Pensées pour moi-même (page 25)
Quand tu as fait le bien et qu’un autre en a profité, pourquoi rechercher, en outre, comme un insensé, une troisième satisfaction, celle de paraître avoir fait le bien, ou d’être payé de retour ?
Personne ne se lasse de ce qui lui est utile. Or, agir conformément à la nature nous est utile. Ne te lasse donc pas de t’être utile à toi-même, en étant utile aux autres[111].
La nature universelle s’est mise à créer le monde, et maintenant, ou bien tout ce qui se produit est la lointaine conséquence de son acte initial, ou bien il n’y a pas de raison dans les êtres, même supérieurs, que le principe dirigeant du monde se met à créer individuellement. Rappelle-toi cette vérité ; elle te rendra plus patient à l’égard de bien des choses[112].
↑ [Lieu commun de la doctrine stoïcienne. Cf. IX, 28 ; IX, 14 ; XI, 1 ; V, 13, note finale, etc.]
↑ [Couat : « Comment les croyances pourraient-elles mourir, si les idées correspondantes… » — M. Couat traduit ainsi la leçon traditionnelle, que M. Stich, a, d’ailleurs, conservée dans son édition : τὰ δόγματα πῶς ἄλλως κτλ. Or, ce texte est suspect. Dans le manuscrit A, il comprend deux mots de plus, d’ailleurs inintelligibles, dont je crains qu’on n’ait trop aisément accepté la suppression : ἣ en tête de la phrase, et γὰρ entre πῶς et ἄλλως. La conjecture que M. Stich a trop modestement reléguée parmi ses notes (ζῇ τὰ δόγματα· πῶς γὰρ…) me semble très heureuse : elle respecte scrupuleusement les indications de A, et réduit l’erreur initiale à la chute d’une simple lettre. C’est elle que j’ai traduite ci-dessus. — J’ai, en outre, pour δόγματα et φαντασίαι, conformé la traduction de cette phrase à celle des autres Pensées où l’on peut retrouver les mêmes mots avec le même sens. Pour δόγματα, cf., par exemple, IV, 49, note finale, et la fin de la dernière note à l’article III, 16 ; pour φαντασίαι, la 5e note au même article. La définition qui a été donnée de ce dernier mot (τύπωσις ἐν ἡγεμονικῷ) ne concerne, d’ailleurs, que la « représentation » qui achève la sensation, ce que les psychologues appelleraient l’état fort. Nous voyons ici que l’état faible, c’est-à-dire la représentation que « ranime » la mémoire en l’absence de son objet, ou celle que combine l’imagination d’après nos souvenirs, peut être aussi désigné par φαντασία.]
↑ [Δύναμαι περὶ τούτου ὂ δεῖ ὑπολαμϐάνειν. Marc-Aurèle se sert volontiers du neutre τοῦτο pour exprimer, en l’absence de toute désignation antérieure, l’objet présent de sa pensée, même — et surtout — un objet indéterminé. Cf. supra IV, 9, et, un peu plus bas, le début de l’article 5 de ce même livre VII. On rapprochera cet usage de l’emploi des masculins pluriels αὐτῶν, αὐτοῖς (par exemple IV, 16 ; IV, 38 ; cf. la note à l’article VI, 6) pour désigner telles personnes qu’il est inutile de dénommer plus précisément. — Il était peut-être encore plus nécessaire ici qu’ailleurs de laisser dans l’indétermination l’objet que représente τοῦτο. Toute la suite de la pensée (cf. la 4e et la 5e notes), en effet, oppose à la raison immuable et sûre de ses démarches les choses, sans cesse renouvelées et indifférentes à ses yeux, dont elle tire les jugements et les dogmes. On eût presque pu traduire ici περὶ τούτου par : « n’importe quoi. » ]
↑ [Couat : « concevoir ce qu’il faut. » — En d’autres passages, M. Couat lui-même a traduit ὑπολαμϐάνειν par « juger » (IV, 11), et ὑπόληψις (IV, 7) par « jugement ». Il fallait reprendre ici cette traduction, d’abord parce que le « jugement » est l’acte propre de la « pensée » (διάνοια), ensuite parce que les « dogmes » sont non seulement des concepts, mais bien des « jugements ».]
