Pensées pour moi-même (page 13)

Marc Aurèle · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Couat · 48 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce qui suit te montrera la valeur de ce que la plupart des hommes considèrent comme des biens. Si nous pensions[39] à certains biens réels et véritables, comme la prudence[40], la tempérance, la justice, le courage, après les avoir ainsi envisagés, nous ne pourrions pas entendre le mot du poète : « Tu possèdes tant de biens…[41], » parce que ce mot ne conviendrait pas du tout. Mais si l’on a dans l’esprit les biens qui paraissent tels au plus grand nombre, on écoute ces paroles du poète comique et on n’a pas de peine à les accepter comme bien appropriées. Le vulgaire même sent bien cette différence : sans cela il ne serait pas choqué de la première application et ne la repousserait pas[42]. Au contraire, s’il s’agit de la richesse et de toutes les chances heureuses du luxe et de la gloire, nous acceptons comme juste et spirituel le propos du poète. Poursuis donc et demande-toi s’il faut honorer et regarder comme des biens des objets tels qu’en y pensant on puisse dire de leur propriétaire : « Il est si riche qu’il ne lui reste pas un coin pour se soulager. »

Je suis constitué de principe efficient[43] et de matière ; ni l’un ni l’autre ne disparaîtront dans le néant, pas plus qu’ils ne sont sortis de rien. Chaque partie de moi [aura donc toujours sa place assignée ; elle] sera changée en une partie de l’univers ; celle-ci, à son tour, se changera en une autre partie de l’univers, et ainsi de suite, à l’infini. C’est par un changement semblable que je suis né moi-même, et ceux qui m’ont engendré, et ainsi de suite, en remontant encore à l’infini. Rien n’empêche de parler ainsi, même si l’on conçoit l’univers gouverné de telle sorte qu’il passe par des périodes limitées[44].

La raison et l’art de raisonner sont des puissances qui se suffisent à elles-mêmes et qui suffisent aux actions qui les concernent. Elles partent du principe qui leur est propre et marchent vers la fin qu’elles se sont proposée. Aussi appelle-t-on ces actions « actions droites »[45], pour indiquer qu’elles suivent la ligne droite.

Il ne faut considérer comme humaine aucune des choses qui n’appartiennent pas à l’homme en tant qu’homme. Ce ne sont pas là des choses que l’on puisse réclamer de l’homme ; la nature humaine ne les promet[46] point et ne s’achève point en elles. La fin de l’homme n’est point dans ces choses, non plus que l’objet dernier de cette fin, le bien. D’ailleurs, si quelques-unes d’entre elles appartenaient à l’homme, il ne nous appartiendrait pas de les mépriser et de nous tenir en garde contre elles ; il n’y aurait pas lieu de louer celui qui sait s’en passer ; enfin, si elles étaient des biens, celui qui cherche à se priver de leur possession ne serait pas un homme de bien. Au contraire, nous disons que plus un homme se dépouille de ces choses ou d’autres choses semblables, ou même plus il supporte facilement d’en être dépouillé, plus il est un homme de bien[47].

Telles sont tes représentations ordinaires, telle sera ta pensée même[48] ; notre âme est tout imprégnée de nos représentations sensibles[49]. Plonge-la donc sans cesse dans des idées comme celles-ci : là où l’on peut vivre, on peut bien vivre ; on peut vivre à la cour, donc on peut bien vivre à la cour. Et encore : chaque être se porte vers ce pour quoi il a été constitué[50] ; sa fin est dans ce vers quoi il se porte ; là où est sa fin, là est son intérêt et son bien ; donc le bien de l’animal raisonnable, c’est la société[51]. J’ai, en effet, montré déjà[52] que nous étions nés pour nous associer. N’est-il pas évident que les êtres inférieurs sont faits pour les supérieurs[53], et les supérieurs les uns pour les autres ? Or, les êtres vivants sont supérieurs à ce qui est inanimé et les êtres raisonnables aux êtres vivants.

Poursuivre l’impossible est une folie ; or, il est impossible que les méchants n’agissent pas comme tels.

