Pensées pour moi-même (page 4)

Marc Aurèle · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Couat · 48 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

↑ [Couat : « elle se retranche de l’univers et en devient comme une excroissance. » — Il y a dans le texte grec deux mots synonymes : ἀπόστημα καὶ φῦμα, qui auraient pu être traduits par : un apostume et une excroissance. Mais il y a aussi dans le texte grec un jeu de mots entre ἀπόστημα et ἀπόστασις, qu’on aurait pu conserver en latin (abscessus, abscedere), mais qui ne peut passer aussi aisément en français. Or, il se trouve que la suite du sens est surtout dans ce jeu de mots. Une allitération comme celle que je hasarde plus bas (IV, 29 et la note) pour représenter en français la même rencontre (abcès, sécession) n’est utile et possible que lorsque les deux mots sont voisins. J’ai joué ici sur le sens du verbe « sortir » ; dans cette traduction le jeu de mots de Marc-Aurèle paraîtra sans doute bien atténué : j’en ai gardé ce que j’ai pu.]

↑ Toujours cette idée d’unité et d’harmonie, non pas futures, mais actuelles, éternelles, qui sont leur but à elles-mêmes et pour lesquelles l’homme doit tout faire. Tout ce qui tend à détruire cette harmonie est un mal, bien que ce mal lui-même, étant prévu à l’avance, en fasse partie. Colère, mensonge, irréflexion, autant de causes de désordre.

↑ [Couat : « le hasard. » — Sur le sens de τὐχη), cf. II, 3, dernière note. Le texte est d’ailleurs douteux, le meilleur manuscrit portant deux fois ψυχή), au lieu de ψυχή et τὐχη)… ou τὐχη et ψυχή.]

↑ Cette pensée, écrite à un moment décisif de la vie morale, est un sursum corda ; et c’est le dernier mot du Stoïcisme. Toute sa thèse repose sur un postulat, qui revient souvent dans les Pensées : la nature est bonne. Cependant l’objection est prévue, au moins en partie : Marc-Aurèle y a répondu ailleurs (II, 11) en disant que, si les Dieux sont mauvais, la vie n’est rien pour nous. Cela suffit sans doute — et encore ! — à nous faire, de toute façon, mépriser la vie. Mais quelle est, dans le doute, la raison d’être honnête ? Uniquement le sentiment de l’amour-propre.

Marc Aurèle Pensées de Marc-Aurèle Traduction par Auguste Couat. Texte établi par Paul Fournier, Feret, 1904 (p. 30-45).

Il ne faut pas réfléchir seulement à ceci que la vie se dépense chaque jour, et qu’il nous en reste une partie de plus en plus petite. Réfléchissons en outre que, si nous vivons longtemps, nous ne sommes pas sûrs que notre pensée, égale à elle-même, suffise toujours à comprendre la vérité et à se pénétrer de la doctrine qui nous conduit à l’expérience des choses divines et humaines. Si notre esprit commence à déraisonner, nous pourrons toujours respirer, prendre des aliments, avoir des représentations et des tendances, [etc.,] mais ce qui s’éteint d’abord en nous, c’est le pouvoir de nous gouverner nous-mêmes, d’appliquer exactement et dans toutes leurs nuances[1] les règles du devoir, d’analyser nos impressions[2], de considérer s’il est temps de nous donner congé de la vie, et de résoudre tant de questions qui exigent une raison exercée. Hâtons-nous donc, non seulement parce qu’à chaque instant nous nous rapprochons de la mort, mais parce que l’intelligence de la suite des choses cesse en nous avant tout le reste.

