églises protestantes; le prêtre a disparu avec le sacrifice; et c’est une chose bien remarquable que, partout où la réforme s’établit, la langue, interprète toujours infaillible de la conscience, abolit sur-le-champ le mot de prêtre, au point que, déjà du temps de Bacon , ce mot était pris pour une espèce d’injure \ Lors donc qu’on parle du clergé dê Angleterre , d’Écosse, etc., on ne s’exprime point exactement; car il n’y a plus de clergé là où il n’y a plus de clercs, pas plus que d’état militaire sans militaires. C’est donc tout comme si l’on avait comparé, par exemple, les curés de France ou d’Italie aux avocats ou aux médecins d’Angleterre et d’Écosse.
Mais en donnant à ce mot de clergé toute la latitude possible, et l’entendant de tout corps de ministres d’un culte chrétien , l’immense supériorité du clergé catholique, en mérite comme en considération, est aussi évidente que la lumière du soleil.
On peut même observer que ces deux genres de supériorité se confondent; car, pour un corps tel que le
1. Bibliolh. Britun.,sar\'Enquirer de M. God-win, Mars (798, n“ 53, p. 282.
2. • Je pense qu’on ne devrait point continuer de se servir du mot de prêtre , • particulièrement dans les cas où les personnes s’en trouvent offensées. • {Bacon, Œuvres, t. IV, p. +72. — Christianisme de Bacon, t. Il, p. 2+1.) Ou a suivi le conseil de Bacon. Dans'la langue et dans la conversation anglaise, le mot priest ne se trouve plus que dans priesteraff,
clergé catholique , une grande considération est inséparable d’un grand mérite, et c’est une chose bien remarquable que cette considération l’accompagne même chez les nations séparées; car c’est la conscience qui l’accorde, et la conscience est un juge incorruptible.
Les critiques même qu’on adresse aux prêtres catholiques prouvent leur supériorité. Voltaire l’a fort bien dit : « La vie séculière a toujours été plus vicieuse que « celle des prêtres, mais les désordres de ceux-ci ont « toujours été plus remarquables par leur contraste « avec la règle'. * On ne leur pardonne rien, parce qu’on en attend tout.
La môme règle a lieu depuis le Souverain Pontife jusqu’au sacristain. Tout membre du clergé catholique est continuellement confronté à son caractère idéal, et par conséquent jugé sans miséricorde. Ses peccadilles même sont des forfaits; tandis que de l’autre côté les crimes mêmes ne sont que des peccadilles, précisément comme parmi les gens du monde. Qu’est-ce qu’un ministre du culte qui se nomme réformé ? c’est un homme habillé de noir, qui monte tous les dimanches en chaire pour y tenir des propos honnêtes. A ce métier, tout honnête homme peut réussir, et il n’exclut aucune faiblesse de Y honnête homme. J’ai examiné de très-près cette classe d’hommes; j’ai surtout interrogé sur ces ministres évangéliques l’opinion qui les environne, et cette opinion même s’accorde avec la nôtre, pour ne leur accorder aucune supériorité de caractère.
Ce qu’ils peuvent n’est rien ; ils sont ce que nous sommes, Véritablement hommes,
Et virent comme nous.
On ne leur demande que la probité. Mais qu’est-ce donc que cette vertu humaine pour ce redoutable ministère qui exige la probité divinisée , c’est-à-dire la sain~
|. Voltaire, Essai sur les moeurs, etc., t. III, cb. cm.
teté ? Je pourrais m’autoriser d’exemples fameux et d’anecdotes piquantes; mais c’est encore un point sur lequelj’airne à passer comme sur des charbons ardents. Un grand fait me suffit, parce qu’il est public et ne souffre pas de réplique; c’est la chute universelle du ministère évangélique protestant dans l’opinion publique. Le mal est ancien et remonte aux premiers temps de la réforme. Le célèbre Lesdiguières, qui résida longtemps sur les frontières du duché de Savoie, estimait beaucoup et voyait souvent saint François de Sales, alors évftque de Genève. Les ministres protestants, choqués d’une telle liaison , résolurent d’adresser une admonestation dans les formes au noble guerrier, alors encore chef de leur parti. Si l’on veut savoir ce qu’il en advint et ce qu’il fut dit à cette occasion, on peut lire toute l’histoire dans un de nos livres ascétiques assez répandu'. Pour moi, je ne copie point.
On cite l’Angleterre ; mais c’est en Angleterre surtout que la dégradation du ministère évangélique est le plus sensible. Les biens du clergé sont à peu près devenus le patrimoine des cadets de bonnes maisons, qui s’amusent dans le monde comme des gens du monde, laissant du reste
A des chantres gagés le soin de louer Dieu.
Le banc des évêques, dans la chambre des pairs, est une espèce de hors-d’œuvre qu’on pourrait enlever sans produire le moindre vide. A peine les prélats osent-ils prendre la parole, même dans les affaires de religion. Le clergé du second ordre est exclu de la représentation nationale ; et pour l’en tenir à jamais éloigné , on se sert d’une subtilité historique qu’un souffle de la législature aurait écarté depuis longtemps, si l’opinion ne les repoussait pas, ce qui est visible. Non-seulement
I . Esprit de saint François de Sales, recueilli des écrit» de H. le Carou*» évctjue de Belle y, in- 8, part. III, cb. nui.
l’ordre a baissé dans l’estime publique, mais lui-même se défie de lui-méme. Souvent on a vu l’ecclésiastique anglais, embarrassé de son état, effacer dans les écrits publics la lettre 1 fatale qui précède son nom et constate son caractère; souvent encore on l’a vu , masqué sous un habit laïque, quelquefois môme sous un habit militaire, amuser les salons étrangers avec sa burlesque épée.
A l’époque où l’on agita en Angleterre , avec tant de fracas et de solennité, la question de V émancipation des catholiques (en 1805), on parla des ecclésiastiques, dans le parlement, avec tant d’aigreur, avec tant de dureté, avec une défiance si prononcée, que les étrangers en furent sans comparaison plus surpris que les auditeurs \
Il faut dire aussi qu’il y a, dans le caractère môme de cette milice évangélique, quelque chose qui défend la confiance et qui appelle la défaveur. Il n’y a point d’autorité, il n’y a point de règle, ni par conséquent de croyance commune dans leurs Églises. Eux -mêmes avouent, avec une candeur parfaite, «que l’ecclésias« tique protestant n’est obligé de souscrire une con« fession de foi quelconque, que pour le repos et la « tranquillité publique, sans autre but que celui de « maintenir, entre les membres d’une même commu« nion, l’union extérieure; mais que, du reste, aucune « de ces confessions ne saurait être regardée comme « une règle de foi proprement dite. Les protestants « n’en connaissent pas d’autre que l’Écriture sainte 3. »
1. R. Initiale de Révérend.
2. Un membre de la Chambre des communes observa cependant qu'il y avait quelque chose d’étrange dans cette espèce de déchaînement général contre l’ordre ecclésiastique. Si je ne me trompe, ce membre était H. Stephens; mais comme je ne pris pas de note écrite sur ce point, je n’affirme rien, excepté que la remarque fut faite.
3. Considérations sur les études nécessaires à ceux qui aspirent nu saint ministère, par Cl. Ces. Chavanne, min. du S. Ev. et prof, en tbéol. à l’acad. de lausanne. Yverdun, 1771, in-S, p. 105 et 106,
Lors donc qn’un de ces prédicateurs prend la parole, quels moyens a-t-il de prouver qu’il croit ce qu’il dit? et quels moyens a-t-il encore de savoir qu’en bas on ne se moque pas de lui? 11 me semble entendre chacun de ses auditeurs lui dire, avec un sourire sceptique : En vérité, JE CROIS QU’IL CROIT QUE JE LE CROIS 1 2 !
L’un des fanatiques les plus endurcis qui aient jamais existé, Warburton, fonda en mourant une chaire pour prouver que le Pape est Y Antéchrist1 . A la honte de notre malheureuse nature, cette chaire n’a pas encore vaqué; on a pu lire même, dans les papiers publics anglais de cette année (1817), l’annonce d’un discours prononcé à l’acquit de la fondation. Je ne crois point du tout à la bonne foi de Warburton ; mais quand elle serait possible de la part d’un seul homme, le moyen d’imaginer de même comme possible une série d’extravagants .ayant tous perdu l’esprit dans le même sens, et délirant de bonne foi? Le bon sens se refuse absolument à cette supposition; en sorte que, sans le moindre doute, plusieurs et peut-être tous auraient parlé pour de l’argent contre leur conscience. Qu’on imagine maintenant un Pitt, un Fox, un Burke, un Grey, un Granville, ou d'autres têtes de cette force, assistant à l’un de ces sermons. Non-seulement le prédicateur sera perdu dans leur esprit, mais la défaveur rejaillira même sur l’ordre entier des prédicateurs.
Je traite ici un cas particulier; mais il y a bien d’au1 . V credo ch' ei credetle ch’ ta credesse. (Dante, Infern., XIII, 25.)
2. Ce nom de Warburton me fait souvenir qu’au nombre de ses Œuvres se trouve une édition de Shakspearc avec une préface et un commentaire. Personne, sans doute, n’y verra rien de répréhensible de la part d’uu homme de lettres; mais que l’on se figure, si l’on peut, Christophe de Beaumont, par exemple, éditeur et commentateur de Corneille ou de Molière ; jamais on n’y réussira. Pourquoi? Parce que c’est un homme d’un autre ordre que Warburton. Tous les deux portent la mitre. Cependant l’un est pontife et l’autre n’est qu’un ijentleman. Le premier peut être ridiculisé ou flétri par ce qui ne fait nul tort à l’autre. On sait que lorsque Télémaque parut, Bossuet ne trouva pas l’ouvrage assez sérieux pour un prêtre. Je me garde bien 4c dire qu’il eut raison, je dis seulement que Bossuet a dit cela.
très causes générales qui blessent le caractère de l’ecclésiastique dissident, et le ravalent dans l’opinion. Il est impossible que des hommes dont on se défie constamment jouissent d’une grande considération; jamais on ne les regardera, dans leur parti même, que comme des avocats payés pour soutenir une certaine cause. On ne leur disputera ni le talent, ni la science, ni l’exactitude dans leurs fonctions; quant à la bonne foi, c’est autre chose.
« La doctrine d’une Église réformée, a dit Gibbon, « n’a rien de commun avec les lumières et la croyance « de ceux qui en font partie, et c’est avec un sourire ou « un soupir que le clergé moderne souscrit aux formes « de l’orthodoxie et aux symboles établis... Les prédic« fions des catholiques se trouvent accomplies. Les armi« niens, les ariens, les sociniens, dont il ne faut pas cal« culer le nombre d’après leurs congrégations respectives, « ont brisé et rejeté l’enchaînement des mystères. »
Gibbon exprime ici l’opinion universelle des protestants éclairés sur leur clergé. Je m’en suis assuré par mille et mille expériences. Il n’y a donc plus de milieu pour le ministre réformé. S’il prêche le dogme, on croit qu’il ment : s’il n’ose pas le prêcher, on croit qu’il n’est rien.
Le caractère sacré étant absolument effacé sur le front de ses ministres, les souverains n’ont plus vu dans eux que des officiers civils qui devaient marcher avec le reste du troupeau, sous la boulette commune. On ne lira pas sans intérêt les plaintes touchantes exhalées par un membre même de cet ordre malheureux, sur la manière dont l’autorité temporelle se sert de leur ministère. Après avoir déclamé, comme un homme vulgaire, contre la hiérarchie catholique, il plane tout à coup au-dessus de tous préjugés, et il prononce ces paroles solennelles :
« Le protestantisme n’a pas moins avili la dignité sa« cerdotale'. Pour ne pas avoir l’air d’aspirer à la hié1. Ainsi ce caractère est avili des deux côtés! Il faudrait bien cependant
« rarchie catholique, les })rêtres protestants se sont défi faits bien vite de toute apparence religieuse, et se sont « tous mis très-humblement aux pieds de l’autorité ternie porelle... Parce que la vocation des prêtres protestants « n’était nullement de gouverner l’État, il n’aurait pas « fallu en conclure que c’étart à l’État de gouverner l’É-
<t glise' Les récompenses que l’État accorde auxec« clésiastiques les ont rendus tout à fait séculiers.... « Avec leurs habits sacerdotaux, ils ont dépouillé le ca« ractère spirituel... L’État a fait son métier, et tout le « mal doit être mis sur le compte du clergé protestant. « Il est devenu frivole.... Les prêtres n’ont bientôt plus « fait que leur devoir de citoyens... L’État ne les prend « plus que pour des officiers de police... Il ne les estime « guère, et ne les place que dans la dernière classe de « ses officiers... Dès que la religion devient la servante « de l’État, il est permis de la regarder, dans cet abais« sement, comme l’ouvrage des hommes, et môme « comme une fourberie2. C’est de nos jours seulement « qu’on a pu voir l’industrie, la diète, la politique, l’é« conomie rurale et la police entrer dans la chaire
« Le prêtre doit croire qu’il remplit sa destinée et tous « ses devoirs en faisant lecture en chaire des ordon« nances de la police. Il doit dans ses sermons publier « des recettes contre les épizooties, montrer la néces« sité de la vaccination, et prêcher sur la manière de « prolonger la vie humaine. Comment donc s’y prendraprendre un parti ; car ai le sacerdoce est avili par la hiérarchie et par la suppression de la hiérarchie, il est clair que Dieu n’a pas su faire uu sacerdoce, ce qui me paraît un peu fort.
1. Nulle part l’État ne gouverne l’Eolise; mais toujours et partout R gouvernera justement ceui qui, s’étant mis hors de ['Eglise, osent cependant s'appeler l’Eglise. 11 faut choisir entre la hiérarchie catholique et la suprématie civile, il n’y a point de milieu. Et qui oserait blâmer des souverains qui établissent l’unité civile partout où ils n’en trouvent pas d’autre* Que ce clergé séparé,, qui ne se plaint que de lui-même, reutre doue dans l’unité légitime, et tout de suite il remontera comme par enchantement à ce haut degré de dignité dont lui- même se reconnaît déchu. Avec quelle bienveillance, avec quelle allégresse nous l’y reporterions de nos propres mains ! Notre respect les attend.
t . Voilé précisément ce que je disais tout à l’heure ; et c'est un sujet inépuifab.c d'utiics telle uuus.
« t-il après cela pour détacher les hommes des choses « temporelles et périssables, tandis qu’il s’efforce lui« môme, avec la sanction du gouvernement, d’attacher « les hommes aux galères de la vie '?»