↑ [Couat : « n’existe pas pour ma pensée. » — Le mot « pour », qui semble répondre exactement au grec πρός, est, en réalité, de sens ambigu. Tout naturellement, la phrase du traducteur nous laisse entendre que « la pensée ne fait nul cas de ce qui est en dehors d’elle ». Or, en grec, la locution οὐδὲν εἷναί πρὸς… ne permet pas une telle équivoque ; elle marque ici le rapport réel, ou plutôt l’absence de tout rapport réel entre le monde extérieur et la pensée, non le jugement de la pensée sur les choses qu’elle veut ignorer. Ici, Marc-Aurèle ne fait que rééditer, sous une forme nouvelle, l’un de ses « dogmes » familiers : « Les choses extérieures ne touchent pas le moins du monde l’âme » (V, 19). Nous avons dit déjà (supra V, 19, voir aux Addenda ; VI, 11, note finale) dans quelles limites son dogme était valable : certes, le psychologue ne peut accepter sans réserves une proposition qui, prise à la lettre, ruinerait les fondements de toute connaissance ; même le moraliste est contraint d’observer qu’en fait il nous arrive souvent, et même malgré nous, d’être ébranlés par le choc des impressions sensibles, et de perdre le rythme « de notre vie morale ». Mais, en droit, le moraliste peut affirmer résolument cet axiome, dans lequel se résume la théorie de la liberté (infra XI, 20, note finale), et sur lequel, par suite, s’appuie toute la morale. Ici, d’ailleurs, Marc-Aurèle en a très nettement apprécié la portée en rappelant que tout jugement se tire des représentations ; quelque forme qu’il donne au dogme, il sera toujours aisé de le comprendre ainsi : « Les choses ne peuvent rien sur l’âme, que la solliciter à les connaître. »
Son jugement étant toujours libre, et uniforme lorsqu’il est raisonnable, c’est-à-dire vraiment libre, il est certain que « les dogmes — et toute la morale — ne périssent pas ».]
↑ [Couat : « Revois les choses comme tu les voyais. » — Cet imparfait traduit littéralement l’imparfait grec ὡς ἑώρας : mais, au moins en français, il ne désigne pas assez précisément la portion du passé qu’il faut « revivre ». Cf. la fin de la pensée VI, 31, et la note qui la commente.]
↑ [Cf. Sénèque, de Tranq. an., 12 : Inconsultus illis vanusque cursus est ; qualis formicis per arbusta repentibus.]
↑ [Couat : « des contorsions de marionnettes. » — Le verbe νευροσπαστεῖν exprime ordinairement dans les Pensées l’action du désir ou de l’instinct (ὀρμὴ) qui nous mène aveuglément. Ici seulement, il est employé au sens propre. Il y avait quelque intérêt à en donner une traduction littérale : on n’en comprendra que mieux l’acception dérivée.]
↑ [Var. : « Il faut suivre mot par mot ce qui se dit et mouvement par mouvement ce qui se fait, » — ces derniers mots effacés au crayon : sans doute ont-ils paru trop vagues à M. Couat. Sa seconde version, que j’ai imprimée ci-dessus, est plus précise que le texte même : ce dont je me garde, d’ailleurs, de lui faire un mérite. Pourtant, il me semble qu’en regard de τοῖς λεγομένοις et à côté de καθ´ ὁρμήν, le sens de τοῖς γινομένοις n’est pas douteux, et qu’on ne court pas grand risque à l’affirmer.]
↑ [Il y a dans le texte, entre les mots σκοπὸν et ἀναφορά, un léger pléonasme que la traduction dissimule. Les trois mots τίς ἡ ἀναφορὰ eussent suffi à exprimer la pensée de l’auteur. Littéralement, ἀναφορὰ signifie « rapport » ; plus spécialement, par opposition à ὔλη et αἰτία, « rapport de finalité, — cause finale, — fin. » C’est le sens qu’il aura constamment au livre XII (10, 18, 20), où nous trouverons (XII, 8) l’expression ἀναφορὰ τῶν πράξεων.]
↑ [Couat : « à moins que mon devoir ne soit de faire autrement ; ou bien j’agis, etc. » Var. : « ou bien je cède la place au plus capable d’accomplir le travail ; ou bien, si mon devoir ne me prescrit pas de faire autrement, j’agis… » — Ces deux versions traduisent l’une la vulgate, l’autre le texte de Reiske, qui a fait passer après la conjonction ἤ, c’est-à-dire dans la seconde alternative, la proposition ἐὰν ἄλλως τοῦτο μὴ καθήκῃ. Toutes deux restituent dans la phrase grecque à laquelle elles correspondent un infinitif πράσσειν à côté de τοῦτο ; or, au moins dans la première alternative, avant ἣ πράσσω, cet infinitif n’aurait pu être sous-entendu et ne serait donc tombé que par une faute de copiste ; d’autre part, le texte de Reiske n’est qu’une conjecture, même une conjecture illogique, que condamnera Marc-Aurèle lui-même à l’article VII, 7.