Observez encore ceci : toute chose que produit la nature, quoi qui vienne à se produire en elle, garde même en cela je ne sais quelle grâce et quel attrait[3]. Par exemple, la cuisson du pain en fait éclater certaines parties ; bien que ces crevasses soient en quelque sorte contraires au dessein de la fabrication, elles ne déplaisent pas ; elles donnent véritablement envie de manger. Ainsi encore, les figues, dans leur pleine maturité, se fendent. Quand les olives tombent de l’arbre et sont près de pourrir, elles ont une sorte de beauté propre. Voyez les épis courbés par leur poids vers le sol, le plissement de front du lion, l’écume qui coule de la gueule du sanglier et beaucoup d’autres choses encore ; considérées en elles-mêmes, elles sont loin d’être belles, mais par cela seul qu’elles accompagnent le développement des créations de la nature, elles y ajoutent un ornement et un attrait. Il suffit de sentir et de comprendre [un peu] profondément la vie de l’univers pour trouver en presque tous les phénomènes qui la manifestent et même qui l’accompagnent un accord qui a bien son charme[4]. Ainsi nous verrons de véritables gueules béantes de bêtes féroces avec autant de plaisir que les représentations qu’en donnent les peintres et les sculpteurs ; nous pourrons, avec l’œil du sage, reconnaître dans la vieille femme et dans le vieillard, comme la grâce dans l’adolescent, la beauté de ce qui est arrivé à son achèvement. Il y a beaucoup d’autres faits semblables qui ne persuaderont pas tout le monde et que comprendra seul celui qui se sera vraiment familiarisé avec la nature et avec ses œuvres.

Hippocrate, après avoir guéri beaucoup de maladies, tomba lui-même malade et mourut. Les Chaldéens prédirent la mort de beaucoup de gens ; puis la destinée les prit à leur tour. Alexandre, Pompée, Caius César, après avoir détruit tant de villes de fond en comble et défait en bataille rangée tant de milliers de cavaliers et de fantassins, sortirent eux-mêmes un jour de la vie. Héraclite, qui fit tant de raisonnements sur la nature et sur l’embrasement du monde, devint hydropique, se fit enduire de fiente et mourut. La vermine a tué Démocrite ; une autre vermine tua Socrate. Qu’est-ce donc ? Tu t’es embarqué, tu as pris la haute mer, tu as fait la traversée ; débarque. Est-ce pour vivre une autre vie ? Là-bas non plus, rien n’est vide de Dieux. Est-ce pour ne plus rien sentir ? Tu cesseras donc d’être en proie à la douleur et au plaisir ; d’être l’esclave de ce vase d’autant plus méprisable que ce qui lui est soumis lui est supérieur[5] ; ceci, en effet, s’appelle raison et dieu intérieur[6] ; cela n’est que de la terre et du sang[7].

Ne consume pas le temps qui te reste à vivre en des idées[8] qui concernent les autres, sans que tu puisses les rapporter à l’utilité générale. Tu as autre chose à faire et tu t’en prives[9] en te préoccupant[10] de ce que fait un tel, et pourquoi, et de ce qu’il dit, et de ce qu’il pense, et de ce qu’il prépare, et de tout ce qui ne sert qu’à nous étourdir en nous détournant de veiller sur le principe qui nous dirige[11]. Il faut, dans l’enchaînement de tes représentations[12], éviter le caprice, la frivolité et surtout l’indiscrétion et la méchanceté ; il faut t’habituer à n’avoir dans l’esprit que des représentations[13] telles que si l’on te demandait soudain : « À quoi pensez-vous ? » tu puisses immédiatement répondre avec franchise : « À ceci ou à cela. » Ainsi l’on verrait clairement que tout en toi est simplicité, bienveillance, que tout y porte la marque d’un être sociable, éloigné des plaisirs ou même simplement des représentations[14] mensongères de la volupté, de la jalousie, de l’envie, du soupçon et de tout ce dont on rougirait de dire qu’on y pensait. Un homme d’un tel caractère, qui s’applique sans délai à être vertueux, est comme un prêtre et un ministre des Dieux ; il écoute le génie qui habite en lui-même et qui préserve l’homme de la souillure du plaisir, de la blessure des douleurs, du contact de toute insolence, du sentiment de toute méchanceté ; qui fait de lui l’athlète de la lutte la plus glorieuse, celle dont l’objet est d’être invulnérable aux passions, parce qu’il s’est profondément imbu de justice et que de toute son âme il accueille tout ce qui lui arrive et toute part qui lui est faite. Ce génie l’empêche enfin de s’occuper à tout propos, et sans nécessité pressante et d’intérêt général, de ce qu’un autre peut dire, faire ou penser[15]. Il n’accomplit d’autre action que celle qui lui est propre, et sans cesse médite sur le rôle qui lui est tracé dans la trame de l’univers ; cette action, il la donne belle[16], et il est persuadé que ce rôle est bon. En effet, la destinée impartie à chacun est influencée par l’ensemble des choses et influe à son tour sur elles[17]. Il se rappelle que tous les êtres raisonnables sont unis par un lien de parenté et que, s’il est dans la nature humaine de s’intéresser aux hommes, il ne faut pas cependant s’attacher à l’opinion de tout le monde, mais seulement à l’opinion de ceux qui vivent conformément à la nature. Quant à ceux qui ne vivent pas ainsi, il n’oublie jamais ce qu’ils sont chez eux et au dehors, pendant la nuit et pendant le jour, ce qu’ils valent et dans quelle compagnie ils se souillent. Il ne tient donc aucun compte des louanges de tels hommes qui ne réussissent même pas à être contents d’eux-mêmes.