En voilà plus que je n’aurais osé en dire d’après mes propres observations; car il m’en coûte beaucoup d’écrire, même en récriminant, une seule ligne désobligeante; mais je crois que c’est un devoir de montrer l’opinion dans tout son jour. J’honore sincèrement les ministres du saint Évangile, qui portent certainement un très-beau titre. Je sais même qu’un prêtre n’est rien s’il n’est pas ministre du saint Évangile; mais celui-ci à son tour n’est rien s’il n’est pas prêtre. Qu’il écoute donc sans aigreur la vérité qui lui est dite non pas seulement sans aigreur, mais avec amour : Tout corps enseignant , des qu'il n’est plus permis de croire à sa bonne foi , tombe nécessairement dans l'opinion même de son propre parti ; et le dédain, la défiance, l’éloignement, augmentent en raison directe. Si l’ecclésiastique protestant est plus considéré et moins étranger à la société que le clergé des Églises seulement schismatiques, c’est qu’il est moins prêtre; la dégradation- étant toujours proportionnelle à l’intensité du caractère sacerdotal.
Il ne s’agit donc pas de se louer vainement soi-même, ou de se préférer encore plus vainement à d’autres; il faut entendre la vérité et lui rendre hommage.
Rousseau n’écrivait-il pas à une dame française ; « J’aime naturellement votre clergé autant que je hais « le nôtre. J’ai beaucoup d’amis parmi le clergé de « France, etc. *. »
Il est encore plus aimable dans ses Lettres de la Montagne, où il nous fait confidence « que les ministres ne
1. Sur le rr ai caractère du prêtre évangélique, par le professeur Marheijjexe, à Heidelberg, imprimé dans le Musee patriotique des Allemands, à Hambourg. Je n’ai pu lire qu’une traduction française de cet ouvrage, en janvier 1 S 1 ï ; mais elle m’a été donnée pour très-fidèle par un homme que je dois croire très-fidèle.
2. lettres de J.-J< Rousseau, in-8, t. II, p. 201.
« savent plus ce qu’ils croient, ni ce qu’ils veulent, ni « ce qu’ils disent; qu’on ne sait pas même ce qu’ils font « semblant de croire, et que l’intérêt décide seul de leur « foi1.»
Le célèbre helléniste, M. Fréd. Aug. WolfT, remarque avec une rare sagesse, dans ses Prolégomènes sur Homère, « qu’un livre étant une fois consacré par l’u« sage public, la vénération nous empêche d’y voir des « choses absurdes ou ridicules; qu’on adoucit donc et « qu’on embellit par des interprétations convenables « tout ce qui ne paraît pas supportable à la raison parti ticulière; que plus on met de finesse et de science « dans ces sortes d’explications, et plus on est censé « servir la religion; que toujours on en a usé ainsi à l’é« gard des livres qui passent pour sacrés; et que si l’on « s’y détermine pour rendre le livre utile à la masse du « peuple, on ne saurait voir rien de répréhensible dans « cette mesure 3. »
Ce passage est un bon commentaire de celui de Rousseau, et dévoile en plein le secret de l’enseignement protestant. On ferait un livre de ces sortes de texte; et, par une conséquence inévitable, on en ferait un autre des témoignages de froideur ou de mépris distribués à l’ordre ecclésiastique par les différents souverains protestants.
L’un décide «qu’il a jugé à propos de faire composer « une nouvelle liturgie plus conforme à l’enseignement « pur de la religion, à l’édification publique et à l’es« prit du siècle actuel, et que plusieurs motifs l’ont dé« terminé à ne point souffrir que les ecclésiastiques se « mêlent aucunement de la rédaction de ces formules « liturgiques3. »
2. Frid. Aug. Wol/ii Prolegomena in Homerum. — Halis Saxonum,
3. Journal de Parie, mercredi ît décembre 1808, u* 356, p. 2573. — Il faut l’&eouer, c’est un singulier spectacle que celui de l'ordre ecclésiastique déclaré incapable de se mêler des affaires ecclésiastiques.
Un autre défend à tous les ministres et prédicateurs de ses États d’employer la formule : Que le Seigneur vous bénisse , etc. , « attendu, dit le prince, que les ecclésias« tiques ont besoin eux-mômes de la bénédiction di« vine, et qu'il y a de l’arrogance de la part d’un mortel « de vouloir parler au nom de la Providence »
Quel sacerdoce et quelle opinion ! Je l’ai étudiée, cette opinion, dans les livres, dans les conversations, dans les actes de la souveraineté, et toujours je l'ai trouvée invariablement ennemie de l’ordre ecclésiastique. Je puis môme ajouter (et Dieu sait que je dis la vérité) que mille et mille fois, en contemplant ces ministres, illégitimes sans doute et justement frappés, mais cependant moins rebelles eux-mômes qu'enfants de rebelles, et victimes de ces préjugés tyranniques
Que peut-être en nos eueurs Dieu seul peut effacer,
je voyais dans le mien un intérêt tendre, une tristesse fraternelle, une compassion pleine de délicatesse et de révérence, enfin je ne sais quel sentiment indéfinissable que je ne trouvais pas à beaucoup près chez leurs propres frères.
Si les écrivains que j’ai cités au commencement de cet article s’étaient contentés d’affirmer que le clergé catholique aurait probablement évité de grands malheurs s'il avait été plus pénétré des devoirs de son état , je doute qu’ils eussent trouvé des contradicteurs parmi ce clergé même; car nul prêtre catholique ne se trouve au niveau de ses sublimes fonctions; toujours il croira qu’il lui manque quelque chose : mais en passant condamnation sur quelques relâchements, fruits inévitables d’une lonI. Journal de l’Empire du 17 octobre 1809, p. 4 (sous la rubrique de Francfort, du 1 1 octobre), l’or la n.èine raison, uu père serait uu arrogant s’il s’avisait de bèuir sou lits. Quelle force de raisonnement ! Mais tout cela n’eit qu’une chicane faite au clergé, qu’on n’aime pas.
gue paix, il n’en est pas moins vrai que le clergé catholique demeure sans comparaison hors de pair pour la conduite comme pour la considération qui en est la suite. Celte considération est môme si frappante, qu’elle ne peut être mise en question que par un aveuglement volontaire.
Il est heureux sans doute que l’expérience la plus ma* gnifique soit venue de nos jours h l’appui d’une théorie incontestable en elle-mérae, etqu’après avoir démontré ce qui doit être, je puisse encore montrer ce qui est. Le clergé français, dispersé chez toutes les nations étrangères, quel spectacle n’a-l-il pas donné au monde? A l’aspect de ses vertus, que deviennent toutes les déclamations ennemies? Le prêtre français, libre de toute autorité, environné de séductions, souvent dans toute la force de l’âge et des passions, poussé chez des nations étrangères à son austère discipline, et qui auraient applaudi à ce que nous aurions appelé des crimes, est cependant demeuré invariablement fidèle à ses vœux. Quelle force l’a donc soutenu, et comment s’est-il montré constamment au-dessus des faiblesses de l’humanité? Il a conquis surtout l’estime de l’Angleterre, très-juste appréciatrice des talents et des vertus, comme elle eût été l’inexorable délatrice des moindres faiblesses. L’homme qui se présente pour entrer dans une maison anglaise, à titre de médecin, de chirurgien, d’instituteur, etc., ne passe pas le seuil, s’il est célibataire. Une prudence ombrageuse se défie de tout homme dont les désirs n’ont pas d’objet fixe et légal. On dirait qu’elle ne croit pas à la résistance, tant elle redoute l’attaque. Le prêtre seul a pu échapper à cette soupçonneuse délicatesse : il est entré dans les maisons anglaises en vertu de ce môme titre qui en aurait exclu d’autres hommes. Une opinion rancuneuse, âgée de trois siècles, n’a pu s’empêcher de croire à la sainteté du célibat religieux. La défiance s’est tranquillisée devant le caractère sacerdotal si grand , si frappant , si parfaitement inimitable comme celui de la vérité dont il émane; et tel Anglais peut-être qui avait souvent parlé ou écrit d’après ses préjugés contre le célibat ecclésiastique, voyait sans crainte sa femme ou sa fille recevoir les leçons d’un prêtre catholique : tant la conscience est infaillible! tant elle s’embarrasse peu de ce que l’esprit imagine ou de ce que la bouche dit!
Les femmes mêmes, vouées à ce même célibat, ont participé à la même gloire. Combien le philosophisme n’avait-il pas déclamé contre les vœux forcés et les victimes du cloître 1 ! Et cependant, lorsqu'une assemblée de fous qui faisaient ce qu’ils pouvaient pour être des coquins3, se donna le plaisir sacrilège de déclarer les vœux illégitimes et d’ouvrir les cloîtres, il fallut payer je ne sais quelle effrontée du peuple, pour venir à la barre de l’assemblée jouer la religieuse affranchie.
Les vestales françaises déployèrent l’intrépidité des prêtres dans les prisons et sur les échafauds ; et celles que la tempête révolutionnaire avaient dispersées chez les nations étrangères et jusqu’en Amérique, loin de céder aux séductions les plus dangereuses, ont fait admirer de tous côtés l’amour de leur état, le respect pour leurs vœux, et le libre exercice de toutes les vertus.
Elle a péri cette sainte, cette noble Église gallicane ! elle a péri ; et nous en serions inconsolables, si le Seigneur ne nous avait laissé un germe 4.
La haute noblesse du clergé catholique est due tout
t. Expressions très-connues de Rousseau, à propos des caractères de vérité qui brillent dans l'Évangile.
2. Ces folles déclamations te trouvent, comme on sait, réunies et pour ainsi dire condensées dans la Mélanie de la Harpe. En vain l’auteur, depuis son retour à la vérité, fit les plus vives instances pour que sa pièce fût ôtée du répertoire ; on s’y refusa obstinément, et ce défaut de délicatesse fait tort à la nation française bien plus qu'elle ne le pense. Ce n’est rien, dira-t-elle. C’est beaucoup. Cet exemple se joint à la nouvelle édition de Voltaire, à la stéréotypie de Jeanne d’Arc y invariablement annoncée dans tous les catalogues, avec le Discours sur l'Histoire universelle, et les Oraisons funèbres de Bossuet, etc., etc.
3. Douces expressions de Burkc, dans sa lettre au D . D. B,y en parlant de l'Assemblée nationale.
4. Nisi Dominas reliquisset nobis setnen. (Isaïe, I, 9.) entière au célibat; et cette institution sévère étant uniquement l’ouvrage des Papes secrètement animés et conduits par un esprit sur lequel la conscience ne saurait se tromper, toute la gloire remonte à eux ; et ils doivent être considérés, par tous les juges compétents, comme les véritables instituteurs du sacerdoce.
Considérations politiques .
L’erreur, redoublant toujours de force en raison de l’importance des vérités qu’elle attaque, s’est épuisée contre le célibat religieux , et après l’avoir attaqué sous le rapport des mœurs, elle n’a pas manqué de le citer au tribunal de la politique comme contraire à la population. On avait répondu à ces sophismes d’une manière victorieuse. Déjà Bacon, malgré les préjugés de temps et de secte, nous Svait fait penser à quelques avantages signalés du célibat'. Déjà les économistes avaient soutenu et assez bien prouvé que le législateur ne devait jamais s’occuper directement de la population, mais seulement des subsistances. Déjà plusieurs écrivains appartenant au clergé avaient fort bien repoussé les traits lancés contre leur ordre sous le rapport de la population. Mais c’est une singularité piquante, que cette force cachée qui se joue dans l’univers se soit servie d’une plume protestante pour nous présenter la démonstration rigoureuse d’une vérité tant et si mal à propos contestée.
Je veux parler de M. Mallhus, dont le profond ouvrage sur le Principe de la Population est un de ces livres rares après lesquels tout le monde est dispensé de traiter le môme sujet. Personne avant lui, je pense, n’avait clairement et complètement prouvé cette grande loi tcm1. üermoues ftdcles, etc., CV1II. (Oji., t. X.)
poivlle (Je la Providence : Que non-seulement tout homme n’est pus né /tour se marier, mais que dans tout Etat bien ordonné, il faut qu’il y ait une loi, un principe, une force quelconque qui s'oppose à la multiplication, des mariages.
M. Mallhus observe que l’accroissement des moyens de subsistance, dans la supposition la plus favorable, étant inférieur à celui de la population dans l’énorme proportion respective des deux progressions, l'une arithmétique et l’autre géométrique, il s’ensuit que l’État, en vertu de cette disproportion, est tenu dans un danger continuel si la population est abandonnée à elle-même; ce qui nécessite la force réprimante dont je viens de • parler.
Mais le nombre des mariages ne peut être restreint dans l’État qu’en trois manières : par le vice, par la violence ou par la morale. Les deux premiers moyens ne pouvant se présenter à l’esprit d’un législateur, il ne reste donc que le troisième, c’est-à-dire qu’î/ faut qu’il y ait dans l'Etat un principe moral qui tende constamment à restreindre le nombre des mariages.
Et voilà le problème difficile que l’Église, c’est-à-dire le Souverain Pontife, a, par sa loi du célibat ecclésiastique, résolu avec toute la perfection que les choses humaines peuvent comporter, puisque la restreinte catholique est non-seulement morale, mais divine , et que l’Église l’appuie sur des motifs si sublimes , sur des moyens si efficaces, sur des menaces si terribles, qu’il n’est pas au pouvoir de l’esprit humain d’imaginer rien d’égal ou d’approchant.
Salut et honneur éternel à saint Grégoire Vil et à ses successeurs qui ont maintenu l’intégrité du sacerdoce contre tous les sophismes de lauatme, de l’exemple et de l’hérésie !
Institution de la Monarchie européenne.
L’homme ne sait point admirer ce qu’il voit tous les jours : au lieu de célébrer notre monarchie qui est un miracle, nous l’àppelons despotisme , et nous en parlons comme d’une chose ordinaire qui a toujours existé et qui ne méfite aucune attention particulière.
Les anciens opposaient le règne des lois à celui des rois comme ils auraient opposé la république au despotisme. « Quelques nations, dit Tacite, ennuyées de leurs « rois, préférèrent les lois 1. » Nous avons le bonheur de ne pas comprendre cette opposition, qui est cependant très-réelle et le sera toujours hors du christianisme.
Jamais les nations antiques n’ont douté, pas plus que les nations infidèles n’en doutent aujourd’hui, que le droit de vie et de mort n’appartînt directement aux souverains. Il est inutile de prouver cette vérité qui est écrite en lettres de sang sur toutes les pages de l’histoire. Les premiers rayons du christianisme ne détrompèrent pas même les hommes sur ce point, puisqu’en suivant la doctrine de saint Augustin lui-méme , le soldat qui ne tue pas quand le prince légitime le lui ordonne n’est pas moins coupable que celui qui tue sans ordre 1 ; par où l’on voit que ce grand et bel esprit ne se formait pas encore l’idée d’un nouveau droit public qui ôterait aux rois le pouvoir de juger.
Mais le christianisme, pour ainsi dire disséminé sur la terre, ne pouvait que préparer les cœurs, et ses grands
1 . Quidam, retprm pcrtvsi, leges maluerunt. (Tacit.)
2. Saint Augnst. Ve Civil. Ve i, I, 29. — Ailleurs, il dit encore : Retint refftm fttcil iniguitas rmperandi, innocentent autem militent oslendit ordo scrviendi. (Idem, contra Faustum.)
