Vie écrite par elle-même (page 3)

Marguerite-Marie Alacoque · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — vieetoeuvres02alac (Vie et Œuvres de la Bse Marguerite-Marie Alacoque, éd. Gauthey, Paris : Poussielgue, 1876, t. II — djvu.txt) · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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Mais comme je me plaignais sans cesse à mon divin Maître de ce que je craignais de ne lui pouvoir plaire en tout ce que je faisais, — d'autant qu'il y avait trop de ma volonté qui [faisait] les mortifications à mon gré, et je n'estimais que ce qui était fait par obéissance : — « Hélas ! mon Seigneur, « lui disais- je, donnez-moi donc quelqu'un pour me con- « duire à vous. — Ne te suffis-je pas? me répondit-il ; que « crains-tu? Un enfant autant aimé que je t'aime, peut-il « périr entre les bras d'un Père tout- puissant? »

Je ne savais pas ce que c'était que direction ; mais j'avais un grand désir d'obéir, et sa bonté permit que, dans le temps d'un jubilé, il vînt au logis un religieux de Saint-François, et il y coucha pour nous donner loisir de faire nos confes- sions générales, Il [y] avait plus d'environ quinze jours que j'étais après écrire la mienne; car encore que j'en fisse toutes les fois que j'en trouvais l'occasion, il me semblait toujours que je n'en pouvais assez faire, à cause de mes grands péchés. Je me sentais pénétrée d'une si vive dou- leur, que non -seulement j'en versais beaucoup de larmes, mais j'aurais de toute mon âme, dans l'excès de ma douleur,

ECRITE PAR ELLE-MÊME 361 voulu les publier à tout le monde. Et mes plus grands g<;- missements venaient de ce que j'étais si aveugle que je ne les pouvais connaître, ni exprimer aussi énormes qu'ils étaient. Cela était la cause que j'écrivais tout ce que je pouvais trouver dans les livres qui traitent de la confession; et je mettais quelquefois des choses que j'avais horreur même de prononcer. Mais je disais en moi-même : « Je les [ai] peut- « être faites, et je ne le connais pas, ni ne m'en souviens i pas ; mais il est bien juste que j'aie la confusion de le dire, i pour satisfaire à la divine justice. » Bien est-il vrai que si j'avais cru d'avoir eu fait la plupart des choses dont je m'accusais, j'aurais été inconsolable. Je l'aurais été du de- puis, de ces sortes de confessions, si mon souverain Maître ne m'avait assurée qu'il pardonnait tout à une volonté sans malice. [fJ Je fis donc celle-ci, où ce bon Père me fit passer plusieurs feuillets, sans me vouloir permettre de les lire. Je le priai de me laisser satisfaire ma conscience, puisque j'étais une plus grande pécheresse qu'il ne pensait.

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Cette confession me mit fort en paix. Je lui dis quelque [chose] de la manière dont je vivais; sur quoi il me donna plusieurs bons avis. Mais je n'osais pas tout dire, car je croyais que c'était une vanité, de laquelle j'avais de grandes craintes, parce que mon naturel y était fort porté, et que je pensais que ce que je faisais était tout par ce motif, ne sa- chant pas discerner le sentiment d'avec le consentement. Cela me faisait beaucoup souffrir, car je craignais beaucoup le péché à cause qu'il éloignait Dieu de mon âme. Ce bon Père me promit des instruments de pénitence. [*] Je lui dis comme mon frère me retenait toujours dans le monde, depuis quatre ou cinq ans que je poursuivais pour être religieuse; de quoi il lui donna si grand scrupule, qu'après il me de- manda si j'avais toujours le dessein de l'être; et lui ayant