Rien n’arrive à personne que la nature ne l’ait mis à même de supporter. Les mêmes accidents arrivent à tel autre qui, soit qu’il ne s’en rende pas compte, soit qu’il veuille faire montre de grandeur d’âme, tient ferme et demeure invulnérable. N’est-il pas étrange que l’ignorance et la vanité soient plus énergiques que la sagesse ?

Les choses elles-mêmes n’atteignent pas le moins du monde l’âme[54] ; elles n’ont pas d’accès jusqu’à elle ; elles ne peuvent ni la changer ni l’émouvoir ; seule elle se modifie et s’émeut elle-même ; c’est elle qui confère aux accidents extérieurs un caractère en conformité avec le jugement qu’elle porte sur elle-même.

À un certain point de vue, les hommes nous touchent de très près, en tant que nous devons leur faire du bien et les supporter ; mais en tant que certains d’entre eux s’opposent à notre œuvre propre, les hommes entrent pour nous dans la catégorie des choses indifférentes, tout autant que le soleil, le vent ou une bête sauvage. Ces objets seraient de nature à entraver notre action ; mais la tendance[55] et la disposition intérieure[56] ne sont empêchées par aucun obstacle, parce que nous faisons nos réserves[57] et changeons d’objet : la pensée détourne et transforme, en se les assignant comme un but, les obstacles mêmes que l’action[58] rencontre ; ce qui nous empêche d’agir nous devient le motif de notre action, et ce qui nous barre la route devient ce vers quoi nous marchons.

Honore ce qu’il y a de meilleur dans l’univers, c’est-à-dire ce qui se sert de tout et dirige tout. Honore de même ce qu’il y a de meilleur en toi, et qui est parent de l’autre. Chez toi, en effet, c’est ce qui se sert de tout le reste et gouverne ta vie[59].

Ce qui ne nuit pas à la cité ne nuit pas non plus au citoyen. Dès que tu auras l’idée d’avoir éprouvé un dommage, aie recours à cette règle : si telle chose ne nuit pas à la cité, elle ne me nuit pas non plus à moi-même ; si au contraire la cité en éprouve un dommage, je ne dois pas m’irriter contre celui qui l’a causé, mais lui montrer son erreur[60].

Réfléchis souvent à la rapidité avec laquelle est emporté et passe tout ce qui existe et tout ce qui naît. La matière[61] est comme un fleuve qui coule sans cesse ; un changement continu est la loi de toute activité ; tout principe efficient est sujet à mille variations[62]. Presque rien n’est stable[63], et tout proche est le gouffre béant, l’infini du passé et de l’avenir où tout s’évanouit. N’est-il donc pas un fou, celui qui, au milieu de tout cela, s’enfle[64], ou s’agite, ou se tourmente en comptant pour quelque chose la cause de son trouble, le moment où il l’a conçu et le temps qu’il peut durer[65] ?

Pense à la matière totale[66], dont tu as reçu une parcelle ; à la durée tout entière, dont un court et un imperceptible intervalle t’a été attribué ; à la destinée dont tu es une partie, combien petite !

Un autre se rend-il coupable envers moi ? C’est son affaire ; il a sa disposition[67] propre, sa propre activité. Moi je suis[68] maintenant ce que la nature universelle veut que maintenant je sois, je fais ce que ma nature veut que je fasse [maintenant].

Que la partie de toi-même qui dirige et gouverne ton âme demeure inébranlable aux mouvements de la chair, doux ou rudes[69] ; qu’elle évite toute confusion, s’enferme dans ses propres limites et circonscrive dans les membres l’ébranlement qu’ils subissent[70]. Lorsque[71], en raison de la sympathie (je prends ce mot dans l’autre sens)[72] qui résulte de son union avec le corps ainsi agité, la pensée perçoit[73] ces mouvements, il ne faut pas essayer de s’opposer à la sensation[74], qui est naturelle, mais il ne faut pas non plus que le principe directeur y ajoute de lui-même ce jugement qu’elle est un mal ou un bien[75].

Vivre avec les Dieux. Celui-là vit avec les Dieux qui leur montre constamment son âme satisfaite de ce qui lui a été attribué, faisant ce que veut le génie que Zeus a détaché de lui-même et donné à chacun pour chef et pour guide. Ce génie, c’est l’intelligence et la raison de chacun de nous[76].

