Épigrammes (page 17)

Martial · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Épigrammes (Martial)/1841 · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

les malheureux proscrits dans ce monde romain soumis à tant de tyrannie : Heureux vieillard, tu conserves tes champs !

A ce vers de notre poète, je regarde de plus près le vieux tribun. O malheur de la poésie ! ô vengeances cruelles ! Cet homme dont votre impitoyable empereur faisait un soldat à l’âge où tous les hommes prennent leur retraite, ce malheureux sans asile, sans amis, sans famille, qu’un despote sans cœur envoyait, à la suite de ses jeunes soldats, mourir dans sa lourde armure, dans quelque contrée lointaine voisine des glaces où Ovide expira, le croirais-tu, Sextus ? c’était le plus grand, le plus illustre, le plus généreux poète de la ville de Rome : c’était Juvénal !

A la vue de cet homme, l’honneur impérissable de notre siècle, partant pour l’exil à cet âge et dans cet appareil, je me pris à pleurer et à remercier les dieux, qui m’avaient donné, loin de Rome, les compagnes qui me restaient.

ÉPIGRAMMES

DE MARTIAL.

PRÉFACE

Je me flatte d’avoir gardé dans mes légères productions assez de mesure pour ne point donner le droit de s’en plaindre à quiconque n’aura rien à se reprocher ; j’ai plaisanté, mais sans manquer d’égards pour les particuliers même les plus obscurs, discrétion dont n’ont pas toujours usé nos anciens auteurs, qui n’ont pas craint d’articuler les véritables noms, et même de compromettre les plus illustres personnages. Je ne veux point arriver à la renommée par le scandale ; je préfère la réputation d’homme d’honneur à celle d’homme d’esprit ; mes plaisanteries sont innocentes ; loin d’elles toute maligne application. Je ne veux point qu’un autre aiguise mes épigrammes : c’est le fait d’un malhonnête homme que de mettre son esprit à la place de celui d’un auteur. J’essayerais de justifier les libertés d’expression que je me suis quelquefois permises, et qui sont, à proprement dire, la langue du genre épigrammatique, si, le premier, j’en donnais l’exemple ; mais c’est ainsi qu’ont écrit Catulle, Marsus, Pédon, Gœtulicus, tous ceux enfin qui ont obtenu des succès dans cette carrière. Si cependant quelqu’un affiche une telle austérité de mœurs qu’il ne permette aucune de ces libertés que comporte la franchise de la langue latine, qu’il se tienne ici pour averti, ou même, que sur le titre, il abandonne le livre. J’écris mes épigrammes pour ceux qui ne craignent point d’assister aux jeux floraux. Que Caton ne se présente point dans notre théâtre, ou, s’il s’y montre, qu’il y reste jusqu’à la fin. Je crois pouvoir terminer cet avertissement par l’épigramme suivante, qui ouvrira mon recueil.

LIVRE SECOND.

ÉPITRE A DÉCIANUS.

Je crois t’entendre me dire : Que me veux-tu avec ton épître ? N’est-ce donc point assez que j’aie la complaisance de lire tes épigrammes ? Et d’ailleurs, que peux-tu me dire ici que tu ne puisses aussi bien me dire dans tes vers ? Que les poètes tragiques mettent des prologues en tête de leurs pièces, on le conçoit, puisqu’ils ne parlent pas en leur nom ; mais des épigrammes n’ont pas besoin d’un interprète, et savent très-bien s’expliquer elles-mêmes dans leur langage satirique. Chaque page, à la volonté de l’auteur, devient une épître. Épargne-toi donc, je te le conseille, un ridicule ; et ne jette point un manteau sur les épaules d’un danseur. Enfin, vois s’il est à propos pour toi de te mesurer, armé seulement d’une épée de bois, contre le trident du rétiaire. Pour moi, je me range parmi ceux qui déclarent le combat inégal.

— Par Hercule, Décianus, tu dis vrai ! tu ne sais pas avec quelle longue et terrible épître tu allais avoir affaire ! Ainsi donc, soit fait comme tu le désires ! Ceux entre les mains de qui tombera ce livre, t’auront l’obligation de ne point arriver fatigués à la première page.

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