Pensées pour moi-même (page 17)
Je laisse de côté des corrections beaucoup moins importantes, comme οὺδέν au lieu de ἔθος (I, 4), proposé par Gataker. À la ligne 6, ὦδε fait double emploi avec οὔτως ; je préférerais ούγε. Après ούγε il ne faut pas de point, mais une virgule : οὔτως οὗν καὶ ούγε, ἐπεί τοι ὀρέγῃ τῶν καλῶν καὶ τῶν ἐνδόξων. À la ligne 10, j’ai adopté καταληφθείς avec Casaubon, au lieu de καταλειφθείς.
Marc Aurèle Pensées de Marc-Aurèle Traduction par Auguste Couat. Texte établi par Paul Fournier, Feret, 1904 (p. 104-131).
La matière[1] de l’univers est docile et ductile ; mais la raison qui la gouverne n’a en elle aucun motif de faire du mal ; elle n’a aucune malice, ne fait de mal à rien et rien ne reçoit d’elle aucun tort. Or, c’est par elle que tout se produit et s’achève.
Qu’importe, quand tu fais ton devoir, d’avoir chaud ou froid, d’avoir sommeil ou d’avoir assez dormi, d’être blâmé ou loué, de mourir ou d’accomplir toute autre action ? Car au nombre des actes de la vie est aussi celui par lequel nous mourons[2] ; là, comme ailleurs, il suffit de bien employer le moment présent.
Regarde au fond des choses ; ne te laisse tromper ni sur la qualité propre[3] d’aucune d’elles ni sur sa valeur.
Tous les objets[4] changeront vite : ils s’évanouiront [en fumée][5], si la matière est une[6] ; sinon, se disperseront.
La raison qui gouverne[7] le monde sait ce qu’elle est, ce qu’elle fait et sur quelle matière elle agit.
La meilleure manière de le défendre est de ne pas leur ressembler[8].
N’aie qu’une joie et qu’un appui : passer d’une action utile à la société à une autre action utile à la société, en pensant à Dieu.
Le principe dirigeant[9] en chacun de nous est ce qui s’éveille et se conduit soi-même, se fait tel qu’il est et veut être, et fait que tous les événements qui lui arrivent lui paraissent tels qu’il veut qu’ils soient.
Tout s’accomplit suivant la nature universelle et non suivant une autre nature quelconque, enveloppe extérieure de celle-ci, ou comprise dans celle-ci, ou suspendue en dehors d’elle.
Ou confusion, enchevêtrement et dispersion, ou unité, ordre et Providence. Dans le premier cas, pourquoi désirerais-je m’attarder dans un pareil désordre, produit du hasard ? Quel autre souci aurais-je que de savoir « comment un jour je deviendrai de la terre »[10] ? Pourquoi me troubler ? Quoi que je fasse, le moment de la dispersion viendra pour moi. — Mais, dans l’autre cas, je vénère l’ordre des choses, je demeure ferme et plein de confiance dans celui qui le dirige.
Quand tu ne peux empêcher les choses qui t’entourent de rompre pour ainsi dire le rythme[11] de ta vie morale, rentre vite en toi-même et ne te laisse pas pousser hors de la mesure plus qu’il n’est nécessaire ; tu seras plus maître de conserver l’harmonie intérieure si tu ne cesses pas d’y revenir[12].
Si tu avais à la fois ta belle-mère et ta mère, tu aurais des soins pour la première, mais tu reviendrais sans cesse à ta mère. Voilà ce que sont pour toi la cour et la philosophie ; reviens fréquemment à cette dernière et repose-toi sur elle ; c’est par elle que la cour te paraît supportable et te supporte.
À propos des mets [préparés au feu] et de tous nos aliments, nous nous faisons une idée de ce qu’ils sont : ceci, par exemple, est le cadavre d’un poisson, cela le cadavre d’un oiseau ou d’un porc ; pareillement, le phalerne est le jus d’un raisin, ou bien la robe prétexte est faite des poils d’une brebis teints dans le sang d’un coquillage ; ou encore l’acte sexuel n’est que le frottement d’un nerf[13] et l’éjaculation d’une glaire accompagnée d’un certain spasme. Toutes ces idées atteignent le fond des choses et les pénètrent au point que nous en distinguons la vraie nature[14]. Agissons ainsi pendant toute notre vie, et quand nous nous faisons des choses l’idée la plus favorable[15], mettons-les à nu, voyons le peu qu’elles sont et détruisons la légende[16] qui assure leur prestige. L’orgueil est un dangereux sophiste ; c’est quand vous croyez vous attacher aux objets les plus dignes d’attention qu’il déploie le plus son charlatanisme. Voyez donc ce que Cratès dit de Xénocrate lui-même.
