Épigrammes

Martial · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Épigrammes (Martial)/1841 · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LIVRE PREMIER.

1.

Des jeux floraux consacrés au plaisir

Tu connaissais la liberté folâtre ;

Triste Caton, tu vins donc au théâtre

Uniquement pour qu’on t’en vît sortir ?

2. À SON LECTEUR.

Le voilà cet auteur qui sait pincer et rire

Que tu lis, que tu veux relire,

Ce Martial, connu dans l’univers

Par le sel piquant de ses vers.

D’un tel succès qu’il apprécie,

Il s’applaudit sous un double rapport,

Puisqu’il jouit pendant sa vie

D’une faveur que tout poète envie

Et qu’il obtient à peine après sa mort.

3. OU SE VENDENT SES LIVRES.

Toi qui veux qu’à la ville ainsi qu’à la campagne,

Partout mon livre t’accompagne

Et voyage avec toi dans de lointains climats,

Sur tes rayons laisse les grands formats ;

Fais emplette d’un exemplaire

Écrit en menu caractère,

Bien réduit, bien compacte, et dont le parchemin

Tienne aisément dans une seule main.

Pour t’éviter la fatigue inutile

De parcourir tous les coins de la ville,

Écoute, et dirige tes pas

Au temple de la Paix, près celui de Pallas ;

Tu te verras, après ce court voyage,

Chez l’affranchi du docte Sécundus,

Qui pour tes cinq deniers au plus

S’empressera de te livrer l’ouvrage.

4. À SON LIVRE.

Lorsqu’à te recevoir mon portefeuille est prêt,

Tu veux aller briller au quartier d’Argilet,

Livre trop imprudent ; ah ! tu ne connais guère

Les superbes dédains de cette Rome altière,

Ni les airs de mépris dont sa fière grandeur

Accueille les essais d’un indiscret auteur.

Crains le goût délicat dont l’extrême finesse

A, chez les fils de Mars, remplacé la rudesse :

Nul peuple n’offre des lecteurs

Plus dégoûtés et plus frondeurs.

Jeunes gens et vieillards, tous ont l’humeur railleuse ;

Chez eux l’enfance même est plaisante et moqueuse.

N’attends pas là d’amis, de protecteurs.

Après mille bravos, mille feintes caresses,

Quand tu t’applaudiras de leurs faveurs traîtresses,

Aux outrages sanglants, soudain abandonné,

Par les valets tu te verras berné.

Mais quoi ? las d’essuyer ratures sur ratures,

Et de voir ta gaîté mourir sous mes censures,

Au risque dans les airs de bientôt voltiger,

Tu veux, jeune étourdi, courir les aventures ;

De ton obscurité je vois que tu murmures.

Eh bien donc, prends l’essor et brave le danger !

Mais chez moi tu trouvais la paix sans voyager.

5. À CÉSAR.

César, si ce produit d’une muse légère

Par hasard vous est présenté,

Quittez pour un instant cet air de dignité

Qui ceint le front des, maîtres de la terre.

Sans en être offensé, souvent un Général

D’un trait malin sourit sur son char triomphal.

Daignez lire mes vers avec cette indulgence

Qui d’un Mime au théâtre excuse la licence.

Loin d’un livre innocent les rigides censeurs !

Libre dans mes écrits, je suis chaste en mes mœurs.

6. MOT DE L’EMPEREUR A MARTIAL.

Quand je donne un combat naval

Tu viens me présenter ton livre ;

C’est prendre ton temps assez mal

Dans le bassin veux-tu le suivre ?

7. COMPARAISON DE L’AIGLE DE JUPITER AVEC LE LION DE DOMITIEN.

L’aigle de Jupiter, en sa serre puissante

Enlève Ganymède aux cieux sans l’offenser.

Le lion de César, en sa gueule innocente

Tient un lièvre qui joue, et craint de le blesser.

De quel prodige ici s’étonner davantage ?

Tous deux ont un dieu pour auteur ;

De Jupiter le premier est l’ouvrage,

L’autre, celui de l’empereur.

8. À MAXIME.

ÉLOGE DU POÈME DE STELLA SUR UNE COLOMBE.

Stella, comme Catulle, a su par son génie

Immortaliser un oiseau.

Mais, dût Vérone ici frémir de jalousie,

Maxime, je soutiens, en dépit de l’envie,

Qu’autant qu’une colombe efface un passereau,

Autant de mon Stella la colombe chérie

De ton Catulle efface le moineau.

9. ÉLOGE DES PRINCIPES DE DÉCIANUS.

Ainsi que Thraséas et le divin Caton

Décianus du stoïque Zénon

Suit l’austère philosophie,

Mais non jusqu’à se jouer de la vie.

