Poésies

Stéphane Mallarmé · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poésies (Mallarmé), édition de 1887 · 3 pages

Les poésies de Stéphane Mallarmé

photolithographiées du manuscrit définitif à 40 exemplaires numérotés

plus 7 exemplaires (A à G) non mis en vente

et une épreuve justificative de la radiation des planches

avec un ex-libris gravé par Félicien Rops

Paris, 1887

Éditions de la Revue Indépendante

Les couvertures ont été imprimées par Louis Boyer et Cie,

le texte, pour le premier fascicule, par A. Broise et Courtier,

et, pour les huit suivants, par E. Lemercier et Cie.

Le Guignon

Au dessus du bétail ahuri des humains

Bondissaient en clartés les sauvages crinières

Des mendieurs d’azur le pied dans nos chemins.

Un noir vent sur leur marche éployé pour bannières

La flagellait de froid tel jusque dans la chair,

Qu’il y creusait aussi d’irritables ornières.

Toujours avec l’espoir de rencontrer la mer,

Ils voyageaient sans pain, sans bâtons et sans urnes,

Mordant au citron d’or de l’idéal amer.

La plupart râla dans les défilés nocturnes,

S’enivrant du bonheur de voir couler son sang,

Ô Mort le seul baiser aux bouches taciturnes !

Leur défaite, c’est par un ange très puissant

Debout à l’horizon dans le nu de son glaive :

Une pourpre se caille au sein reconnaissant.

Ils tettent la douleur comme ils tétaient le rêve

Et quand ils vont rythmant des pleurs voluptueux

Le peuple s’agenouille et leur mère se lève.

Ceux-là sont consolés, sûrs et majestueux ;

Mais traînent à leurs pas cent frères qu’on bafoue,

Dérisoires martyrs de hazards tortueux.

Le sel pareil des pleurs ronge leur douce joue,

Ils mangent de la cendre avec le même amour,

Mais vulgaire ou bouffon le destin qui les roue.

Ils pouvaient exciter aussi comme un tambour

La servile pitié des races à voix ternes,

Égaux de Prométhée à qui manque un vautour !

Non, vils et fréquentant les déserts sans citernes,

Ils courent sous le fouet d’un monarque rageur,

Le Guignon, dont le rire inouï les prosterne.

Amants, il saute en croupe à trois, le partageur !

Puis le torrent franchi, vous plonge en une mare

Et laisse un bloc boueux du blanc couple nageur.

Grâce à lui, si l’un souffle à son buccin bizarre,

Des enfants nous tordront en un rire obstiné

Qui, le poing à leur cul, singeront sa fanfare.

Grâce à lui, si l’une orne à point un sein fané

Par une rose qui nubile le rallume,

De la bave luira sur son bouquet damné.

Et ce squelette nain, coiffé d’un feutre à plume

Et botté, dont l’aisselle a pour poils vrais des vers,

Est pour eux l’infini de la vaste amertume.

Vexés ne vont-ils pas provoquer le pervers,

Leur rapière grinçant suit le rayon de lune

Qui neige en sa carcasse et qui passe au travers.

Désolés sans l’orgueil qui sacre l’infortune,

Et tristes de venger leurs os de coups de bec,

Ils convoitent la haine, au lieu de la rancune.

Ils sont l’amusement des racleurs de rebec,

Des marmots, des putains et de la vieille engeance

Des loqueteux dansant quand le broc est à sec.

Les poëtes bons pour l’aumône ou la vengeance,

Ne connaissant le mal de ces dieux effacés,

Les disent ennuyeux et sans intelligence.

« Ils peuvent fuir ayant de chaque exploit assez,

« Comme un vierge cheval écume de tempête

« Plutôt que de partir en galops cuirassés.

« Nous soûlerons d’encens le vainqueur dans la fête :

« Mais eux, pourquoi n’endosser pas, ces baladins,

« D’écarlate haillon hurlant que l’on s’arrête ! »

Quand en face tous leur ont craché les dédains,

Nuls et la barbe à mots bas priant le tonnerre,

Ces héros excédés de malaises badins

Vont ridiculement se pendre au réverbère.

Apparition

La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs,

Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs

Vaporeuses, tiraient de mourantes violes

De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles.

