Vie écrite par elle-même (page 2)
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Pour donc poursuivre , à mesure que je croissais , mes croix s'augmentaient. Le diable suscitait plusieurs bons partis pour le monde, à me rechercher, pour me faire manquer au vœu que j'avais fait. Cela attirait beaucoup de compagnie, qu'il me fallait voir, ce qui ne m'était pas un petit supplice. Car d'un côté mes parents, et surtout ma mère, me pressait pour cela, pleurant sans cesse en me disant qu'elle n'avait plus d'espérance qu'en moi pour sortir de sa misère, par la con- solation qu'elle aurait de se retirer avec moi sitôt que je serais logée dans le monde. Et d'autre part, Dieu poursuivait si vivement mon cœur, qu'il ne me donnait point de trêve; car j'avais toujours mon vœu devant les yeux, auquel si je venais à manquer, je serais punie de tourments effroyables. Le dé- mon se servait de la tendresse et amitié que j'avais pour ma mère, me représentant sans cesse les larmes qu'elle versait, et que si je venais à me faire religieuse, je serais cause qu'elle mourait d'affliction, et que j'en répondrais à Dieu, car elle était toute abandonnée à mes soins et services. Ceci me cau- sait un tourment insupportable; car je l'aimais si tendrement, et elle, moi, que nous ne pouvions vivre sans nous voir. D'autre part, le désir d'être religieuse me persécutait sans cesse, et l'horreur que j'avais de l'impureté. Tout cela me faisait souffrir un martyre; je n'avais point de repos, et je me fondais en larmes. N'ayant personne à qui m'en décou- vrir, je ne savais quel parti prendre. Enfin la tendre amitié de ma bonne mère commença à prendre le dessus, pensant que n'étant qu'une enfant quand je lis ce vœu, l'on m'en pourrait bien dispenser, ne comprenant pas, en le faisant, ce que c'était. De plus, je craignais fort d'engager ma liberté, me disant que je ne pourrais plus faire de jeûnes, d'aumônes et de disciplines comme je voudrais; que la vie religieuse demandait une si grande sainteté de ceux qui s'y enga- geaient, qu'il me serait impossible d'y atteindre jamais, et que je m'y damnerais.
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[Je] commençai donc à voir le monde el à me parer pour lui plaire, cherchant à me divertir le plus que je pouvais. Mais vous, mon Dieu, seul témoin de la grandeur et longueur :et effroyable combat que je souffrais au dedans de moi- même, et auquel j'aurais mille et mille fois succombé sans un soutien extraordinaire de votre miséricordieuse bonté, qui avait bien d'autres desseins que ceux que je projetais dans mon cœur, vous [me] fîtes bien connaître en ce rencontre, aussi bien qu'en plusieurs autres, qu'il lui serait bien dur et difficile de regimber contre le puissant aiguillon de votre amour, quoique ma malice et mon infidélité me fît employer toutes mes forces et industries pour lui résister et éteindre en moi tous ses mouvements. Mais en vain; car, au milieu des compagnies et divertissements, il me lançait des flèches si ardentes, qu'elles perçaient et consommaient mon cœur de toutes paris; et la douleur que je sentais me rendait toute interdite. Et cela n'étant pas encore assez, pour un cœur aussi ingrat que le mien, pour lui faire quitter prise, je me Bentais comme liée et tirée à force de cordes, si fortement, qu'enfin j'étais contrainte de suivre celui qui m'appelait en quelque lieu secret, et il me faisait de sévères réprimandes; car il était jaloux de [ mon] misérable cœur, qui souffrait des persécutions épouvantables. Et après lui avoir demandé par- don, la face prosternée contre terre, il me faisait prendre une rude et longue discipline; et puis je retournais tout comme devant dans mes résistances et vanités. Et puis le soir, quand je quittais ces maudites livrées de Satan, je veux dire ces vains ajustements, instruments de sa malice, mon souverain Maître se présentait à moi, comme il était en sa llation, tout défiguré, me faisant des reproches étranges : que c'était ma vanité qui l'avait réduit en cet état, et que je perdais un temps si précieux et dont il me demanderait un
' liais. — 2 Auquel.
