Pensées pour moi-même (page 18)
Il est honteux que, dans cette vie où mon corps ne se refuse pas à son office, mon âme renonce la première au sien[46].
Prends garde de faire le César, de déteindre[47], car cela arrive. Conserve-toi simple, bon, intègre[48], grave, naturel, ami de la justice, pieux, bienveillant, tendre, plein de fermeté dans l’accomplissement du devoir. Lutte pour rester tel que la philosophie a voulu te faire. Vénère les Dieux, viens en aide aux hommes. La vie est courte ; le seul fruit de notre existence sur la terre, c’est de maintenir notre âme dans une disposition sainte, de faire des actions utiles à la société[49]. Sois en tout un élève d’Antonin. Imite son énergie à agir conformément à la raison, sa constante égalité de caractère, sa pureté, la sérénité de son visage, sa douceur, son dédain de la vaine gloire, son ardeur à se rendre compte des choses. Il n’abandonnait pas une question avant de l’avoir pénétrée et nettement comprise. Il supportait les reproches injustes sans répondre par d’autres reproches ; il n’avait de précipitation en rien ; il repoussait la calomnie ; il étudiait avec attention les caractères et les actes ; il n’employait jamais l’injure ; il n’était ni timoré, ni soupçonneux, ni sophiste. Il se contentait de peu pour l’habitation, le coucher, le vêtement, la nourriture, le service ; il aimait le travail et il était magnanime. Il pouvait, grâce à sa sobriété, attendre jusqu’au soir sans avoir besoin de se soulager en dehors de son heure accoutumée. Imite sa fidélité et sa constance dans ses amitiés, sa facilité à supporter la contradiction, son empressement à approuver ceux qui lui montraient une meilleure solution. Il était pieux sans superstition. Ressemble-lui, afin que ta dernière heure te trouve, comme lui, la conscience tranquille[50].
Reprends tes sens et reviens à toi. Quand tu te seras réveillé, quand tu auras reconnu que tu étais troublé par des rêves, alors, les yeux bien ouverts, regarde les choses comme tu les regardais autrefois[51].
Je suis composé d’un corps et d’une âme. Au corps, tout est indifférent[52], car il ne peut [même pas] s’intéresser à rien. À la pensée[53], tout est indifférent de ce qui n’est pas ses opérations. Mais toutes ses opérations [du moins] sont en son pouvoir. Entre elles toutes, d’ailleurs, elle ne s’occupe que de celles du moment présent[54]. Celles qui appartiennent à l’avenir et au passé lui sont actuellement indifférentes.
La peine que supporte ou la main ou le pied n’est point contraire à sa[55] nature tant que le pied remplit son office de pied et la main son office de main. Pareillement, la peine que supporte l’homme en tant qu’homme n’est pas contraire à sa nature tant qu’il remplit son office d’homme. Or, si elle n’est pas contraire à sa nature, elle n’est pas non plus un mal pour lui.
De quelles voluptés ont joui des brigands, des débauchés, des parricides, des tyrans ?
Ne vois-tu pas comment les gens de métier s’entendent jusqu’à un certain point avec les inhabiles, mais restent cependant attachés aux principes de leur art et ne veulent pas s’en écarter ? N’est-ce pas étrange que l’architecte et le médecin respectent les principes de leur art plus que l’homme ceux de sa propre nature qui lui sont communs avec les Dieux ?
L’Asie, l’Europe sont des coins du monde ; la mer tout entière est une goutte de l’univers ; l’Athos, une motte de terre dans l’univers ; tout le présent[56] n’est qu’un point dans la durée. Tout est petit, changeant, périssable. Tout vient de là, de ce principe directeur des choses, et en émane directement ou par conséquence. La gueule béante du lion, le poison, tout ce qui est mauvais, comme l’épine ou l’ordure, est l’accompagnement[57] de ce qui est beau et noble. Ne t’imagine pas que ces choses sont étrangères à cet être que tu révères ; réfléchis plutôt qu’il est la source de tout.
Voir le présent, c’est avoir tout vu, et ce qui est arrivé de toute éternité, et ce qui arrivera jusqu’à l’infini ; toutes choses ont même origine et sont pareilles[58].