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ECRITE PAR ELLE-MÊME 361 répondu que plutôt mourir que de changer, [*] il me promit de me satisfaire là -dessus. Il alla donc pour faire le marché de ma dot, proche de cette bonne cousine qui ne ces- sait de me poursuivre. Et ma mère et mes autres parents voulaient que je fusse religieuse en ce couvent. Je ne savais donc plus comme m'en défendre; mais pendant qu'il y alla, je m'adressai à la très -sainte Vierge, ma bonne maîtresse, par l'entremise de saint Hyacinthe, auquel je fis plusieurs prières. [Je fis] dire [aussi] beaucoup de messes à l'hon- neur de ma sainte Mère, laquelle me dit amoureusement en me consolant : « Ne crains rien, tu seras ma vraie fille, et je « serai toujours ta bonne Mère. » Ces paroles me calmèrent si fort, qu'elles me laissèrent sans aucun doute que cela s'accomplirait malgré les oppositions. Mon frère étant donc de retour, me dit : « On veut quatre mille livres, c'est à vous « de faire ce qu'il vous plaira de votre bien, car la chose « n'est pas encore arrêtée. » En même temps je lui dis réso- lument : « Jamais elle ne se conclura. Je veux aller aux « Saintes -Maries, dans un couvent bien éloigné, où je « n'aurai ni parente ni connaissance ; car je ne veux être reli- « gieuse que pour l'amour de Dieu. Je veux quitter le monde « tout à fait, en me cachant dans quelque petit recoin, « pour l'oublier et en être oubliée, et ne le plus voir. » On me proposa plusieurs monastères auxquels je ne pou- vais me résoudre ; mais aussitôt qu'on me nomma Paray, mon cœur se dilata de joie, et j'y consentis d'abord. Mais il me fallut encore aller voir ces religieuses où j'avais demeuré à l'âge de huit ans, ce qui me fut encore un rude combat à soutenir. Car elles me firent entrer, en me disant que j'étais leur entant, et pourquoi je les voudrais quitter, puisqu'elles m'aimaient si tendrement ; qu'elles ne pouvaient me voir en- trer à Sainte -Marie, sachant bien que je n'y persévérerais

ECRITE l'Ai! ELLE-MEME 363

ECRITE PAR ELLE-MÊME 361 pas, Je dis que je voulais essayer. Elles me firent promettre de retourner chez elles lorsque j'en sortirais; car elles sa- vaient bien, disaient-elles, que je ne m'y pourrais jamais accoutumer. Et quoi qu'elles m'en purent dire, mon cœur était insensible, et s'affermissait tant plus en sa résolution, disant toujours : « Il faut mourir ou vaincre. » Mais je laisse tous les autres combats que j'eus à soutenir, pour venir vite- ment au lieu de mon bonheur, le cher Paray.

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D'abord que j'entrai au parloir, il me fut dit intérieu- rement ces paroles : « C'est ici que je te veux. » Ensuite de quoi je dis à mon frère qu'il fallait s'accorder, d'autant que je ne serais jamais ailleurs. Ce qui le surprit d'autant plus, qu'il ne m'y avait menée que pour me faire voir des reli- gieuses de Sainte- Marie, sans faire semblant que je la vou- lusse [être]; car je lui avais promis tout cela : mais je ne m'en voulus point retourner que tout ne fût arrêté. Après quoi il me semblait que j'avais pris une nouvelle vie, tant je me sentais de contentement et de paix. Ce qui me rendait si gaie , que ceux qui ne savaient pas ce qui se passait, disaient : « Voyez -la, qu'elle a bien les façons d'une religieuse! » Et, en effet, je portais plus d'ajustements de vanité que jamais je n'avais fait, et me divertissais de même, pour la grande joie que je sentais, de me voir bien toute à mon souverain Bien : lequel, en écrivant ceci, me fait souvent [un] 2 amou- reux reproche par ces paroles : « Regarde, ma fille, si tu « pourras trouver un père blessé d'amour pour son fils « unique, qui ait jamais tant pris soin de lui, et qui lui pût « donner des témoignages d'amour si tendres comme sont « ceux que je t'ai donnés et te veux donner du mien, lequel « a eu tant de patience et de peine à te cultiver et ajm-ter à « ma mode dès ta plus tendre jeunesse, t'attendant douce- < ment, sans me rebuter, parmi toutes tes résistances. Sou-

i Où. — 2 Cet.