29ü
effets politiques ne pouvaient avoir lieu que lorsque l’autorité pontificale ayant acquis ses justes dimensions, la puissance de cette religion se trouverait concentrée dans la main d’un seul homme, condition inséparable de l’exercice de cette puissance. Il fallait, d’ailleurs, que l’empire romain disparût. Putréfié jusque dans ses dernières fibres , il n’était plus digne de recevoir la greffe divine. Mais le robuste sauvageon du Nord s’avançait, et, tandis qu’il foulerait aux pieds l’ancienne domination, les Papes devaient s’emparer de lui , et, sans jamais cesser de le caresser ou de le qombattre, en faire à la fin ce qu’on n’avait jamais vu dans l’univers.
Du moment où les nouvelles souverainetés commencèrent à s’établir, l’Église, par la bouche des Papes, ne cessa de faire entendre aux peuples ces paroles de Dieu dans l’Écriture ; C’est par moi que les rois régnent; et aux rois : Ne jugez pas, afin que vous ne soyez point jugés, pour établir à la fois et l’origine divine de la souveraineté et le droit divin des peuples.
« L’Église, dit très-bieu Pascal, défend à ses enfants, « encore plus fortement que les lois civiles, de se faire « justice eux-mêmes; et c’est par son esprit que les rois « chrétiens ne se la font pas dans les crimes môme de « lèse-majesté au premier chef, et qu’ils remettent les « criminels entre les mains des juges, pour les faire « punir selon les lois et dans les formes de la justice1.»
Ce n’est pas que l’Église ait jamais rien ordonné sur ce point ; je ne sais môme si elle l’aurait pu, car il est des choses qu’il faut laisser dans une certaine obscurité respectable, sans prétendre les trop éclaircir par des lois expresses. Les rois, sans doute, ont souvent et trop souvent ordonné directement des peines; mais toujours l’esprit de l’Église s’avançait sourdement, attirant à lui les opinions, et flétrissant ces actes de la souveraineté
\ , Dans les Lettres provinciale*.
comme des assassinats solennels, plus vils et non moins criminels que ceux des grands chemins.
Mais comment l’Église aurait-elle pu faire plier la monarchie, si la monarchie elle-même n’avait été préparée, assouplie, je suis prêt à dire édulcorée par les Papes? Que pouvait chaque prélat, que pouvait même chaque Église particulière contre son maître? Rien. Il fallait, pour opérer ce grand prodige, une puissance non point humaine, physique, matérielle (car, dans ce cas, elle aurait pu abuser temporellement), mais une puissance spirituelle et morale qui ne régnât que dans l’opinion : telle fut la puissance des Papes : Nul esprit droit et pur ne refusera de reconnaître l’action de la Providence dans cette opinion universelle qui envahit l’Europe, et montra à tous ses habitants le Souverain Pontife comme la source de la souveraineté européenne, parce que la môme autorité, agissant partout, effaçait les différences nationales autant que la chose était possible, et que rien n’identiûe les hommes comme l’unité religieuse. La Providence avait confié aux Papes l’éducation de la souveraineté européenne. Mais comment élever sans punir? De là tant de chocs, tant d’attaques, quelquefois trop humaines, et tant de résistances féroces ; mais le prince divin n’était pas moins toujours présent, toujours agissant et toujours reconnaissable ; il l’était surtout par ce merveilleux caractère que j’ai déjà indiqué, mais qui ne saurait être trop remarqué, savoir : que toute action des Papes contre les souverains tournait au profit de la souveraineté. N’agissant jamais que comme délégués divins, même en luttant contre les monarques, ils ne cessaient d’avertir le sujet qu’il ne pouvait rien contre ses maîtres. Immortels bienfaiteurs du genre humain, ils combattaient tout à la fois et pour le caractère divin de la souveraineté, et pour la liberté légitime des hommes. Le peuple, parfaitement étranger à toute espèce de résistance, ne pouvait s’enorgueillir ni s’émanciper, et les souverains, ne pliant que sous un pouvoir divin ,
conservaient toute leur dignité. Frédéric, sous le pied du Pontife, pouvait être un objet de terreur, de compassion peut-être, mais non de mépris, pas plus que David prosterné devant l’ange qui lui apportait les fléaux du Seigneur.
Les Papes ont élevé la jeunesse de la monarchie européenne ; ils l’ont faite, au pied de la lettre, comme Fénelon fit le duc de Bourgogne. Il s’agissait, de part et d’autre, d’extirper d’un grand caractère un élément féroce qui aurait tout gâté. Tout ce qui gêne l’homme le fortifie. Il ne peut obéir sans se perfectionner ; et, par cela seul qu’il se surmonte, il est meilleur. Tel homme pourra triompher de la plus violente passion à trente ans, parce qu’à cinq ou six on lui aura appris à se passer volontairement d’un joujou ou d’une sucrerie. 11 est arrivé à la monarchie ce qui arrive à un individu bien élevé. L’effort continuel de l’Église, dirigé par le Souverain Pontife, en a fait ce qu’on n’avait jamais vu et ce qu’on ne verra jamais partout où cette autorité sera méconnue. Insensiblement, sans menaces, sans lois, sans combats , sans violence et sans résistance , la grande charte européenne fut proclamée, non sur le vil papier, non par la voix des crieurs publics, mais dans tous les cœurs européens, alors tous catholiques.
Les rois abdiquent le pouvoir de juger jxir eux-mêmes, et les peuples , en retour, déclarent les rois infaillibles et
Telle est la loi fondamentale de la monarchie européenne, et c’est l’ouvrage des Papes, merveille inouïe, contraire à la nature de l’homme naturel, contraire à tous les faits historiques, dont nul homme, dans les temps antiques, n’avait révé la possibilité, et dont le caractère divin le plus saillant est d’être devenu vulgaire.
Les peuples chrétiens qui n’ont pas senti ou assez senti la main du Souverain Pontife n’auront jamais cette monarchie. C’est en vain qu’ils s’agiteront sous une
' r*
Diflilized by GoogI
■r
main arbitraire ; c’est en vain qu’ils s’élanceront sur les traces des nations ennoblies, ignorant qu’avant de faire des lois pour un peuple, il faut faire un peuple pour les lois. Tous les efforts seront non-seulement vains, mais funestes ; nouveaux Ixions, ils irriteront Dieu, et n’embrasseront qu’un nuage. Pour être admis au banquet européen, pour être rendus dignes de ce sceptre admirable qui n’a jamais suffi qu’aux nations préparées, pour arriver, enfin, à ce but si ridiculement indiqué par une philosophie impuissante, toutes les routes sont fausses, excepté celle qui nous a conduits.
Quant aux nations qui sont demeurées sous la main du Souverain Pontife assez pour recevoir l’impression sainte, mais qui l’ont malheureusement abandonnée, elles serviront encore de preuve à la grande vérité que j’expose; mais cette preuve sera d’un genre opposé. Chez les premières, le peuple n’obtiendra jamais ses droits ; chez les secondes, le souverain perdra les siens, et de là naitra le retour.
Les rois favorisèrent, il y a trois siècles, la grande révolte pour voler l’Église '. On les verra ramener les peuples à l’unité pour affermir leurs trônes, mis en l’air par les nouvelles doctrines.
L’union, à différents degrés et sous différentes formes, de l’empire et du sacerdoce fut toujours trop générale dans le monde pour n’étre pas divine. 11 y a, entre ces deux choses, une affinité naturelle. 11 faut qu’elles s’unissent où qu’elles se soutiennent. Si l’une se retire, l’autre souffre.
Alterius sic
Altéra poscit opem res et conjurât amice.
Toute nation européenne soustraite à l’influence du
1. Hume, qui, ne croyant rien, ue se gênait pour riea, avoue sans compliment que « le véritable fondement de ia réforme fut l'envie de vonaa l’argenterie * et tous les ornementa des autcia. ► A pf8Ê6HC6 for inaking sjjoil '*/ tiw plate, vestures and rich oruaments belonymy to the altatr ». (limites HisE of Kwj, Elisabeth, ch. il, auu. 1508.)
Saint-Siège sera portée invinciblement vers la servitude ou vers la révolte. Le juste équilibre qui distingue la monarchie européenne ne peut être que l’eflet de la cause supérieure que j’indique.
Cet équilibre miraculeux est tel, qu’il donne au prince toute la puissance qui ne suppose pas la tyrannie proprement dite, et au peuple toute la liberté qui n’exclut pas l’obéissance indispensable. Le pouvoir est immense sans être désordonné , et l’obéissance est parfaite sans être vile. C’est le seul gouvernement qui convienne aux hommes de tous les temps et de tous les lieux ; les autres ne sont que des exceptions. Partout où le souverain, n’infligeant aucune peine directement, n’est amenable lui-même dans aucun cas, et ne répond à personne, il y a assez de puissance et assez de liberté; le reste est de peu d’importance ’.
On parle beaucoup du despotisme turc ; cependant ce despotisme se réduit au pouvoir de punir directement , c’est-à-dire au pouvoir d 'assassiner, le seul dont l’opinion universelle prive le roi chrétien ; car il est bien important que nos princes soient persuadés d’une vérité dont ils se doutent peu, et qui est cependant incontestable : c’est qu’ils sont incomparablement plus puissants que les princes asiatiques. Le sultan peut être déposé légalement et mis à mort par un décret des mollahs et des ulhémas réunis \ Il ne pourrait céder une province, une seule ville même, sans exposer sa tête, il ne peut se dispenser d’aller à la mosquée le vendredi; on a vu des sultans malades faire un dernier effort pour monter à cheval, et tomber morts en s’y rendant; il ne peut conserver un enfant mâle naissant dans sa maison,
1 . Le droit de s'imposer, par exemple, dont on fait beaucoup de bruit, ne signifie pas grand’cbose. Les nations qui s'imposent elles-mêmes sont toujours les pins imposées. Il en est de même du droit colégislatif. Les lois seront pour le moins aussi bonnes partout où il n’y aura qu’un législateur unique.
2. Ces deux corps sont à peu près ce que seraient parmi nous le clergé et la magistrature.
hors de la ligne directe de la succession ; il ne peut casser la sentence d’un cadi; il ne peut toucher à un établissement religieux, ni au bien offert à une mosquée, etc.
Si l’on offrait à l’un de nos princes le droit sublime de faire pendre , à la charge de pouvoir être mis en jugement, déposé ou mis à mort, je doute qu’il acceptât ce parti ; et cependant on lui offrirait ce que nous appelons la toute-puissance des sultans.
Lorsque nous entendons parler des catastrophes sanglantes qui ont coûté la vie à un si grand nombre de ces princes, jugeant ces événements d’après nos idées, nous y voyons des complots, des assassinats, des révolutions; rien n’est plus faux. Dans la dynastie entière des Ottomans , un seul a péri illégalement par Une véritable insurrection ; mais ce crime est considéré à Constantinople comme nous considérons l’assassinat de Charles I" ou celui de Louis XVI. La compagnie ou la horta des janissaires , qui s’en rendit coupable , fut supprimée , et cependant son nom fut conservé et voué à une éternelle ignominie. A chaque revue elle est appelée à son tour, et , lorsque son nom est prononcé , un officier public répond à haute voix : Elle n existe plus l elle est maudite, etc., etc.
En général, ces exécutions, qui terminent une si grande quantité de règnes, sont avouées par la loi. Nous en avons vu un exemple mémorable dans la mort de l’aimable Sélim, dernière victime de ce terrible droit public. Las du pouvoir, il voulut le céder à son oncle, qui lui dit : « Prenez garde à vous; les factions vous fait tiguent; mais lorsque vous serez particulier, une « autre faction pourra fort bien vous rappeler au trône, « c’est-à-dire à la mort. » Sélim persista, et la prophétie fut accomplie. Bientôt une faction puissante ayant entrepris de le replacer sur le trône, un fetfa du divan le üt étrangler. Le décret adressé au souverain, dans ces sortes de cas, ressemble beaucoup à celui que le sénat
romain adressait aux consuls dans les moments périlleux : Videant consules, etc.
Partout où le souverain exerce le droit de punir directement , il faut qu’il puisse être jugé, déposé et mis à mort; et, s’il n’y a pas un droit fixe sur ce point, il faut que le meurtre d’un souverain n’effraye ni ne révolte aucunement les imaginations; il faut môme que les auteurs de ces terribles exécutions ne soient point flétris dans l’opinion publique, et que des fils organisés tout exprès consentent à porter les noms de leur père. C’est ce qui a lieu, en effet, car tout ce qui est nécessaire existe.
L’opinion est ce qu’elle doit être. Elle veut qu’on puisse sans déshonneur porter la main , dans certaines occasions, sur le prince qui est investi du droit de faire mourir.
Par une raison toute contraire, l’opinion, autant que la loi, doit écraser tout homme qui ose porter la main sur le monarque déclaré inviolable. Le nom même de régicide disparaît , étouffé sous le poids de l'infamie; ailleurs , la dignité de la victime semble quelquefois ennoblir le meurtre.
Vie commune des Princes. — Alliance secrète de la Religion et de la Souveraineté.
Quand on lit l’histoire, on serait tenté de croire que la mort violente est naturelle aux princes, et que pour eux la mort naturelle est une exception.
Des trente empereurs qui léguèrent pendant deux siècles et demi, depuis Auguste jusqu’à Valérien, six seulement moururent de mort naturelle. En France, de Clovis à Dagobert, dans un espace de cent cinquante
ans , plus de quarante rois ou princes du sang ropl périrent de mort violente
Et n’est-ce pas une chose déplorable que dans ces derniers temps on ait pu dire encore : « Si , dans un a espace de deux siècles , on trouve en France dix monar« ques ou dauphins, trois sont assassinés, trois meurent « d'une mort secrètement préparée, et le dernier périt sur « l’échafaud a. »
L’historien que je viens de citer regarde comme certain que la vie commune des princes est plus courte que la vie commune, à cause du grand nombre de morts violentes qui terminent ces vies royales : « Soit, ajoute« t-il, que cette brièveté générale de la vie des rois « vienne des embarras et des chagrins du trône , ou de « la facilité funeste qu’ont les rois et les princes de sa« tisfaire toutes leurs passions \ »
Le premier coup d’œil est pour la vérité de cette observation ; cependant , en examinant la chose de trèsprès, je me suis trouvé conduit à un résultat tout différent.
Il paraît que la vie coînmune de l’homme est à peu près de vingt-sept ansI. * 3 4.
D’un autre côté, si l’on en croyait les calculs de Newton, les règnes communs des rois seraient de dix-huit à vingt ans; et je pense qu’il n’y aurait pas de difficulté sur cette évaluation, si l’on ne faisait aucune distinction de siècles et de nations, c’est-à-dire de religions; mais
I. Garnier, ffist. de Charlemagne, t. I, in-it, introd., ch. n, p. 219. Passage rappelé par M. Bernardi, dans son ouvrage de l’Origine et des Progrit de la Législation française. {Journal des Débats, 2 août 1816.)