— C’était le jour béni de ton premier baiser.

Ma songerie aimant à me martyriser

S’enivrait savamment du parfum de tristesse

Que même sans regret et sans déboire laisse

La cueillaison d’un Rêve au cœur qui l’a cueilli.

J’errais donc, l’œil rivé sur le pavé vieilli,

Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue

Et dans le soir, tu m’es en riant apparue,

Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté

Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté

Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées

Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées.

Placet

futile

Princesse ! à jalouser le destin d’une Hébé

Qui poind sur cette tasse au baiser de vos lèvres,

J’use mes feux mais n’ai rang discret que d’abbé

Et ne figurerai même nu sur le Sèvres.

Comme je ne suis pas ton bichon embarbé,

Ni la pastille ni du rouge, ni Jeux mièvres

Et que sur moi je sais ton regard clos tombé,

Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres !

Nommez-nous.. toi de qui tant de ris framboisés

Se joignent en troupeau d’agneaux apprivoisés

Chez tous broutant les vœux et bêlant aux délires,

Nommez-nous.. pour qu’Amour ailé d’un éventail

M’y peigne flûte aux doigts endormant ce bercail,

Princesse, nommez nous berger de vos sourires.

Le Pitre Châtié

Sonnet

Yeux, lacs avec ma simple ivresse de renaître

Autre que l’histrion qui du geste évoquais

Comme plume la suie ignoble des quinquets,

J’ai troué dans le mur de toile une fenêtre.

De ma jambe et des bras limpide nageur traître,

À bonds multipliés, reniant le mauvais

Hamlet ! c’est comme si dans l’onde j’innovais

Mille sépulcres pour y vierge disparaître.

Hilare or de cymbale à des poings irrité,

Tout à coup le soleil frappe la nudité

Qui pure s’exhala de ma fraîcheur de nacre.,

Rance nuit de la peau quand sur moi vous passiez,

Ne sachant pas, ingrat ! que c’était tout mon sacre,

Ce fard noyé dans l’eau perfide des glaciers.

Une négresse par le démon secouée

Veut goûter une enfant triste de fruits nouveaux

Et criminels aussi sous leur robe trouée,

Cette goinfre s’apprête à de rusés travaux :

À son ventre compare heureuses deux tétines

Et, si haut que la main ne le saura saisir,

Elle darde le choc obscur de ses bottines

Ainsi que quelque langue inhabile au plaisir.

Contre la nudité peureuse de gazelle

Qui tremble, sur le dos tel un fol éléphant

Renversée elle attend et s’admire avec zèle,

En riant de ses dents naïves à l’enfant ;

Et, dans ses jambes où la victime se couche,

Levant une peau noire ouverte sous le crin,

Avance le palais de cette étrange bouche

Pâle et rose comme un coquillage marin.

Les Fenêtres

Las du triste hôpital et de l’encens fétide

Qui monte en la blancheur banale des rideaux

Vers le grand crucifix ennuyé du mur vide

Le moribond, parfois, redresse son vieux dos,

Se traîne et va, moins pour chauffer sa pourriture

Que pour voir du soleil sur les pierres, coller

Les poils blancs et les os de sa maigre figure

Aux fenêtres qu’un beau rayon clair veut hâler.

Et sa bouche, fiévreuse et d’azur bleu vorace,

Telle, jeune, elle alla respirer son trésor,

Une peau virginale et de jadis ! encrasse

D’un long baiser amer les tièdes carreaux d’or.

Ivre, il vit, oubliant l’horreur des saintes huiles,

Les tisanes, l’horloge et le lit infligé,

La toux. Et quand le soir saigne parmi les tuiles,

Son œil, à l’horizon de lumière gorgé,

Voit des galères d’or, belles comme des cygnes,

Sur un fleuve de pourpre et de parfums dormir

En berçant l’éclair fauve et riche de leurs lignes

Dans un grand nonchaloir chargé de souvenir !

