Épigrammes (page 16)
Que j’en ai vu mourir ainsi, les plus beaux et les plus belles ! Saloninus, ombre irréprochable ; Claudius, l’affranchi de Mélior, les regrets de Rome entière, enseveli sur la voie Flaminia, esprit vif, pudeur innocente, rare beauté ; le jeune Eutichus, misérablement noyé dans le lac Lucrin, ou plutôt emporté par des Naïades amoureuses.
J’ai adressé un de mes livres à l’un des plus élégants patriciens de la ville, mon ami Rufus Comonius, qui s’en fut chercher en Cappadoce les cendres de son père. Un de mes plus chers familiers était Paullus ; je lui envoyai ces vers aux calendes de décembre : « Cher Paullus, que « ce mois de décembre te soit propice ! puisses-tu être à l’abri des tablettes « à trois feuillets, des serviettes écourtées, de l’encens falsifié, « et autres présents insolents et avares ! Que les trépieds et les coupes « d’or remplissent ta maison ! Puisses-tu gagner aux échecs Publius et « Novius, et ne pas trouver de maître à la joute ! Cependant, si tu « entends quelque méchant m’appeler un envieux, donne-lui un démenti « à haute voix ! »
Rome entière a pleuré par mes vers le petit Urbillus ; il lui fallait encore trois mois pour avoir trois ans. J’ai eu pour voisin un vieillard nommé Titulus, dont j’aurais été l’héritier si j’eusse voulu me faire son complaisant et son flatteur ; mais, loin de là, je lui disais : « Il en est « temps, misérable Titulus, jouis de la vie ! Quoi donc ! la mort approche, « et tu fais encore de l’ambition ! courtisan assidu, il n’y a pas « de seuil que tu ne fatigues ! chaque matin tu as déjà parcouru les « trois tribunaux à l’heure où les chevaliers prennent place ! Tu rodes « comme une ombre en peine autour du temple de Mars et du colosse « d’Auguste pendant la troisième et la cinquième heure ! Prends, « amasse, emporte, possède : il te faudra quitter tout cela. De quelque « éclat que brille ton coffre-fort gorgé d’écus, quelque chargé que soit « ton livre d’échéances, ton héritier jurera que tu es mort insolvable, « et, tandis que s’élèvera ton bûcher de papier, sur le grabat où reposera « ton corps ton héritier boira les vins de ta cave ! » Titulus mourut « assassiné par des voleurs, et je ne fus pas son héritier.
Que j’étais fier de la grâce et de la beauté de Liber ! « Jeune homme, « lui disais-je, parfume ta brillante chevelure avec l’anémone d’Assyrie, « charge ton front de guirlandes de fleurs, que le vieux falerne « remplisse ta coupe de cristal ! » Quand Stella donna au peuple ces « jeux magnifiques dont le peuple, tout ingrat et tout frivole qu’il est, « se souvient encore, j’entonnai les honneurs de Stella : « Stella ne se « trouve jamais quitte avec le peuple ; ni l’or de l’Hermus ni l’or du « Tage ne suffisent à sa main prodigue : il jette au peuple une pluie de « médailles, il lui livre les animaux les plus rares, les oiseaux les plus « magnifiques ! » L’éloquent Salominus ayant placé dans sa bibliothèque « mon portrait entre le portrait d’Ovide et celui de Gallus, je lui envoyai deux vers où je disais, ce que je pense, que l’amitié vaut mieux que la gloire. Interrogez Pistor : il vous dira toute la modération honnête et calme de mes vœux : « O Pistor ! laissons aux pauvres riches ces amas « d’esclaves, ces charrues sans nombre, ces lits surchargés de résonnantes « lames d’or. Qu’on nous donne, à nous, un vase de cristal toujours « plein d’une liqueur généreuse, et prenne qui voudra le reste ! « A quoi bon cette litière entourée de clients affamés ? Si j’étais riche, « sais-tu à quoi j’emploierais ma fortune, ami Pistor ? à donner et à « bâtir. » Un jour, Priscus me demandait quel est le meilleur des repas : « Celui, répondis-je, où vous trouvez un ami et pas un joueur de « flûte. » Un autre jour c’était Mamurra qui me consultait sur ses lectures. Le bon jeune homme n’aimait à lire que les vers sanglants, le meurtre et le poison lui plaisaient avant toutes choses ; c’était de son âge : Œdipe, Thyeste, Scylla, tels étaient ses héros, telles ses héroïnes. « Allons, lui dis-je, laisse là ces fables. Que te fait l’enlèvement d’Hylas ! « que veux-tu tirer du sommeil d’Endymion et de la chute d’Icare ? « Nous sommes au temps des études sérieuses : renonce aux fables « frivoles, et lis les histoires. » En effet, notez-le bien, si cette époque de décadence se manifeste à l’avenir, ce sera surtout par l’histoire ; les poêtes qui auront joué comme j’ai fait avec les révolutions qui passent et les monuments qui tombent, la postérité les traitera mal. Fou que j’étais ! le conseil que je donnais à Mamurra, pourquoi donc ne l’ai-je pas suivi ?
