Poésies (page 3)

Stéphane Mallarmé · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poésies (Mallarmé), édition de 1887 · 3 pages

Le rite est pour les mains d’éteindre le flambeau

Contre le fer épais des portes du tombeau :

Et l’on ignore mal, élu pour notre fête

Très simple de chanter l’absence du poëte,

Que ce beau monument l’enferme tout entier :

Si ce n’est que la gloire ardente du métier,

Jusqu’à l’heure commune et vile de la cendre,

Par le carreau qu’allume un soir fier d’y descendre,

Retourne vers les feux du pur soleil mortel !

Magnifique, total et solitaire, tel

Tremble de s’exhaler le faux orgueil des hommes.

Cette foule hagarde ! Elle annonce : Nous sommes

La triste opacité de nos spectres futurs.

Mais le blason des deuils épars sur de vains murs,

J’ai méprisé l’horreur lucide d’une larme,

Quand, sourd même à mon vers sacré qui ne l’alarme,

Quelqu’un de ces passants, fier, aveugle et muet,

Hôte de son linceul vague, se transmuait

En le vierge héros de l’attente posthume.

Vaste gouffre apporté dans l’amas de la brume

Par l’irascible vent des mots qu’il n’a pas dits,

Le néant à cet Homme aboli de jadis :

« Souvenir d’horizons, qu’est-ce, ô toi, que la Terre ? »

Hurle ce songe ; et, voix dont la clarté s’altère,

L’espace a pour jouet le cri : « Je ne sais pas ! »

Le Maître, par un œil profond, a, sur ses pas,

Apaisé de l’éden l’inquiète merveille

Dont le frisson final, dans sa voix seule, éveille

Pour la Rose et le Lys le mystère d’un nom.

Est-il de ce destin rien qui demeure, non ?

Ô vous tous, oubliez une croyance sombre.

Le splendide génie éternel n’a pas d’ombre.

Moi, de votre désir soucieux, je veux voir,

À qui s’évanouit, hier, dans le devoir

Idéal que nous font les jardins de cet astre,

Survivre pour l’honneur du tranquille désastre

Une agitation solennelle par l’air

De paroles, pourpre ivre et grand calice clair,

Que, pluie et diamant, le regard diaphane

Resté là sur ces fleurs dont nulle ne se fane,

Isole parmi l’heure et le rayon du jour !

C’est de nos vrais bosquets déjà tout le séjour

Où le poëte pur a pour geste humble et large

De l’interdire au rêve, ennemi de sa charge :

Afin que le matin de son repos altier

Quand la mort ancienne est comme pour Gautier

De n’ouvrir pas les yeux sacrés et de se taire,

Surgisse, de l’allée ornement tributaire,

Le sépulcre solide où gît tout ce qui nuit

Et l’avare silence et la massive nuit.

Prose

(pour des Esseintes)

Hyperbole ! de ma mémoire

Triomphalement ne sais-tu

Te lever, aujourd’hui grimoire

Dans un livre de fer vêtu :

Car j’installe, par la science,

L’hymne des cœurs spirituels

En l’œuvre de ma patience,

Atlas, herbiers et rituels.

Nous promenions notre visage

(Nous fûmes deux, je le maintiens)

Sur maints charmes de paysage,

Ô sœur, y comparant les tiens.

L’ère d’autorité se trouble

Lorsque, sans nul motif, on dit

De ce midi que notre double

Inconscience approfondit

Que, sol des cent iris, son site,

Ils savent s’il a bien été,

Ne porte pas de nom que cite

L’or de la trompette d’Été.

Oui, dans une île que l’air charge

De vue et non de visions

Toute fleur s’étalait plus large

Sans que nous en devisions.

Telles, immenses, que chacune

Ordinairement se para

D’un lucide contour, lacune

Qui des jardins la sépara.