Te fâches-tu contre celui qui sent le bouc ? Te fâches-tu contre celui qui a une haleine fétide ? Qu’y peut-il faire ? Sa bouche, ses aisselles sont ainsi et telles qu’il faut bien qu’il en sorte de telles émanations. Mais la nature a donné[77] à l’homme une raison ; en s’examinant, il peut comprendre ses défauts. Tant mieux ! toi aussi tu as une raison ; par ta disposition[78] raisonnable, mets en mouvement sa disposition raisonnable ; montre-lui, rappelle-lui sa faute[79]. S’il te comprend, tu le guériras ; la colère est inutile.

Tu peux vivre sur la terre comme tu as l’intention de vivre quand tu seras parti. Si on ne te le permet pas, alors renonce à vivre et fais-le en homme pour qui ce n’est pas un mal. « Il y a de la fumée ici[81], et je m’en vais. » Crois-tu que ce soit une affaire ? Mais, tant que rien ne me chasse, je reste libre, et personne ne m’empêchera de faire ce que je veux ; or, je veux ce qui est conforme à la nature d’un être raisonnable et fait pour la société.

L’intelligence universelle veut la solidarité universelle ; elle a créé les êtres inférieurs pour les supérieurs, et elle a uni les supérieurs les uns aux autres par une mutuelle harmonie. Tu vois comme elle a tout coordonné et subordonné, faisant à chacun sa part suivant sa valeur et amenant les êtres supérieurs à s’accorder entre eux.

Demande-toi comment tu t’es conduit jusqu’ici avec les Dieux, avec les parents, tes frères, ta femme, tes enfants, tes maîtres, tes nourriciers, tes amis, tes proches, tes serviteurs. As-tu, jusqu’ici, observé à leur égard ce précepte : « Ne rien faire ni dire d’injuste à personne »[82] ? Rappelle-toi aussi quels événements tu as traversés et quelles épreuves tu as réussi à supporter. Maintenant que l’histoire de ta vie est achevée et que ta liturgie est accomplie, combien as-tu vu de belles actions ? combien de plaisirs et de peines as-tu méprisés ? combien d’honneurs as-tu dédaignés ? pour combien d’ingrats t’es-tu montré bienveillant ?

Pourquoi des âmes simples et ignorantes confondent-elles une âme d’homme habile et savant[83] ? Qu’est-ce donc qu’être habile et savant ? C’est connaître l’origine et la fin des choses et la raison qui pénètre la matière[84] tout entière et qui, à travers la durée tout entière, gouverne le monde et détermine les périodes de son histoire[85].

À l’instant même tu seras de la cendre, un squelette, un nom, moins qu’un nom ; or, un nom n’est qu’un bruit, un écho. Ce qu’on honore le plus dans la vie est vide, pourri, petit ; ce sont morsures de petits chiens et querelles d’enfants qui rient et pleurent aussitôt. La foi, la pudeur, la justice et la vérité sont « parties vers l’Olympe, loin de la vaste terre »[86]. Qu’est-ce qui te retient donc encore ici ? Les choses sensibles sont changeantes et ne durent pas ; tes sens[87] sont faibles et faciles à égarer ; ta pauvre âme[88] elle-même n’est qu’une exhalaison[89] du sang. Avoir de la renommée auprès d’êtres ainsi faits n’est que vanité. Eh bien ![90] attends avec sérénité ou de t’éteindre ou de changer de place[91]. Et, jusqu’à ce que l’heure en soit venue, que te faut-il ? Rien qu’honorer et louer les Dieux, faire du bien aux hommes, supporter et t’abstenir[92], te souvenir que tout ce qui est en dehors des limites de ton petit amas de chair et de ton faible souffle[93] n’est pas à toi et ne dépend pas de toi.

Tu peux toujours couler une vie heureuse puisque tu peux suivre le droit chemin en le faisant suivre à tes pensées et à tes actions. L’âme de Dieu et celle de l’homme ou de tout être raisonnable ont deux points communs : n’être entravée par rien d’étranger, faire consister le bien dans la disposition à la justice et la pratique de cette vertu[94] et borner là ses désirs.