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ECRITE PAR ELLE-MÊME 361 a viens -toi donc que si jamais tu. t'oubliais de la reconnais- (( sance envers moi, [ne] me référant [pas] la gloire de tout, « ce serait le moyen de faire tarir pour toi cette source iné- « puisable de tout bien. »

ECRITE PAR ELLE-MÊME 361

Enfin ce jour tant désiré étant venu pour dire adieu au monde, jamais je ne sentis tant de joie ni de fermeté dans mon cœur, qui était comme insensible y tant à l'amitié comme à la douleur que l'on me témoignait, surtout ma mère ; et je ne versai pas une larme en les quittant. Car il me semblait être comme une esclave qui se voit délivrée de sa prison et de ses chaînes, pour entrer dans la maison de son Époux, pour en prendre possession, et jouir en toute liberté de sa présence, de ses biens et de son amour. C'était ce qu'il disait à mon cœur, qui en était tout hors de lui-même. Et je ne savais rendre autre raison de ma vocation pour Sainte- Marie, sinon que je voulais être fille de la sainte Vierge. Mais j'avoue que dans le moment qu'il fallut entrer, qui était un samedi, toutes les peines que j'avais eues, et plusieurs autres, me vinrent assaillir si violemment, qu'il me semblait que mon esprit allait se séparer de mon corps en entrant. Mais aussitôt il me [fut] montré que le Seigneur avait rompu mon sac de captivité et qu'il [me] revêtait de son manteau de liesse * ; et la joie me transportait tellement, que je criais : « C'est ici où Dieu me veut. » Je sentis d'abord gravé dans mon esprit que cette maison de Dieu était un lieu saint; que toutes celles qui l'habitaient devaient être saintes; que ce nom de Sainte- Marie me signifiait qu'il la fallait être à quel prix que ce fût, et que c'était pourquoi il fallait s'abandonner et sacrifier à tout, sans aucune réserve et ménagement. Cela m'adoucissait tout ce qui me paraissait

ECRITE PAR ELLE-MÊME 361 i Ce langage est tout à fait biblique, plein d'énergie et de grâce. Il rap- pelle le saccus obsecralionis d'Esther (iv, 4) et le veslimentwn lœtiliœ de Judith (xvi, 9). Quand on lit les écrits de la Bienheureuse, on est étonné de l'usage qu'on lui voit faire fréquemment des divines Ecritures.

ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 36H le plus rude dans ces commencements. Tous les malins, pendant quelques jours, l'on me réveillait avec ces paroles que j'entendais distinctement sans les comprendre : Dilexisti justitiam , et le reste du verset; et d'autres fois : Audi filia et vide , etc. Et encore celles-ci : « Tu as reconnu ton sentier i et ta voie, ô ma Jérusalem, maison d'Israël 1 mais le Sei- « gneur te gardera en toutes les voies et ne t'abandonnera « jamais. » Je disais tout cela à ma bonne maîtresse sans le comprendre. Je la regardais, et ma supérieure aussi, comme mon Jésus-'Christ en terre. Et comme je ne savais et n'avais jamais eu de conduite ni direction, j'étais si aise de m'y voir assujettie afin de pouvoir obéir, qu'il me semblait être des oracles tout ce qu'elles me disaient, et que je n'aurais plus rien à craindre en le faisant par obéissance.

ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 36H

Et comme je la priais de m'apprendre à faire l'oraison, dont mon âme sentait une si grande faim, elle ne voulut point croire qu'étant venue en la religion à l'âge de vingt- trois ans, je ne la susse point faire; et après l'en avoir assurée, elle me dit pour la première [fois] : « Allez vous « mettre devant Notre- Seigneur comme une toile d'attente « devant un peintre. » J'aurais voulu qu'elle m'eût expliqué ce qu'elle me disait, ne le comprenant pas, et je ne [le] lui osais pas dire; mais il me fut dit : « Viens, je te l'appren- « drai. » Et d'abord que je fus à l'oraison, mon souverain Maître me fit voir que mon âme était cette toile d'attente, sur laquelle il voulait peindre tous les traits de sa vie souffrante, qui s'est tout écoulée dans l'amour et la privation, [dans la] séparation, dans le silence et le sacrifice [jusqu'à] 2 sa con- sommation; qu'il ferait cette impression [dans mon âme], après l'avoir purifiée de toutes les taches qui lui restaient, tant de l'affection aux choses terrestres que de l'amour de moi-même et de la. créature, pour lesquelles mon naturel complaisant avait beaucoup de penchant.