N’agis jamais à contre-cœur, ni en égoïste, ni avec légèreté, ni avec distraction[18] ; n’enjolive ta pensée d’aucun ornement, sois sobre de paroles et d’actes. Que la divinité qui est en toi ait à gouverner un être viril, mûri par l’âge, dévoué à la cité, un Romain[19], un empereur, qui s’est discipliné lui-même, comme s’il attendait le signal qui le rappellera de la vie sans déchirement, sans qu’il demande de serments à personne, sans qu’il ait besoin d’un témoin[20]. Il faut avoir[21] une âme sereine qui n’ait besoin d’aucun secours extérieur ni de cette tranquillité qui vient des autres. Il faut être droit, non redressé[22].

Si tu trouves dans la vie humaine quelque chose de meilleur que la justice, la vérité, la tempérance[23], le courage ; quelque chose, en un mot, de meilleur qu’une intelligence assez forte pour se suffire à elle-même, en dirigeant tes actes suivant la raison [droite], et pour te faire accepter la part qui t’est attribuée, sans que tu aies eu à la choisir, par la destinée ; si, dis-je, tu vois quelque chose de meilleur que cela, tourne-toi de ce côté de toute ton âme, et jouis de ce souverain bien que tu auras découvert. Mais si tu n’aperçois rien de meilleur que le génie[24] qui habite en toi, qui a rangé à l’obéissance ses propres penchants, qui fait la critique de ses représentations[25] et s’est arraché, comme disait Socrate, à la passivité[26] de la vie des sens, qui s’est soumis lui-même aux Dieux et qui s’intéresse aux hommes ; si tu trouves tout le reste petit et sans prix à côté de ce génie, ne te laisse jamais incliner ni détourner vers autre chose, ne laisse le champ libre à rien qui puisse te distraire d’honorer avant tout ce bien spécial qui est tien. À ce bien conforme à la raison et au service de la cité[27], rien d’étranger n’a le droit de faire obstacle, par exemple la louange des hommes, le pouvoir, la richesse, le plaisir : toutes ces jouissances peuvent paraître s’accorder un moment avec lui, mais elles l’asservissent tout à coup et l’égarent. Toi donc, je le répète, choisis librement et simplement ce qui vaut mieux[28], et restes-y attaché. — Mais ce qui vaut mieux, c’est l’utile. — Au point de vue de l’être raisonnable, oui, l’utile ; et poursuis-le. Mais l’utile au regard de l’animal ? J’attends la preuve, et t’engage à veiller sans orgueil sur ton jugement[29] : tâche seulement de ne point te tromper dans ton examen.