Ont encore été mes amis, et mes amis dévoués, et dont je suis fier, Antonius Primus, le noble vieillard, qui, à sa quinzième olympiade, vivait encore pour la vertu. Il me donna son portrait, entouré de roses et de violettes, quand il était dans la force de l’âge. Quel chef-d’œuvre c’eût été là, si le peintre avait pu représenter les qualités du cœur aussi bien que la beauté du visage ! Frontinus, l’heureux propriétaire de cette villa d’Anxur bâtie sur la mer ; Restitutus l’avocat, le défenseur des misérables, le père de l’orphelin, le vengeur des vierges déshonorées ; Flaccus encore.... Mais j’ai renoncé à un ami dont j’ai vu la femme avaler chez moi, à elle seule, six tasses de saumure, deux tranches de thon, un petit lézard d’eau, six harengs servis sur un plat rouge, et du vin à l’avenant. Chrestillus.... Mais celui-là aimait trop les vieux mots du vieux langage, dont Salluste lui-même, malgré son génie, a trop usé.
Parmi les belles Romaines, Italiennes de Rome ou Barbares de nos provinces, il en est que j’ai bien aimées ! Telesitha, par exemple, la danseuse de Cadix, si habile à peindre la volupté au bruit des castagnettes de la Bétique ; Lesbie, impudente autant que jolie ; Lycoris, avare autant que la Cynnara d’Horace, et aussi désintéressée envers moi que Cynnara le fut pour Horace ; Claudicis, née sur les côtes de la Bretagne ; mais elle avait toute l’âme des filles du Latium, et en même temps que de beauté dans sa personne ! ( Les femmes de l’Italie la prenaient pour une Romaine, les femmes de l’Attique pour une Athénienne.)
Cerellia, morte dans les flots de Bauli à Baies : Gellia la courtisane, beauté qui descendait des vieux Brutus, ô honte ! — Voila, dites-vous, bien des amours, Martial ! Mais Ovide, Horace, Tibulle, Catulle, ont fait ainsi. Eh ! qui ne sait les noms charmants de leurs amours ? L’amour est la vie et la gloire du poête ! Quand j’étais jeune, je voulais que ma maîtresse eût vingt ans, de belles dents, un frais sourire, de longs cheveux ; qu’elle fût parée, éclatante. Je renvoyai une fois à Flaccus sa chanteuse Livie qu’il m’avait adressée, avec ce petit billet : « Je ne veux pas, Flaccus, d’une maîtresse efflanquée, à « qui mes bagues pourraient servir de bracelets, qui me poignarde de « ses genoux, et dont l’échine est dentelée comme une scie. Je ne veux « pas davantage d’une maîtresse qui pèserait un millier : j’aime la chair, « non la graisse. »
Maintenant, que j’ai parlé de mes amitiés et de mes amours, me sera-t-il permis de parler aussi de mes ouvrages ? Je sais que j’ai bien à les défendre : ils ont été attaqués en même temps par de très-honnêtes gens et par les plus vils des hommes ; les Zoïles de mon temps ne m’ont pas laissé de relâche, tant ils avaient le désir de voir leurs noms fangeux écrits dans mes vers. J’ai refusé de répondre aux Zoïles, je dois répondre aux honnêtes gens. Les reproches que me font ceux-là sont de plusieurs sortes, mais ils ne sont pas sans réplique. Les uns trouvent mes vers trop libres : On ne peut pas, disent-ils, les lire dans une école. Il est vrai que mes vers ne sont pas faits pour les écoles ; ce sont des vers enjoués, qui, pour plaire, ont besoin d’une pointe tant soit peu grivoise. D’autres se récrient que souvent mon vers mord jusqu’au sang, et fait une blessure cruelle : mais qui dit épigramme ne dit pas une fade louange. L’épigramme est déjà bien assez difficile à écrire, sans vouloir lui ôter sa méchanceté piquante. Dans mon esprit, je mets le faiseur d’épigrammes bien avant le faiseur de tragédies : celui qui écrit une tragédie a toute liberté d’expliquer son œuvre à l’aide