Gloire du long désir, Idées

Tout en moi s’exaltait de voir

La famille des iridées

Surgir à ce nouveau devoir,

Mais cette sœur sensée et tendre

Ne porta son regard plus loin

Que sourire et, comme à l’entendre

J’occupe mon antique soin.

Oh ! sache l’esprit de litige,

À cette heure où nous nous taisons,

Que de lys multiples la tige

Grandissait trop pour nos raisons,

Et non comme pleure la rive,

Quand son jeu monotone ment

À vouloir que l’ampleur arrive

Parmi mon jeune étonnement

D’ouïr tout le Ciel et la carte

Sans fin attestés sur mes pas,

Par le flot même qui s’écarte,

Que ce pays n’exista pas.

L’enfant abdique son extase

Et docte déjà par chemins

Elle dit le mot : Anastase !

Né pour d’éternels parchemins,

Avant qu’un sépulcre ne rie

Sous aucun climat, son aïeul,

De porter ce nom : Pulchérie !

Caché par le trop grand glaïeul.

I

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui

Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre

Ce lac dur oublié que hante sous le givre

Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !

Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui

Magnifique mais qui sans espoir se délivre

Pour n’avoir pas chanté la région où vivre

Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

Tout son col secouera cette blanche agonie

Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,

Mais non l’horreur du sol où le plumage est pris.

Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne,

Il s’immobilise au songe froid de mépris

Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne.

II

Quand l’ombre menaça de la fatale loi

Tel vieux rêve, désir et mal de mes vertèbres,

Affligé de périr sous les plafonds funèbres

Il a ployé son aile indubitable en moi.

Luxe, ô salle d’ébène où, pour séduire un roi,

Se tordent dans leur mort des guirlandes célèbres,

Vous n’êtes qu’un orgueil menti par les ténèbres

Aux yeux du solitaire ébloui de sa foi.

Oui, je sais qu’au lointain de cette nuit, la Terre

Jette d’un grand éclat l’insolite mystère

Sous les siècles hideux qui l’obscurcissent moins.

L’espace à soi pareil qu’il s’accroisse ou se nie

Roule dans cet ennui des feux vils pour témoins

Que s’est d’un astre en fête allumé le génie.

III

Victorieusement fui le suicide beau

Tison de gloire, sang par écume, or, tempête !

Ô rire si là-bas une pourpre s’apprête

À ne tendre royal que mon absent tombeau.

Quoi ! de tout cet éclat pas même le lambeau

S’attarde, il est minuit, à l’ombre qui nous fête

Excepté qu’un trésor présomptueux de tête

Verse son caressé nonchaloir sans flambeau

La tienne si toujours le délice ! la tienne

Oui seule qui du ciel évanoui retienne

Un peu de puéril triomphe en t’en coiffant

Avec clarté quand sur ces coussins tu la poses

Comme un casque guerrier d’impératrice enfant

Dont pour te figurer il tomberait des roses.

IV

Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,

L’Angoisse ce minuit, soutient, lampadophore,

Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix

Que ne recueille pas de cinéraire amphore

Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,

Aboli bibelot d’inanité sonore,

(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx

Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)

Mais proche la croisée au nord vacante, un or

Agonise selon peut-être le décor

Des licornes ruant du feu contre une nixe,

Elle, défunte nue en le miroir encor

Que dans l’oubli fermé par le cadre se fixe

De scintillations sitôt le septuor.

Hommage

V

Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change,

Le Poëte suscite avec un glaive nu

Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu

Que la mort triomphait dans cette voix étrange !

Eux, comme un vil sursaut d’hydre oyant jadis l’ange

Donner un sens plus pur aux mots de la tribu

Proclamèrent très haut le sortilège bu

Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.

Du sol et de la nue hostiles, ô grief !

Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief

Dont la tombe de Poe éblouissante s’orne,

Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur,

Que ce granit du moins montre à jamais sa borne

Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.

Hommage

VI

Le silence déja funèbre d’une moire

Dispose plus qu’un pli seul sur le mobilier

Que doit un tassement du principal pilier

Précipiter avec le manque de mémoire.