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ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 347 compte rigoureux à l'heure de la mort ; que je le trahissais et persécutais, après qu'il m'avait donné tant de preuves de son amour, et du désir qu'il avait que je me rendisse con- forme à lui. Tout cela s'imprimait si fortement en moi, et faisait de si douloureuses plaies dans mon cœur, que je pleu- rais amèrement, et il me serait bien difficile d'exprimer tout ce que je souffrais et ce qui se passait en moi.
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Ne sachant ce que c'était que la vie spirituelle, pour n'en avoir été instruite, ni ouï parler, [je] ' n'en savais que ce que mon Maître m'enseignait et me faisait faire avec son amoureuse violence. Pour me venger, en quelque façon, sur moi des injures que je lui faisais, et reprendre cette ressem- blance et conformité avec lui, en soulageant la douleur qui me pressait, je liais ce misérable corps criminel de cordes avec des nœuds, et le serrais si fort, qu'à peine pouvait-il respirer et manger. [-] [Je] laissais si longtemps ces cordes, qu'elles étaient comme tout enfoncées dans la chair, laquelle venant à croître dessus, je ne pouvais les arracher qu'avec de grandes violences et cruelles douleurs ; et'de même [quant] aux petites chaînettes dont je serrais mes bras, lesquelles emportaient la pièce en sortant. Et puis je couchais sur un ais, ou sur des bâtons avec des nœuds pointus, dont je faisais mon lit de repos ; et puis je prenais la discipline, tâchant de chercher quelque remède à mes combats et douleurs que je souffrais au dedans de moi-même, au regard desquelles tout ce que je pouvais souffrir au dehors (bien que toutes les hu- miliations et contradictions, dont j'ai parlé ci-devant, fussent toujours continuelles et s'augmentassent plutôt que de di- minuer), tout cela, dis-je, ne me semblait qu'un rafraîchis- sement auprès de mes peines intérieures, lesquelles je me faisais tant de violence pour les porter en silence et les tenir cachées, comme mon bon Maître me l'enseignait, qu'il n'en
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paraissait rien au dehors, sinon que l'on me voyait pâlir et dessécher.
Les craintes où j'étais d'offenser mon Dieu me tourmen- taient encore plus que tout le reste, car il me semblait mes péchés être continuels; et [ils] me paraissaient si grands, (gue je m'étonnais comme l'enfer ne s'ouvrait pas sous mes pieds pour ensevelir une si misérable pécheresse. J'aurais voulu me confesser tous les jours, et cependant je ne [le] pouvais que rarement. J'estimais comme saints ceux qui de- meuraient beaucoup en confession, pensant qu'ils n'étaient pas comme moi, qui ne savais pas m'accuserde mes fautes. Cela me faisait verser beaucoup de larmes.
ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 347 ant passé plusieurs années parmi toutes ces peines et combats et beaucoup d'autres souffrances, sans autre con- solation que de mon Seigneur Jésus-Christ, qui s'était rendu mon maître et mon gouverneur, le désir de la vie religieuse se ranima si ardemment dans mon cœur, que je me résolus de l'être à quelque prix que ce fût. Mais, hélas! cela ne se put encore accomplir de plus de quatre ou cinq ans après, pendant lequel temps mes peines et combats redoublèrent de toutes parts, et je tâchais aussi de redoubler mes pénitences, selon que mon divin Maître me le permettait.
