Pensées pour moi-même (page 7)

Marc Aurèle · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Couat · 48 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Tout ce qui arrive arrive justement ; tu t’en convaincras par un examen attentif ; les choses se succèdent, je ne dis pas seulement dans un certain ordre, mais suivant la justice, comme si quelqu’un nous les attribuait d’après notre mérite. Continue donc d’être attentif comme auparavant ; quoi que tu fasses, fais-le dans la pensée d’être homme de bien et conformément à l’idée exacte de l’homme de bien. Observe cette règle en tous tes actes[17].

Si tu reçois une offense, ne la juge pas comme celui qui te l’a faite, ni comme il veut que tu la juges ; considère-la telle qu’elle est en réalité.

Il faut toujours te tenir prêt à deux choses : d’abord, à ne faire que ce qui t’est suggéré, pour le bien des hommes, par la raison, notre reine et notre loi[18] ; ensuite, à changer d’avis s’il se trouve quelqu’un qui redresse ton jugement et te détourne d’une certaine opinion. Mais ces changements ne doivent jamais se produire que par l’effet d’une conviction de justice ou d’utilité générale[19], non parce que tu en attends de l’honneur ou du plaisir.

Possèdes-tu la raison ? — Je la possède. — Pourquoi donc ne t’en sers-tu pas ? Si elle remplit sa fonction, que veux-tu de plus ?

Tu es né partie du Tout[20]. Tu disparaîtras dans l’être qui t’a engendré, ou plutôt tu rentreras, à la suite d’un changement, dans sa raison séminale[21].

Beaucoup de grains d’encens sont déposés sur le même autel ; l’un y tombe plus tôt, l’autre plus tard ; il n’y a là aucune différence[22].

Veux-tu qu’en dix jours[23] ils te traitent de dieu, eux qui te regardent maintenant comme une bête sauvage, un singe ? reviens aux dogmes[24] et au culte de la raison[25].

Ne fais pas comme si tu devais vivre dix mille ans. La nécessité est suspendue au dessus de toi ; tant que tu vis, tant que tu le peux encore, sois un homme de bien.

Que de temps gagne celui qui ne regarde pas ce que son voisin a dit[26], fait ou pensé, mais seulement ce qu’il fait lui-même, pour que son action soit juste et pure[27] ! Oui certes, voilà ce qui est bien : au lieu de chercher à voir autour de soi dans l’âme du prochain, courir en suivant la ligne droite, sans dévier[28].

Celui qu’exalte l’idée d’être célébré par la postérité ne se figure pas que chacun de ceux qui se souviendront de lui mourra lui-même bientôt, puis celui qui les remplacera, et ainsi de suite, jusqu’à ce que tout souvenir s’éteigne en passant par ces âmes d’hommes allumées puis éteintes[29]. Suppose même que ceux qui se souviendront de toi soient immortels et qu’immortelle aussi soit ta mémoire, en quoi cela te touche-t-il ? Je ne dis pas seulement que cela ne peut être rien pour un mort ; mais qu’est-ce que la louange, même pour un vivant, à moins qu’il n’en compte tirer parti ? Pour elle, tu négliges bien à tort le don même que t’a fait la nature. Tu vas le voir en t’attachant à un autre argument[30].

Tout ce qui est beau de quelque façon que ce soit est beau par soi-même d’une beauté propre dans laquelle l’éloge qu’on en fait ne peut entrer comme une partie. Un objet ne devient donc ni meilleur ni pire par le fait d’être loué. Cette vérité s’applique même aux choses communément[31] appelées belles, telles que les objets matériels, les œuvres d’art. En quoi donc la vraie beauté a-t-elle besoin d’être louée[32] ? Pas plus que la loi, que la vérité, que la bonté, que la pudeur. Y a-t-il une seule de ces choses qui devienne belle parce qu’on la loue ? en est-ce fait d’elle[33] parce qu’on la blâme ? L’émeraude perd-elle de sa valeur si on ne la loue pas ? Et l’or, [l’ivoire,] la pourpre, une lyre, un poignard, une fleur, un arbuste ?

