Pensées pour moi-même (page 23)
Arrive ce qui voudra du dehors à ce qui peut en moi souffrir de ces attaques. Ces parties qui souffrent se plaindront si elles le veulent ; mais moi, si je ne juge pas que cet accident est un mal, je ne suis pas atteint. Or, je puis ne pas le juger.
Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, il faut que je sois homme de bien ; ainsi, l’or, ou l’émeraude, ou la pourpre pourrait répéter : quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, il faut que je sois émeraude et que je garde ma couleur.
Le principe dirigeant ne se fait pas obstacle à lui-même, j’entends qu’il ne se crée à lui-même ni crainte ni désir[23]. Si quelque autre peut l’effrayer ou l’affliger, qu’il le fasse. Par lui-même, en effet, et par son propre jugement, il ne donnera pas ce tour[24] à ses pensées.
Que mon corps cherche à ne pas souffrir[25], s’il le peut, et qu’il dise s’il souffre. Mais mon âme, qui est celle qui éprouve la crainte ou le chagrin, et à qui seule il appartient d’en juger, mon âme ne souffrira pas si elle[26] ne se pousse pas elle-même à juger qu’elle souffre.
Le principe dirigeant n’a par lui-même aucun besoin extérieur, à moins qu’il ne s’en crée ; par suite, il est tranquille et libre, à moins qu’il ne se trouble et ne s’embarrasse lui-même.
Le bonheur c’est d’avoir un bon génie ou un bon principe dirigeant[27]. Que viens-tu donc faire ici, ô imagination ? Va-t-en, par les Dieux ! comme tu es venue ; je n’ai pas besoin de toi. Tu es venue selon ta vieille habitude. Je ne t’en veux pas, mais va-t-en.
Crains-tu le changement ? Mais rien peut-il se produire sans changement ? Le changement n’est-il pas ce qu’il y a de plus cher[28] et de plus propre à la nature universelle ? Toi-même peux-tu prendre un bain sans changer les souches pour le chauffer[29] ? Peux-tu te nourrir sans changer tes aliments ? Peut-on subvenir à aucune des nécessités de la vie sans changement ? Eh bien, que tu changes toi-même, ne vois-tu pas que c’est la même chose et que c’est également nécessaire à la nature universelle ?
À travers la matière universelle, comme à travers un torrent, passent tous les corps ; ils ne font qu’un[30] avec elle et coopèrent avec elle comme nos membres entre eux[31].
Combien le temps n’a-t-il pas englouti de Chrysippes, de Socrates, d’Épictètes ? Fais la même réflexion à propos de tout homme et de toute chose[32].
Une seule chose me tourmente, c’est la crainte de faire ce que la constitution de l’homme ne veut pas ou d’agir autrement qu’elle ne le veut, ou de faire ce qu’elle ne veut pas en ce moment.
Bientôt, tu auras tout oublié ; bientôt aussi, tu seras oublié de tout.
C’est le propre de l’homme d’aimer ceux qui le frappent. Tu y arriveras en te souvenant qu’ils sont tes frères, qu’ils ont agi par ignorance, qu’ils sont coupables sans le vouloir[33], que vous mourrez bientôt les uns et les autres, et, avant tout, qu’on ne t’a pas fait de mal, puisqu’on n’a pas rendu le principe directeur de ton âme pire qu’il n’était auparavant[34].
Avec la substance universelle, comme avec une cire, la nature universelle vient de fabriquer un cheval ; elle l’a ensuite défait et s’est servie de la même matière[35] pour créer un arbre, puis un homme, puis quelque autre chose[36]. Chacun de ces êtres n’est apparu[37] que pour peu de temps. Il n’est pas plus extraordinaire pour un coffre d’être détruit que d’être construit.
[Un visage irrité est tout à fait contraire à la nature ; il en résulte souvent que l’éclat de la beauté disparaît et finit par s’éteindre sans pouvoir jamais se ranimer. Mais ce qu’il faut tâcher de comprendre, c’est que la colère elle-même est contre la raison ; car, si nous perdons jusqu’au sentiment de nos fautes, quel motif de vivre nous reste-t-il[38] ?]