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Car il changea bien de conduite, me faisant voir la beauté des vertus, surtout des trois vœux de pauvreté, chasteté et obéissance, me disant qu'en les pratiquant l'on devient saint, et il me disait cela, parce qu'en le priant je lui demandais de me faire sainte. Et comme je ne lisais guère d'autres livres que la Vie des Saints, je me disais en l'ouvrant : il m'en faut choisir une bien aisée à imiter, afin que je puisse faire comme elle a fait, pour devenir sainte comme elle ; mais ce qui me désolait, c'était de voir que j'offensais tant mon Dieu ; et je pensais que les saints ne l'avaient pas offensé comme moi, ou que du moins si quclques[-uns] l'avaient fait, ils avaient ensuite toujours été dans la pénitence : ce qui me
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ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 347 donnait de grandes envies d'en faire ; mais mon divin Maître imprimait en moi une si grande crainte de suivre ma propre volonté, que je pensais dès lors, que, quoi que je pusse faire, il ne l'agréerait que lorsque je le ferais par amour et par obéissance. Gela me mit dans de grands désirs de l'aimer et de toutes faire mes actions par obéissance. Je ne savais comme il fallait pratiquer ni l'un ni l'autre ; et je pensais que c'était un crime de dire que j'aimais [Dieu], parce que je voyais mes œuvres démentir mes paroles. Je lui [demandai] de m'apprendre, et de me faire faire ce qu'il voulait que je fisse pour lui plaire et l'aimer, ce qu'il fît en cette manière :
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11 me donna un si tendre amour pour les pauvres que j'aurais souhaité n'avoir plus d'autres conversations [que la leur] ; et il imprimait en moi une si tendre compassion de leurs misères, que, s'il avait été en mon pouvoir, je ne me serais rien laissé ; et lorsque j'avais de l'argent, je le donnais à de petits pauvres pour les engager de venir vers moi, pour apprendre leur catéchisme et à prier Dieu. Et cela faisait qu'ils me suivaient, et quelquefois il y en avait tant, que je ne savais où les mettre l'hiver, [*] sinon dans une grande chambre, d'où l'on nous chassait quelquefois. Gela me causait beaucoup de mortificalion , car je ne voulais pas que l'on [vît ] rien de ce que je faisais ; et l'on pensait que je donnais aux pauvres tout ce que je pouvais attraper, mais je ne l'aurais pas osé faire, crainte de dérober, et je ne donnais que ce qui était à moi; encore ne l'osais-je plus faire sans obéis- sance, ce qui m'obligeait de caresser ma mère, afin qu'elle me permît de donner ce que j'avais; et comme elle m'aimait beaucoup, elle m'accordait assez facilement. Lorsqu'elle me refusait, je demeurais en paix, et après un [peu] de temps, je relournais l'importuner; car je ne pouvais plus rien faire
i QU\— t Point. — s Et.— 4 Et.
RITE PAB ELLE-MÊME 353 sans permission, el oon- seulement de ma mère, maisjcm'as- Bujettissaia à ceux avec Lesquels je demeurais, ce qui m'était un continuel supplice. Mais je pensais qu'il me fallait sou- mettre à tous ceux à qui j'avais plus de répugnance, et leur Obéir, pour essayer si je pourrais être religieuse. Toutes
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- permissions que j'allais continuellement demander m'at- tiraient de grands rebuts et captivité, car cela donna une si grande autorité sur moi, qu'il ne pouvait y avoir de religieuse plus captive ; mais l'ardent désir que je sentais d'aimer Dieu un: taisait surmonter toutes les difficultés, et me rendait at- tentive à faire tout ce qui contrariait le plus mes inclinations et à quoi je sentais le plus de répugnance, et je m'en sentais tellement pressée, que je m'en confessais lorsque j'avais manqué de suivre ces mouvements.
Je me sentais une extrême répugnance de voir des plaies ; mais il fallut d'abord me mettre à les panser et baiser pour me vaincre, et je ne savais comme il m'y fallait prendre. Mais mon divin Maître savait si bien suppléer à toutes mes ignorances, qu'elles se trouvaient guéries dans peu de temps, sans autre onguent que ceux de sa providence, encore que ces plaies fussent très -dangereuses; mais j'avais plus de confiance en sa bonté qu'aux remèdes extérieurs.
J'étais naturellement portée à l'amour du plaisir et diver- tissements. Je n'en pouvais plus goûter aucun, encore que souvent je faisais ce que je pouvais pour en chercher; mais cette douloureuse figure, qui se présentait à moi, comme de mon Sauveur qui venait d'être flagellé, m'empêchait bien d'en prendre; car il me faisait ce reproche qui me perçait jusqu'au cœur : « Voudrais -tu bien ce plaisir? Et moi, qui '« D'en ai jamais pris aucun et me suis livré à toutes sortes « d'amertumes, pour ton amour et pour gagner ton cœur! \'A cependant tu voudrais encore me le disputer 1 » Tout
i Et
t. il. — 23
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RITE PAB ELLE-MÊME 353 cela faisait de grandes impressions en mon âme ; mais j'avoue de bonne foi que je ne comprenais rien à tout cela, tant j'avais l'esprit grossier et peu spirituel, et que je ne faisais aucun bien que parce qu'il m'y pressait si fort, que je n'y pouvais résister; ce qui m'est un grand sujet de confusion dans tout ce que j'écris ici, où je voudrais pouvoir faire con- naître combien je suis digne du plus rigoureux châtiment éternel, par mes continuelles résistances à Dieu et oppo- sitions à ses grâces, et faire voir aussi la grandeur de ses miséricordes, car il semblait qu'il avait entrepris de me pour- suivre et d'opposer continuellement sa bonté à ma malice, et son amour à mes ingratitudes, qui ont fait toute ma vie le sujet de ma plus vive douleur : de quoi je ne savais pas re- connaître mon souverain libérateur, qui avait pris un soin si amoureux de moi, dès le berceau , et me l'a toujours con- tinué.