d’un prologue ou d’un récit ; il faut que l’épigramme s’explique en peu de mots, et souvent en un seul ; la tragédie aime l’enflure et les manteaux extravagants ; l’épigramme est simple et nue ; la foule admire les illustres tragédies, mais elle sait par cœur les bonnes épigrammes. Quelques-uns me reprochent d’être badin et rieur, et de ne jamais écrire des choses sérieuses : mais, si je préfère aux choses sérieuses celles qui amusent, c’est ta faute, ami lecteur, toi qui lis et qui chantes mes vers dans toutes les rues de la ville. Ah ! tu ne sais pas ce qu’elle me coûte cette popularité poétique ! car si j’avais voulu me poser comme le défenseur de tous les opprimés dans le temple du dieu qui lient la faux et le tonnerre, si j’avais voulu vendre mon éloquence et mon esprit aux accusés tremblants, mes celliers seraient remplis de vin d’Espagne, ma toge serait brodée en or. Un pauvre homme qui fait des livres ne peut attendre tout au plus pour son salaire qu’une place à quelque bonne table. Laissons donc aboyer les détracteurs, chiens enragés qui me déchirent de leurs morsures, et dont le nom doit mourir inconnu. Les idiots ! ils attaquent vers par vers, et comme s’il s’agissait du poème de Lucain, des bagatelles qui ont eu le bonheur de plaire aux plus éloquents orateurs du barreau, de petits livres que Silius place avec honneur dans sa bibliothèque, des vers que citent Régulus et Sierra ! D’autres critiques plus indulgents m’ont reproché mes épigrammes en vers hexamètres : j’avoue qu’une épigramme qui marche sur tant de pieds est un peu lente ; mais on est libre de ne pas lire mes vers hexamètres. Plus d’une fois, sensible aux encouragements de ceux qui me disaient : Travaille, Martial ! accomplis des poèmes de longue haleine, Martial ! j’ai voulu m’élever dans une autre sphère ; mais bientôt ma muse facile, secouant autour de moi les parfums enivrants de sa chevelure, me disait d’une voix qui chante : — Ingrat ! peux-tu bien renoncer à notre charmant badinage ! Où trouveras-tu donc un meilleur emploi de nos loisirs ? Quoi ! tu voudrais échanger le brodequin contre le cothurne, ou bien chanter la guerre et ses fureurs en vers ronflants, pour qu’un pédant enroué fasse de toi la haine des petites filles et la terreur des petits garçons obligés d’apprendre tes poèmes par cœur ! Abandonne ces tristes labeurs à ces écrivains tristes et sobres qui passent leurs nuits à la clarté douteuse de la lampe. Pour toi, continue de répandre dans tes écrits les grâces du sel romain ; reste toujours le peintre fidèle des mœurs de ton siècle. Qu’importe que tes chants s’échappent d’un simple chalumeau, si le chalumeau l’emporte sur les trompettes ?
Oui, ma muse a raison : restons le poète des jeunes gens fougueux, des belles femmes galantes, des esprits rieurs, des élégants de Rome ; flattons tour à tour la beauté et la jeunesse, et narguons les censeurs ! D’ailleurs, mes différents livres d’épigrammes ne se ressemblent guère : ce n’est pas seulement aux oisifs de la ville et aux oreilles inoccupées que s’adressent mes écrits ; ils sont lus aussi par l’austère centurion que Mars réunit sous les drapeaux au milieu des glaces de la Gétie ; les Bretons récitent mes vers ; j’en ai fait que la femme de Caton elle-même et les austères Sabines pourraient lire sans rougir. Mon vers est tour à tour enjoué et sévère, triste et rieur, plein de joie, barbouillé de lie, plein d’amour, parfumé comme Cosmus, folâtre avec les garçons, amoureux avec les jeunes filles, chantant Numa et célébrant les saturnales. Mais, croyez-le, ce ne sont pas mes mœurs que je consigne dans ces livres.