366 VIE DE LA BIENHEUREUSE

[!] Il me dépouilla de tout en ce moment, et après avoir vidé mon cœur et mis mon âme toute nue, il y alluma un si ardent désir de l'aimer et de souffrir, qu'il ne me donnait point de repos; me poursuivant de si près, que je n'avais de loisir que pour penser comme c'est que je le pourrais aimer en me crucifiant; et sa bonté a toujours été si grande à mon égard, que jamais il n'a manqué de m'en fournir les moyens.

Et quoique je ne cachais rien à ma maîtresse, j'avais pour- tant formé le dessein de faire étendre ses permissions sur les pénitences plus loin que son intention. De quoi m'étant mise en devoir, mon saint Fondateur me reprit si fortement, sans me laisser passer outre, que jamais depuis je n'ai eu le courage d'y retourner. Car ces paroles sont toujours demeu- rées gravées dans mon cœur : « Eh quoi ! ma fille, penses-tu « pouvoir plaire à Dieu en passant les limites de l'obéis- « sance, ce qui est le principal soutien et fondement de cette « Congrégation , et non pas les austérités ? »

Ayant passé mon essai avec un ardent désir de me voir toute à Dieu, [il]2 me fit la miséricorde de me poursuivre continuellement, pour me faire arriver à ce bonheur. Étant donc revêtue de notre saint habit, mon divin Maître me fit voir que c'était là le temps de nos fiançailles, lesquelles lui donnaient un nouvel empire sur moi, qui recevais aussi un double engagement de l'aimer d'un amour de préférence. Ensuite il me fît comprendre qu'à la façon des amants les plus passionnés, il ne me ferait goûter pendant ce temps que ce qu'il y avait de plus doux dans la suavité des caresses de son amour. En effet, [elles] furent si excessives, qu'elles me mettaient souvent toute hors de moi-même, et me ren- daient incapable de pouvoir agir. Cela me jetait dans un si profond abîme de confusion que je n'osais pas paraître; de quoi l'on me reprit, en me faisant entendre que cela n'était

i Mais - 2 Oui. — 3 Qu'.

ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 367 pas l'esprit des Biles de Sainte- Marie, qui ne voulait rien d'extraordinaire, et que si je ne me retirais de tout cela, [•] on ne me recevrait pas.

ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 367 la me mit dans une grande désolation, dans laquelle je lis tous mes efforts et n'épargnais rien pour me retirer de celte voie; mais tous mes efforts furent inutiles. Et notre bonne maîtresse y travaillait de son côté, sans que pourtant je le comprisse ; car comme elle me voyait beaucoup affamée de faire l'oraison et de l'apprendre à faire, ne pouvant, quel- que effort que je fisse, suivre les méthodes que l'on me don- nait pour cela, et [qu'il] fallait toujours revenir à celle de mon divin Maître, quoique je fisse tout mon possible pour tout oublier et me détourner de lui, l'on me donna pour aide à une officière, laquelle me faisait travailler pendant l'oraison. Après quoi, allant demander à ma maîtresse pour la re- prendre, elle me corrigeait fortement, me disant de la faire en faisant notre ouvrage, parmi les exercices du noviciat : ce que je faisais sans que cela me pût distraire de la douce joie et consolation de mon âme, qui la sentait toujours augmenter. L'on m'ordonna d'aller entendre les points d'oraison du ma- tin, après quoi je sortirais pour aller balayer le lieu qu'on me dirait, pour jusqu'à prime, après laquelle on me faisait rendre compte de mon oraison, ou plutôt de celle que mon souverain Maître faisait en moi et pour moi, qui n'avais d'autre vue en tout cela que d'obéir; en quoi je sentais un plaisir extrême, quelque peine que souffrît mon corps en le faisant. Je chantais après :

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Plus Ton contredit mon amour, Plus cet unique bien m'enflamme, Que l'on m'afflige nuit et jour, On ne peut l'ôter à mon âme. Plus je souffrirai de douleur, Plus il m'unira à son Cœur.