Si les âmes survivent[34], comment l’air les contient-il [depuis] toujours ? — Mais comment la terre suffit-elle à contenir tant de cadavres qui y sont ensevelis depuis si longtemps ? De même qu’après une certaine durée[35] dans la terre, le changement et la dissolution que subissent les corps font de la place à d’autres, de même les âmes, transportées dans les régions aériennes, après y avoir séjourné quelque temps, se transforment, se subtilisent[36], s’enflamment, pour retourner dans la raison séminale[37] de l’univers, et laissent ainsi de la place à celles qui viennent habiter dans les mêmes lieux. Voilà ce qu’on pourrait répondre dans l’hypothèse de la survivance des âmes[38].

Il faut d’ailleurs considérer non seulement la multitude des corps ensevelis, mais encore celle des êtres vivants que nous mangeons et que mangent chaque jour les autres animaux. Quelle quantité d’êtres vivants disparaît ainsi, comme ensevelie dans le corps de ceux qui s’en nourrissent ! Et cependant ils y trouvent assez de place[39], grâce à leur transformation en sang, à leur métamorphose en vapeur ou en matière ignée.

Qui nous donne la vérité dans l’hypothèse susdite[40] ? La division en matière et en principe efficient [et formel][41].

Ne te laisse pas étourdir ; mais que tout mouvement de ton âme se traduise par une action juste et que toutes tes représentations laissent intacte la raison qui voit clair en elles[42].

Tout ce qui est avec toi en harmonie, ô monde, est aussi en harmonie avec moi. Rien de ce qui est opportun pour toi n’est pour moi prématuré ni tardif. Tout ce qu’apportent tes saisons est pour moi un fruit, ô nature. Tout vient de toi, tout est en toi, tout rentre en toi[43]. Le poète dit : Ô cité chérie, cité de Cécrops ! Et toi, ne diras-tu pas : Ô cité chérie, cité de Zeus ?

Agis peu, dit le philosophe[44], si tu veux que ton âme soit contente. Ne vaut-il pas mieux dire : Fais[45] ce qui est nécessaire, fais ce que prescrit[46] la raison de l’être naturellement sociable, et comme elle le prescrit ? Ainsi l’on obtient à la fois le contentement de l’âme qui résulte des bonnes actions, et celui que l’on goûte à agir peu. Supprime, en effet, la plupart de tes paroles et de tes actes comme n’étant pas nécessaires, et tu auras moins d’affaires et plus de calme. Nous devons donc sans cesse nous répéter : « Peut-être ceci n’est-il pas nécessaire[47]. » Nous devons nous interdire non seulement les actions, mais encore les idées qui ne sont pas nécessaires : car nous supprimerons du même coup les actions superflues qui les suivent[48].

Essaie de voir comment te réussit[49] la vie d’un homme de bien, satisfait de la part que lui a attribuée l’univers et qui se contente d’agir pour son propre compte avec justice et d’être toujours dans des dispositions bienveillantes.

Tu as vu cela ? Vois maintenant ceci. Ne te trouble pas ; fais en sorte d’être simple. Un homme commet-il une faute ? C’est contre lui-même qu’il la commet. T’est-il arrivé quelque chose ? Ce quelque chose est bon[50], car dès l’origine cela avait été arrêté pour toi comme un effet des lois universelles qui déterminent chaque événement. En somme, la vie est courte : tire profit du moment présent par la réflexion et la justice. Sois sobre[51], mais sans exagération de rigueur.

Ou bien le monde est ordonné, ou bien c’est un chaos, confus[52] il est vrai, monde cependant. Quoi ? En toi-même pourrait se constituer un certain ordre et il n’y aurait que désordre dans le tout ? Et cela quand toutes les choses sont à la fois si distinctes et si confondues et solidaires !

Caractère sombre, caractère efféminé, caractère dur[53], sauvage, puéril, bestial, lâche, faux, caractère de bouffon, de [petit] marchand, de tyran.