Il n’était pas nécessaire de toucher à la vulgate. Pour l’entendre, il suffit d’y atténuer, d’y presque annuler le sens d’ἄλλως, en traduisant ἐὰν ἄλλως par « si d’ailleurs… »
↑ [Cet article exprime la même idée que la partie importante de la pensée VII, 5, où nous relevons le verbe καθήκειν (voir la note précédente). Il ne semble pas qu’il y ait une différence de sens appréciable entre les mots τὸ ἐπιϐάλλον ἐνεργεῖν que nous trouvons ici et l’expression τὸ καθῆκον ποιεῖν de la pensée IV, 22. Nous avons signalé ou signalerons à l’occasion (VI, 19 ; VII, 13, en notes) d’autres synonymes possibles de τὸ καθῆκον. — Comme τὸ ἐπιϐάλλον, ὠφελούμενος a ici un sens moral. Voir infra VII, 74, en note, la définition stoïcienne de l’ὠφέλεια.]
↑ [Var. : « muni de cette même doctrine. » — Cf. la note à la pensée IV, 30.]
↑ [Couat : « une seule loi, une seule raison commune… » — Il faut voir dans les mots λόγος κοινὸς πάντων τῶν νοερῶν ζῷων la définition même de la loi. Cf. supra IV, 4.]
↑ [Cf. IV, 21, note finale. Nous avons rencontré à la pensée IV, 14, les deux verbes ἐναφανίζεσθαι et ἀναλαμϐάνεσθαι employés dans le même sens qu’ici.]
↑ ὀρθὸς ἣ ὀρθούμενος. J’ai traduit comme s’il y avait μή, au lieu de ἢ. Bien que Marc-Aurèle ait à plusieurs reprises, et même dans le livre VII (§ 7), accordé que l’homme pouvait et devait profiter des conseils et des secours d’autrui pour arriver à la vertu, il me semble qu’il n’aurait pas exprimé cette idée sous la forme de maxime impérative qu’il lui a donnée ici. Il a, d’ailleurs, formulé l’idée contraire, presque dans les mêmes termes, à la fin de l’article 5 du livre III : « ὀρθὸν οὖν εἶναι χρή, οὐχὶ ὀρθούμενον. » Cette maxime, conforme à la doctrine stoïcienne, et écrite avec la concision qui convient à une recommandation de ce genre, n’a sans doute pas été retournée en sens contraire, dans les mêmes termes, par Marc-Aurèle. Il est bien plus probable qu’il l’a seulement répétée.
↑ [Couat : « De même que, chez les individus, les membres sont unis dans le corps, d’après les mêmes principes les êtres raisonnables, quoique séparés, ont été créés pour une action commune. » — Les Stoïciens distinguaient trois types de l’unité. Ils appelaient ἡνωμένα les êtres ou les choses que définit une détermination première ou qualité essentielle : ἡνωμένα… τὰ ύπὸ μιᾶς ἔξεως κρατούμενα, καθάπερ φυτὰ καὶ ζῷα (Sextus Empiricus, adv. Mathem., IX, 78). L’unité collective, formée de l’arrangement ou du groupement des ἡνωμένα, était celle des συναπτόμενα (tels un navire, une maison, une chaîne) et des ἐκ διεστώτων (comme une flotte, une armée, un troupeau). — Cf. Simplicius, 55, ε, et les autres textes cités dans Zeller (Phil. der Gr., III3, p. 97). — Marc-Aurèle ne distingue ici que pour les mieux identifier l’unité de la première et celle de la troisième espèces.
Nous nous sommes expliqué précédemment sur le sens du mot « constitution » (V, 16, 3e note ; VI, 44, 2e note) et sur les « causes coopérantes » (συναίτια et συνεργά : VI, 42, notes 1 et 2).]
↑ Les deux substantifs μέρος et μέλος (membre et partie) sont opposés de manière à former un jeu de mots intraduisible en français. C’est pour cela que j’ai supprimé dans ma traduction la parenthèse διὰ τοῦ ῥῶ στοιχείου, qui n’aurait aucun sens. [Elle fait, d’ailleurs, si gauchement valoir le jeu de mots de Marc-Aurèle qu’il est presque impossible de ne pas la traiter comme une glose.]