Notre si vieil ébat triomphal du grimoire,

Hiéroglyphes dont s’exalte le millier

À propager de l’aile un frisson familier !

Enfouissez-le-moi plutôt dans une armoire.

Du souriant fracas originel haï

Entre elles de clartés maîtresses a jailli

Jusque vers un parvis né pour leur simulacre,

Trompettes tout haut d’or pâmé sur les vélins,

Le dieu Richard Wagner irradiant un sacre

Mal tu par l’encre même en sanglots sibyllins

VII

Mes bouquins refermés sur le nom de Paphos,

Il m’amuse d’élire avec le seul génie

Une ruine, par mille écumes bénie

Sous l’hyacinthe, au loin, de ses jours triomphaux.

Coure le froid avec ses silences de faulx,

Je n’y hululerai pas de vide nénie

Si ce très-blanc ébat au ras du sol dénie

À tout site l’honneur du paysage faux.

Ma faim qui d’aucuns fruits ici ne se régale

Trouve en leur docte manque une saveur égale :

Qu’un éclate de chair humain et parfumant,

Le pied sur quelque guivre où notre amour tisonne,

Je pense plus longtemps peut-être éperdûment

À l’autre, au sein brûlé d’une antique amazone !

VIII

Quelle soie aux baumes de temps

Où la Chimère s’exténue

Vaut la torse et native nue

Que, hors de ton miroir, tu tends !

Les trous de drapeaux méditants

S’exaltent dans notre avenue :

Moi, j’ai ta chevelure nue

Pour enfouir mes yeux contents.

Non ! La bouche ne sera sûre

De rien goûter à sa morsure,

S’il ne fait, ton princier amant,

Dans la considérable touffe

Expirer, comme un diamant,

Le cri des Gloires qu’il étouffe.

IX

Suite de Sonnets

1.

Tout Orgueil fume-t-il du soir,

Torche dans un branle étouffée

Sans que l’immortelle bouffée

Ne puisse à l’abandon surseoir !

La chambre ancienne de l’hoir

De maint riche mais chu trophée

Ne serait pas même chauffée

S’il survenait par le couloir.

Affres du passé nécessaires

Agrippant comme avec des serres

Le sépulcre de désaveu,

Sous un marbre lourd qu’elle isole

Ne s’allume pas d’autre feu

Que la fulgurante console.

X

2.

Surgi de la croupe et du bond

D’une verrerie éphémère

Sans fleurir la veillée amère

Le col ignoré s’interrompt.

Je crois bien que deux bouches n’ont

Bu, ni son amant ni ma mère,

Jamais à la même Chimère,

Moi, sylphe de ce froid plafond !

Le pur vase d’aucun breuvage

Que l’inexhaustible veuvage

Agonise mais ne consent,

Naïf baiser des plus funèbres !

À rien expirer annonçant

Une rose dans les ténèbres.

XI

3.

Une dentelle s’abolit

Dans le doute du Jeu suprême

À n’entr’ouvrir comme un blasphème

Qu’absence éternelle de lit.

Cet unanime blanc conflit

D’une guirlande avec la même,

Enfui contre la vitre blême

Flotte plus qu’il n’ensevelit.

Mais chez qui du rêve se dore

Tristement dort une mandore

Au creux néant musicien

Telle que vers quelque fenêtre

Selon nul ventre que le sien,

Filial on aurait pu naître

XII

M’introduire dans ton histoire

C’est en héros effarouché

S’il a du talon nu touché

Quelque gazon de territoire

À des glaciers attentatoire

Je ne sais le naïf péché

Que tu n’auras pas empêché

De rire très haut sa victoire

Dis si je ne suis pas joyeux

Tonnerre et rubis aux moyeux

De voir en l’air que ce feu troue

Avec des royaumes épars

Comme mourir pourpre la roue

Du seul vespéral de mes chars

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