Pensées pour moi-même (page 22)
↑ [On retrouvera la même suite de raisonnements à la pensée IX, 28. Plus loin (X, 5), Marc-Aurèle, sans se demander encore si les Dieux s’intéressent directement à nous, se contente de la seconde hypothèse. Ailleurs (VII, 75), il établira même qu’elle est la seule logique : car un être dont la Nature s’occuperait en particulier serait en dehors de la raison universelle. — Voir cette dernière pensée et la note qui l’accompagne.]
↑ [« L’intérêt de chacun » n’est pas ce que chacun pense. Se reporter au dialogue qui termine la pensée III, 6.]
↑ [Couat : « à son état. » — Nous avons déjà défini, d’une part (VI, 14, 2e note), la « nature » ; d’autre part (V, 16, 3e note), la « constitution » et, en particulier, d’après Sénèque, la constitution de l’homme.
Si l’on veut distinguer ces deux notions si voisines qu’elles semblent presque indiscernables, on se reportera à la pensée VI, 40 (3e note), où Marc-Aurèle reconnaît en la nature « la force qui nous a constitués et qui demeure en nous » (παραμένει ἡ κατασκευάσασα δύναμις). D’où il suit, à mon sens : 1o que la « constitution » est postérieure à la « nature » ; 2o qu’elles ne peuvent être exactement définies, celle-ci que si on l’isole du reste de l’être, celle-là que si l’on considère l’être tout entier, — nature et matière inerte. Et l’on pourrait simplement entendre par la « constitution » le rapport de ces deux éléments, si elle ne nous était présentée le plus souvent non comme une abstraction pure, mais comme une réalité active. La formule conservée par Sénèque : principale animi quodam modo se habens ergo corpus, — donne ce caractère à la constitution qu’elle définit. Elle est, d’ailleurs, grosse d’incertitudes et de difficultés, — perplexum et subtile, dit Sénèque, — trop vague en son milieu (quodam modo se habens, ces mots conviendraient presque, pour d’autres que Marc-Aurèle, à une définition de la sensation), et trop précise au début. Si la « constitution » implique, en effet, un « principe directeur » ou une « raison », — avant que la raison ne fût consommée en lui (et l’on sait combien l’élaboration en est lente : voir la dernière des Lettres à Lucilius), — l’enfant n’aurait donc pas de « constitution ». En réalité, celle-ci est mobile ; elle évolue d’âge en âge. Il n’en est que plus nécessaire de mettre dans la définition qu’on en donne le nom du principe efficient et permanent auquel nous devons notre identité. — La nature est déjà, comme on l’a vu (VI, 14, note 2), l’âme du fœtus : en joignant les mots φύσις et παραμένει, c’est Marc-Aurèle lui-même qui a corrigé, pour nous, la formule rapportée et contestée par Sénèque. Finalement, la constitution (κατασκευή), c’est la nature qui demeure en nous, considérée dans ses rapports avec le corps qu’elle dirige. Φύσις, c’est la même nature prise en soi.
La direction implique le but ou la fin. L’idée de finalité est si intimement associée à celle de la « nature » dans la notion de la κατασκευή que presque constamment dans les Pensées le verbe κατασκευάζεσθαι est accompagné d’une préposition finale : ἐπί, πρὸς ou ἔνεκεν. Il n’est pas sans intérêt d’observer que c’est rarement le cas de φύεσθαι ou de πέφυκα. Cf. au surplus, infra VII, 55, 3e note.]
↑ ὅσα ἀνθρώπῳ, καὶ ἑτέροις ἀνθρώποις. La suite des idées et la construction de cette phrase elliptique montrent que dans la première proposition il faut sous-entendre συμϐαίνει et dans la seconde συμφέρειν, qui sont opposés de la même manière dans la phrase précédente.
↑ [Couat : « la répétition des mêmes scènes au théâtre. » — J’ai conservé dans l’ensemble la traduction de ces premières lignes, bien qu’elle fût assez libre. En somme, προσίσταται est traduit à la phrase suivante par le mot « dégoût ». La « répétition » rend suffisamment τὸ ὁμοειδές.]
↑ [Philistion, médecin de Locres, ou comique du ve siècle ; les deux autres, inconnus.]
↑ [Tous deux mathématiciens, comme Archimède : le premier, de l’école de Platon ; le second, de l’époque alexandrine.]
↑ [Var. : « et qui s’offrent à nous pour ainsi dire en foule. »]
↑ [Ou : « les règles de la justice » (?). — Cf. supra IV, 12, 1re note.]
↑ Le texte de la dernière phrase est altéré. Voici ce texte : τούτου δὲ τυγχάνεις ἐφ′ οἶς προήχθημεν, ταῦτα γίνεται. D’abord, le pluriel προήχθημεν est au moins suspect ; ensuite, la proposition ἐφ′ οἶς κτλ ne serait qu’une répétition affaiblie et assez obscure de τούτου δὲ τυγχάνεις. Il doit y avoir, au contraire, opposition entre ces deux membres de phrase, et c’est pour cela que j’admettrais la correction proposée par Gataker : τούτου δὲ τυγχάνεις, εἰ καὶ ἐφ′ οἶς προήχθης ταῦτα μὴ γίνεται. C’est le texte que j’ai traduit.