Le sein nu il ne prétend pas

Courir au-devant du trépas.

J’approuve en tout point son système ;

Mon héros, le héros que j’aime,

N’est pas celui qu’illustre une action d’éclat,

Ou qui, par une mort facile et d’apparat,

Au prix de quelques jours achète un nom célèbre

C’est le sage Mortel dès son vivant cité

Pour ses vertus, sa rare intégrité ;

Qui, de l’Indus jusques à l’Ebre,

Voit son nom chéri, respecté,

Et dont l’éloge, en tous lieux répété,

N’est pas son éloge funèbre.

10. CONTRE COTTA.

Tu te crois un Caton ; mais un Caton musqué

N’est en effet, Cotta, rien qu’un homme manqué.

11. SUR GEMELLUS ET ALCINE.

Gemellus depuis quelque temps

Recherche Alcine en mariage ;

Soins empressés, prières et présents,

Pour l’obtenir il met tout en usage.

– C’est donc une beauté ? – Difforme à faire peur,

Sa richesse peut seule égaler sa laideur ;

Elle est vieille ; de plus, maussade, acariâtre

– Et c’est d’un tel objet qu’il se montre idolâtre

Au point d’en vouloir titre époux !

Comment a-t-elle pu le séduire ? – Entre nous,

C’est par sa toux opiniâtre.

12. SUR LE BUVEUR SEXTILIUS.

Aux spectacles, l’état concède

Dix sesterces aux chevaliers.

Sextilius, hier, de vingt deniers,

Seul, tu bus la valeur durant un intermède ;

Bientôt nos échansons auraient manqué d’eau tiède,

Mais tu t’en passes volontiers.

13. SUR RÉGULUS.

Non loin de Rome, au pied de ce coteau fleuri,

Séjour d’Hercule, où le frais Tivoli

Voit fumer d’Albula l’eau blanche et sulfureuse,

Une plaine, un vallon des muses favori

Leur offre de son bois l’ombre silencieuse.

Là, dans la canicule, aux ardeurs du midi

Un long et ténébreux portique

Opposait l’épaisseur de sa voûte rustique.

Mais ce vieux monument, de quel affreux malheur

Il a failli naguère être l’auteur !

Tandis que sur son char Régulus le traverse,

Il croule, et sur les pas de l’illustre orateur,

Sans l’offenser, en débris se disperse.

La Fortune, sans doute, en détournant ses coups,

N’osa de Rome entière affronter le courroux.

Le mal fut même un bien dans cette circonstance.

Ce danger qui n’est plus a du charme : après tout,

L’édifice resté debout

N’eût pas si bien des Dieux marqué la, providence.

14. SUR ARRIE ET PŒTUS.

Arrie à son époux remettant cette épée

Que dans son propre sang elle-même a trempée :

Prends ce fer, lui dit-elle, et remplis ton devoir ;

A peine j’ai senti le coup qui m’a frappée,

Mais je meurs de celui que tu vas recevoir.

15. À CÉSAR.

Ton spectacle, César ; nous offre une merveille

Dont nul cirque jamais n’avait vu la pareille.

Dans sa gueule entr’ouverte un lion caressant

Laisse un lièvre courir, jouer impunément.

D’où vient dans un lion cette humeur pacifique ?

César, il t’appartient : le prodige s’explique.

16. À JULIUS.

O toi qu’une amitié par le temps éprouvée

Place au premier rang dans mon cœur,

A soixante ans bientôt ta carrière arrivée

Compte bien peu de jours marqués par le bonheur.

Ne diffère donc plus, saisis ce qui t’en reste.

Hors le passé, pour toi rien n’est certain ;

Sais-tu si la faveur céleste

A ce jour qui te luit réserve un lendemain ?

Des peines, des chagrins, quelque accident funeste,

Peut-être de ta vie obscurciront la fin.

Le plaisir est un météore

Qui dans l’air brille et s’évapore ;

Il fuit pour ne plus revenir :

Hâte-toi donc de le saisir.

Serre-le bien, et crains qu’il ne t’échappe encore.

Le Sage ne dit point : Demain ! Fais comme lui,

Demain serait trop tard : vis donc dès aujourd’hui.

17. À AVITUS.

Bon, mauvais, médiocre, ici frappent tes yeux,

Ami lecteur ; où trouveras-tu mieux ?

LA MÊME, AUTREMENT.

Du bon, du médiocre et beaucoup de mauvais,

Voilà mon livre ; ainsi tous les livres sont faits.

18. SUR TITUS.

Titus veut qu’au Barreau je consacre mes soins ;

Plaidez ; c’est, me dit-il, une noble carrière,

Un état important, utile et nécessaire.

Celui d’agriculteur, Titus, ne l’est pas moins.

19. À TUCCA.