Par Jupiter et par Bacchus ! j’ai écrit aussi pour nos bons bourgeois, gens peu difficiles, qui aiment avant tout le gros rire, et qui sont prêts à tout pardonner à ce prix. La poésie de Lampsaque les égaie, et dans ma main résonne l’airain qui retentit aux champs tartessiens. Combien de fois, et malgré vous, mes censeurs, vous sentirez l’aiguillon de l’amour, fussiez-vous Curius et Fabricius ! Quant à Lucrèce … Mais Lucrèce a rougi parce que Brutus était présent. Va-t’en, Brutus, Lucrèce elle-même me lira.
Mais c’est assez répondre à celle canaille déchaînée contre Martial. J'ai été toute ma vie entouré d’aboyeurs, de plagiaires ; c’était mon lot de faiseur d’épigrammes, et je ne m’en plains pas : quiconque attaque doit être attaqué à son tour ; seulement, il est malheureux que celui-là qui attaque avec esprit, avec courage, soit attaqué lâchement et sans esprit, et dans l’ombre. J’ai eu des ennemis si affreux qu’ils colportaient, en me les attribuant, des propos de valets, d’ignobles méchancetés, des turpitudes dignes de la bouche d’un baladin, et autres infamies dont un courtier de pots cassés ne donnerait pas la valeur d’une allumette. Affreuses intrigues qui sont retombées sur leurs tristes auteurs. Non, Rome n’a pas ajouté foi à ces calomnies dirigées contre son poète. Le ciel préserve mes livres d’un succès si odieux ! Mes livres font leur chemin au grand jour, sur les blanches ailes de la renommée ! Pourquoi donc me donnerais-je tant de peines pour me faire une mauvaise réputation, quand il suffirait de mon silence pour me faire remarquer ?
De mes ouvrages je ne parlerai plus. Le premier livre de mes épigrammes est tout entier consacré à des flatteries dont j’ai honte. Le second livre est enjoué et sans trop de malice. Le troisième livre, écrit dans les Gaules, a rapporté à Rome je ne sais quelle rudesse qui n’a pas déplu dans les palais de ces maîtres du monde. Dans le quatrième livre se lit cette invocation à Domitien, que je voudrais effacer avec mon sang. Le cinquième livre est le plus chaste de tous ; je l’ai dédié moi-même aux jeunes filles, aux jeunes garçons, aux chastes matrones. Le sixième livre (je recommençais à redevenir un homme libre) est adressé à mon ami le plus cher, à Jules Martial. Le septième livre est tout entier consacré à des vengeances personnelles. Attaqué, il fallait me défendre ; la renommée ne vient pas sans combat. Mais j’ai déjà regret à toutes les peines que je me suis données pour flageller des ennemis inconnus qui ne sont plus. Le huitième livre appartient encore à Domitien. Il fallait bien lui payer, hélas ! par ma honte, cette maison sans eau, sans fruits et sans ombrage que m’avait donnée son avarice. Le livre neuvième est écrit avec un soin bien rare pour un improvisateur comme je suis. Le livre dixième, au contraire, a été dicté avec une précipitation sans exemple, et j’ai été obligé de l’écrire plusieurs fois.
Quand parut le onzième livre, il eut d’abord peu de retentissement, car il vit le jour au moment où Rome entière était partagée entre deux coureurs de chars, Scarus et Incitatus. Le livre douzième a été rêvé au milieu des tièdes félicités et du pesant ennui de la province, heureux et malheureux à la fois de ma position présente, étonné et regrettant d’être riche, appelant, mais en vain, les grâces, l’esprit, l’intelligence qui m’entouraient dans mes beaux jours de poésie et de misère. Il y a encore dans mes œuvres plusieurs poésies, bien différentes de ton et d’allure, qui échappent à la critique. En un mot, on pourrait dire de mes vers ce qu’on pourrait dire des vers de tous les poètes qui ont beaucoup écrit : quelques-uns sont de nulle valeur, il y en a un grand nombre de médiocres ; mais aussi quelques-uns sont excellents. Tel est, ami lecteur, ce Martial dont le nom s’est répandu parmi le peuple et chez les nations étrangères grâce à des hendécasyllabes où la malice abonde sans dégénérer que rarement en licence. Si ma gloire te fait envie, hélas ! rappelle-toi que je suis riche, que je suis marié, et que j’habite loin de Rome, dans une ville de province.