La nature qui régit l’univers va bientôt changer toutes les choses que tu vois ; de leur matière[39] elle en fera d’autres, et d’autres encore de la matière de celles-ci, afin que le monde soit toujours jeune.
Lorsque quelqu’un s’est mal conduit à ton égard, demande-toi tout de suite quelle idée du bien ou du mal lui a inspiré cette conduite. Cette considération t’inspirera de la pitié pour lui ; tu n’auras plus ni étonnement ni colère. Ou, en effet, tu as encore la même idée que lui ou une idée semblable de ce qui est bien : tu dois donc lui pardonner. Ou, au contraire, tu ne juges plus comme lui du bien et du mal : il ne t’en sera que plus facile de te montrer bienveillant pour son aveuglement.
Ne pense point aux choses que tu n’as pas, comme si elles étaient plus agréables que celles que tu as[40] ; fais plutôt le compte des biens les plus précieux que tu possèdes, et souviens-toi avec reconnaissance de ce qu’il aurait fallu faire pour les rechercher, si tu ne les avais pas. Prends garde en même temps, à force d’y trouver du plaisir, de t’habituer à les estimer au point d’être troublé si jamais ils venaient à te manquer.
Concentre-toi en toi-même ! La nature du principe raisonnable qui nous dirige est de se suffire à soi-même en agissant conformément à la justice, et d’y trouver la tranquillité[41].
Efface tes impressions, contiens l’agitation de ton âme[42]. Circonscris dans la durée le moment présent[43]. Connais les événements de la vie, de la tienne comme de celle d’autrui[44]. Divise et partage tout objet[45] en principe efficient et en matière[46]. Pense à ta dernière heure. Si l’on a commis une faute envers toi, laisse cette faute à son auteur.
Il faut suivre ce qu’on nous dit en y appliquant fortement notre pensée ; il faut que notre esprit[47] pénètre dans les choses et dans leurs causes.
Éclaire-toi de simplicité, de pudeur, d’indifférence pour tout ce qui est entre la vertu et le vice[48]. Aime le genre humain. Suis Dieu[49]. Voici un poète[50] qui dit : « Tout est réglé par des lois. » On dit aussi[51] que les éléments seuls existent. Il suffit de se rappeler que tout est réglé par des lois[52].
Sur la mort. S’il n’y a que des atomes[53], elle n’est qu’une dispersion ; si le monde est un tout[54], elle n’est qu’extinction ou déplacement[55].
Sur la douleur. Si elle est intolérable, elle nous emporte ; si elle dure, c’est qu’elle est supportable ; la pensée peut, d’ailleurs, en s’isolant[56], assurer sa tranquillité, et le principe dirigeant demeure intact. C’est aux parties maltraitées par la douleur de dire, si elles le peuvent[57], ce qu’elles ont à dire.
Sur la gloire. Vois leurs[58] pensées ; vois ce qu’elles fuient et ce qu’elles poursuivent. Vois aussi comment les couches supérieures d’un tas de sable accumulées sur les inférieures les cachent successivement. De même, dans la vie, ce qui s’élève en dernier lieu cache bien vite ce qui l’avait précédé.
Pensée de Platon. « Penses-tu qu’une vaste intelligence capable d’embrasser toute la durée et toute la substance considère la vie humaine comme quelque chose de grand ? — C’est impossible, dit-il. — Cet homme ne regardera donc pas non plus la mort comme quelque chose d’extraordinaire ? — Certes non[59]. »
Pensée d’Antisthène. « C’est le rôle d’un roi de faire du bien pendant qu’on dit du mal de lui[60]. »
Il est honteux que le visage obéisse à la pensée, se compose et s’arrange comme elle le veut, tandis qu’elle ne peut pas se composer et s’arranger elle-même.
« Il ne faut pas s’irriter contre les choses, car elles s’en soucient fort peu[61]. »
« Il faut moissonner la vie comme les épis féconds ; il faut que les uns mûrissent et les autres non[63]. »
« Si mes deux enfants et moi nous avons été négligés par les Dieux, cela même a une raison[64]. »