■ Qu\

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Je.me sentais une faim insatiable clés humiliations et mor- tifications, bien que mon naturel sensible les ressentît vive- ment. Mon divin Maître me pressait sans cesse d'en demander, ce qui m'en procurait de bonnes ; car quoiqu'on me refusât celles que je demandais, comme indigne de les faire, on m'en donnait d'autres que je n'attendais pas, et si opposées à mes inclinations , que j'étais obligée de dire à mon bon Maître, dans l'effort de la violence qu'il me fallait [faire] : « Hélas ! venez à mon secours, puisque vous en êtes la « cause. » Ce qu'il faisait, en me disant : « Reconnais donc « que tu ne peux rien sans moi, qui ne te laisserai point « manquer de secours, pourvu que tu tiennes toujours ton « néant et ta faiblesse abîmés dans ma force. »

[*] Je ne dirai qu'une de ces sortes d'occasions morti- fiantes au-dessus de mes forces, et où il me fît vraiment éprouver l'effet de sa promesse. C'est une chose pour laquelle toute notre famille avait une si grande aversion naturelle, que mon frère retint, en passant le contrat de ma réception, que l'on ne me contraindrait jamais à faire cela : ce que l'on n'eut pas [de] peine d'accorder, la chose étant si indifférente d'elle-même. [C'est]2 à cela même qu'il me fallut rendre, car l'on m'attaqua si fortement là- dessus de toutes parts, que je ne savais plus à quoi me résoudre : d'autant que ma vie me semblait mille fois plus facile à sacrifier, et si je n'avais plus chéri ma vocation que ma vie, je l'aurais alors bien plutôt quittée, que de me résoudre à faire ce que l'on désirait de moi; mais c'était en vain que je résistais, puisque mon Souverain voulait ce sacrifice, duquel en dépendaient tant d'autres. Je fus trois jours à combattre avec tant de violence que j'en faisais compassion, surtout à ma maîtresse, devant laquelle je me mettais d'abord en devoir de faire ce qu'elle me disait; et puis le courage me manquait et je mourais de

t Et. — 2 Mais.

ECRITE PAR ELLE-MÊME 300 douleur de ne pouvoir vaincre mon naturel, et je lui disais : i Hélas ! que oe m*ôtez-vous La vie plutôt que de me laisser « manquer à l'obéissance! » Sur quoi elle me repoussa : > Allez, dit-elle; vous n'êtes pas digne de la pratiquer, et a je vous défends maintenant de faire ce que je vous com- « mandais. » Ce m'en fut assez. Je dis d'abord : « Il [faut] « mourir ou vaincre. » Je m'en allai devant le très-saint Sa- crement, mon asile ordinaire, où je demeurai environ trois ou quatre heures à pleurer et gémir, pour obtenir la force de me vaincre, a Hélas ! mon Dieu, m'avez -vous abandonnée? « Eh quoi ! faut-il qu'il y ait encore quelque réserve dans « mon sacrifice, et qu'il ne soit pas tout consommé en par- ce fait holocauste ! » Mais mon Seigneur voulant pousser à bout la fidélité de mon amour envers lui, comme il me l'a fait voir du depuis, il prenait plaisir de voir combattre en son indigne esclave l'amour divin contre les répugnances na- turelles. Enfin, il fut victorieux; car sans autre consolation ni armes que ces paroles : ce II ne faut point de réserve à « l'amour, » je m'allai jeter à genoux devant ma maîtresse, lui demandant par miséricorde de me permettre de faire ce Ile avait souhaité de moi. Et enfin je le fis, quoique je n'aie jamais senti une telle répugnance; laquelle recom- mençait toutes les fois qu'il me fallait le faire, ne laissant de le continuer pendant environ huit ans.