Cher Sextus, c’est à loi que j’adresse ce quatrième livre de mes Mémoires, qui sera aussi le dernier. Pendant que tu bats en tous sens le bruyant quartier de Suburre, pendant que, trempé de sueur, sans autre vent pour te rafraîchir que celui de ta robe, tu cours de palais en palais jusqu’au sommet de la montagne où Diane a son temple ; pendant que tu vas et viens, sans prendre haleine, du grand au petit Célius, moi enfin, après tant d’années, j’ai revu ma patrie ; Bilbilis m’a reçu et m’a fait campagnard, Bilbilis, orgueilleuse de son or et de son fer. Ici je cultive sans trop de peine le Botrode et Platée, noms barbares donnés aux champs celtibériens ; je dors d’un admirable sommeil, qui souvent se prolonge au delà de la troisième heure, et je compense avec usure les veilles de trente années. La toge est inconnue ici, mais chaque matin un esclave attentif m’apporte l’habit préparé la veille. A peine levé, je trouve un bon feu qui me salue de sa flamme brillante, heureux foyer que ma fermière entoure d’un rempart odorant de marmites bien garnies. De jeunes serviteurs s’empressent autour de moi tout le jour. Le métayer, imberbe encore, me prie de faire abattre sa longue chevelure. A midi je vais me promener dans mes jardins. Ce bois épais, ces fontaines jaillissantes, ces épaisses treilles où la vigne entretient un frais ombrage, ce ruisseau murmurant qui promène çà et là son eau vive et capricieuse, ces vertes prairies, ces rosiers chargés de fleurs, aussi beaux que les rosiers de Pestum qui fleurissent deux fois l’année, ces légumes qui verdissent en janvier et qui ne gèlent jamais, ces rivières où nage emprisonnée l’anguille domestique, cette blanche tour habitée par de blanches colombes, tels sont les dons de Marcella ma femme ; ce petit empire où je vis, où je règne, je le tiens de Marcella. Vienne Nausicaa m’offrir sa main et les jardins d’Alcinoùs, je répondrai : J’aime mieux Marcella et ses jardins.
Quelle fortune inexplicable ! vas-tu dire, cher Sextus. Je vois d’ici ton étonnement : est-ce bien là ce même Martial si pauvre et si abandonné dont tu gourmandais la paresse ! Chaque matin, à Rome, quand toi, sénateur, tu avais fait tes soixante visites, tu me retrouvais encore au lit, moi pauvre et paresseux chevalier, et tu me grondais parce que dès le point du jour je ne m’étais pas mis en quête de salutations et de baisers. Tu proposais l’exemple de ton ambition à ma paresse ; mais, entre nous quelle différence, Sextus ! Tu te donnais toutes ces peines pour placer un nom nouveau dans nos fastes consulaires, pour aller gouverner la Numidie ou la Cappadoce ; mais moi, je te prie, à quoi bon me lever de si bonne heure ? pour aller piétiner dans la boue du matin ? Que m’en serait-il revenu ? Qu’avais-je donc à attendre des uns et des autres ? Quand ma sandale brisée me laissait pied nu au milieu de la rue, quand un orage soudain m’inondait d’un torrent de pluie, en vain aurais-je appelé à mon aide ; même chez moi, je n’avais pas un esclave pour me changer d’habit. Pourquoi donc me serais-je donné toutes les peines que tu te donnais toi-même ? Nos peines auraient été les mêmes, nos chances n’étaient pas égales : tu courais après une province, moi je courais tout au plus après un souper. Notre but n’était pas le même, nos chances n’étaient pas les mêmes. Je t’ai donc laissé courir après la fortune, et j’ai attendu la fortune dans mon lit.
Comment donc cette fortune m’est arrivée, je vais te le dire. Je dînais un jour chez le riche Macer ; tu sais bien, ce même Macer qui, a force de donner des anneaux aux jeunes filles, finira par n’avoir plus d’anneaux. Ce Macer est un antiquaire entêté de toutes sortes de curiosités puériles, auxquelles je préfère, à te parler vrai, les vases de terre fabriqués à Sagonte. Cet impitoyable bavard entend assez bien l’ordonnance d’un dîner ; mais, pendant qu’il vous raconte l’antiquité de sa vaisselle d’argent, son vin a le temps de s’éventer. — Ces gobelets, vous dit-il, ont figuré sur la table de Laomédon. Le terrible Rhésus se battit pour cette coupe avec les Lapithes ; même elle a été échancrée dans le combat. Ces vases passent pour avoir appartenu au vieux Nestor, à telle enseigne, que la colombe qui sert d’anse a été usée par le pouce du roi de Pylos. Voici la tasse que le fils d’Eacus remplissait pour ses amis. Dans cette patère la belle Didon porta la santé de Bytias quand elle donna à souper au héros phrygien. — Ainsi il parlait ; puis, quand vous aviez admiré ces vieilles ciselures, le maudit antiquaire vous faisait boire, dans la coupe du vieux Priam, un vin jeune comme Astyanax.