La plupart des objets que le vulgaire admire rentrent dans la catégorie[17] la plus générale, celle des choses qui ne sont que par une simple qualité première ou nature[18], comme des pierres, du bois, des figuiers, des vignes, des oliviers ; les gens un peu plus sensés[19] s’attachent plutôt aux êtres doués d’une âme vivante, comme les troupeaux, le gros bétail ; les hommes encore plus entendus[20] préfèrent les êtres pourvus d’une âme raisonnable, mais dont la raison indifférente à ce qui est universel se distingue par l’habileté technique[21] ou [par toute autre adresse], ou simplement par le fait de posséder beaucoup d’esclaves. Mais celui qui estime l’âme raisonnable, celle qui embrasse l’univers et la société universelle, ne se tourne vers aucun autre objet ; il s’applique à conserver son âme en état de se mouvoir et de se retenir[22] suivant la raison et les lois de la solidarité ; il agit d’accord avec tout ce qui est né comme lui pour cette fin.
Les choses se hâtent, les unes d’être, les autres de n’être plus ; à mesure qu’une chose devient, une partie d’elle-même a déjà disparu ; le monde se renouvelle par un écoulement perpétuel et de perpétuels changements[23] ; le cours ininterrompu du temps renouvelle toujours la durée infinie. Emportés par le fleuve sans pouvoir nous y arrêter jamais, est-il possible qu’un de nous s’attache à l’une de ces choses qui fuient le long des rives[24] ? C’est comme si nous nous mettions à aimer l’un de ces moineaux qui passent en volant auprès de nous ; déjà il a disparu loin de nos regards. Cette vie[25] même de chacun de nous n’est rien qu’exhalaison du sang et aspiration d’air. [Car] en quoi diffère de la simple aspiration et expiration de l’air, que nous recommençons à chaque instant, le fait de rendre une fois pour toutes, là où nous l’avons prise, cette faculté de respirer que nous avons reçue hier ou avant-hier, en naissant[26] ?
Ce n’est pas de transpirer comme les plantes qui a de la valeur, ni de respirer comme les animaux domestiques ou sauvages, ni de recevoir la représentation par empreinte[27], ni d’être tiré par le désir comme une marionnette, ni de se rassembler en troupeau, ni de se nourrir. Ces faits sont du même ordre que d’éliminer les produits de la digestion. Qu’est-ce qui a donc de la valeur ? Est-ce le bruit des applaudissements ? Nullement. Ce n’est donc pas non plus le bruit qu’on fait en parlant de nous, car les louanges de la multitude ne sont qu’un bruit de langues. Ainsi, voilà la gloriole mise à son tour de côté. Que reste-t-il qui ait de la valeur ? À mon avis, c’est de se mouvoir et de s’arrêter selon sa propre constitution[28] ; ce qui est aussi le but de toute étude et de tout art. Un art quelconque, en effet, s’efforce de mettre tel être ou tel objet en état de remplir l’office pour lequel il est constitué[29]. C’est ce que cherchent les vignerons en cultivant la vigne, et celui qui dompte les chevaux, et celui qui dresse les chiens. C’est aussi le but de l’éducation et de l’enseignement[30]. Voilà ce qui a de la valeur. Si ce but est atteint, tu ne chercheras à te procurer rien de plus. Ne cesseras-tu donc pas de donner du prix à beaucoup d’autres choses ? Tu ne seras donc ni libre, ni autonome, ni exempt de passions[31]. Fatalement, en effet, chacun envie, jalouse et soupçonne ceux qui peuvent lui enlever ces autres biens ; chacun tend des pièges à qui possède ce qu’il considère comme ayant du prix ; fatalement, la privation de ces biens nous trouble et nous ne cessons d’en faire des reproches aux Dieux [mêmes]. Au contraire, si tu respectes et si tu honores ta propre intelligence, tu seras content de toi-même, tu te sentiras en harmonie avec les hommes et d’accord avec les Dieux, je veux dire que tu les loueras de tout ce qu’ils t’accordent et de tout ce qu’ils ont ordonné.
