Pensées pour moi-même (page 24)

Marc Aurèle · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Couat · 48 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Pensées de Platon. « Et moi je lui répondrais justement en ces termes : « Tu as tort, mon ami, de croire qu’un homme de quelque valeur doive calculer la chance qu’il a de vivre ou de mourir, au lieu d’examiner seulement si chacune de ses actions est juste ou injuste, digne d’un homme de bien » ou d’un méchant. »

« Oui, Athéniens, en vérité, je suis d’avis que tout homme doit affronter le danger au poste qu’il s’est assigné lui-même, le jugeant le meilleur, ou que lui a assigné son chef. Il ne doit tenir compte ni de la mort ni de quoi que ce soit, au prix de la honte[66]. »

« Mais prends garde, mon ami, que le courage et la vertu ne soient tout autre chose que de conserver la vie aux autres et à soi-même : n’est-il pas vrai que l’homme véritablement digne de ce nom doit laisser de côté tout souci de la durée de son existence, ne point s’attacher à la vie, mais s’en remettre à Dieu de ce soin, et, se fiant à cet adage des femmes, que personne ne peut éviter le destin, chercher, en outre, de quelle manière il usera le mieux possible du temps qu’il doit vivre[67] ? »

« Considère les mouvements des astres comme si tu les suivais dans leur course, et réfléchis aux changements réciproques des éléments. De telles idées nous purifient des souillures de la vie terrestre. »

Cette pensée de Platon est belle. Ainsi[68], quand on discourt sur les hommes, il faut considérer comme d’un lieu élevé[69] [toutes] les choses de la terre, troupeaux, armées, labours, mariages, divorces, naissances, morts, agitation des tribunaux, contrées désertes, races variées et barbares, fêtes, lamentations, places publiques, tout ce mélange, tout cet ordre fait d’éléments contraires.

Remonte dans ta contemplation jusqu’aux événements passés. Que de changements d’hégémonies ! Tu peux aussi prévoir l’avenir. Il sera tout pareil au passé. Nous ne pouvons pas sortir du rythme des choses qui se passent présentement. Observer quarante ans de la vie humaine[70] est donc la même chose que d’en observer dix mille. En effet, que verras-tu de plus ?

« Ce qui est issu de la terre rentre dans la terre ; ce qui est né de l’éther retourne à l’espace céleste[71]. »

Sinon[72], ce sont des combinaisons d’atomes qui se désagrègent ; de même ensuite se dispersent ces éléments insensibles.

« Par des mets, des boissons et des sortilèges, ils essaient de détourner la marche de la destinée, et d’éviter la mort. Il faut supporter le vent qui souffle, envoyé par les Dieux, et souffrir des maux lamentables[73]. »

Que l’on soit[74] plus habile lutteur[75] que toi, mais non plus dévoué au bien commun, ni plus modeste, ni plus intrépide[76] en face des événements, ni plus indulgent pour l’aveuglement du prochain.

Quand on peut accomplir un acte conforme à la raison commune aux Dieux et aux hommes, on n’a rien à craindre : car on ne doit appréhender aucun dommage, dès qu’on peut trouver profit à diriger[77] son énergie dans la bonne voie, celle que marque[78] la constitution.

Partout et toujours il dépend de toi de te contenter pieusement des conjonctures présentes, de traiter avec justice les hommes avec lesquels tu es présentement en rapport, de mettre tout ton art à éclaircir l’idée présente en ce moment à ton esprit, afin qu’il ne s’y glisse rien dont tu ne sois parfaitement sûr[79].