Étranger au monde est celui qui ne cherche pas à comprendre ce qu’il renferme[54], non moins étranger celui qui ne cherche pas à comprendre ce qu’il devient[55]. C’est déserter que de vouloir échapper à la raison qui fonde la cité[56] ; c’est être aveugle que d’avoir les yeux de l’esprit fermés, mendiant que d’avoir besoin d’un autre et de ne pas trouver en soi-même tout ce qui est utile à sa vie. C’est un abcès du monde, celui qui [fait sécession et] se sépare de la raison universelle de la nature[57] en se plaignant des événements qui lui arrivent ; cette nature, en effet, qui t’a apporté dans le monde, est aussi celle qui t’apporte ces événements. C’est un lambeau [détaché][58] de la cité, celui qui détache son âme de l’âme des êtres raisonnables, qui est une.

Tel vit en philosophe qui n’a pourtant pas de tunique, tel qui n’a pourtant pas de livre. Cet autre, à moitié nu, dit : « Je n’ai pas de pain, et je reste fidèle à mes principes ; » moi, je n’ai pas la nourriture que l’on tire de la science et je reste aussi fidèle aux miens[59].

Cet art de vivre que tu as appris, aime-le ; et sur lui[60] repose-toi ; passe le reste de ta vie comme si tu avais fait aux Dieux un abandon absolu de toi-même, sans vouloir te faire ni le tyran ni l’esclave d’aucun homme.

Examine, par exemple, le temps de Vespasien ; tu verras partout ceci : des gens qui se marient, élèvent des enfants, sont malades, meurent, guerroient, festoient, se livrent au commerce, labourent, sont flatteurs, orgueilleux, soupçonneux, fourbes, désirent la mort de tels autres, se plaignent du présent[61], font l’amour, thésaurisent, briguent le consulat et la royauté. Tous ces hommes sont morts et disparus. Passe[62] au temps de Trajan ; tu verras encore les mêmes choses. Et ceux-là sont morts aussi. Considère également les autres époques, l’histoire de nations entières[63] ; vois combien d’hommes après tant d’efforts sont bientôt tombés et se sont dissous[64] dans les éléments des choses. Rappelle-toi surtout ceux que tu as connus toi-même, s’agitant vainement et négligeant de faire ce qui était conforme à leur propre constitution, de s’y tenir fortement et de s’en contenter. Il est nécessaire que ces exemples, à propos de chaque action, nous permettent de mesurer et nous rappellent ce que valent les soins que nous prenons d’elle[65]. Le moyen [en effet] de n’avoir pas de dégoûts, c’est de ne pas s’appliquer plus qu’il ne convient aux petites choses.

Tels mots usités autrefois ont fini dans les dictionnaires d’archaïsmes ; de même les noms des hommes les plus célébrés autrefois sont devenus aussi des sortes d’archaïsmes : Camille, Céson, Volésus, Léonnat, bientôt après Scipion et Caton, puis Auguste, puis Hadrien et Antonin. Tous ces noms s’effacent très vite et se perdent dans la légende ; très vite même s’amoncelle sur eux l’oubli définitif[66]. Et je parle ici des hommes qui ont jeté un éclat extraordinaire. Quant à tous les autres, à peine ont-ils exhalé leur dernier souffle, « qu’on ne les connaît plus, on n’en parle plus[67]. » Et qu’est-ce même enfin que l’immortalité du souvenir ? Rien que vanité. Quel est donc l’objet où nous devons porter nos soins ? Un seul : avoir les pensées d’un homme juste[68], agir pour le bien de tous et être incapables de mentir et disposés à accueillir tout ce qui nous arrive comme chose nécessaire, connue, découlant de la même origine[69] et de la même source que nous.

Abandonne-toi sans réserve à Clotho[70] ; laisse-la tresser le fil de ta vie avec les événements qu’elle voudra.

Tout est éphémère, ce qui perpétue le souvenir et ce dont le souvenir est perpétué.

Considère sans cesse que tout naît par suite d’un changement, et prends l’habitude de comprendre que la nature universelle n’aime rien tant que de changer ce qui est pour en faire des choses nouvelles [toutes] semblables. Tout ce qui existe est en quelque façon la semence de ce qui en doit sortir. Mais toi tu ne penses qu’aux semences qui tombent dans la terre ou dans la matrice : c’est par trop inintelligent.

Tu vas mourir, et tu n’es encore ni simple, ni calme, ni sûr que rien d’extérieur ne peut te nuire, ni bienveillant pour tout le monde, et tu ne fais pas encore consister la sagesse dans la pratique de la justice[71].

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