Ainsi, pris du dégoût de l’homme à l’âme dure

Vautré dans le bonheur, où tous ses appétits

Mangent, et qui s’entête à chercher cette ordure

Pour l’offrir à la femme allaitant ses petits,

Je fuis et je m’accroche à toutes les croisées

D’où l’on tourne le dos à la vie et, béni,

Dans leur verre, lavé d’éternelles rosées,

Que dore le matin chaste de l’Infini

Je me mire et me vois ange ! Et je meurs, et j’aime

— Que la vitre soit l’art, soit la mysticité —

À renaître, portant mon rêve en diadème,

Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !

Mais, hélas ! Ici-bas est maître : sa hantise

Vient m’écœurer parfois jusqu’en cet abri sûr,

Et le vomissement impur de la Bêtise

Me force à me boucher le nez devant l’azur.

Est-il moyen, ô Moi qui connais l’amertume,

D’enfoncer le cristal par le monstre insulté,

Et de m’enfuir, avec mes deux ailes sans plume,

— Au risque de tomber pendant l’éternité ?

Les Fleurs

Des avalanches d’or du vieil azur, au jour

Premier et de la neige éternelle des astres,

Jadis tu détachas les grands calices pour

La terre jeune encore et vierge de désastres,

Le glaïeul fauve, avec les cygnes au col fin,

Et ce divin laurier des âmes exilées

Vermeil comme le pur orteil du séraphin

Que rougit la pudeur des aurores foulées,

L’hyacinthe, le myrte à l’adorable éclair,

Et, pareille à la chair de la femme, la rose

Cruelle, Hérodiade en fleur du jardin clair,

Celle qu’un sang farouche et radieux arrose !

Et tu fis la blancheur sanglotante des lys

Qui roulant sur des mers de soupirs qu’elle effleure

À travers l’encens bleu des horizons pâlis

Monte rêveusement vers la lune qui pleure !

Hosannah sur le cistre et dans les encensoirs,

Notre dame, hosannah du jardin de nos limbes !

Et finisse l’écho par les célestes soirs,

Extase des regards, scintillement des nimbes !

Ô Mère, qui créas en ton sein juste et fort,

Calices balançant la future fiole,

De grandes fleurs avec la balsamique Mort

Pour le poëte las que la vie étiole.

Renouveau

Le printemps maladif a chassé tristement

L’hiver, saison de l’art serein, l’hiver lucide,

Et dans mon être à qui le sang morne préside

L’impuissance s’étire en un long baîllement.

Des crépuscules blancs tiédissent sous le crâne

Qu’un cercle de fer serre ainsi qu’un vieux tombeau,

Et, triste, j’erre après un rêve vague et beau,

Par les champs où la sève immense se pavane

Puis je tombe énervé de parfums d’arbres, las,

Et creusant de ma face une fosse à ce rêve,

Mordant la terre chaude où poussent les lilas,

J’attends, en m’abîmant que mon ennui s’élève…

Cependant l’azur rit sur la haie et l’éveil

De tant d’oiseaux en fleur gazouillant au soleil.

Angoisse

Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête,

En qui vont les péchés d’un peuple, ni creuser

Dans tes cheveux impurs une triste tempête

Sous l’incurable ennui que verse mon baiser.

Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes

Planant sous les rideaux inconnus du remords,

Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,

Toi qui sur le néant en sais plus que les morts.

Car le vice, rongeant ma native noblesse,

M’a comme toi marqué de sa stérilité,

Mais tandis que ton sein de pierre est habité

Par un cœur que la dent d’aucun crime ne blesse,

Je fuis, pâle ; défait, hanté par mon linceul,

Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.

Las de l’amer repos où ma paresse offense

Une gloire pour qui jadis j’ai fui l’enfance

Adorable des bois de roses sous l’azur

Naturel, et plus las sept fois du pacte dur

De creuser par veillée une fosse nouvelle

Dans le terrain avare et froid de ma cervelle,

Fossoyeur sans pitié pour la stérilité,

— Que dire à cette aurore, ô Rêves, visité

Par les roses, quand, peur de ses roses livides,

Le vaste cimetière unira les trous vides ? —

Je veux délaisser l’Art vorace d’un pays

Cruel, et, souriant aux reproches vieillis

Que me font mes amis, le passé, le génie

Et ma lampe qui sait pourtant mon agonie,

Imiter le Chinois au cœur limpide et fin

De qui l’extase pure est de peindre la fin

Sur ses tasses de neige à la lune ravie

D’une bizarre fleur qui parfume sa vie

Transparente, la fleur qu’il a sentie, enfant,

Au filigrane bleu du songe se greffant.