Ne regarde pas autour de toi dans le principe directeur d’autrui[80] ; mais regarde en face de toi où te conduit la nature, la nature universelle par ce qui t’arrive, ta nature propre par ce que tu as à faire[81]. Chacun doit agir suivant sa constitution[82] ; or tout le reste a été fait pour les êtres raisonnables, puisque partout l’inférieur a été fait pour le supérieur ; quant aux êtres raisonnables, ils ont été faits les uns pour les autres. Ce qui est supérieur dans la constitution de l’homme, c’est donc le sentiment de la solidarité. En second lieu, vient la résistance aux ébranlements que subit le[83] corps, car c’est le propre de la raison et de la pensée, dans leurs mouvements, de s’enfermer dans leur domaine et de ne se laisser vaincre ni par les mouvements de la sensation ni par ceux des tendances, qui tous les deux appartiennent à la vie animale. Le mouvement de la pensée veut la prééminence ; il ne consent pas à obéir. Cela est juste, puisque la pensée est faite pour se servir des autres forces. En troisième lieu, il est dans la constitution de l’être raisonnable[84] de réfléchir et de ne pas se laisser tromper. Que le principe dirigeant s’attache à ces règles et poursuive tout droit sa route ; il aura ainsi ce qui est à lui[85].

Il faut, comme si l’on était mort, ou comme si l’on n’avait dû vivre que jusqu’au moment présent, vivre toujours le reste de notre existence comme par surcroît et conformément à la nature.

Aime uniquement ce qui t’arrive, la destinée qui a été faite pour toi ! Que peut-il y avoir de mieux réglé[86] ?

À propos de chaque événement de ta vie, aie devant les yeux ceux à qui pareille chose est arrivée, et qui en ont été affligés, surpris, et se sont plaints. Où sont-ils maintenant ? Ils ont disparu. Pourquoi donc veux-tu les imiter ? Pourquoi, laissant ces agitations contraires à la nature à ceux qui les provoquent et les subissent, ne t’appliques-tu pas de toute ta force à tirer parti des événements[87] ? Ils te seront utiles, en effet, en devenant la matière de ton effort[88]. Mets seulement ton attention et ta volonté à conserver dans toutes tes actions ta beauté morale, et souviens-toi[89] [en outre] que l’objet même de l’action est indifférent.

Regarde au dedans de toi-même ! C’est au dedans qu’est la source du bien ; elle peut [toujours] en jaillir, pourvu que tu fouilles toujours.

Il faut que le corps lui-même ait une attitude ferme et ne s’abandonne ni dans ses mouvements ni dans son maintien. La pensée se manifeste sur le visage et y fait régner l’expression de l’intelligence et de la modestie ; il faut aussi demander au corps tout entier quelque chose d’analogue. Mais que ce soit toujours sans affectation.

L’art de vivre ressemble à celui de la lutte plus qu’à celui de la danse ; il faut y être prêt aux coups imprévus et les attendre debout, sans tomber.

Examine sans cesse ce que valent ceux dont tu voudrais invoquer le témoignage, et ce qu’est leur principe dirigeant. Tu ne blâmeras plus les erreurs involontaires[90] et tu n’auras plus besoin de leur témoignage, quand tu auras été jusqu’à la source de leurs opinions et de leurs tendances.

C’est malgré elle, dit le philosophe[91], qu’une âme, quelle qu’elle soit, est privée de la vérité. Il en est donc de même de la justice, de la tempérance, de la bienveillance et de toute vertu semblable. Il est tout à fait nécessaire de ne jamais l’oublier ; tu seras alors plus doux pour tout le monde.

À propos de toute douleur, rappelle-toi qu’elle n’a rien de honteux, et qu’elle n’altère pas ton intelligence, à qui tu obéis. Elle ne lui porte, en effet, aucune atteinte en tant que raisonnable[92] et sociable. Dans la plupart de tes douleurs, appelle aussi à ton aide cette maxime d’Épicure, qu’aucune souffrance n’est ni insupportable ni éternelle, pour peu que l’on réfléchisse à ses limites, et qu’on n’y ajoute pas par l’opinion qu’on s’en fait[93]. Souviens-toi encore que beaucoup de nos sensations, de même nature que la douleur, nous tourmentent sans qu’on s’en aperçoive, par exemple l’envie de dormir, l’extrême chaleur, le manque d’appétit. Lorsque tu es gêné par quelqu’une de ces incommodités, dis-toi donc à toi-même : je m’abandonne à la douleur.