↑ [Couat : « le plaisir de faire du bien ne te donne pas encore une joie absolue ; tu le regardes encore comme un simple devoir de convenance, et pas encore comme un bien que tu te fais à toi-même ; » — et, en note :
« J’ai adopté, avec Gataker, la leçon καταληκτικῶς au lieu de καταληπτικῶς, qui ne se comprend pas. »
Je crois, pour ma part, qu’on peut la comprendre. On connaît l’expression stoïcienne φαντασία καταληπτική (supra, p. 17, n. 2 ; Zeller, Phil. der Gr., III3, p. 82, notes) : est-il impossible de supposer une locution verbale φαντάζεσθαι καταληπτικῶς ? puis d’autres locutions verbales où entrerait le même adverbe, pris toujours dans le même sens ? Nous en trouverons une précisément au livre XI des Pensées, dans le cinquième des dix préceptes qui constituent l’article 18 ; bien que Reiske ait, en ce passage, corrigé, devant ἀποφαίνεσται, καταληπτικῶς en καταλεκτικῶς, la leçon des manuscrits n’est pas douteuse, étant garantie en quelque sorte par la correspondance du verbe καταλαμϐάνειν dans une proposition parallèle. — Or, des textes sûrs cités par Zeller (l. l.) nous apprennent que, pour les Stoïciens, καταληπτικὸς est plus significatif même qu’ἀληθής, et que le premier de ces deux adjectifs distingue parmi les représentations non seulement celles qui ne nous trompent pas, mais celles par lesquelles nous avons la certitude de n’être pas trompés. Dans toutes les locutions verbales que j’imagine, et dont deux au moins se rencontrent dans les Pensées, il est donc permis de traduire l’adverbe grec par les mots : « avec certitude et vérité. » C’est ce que je ferai à l’article XI, 18. Ici, je l’entends de même, si je ne puis pas exprimer de même ce que j’entends. La joie qu’on éprouve à bien faire est, nous dit Marc-Aurèle en un seul mot, une joie « légitime : et, de plus, on a conscience qu’elle l’est ». La fin de la pensée me semble garantir cette interprétation.]
↑ [Tous les traducteurs français de Marc-Aurèle, et parmi eux M. Couat (voir le début de la note précédente), écrivent ici « convenance » ou « bienséance » pour rendre le grec πρέπον. Or, le sens très ample qu’ont primitivement en grec πρέπειν et καθήκειν, et que déjà notre verbe français « convenir » ne retrouve pas tout entier, s’est tout autant restreint et déformé pour devenir ce qu’exprime ordinairement — surtout au pluriel, et en particulier dans les traductions de MM. Couat et Michaud — le mot « convenance », que pour aboutir à l’acception constante de καθῆκον dans les Pensées. Si, comme le reconnaît M. Couat (supra III, 16, note finale), καθῆκον pour Marc-Aurèle (au moins lorsqu’il parle en son nom) ne signifie jamais que le « devoir », et si πρέπον peut signifier « les convenances », l’intervalle de sens serait parfois si considérable entre καθῆκον et πρέπον qu’on pourrait presque les opposer dans une antithèse. Cela ne peut paraître vraisemblable à qui considère d’abord que, dans les Pensées, τὸ καθῆκον admet presque comme synonymes des mots qu’il n’est pas d’usage en grec de faire aller, comme τὸ πρέπον, de pair avec lui : τὸ οἰκεῖον (supra VI, 19), et τὸ ἐπιϐάλλον (supra VII, 7) ; ensuite, que personne, en d’autres passages (VI, 2 ; VI, 30), n’hésite à traduire πρέπον par devoir.
Ici, — et c’est pour cela que je n’ai pas écrit ci-dessus le mot « devoir », — le contexte me semble marquer pourtant entre καθῆκον et πρέπον une légère nuance de sens et justifier une opinion que j’avais avancée précédemment (III, 16, note finale) : à savoir que καθῆκον a toujours pour Marc-Aurèle la valeur de κατόρθωμα. On se souvient peut-être (cf. ibid.) de la distinction que faisaient les Stoïciens entre les καθήκοντα moyens et les καθήκοντα parfaits, et de la définition du κατόρθωμα (rectum) que donne Cicéron (supra, 1re note du livre III) : ce serait un καθῆκον parfait ; et l’auteur latin ajoute une expression presque intraduisible en français : officium, quod… omnes numeros habet. Il me semble que la présente pensée nous indique précisément le dernier numerus (ἀριθμὸς συμπληρωτικός, dirait Marc-Aurèle) qui doit achever (ἀκριϐοῦν, III, 1) le καθῆκον (ou ἐπιϐάλλον, ou οἰκεῖον, ou πρέπον), et en faire ce que les Stoïciens appelaient le κατόρθωμα et qui, pour Marc-Aurèle, est simplement le seul et le vrai καθῆκον. Le « devoir » ne lui paraît vraiment digne de ce nom que s’il est accompli en connaissance de cause et avec la claire notion de sa raison d’être (cf. la note précédente).]
↑ οὐ φοϐεῖ ἑαυτὸ εἰς ἐπιθυμίαν. Il est évident que cette proposition est incomplète et que le texte est altéré. On a proposé plusieurs corrections, entre autres οὐ λυπεῖ ἑαυτό, justifié par φοϐῆσαι ἢ λυπῆσαι, qui se trouvent à la ligne suivante. On voit, d’ailleurs, qu’il y a opposition entre φοϐεῖ et le verbe qui suit. Je ne vois pas pourquoi l’on ne conserverait pas ἐπιθυμίαν. La crainte et le désir sont toujours associés dans la morale stoïcienne. Je suppose donc que plusieurs mots sont tombés, tels que οὐκ ἄγει ἑαυτό.