Pourquoi me préoccuper de ce qui n’est ni un vice de ma nature ni un acte de ma nature vicieuse[95], et ne fait aucun tort à la cité universelle ? Mais qu’est-ce qui fait du tort à la cité universelle ?

Ne nous laissons pas entraîner témérairement par notre imagination, mais venons en aide à nous-mêmes, comme nous le pouvons, et suivant la valeur des choses. Si l’on échoue dans des affaires indifférentes, il ne faut pas s’imaginer que cela nous fasse du tort. Car ce n’est pas un mal. Rappelle-toi le vieillard qui, en s’en allant, priait son élève de lui donner sa toupie, sachant bien que ce n’était qu’une toupie. Fais maintenant comme lui, puisque tu désires les choses qui brillent et que l’on célèbre. Homme, as-tu oublié ce que valait cette gloire ? — Non, mais tout le monde autour de moi la recherche. — Est-ce une raison pour que tu deviennes fou toi aussi ? — Du moins, en quelque lieu que la mort me prenne, j’ai été un homme bien partagé. — Être bien partagé, cela signifie que tu t’es fait à toi-même une bonne part. Et la bonne part, ce sont de bonnes habitudes de l’âme, de bonnes tendances, de bonnes actions[96].

↑ [Couat : « es-tu né pour suivre tes penchants, ou pour agir ? » Var. (2e manuscrit) : « et non pour l’action, pour le travail ? » — Cette seconde interprétation est défendue par la note suivante : « Les manuscrits A et D donnent : ὄλως δὲ οὐ πρὸς πεῖσιν, ἣ πρὸς ἐνέργειαν. La vulgate : ποιεῖν, au lieu de πεῖσιν. Si, comme je le crois, ποιεῖν est la bonne leçon, le mot ἣ qui précède ἐνέργειαν, et qui indique une alternative, ne se comprend guère. Il m’a semblé qu’οὐ devait être substitué à ἣ. J’ai donc lu : ὄλως δὲ οὐ πρὸς [τὸ] ποιεῖν, οὐ πρὸς ἐνέργειαν. »

La nécessité qu’a éprouvée M. Couat, après Coraï, d’intercaler l’article entre πρὸς et ποιεῖν eût dû suffire à le mettre en garde contre le texte de la vulgate. D’ailleurs, ποιεῖν et ἐνέργειαν ne sont pas synonymes : bien mieux que ποιεῖν, construit sans régime, ou même que le nom conjecturé par M. de Wilamowitz, ποίησιν, qui se prononce comme πεῖσιν, et qui n’exige pas, comme ποιεῖν, un article avant lui, c’est πράττειν, et surtout πρᾶξιν, qu’appelle le sens admis par M. Couat. En revanche, l’opposition de πεῖσις et d’ἐνέργεια (cf. supra, p. 37, note 1, la définition de ces mots) est familière aux Stoïciens. J’ai donc cru devoir, après le premier πρὸς, accepter la leçon de A et de D, et garder ἣ. Dans cette hypothèse, οὐ ne peut être conservé. Je l’ai corrigé en σύ.

On sait que dans l’interrogation double « πότερον peut se sous-entendre comme utrum ». (Koch, Gramm. grecque, trad. Rouff, § 107.)]

↑ [Couat : « contribuer à l’ordre du monde, » et, en note : « La leçon adoptée par Gataker, celle de la vulgate, est : τὸν καθ′ αὑτὰς συγκοσμούσας κόσμον (littéralement : contribuer à l’ordre du monde où elles se trouvent). Les manuscrits A et D portent τὸ καθ′ αὑτὰς, qui semble bien préférable. » — Ils donnent aussi συγκροτούσας, qu’il faut admettre avec le reste, au lieu de συγκοσμούσας.]

↑ A et D : ὑπὲρ τὰ ὰρκοῦντα οὐ προχωρεῖς. — Le sens n’est pas douteux : Marc-Aurèle veut dire certainement que, dans la satisfaction des désirs naturels, l’homme va au delà du nécessaire. Cependant les manuscrits portent οὐ προχωρεῖς. Au lieu de supprimer οὐ arbitrairement, ne vaut-il pas mieux considérer, avec Schultz, la phrase comme interrogative ?

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