Ce jour-là, après le diner, notre Amphitryon recevait belle et nombreuse compagnie ; et pour amuser ses hôtes, fatigués de curiosités douteuses, il leur avait promis Martial : « Vous aurez Martial ; Martial « vous dira des vers ! Martial improvisera des distiques sur des sujets « donnés ! » O honte et misère poétique ! En effet, nous nous levons de table. A l’heure dite arrivent en litière tous les grands noms de Rome, et quelques belles Romaines vieilles ou jeunes, mais au regard intelligent et plein de bienveillance. Tu sais que j’excelle à ces joutes de l’esprit où le hasard, cette dixième muse, remplace les neufs Sœurs ; futiles et scintillantes lueurs dont les hommes graves s’amusent comme les enfants s’amusent de leurs hochets. Ce soir-là j’étais encore plus disposé à bien faire qu’à l’ordinaire : j’étais si pauvre ! ma maison tombait en ruine, ma loge était usée, mon foyer était sans feu, ma lampe sans huile, et l’huissier me menaçait pour le surlendemain. Je me dis donc à moi-même. — C’est à présent qu’il te faut être gai, enjoué, railleur, bon plaisant, mon pauvre Martial ! — En effet, notre homme, me prenant par la main et me présentant à cette belle compagnie : — Voila, dit-il, notre Martial ! Proposez-lui les difficultés les plus difficiles : son vers et son esprit vous attendent de pied ferme ! — On commença donc ce supplice cruel qui consiste à tirailler la poésie d’un honnête homme dans tous les sens, comme on fait d’une aune de laine pour voir si le tissu est solide et si l’étoffe ne se déchire pas. Pour commencer dans les règles ce jeu misérable, on me demanda une invocation aux Muses. Pauvres Muses ! invoquées comme s’il s’agissait d’entonner l'Énéide !
« Muses ! m’écriai-je, laissez-moi perdre encore quelques feuillets « de papyrus d’Egypte ! et vous, sénateurs, faites attention, le jeu « commence ! Mon esprit et mon imagination vous serviront d’enjeu. « Vous avez pour banquier un poète ; ma table n’est pas de celles où « résonne le dé, qu’anime le chien ou le six : ces lignes, voila mes « noix ; ce papier, voilà mon carnet. C’est un jeu qui ne cause pas de « perte. » — J’ajoutai tout bas : Et pas de profit !
Aussitôt chacun me donna son mot au hasard, afin que par moi ce mot fût agréablement enfermé dans un distique. Un gourmand s’écriait : Le poivre ! et je répondais : « Veux-tu manger à point un gras bec-figue ? Saupoudre-le de poivre. »
Un autre s’écriait : La fève ! Je répondais à celui-là : — « Si la fève, « avec sa cosse pâle, écume pour toi dans un pot de terre rouge, homme « heureux, tu peux mépriser l’invitation des riches ! » Disant ces mots, je soupirais.
Venaient en même temps d’autres mots bizarres : — la farine — la lentille — l’orge — le froment — la laitue — les raves — le bois à brûler, — et j’avais réponse à tout :
« — Remplis tes cruches plébéiennes de farine bouillie, vide-les « quelque temps après et remplis-les de vin : ton vin sera délicieux. « — La lentille, présent du Nil et de Péluse, est préférable à l’orge. — « Muletier, tu ne donneras point cette orge à tes discrètes mules, « mais l’hôtelier te la fera manger. — Le blé moissonné en Libye est le « meilleur. — C’était par la laitue que nos aïeux finissaient leurs repas : « dites-moi pourquoi nous commençons les nôtres par la laitue ? — Si « ta maison de campagne est près de Nomentanum, n’oublie pas d’y « porter du bois. » En faisant ce dernier distique, je pensais en grelottant à la maison de campagne que m’a donnée Domitien.