Réfléchis souvent à l’enchaînement de toutes les choses dans l’univers et à leurs rapports réciproques[59]. Elles sont en quelque sorte entrelacées et, par suite, rattachées les unes aux autres par des liens d’amitié, car elles se succèdent sans discontinuité. La cause en est dans la communauté de leur origine[60] et dans leur accord[61] au sein de l’unité de la matière[62].
Accommode-toi des choses qui te sont échues ; aime les hommes avec lesquels le sort te fait vivre, aime-les sincèrement.
Un instrument, un outil, un ustensile quelconque est en bon état s’il fait ce pour quoi il a été constitué[63], bien que le fabricant soit loin. Mais pour les œuvres de la nature[64], la force qui les a constituées[65] est en elles et y demeure. Il faut d’autant plus la respecter et croire que, si nous nous conduisons d’après sa volonté, tout va à notre gré[66]. Ainsi vont également au gré de l’univers les choses qui dépendent de lui.
Quand nous regardons comme un bien ou comme un mal quoi que ce soit qui n’est pas le résultat de notre volonté, nous ne pouvons pas ne pas en vouloir aux Dieux de ce que tel mal nous surprend ou de ce que tel bien nous échappe. Nous ne manquons pas non plus de haïr les hommes auteurs, ou soupçonnés tels, de notre mécompte ou de notre malheur. Nous commettons alors bien des injustices pour n’y être pas restés indifférents[67]. Mais si nous ne considérions comme bon ou mauvais que ce qui dépend de nous, il ne nous resterait aucun prétexte pour blâmer les Dieux et faire la guerre aux hommes[68].
Nous travaillons tous à [accomplir] une même œuvre[69], les uns avec un acquiescement [réfléchi et] conscient, les autres sans le savoir ; c’est ainsi, ce me semble, qu’Héraclite dit que les gens endormis ne sont pas inactifs et participent à ce qui se fait dans l’univers. Mais les uns y travaillent d’une manière, les autres d’une autre, et, par surcroît, même celui qui blâme la marche des choses, celui qui s’y oppose et qui veut les détruire. Oui, l’univers avait besoin d’un tel auxiliaire. Tu n’as donc qu’à te demander dans quel parti tu te rangeras. Celui qui dirige le monde saura bien se servir de toi ; il t’accueillera toujours au nombre de ses collaborateurs[70] [libres ou non]. Mais n’en fais pas partie au même titre que dans la comédie ces vers pauvres et ridicules dont parle Chrysippe[71].
Est-ce que le soleil voudrait remplir les fonctions de la pluie, et Esculape celles de Déméter ? N’en est-il pas de même de chacun des astres ? Ils ont des rôles différents bien que contribuant au même résultat.
Si les Dieux ont délibéré sur moi et sur ce qui devait m’arriver, ils en ont sagement délibéré ; il n’est pas facile, en effet, même de concevoir que la divinité puisse manquer de sagesse. Or, pour quel motif auraient-ils voulu me faire du mal ? Quel avantage en résulterait-il pour eux et pour l’univers, dont ils se préoccupent avant tout[72] ? Que s’ils n’ont pas délibéré sur ma personne en particulier, ils ont du moins pleinement délibéré sur l’ensemble des choses, et ce qui m’arrive résulte encore de leur décision[73] ; je dois donc l’accueillir avec joie et amour. Enfin, s’ils ne délibèrent sur rien, — ce qu’on ne peut croire sans impiété : car, en ce cas, à quoi bon les sacrifices, les prières, les serments et tout ce que nous faisons comme si les Dieux étaient présents et vivaient avec nous ? — si donc il est vrai que les Dieux ne délibèrent sur rien de ce qui nous touche, il m’est permis, à moi, de délibérer sur moi-même, c’est-à-dire de considérer mon intérêt. L’intérêt de chacun[74], c’est d’agir conformément à sa constitution[75] et à sa nature. Or, ma nature est d’être raisonnable et sociable ; en tant qu’Antonin, ma patrie et ma cité, c’est Rome ; en tant qu’homme, c’est l’univers. Ce qui est utile à ces deux cités, cela seul est donc un bien pour moi.
Tout ce qui arrive à chacun est utile à l’univers ; cela pourrait suffire. Mais prends garde, tu verras, en outre, qu’en général ce qui arrive à un homme est utile aussi aux autres[76]. Emploie ici le mot utile dans le sens qu’on lui donne communément à propos de choses indifférentes.