Et, la mort telle avec le seul rêve du sage,

Serein, je vais choisir un jeune paysage

Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.

Une ligne d’azur mince et pâle serait

Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,

Un clair croissant, perdu par une blanche nue,

Trempe sa corne calme en la glace des eaux,

Non loin de trois grands cils d’émeraude, roseaux.

Le Sonneur

Sonnet

Cependant que la cloche éveille sa voix claire

À l’air pur et limpide et profond du matin

Et passe sur l’enfant qui jette pour lui plaire

Un angelus parmi la lavande et le thym,

Le sonneur effleuré par l’oiseau qu’il éclaire,

Chevauchant tristement en geignant du latin

Sur la pierre qui tend la corde séculaire,

N’entend descendre à lui qu’un tintement lointain.

Je suis cet homme. Hélas ! de la nuit désireuse,

J’ai beau tirer le câble à sonner l’Idéal,

De froids péchés s’ébat un plumage féal,

Et la voix ne me vient que par bribes et creuse !

Mais, un jour, fatigué d’avoir enfin tiré,

Ô Satan, j’ôterai la pierre et me pendrai

Tristesse d’Été

Sonnet

Le soleil, sur le sable, ô lutteuse endormie,

En l’or de tes cheveux chauffe un bain langoureux,

Et consumant l’encens sur ta joue ennemie,

Il mêle avec les pleurs un breuvage amoureux.

De ce blanc flamboiement l’immuable accalmie

T’a fait dire, attristée, ô mes baisers peureux,

« Nous ne serons jamais une seule momie

Sous l’antique désert et les palmiers heureux ! »

Mais ta chevelure est une rivière tiède,

Où noyer sans frissons l’âme qui nous obsède

Et trouver ce Néant que tu ne connais pas !

Je goûterai le fard pleuré par tes paupières,

Pour voir s’il sait donner au cœur que tu frappas

L’insensibilité de l’azur et des pierres.

L’Azur

De l’éternel Azur la sereine ironie

Accable, belle indolemment comme les fleurs

Le poëte impuissant qui maudit son génie

À travers un désert stérile de douleurs.

Fuyant, les yeux fermés, je le sens qui regarde

Avec l’intensité d’un remords atterrant,

Mon âme vide : où fuir ? et quelle nuit hagarde

Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant.

Brouillards, montez ! versez vos cendres monotones

Avec de longs haillons de brumes dans les cieux

Que noiera le marais livide des automnes,

Et bâtissez un grand plafond silencieux !

Et toi, sors des étangs léthéens et ramasse

En t’en venant la vase et les pâles roseaux,

Cher Ennui, pour boucher d’une main jamais lasse

Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.

Encor ! que sans répit les tristes cheminées

Fument, et que de suie une errante prison

Éteigne dans l’horreur de ses noires traînées

Le soleil se mourant jaunâtre, à l’horizon !

— Le ciel est mort. — Vers toi, j’accours ! donne, ô matière,

L’oubli de l’Idéal cruel et du Péché

À ce martyr qui vient partager la litière

Où le bétail heureux des hommes est couché,

Car j’y veux, puisqu’enfin ma cervelle, vidée

Comme le pot de fard gisant au pied d’un mur,

N’a plus l’art d’attiffer la sanglotante idée

Lugubrement baîller vers un trépas obscur…

En vain ! l’Azur triomphe et je l’entends qui chante

Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix pour plus

Nous faire peur avec sa victoire méchante,

Et du métal vivant sort en bleus angelus !

Il roule par la brume ancien et traverse

Ta native agonie ainsi qu’un glaive sûr :

Où fuir dans la révolte inutile et perverse ?

Je suis hanté. L’Azur ! l’Azur ! l’Azur ! l’Azur !

Brise Marine

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.

Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres

D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !

Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux,

Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe,

Ô Nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend,

Et ni la jeune femme allaitant son enfant.

Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,

Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,

Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !

Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,

Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages

Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles ilôts…

Mais, o mon cœur, entends le chant des matelots !

Soupir

Mon âme vers ton front où rêve, ô calme sœur,

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