Les éléments sont emportés en haut, en bas, en cercle[32]. Le mouvement de la vertu n’a aucune de ces directions ; c’est quelque chose de plus divin ; suivant une route difficile à découvrir, elle s’avance et atteint son but.
Singulière façon d’agir ! Les hommes ne veulent pas louer ceux de leur temps, qui vivent avec eux, mais ils tiennent beaucoup à être loués eux-mêmes par ceux qui naîtront après eux, qu’ils n’ont jamais vus ni ne verront jamais. C’est à peu près comme si tu t’affligeais de n’avoir pas reçu non plus les louanges de ceux qui ont vécu avant toi.
Parce qu’une entreprise te paraît difficile, ne juge pas qu’elle est impossible à l’homme ; si, au contraire, elle est possible et s’il appartient[33] à l’homme de l’accomplir, crois que tu peux toi-même la réaliser.
Dans les gymnases, l’adversaire nous a égratigné avec les ongles ou, en nous attaquant, frappé d’un coup de tête[34]. Cependant, nous ne montrons ni ressentiment ni fureur[35] et ne nous défions pas désormais de lui comme d’un traître ; nous nous mettons simplement en garde, sans voir en lui un ennemi, ni le tenir en suspicion, et nous lui conservons notre bienveillance en parant ses coups[36]. Qu’il en soit à peu près de même dans les autres circonstances de la vie ; comme si nous étions au gymnase, laissons passer souvent les coups qu’on nous porte. Il est toujours possible, je le répète, de les éviter, sans soupçon et sans haine.
Si l’on peut me démontrer que mes jugements et mes actes sont mauvais, et m’en convaincre, je changerai volontiers. Je cherche la vérité, et la vérité n’a jamais fait de mal à personne. Ce qui fait du mal, c’est de persister dans son erreur et dans son ignorance.
Moi, je fais mon devoir ; qui[37] pourrait m’en distraire ? des choses sans vie, ou des êtres sans raison, ou sans direction, qui ne connaissent pas leur route ?
Use avec noblesse et liberté[38], toi qui es doué de raison, des animaux et, en général, des choses et des objets[39], qui n’ont pas de raison. Quant aux hommes, qui sont doués de raison, traite-les comme faisant partie de la même communauté que toi. En toute circonstance, invoque les Dieux ; peu importe combien de temps tu agiras ainsi ; trois heures ainsi employées suffisent.
Alexandre le Macédonien et son muletier furent, après leur mort, réduits au même état : ou ils rentrèrent dans la même raison séminale de l’univers ; ou ils furent également dispersés parmi les atomes[40].
Vois combien de faits physiques et psychiques se produisent à la fois en chacun de nous dans le même laps de temps imperceptible ; ainsi tu ne seras pas étonné que des faits bien plus nombreux, ou plutôt que tout se produise à la fois dans cette unité universelle que nous nommons le monde[41].
Si l’on te demandait comment s’écrit le nom d’Antonin, tu énumérerais sans faire aucun effort chacune des lettres qui le composent. Mais si l’on se mettait en colère, irais-tu t’y mettre toi-même et ne continuerais-tu pas à compter doucement ces lettres une à une ? Souviens-toi donc qu’il en est de même dans la vie. Tout devoir est un total de plusieurs temps[42]. N’en omets aucun : et sans te troubler, sans répondre à la mauvaise humeur par la mauvaise humeur, suis la route qui mène à ton but.
N’y a-t-il pas quelque cruauté[43] à empêcher les hommes de s’élancer vers l’objet qu’ils croient leur convenir[44] et leur être utile ? Cependant tu les en empêches en quelque manière quand tu t’indignes de leurs fautes. Ils s’y portent en effet tout entiers comme vers l’acte qui convient et leur est utile. — Mais c’est faux. — Borne-toi donc à les instruire et à les éclairer, sans t’indigner.
La mort est le repos des sens, qui cessent de répondre au choc des objets extérieurs ; des désirs, qui ne nous agitent plus comme des marionnettes ; de l’intelligence, dont elle épargne les démarches : c’est la fin du service que nous demande la chair[45].