ECRITE PAR ELLE-MÊME 300

Ce fut après ce sacrifice que toutes les grâces et faveurs de mon Souverain se redoublèrent et inondèrent tellement mon âme, que j'étais contrainte de dire souvent : « Suspendez, i ô mon Dieu, ce torrent qui m'abîme, ou étendez ma capa- i cité pour le recevoir! » Mais je supprime toutes ces prédi- lections et profusions du pur amour, qui étaient si grandes, que je [ne] pourrais pas bien m'en exprimer.

Sur quoi l'on m'attaqua encore, proche le temps de ma profession, me disant que l'on voyait bien que je n'étais pas propreà prendre l'esprit de la Visitation, qui craignait toutes

t. n. — 24

370 VIE DE LA BIENHEUREUSE

ECRITE PAR ELLE-MÊME 300 ces sortes de voies sujettes à la tromperie et illusion. Ce que je représentai d'abord à mon Souverain en lui faisant mes plaintes : « Hélas! mon Seigneur, vous serez donc la cause « que l'on me renverra? » Sur quoi il me fut répondu : « Dis « à ta Supérieure qu'il n'y a rien à craindre pour te recevoir, « que je réponds pour toi, et que si elle me trouve solvable « je serai ta caution. » Et [lui ayant] fait ce rapport, elle m'ordonna de lui demander, pour marque de sûreté, qu'il me rendît utile à la sainte religion par la pratique exacte de toutes ses observances. Sur quoi son amoureuse bonté me répondit : « Eh bien! ma fille, je t'accorde tout cela, car « je te rendrai plus utile à la religion qu'elle ne pense, mais « d'une manière qui n'est encore connue que de moi ; et dé- « sormais j'ajusterai mes grâces à l'esprit de ta règle, à la « volonté de tes supérieures et à ta faiblesse ; en sorte que tu u tiennes suspect tout ce qui te retirera de l'exacte pratique u de ta règle, laquelle je veux que tu préfères à tout le reste. « De plus, je suis content que tu préfères la volonté de tes a supérieures à la mienne, lorsqu'elles te défendront de faire o ce que je t'aurai ordonné. Laisse-les faire tout ce qu'elles « voudront de toi : je saurai bien trouver le moyen- de faire « réussir mes desseins, même par des moyens qui y semblent « opposés et contraires. Et je ne me réserve que la conduite « de ton intérieur, et particulièrement de ton cœur, dans « lequel ayant établi l'empire de mon pur amour, je ne le « céderai jamais à d'autres. » Notre Mère et [notre] Maîtresse demeurèrent contentes de tout cela, dont les effets parurent si sensiblement, qu'elles ne pouvaient plus douter que ces paroles ne vinssent de la vérité; car je [ne] sentais point de trouble en mon intérieur et je ne m'attachai qu'à faire l'obéissance, quelque peine qu'il me fallût souffrir pour cela. Mais l'estime et la complaisance [qu'on avait pour moi] m'étaient un martyre insupportable, et je les regardais comme un juste châtiment de mes péchés, qui me paraissaient si

ÉCRITE PAB ELLE-MÊME 371 grands, que tous les tourments imaginables m'auraient été doux à souffrir pour les expier et satisfaire à la divine justice.

ÉCRITE PAB ELLE-MÊME 371

Étant donc enfin parvenue au bien tant désiré de la sainte profession, c'esl en ce jour que mon divin Maître voulut bien (ne recevoir pour son épouse, mais d'une manière que je me sens impuissante d'exprimer. Seulement je dirai qu'il me parait et traitait comme une épouse du Thabor; ce qui m'était plus dur que la mort, ne me voyant point de conformité avec mon Epoux, que j'envisageais tout défiguré et déchiré sur le Calvaire. Mais il me fut dit: « Laisse-moi faire chaque chose o en son temps, car je veux que tu sois maintenant le jouet « de mon amour, qui se veut jouer de toi selon son bon « plaisir, comme les enfants font de leurs poupées. Il faut « que tu sois ainsi abandonnée, sans vues ni résistances, - me laissant contenter à tes dépens, mais tu n'y perdras « rien. » Il me promit de ne me plus quitter, en me disant : « Sois toujours prête et disposée à me recevoir, car je veux « désormais faire ma demeure en toi, pour converser et m'en- « tretenir avec toi. »