↑ [Var. : « dans ses propres passions. » — Il est certain que la passion s’oppose à l’action. Mais le sens de la phrase et l’usage des mots exigent ici la traduction de πεῖσις par « sensation ». La passion serait appelée πάθος. Cf. supra III, 6, 4e note ; V, 26, 2e note.]
↑ [Couat : « que le salut de l’équipage par le premier, et par l’autre la guérison de ceux qu’il soigne. » — Il était nécessaire de traduire αὐτός.]
↑ [Dans une longue note à la pensée IV, 12, où sont examinées les diverses acceptions de λόγος, j’ai expliqué comment ce mot pouvait parfois être traduit par « lois ».]
↑ [Sur la distinction et l’accord final des deux natures, cf. supra V, 3, dernière note.]
↑ [Cf., à la fin de la pensée X, 19, la même question, suivie de la réponse.]
Marc Aurèle Pensées de Marc-Aurèle Traduction par Auguste Couat. Texte établi par Paul Fournier, Feret, 1904 (p. 131-157).
Qu’est-ce que le vice[1] ? — C’est ce que tu as vu bien souvent. À propos de tout événement rappelle-toi de même que c’est quelque chose que tu as vu bien souvent. Partout, en haut, en bas, tu trouveras les mêmes choses. Les histoires des temps anciens, celles des temps intermédiaires et des plus récents en sont remplies ; elles se répètent maintenant encore dans nos villes et dans nos maisons. Il n’y a rien de nouveau ; tout est éphémère et accoutumé[2].
Les dogmes sont vivants[3] : et comment pourraient-ils périr, si les représentations correspondantes ne s’éteignent pas ? Or, il dépend de toi de les ranimer sans cesse. Je puis, sur tel objet[4], porter le jugement[5] qu’il faut ; si je le puis, pourquoi me troubler ? Ce qui est extérieur à ma pensée ne lui est rien, absolument rien[6]. Comprends bien cette vérité, et tu es debout ; tu peux revivre. Recommence à voir les choses comme tu les voyais [autrefois][7] ; c’est là revivre.
Vaines et pompeuses processions, spectacles représentés sur la scène, défilés de troupeaux grands et petits, combats singuliers, c’est un os que l’on jette aux chiens, de la nourriture qu’on lance aux poissons dans les viviers, ce sont des agitations de fourmis[8] traînant leur fardeau, des fuites de souris effarées, des marionnettes qu’un fil fait aller[9]. Assistes-y donc avec des dispositions bienveillantes, et sans te rengorger avec dédain. Mais sache que chacun vaut ce que valent les choses pour lesquelles il se passionne[10].
Il faut suivre mot par mot les discours et dans les actes observer chaque intention[11]. Ici, vois immédiatement à quel but tend l’action[12] ; là, ce que signifient les paroles.
Est-ce que mon intelligence suffit à telle œuvre, ou non ? Si elle y suffit, je m’en sers comme d’un instrument qui m’a été donné par la nature universelle. Si elle n’y suffit pas, je cède la place au plus capable d’accomplir le travail, à moins que[13] ce ne me soit un devoir : en ce cas, j’agis comme je peux, en m’adjoignant celui qui, avec l’aide de mon principe dirigeant, pourra réaliser cette œuvre opportune et utile au bien commun. Il faut [en effet] que ce que nous faisons par nous-mêmes ou avec le secours d’autrui n’ait pas d’autre but que l’utilité de l’univers et soit en harmonie avec lui.
Combien de personnages sont déjà tombés dans l’oubli, après avoir été célébrés par d’autres, et combien parmi ceux qui les ont célébrés ont depuis longtemps disparu !
Ne rougis pas d’être secouru. Comme un soldat dans l’assaut d’un rempart, tu as à accomplir la tâche qui t’est échue. Que feras-tu donc si ta jambe boiteuse ne te permet pas de monter seul sur le créneau, tandis que tu pourrais y parvenir avec l’aide d’un autre[14] ?
Ne t’inquiète pas de l’avenir ; tu y arriveras, s’il le faut, portant avec toi cette même raison[15] dont tu te sers pour le présent.
Toutes les choses sont entremêlées, et le lien qui les enchaîne est divin. Il n’y en a pour ainsi dire point qui soient étrangères l’une à l’autre. Elles ont été arrangées ensemble et contribuent à l’ordre du même univers. Il n’y a qu’un univers fait de l’ensemble des choses, un seul Dieu dans toutes les choses, une seule matière, une seule loi, la raison commune[16] à tous les êtres intelligents, une seule vérité : car il n’y a qu’une seule perfection pour tous les êtres de même origine et participant à la même raison.
Toute matière disparaît bientôt dans la substance universelle, toute cause rentre bientôt dans la raison universelle, toute mémoire est bientôt ensevelie dans la durée éternelle[17].
Pour l’être raisonnable, la même action est à la fois conforme à la nature et à la raison.
Le même rapport qui unit dans l’individu les membres du corps associe entre eux les êtres raisonnables, constitués pour une action commune[19]. Cette pensée se présentera avec plus de force à ton esprit si tu te dis souvent à toi-même : je suis un membre de l’organisme que constituent les êtres raisonnables. Mais si, au lieu de « membre »[20], tu dis « une partie », c’est que tu n’aimes pas encore les hommes du fond du cœur ; tu ne comprends pas encore la joie[21] qu’il y a dans une bonne action : tu ne la fais encore que parce que c’est bien[22], non parce que tu t’obliges tout le premier.