Prends garde d’avoir pour « les hommes indignes de ce nom » les sentiments que « les hommes » ont pour « les hommes »[94].

D’où savons-nous que Télaugès[95] ne valût pas [moralement][96] mieux que Socrate ? Il ne suffit pas, en effet, que Socrate ait eu une mort plus glorieuse, qu’il fût plus habile à discuter avec les sophistes, plus courageux à supporter le froid pendant la nuit, qu’invité à conduire en prison le Salaminien[97], il ait généreusement refusé d’obéir, ni enfin qu’il marchât la tête haute dans les rues[98]. C’est à cela surtout que l’on peut faire attention, si encore cela est vrai[99]. Mais ce qu’il faudrait examiner, c’est quelle âme avait Socrate, s’il savait se contenter d’être juste avec les hommes, pieux à l’égard des Dieux, sans s’indigner contre la méchanceté des uns, sans s’asservir à l’ignorance de personne ; s’il n’accueillait point comme n’étant pas faits pour lui les événements que lui réservait l’univers, ou s’il ne les subissait pas comme un fardeau intolérable ; si son esprit ne sympathisait pas avec les ébranlements de sa chair [passive][100].

La nature ne t’a pas tellement mêlé[101] au composé dont tu fais partie, que tu ne puisses te renfermer en toi-même et rester maître de ce qui est à toi. Il est très possible d’être un homme divin sans être connu de personne. Souviens-toi toujours de cela ; rappelle-toi aussi qu’il faut bien peu de chose pour vivre[102] heureux. Si tu désespères d’exceller dans la dialectique ou dans la physique[103], ne renonce pas pour cela à être libre, modeste, animé du sentiment de la solidarité et obéissant aux Dieux[104].

Tu peux vivre à l’abri de toute violence, dans le plus parfait contentement de l’âme, quand même tous les hommes crieraient contre toi à l’envi, quand même les bêtes sauvages déchireraient tes membres, matière mêlée qui s’épaissit autour de toi[105]. Qu’est-ce qui empêche ta pensée, parmi ces accidents, de garder sa sérénité, par le jugement véridique qu’elle porte sur ce qui l’entoure, et par l’usage qu’elle est prête à faire de tout ce qui survient ? Le jugement[106] dirait ainsi à l’objet qui s’offre à lui : « Voici tout ce que tu es dans ton fond matériel[107], bien que, d’après l’opinion, tu sembles être autre chose. » Et le pouvoir d’en faire usage lui dirait : « Je te cherchais ; tout ce qui s’offre à moi m’est une matière[108] à exercer la vertu d’un être raisonnable et citoyen du monde, l’art propre à l’homme ou à Dieu. Tout événement m’unit plus intimément à Dieu ou à l’homme[109], aucun n’est pour moi ni nouveau ni intraitable ; tous, au contraire, me sont connus[110] et d’un maniement facile. »

Vivre chaque jour comme s’il était le dernier, sans agitation, sans torpeur, sans dissimulation, voilà en quoi consiste la perfection morale.

Les Dieux, qui sont immortels, ne s’indignent pas à l’idée d’avoir à supporter pendant [tous les instants d’]une telle durée tant d’êtres méprisables [et à quel degré !] ; que dis-je ? ils leur donnent tous leurs soins. Et toi, tu t’y refuses, toi qui es sur le point de disparaître, toi qui es un de ces êtres méprisables.

Combien il est ridicule de ne point chercher à éviter sa propre méchanceté, ce qui est possible, et de vouloir éviter celle des autres, ce qui ne l’est pas !

La puissance de raison et de solidarité qui est en nous considère justement comme indigne d’elle tout ce qui n’est ni intelligent ni conforme au bien universel.

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