î. On peut lire dans le Journal de Paris, juillet 1793, n* 183, l'effroyable diatribe dont cette citation est tirée. L’auteur parait cependant être mort en pleine jouissance du bon sens. Sit tibi terra levis I
3. Garnier, ibid., p. 227, 228.
4. D'Alembert, Mélanges de littérature et de philosophie, Amsterdam, 1767. Calcul des probabilités, p. 285.— Ce même d'Alembert observe cependant qu'il restait des doutes sur ces évaluations, et que les tables mortuaires avaient besoin d'être dressées avec plus de soin et de précision. lOpusc. mathém., Paris, 1768, in-4, t. V, sur les Tables de mortalité, p. Î3t.) C'est ce qu'on a fait, je pense, depuis cette époque, avec beaucoup d'eiactitude.
cette distinction doit être faite, comme l’a observé le chevalier William Jones: «En examinant, dît-il, les dy« nasties asiatiques, depuis la décadence du califat, je n’ai « trouvé que dix à douze ans pour le règne commun1 *. »
Un autre membre distingué de l’académie de Calcutta prétend que, d’après les tables mortuaires, la vie commune est de trente-deux à trente-trois ans, « et que, par « une longue succession de princes, on ne saurait ac« corder à chaque règne, l’un dans l’autre, plus de la « moitié de cette dernière durée, soit dix-sept ans3. »
Ce dernier calcul peut être vrai, si l’on fait entrer les règnes asiatiques dans l’évaluation commune; mais, à l’égard de l’Europe, il serait certainement faux; car les règnes communs européens excèdent, môme depuis longtemps, le terme de vingt ans, et s’élèvent dans plusieurs États catholiques jusqu’à vingt-cinq ans.
Prenons un terme moyen, 30, entre les deux nombres
27 et 33 fixés pour la durée de la vie commune, et le nombre 20, évidemment trop bas, comme chacun peut s’en convaincre par soi-môme, pour le règne commun européen; je demande comment il est possible que les vies soient de 30 ans seulement, et les règnes de 22 à 25, si les princes (j’entends les princes chrétiens) n’avaient pas plus de vie commune que les autres hommes? Celte considération prouverait ce qui m’a toujours paru infiniment probable, que les familles véritablement royales sont naturelles et différent des autres, comme un arbre diffère d’un arbuste.
Rien n’arrive, rien n’existe sans raison suffisante : une famille ne peut régner que parce qu’elle a plus de vie, plus d'esprit royal , en un mot plus de ce qui rend une famille plus faite pour régner.
On croit qu’une famille est royale parce qu’elle rè1. Sir William Jone’s Works, in-4, t. V, p. 354. (Prêt, de sa Description
de l’Asie.)
ï. M. Bentley, dans les Hecherch. asiat. — Suppléai. aux Œuvres citées, t. Il, in-4, p. 1035.
gne, au contraire, elle règne parce qu’elle est royale.
Dans nos jugements sur les souverains, nous sommes trop sujets à commettre une faute impardonnable eu fixant nos regards sur quelques points tristes de leurs caractères ou de leurs vies. Nous disons en nous rengorgeant : Voilà comme sont faits les rois I il faudrait dire : Qu'est-ce que je serais, moi, si quelque force révolutionnaire avait porté seulement mon troisième ou quatrième aïeul sur le trône ? Un furieux, un imbécile dont il faudrait se défaire à tout prix.
Infortunés stylites, les rois sont condamnés par la Providence à passer leur vie sur le haut d’une colonne, sans pouvoir jamais en descendre. Ils ne peuvent donc voir aussi bien que nous ce qui se passe en bas; mais, en revanche, ils voient de plus loin. Ils ont un certain tact intérieur, un certain instinct qui les conduit souvent mieux que le raisonnement de ceux qui les entourent. Je suis si persuadé de cette vérité, que, dans toutes les choses douteuses, je me ferai toujours une difficulté, une conscience môme, s’il faut parler clair, de contredire trop fortement, môme de la manière permise, la volonté d’un souverain. Après qu’on leur a dit la vérité, comme on le doit, il ne faut plus que les laisser faire et les aider.
Nous comparons tous les jours un prince à un particulier; quel sophisme ! Il y a des inconvénients qui tiennent à la position des souverains, et qui par conséquent doivent être tenus pour nuis. Il faut donc comparer une famille régnante à une famille particulière qui régnerait , et qui serait en conséquence soumise aux mômes inconvénients. Or, dans cette supposition, il n’y a pas le moindre doute sur la supériorité de la première, ou, pour mieux dire, sur l’incapacité de la seconde; car la famille non royale ne régnera jamais '.
1. La souveraineté légitime peut être imitée pendant quelque temps : elle est susceptible aussi de plus ou de moins; et ceux qui ont beaucoup réfléchi sur ce
Il ne faudrait donc pas s’étonner de trouver dans une famille royale plus de vie commune que dans toute autre. Mais ceci me conduit à Pexposilion de l’un des plus grands oracles prononcés dans les saintes Écritures :
II n’y a rien de si vrai, il n’y a rien de si profond, il n’y a rien de si terrible, et, par malheur, il n’y a rien de moins aperçu. La liaison de la religion et de la souveraineté ne doit jamais être perdue de vue. Je me rappelle avoir lu jadis le titre d’un sermon anglais intitulé : Les pêchés du gouvernement sont les pêchés du peuple z.
J’y souscris sans l’avoir lu; le titre seul vaut mieux que plusieurs livres.
En comparant les races souveraines d’Europe et d’A- sie, le chevalier Jones observe que « la nature des mal« heureux gouvernements asiatiques explique la dilfé« rence qui les distingue des nôtres, sous le rapport de « la durée des races’. » Sans doute; mais il faut ajouter que c’est la religion qui différencie les gouvernements.
grand sujet ne seront point embarrassés de reconnaître dans ce genre les caractères du p lus ou du mains, ou du néant. Si l'on ne sait rion de l'origine d’une souveraineté; si elle a commencé pour ainsi dire d’elle-mèmc, sans violence d'un cftté, comme sans acceptation ni délibération de l’autre; si, de plus, le roi est européen et catholique, il est, comme dit Uomère, Iris-roi (Baoûiira-roî). Plus il s’éloigne de ce modèle, et moins il est roi. Il faut particulièrement très-peu compter sur les races produites au milieu des tempêtes, élevées par la force ou par ia politique, et qui sc montrent surtout euviruunées, flanquées, défendues, consacrées par de belles lois fondamentales, écrites sur de beau papier vélin, et qui ont prévu tous les cas» — C.es races ne peuvent durer. — il y aurait bien d’autres choses à dire, si l’on voulait ou si l'ou pouvait dire.
1. Proptcr peccata terne mttUi principes ejus; et propter hominis sapientiam, et horuin scientiam quai dicuntur, cita ducts longior erü. (Prov.,
î. Sins of government, sins of the nations. A discourse inlemted for the laie fasl. (London, Chronicle, 1793, n° 5747.) 11 me parait que ce titre et ce sujet n’ont pu être trouvés que par uu esprit sage et lumiueux.
3. Sir William Jone s Works, t. V, p. 533. (Daus La préface de ta Description de l'Asie.)
Le mahométisme n’accorde que dix à douze ans aux souverains : car les crimes des hommes multiplient les princes; et, dans tout le pays infidèle, il faut nécessairement qu’il y ait infiniment plus de crimes et infiniment moins de vertus que parmi nous, quel que soit le relâchement de nos mœurs, puisque, malgré ce relâchement, la vérité nous est néanmoins continuellement prêchée, et que nous avons l’ intelligence des choses qu'on nous dit.
Les règnes pourront donc s’élever, dans les pays chrétiens, jusqu’à vingt-cinq ans. En France, le règne commun , calculé pendant trois cents ans, est de vingtcinq ans. En Danemark, en Portugal, en Piémont, les règnes sont également de vingt-cinq ans. En Espagne, ils sont de vingt-deux aus; et il y a, comme ou voit, quelque différence entre les durées des différents gouvernements chrétiens; mais tous les règnes chrétiens sont plus longs que tous les règnes non chrétiens, anciens et modernes.
Une considération importante sur la durée des règnes pourrait peut-être se tirer encore des souverainetés protestantes, comparées à elles-mêmes avant la réforme, et à celles qui n’ont point changé de foi.
Les règnes d’Angleterre, qui étaient de plus de vingttrois ans avant la réforme, ne sont plus que de dix-sept ans depuis cette époque. Ceux de la Suède sont tombés de vingt-deux ans à ce même nombre de dix-sept. Il pourrait donc se faire que la loi incontestable à l’égard des nations infidèles ou primitivement étrangères à l’influence du Saint-Siège, que cette loi, dis-je, se manifestât encore chez les nations qui n’ont cessé d’être catholiques qu’après l’avoir été longtemps. Néanmoins, comme il peut y avoir des compensations inconnues, et que le Danemark, par exemple, en vertu de quelque raison cachée, mais certainement honorable pour la nation , ne paraît pas avoir subi la loi de raccourcissement des règnes, il convient d’attendre encore avant de
généraliser. Cette loi, au reste, étant manifeste, il ne s’agit plus que d’en examiner l’étendue. On ne saurait trop approfondir l'influence de la religion sur la durée des règnes et sur celle des dynasties.
Observations particulières sur la Russie.
Un beau phénomène est celui de la Russie. Placée entre l’Europe et l’Asie, elle tient de l’une et de l’autre. L’élément asiatique qu’elle possède et qui saute aux yeux ne doit point l’humilier. On pourrait y avoir plutôt un titre de supériorité ; mais, sous le rapport de la religion, elle a de très-grands désavantages, tels même que je ne sais pas trop si, aux yeux d’un véritable juge, elle est plus près de la vérité que les nations protestantes.
Le déplorable schisme des Grecs et l’invasion des Tartares empêchèrent les Russes de participer au grand mouvemeut de la civilisation européenne et légitime, qui partait de Rome. Cyrille et Méthode, apôtres des Slaves, avaient reçu leurs pouvoirs du Saint-Siège, et même ils étaient allés à Rome pour y rendre compte de leur mission Mais la chaîne, à peine établie, fut coupée par les mains de ce Photius de funeste et odieuse
1. Cyrille et Méthode traduisirent la liturgie eu slavon, et firent célébrer la messe dans la langue que parlaient les peuples qu'ils avaient convertis. Il y eut à cet égard, de la part des Papes, de grandes résistances et de grandes restrictions, qui, malheureusement, n’eurent point d’effet à l’égard des Russes. Nous avons une lettre du pape Jean "VI il (c’est la CXCIY®), adressée au duc de Moravie, Sfentopulk, en l’année 859. il dit à ce prince : ■ Nous approuvons les
• lettres slavounes inventées par le philosophe Constantin (c’est ce même Cy« rillc), et nous ordonnons que l’on chante les louanges de Dieu en langue sla• vonne. > Voyer les Vies îles Saints, trad. de l’augl.; Vies de saint Cyrille et
saint Méthode, 14 février, in-8, t. Il, p. 265.) Ce livre précieux est une excellente miniature des Bollandistcs. *
mémoire, à qui l’humanité en général n’a pas moins de reproches à faire que la religion , envers laquelle il fut cependant si coupable.
La Russie ne reçut donc point l’influence générale, et ne put être pénétrée par l’esprit universel , puisqu’elle eut à peine le temps de sentir la main des Souverains Pontifes. De là vient que sa religion est toute en dehors, et ne s’enfonce point dans les cœurs. Il faut bien prendre garde de confondre la puissance de la religion sur
V homme avec l’attachement de l'homme à la religion, deux choses qui n’ont rien de commun. Tel qui volera toute sa vie, sans concevoir seulement l’idée de la restitution , ou qui vivra dans l’union la plus coupable en faisant régulièrement ses dévotions, pourra fort bien défendre une image au péril de sa vie , et mourir même plutôt que de manger de la viande un jour prohibé. J’appelle puissance de la religion, celle qui change et exalte l’homme ', en le rendant susceptible d’un plus haut degré de vertu, de civilisation et de science. Ces trois choses sont inséparables; et toujours l’action intérieure du pouvoir légitime est manifestée extérieurement par la prolongation des règnes.
Peu de voyageurs écrivains ont parlé des Russes avec amour. Presque tous ont saisi les côtés faibles pour amuser la malice des lecteurs. Quelques-uns même, tels que le docteur Clarke , en ont parlé avec une sévérité qui fait peur, et Gibbon ne s’est point fait difficulté de
i. Lex Domini immaculata convertens animas. (Ps. XVIil, 8.) Cest une expression remarquable. Un rabbin de Mantoue disait à un prêtre catholique, de ma connaissance, dans l’intimité d’un tête-à-tête : « Il faut l’avouer, il y a réellement dans voire religion une force convertissante. » Voltaire a dit au contraire :
Dieu visita le inonde et ne l’a pas changé.
(Poème sur le Désastre de Lisbonne.)
Le génie condamné à déraisonner pour crime d’infidélité à sa mission a toujours été pour moi un spectacle délicieux. Je suis sans pitié pour lui. Pourquoi trahissait-il son maître? pourquoi violait-il ses instructions? Était-il envoyé pour mentir?
les appeler les pim ignorants et les plus superstitieux sectaires de la communion grecque 1 .
Cependant ce peuple est éminemment brave , bienveillant, spirituel, hospitalier, entreprenant, heureux imitateur, parleur élégant, et possesseur d’une langue magnifique sans mélange d’aucun patois, môme dans les dernières classes.
Les taches qui déparent ce caractère tiennent ou à son ancien gouvernement ou à sa civilisation qui est fausse ; et non-seulement elle est fausse parce qu’elle est humaine, mais parce que, pour comble de malheur, elle a coïncidé avec l’époque de la plus grande corruption de l’esprit humain, et que les circonstances ont mis en contact, et pour ainsi dire amalgamé la nation russe avec celle qui été tout à la fois et le plus terrible instrument et la plus déplorable victime de cette corruption.
Toute civilisation commence par les prêtres, par les cérémonies religieuses, par les miracles même, vrais ou faux, n’importe. Il n’y a jamais eu, il n’y aura jamais, il ne peut y avoir d’exception à celte règle. Et les Ilusses aussi avaient commencé comme tous les autres ; mais l’ouvrage, malheureusement brisé par les causes que j’ai indiquées, fut repris au commencement du dix-huitième siècle sous les plus tristes auspices.
C’est dans les boues de la régence que les germes refroidis de la civilisation russe commencèrent à se réchauffer, et les premières leçons que ce grand peuple entendit dans la nouvelle langue qui devint la sienne furent des blasphèmes.
On peut remarquer aujourd’hui, je le sais, un mouvement contraire capable de consoler jusqu’à un certain point l’œil d’un observateur ami; mais comment effacer l’anathème primitif? Quel dommage que la plus puissante des familles slaves se soit soustraite, dans son ignorance, au grand sceptre constituant, pour se jeter
1. ffiêt . de la décad. , etc., t. XIII, ch. lxvii, p \0.
dans les bras de ces misérables Grecs du Bas-Empire, détestables sophistes, prodiges d’orgueil et de nullité, dont l’histoire ne peut être lue que par un homme exercé à vaincre les plus grands dégoûts, et qui a présenté enfin pendant mille ans le spectacle hideux d’une monarchie chrétienne avilie jusqu’à des régnes de onze ans.