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Et comme, une fois, j'étais [*] dans un abîme d'étonnement, de ce que tant de défauts et d'infidélités que je voyais en moi n'étaient pas capables de le rebuter, il me fit cette réponse : « C'est que j'ai envie de te faire comme un composé de mon « amour et de mes miséricordes. » Et une autre fois, il me dit : « Je t'ai choisie pour mon épouse et nous nous sommes pro- u mis la fidélité, lorsque tu m'as fait vœu de chasteté. C'est « moi qui te pressais de le faire, avant que le monde eut « aucune part dans ton cœur; car je le voulais tout pur, et « sans être souillé des affections terrestres, et pour me le « conserver comme cela, j'ôtais toute la malice de ta volonté « afin qu'elle ne le pût corrompre. Et puis je te mis en dépôt « aux soins de ma sainte Mère, afin qu'elle te façonnât selon « mes desseins. » Aussi m'a-t-elle servi d'une bonne mère, et ne m'a jamais refusé son secours. J'y avais tout mon re- cours, dans mes peines et besoins, et avec tant de confiance,
ECRITE PAR ELLE-MÊME 358 qu'il me semblait n'avoir rien à craindre sous sa protection maternelle. Aussi, je lui [fis] vœu dans ce temps-là déjeuner tous les samedis, et de lui dire l'office de son Immaculée Conception quand je saurais lire, et [de faire] sept génu- flexions tous les jours de ma vie, avec sept Ave Maria, pour honorer ses sept douleurs, et me mis pour être toujours son esclave, lui demandant de ne pas me refuser celte qualité. Gomme une enfant, je lui parlais simplement, tout comme à ma bonne Mère, pour laquelle je me sentais dès lors un amour vraiment tendre. Mais elle me reprit sévèrement, juVIle me vit derechef prête à succomber au terrible combat que je sentais dans moi. Car, ne pouvant plus résister aux persécutions que mes parents me faisaient, et [aux] larmes d'une mère que je chérissais si tendrement, me disant : qu'[une] fille doit prendre parti à vingt ans, je commençai à donner dans [ces] 2 sentiments.
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Car Satan me disait continuellement : « Pauvre misérable, i que penses- tu faire en voulant être religieuse? Tu vas te u rendre la risée de tout le monde, car jamais tu n'y persé- i vèreras ; et quelle confusion de quitter un habit de reli- « gieuse et sortir d'un couvent! Où pourras -tu te cacher " après cela? » Je me fondais en larmes parmi tout cela, car j'avais une horreur pour les hommes, épouvantable, et ne [savais] 3 plus à quoi me résoudre; mais mon divin [Maître], qui tenait toujours mon vœu devant mes yeux, eut enfin pitié de moi.
Et une fois, après la communion, si je ne me trompe, il me fit voir qu'il était le plus beau, le plus riche, le plus puissant, le plus parfait et accompli de tous les amants; et que, lui étant promise depuis tant d'années, d'où venait donc que je voulais tout rompre avec [lui] pour en prendre un autre : « Oh ! apprends que si tu me fais ce mépris , je t'aban-
1 II va dans le texte : Mais une enfant, et parlais sans respect. — 2 Les. — 3 Sachant.
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« donne pour jamais ; mais si tu m'es fidèle je ne te quitterai « point, et me rendrai ta victoire contre tous tes ennemis. « J'excuse ton ignorance, parce que tu ne me connais pas « encore; mais si tu m'es fidèle et me suis, je t'apprendrai « à me connaître et me manifesterai à toi. » En me disant cela, il imprimait un si grand calme dans mon intérieur, et mon âme se trouva dans une si grande paix, que je déter- minai dès lors de mourir plutôt que de changer. Il me sem- blait alors que mes liens étaient rompus, et que je [n'avais] plus rien à craindre, pensant que quand la vie religieuse serait un [purgatoire], il me serait plus doux de m'y purifier le reste de ma vie, que de me voir précipitée dans l'enfer, que j'avais tant de fois mérité par mes grands péchés et ré- sistances.