N’honore jamais comme t’étant utile ce qui te forcerait à violer la parole donnée, à déserter l’honneur, à haïr, à soupçonner, à maudire, à feindre, à désirer quoi que ce soit que tu aies besoin de cacher derrière des murs ou des rideaux. Celui qui préfère à tout sa raison[30], son génie et la célébration des mystères de la vertu[31] de son génie, ne fait pas de tragédie[32], ne se lamente pas, n’a besoin ni de la solitude ni de la multitude ; il vivra, chose essentielle, sans chercher ni fuir la vie ; peu lui importe que son âme soit plus ou moins longtemps enfermée dans la prison du corps ; faut-il la quitter dès maintenant, il s’en ira sans déchirement, comme s’il accomplissait toute autre action conforme à l’honneur et à la bienséance ; pendant toute sa vie il ne s’est gardé que d’une chose : de s’égarer en des pensées étrangères à l’être raisonnable et sociable[33].

Dans la pensée de l’homme qui s’est mortifié et purifié, il n’y a rien de gangrené, rien de souillé, rien qui suppure en dessous. Sa vie n’est jamais incomplète : quand le destin la lui prend à l’improviste, il ne ressemble pas à l’acteur tragique qui n’a pas encore achevé de jouer son drame jusqu’au bout. Rien en lui n’est servile ni affecté ; il n’est ni attaché à rien ni violemment séparé de rien ; il n’a à répondre de rien, à se cacher de rien.

Cultive en toi la faculté de juger[34]. C’est le point essentiel, si tu ne veux plus que le principe qui te dirige admette un jugement[35] en désaccord avec la nature et avec la constitution de l’être raisonnable. Or cette constitution suppose qu’on ne précipite pas son jugement, qu’on s’accommode avec les hommes et qu’on obéit aux Dieux[36].

Mets donc de côté tout le reste et tiens-t’en seulement à ces quelques points. Rappelle-toi en outre que chacun ne vit que le moment présent, qui est imperceptible ; tout le reste ou a été vécu ou est dans l’inconnu. Petit est donc l’instant que chacun vit, petit aussi ce coin de la terre où il vit, petite enfin la renommée la plus longue qu’on laisse après soi, et cette renommée se transmet par des hommes chétifs qui doivent bientôt mourir et qui ne se connaissent même pas eux-mêmes et ne connaissent certainement pas celui qui est mort autrefois[37].

Aux préceptes déjà exposés ajoutez-en un encore : déterminer toujours et décrire l’objet de toute représentation qui s’offre[38] à l’esprit, afin de le voir à part et à nu, tel qu’il est en son fond matériel, tout entier et sous toutes ses faces[39], et de se dire son nom et le nom des éléments dont il se compose et dans lesquels il se résoudra. Rien n’est mieux fait pour élever l’âme que de pouvoir définir avec méthode et suivant la vérité chacun des objets qu’on rencontre dans la vie, que de le regarder toujours de façon à comprendre ce qu’est l’ensemble auquel il appartient et de quelle utilité il est pour cet ensemble[40], quel est son prix par rapport au tout et aussi par rapport à l’homme, citoyen de la cité supérieure dont toutes les autres cités sont comme les maisons : qu’est-il ? de quoi est-il composé ? combien de temps doit-il durer, cet objet que je me représente en ce moment[41] ? de quelle vertu ai-je besoin vis-à-vis de lui, douceur, courage, sincérité, confiance, simplicité, force d’âme, etc.[42] ? Il faut donc se dire à propos de chaque chose : ceci me vient de Dieu ; ceci est le résultat[43] de l’entre-croisement des faits et de leur rencontre dans la trame ourdie [et tissée] par la Fortune[44] ; ceci me vient d’un compagnon de tribu, d’un parent, d’un associé qui ne sait pas ce qu’il doit faire conformément à la nature. Mais moi je le sais ; aussi je le traite avec bienveillance et justice, suivant la loi naturelle de la solidarité. Je m’applique en même temps à assigner leur véritable prix aux choses indifférentes.