Il ne faut pas avoir vécu longtemps en Russie pour s’apercevoir de ce qui manque à ses habitants. C’est quelque chose de profond qu’on sent profondément, et que le Russe peut contempler lui-même dans le règne commun de ses maîtres, qui n’excède pas treize ans, tandis que le règne chrétien touche au double de ce nombre, et l’atteindra bientôt ou le surpassera même partout ou l’on sera sage. En vain le sang étranger, porté sur le trône de Russie, pourrait se croire en droit de concevoir des espérances plus élevées, en vain les plus douces vertus viendraient contraster sur ce trône avec l’àpreté antique, les règnes ne sont point accourcis par les fautes des souverains, ce qui serait visiblement injuste, mais par celles du peuple'. En vain les souverains feront les plus nobles efforts, secondés par ceux d’un peuple généreux qui ne compte jamais avec ses maîtres; tous ces prodiges de l’orgueil national le plus légitime seront nuis s’ils ne sont pas fanestes. Les siècles passés ne sont plus au pouvoir du Russe. Le sceptre créateur, le sceptre divin n’a pas assez reposé sur sa tête, et dans son profond aveuglement, ce grand peuple s’en glorifie 1 Cependant la loi qui le rabaisse vient de trop haut pour qu’il soit possible de la détourner autrement qu’en lui rendant hommage. Pour s’élever au niveau de la civilisation et de la science européenne, il n’y a qu’une voie pour lui, celle dont il est sorti.
Souvent le Russe entendit la voix de la calomnie, et trop souvent encore celle de l’ingratitude. Il eut droit
sans doute de se révolter contre les écrivains sans délicatesse, qui payaient par des insultes la plus généreuse hospitalité ; Nmais qu’il ne refuse point sa confiance à des sentiments directement opposés. Le respect, l’attachement, la reconnaissance n’ont sûrement pas envie de le tromper.
Autres considérations particulières sur l’empire d’Orient.
Le Pape est revêtu de cinq caractères bien distincts, car il est évôque de Rome, métropolitain des Églises suburbicaires, primat d’Italie, patriarche d’Occident, et enfin Souverain Pontife. Le Pape n’a jamais exercé sur les autres patriarcats que les pouvoirs résultant de ce dernier; de sorte qu’à moins de quelque affaire d’une haute importance, de quelque abus frappant, ou de quelque appel dans les causes majeures, les Souverains Pontifes se mêlaient peu de l’administration ecclésiastique dans les Églises orientales ; et ce fut un grand malheur non-seulement pour elles, mais pour tous les États où elles étaient établies. On peut dire que l’Église grecque , dès son origine, a porté dans son sein un germe de division qui ne s’est complètement développé qu’au bout de douze siècles, mais qui a toujours existé sous des formes moins tranchantes, moins décisives, et par conséquent supportables '.
Cette division religieuse s’enracinait encore dans l’opi. Saint Basile même parie quelque part de l ’orgueil occidental, qu’il nomme Ot>PVN irr.IKHN. (Si je ne me trompe, c’est dan» l’ouvrage qu’il a écrit : Sur le parti qu'on peut tirer des lectures profanes pour le bien de la Religion.) Rien, et pas même la sainteté, ne pouvait éteindre tout à fait l’état naturel de guerre qui divisait les deux États et les deux Églises, état qui dérivait de la politique et qui remontait à Constantin.
position politique créée par l’empereur Constantin ; fortifiées l’une par l’autre, elles ne cessèrent de repousser l’union qui eût été si nécessaire contre les ennemis formidables qui s’avançaient de l’Orient et du Nord. Écoutons encore sur ce point le respectable auteur des Lettres sur l’Histoire.
« Il est sûr, dit-il, que si les deux empereurs d’Orient « et d’Occident eussent réuni leurs efforts, ils auraient « inévitablement renvoyé dans les sables de l’Afrique « ces peuples (les Sarrasins) qu’ils devaient craindre de « voir établir au milieu d’eux; mais il y avait entre les « deux empires une jalousie que rien ne put détruire, « et qui se manifesta bien plus pendant les croisades. Le « schisme des Grecs leur donnait contre Rome une an« tipathie religieuse , et celle-là se soutint toujours « même contre leur propre intérêt »
Ce morceau est d’une vérité frappante. Si les Papes avaient eu sur l’empire d’Orient la même autorité qu’ils avaient sur l’autre, non-seulement ils auraient chassé les Sarrasins, mais les Turcs encore. Tous les maux que ces peuples nous ont faits n’auraient pas eu lieu. Les Mahomet, les Soliman, les Amurat, etc., seraient des noms inconnus pour nous. Français, qui vous laissez égarer par de vains sophismes, vous régneriez à Constantinople et dans la Cité sainte. Les assises de Jérusalem, qui ne sont plus qu’un monument historique, seraient citées et observées au lieu où elles furent écrites ; on parlerait français en Palestine. Les sciences , les arts, la civilisation, illustraient ces fameuses contrées de l’Asie, jadis le jardin de l’univers, aujourd’hui dépeuplées, livrées à l’ignorance, au despotisme, à la peste, à tous les genres d’abrutissement.
Si l’aveugle orgueil de ces contrées n’avait pas résisté constamment aux Souverains Pontifes, s’ils avaient pu dominer les vils empereurs de Byzance, ou du moins les
I. Lettres sur l’Histoire, l. Il, lctt. XLV.
tenir en respect, ils auraient sauvé l'Asie comme ils ont sauvé l’Europe, qui leur doit tout, quoiqu’elle semble l’oublier.
Longtemps déchirée par les barbares du Nord, lISu* rope se voyait menacée des plus grands maux. Les redoutables Sarrasins fondaient sur elle, et déjà ses plus belles provinces étaient attaquées, conquises ou entamées. Déjà maîtres de la Syrie, de l’Égypte, de la Tingitane, de la Numidie , ils avaient ajouté à leurs conquêtes d’Asie et d’Afrique une partie considérable de la Grèce, l’Espagne, la Sardaigne, la Corse, la Pouille, la Calabre et la Sicile en partie. Ils avaient fait le siège de Rome, et brûlé ses faubourgs. Enfin ils s’étaient jetés sur la France, et dès le huitième siècle, c’en était fait déjà de l’Europe, c’est-à-dire du christianisme, des sciences et de la civilisation, sans le génie de Charles-Martel et de Charlemagne qui arrêtèrent le torrent. Le nouvel ennemi ne ressemblait point aux autres : les nobles enfants du Nord pouvaient s’accoutumer à nons, apprendre nos langues, et s’unir à nous enfin par le triple lien des lois, des mariages et de la religion. Mais le disciple de Mahomet ne nous appartient d’aucune manière : il est étranger, inassociable, immiscible à nous. Voye2 les Turcs ! spectateurs dédaigneux et hautains de notre civilisation, de nos arts, de nos sciences, ennemis mortels de notre culte, ils sont aujourd’hui ce qu’ils étaient en 1454, un camp de Tartares, assis sur une terre européenne. La guerre entre nous est naturelle, et la paix forcée. Dès que le chrétien et le musulman viennent à se toucher, l'un des deux doit servir ou périr .
Entre cet ennemis il n’est point de traité.
Heureusement la tiare nous a sauvé du croissant. Elle n’a cessé de lui résister, de le combattre, de lui chercher des ennemis, de les réunir, de les animer, de les
i
soudoyer et de les diriger. Si nous sommes libres, savants et chrétiens, c’est à elle que nous le devons.
Parmi les moyens employés par les Papes pour repousser le mahométisme, il faut distinguer celui de donner les terres usurpées par les Sarrasins au premier qui pourrait les en chasser. Eh 1 que pouvait-on faire de mieux dès que le maître ne se montrait pas? Y avait-il un meilleur moyen de légitimer la naissance d’une souveraineté? Et croit-on que cette institution ne valût pas un peu mieux que la volonté du peuple , c’est-à-dire d’une poignée de factieux dominés par un seul ? Mais lorsqu’il s’agit de tems données par les Papes, nos raisonnements modernes ne manquent jamais de transporter le droit public de l’Europe moderne au milieu des déserts, de l’anarchie, des invasions et des souverainetés flottantes du moyeu âge ; ce qui nécessairement ne peut produire que d’étranges paralogismes.
Qu’on lise l’histoire avec des yeux purs et l’on verra que les Papes ont fait ce qu’ils ont pu dans tout ces temps malheureux. On verra surtout qu’ils se sont surpassés dans la guerre qu’ils ont faite au mahométisme.
« Déjà dans le neuvième siècle, lorsque l’armée forci midable des Sarrasins semblait devoir détruire l’Italie « et faire une bourgade mahométane de la capitale du « christianisme, le pape Léon IV, prenant dans ce dance ger une autorité que les généraux de l’empereur « Lolhaire semblaient abandonner, se montra digue, en « défendant Rome , d’y commander en souverain. Il « fortifia Rome, il arma les milices ; il visita lui-môme <c tous les postes.... Il était né Romain, Le courage des « premiers âges de la république revivait en lui dans un « âge de lâcheté et de corruption : tel qu’un beau moci nument de l’ancienne Rome qu’on trouve quelquefois « dans les ruines de la nouvelle 1. »
Mais, à la fin, toute résistance eût été vaine, et l’as(, Voltaire, Essai sur les mœurs, ete., t. U, oh. iitiii.
nu PAPE.
Cendant de l’islamisme l’eût infailliblement emporté, si nous n’avions été de nouveau sauvés par les Papes et par les croisades dont ils furent les auteurs, les promoteurs et les directeurs, hélas ! autant que le permirent l’ignorance et les passions des hommes. Les Papes découvrirent, avec des yeux d’Annibai, que pour repousser ou briser sans retour une puissance formidable et extravasée , il ne suffit pas du tout de se défendre chez soi, mais qu’il faut l’attaquer chez elle. Les croisés, lancés par eux sur l’Asie, donnèrent bien aux soudans d’autres idées que celle d’envahir ou seulement d’insulter l’Europe.
Ceux qui disent que les croisades ne furent pour les Papes que des guerres de dévotion n’ont pas lu apparemment le discours d’Urbain II au concile de Clermont. Jamais les Papes n’ont fermé les yeux sur le mahométisme, jusqu’à ce qu’il se soit endormi lui-même de ce sommeil léthargique qui nous a tranquillisés pour toujours. Mais il est bien remarquable que le dernier coup, le coup décisif, lui fut porté par la main d’un Pape. Le 7 octobre 1371, fut enfin livré ce combat à jamais célèbre, « le plus furieux combat de mer qui se soit jamais « livré. Cette journée glorieuse pour les chrétiens fut « l’époque de la décadence des Turcs. Elle leur coûta « plus que des hommes et des vaisseaux dont on répare « la perte ; car ils y perdirent cette puissance d’opinion « qui fait la principale puissance des peuples eonqué« rants ; puissance qu’on acquiert une fois et qu’on ne « recouvre jamais '. Cette immortelle journée brisa l’or« gueil ottoman, et détrompa l’univers, qui croyait les « flottes turques invincibles *. »
M. de Bonald, Législation primitive, t. Ul, p. 288 ; — Dite, polit, sur l’état de l’Europe, g VHt.
2. Ces dernières expressions appartiennent au célèbre Cervantès, qui assista à la bataille de Lépante et qui eut même l’honneur d’y être blessé. ( Don Quixole, part. I, cli. xxxix. Madrid, 1799, iu-16, t. IV, p. 49.) Dans l'avant-propos de ia deuxième partie, Ccrvautès revient encore à cette fameuse bataille qu’il appelle la mas alla occasion que vieron los siglos pasados, los prescrites, ni esperan
Mais cette bataille de Lépante, l’hofineur éternel de l’Europe, époque de la décadence du croissant, et que l’ennemi mortel de la dignité humaiiie a pu seul tenter de ravaler à qui la chrétienté en fut-elle redevable? Au Saint-Siège. Le vainqueur de Lépante fut moins don Juan d’Autriche que Pie V, dont Bacon a dit : «Je m’é« tonne que l’Église romaine n’ait pas encore canonisé « ce grand homme1. » Lié avec le roi d’Espagne et la république de Venise, il attaqua les Ottomans ; il fut l’auteur etj’âme de cette glorieuse entreprise qu’il aida de ses conseils, de son influence, de ses trésors, et de ses armes même, qui se montrèrent à Lépante d’une manière tout à fait digne du Souverain Pontife.
La conscience éclairée et la bonne foi n’en sauraient plus douter, c’est le christianisme qui a formé la monarchie européenne, merveille trop peu admirée. Mais, sans le Pape, il. n’y a point de véritable christianisme; sans le Pape, l’institution divine perd sa puissance, son caractère divin et sa force convertissante; sans le Pape, ce n’est plus qu’un système, une croyance humaine, incapable d’entrer dans les cœurs et de les modifier pour rendre l’homme susceptible d’un plus haut degré de science, de morale et de civilisation. Toute souveraineté dont le doigt efficace du grand Pontife n’a pas touché le front demeurera toujours inférieure aux autres, tant
ver los venidores (Ibid., t. V, part. VIII, édition de don Pelicer.) Celui qui voudra assister à celte bataille peut en lire la description daus l'ouvrage de Gratiani, De Bello Cyprio. (Rome, I6G4, in-4.)
1. • yncl fut le fruit de ia bataille de LépaDte?... Il semblait que les Turcs l’eussent gagnée. > (Voltaire, Essai sur les mœurs, etc., t. V, ch. ci.xi . ; Connue il est ridicule !