Tucca, quelle est cette manie

De mêler au Falerne adouci par les ans

L’âpre boisson récemment recueillie

Sur l’ingrat coteau des Toscans ?

Quel mal t’a donc pu faire un nectar délectable,

Ou quel bien attends-tu d’un limon détestable ?

Étrangle tes amis, soit ; mais ces bons vins vieux,

Des plus mortels poisons les infecter comme eux,

C’est un assassinat, un meurtre véritable.

Tes convives peut-être ont mérité la mort

Mais ce breuvage exquis, délices de la table,

Pour quel crime doit-il subir un pareil sort ?

20. À ÆLIA.

Quatre dents te restaient, encore pas très entières ;

Une première toux t’en a fait sauter deux ;

Hier un autre accès t’emporta les dernières

Ælia désormais, à ton aise tu peux

Tousser impunément jour et nuit si tu veux.

21. À CŒCILIEN.

Cœcilien, quelle est, dis-moi,

Cette incroyable impertinence

Vingt convives, hier, chez toi

Sont invités pour fêter ta naissance.

Avec de vieux amis, tes anciens compagnons,

Te croyant dispensé de faire des façons,

Impudemment en leur présence

Tu dévores, toi seul, un plat de champignons.

De quel vœu devons-nous payer ce trait infâme ?

Qu’on te serve, dès aujourd’hui,

Des champignons semblables à celui

Dont Claude fut jadis régalé par sa femme.

22. SUR PORSENNA ET MUCIUS SCÆVOLA.

Le bras de Mucius dans son choix s’est trompé,

Au lieu de Porsenna l’intendant est frappé.

A l’instant, au brasier prêt pour un sacrifice

Le héros a plongé sa main.

Le roi tremble et ne peut contempler le supplice

Qu’ose endurer son assassin.

Cet excès d’héroïsme a désarmé son âme ;

Il cesse en Mucius de voir un ennemi ;

Lui-même il l’arrache à la flamme,

Et veut qu’à Rome il retourne impuni.

Mucius, ton erreur te donne un nouveau lustre ;

Si ton bras n’eût failli, tu serais moins illustre.

26. À FAUSTINUS.

Donne enfin au public tes merveilleux ouvrages,

Et cède à nos vœux, Faustinus ;

Livre-nous ces écrits si longtemps attendus

Que d’Athènes et de Rome applaudiront les Sages.

Cette idole en secret que tout auteur poursuit,

L’agile et prompte Renommée,

Elle frappe à ta porte, et tu la tiens fermée ;

Ainsi de tes travaux tu repousses le fruit.

C’est assez différer, Faustinus ; ton volume

Doit vivre avec son père et même encore après.

N’attends pas pour jouir l’instant de ton décès ;

Quel bien peut faire aux morts une gloire posthume ?

27. CONTRE SEXTILIUS.

Sur les bancs où des chevaliers

L’élite du théâtre s’assemble,

Gratifié de trois deniers,

Seul, tu bois plus de vin que cinq autres ensemble ;

À boire autant, en vérité,

On pourrait s’enivrer d’eau claire.

Mais, comme ton mince honoraire

N’y suffit point, de tout côté,

À droite, à gauche et devant et derrière,

Tu tends la main ; à tes emprunts

De tes voisins nul ne peut se soustraire.

Ce ne sont pas des vins communs

Que demande ta soif : il te faut du massique,

De l’opimien pur et d’un cachet antique ;

Tu mets à sec nos plus riches celliers.

Crois-moi, Sextilius, avec tes trois deniers,

Si tu veux mettre au pair et dépense et recette,

Laisse là les bons vins, et bois l’aigre piquette

Que brassent les cabaretiers.

28 et 30 du XIIme LIVRE. À PROCILLUS.

Hier au soir, après mainte et mainte rasade,

J’ai pu te dire : Camarade,

Demain je t’attends à souper.

Au sérieux traitant l’affaire,

Tu prends acte aussitôt d’un mot qu’à la légère

J’ai laissé peut-être échapper.

Eh quoi ! dans un accès de douce confiance,

De tendre épanchement qu’inspire un long festin,

Ne puis-je donc, le verre en main,

Me permettre une inconséquence

Sans danger pour le lendemain ?

Entre amis rassemblés pour s’égayer et boire,

Je n’aime pas trop de mémoire ;

Tant de sobriété ne me plait qu’à demi :

Que mon valet soit sobre, et non pas mon ami.

29. SUR ACERRA.

Lorsqu’Acerra vous infecte de vin,

Vous croyez que c’est de la veille :

Erreur ! Acerra boit pendant que tout sommeille,

Et ne cesse que le matin.

30. À FIDENTINUS.