La vue continuelle des mêmes objets, la répétition des mêmes jeux au cirque[77] et dans les lieux de ce genre en rend le spectacle fastidieux ; on éprouve le même dégoût d’un bout à l’autre de la vie ; du haut en bas, c’est toujours la même chose et toujours le même point de départ. Jusques à quand cela durera-t-il donc ?
Pense sans cesse à la foule d’hommes de toute sorte, de toute condition, de toute race, qui sont morts ; descends jusqu’à Philistion, Phœbus, Origanion[78]. Passe maintenant en revue les autres catégories. Il faut que nous aussi nous cédions la place pour aller là-bas où sont tant d’orateurs redoutables, tant de profonds philosophes, Héraclite, Pythagore, Socrate, tant de héros d’autrefois et, après eux, tant de généraux et de tyrans. Ajoute les Eudoxe, les Hipparque[79], les Archimède, d’autres hommes au génie pénétrant ou doués d’une grande âme, laborieux, adroits, orgueilleux et ceux mêmes qui raillaient cette vie humaine périssable et éphémère, tels que Ménippe[80] et d’autres. Pense, à propos de tous ces hommes, qu’ils sont morts depuis longtemps. Qu’y a-t-il donc là de terrible pour eux ? Quoi de terrible aussi pour ceux dont on ne connaît même pas les noms ? [Ainsi] il n’y a qu’une chose qui ait quelque prix, c’est de vivre suivant la vérité et suivant la justice, en se montrant bienveillant pour les hommes menteurs et injustes.
Quand tu veux te réjouir, réfléchis aux vertus de ceux qui vivent avec toi, à l’activité de celui-ci, à la modestie de celui-là, à la libéralité d’un troisième, à telle autre qualité pour chacun. Rien ne nous réjouit autant que de nous représenter les vertus qui brillent dans la vie de ceux qui nous entourent et de les voir se rencontrer presque en foule[81]. Il faut donc être toujours prêt à te les rappeler.
Te chagrines-tu de ne peser que tant de livres, et non pas trois cents ? Il ne faut donc pas non plus te chagriner de ne vivre que tant d’années et non davantage. Tu te contentes bien de ce qui t’a été donné de matière[82], fais de même pour la durée.
Essaie de les persuader, mais agis même malgré eux quand la considération de la justice[83] t’y pousse. Et si l’on te résiste en recourant à la violence, réfugie-toi dans le calme et la sérénité de l’âme, et profite de cet obstacle pour exercer une autre vertu. Souviens-toi que tu n’avais fait cet effort que sous réserve[84], et que tu ne prétendais pas à l’impossible. Que cherchais-tu donc ? Précisément cet effort de ton âme. Tu as donc atteint ton but, même quand le résultat où tu tendais ne s’est pas réalisé[85].
L’ambitieux met son bien dans l’activité des autres ; le voluptueux dans ses propres sensations[86] ; l’homme raisonnable dans sa propre action.
Il m’est possible de ne porter aucun jugement sur cette chose, et de n’en pas troubler mon âme. Les choses ne sont pas d’une nature telle qu’elles nous imposent nos jugements.
Prends l’habitude d’écouter sans distraction ce que disent les autres ; mets-toi autant que possible dans l’âme de celui qui parle.
Ce qui n’est pas utile à l’essaim n’est pas utile non plus à l’abeille.
Si les matelots injuriaient le pilote, ou les malades le médecin, auraient-ils une autre pensée que de leur faire sauver à eux seuls[87], l’un son équipage, l’autre ceux qu’il soigne ?
Combien de personnes avec qui je suis entré dans le monde sont déjà parties !
Le miel paraît amer aux gens qui ont la jaunisse ; ceux qui ont la rage ont horreur de l’eau ; les petits enfants trouvent belle leur balle. Pourquoi donc me fâcher ? Crois-tu que l’erreur ait moins de force que la bile pour l’homme qui a la jaunisse, et le virus pour celui qui est enragé ?
Personne ne l’empêchera de vivre conformément aux lois de ta nature[88], et rien ne t’arrivera contrairement aux lois de la nature universelle[89].