Si tu fais l’œuvre du moment présent, suivant la droite raison, avec zèle, avec énergie, avec douceur, sans te laisser détourner par rien d’accessoire, mais en conservant ton génie pur comme s’il te fallait déjà le rendre ; si tu t’attaches à cela, sans rien attendre et sans rien fuir, te contentant d’agir dans le moment présent d’après la nature et d’observer courageusement la vérité dans tes moindres paroles, tu vivras bien[45]. Or, personne ne peut t’en empêcher.

De même que les médecins ont toujours à leur portée des appareils et des instruments pour les interventions subites, de même aie toujours à ta disposition les dogmes[46] pour connaître les choses divines et humaines et accomplir tes moindres actes en te rappelant le lien qui les unit les unes[47] aux autres. Tu ne mèneras à bien aucune affaire humaine sans la rapporter aux choses divines[48], et réciproquement.

Ne te disperse plus ; tu n’auras le temps de lire[49] ni tes propres mémoires, ni l’histoire de l’ancienne Rome et de la Grèce, ni les extraits d’auteurs que tu avais réservés pour ta vieillesse : hâte-toi donc vers le but, renonce aux vaines espérances ; aide-toi toi-même si tu as souci de toi, tandis que tu le peux encore.

On ne sait pas [tout] ce que signifient les verbes voler, semer, acheter, être en repos[50], voir ce qu’il faut faire ; ce n’est pas avec les yeux mais avec une autre vue que l’on s’en rend compte.

Corps, âme, raison[51] : au corps les sensations[52], à l’âme ses instincts et ses mouvements[53], à la raison les jugements[54]. Recevoir les représentations par empreinte[55], même le bétail en est capable ; être tiré en sens divers par l’instinct est aussi un privilège des bêtes fauves[56], des androgynes, d’un Phalaris, d’un Néron ; accomplir sous la conduite de la raison l’acte qu’on juge convenable[57] n’est étranger ni à ceux qui ne croient pas aux Dieux, ni à ceux qui trahissent leur patrie, ni à ceux qui osent tout faire, une fois la porte fermée[58]. Si ces facultés appartiennent aussi aux diverses catégories que j’ai nommées[59], quel est donc le bien propre à l’homme vertueux ? C’est d’aimer et d’accueillir ce qui lui arrive, tout ce qui forme la trame de sa destinée ; c’est de ne pas souiller le génie qui habite dans sa poitrine, de ne pas se laisser troubler par la foule des impressions sensibles[60], mais de demeurer serein, modestement soumis à Dieu, sans jamais rien dire contre la vérité, sans jamais rien faire contre la justice. En vain, tous les hommes se défient de lui parce que son existence est simple, pudique, tranquille ; il ne s’indigne contre personne et ne se détourne pas de la route qui le conduit au terme de la vie, vers lequel nous devons nous avancer purs, calmes, détachés de tout, en libre accord avec notre destinée[61].

↑ L’interprétation de ce passage a été déterminée par une phrase de la pensée VI, 26, où se retrouvent les mêmes termes : πᾶν καθῆκον ἐξ ἀριθμῶν τινῶν συμληροῦται. [On peut aussi rapprocher de ce passage un texte de Cicéron (De Officiis, III, 14), où parmi les καθήκοντα (officia) est distingué le κατόρθωμα (rectum) : illud autem officium, quod rectum appellant, perfectum atque absolutum est, et, ut iidem dicunt, omnes numeros habet… On remarquera : 1o que les derniers mots de la citation traduisent exactement le τοῦς ἀριθμοὺς ἀκριϐοῦν de Marc-Aurèle ; 2o que cette expression devait être usuelle dans l’école, comme en témoignent les mots : ut iidem dicunt ; 3o que le mot κατόρθωμα, dont la définition nous est donnée ici, et sans doute aussi ailleurs (cf., par exemple, III, 12), n’appartient pas au vocabulaire des Pensées.]

↑ [Couat : « les produits de la nature ont quelque chose d’agréable et d’attrayant jusque dans les imperfections qui sont la conséquence de leur développement. » — J’ai tenu à conserver dans le français la répétition qui est dans le texte grec : ὲπιγινόμενα… γινομένοις. J’ai voulu aussi, en renonçant au mot : « imperfections, » éviter de préciser une expression que Marc-Aurèle a choisie vague. J’ai cherché en français un neutre pour rendre ici le neutre grec. — Voir la note suivante.]