Cependant, en me trouvant réponse à tout, l’assemblée battait des mains : — Courage ! s’écriait-on, courage, Martial ! Voilà de la poésie bien jetée ! voilà de l’improvisation nette et rapide ! — Et l’on m’accablait de mots nouveaux, et moi je répondais toujours :
« Parlez-moi des navets d’Amiterne ! honte aux navets ronds de « Nuscia ! — Honneur à l’asperge de Ravenne, à la figue de Chio qui « porte avec elle, comme le vieux vin de Sétie, son vin et son sel ! – « Rien ne vaut les coings miellés, les dattes dorées, présent du pauvre, « les prunes de Damas que la vieillesse a ridées et flétries, le fromage « de Luna ou de Vélabre, imbibé de fumée. — Servez-moi la saucisse « de Lucanie, entourée d’une bouillie blanche. — Je veux que les olives « viennent de Picenum, les citrons des jardins de Corcyre, les sangliers « de l’Etolie, les grenades de la Libye, les poulets du Phase, la gélinotte « de l’Ionie, et les poules de la Numidie. — A la perdrix je préfère « la bécasse, le surmulet à la murène, le turbot à la squille. — J’aime « les huîtres autant que les aimait ce client de Cicéron exilé à Marseille. « — Je ne méprise ni le goujon ni la dorade. » — Et c’est ainsi que je consacrai toute une partie de la soirée à ces descriptions de gourmet.
Dans cette foule d’hommes sans pitié il y en eut un qui cependant ne voulut pas me voir plus longtemps sur le chapitre de la goinfrerie : — Martial, me dit-il, laissons là le vin et la bonne chère ; je sais bien que si tu voulais tu parlerais jusqu’à demain, et tu nous en ferais venir l’eau à la bouche, du vin de Setie et du vin de Fondi, du vin de Cécube qui mûrit dans les marais, et du vin de Cyène qui resserre le ventre, du vieux vin de Mammertin et du vin de Taragone, préférable même aux vins de Toscane. Sans doute tu n’oublierais pas ton vinaigre de Nomentanum et le joli vin de Spolette, préférable, quand il a quelques années, au vin nouveau de Falerne ; mais laissons là le vin de Pelignum et le vin de Spolette et le vin de Marseille : parle-nous plutôt, en l’honneur des dames, des parfums et des roses. — Alors je répondis en m’inclinant :
« Laisse ton argent à ton héritier ; mais ne lui laisse ni tes parfums, « ni tes vins, ni tes roses. »
Un vieux sénateur que tu connais bien, l’avare Scévola, fendant la foule :
— Çà, me dit-il, Martial, les calendes de janvier s’approchent : bientôt chevaliers et sénateurs vont se parer de la robe des festins ; l’esclave lui-même s’apprête à remuer son cornet et ses dés sans craindre que l’édile le fasse plonger dans l’eau froide ; bientôt va venir l’heure des présents. Je te prie, Martial, de me faire des vers pour chacun des cadeaux que j’ai à faire, afin que ton vers rehausse quelque peu la valeur de ces bagatelles. — Oui, c’est ainsi que me parlait cet avare Scévola ; et moi, en souriant de pitié, je lui demandai ce qu’il voulait donner.
— Mais, reprit-il, peu du chose ; par exemple, des tablettes de citronnier, des tablettes à cinq feuilles, des tablettes d’ivoire, des tablettes de parchemin, des tablettes vitelliennes, du grand papier, du papier à lettres, des coffrets de bois, des osselets, un cornet, des noix, une écritoire, des échecs, des cure-dents, des cure-oreilles, une aiguille d’or, un peigne, un savon, une ombrelle, un poignard, une petite hache, un carton, une lampe de nuit, une chandelle, une bougie, un chandelier de bois, un ballon, une perruque, une brosse à bains, un fouet, de la poudre pour les dents, une lanterne de corne ou de vessie, une flûte, des sandales, un fichu, une pie, un perroquet, un corbeau, un rossignol, des férules, un balai ; que sais-je encore ? tout ce qui se donne en présent dans ces jours maudits consacrés aux présents. Fais-moi des inscriptions pour toutes ces bagatelles peu coûteuses, et tu en seras bien récompensé, Martial !