2. Dans le dialogue De Bello sacro.
dans la durée de" ses règnes que dans le caractère de sa dignité et les formes de son gouvernement. Toute naliou, môme chrétienne, qui n’a pas assez senti l’action constituante, demeurera de môme éternellement audessous des autres, toutes choses égales d’ailleurs; et toute nation séparée après avoir reçu l’impression du sceau universel sentira enfin qu’il lui manque quelque chose, et sera ramenée tôt ou tard par la raison ou par le malheur. Il y a pour chaque peuple une liaison mystérieuse, mais visible, entre la durée des règnes et la perfection du principe religieux. Il n’y a point de roi de par le peuple, puisque les princes chrétiens ont plus de vie commune que les autres hommes, malgré les acci-» dents particuliers attachés à leur état; et ce phénomène deviendra plus frappant encore, à mesure qu’ils protégeront davantage le culte vivifiant; car il peut y avoir plus ou moins de souveraineté, précisément comme il peut y avoir plus ou moins de noblesse'. Les fautes des
1. La noblesse n’étant qu'un prolongement de la souveraineté, haghum jovts iscuuimii, elle répète en diminutif tous les caractères de sa mère, et n'est surtout ni plus ni moins humaine qu'elle ; car c’est une erreur de croire que, à proprement parler, les souverains puissent anoblir ; ils peuvent seulement sanctionner les anoblissements naturels. La véritable noblesse est la gardienne naturelle de la religion ; elle est parente du sacerdoce et ne cesse de le protéger. Appiua Claudius s'écriait dans le sénat romain : • La religion appartient aui patriciens,
• auspici s suht pâteux. » Et Bourdaloue, quatorze siècles ptus tard, disait dans une chaire chrétienne ; ■ La sainteté, pour être emiuente, ne trouve point de
• fond qui lui soit plus propre que la grandeur. > (Serm. sur la Concep., p.l 1.) C’est la même idée revêtue de part et d’autre des couleurs du siècle. Malheur au peuple chez qui les nobles abandonnent les dogmes nationaux! La France, qui donna tous les grands exemples en bien et en mal, vieut de le prouver au monde ; car celte bacchante qnon appelle révolution française, et qui n’a fait encore que changer d'habit, est une tille née du commerce impie de la noblesse française avec le philosophisme dans le dix-huitième siècle. Les disciples de l’Alcoran disent < qu’un des signes de la fin du monde sera l’avancement des personnes
• de basse condition aux dignités éminentes. > (Pococke cité, par Sale, Obs. hist. et crit. sur le Mahom., secl. IV.) C’est une exagération orientale qu’une femme de beaucoup d’esprit a réduite à la mesure européenne. ( Lady Mary Wortlcy Montague’s Works, t. IV, p. Ï23, ÎS4.) Ce qui paraît sér, c’est que pour la noblesse comme pour la souveraineté, il y a une relation cachée entre la religion et la durée des familles. L’auteur anonyme d’un roman anglais intitulé le Forester, dont je n’ai pu lire que des extraits, a fait, sur la décadence des familles et les variations de la propriété en Angleterre, de singulières observations, que je rappelle sans avoir le droit de les juger. « Il faut bien, dit-il, qu’il y ait quelque
Papes, infiniment exagérées ou mal représentées, et qui ont tourné en général au profit des hommes, ne sont d’ailleurs que l’alliage humain, inséparable de toute mixtion temporelle; et quand on a tout bien examiné et pesé dans les balances de la plus froide et de la plus impartiale philosophie, il reste démontré que les Papes furent les instituteurs, les tuteurs , les sauveurs , et les véritables génies constituants de l’Europe.
Au reste, comme tout gouvernement imaginable a ses défauts, je ne nie point que le régime sacerdotal n’ait les siens dans l’ordre politique; mais je propose sur ce point au bon sens européen deux réflexions qui m’ont toujours paru du plus grand poids.
La première est que ce gouvernement ne doit point être jugé en lui-même, mais dans son rapport avec le monde catholique. S’il est nécessaire, comme il l’est évidemment, pour maintenir l’ensemble et l’unité, pour faire, s’il est permis de s’exprimer ainsi, circuler le même sang dans les dernières veines d’un corps immense, toutes les imperfections qui résulteraient de cette espèce de théocratie romaine dans l’ordre politique ne doivent plus être considérées que comme l’humidité, par exemple, produite par une machine à vapeur dans le bâtiment qui la renferme.
La seconde réflexion, c’est que le gouvernement des Papes est une monarchie semblable à toutes les autres, si on ne la considère simplement que comme gouverne« chose de radicalement et d'alarmiquement mauvais dans uu système qui, en •i un siècle, a plus détruit la succession héréditaire et les noms connus , que * toutes les dévastations produites par les guerres civiles d'York et de Lancastre « et du règne de Charles Ier ne l’avaient fait peut-être dans les trois siècles « précédents pris ensemble, de. *(Anti- Jacobin Rev. and Magazine, nov. 1803, n1* LV1U, p. t \9.) Si les anciennes races anglaises avaient réellement péri depuis uu siècle environ en nombre alarmiquement considérable (ce que je n’ose point affirmer sur un témoignage unique), ce ne serait que t’effet accéléré, et par conséquent plus visible, d’un jugement dont l'exécution aurait néanmoins commencé d'abord après la faute. Pourquoi la noblesse ne serait-elle pas moins conservée après avoir renoncé à la religion conservatrice? Pourquoi serait-elle traitée mieux que ses maîtres dont les règnes uni été abrégés ?
ment d' un seul. Or, quels maux ne résultent pas de la monarchie la mieux constituée? Tous les livres de morale regorgent de sarcasmes contre la cour et les courtisans. On ne tarit pas sur la duplicité, sur la perfidie, sur la corruption des gens de la cour, et Voltaire ne pensait sûrement pas aux Papes, lorsqu’il s’écriait avec tant de décence :
0 sagesse du ciel! je le crois très-profonde;
Mais à quels plats tyrans as-tu livré le monde '?
Cependant, lorsqu’on a épuisé tous les genres de critique, et qu’on a jeté, comme il est juste, dans l’autre bassin de la balance tous les avantages de la monarchie, quel est enfin le dernier résultat? C'est le meilleur, le plus durable des gouvernements, et le plus naturel à l’homme. Jugeons de môme la cour romaine. C’est une monarchie, la seule forme de gouvernement possible pour régir l’Église catholique ; et, quelle que soit la supériorité de cette monarchie sur les autres % il est impossible que les passions humaines ne s’agitent pas autour d’un foyer quelconque de puissance, et n’y laissent pas de preuves de leur action, qui n’empôchent point le gouvernement du Pape d’étre la plus douce, la plus pacifique et la plus morale de toutes les monarchies, comme les maux bien plus grands, enfantés par la mo1. Il a dit, au contraire, en parlant de Home moderne :
Les citoyens, en paix sagement gouvernes.
Ne sont plus conquérants cl sont plus fortunes.
2. Le gouvernement du Pope est le seul dans l’univers qui n’ait jamais eu de
modèle comme il ne doit jamais avoir d’imitation. C’est une monarchie élective dont le titulaire, toujours vieux et toujours célibataire, est élu par un petit nom* bre d’électeurs élus par ses prédécesseurs, tous célibataires comme lui, et choisis sans aucun égard necessaire à la naissance, aui richesses, ni même à la patrie. Si l’on examine attentivement cette forme de gouvernement, on prouvera qu’elle exclut les iuconvenieuts de la monarchie élective sans perdre les avantages de la monarchie héréditaire. -
narchie séculière, ne l’empêchent pas d’être le meilleur des gouvernements.
En terminant cette discussion, je déclare protester également contre toute espèce d’exagération. Que la puissance pontificale soit retenue dans ses justes bornes; mais que ces bornes ne soient pas arrachées et déplacées au gré de la passion et de l’ignorance ; qu’on ne vienne pas surtout alarmer l’opinion par de vaines terreurs : loin qu’il faille craindre dans ce moment les excès de la puissance spirituelle, c’est tout le contraire qu’il faut craindre, c’est-à-dire que les Papes manquent de la force nécessaire pour soulever le fardeau immense qui leur est imposé, et qu’à force de plier, ils ne perdent enfin la puissance comme l’habitude de résister. Qu’on leur accorde, de bonne foi, ce qui leur est dû; de son côté, le Souverain Pontife sait ce qu’il doit à l’autorité temporelle, qui n’aura jamais de défenseur plus intrépide et plus puissant que lui. Mais il faut aussi qu’il sache défendre ses droits ; et si quelque prince, par un| trait de sagesse égale à celle de ce fils de famille qui menaçait son père de se faire pendre pour le déshonorer, osait menacer le sien d’un schisme, pour extorquer de lui quelque faiblesse, le successeur de saint Pierre pourrait fort bien lui répondre ce qui est écrit déjà depuis longtemps :
« Voulez-vous m’abandonner? Eh bien, partez ! Sui« vez la passion qui vous entraîne; n’attendez pas que, « pour vous retenir auprès de moi, je descende jus« qu’aux supplications. Partez ! pour me rendre l’hon« neur qui m’est dû, d’autres hommes me resteront, o Mais surtout, Dieu me restera ' . »
Le prince y penserait !
I. •l'rjft jeaV, et toi ôujeôç citiouvtai- oîtUi e’i'fujt
Aiaoojeal eivtx’ i|etto [eévcew -ap’ eieoiy; xal dV/.<rt,
Oï xi fu xiniimm’ MAA1STA AE M11TIETA ZEÏS.
(Ilomcre, Iliade, l, 1 7 3-1 75.J
Que toute Église schismatique est protestante. — Affinité des deux systèmes. — Témoignage de l’Église russe.
C’est une vérité fondamentale dans toutes les questions de religion, que toute Eglise qui ri est pas catholique est protestante. C’est en vain qu’on a voulu mettre une distinction entre les Églises schismatiques et hérétiques. Je sais bien ce qu’on veut dire; mais, dans le fond, toute la différence ne tient qu’aux mots, et tout chrétien qui rejette la communion du Saint-Père est protestant ou le sera bientôt.
Qu’est-ce qu’un protestant? C’est un homme qui proteste; or, qu’importe qu’il proteste contre un ou plusieurs dogmes, contre celui-ci, ou contre celui-là? 11 peut être plus ou moins pi'otestant, mais toujours il proteste ,
Quel observateur n’a pas été frappé de l’extrême faveur dont le protestantisme jouit parmi le clergé russe, quoique, si l’on tenait aux dogmes écrits, il dût être haï sur la Néva comme sur le Tibre? C’est que toutes les sociétés séparées se réunissent dans la haine de l’unité qui les écrase. Chacune d’elles a donc écrit sur ses drapeaux :
Tout ennemi de Rome est mon ami.
Pierre Ier ayant fait imprimer pour ses sujets, au comDigitiz'ed by
mencement du siècle dernier, un catéchisme contenant tous les dogmes qu’il approuvait, cette pièce fut traduite en anglais’, en l’année 1723, avec une préface qui mérite d’être citée :
« Ce catéchisme, dit le traducteur, respire le génie du « grand homme par les ordres duquel il fut composé s. Ce « prince a vaincu deux ennemis plus terribles que les « Suédois et les Tartares; je veux dire la superstition et « l’ignorance favorisées encore par l’habitude la plus « obstinée et la plus insatiable.,. Je me flatte que cette « traduction rendra plus facile le rapprochement des « évêques anglais et russes, afin que par leur réunion « ils deviennent plus capables de renverser les desseins « atroces et sanguinaires du clergé romain1 2 3 4... Les Russes « et les réformés s’accordent sur plusieurs articles de « foi, autant qu’ils diffèrent de l’Église romaine*... Les « premiers nient le purgatoire5 6 *....; et notre eoropa« triote Covel, docteur de Cambridge, a prouvé docteu ment, dans ses Mémoires sur l’Église grecque, com« bien la transsubstantiation des Latins diffère de la cène « grecque 8. »
1. The Russian Catechism, cmnposed and published by the ordet of lhe en*; to whivh it annexed a short account of lhe church-govemment and ceremonies of the Moscovites . (London, Meadows, 1725, iii-8, by Jeukin. Thom. Philipps, p. 4 et 66.)
2. Le traducteur parle ici d'un catéchisme comme il parlerait d’un ukase que l’empereur aurait publié sur le droit ou la police. Cette opinion, qui e9t juste, doit être remarquée.
3. On pourrait s’étonner qu’en 1725 on pût encore réimprimer en Angleterre une extravagance de cette force. Je prendrai néanmoins l'engagement de montrer des passages eucore plus merveilleux dans les ouvrages des premiers docteurs anglais de nos jours.
4. Sur ce point le traducteur a tort et il a raison. Il a tort, si l'on s'en tient aux professions de foi écrites, qui sont les mêmes, k peu de chose près, pour les Eglises latine et russe, et different également des confessions protestantes; niais si l’on en vient à la pratique et à la croyance intérieure, le traducteur a raison. Chaque jour la foi dite grecque s’éloigne de Rome et s'approche de Wittemberg.
5. Je u’eu sais rien, et je crois en ma conscience que le clergé russe ne le sait pas mieux que moi.
6 . On entend ici des théologiens anglicans affirmer que déjà, au commencement du dernier siècle, la foi de l’Eglise romaine et celle de l’Eglise russe sur l’article de l'Eucharistie n’étaient plus les mêmes. On se plaindrait doue à tort
des préjugés catholiques sur cet article.
Quelle tendresse et quelle confiance ! La fraternité est évidente. C’est ici que la puissance de la haine se fait sentir d’une manière véritablement effrayante. L’Église russe professe comme la nôtre la présence réelle, la nécessité de la confession et de l’absolution sacerdotale, le même nombre de sacrements, la réalité du sacrifice eucharistique, l’invocation des Saints, le culte des images, etc. ; le protestantisme, au contraire, fait profession de rejeter et même d’abhorrer ces dogmes et ces usages, néanmoins, s’il les rencontre dans une Église séparée de Rome, il n’en est plus choqué. Ce culte des images surtout, si solennellement déclaré idolâtrique, perd tout son venin, quand il serait même exagéré au point d’être devenu à peu près toute la religion. Le Russe est séparé du Saint-Siège; c’en est assez pour le protestant; celuici ne voit plus en lui qu’un frère, qu’un autre protestant; tous les dogmes sont nuis, excepté la haine de Rome. Cette haine est le lien unique, mais universel, de toutes les Églises séparées.
Un archevêque de Twer, mort il y a seulement deux ou trois ans, publia en 1805 un ouvrage historique en latin, sur les quatre premiers siècles du christianisme, et dans ce livre que j’ai déjà cité sur le célibat, il avance sans détour qu’une grande partie du clergé russe est calviniste'. Ce texte n’est pas équivoque.
Le clergé n’étudie dans tout le cours de son éducation ecclésiastique que des livres protestants; une habitude haineuse l’écarte des livres catholiques, malgré l'extrême affinité des dogmes. Bingham surtout est son ora1 . Ou, si l’on veut s'exprimer mot à mot, « qu'une grande partie du clergé « russe chérit et célèbre à l'excès le système calviniste. » — Hæc sane est disciplina ilia (Calvini), quem plurihi ni sostris (sic) tantopere tondant deamantque. (Metliodii , arebiep. Twer, Liber hisloricus de rebus in primitiva Eccl. christ., etc., in-4, Mosquæ 1S0S, ty pis sanctissimæ synotli , cap. vi , sect. i, § 79, p. 168.) Tout homme qui a pu. voir les choses de près 11e doutera pas que par ces mots pldrimi de rostris, il ne faille entendre tout prêtre de cette Eglise qui sait le latin ou le français, à moins que dans le foud de son coeur, il ne penche d'un côté tout opposé, ce qui D'est pas inouï parmi les gens instruits de cet ordre.
cle, et la chose est portée au point que le prélat que je viens de citer en appelle très-sérieusement à Bingham, pour établir que l'Eglise russe n'enseigne que la pure foi des Apôtres1 2 3.
C’est un spectacle bien extraordinaire et bien peu connu dans le reste de l’Europe, que celui d’un évêque russe qui, pour établir la parfaite orthodoxie de son Église, en appelle au témoignage d’un docteur protestant.
Et lui-même, après avoir blâmé pour la forme ce penchant au calvinisme , ne laisse pas d’appeler Calvin un grand homme 1 ; expression étrange dans la bouche d’un évêque parlant d’un hérésiarque, et qui ne lui est jamais échappée, dans tout son livre, à l’égard d’un docteur catholique.