M'étant donc déterminée pour la vie religieuse, ce divin Époux de mon âme, crainte que je ne lui échappasse encore , me demanda de consentir qu'il s'emparât et se rendît le maître de ma liberté, parce que j'étais faible. Je ne fis point de difficultés à son consentement, et dès lors il s'empara si fortement de ma liberté, que je n'en ai plus [eu] de jouis- sance dans tout le reste de ma vie; et il s'insinua si avant dans mon cœur dès ce moment, que je renouvelai mon vœu, commençant à le comprendre. Je lui [dis] que quand il m'en devrait coûter mille vies, je ne serais jamais autre que reli- gieuse; et je m'en déclarai hautement, priant de congédier tous ces partis, quelque avantageux1 qu'on me les repré- sentât. Ma mère, voyant cela, ne pleurait plus en ma pré- sence, mais elle le faisait continuellement avec tous ceux qui lui en parlaient , qui ne manquaient pas de me venir dire que je serais la cause de sa mort si je la quittais, et que j'en ré- pondrais à Dieu, car elle n'avait personne pour la servir; et que je serais aussi bien religieuse après sa mort que pendant
1 11 y a dans le texte : qu'ils me les représentassent.
ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 357 sa vie. El un frère qui m'aimait beaucoup fit tous ses efforts pour me détourner de mon dessein, m'offrant de son bien pour me loger dans le monde. Mais à tout cela mon [cœur] était devenu insensible comme un rocher, quoiqu'il me fallût encore rester trois ans dans le monde, parmi tous ces combats.
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Et l'on me mit chez un de mes oncles qui avait une fille religieuse, laquelle sachant que je la voulais être, n'oublia rien pour m'avoir avec elle, et ne me sentant point de pen- chant à la vie des Ursules, je lui disais : « Voyez, que si i j'entre en votre couvent, ce ne sera que pour l'amour de « vous, et je veux aller dans un où je n'aurai ni parente ni « connaissance , afin d'être religieuse pour l'amour de Dieu. » Mais comme je ne savais où ce serait, ni quelle religion je devais embrasser, ne les connaissant pas, je pensai encore succomber à ses imporlunités ; d'autant que j'aimais beau- coup cette cousine, laquelle se servait de l'autorité de mon oncle, auquel je n'osais résister, parce qu'il était mon tuteur, et qu'il me disait qu'il m'aimait comme un de ses enfants, que c'était pourquoi il me voulait avoir proche de lui ; et il ne voulut jamais permettre à mon frère de me remmener, disant qu'il entendait être le maître de moi. Et mon frère, qui n'avait point encore voulu consentir que je fusse reli- gieuse, fut fort fâché contre moi, pensant que j'étais consen- tante de tout cela, pour me jeter à Sainte-Ursule malgré lui, et sans le consentement de mes parents. Mais j'en étais bien éloignée; d'autant que, plus Ton m'en pressait, jus- qu'à me vouloir faire entrer, plus je m'en sentais de dégoût. Une secrète voix me disait : « Je ne te veux point là, mais à « Sainte-Marie. »
Cependant on ne me permettait pas de voir la [Visitation], bien que j'y eusse plusieurs parentes, et l'on m'en disait des -es capables d'en rebuter les esprits les mieux déter- minés ; mais plus l'on tâchait de m'en détourner, et plus je
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ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 357 l'aimais et sentais accroître mon désir d'y entrer, à cause de ce nom tout aimable de sainte Marie, lequel me faisait com- prendre que c'était là ce que je cherchais. Et une fois regar- dant un tableau du grand saint François de Sales, il sembla me jeter un regard si paternellement amoureux, en m'appe- lant sa fille, que je ne le regardais plus que comme mon bon Père. Mais je n'osais rien dire de tout cela , et ne savais comme me dégager de ma cousine et de toute sa Commu- nauté, laquelle me témoignait tant d'amitié, que je ne m'en pouvais plus défendre.