En public quelquefois quand tu lis mon ouvrage,

Tu laisses volontiers croire qu’il est le tien ;

Arrangeons-nous : Si tu me rends mon bien,

En cadeau je consens à t’en faire l’hommage ;

Sinon, achète-le ; c’est là le seul moyen

Pour qu’il cesse d’être le mien.

31. CONTRE ROCH, LE MÉDECIN.

Roch, jadis médecin, aujourd’hui fossoyeur,

Maintenant étend dans la bière

Tous ceux qu’il étendait sur un lit de douleur ;

C’est bien là, jusqu’au bout, poursuivre son affaire.

33. À PAUL.

Paul, je ne t’aime pas. Pourquoi ? je n’en sais rien

Mais, je ne t’aime pas ; c’est ce que je sais bien.

34. SUR GELLIA.

En secret, Gellia ne pleure pas son père ;

En public, un torrent jaillit de sa paupière :

L’hypocrite douleur du grand jour a besoin ;

Mais le vrai deuil gémit dans l’ombre et sans témoin.

37. À TULLUS ET LUCAIN.

Aux jumeaux Tullus et Lucain,

Si des fils de Léda l’on offrait le destin,

Entr’eux s’établirait un débat de tendresse ;

On les verrait, pour se sacrifier,

Se disputer le droit d’aînesse ;

Celui qui chez Pluton descendrait le premier,

Heureux de quitter la lumière,

En partant dirait : O mon frère !

Aux jours que le sort t’a donnés

Joins encor ceux qui me sont destinés.

38. À BASSA.

Dans un grand bassin d’or, sans en rougir, Valère

Dépose le produit de sa digestion ;

A table il boit simplement dans un verre :

Cette dernière fonction

Lui coûte moins que la première.

39. À FIDENTINUS.

Les vers que tu nous lis sont de moi, j’en convien,

Mais quand tu les lis mal, je n’y prétends plus rien.

40. ÉLOGE DE DÉCIANUS.

Parmi les citoyens de Rome,

Si je viens à parler d’un homme

Digne sans doute d’être admis

Au rang de ces fameux amis

Que l’antiquité tant renomme ;

Homme d’honneur, de probité,

Et d’une rare modestie,

Chez qui candeur, simplicité,

Au plus profond savoir s’allie ;

Observateur religieux

Des saintes lois de la justice,

Et qui jamais par avarice

En secret ne demande aux dieux

Rien dont en public il rougisse ;

Homme enfin dont la fermeté,

Plus forte que l’adversité,

Sur une grande âme s’appuie ;

A l’instant, d’après ce portrait,

Autour de moi chacun s’écrie :

C’est Décianus trait pour trait.

41. CONTRE UN ENVIEUX.

Tu fronces le sourcil aux vers qui sont de moi.

Et ton œil irrité les fronde ;

Sois donc, tel est ton lot, jaloux de tout le monde ;

Mais qui jamais pourra l’être de toi ?

[…]

43. SUR PORCIE.

Porcie, en apprenant le sort de son époux,

Cherche un poignard qu’en vain son désespoir implore :

Amis, malgré vos soins jaloux,

Mille chemins s’offrent à nous

Pour courir au trépas ; l’ignorez-vous encore ?

L’exemple de mon père est-il perdu pour vous ?

Du charbon allumé qu’avide elle dévore

Au moment qu’elle expire : – Eh bien ! cruels amis,

Le poignard pour mourir m’était-il seul permis.

44. CONTRE MANCINUS.

A soixante dîneurs invités à ta table,

Tu servis pour tout mets, hier, un sanglier.

Je ne vis ni raisins mûris dans le cellier,

Ni ces fruits savoureux dont le suc délectable

Au miel le plus exquis me semble préférable,

Ni la poire qu’un jonc suspend dans le fruitier,

Ni la pomme incarnate, honneur du grenadier ;

Point de ces simples mets préparés au village.

De cette crème grasse ou de ce pur laitage,

Meule, cube ou cylindre épaissi dans l’osier ;

De cette verte olive, en ovale allongée,

Qui vient de Picenum en barils bien rangée.

Ton sanglier vint seul. C’était un marcassin

Qu’un nain eût terrassé d’un revers de sa main ;

Rien, absolument rien, ne lui servait d’escorte.

Le convive surpris attend que l’on apporte

Les mets que d’ordinaire on sert en un festin ;

C’est en vain qu’il espère ; il fait le rôle enfin

D’un spectateur au cirque, alors que l’on amène

Un sanglier qui doit figurer dans l’arène.

Après un tel méfait, que jamais cuisinier,

Mancinus, devant toi ne serve un sanglier ;

Mais pour nous venger mieux, qu’on te serve toi-même

A celui dont la dent déchira Charidême.

[…]

48. CONTRE ROCH, LE MEDECIN.

Tous les livres