Ailleurs, il nous dit que, pendant quinze siècles , la doctrine de Calvin, fut presque inconnue dans l'Eglise *. Cette modification paraîtra encore curieuse; mais dans le reste du livre il se gêne encore moins; il attaque ouvertement la doctrine des sacrements, et se montre tout à fait calviniste.
L’ouvrage, comme je l’ai déjà observé, étant sorti des presses même du synode, avec son approbation expresse, nul doute qu’il ne représente la doctrine générale du clergé, sauf les exceptions que j’honore.
Je pourrais citer d’autres témoignages non moins décisifs ; mais il faut se borner. Je n’affirme pas seulement que l’Église dont il s’agit est protestante, j’affirme de plus qu’elle l’est nécessairement, et que Dieu ne serait pas Dieu si elle ne l’était pas. Le lien de l’unité étant une
2. Magnum vihuh, ibid-, p. 168.
3. üoclrinam Calvini per M.-D. ann. in Ecclesia Christi ?bnk inauditam (Ibid.). L'archevêque de Twer a publié cet ouvrage en latin, sûr de n’être critiqué ui par scs confrères, qui ne révéleraient jamais un secret de famille, ni par les gens du monde, qui ne l'entendraient pas, et qui d’ailleurs ne s'embarrasseraient pas plus des opinions du prélat que de sa personne. On ne peut se former une idée de l'indifférence russe pour ces sortes d'hommes et de choses si l’on n’en a été témoin.
viendra à souffler sur ces Églises, il arrivera ce qui doit arriver suivant les lois de la nature : les formes antiques se dissoudront, et il ne restera que de la poussière.
Je n’ai jamais habité la Grèce, ni aucune contrée de l’Asie, mais j’ai longtemps habité le monde, et j’ai le bonheur d’en connaître quelques lois. Un mathématicien serait bien malheureux s’il était obligé de calculer l’un après l’autre tous les termes d’une longue série; pour ce cas et pour tant d’autres, il y a des formules qui expédient le travail. Je n’ai donc aucun besoin de savoir (quoique je n’avoue point que je ne le sais pas) ce qui se fait et ce qui se croit ici ou là. Je sais, et cela me suffit, que si la science y a fait son entrée, la foi en a disparu; ce qui ne s’entend point, comme on le sent assez, d’un changement Subit, mais graduel, suivant une autre loi de la nature qui n’admet point les sauts, comme dit l’école. — Voici donc la loi aussi sûre, aussi invariable que son auteur ;
tm La scibnck.
Cèt oracle est plus sûr que celui de Calchas.
La science est une espèce d'acide qui dissout tous les métaux, excepté l’or.
Où sont les professions de foi du seizième siècle? — Dans les livres. Nous n’avons cessé de dire aux protestants : Vous ne pouvez vous arrêter sur les flancs d’un précipice rapide, vous roulerez jusqu au fond. Les prédictions catholiques se trouvent aujourd’hui parfaitement justifiées. Que ceux qui n’ont fait encore que trois ou quatre pas sur cette même pente ne viennent point nous vanter leur prétendue immobilité : ils verront bientôt ce que c’est que le mouvement accéléré.
J’en jure par l’éternelle vérité, et nulle conscience
européenne ne nie contredira, la science et la foi ne s’allieront jamais hors de V unité.
On sait ce que dit un jour le bon La Fontaine en rendant le Nouveau Testament à un ami qui l’avait engagé à le lire : J’ai lu votre Nouveau Testament , c’est un assez bon livre. C’est à cette confession, si l’on y prend bien garde, que se réduit à peu près la foi protestante; à je ne sais quel sentiment vague et confus qu’on exprimerait fort bien par ce peu de mots :
Il pourrait y avoir quelque chose de divin dans le christianisme.
Mais lorsqu’on en viendra à une profession de foi détaillée, personne ne sera d’accord. Les anciennes formules ecclésiastiques reposent dans les livres; on les signe aujourd’hui parce qu’on les signait hier; mais qu’est-ce que cela signifie pour la conscience î Ce qu’il est bien important d’observer, c’est que les Églises photiennes sont plus éloignées de la vérité que les autres Églises protestantes; car celles-ci ont parcouru le cercle de l’erreur, au lieu que les autres commencent seulement à le parcourir, et doivent par conséquent passer par le calvinisme, peut-être même par le socinianisme, avant de remonter à l’unité. Tout ami de cette unité doit donc désirer que l’antique édifice achève de crouler incessamment chez ces peuples séparés, sous les coups de la science protestante, afin que la place demeure vide pour la vérité.
Il y a cependant une grande chance en faveur des Églises dites schismatiques, et qui peut extrêmement accélérer leur retour; c’est celui des protestants, qui est déjà fort avancé, et qui peut être hâté plus que nous ne le croyons par un désir ardent et pur, séparé de tout esprit d’orgueil et de contention.
On ne saurait croire à quel point les Églises dites simplement schismatiques s’appuient à la révolte et à la science protestante. Ah ! si jamais la même foi parlait seulement anglais et français, en un clin d’œil l’obstination contre cette foi deviendrait dans toute l’Europe un véritable ridicule, et pourquoi ne le dirais-je pas? un mauvais ton.
J’ai dit pourquoi on ne devrait attacher aucun mérite à la conservation de la foi parmi les Églises pkotiennes, quand même elle serait réelle ; c’est parce qu’elles n’auraient point subi l’épreuve de la science : le grand acide ne les a pas touchées. D’ailleurs, que signifie ce mot de foi , et qu’a-t-il de commun avec les formes extérieures et les confessions écrites? S’agit-il entre nous de savoir ce qui est écrit ?
Autres considérations tirées de la position des Églises. — Remarques particulières sur les sectes d’Angleterre et de Russie.
Voici encore une autre loi de la nature : Mien ne s’ altère que par mixtion, et jamais il n’y a mixtion sans affinité. Les Églises photiennes sont conservées au milieu du mahométisme comme un insecte est conservé dans l’ambre. Comment seraient-elles altérées, puisqu’elles ne sont touchées par rien de ce qui peut s’unir avec elles? Entre le mahométisme et le christianisme, il ne peut y avoir de mélange. Mais si l’on exposait ces Églises à l'action du protestantisme ou du catholicisme avec un feu de science suffisant, elles disparaîtraient presque subitement.
Or, comme les nations peuvent aujourd’hui, au moyen des langues, se toucher à distance, bientôt nous serons témoins de la grande expérience déjà fort avancée en Russie. Nos langues atteindront ces nations qui nous vantent leur foi reliée en parchemin, et dans un clin d’œil nous les verrons boire à longs traits toutes les errcurs de l’Europe. — Mais alors nous en serons dégoûtés, ce qui rendra probablement leur délire plus court.
Lorsque l’on considère les épreuves qu’a subies l’É- glise romaine par les attaques de l’hérésie et par le mélange des nations barbares qui s’est opéré dans son sein, on demeure frappé d’admiration en voyant qu’au milieu de ces épouvantables révolutions, tous ses titres sont intacts et remontent aux apôtres. Si elle a changé certaines choses dans les formes extérieures , c’est une preuve qu’elle vit; car tout ce qui vit dans l'univers change , suivant les circonstances, en tout ce qui ne tient point aux essences. Dieu, qui se les est réservées, a livré les formes au temps pour en disposer suivant certaines règles. Cette variation dont je parle est môme le signe indispensable de la vie, l’immobilité absolue n’appartenant qu’à la mort.
Soumettez un de ces peuples séparés à une révolution semblable à celle qui a désolé la France durant vingtcinq ans; supposez qu’un pouvoir tyrannique s’acharne sur l'Église, égorge, dépouille , disperse les prêtres ; qu'il tolère surtout et favorise tous les cultes, excepté le culte national ; celui-ci disparaîtra comme une fumée.
La France, après l’horrible révolution qu’elle a soufferte, est demeurée catholique , c’est-à-dire que tout ce qui n’est pas demeuré cathotique n’est rien. Telle est la force de la vérité soumise à une épreuve terrible. L7 tomme, saus doute, a pu en être altéré; mais la doctrine nullement, parce qu’elle est inaltérable dans sa nature.
Le contraire arrive à tontes les religions fhusses. Dès que l’ignorance cesse de maintenir leurs formes, et qu’elles sont attaquées par les doctrines philosophiques, elles entrent dans un état de véritable dissolution et marchent vers l’anéantissement absolu par un mouvement sensiblement accéléré.
Et comme la putréfaction des grands corps organisés produit d’innombrables sectes de reptiles fangeux, les religions nationales qui se putréfient produisent de môme une foule dïnsecfes religieux qui traînent sur le même sol les restes d’une vie divisée, imparfaite et dégoûtante.
C’est ce qu’on peut observer de tout côté ; et c’est par là que l’Angleterre et la Russie surtout peuvent s’expliquer à elles-mêmes le nombre et l’inépuisable fécondité des sectes qui pullulent dans leur vaste sein. Elles naissent de la putréfaction d’un grand corps: c’est l’ordre de la nature.
L’Église russe , en particulier, porte dans son sein plus d’ennemis que toute autre ; le protestantisme la pénètre de toutes parts. Le rascùlnisme1, qu’on pourrait
I. Ou pourrait écrire un mémoire iitéressaut sur ces rascolnics Renfermé dans les bornes étroites d’une noie, je n'en dirai que ce qui est absolument indispensable pour me faire euteudre. Le root de rascolnic, dans la langue russe, signifie, su pied de la lettre, schismatique. La scission désignée par cette expression générique a pris naissauce dans une ancienne traduction de ta Bible, à laquelle les rascolnics tiennent infiniment , et qui contient des testes altérés, suivant eux, dans la version dont l'Église russe fait usage. C'est sur ce fondement qu’ils se nomment eux-mêmes (et qui pourrait les en empêcher?) hommes de l'antique foi, ou vieux croyants (staroversi). Partout où le peuple, possédant pour son malheur l’Écriture sainte en langue vulgaire, s’avise de la lire et de l’interpréter, aucune aberration de l'esprit particulier ne doit étonnér. 11 serait trop long de détailler Ica nombreuses superstitions qui sont venues se joindre aux griefs primitifs de ces hommes égarés. Bientôt la secte originelle s’est divisée et subdivisée, comme il arrive toujours, au point que, dans ce moment. il y a peut-être en Russie quarante sectes de rascolnics. Toutes sont extravagantes, et quelques-unes abominables. Au surplus, les rascolnics eu niasse protestent contre l’Eglise russe, comme celle-ci proteste contre l’Eglise romaine. De part et d'autre c’est le même motif, le même raisonnement et le même droit; de manière que toute plainte de la part de l'autorité dominante serait ridicule. Le rasrolnisme n’alarme ni ne choque la nation en corps, pas plus que toute autre religion fausse ; les hautes classes ne s'eu occupent que pour en rire. Quant au sacerdoce, il n’entreprend rien sur les dissidents, parce qu’il sent son impuissance, et que, d’ailleurs, l’esprit de prosélytisme doit lui manquer par essence. Le rascolnisme ne sort point de la classe du peuple ; mais le peuple est bieu quelque chose, ne fut-il meme que de trente millions. Des hommes qui se prétendent instruits portent déjà le nombre de sel sectaires au septième de ce uombre, à peu prés, ce que je n'afOrroe point. Le gouvernement, qui seul sait à quoi s’en tenir, n’en dit rien, et fait bien, il use, au reste, à l'égard des rascolnics, d’une prudence, d’une modération, d'uhè bonté sans égalés, et, quand même il en résulterait des conséquences malheureuses, ce qu’à Dieu ne plaise ! il pourrait teqjours se consoler en pensant que la sévérité c’aurait pas mieux réussi.
Oigitized by Google
appeler l'illuminisme des campagnes, se renforce chaque jour : déjà ses enfants se comptent par millions, et les lois n’oseraient plus se compromettre avec lui. L’illuminisme, qui est le rascolnisme des salons, s’attache aux chairs délicates que la main grossière du rascolnic ne saurait atteindre. D’autres puissances encore plus dangereuses agissent de leur côté, et toutes se multiplient aux dépens de la masse qu’elles dévorent. Il y a certainement de grandes différences entre les sectes anglaises et les sectes russes ; mais le principe est le môme. C’est la religion nationale qui laisse échapper la vie, et les insectes s’en emparent.
Pourquoi ne voyons-nous pas des sectes se former en France, par exemple, en Italie, etc. ? Parce que la religion y vit tout entière, et ne cède rien. On pourra bien voir à côté d’elle l’incrédulité absolue, comme on peut voir un cadavre à côté d’un homme vivant; mais jamais elle ne produira rien d’impur hors d’elle-méme, puisque toute sa vie lui appartient. Elle pourra, au contraire, se propager et se multiplier en d’autres hommes chez qui elle sera encor e. elle-même, sans affaiblissement ni diminution, comme la lumière d’un flambeau passe à mille autres.
Sur le nom de photiennes, appliqué aux Églises schismatiques.
Quelques lecteurs remarqueront peut-être avec une certaine surprise l’épithète de photiennes dont je me suis constamment servi pour désigner les Églises séparées de l’unité chrétienne par le schisme de Photius. S’ils y voyaient la plus légère envie d’offenser, ou le plus léger signe de mépris, ils se tromperaient fort sur mes intentions. Il ne s’agit pour moi que de donner aux choses un nom
vrai, ce qui est un point de la plus haute importance. J’ai dit plus haut, et rien n’est plus évident, que toute Église séparée de Rome est protestante. En effet, qu’elle proteste aujourd’hui ou qu’elle ait protesté hier, qu’elle proteste sur un dogme, sur deux ou sur dix, toujours est-il vrai qu’elle proteste contre l’unité et contre l’autorité universelle. Photius était né dans cette unité ; il reconnaissait si bien l’autorité du Pape, que c’est au Pape qu’il demanda avec tant d’instance le titre de Patriarche œcuménique , absurde dès qu’il n’est pas unique. Il ne rompit même avec le Souverain Pontife que parce qu’il ne put en obtenir ce grand titre qu’il ambitionnait. Car, il est bien essentiel de l’observer, jamais il ne fut question de dogme entre nous au commencement de la grande et funeste scission. C’est après qu’elle fut opérée, que, pour lui donner une base plausible, on en vint aux disputes de dogme. L’addition du Filioque, faite au Symbole, ne nous avait nullement brouillés avec les Grecs. Les Églises latines, établies en grand nombre à Constantinople, chantaient le Symbole sans exciter le moindre scandale. Que veut-on de plus? Deux conciles œcuméniques furent tenus à Constantinople depuis l’addition du Filioque, sans aucune plainte de la part des Orientaux '. Ces faits ne doivent point être répétés pour
1 . Puisqu'il s’agit du Filioque , on accordera peut-être quelque attention à l'observation suivante. On reconnaît le rôle que joua le platonisme dans les premiers siècles du christianisme. Or, l'école de Platon soutenait que la seconde personne de sa fameuse triuité procédait de la première, et la troisième de la seconde. Pour être bref, je supprime les autorités, qui sont incontestables. Arius, qui avait beaucoup hanté les platoniciens, quoique, dans le fond, il lût, snr la Divinité , moins orthodoxe qu’eox ; Arius, dis-je, s’accommodait fort de cette idée ; car son intérêt était d’accorder tout au Fils, excepté la consubstantialité. Les ariens devaient donc soutenir volontiers avec les platoniciens (quoique partant de principes différents) que le Saint-Esprit procédait du Fils. Macédonius, dont l’bérésie n’était qu’une conséquence nécessaire de celle d’Arius, vint ensuite, et se trouvait porté par son système à la même croyance. Abusant du célèbre passage : Tout a été fait par lui, et sans lui rien ne fut fait, il en concluait que le Saint-Esprit était une production du Fils, qui avait tout fait. Cette opinion étant donc commune aux ariens de toutes les classes, aux macédoniens et à tous les amateurs du platonisme, c’est-à-dire, en réunissant ces différentes classes à une portion formidable des hommes instruits alors existants, le
l
les théologiens qui ne peuvent les ignorer, mais pour les gens du monde qui s’en doutent peu dans les pays même où il serait si important de les savoir.