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Et comme on était prêt de m'ouvrir la porte, je reçus la nouvelle que mon frère était fort mal, et ma mère à l'extré- mité. Ce qui m'obligea de partir tout à la même heure, pour me rendre près d'elle, sans que l'on pût m'en empêcher, quoique je fusse malade plus de regret que d'autre chose, de me voir comme forcée d'entrer dans un couvent où je croyais que Dieu ne m'appelait pas. Je m'en allai toute la nuit, bien qu'il y eût près de dix lieues : et voilà comme je fus délivrée, pour reprendre une très -rude croix, laquelle je ne spéci- fierai pas, en ayant assez dit sur ce sujet; suffît de dire que toutes mes peines redoublèrent. L'on me faisait voir que ma mère ne pouvait vivre sans moi, puisque le peu de temps que je l'avais quittée était la cause [de] son mal, et que je répondrais à Dieu de sa mort; et cela m'étant dit par des personnes ecclésiastiques, me causait de rudes peines, par la tendre amitié que j'avais pour elle, dont le démon se ser- vait pour me faire croire que cela serait cause de ma damna- tion éternelle.
D'autre part, mon divin Maître me pressait si fort de tout quitter pour le suivre, qu'il ne me donnait plus de repos; et il me donnait un si grand désir de me conformer à sa vie souffrante, que tout ce que je souffrais ne me semblait rien, ce qui me faisait redoubler mes pénitences. Et quelquefois, me jetant aux pieds de mon crucifix, je lui disais : « 0 mon
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« cher Sauveur, que je serais heureuse si vous imprimiez en i moi votre image soutirante! » Et il me répondait: « C'est i ce que je prétends, pourvu que tu ne me résistes pas, et i que tu y contribues de ton côté. » Et pour lui donner quel- ques gouttes de mon sang, je me liais les doigts , et puis j'y plantais des aiguilles; et puis je prenais la discipline tous les jours, tant que je pouvais, en carême, pour honorer les coups de fouets de sa flagellation. Mais quelque long temps que je me la donnasse, je n'en pouvais guère avoir de sang pour otTrir à mon bon Maître, pour celui qu'il avait ré- pandu pour mon amour. Et comme c'était sur les épaules que je me la donnais, il me fallait bien du temps. Mais les trois jours de carnaval, j'aurais voulu [me] mettre en pièces, pour réparer les outrages que les pécheurs faisaient subir à sa divine Majesté. Je les jeûnais tant que je pouvais, au pain et à l'eau, donnant aux pauvres ce que l'on me donnait pour ma nourriture.
Mais ma plus grande joie de quitter le monde était de penser que je communierais souvent. Car on ne me le vou- lait permettre que rarement, et j'aurais cru être la plus heureuse du monde si je l'avais pu faire souvent, et passer les nuits, seule, devant le saint Sacrement. [l] Je me sentais là une telle assurance, qu'encore que je fusse extrêmement peureuse, je n'y pensais plus dès que j'étais en ce lieu de délices. [»] Les veilles de communion, je me sentais abîmée dans un si profond silence, que je ne pouvais parler qu'avec violence, pour la grandeur de l'action que je devais faire ; et lorsque je l'avais faite , je n'aurais voulu ni boire, ni manger, ni voir, ni parler, tant la consolation et paix que je sentais étaient grandes. Je me cachais autant que je pouvais, pour apprendre à aimer mon souverain Bien, qui me pres- sait si fort de lui rendre amour pour amour. Mais je ne
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ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 359 croyais pas de jamais pouvoir l'aimer, quoi que je pusse faire, si je n'apprenais à faire l'oraison; car je n'en savais que ce qu'il m'en avait appris, qui était de m'abandonner à tous ses saints mouvements, lorsque je pouvais me ren- fermer en quelque petit coin avec lui; mais l'on ne m'en laissait pas assez de loisir. Car il me fallait travailler, tant que le jour durait, avec les domestiques; et puis le soir, il se trouvait que je n'avais rien l'ait qui eût contenté les per- sonnes avec qui j'étais. L'on me criait de telle manière, que je n'avais pas le courage de manger; et je me retirais où je pouvais, pour avoir quelques moments de paix, de la- quelle j'avais un grand désir.