↑ [Couat : « pour que les phénomènes qui l’accompagnent nous paraissent avoir en eux un charme particulier. » — Cette fin de phrase ne traduisait ni σχεδόν, ni καί, ni la préposition συν contenue dans συνίστασθαι. Les leçons des manuscrits διασυνίστασθαι, et, à plus forte raison, le barbarisme συνδιανίσταθαι sont inadmissibles ; j’ai accueilli la conjecture de Reiske : νὴ Δία, que j’ai traduite par « bien », comme πως par : « son ». — De la traduction de M. Couat j’ai cependant gardé les termes essentiels : « les phénomènes qui l’accompagnent. » Pas plus que lui, je n’ai voulu admettre ici les mots : « accident, accidentel, » qu’ont introduits soit dans cette phrase, soit dans la première de la pensée, Pierron, Barthélemy-Saint-Hilaire et M. Michaut, parce que ces termes peuvent paraître impliquer la notion de hasard. J’aurai, d’ailleurs, l’occasion (infra, V, 23) de préciser le sens du mot : συμϐαίνοντα. — La restriction marquée par le mot σχεδόν (presque) est à noter : parmi les Stoïciens, Marc-Aurèle n’est pas un intransigeant.]

↑ ἢ περίεστι τὸ ὑπηρετοῦν. — Ce passage difficile a été interprété de plusieurs façons. L’auteur fait ici une comparaison entre le corps et l’âme. Il vient de dire : « le corps est d’autant plus vil… ; » on attend donc le second terme de la comparaison. Le sens général de ce second terme est indiqué par les mots τὸ ὑπηρετοῦν, qui se rapportent évidemment à l’âme opposée au corps, et la phrase se complète naturellement ainsi : « que ce qui lui est soumis (au corps) vaut mieux que lui. » On doit donc laisser intacts les mots περίεστι τὸ ὑπηρετοῦν, qui sont dans tous les manuscrits, sauf D. Il ne reste à examiner que la conjonction ἢ, qui ne peut marquer le rapport des deux phrases. C’est là que se trouve la faute, et il est possible de la corriger en substituant à ἢ le corrélatif de τοσούτῳ. J’adopte donc la correction ὅσῳ, déjà proposée par Casaubon, et j’écrirai τοσούτῳ χ. τ. α. ὅσῳ περίεστι τὸ ὑπηρετοῦν. Le texte de Stich : ἢπερ ἐστὶ τὸ ὑπηρετοῦν, bien que confirmé par le manuscrit D, ne me paraît pas intelligible.

↑ [Couat : « est intelligence et essence divine. » Voir plus bas (V, 27 et en note) la définition du dieu intérieur ou génie. Ne pas oublier que, pour les Stoïciens, raison et génie sont matière — plus subtile sans doute et plus pure que la terre et le sang — mais matière aussi.]

↑ [Var. : « l’autre n’est que terre et impureté. » — Λύθος signifie, en effet, sang impur, sang mêlé de terre. Il était inutile, dans la traduction, d’exprimer deux fois l’idée de terre ; et il était préférable de donner du même mot déjà rencontré (II, 2) et traduit par sang, une interprétation unique.]

↑ [Couat : « tu t’en priverais ; » et, en note : « Ἤτοι γὰρ ἄλλου ἔργου στέρῃ. Ce passage a été très discuté ; Gataker le modifie complètement. Boot change ἤτοι en ἤδη. Je crois que le texte des manuscrits est intelligible et doit être conservé. »]

↑ τουτέστι φανταζόμενος. — Τουτέστι est évidemment impropre, et je crois qu’il faut lire simplement τοῦτο.

↑ [Var. : « Notre volonté. » Autre var. : « Notre propre raison. » — Cf. infra VI, 8, et la note.]

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