Photius protesta donc , comme l’ont fait depuis les Églises du seizième siècle, de manière qu’il n’y a entre toutes les Églises dissidentes d’autres différences que celles qui résultcntdu nombre desdogmes en litige. Quant au principe, il est le même. C’est une insurrection contre l’Église mère, qu’on accuse d’erreur ou d’usurpation. Or, le principe étant le même, les conséquences ne peuvent ditlérer que par les dates. Il faut que tous les dogmes disparaissent l’un après l’autre, et que toutes ces Eglises se trouvent à la fin sociniennes; l’apostasie commençant toujours et s’accomplissant d’abord dans lé clergé, ce que je recommande à l’attention des observateurs.
Quant à l’invariabilité des dogmes écrits, des formules nationales, des vêtements, des mitres, des crosses, des génuflexions, des inclinations, des signes de croix, etc., je n’ajouterai qu’un mot à ce que j’ai dit plus haut. César et Cicéron, s’ils avaient pu vivre jusqu’à nos jours, seraient vêtus comme nous ! leurs statués porteront éternellement la toge et le laticlave.
Toute Église séparée étant donc protestante, il est juste de les renfermer toutes sous la même dénomination. De plus, comme les Églises protestantes se distinguent entre elles par le nom de leur fondateur, par celui des nations qui reçurent la prétendue réforme,* en plus ou en moins, ou par quelque symptôme particulier de la maladie générale, de manière que nous disons :
premier concile de Constantinople devait la condamner solennellement, et c’est ce qu’il lit en déclarant la procession ex Paire. Quant h la procession ex, Filio, il n'en parla pas, parce qu’il n’en était pas question, parce que personne ne la niait ; et parce que l'on ne le croyait que trop, s’il est permis de s’exprimer ainsi. Tel est le point de rue sous lequel il faut, ce me semble, envisager la décision du concile, ce qui n'exclut aucun autre argument employé dans cette question, décidée, d'ailleurs, avant toute discussion théologique, par les arguments tirés de ta plus solide ontologie.
/l est calviniste, il est luthérien, il est anglican, il est méthodiste, il est baptiste, etc., il faut aussi qu’une dénomination particulière distingue les Églises qui ont protesté dans le douzième siècle , et certes on ne trouvera pas de nom plus juste que celui qui se tire de l’auteur même du schisme. Il est de toute justice que ce funeste personnage donne son nom aux Églises qu’il a égarées. Elles sont donc photiennes, comme celle de Genève est calviniste , comme celle de Wittemborg est luthérienne. Je sais que ces dénominations particulières leur déplaisent1, parce que la conscience leur dit que toute religion qui porte le nom d’un homme ou d’un peuple est nécessairement fausse. Or, que chaque Église séparée se donne chez elle les plus beaux noms possibles, c’est le privilège de l’orgueil national ou particulier : qui pourrait le lui disputer ?
. , . Orbis me sibilat, at mihi plaudo Ipsa domi
Mais toutes ces délicatesses de l’orgueil en souffrance nous sont étrangères, et ne doivent point être respectées par nous : c’est un devoir, au contraire, de tous les écrivains catholiques de ne jamais donner dans leurs écrits, aux Églises séparées par Photius, d’autre nom que celui de photiennes ; non par un esprit de haine et de ressentiment ( Dieu nous préserve de pareilles bassesses I), mais, au contraire, par un esprit de justice, d’aiuour, de bienveillance universelle ; alin que ces Églises, continuellement l'appelées à leur origine, y lisent constamment leur nullité.
i. Quant au terme de calviniste, je sais qu'il en est parmi eux qui s'offensent quand on les appelle de ce nom. (Perpétuité de la foi, XI, 2.) Les évangéliques, que To/land appelle luthériens, quoique plusieurs d’entre eux rejettent cette dénomination. (Leibnitz OEurres, t. V, p, 142.) On nomme préférablement évangéliques, en Allemagne, ceux que plusieurs appellent luthériens sutA propos. (Le même, Nouv. Essais sur l’entendement humain, p. 461.) Lisez
— Oigitized by Google
Le devoir dont je parle est surtout impérieusement prescrit aux écrivains français,
Quos pênes arbitrium est et jus et norma loquendi,
l’éminente prérogative de nommer les choses en Europe leur étant visiblement confiée comme représentants de la nation dont ils sont les organes. Qu’ils se gardent bien de donner aux Églises photiennes les noms d' Église grecque ou orientale : il n’y a rien de si faux que ces dénominations. Elles étaient justes avant la scission, parce qu’alors elles ne signifiaient que les différences géographiques de plusieurs Églises réunies dans l’unité d’une même puissance suprême; mais depuis que ces dénominations ont exprimé une existence indépendante , elles ne sont pas tolérables et ne doivent plus être employées.
Impossibilité de donner aux Églises séparées un nom commun qu . exprime l’unité. — Principes de toute la discussion et prédilection de l’auteur.
Ceci me conduit au développement d’une vérité à laquelle on ne fait pas assez d’attention, quoiqu’elle en mérite beaucoup : c’est que toutes ces Églises ayant perdu l’unité, il est devenu impossible de les réunir sous un nom commun et positif. Les appellera-t-on Eglise orientale? Il n’y a certainement rien de moins oriental que la Russie, qui forme cependant une portion assez remarquable de l’ensemble. Je dirais même que s’il fallait absolument mettre les noms et les choses en contradiction, j’aimerais mieux appeler Église russe tout cet assemblage d’Églises séparées. A la vérité, ce
nom excluerait la Grèce et le Levant; mais la puissance et la dignité de l’Empire couvriraient au moins le vice du langage, qui dans le fond subsistera toujours. Dirat-on, par exemple, Église grecque au lieu A.' Église orientale? Le nom deviendra encore plus faux. La Grèce est en Grèce, si je ne me trompe.
Tant qu’on ne voyait dans le monde que Rome et Constantinople, la division de l’Église suivait naturellement celle de l’Empire, et l’on disait YEglise occidentale et YÈglise orientale, comme on disait V empereur d’ Occident et Y empereur dC Orient ; et même alors, il faut bien le remarquer, cette (dénomination eût été fausse et trompeuse si la môme foi n’eût pas réuni les deux Églises sous la suprématie d’un chef commun, puisque, dans cette supposition, elles n’auraient point eu de nom commun, et qu’il ne s’agit précisément que de ce nom, qui doit être catholique et universel pour représenter l’unité totale.
Voilà pourquoi les Églises séparées de Rome n’ont plus de nom commun et ne peuvent être désignées que par un nom négatif qui déclare, non ce qu’elles sont, mais ce qu’elles ne sont pas; et, sous ce dernier rapport, le mot seul de protestante conviendra à toutes et les renfermera toutes , parce qu’il embrasse très-justement dans sa généralité toutes celles qui ont protesté contre l’unité.
Que si l’on descend au détail, le titre de photienne sera aussi juste que celui de luthérienne, calviniste , etc., tous ces noms désignant fort bien les différentes espèces de protestantisme réunies sous le genre universel; mais jamais on ne leur trouvera un nom positif et général.
On sait que ces Églises se nomment elles-mêmes orthodoxes, et c’est par la Russie que cette épithète ambitieuse se fera lire en français dans l’Occident; car, jusqu’à nos jours, on s’est peu occupé parmi nous de ces Églises orthodoxes, toute notre polémique religieuse ne s’étant dirigée que contre les protestants. Mais la
Digilized by Google
Russie devenant tous les jours plus européenne, et la langue universelle se trouvant absolument neutralisée dans ce grand empire, il est impossible que quelque plume russe, déterminée par une de ees circonstances qu’on ne saurait prévoir, ne dirige quelque attaque française sur l’Église romaine, ce qui est fort à désirer, nul Russe ne pouvant écrire oonlre cette Église sans prouver qu’il est protestant.
Alors, pour la première fois, nous entendrons parler dans nos langues de V Église orthodoxe ! On demandera de tout côté : Qu’cst-ce que l’Église orthodoxe? Et chaque chrétien de l'Occident, en disant ; C'est la mienne apparemment , se permettra de tourner en ridicule l’erreur qui s’adresse à elle-môme un compliment qu’elle prend pour un nom.
Chacun étant libre de se donner le nom qui lui convient, Luis en personne serait bien la maîtresse d’éerire sur sa porte : Hôtel d’Artémise. Le grand point est do forcer les autres à nous donner tel ou tel nom, ce qui n’est pas tout à fait aussi aisé que de nous en parer do notre propre autorité; et cependant il n’y a de vrai nom que le nom reconnu.
ici se présente une observation importante. Comme il est impossible de se donner un nom faux, il l’est également de le douuer à d’autres. Le parti protestant n’a-t-il pas fait les plus grands efforts pour nous donner celui de papistes? Jamais, cependant, il n’a pu y réussir, comme les Églises photiennes n’ont cessé de se nommer orthodoxes, sans qu’un seul ehrôtien étranger au schisme ait jamais consenti à les nommer ainsi. Ce nom d 'orthodoxe est demeuré ce qu’il sera toujours, un compliment émiuemment ridicule, puisqu’il n’est prononcé que par ceux qui se l’adressent à eux-mêmes; et celui de papiste est eneore ce qu’il fut toujours, une pure insulte, et une insulte de mauvais ton, qui, ches les protestants mêmes, ne sort plus d’une bouche distinguée.
* *v
Mais, pour terminer sur ce mot orthodoxe, quelle Église ne se croit pas orthodoxe, et quelle Église accorde ce titre aux autres qui ne sont pas en communion avec elle? Une grande et magnifique cité d’Europe se prête à une expérience intéressante que je propose b tous les penseurs. Un espace assez resserré y réunit des Églises de toutes les communions chrétiennes. On y' voit une Église catholique, une Église russe, une Église arménienne, une Église calviniste, une Église luthérienne; un peu plus loin se trouve l’Église anglicane; il n’y manque, je crois, qu’une Église grecque. Dites-donc au premier homme que vous rencontrerez sur votre route : Montrez -moi l’Eglise orthodoxe, chaque chrétien vous montrera la sienne, grande preuve déjà d’une orthodoxie commune. Mais si vous dites : Montrez-moi l'Église catholique, tous répondront ; Im voilà! et tous montreront la môme. Grand et profond sujet de méditation 1 Elle seule a un mm dont tout le monde convient, parce que ce nom devant exprimer l’unité qui ne se trouve que dans l’Église catholique, cette unité ne peut être ni méconnue où elle est, ni supposée où elle n’est pas. Amis et ennemis, tout le monde est d’accord sur ce point. Personne ne dispute sur le nom, qui est aussi évident que la chose, Depuis l’origine du christianisme, V Eglise a porté le nom qu’elle porte aujourd’hui, et jamais son nom n’a varié; aucune essence ne pouvant disparaître ou seulement s’altérer sans laisser échapper son nom. Si le protestantisme porte toujours le même, quoique sa foi ait immensément varié, C’est que son nom étant purement négatif et ne signifiant qu’une renonciation au catholicisme, moins il croira et plus il protestera, plus il sera lui-même. Son nom devenant donc tous les jours plus vrai, il doit subsister jusqu’au moment où il périra, Comme l’ulcère périt avec le dernier atome de chair vivante qu’il a dévoré.
Le nom de catholique exprime, au contraire, une essence, une réalité qui doit avoir un nom ; et comme hors
de son cercle divin il ne peut y avoir d’unité religieuse, on pourra bien trouver hors de ce cercle des Eglises , mais point du tout I’Église.
Jamais, jamais les Églises séparées ne pourront se donner un nom commun qui exprime l’unité, aucune puissance ne pouvant, j’espère, nommer le néant. Elles se donneront donc des noms nationaux ou des noms à prétention, qui ne manqueront jamais d’exprimer précisément la qualité qui manque à ces Églises. Elles se nommeront réformée, évangélique , apostolique ' , anglicane, écossaise , orthodoxe, etc., tous noms évidemment faux, et de plus accusateurs, parce qu’ils sont respectivement nouveaux, particuliers, et même ridicules pour toute oreille étrangère au parti qui se les attribue; ce qui exclut toute idée d’unité, et par conséquent de vérité.
Règle générale. Toutes les sectes ont deux noms : l’un qu’elles se donnent, et l’autre qu’on leur donne. Ainsi les Églises photiennes, qui s’appellent elles-mêmes orthodoxes, sont nommées hors de chez elles schismatiques, grecques ou orientales, mots synonymes sans qu’on s’en doute. Les premiers réformateurs s’intitulèrent non moins courageusement évangéliques, et les seconds réformés; mais tout ce qui n’est pas eux les nomme luthériens et calvinistes. Les anglicans, comme nous l’avons vu, essayent de s’appeler apostoliques ; mais toute l’Europe en rira et même une partie de l’Angleterre. Le rascolnic russe se donne le nom de vieux croyant ; mais, pour tout homme qui n’est pas rascolnic, il est rascolnic; le catholique seul est appelé comme il s’appelle, et n’a qu’un nom pour tous les hommes.
1 . L’Eglise anglicane, dont le bon sens et l'orgueil répugnent également à se voir en assez mauvaise compagnie , a imaginé depuis quelque temps de soutenir qu’elle n’est pas protestante. Quelques membres du clergé ont défendu ouvertement celte thèse; et comme, dans cette supposition, ils se trouvaient sans nom, ils ont dit qu'ils étaient apostoliques. C’est un peu tard, comme on voit, pour sc donner uu nom, et l’Europe est devenue trop impertinente pour croire à cet ennoblissement. Le Parlement , au reste, laisse dire les apostoliques, et ne cessé de protester qu’il est protestant.
Celui qui n’accorderait aucune valeur à cette observation aurait peu médité le premier chapitre de la métaphysique première, celui des noms.
C’est une chose bien remarquable, que tout chrétien étant obligé de confesser, dans le Symbole, qu’iï croit «