Dès lors il me gratifia de sa divine présence, mais d'une manière que je n'avais encore point expérimentée ; car jamais je n'avais reçu une si grande grâce, pour les effets qu'elle a opérés toujours en moi depuis. Je le voyais, le sentais proche de moi, et l'entendais beaucoup mieux que si c'eût été des sens corporels, par lesquels j'aurais pu me distraire pour m'en détourner ; mais je ne pouvais mettre d'empêchement à cela, n'y ayant rien de ma participation. Gela imprima en moi un si profond anéantissement, que je me sentis d'abord comme tombée et anéantie dans l'abîme de mon néant, d'où je n'ai pu sortir depuis, par respect et hommage à cette grandeur infinie, devant laquelle j'aurais toujours voulu être la face prosternée contre terre ou à genoux : ce que j'ai fait

« Et. — 2 Et.

372 VIE DE LA BIENHEUREUSE

ÉCRITE PAB ELLE-MÊME 371 depuis, autant que les ouvrages et ma faiblesse l'ont pu per- mettre. Car il ne me laissait point de repos dans [une] posture moins respectueuse, et [je] n'osais m'asseoir que lorsque j'étais en la présence de quelqu'un, pour la vue de mon in- dignité, qu'il m'a toujours fait voir si grande que je n'osais plus paraître qu'avec des confusions étranges, qui me fai- saient désirer que l'on n'eût plus eu de souvenir de moi que pour me mépriser, humilier et me dire des injures, puisque rien ne m'est dû que cela. [*] Cet unique amour de mon âme prenait tant de plaisir que l'on en usât ainsi à mon égard, que, malgré la sensibilité de mon naturel orgueilleux, il ne m'en laissait plus trouver aucun parmi les créatures que dans ces occasions de contradiction, d'humiliation et d'ab- jection, lesquelles étaient ma nourriture délicieuse, laquelle il ne m'a point laissée manquer, ni ne disait : C'est assez. Mais, au contraire, il faisait lui-même ce qui manquait de la part des créatures ou de moi-même; mais, mon Dieu, c'était d'une manière bien plus sensible quand vous vous en mêliez, et je serais trop longue à m'en exprimer.

ÉCRITE PAB ELLE-MÊME 371

Il m'honorait de ses entretiens quelquefois comme un ami ou comme un époux le plus passionné d'amour, ou comme un père blessé d'amour pour son enfant unique, et en d'autres qualités. Je supprime les effets que cela produisait en moi. Seulement je dirai qu'il me fît voir en lui deux saintetés, l'une d'amour et l'autre de justice, toutes deux très-rigou- reuses en leur manière, et lesquelles s'exerceraient conti- nuellement sur moi. La première me ferait souffrir une espèce de purgatoire très-douloureux à supporter, pour sou- lager les saintes âmes qui y étaient détenues, auxquelles il permettrait, selon qu'il lui plairait, de s'adressera moi. Et pour sa sainteté de justice, si terrible et épouvantable aux pécheurs, elle me [ferait] sentir le poids de sa juste rigueur

1 Et que. — 2 Don!.

RITE PAR ELLE-MÊME 3.7,3 en me faisant souffrir pour les pécheurs et « particulière- ment, [dit-il] , pour les âmes qui me sont consacrées, pour « Lesquelles je te ferai voir et sentir dans la suite ce qu'il te « conviendra souffrir pour mon amour. » Mais, mon Dieu, qui connaissez mon ignorance et impuissance à m'exprimer île tout ce qui s'est passé depuis entre votre souveraine Ma- jesté et votre chétive et indigne esclave , par les effets tou- jours opérants de votre amour et de votre grâce, donnez- moi Le moyen de pouvoir dire quelque peu de ce qui est te plus intelligible et sensible, et qui puisse faire voir jusqu'à quel excès de libéralité [votre amour s'est porté]2 envers un objet si misérable et indigne.

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