Victime et témoin de l’insolence de cet homme, je fus près de me révolter et de me montrer enfin un homme, un chevalier, un poète ; mais la misère me courba encore la face contre terre. Je pris donc les tablettes qu’on me présentait, et sur autant de feuilles séparées j’écrivis des inscriptions en vers. Les vers valaient mieux que les objets ridicules qu’ils annonçaient. Si tu savais, mon ami, combien j’étais malheureux quand je prostituais ainsi ma poésie, et quel horrible métier c’était là pour moi ! Mais, de grâce, épargne-moi les reproches : tu ne saurais dire sur ces bagatelles plus que je n’en dis moi-même. J’improvisai donc toutes sortes de vers : « Sur des tablettes à cinq feuilles sont « décernés les honneurs suprêmes. — Les tablettes à trois feuilles t’annoncent « la visite de ta maîtresse. — Les tablettes de parchemin enduites « de cire te servent à corriger tes vers. — Les tablettes vitelliennes « t’annoncent chez tes amours. — Le grand papier est un « présent considérable quand il vient d’un poète. — Les coffrets de bois « sont destinés à ceux qui n’ont pas d’or à enfermer. — On joue petit « jeu aux osselets, — gros jeu aux dés. — Le cornet est un véritable « compère dans les mains d’un fripon. — Le meilleur cure-dent est « une plume. — Le savon est la beauté de la chevelure. — L’ombrelle « vous préserve contre le soleil au théâtre. — La lampe de nuit, confidente « discrète qui voit tout ce qui se fait et qui n’en dit rien.. — La « chandelle, humble servante de la lampe. — Prends garde ! le chandelier « de bois peut devenir chandelle. — Le ballon, jeu de vieillards. « — La perruque vous protège contre la pommade. — La poudre dentifrice « est faite pour les jeunes gens qui ont des dents à eux. — Dans « l’ivresse des festins la joueuse fait résonner la flûte de ses lèvres humides. « — Les sandales viendront d’elles-mêmes se mettre à ton pied.
« — Le perroquet te salue. — Le corbeau te demande sa proie. — Le « rossignol pleure. — La pie chante. — Les balais de palmier sont faits « pour des parquets d’ivoire. — La vaisselle d’Antium servait à Porsenna. « — Ce bassin vient du fond de la Bretagne. — Les coupes de « Sorrente sont légères. — Dans un pot de cette terre, Frontin, le maître « de Marc-Aurèle, buvait son eau. — Ton esclave peut briser sans « craindre le fouet ces coupes de Sagonte. — Memphis t’envoie cette « robe de chambre brodée. »
Quand j’eus achevé ce travail je fus accueilli par un murmure flatteur de l’assemblée. — Très-bien dit ! s’écria Scévola ; Martial, voilà des vers qui feront passer mes présents. Je t’enverrai avant peu une demi-livre de poivre.
— Vous aviez, lui dis-je, l’habitude de me donner chaque année une livre d’argent : je n’achète pas si cher une demi-livre de poivre.
A cette réponse, Scévola sortit en rougissant de colère, et toute l’assemblée battit des mains à Martial,
Alors l’honnête Cimber, s’approchant de moi : — Vous vous êtes surpassé ce soir, mon ami Martial ! Acceptez ce petit cachet, qui représente le jeune esclave de Brutus.
Je mis l’anneau à mon doigt, et je dis à Cimber :
— Acceptez en revanche ce distique, que j’ai fait hier pour votre tableau d’Héro et Léandre :
« L’audacieux Léandre, poussé par l’amour, s’écriait au milieu des « flots : — Flots orageux, ne m’engloutissez qu’à mon retour ! »
— Que pensez-vous, me dit le savant Cotta, du Moucheron de Virgile ?
— C’est un éclat de rire après l’Arma virumque, lui répondis-je.
— Et le poème des Grenouilles d’Homère ?
— C’est une excuse pour Martial.
J’entendis Cotta qui murmurait en souriant : — Aussi habile à parler sérieusement qu’ingénieux à dire des riens !
Je te raconte ainsi tous les moindres détails de cette soirée, parce que cette soirée fut la dernière heure de mes lâchetés poétiques. J’allais être enfin affranchi de cette horrible lutte contre la misère ; j’allais enfin redevenir un homme libre, grâce à cette dernière heure de ma prostitution poétique ; car, dans cette foule de gens d’esprit oisifs et de belles femmes, qui faisaient de mon esprit un délassement futile, il y en avait une qui put à peine contenir ses larmes en me voyant exécuter ainsi, le sourire à la bouche et le désespoir dans le cœur, ces horribles tours de force. Par un bonheur incroyable, cette belle femme de tant de pitié était ma compatriote, une brune Espagnole à l’âme brûlante, née comme moi sur les rives sauvages du Xalon. Mais qui se serait douté, à la voir si calme et si tendre, que c’était là une Espagnole ? Il y avait dans toute sa personne quelque chose de si exquis, de si délicat, de si reposé ! A entendre la perfection de cette langue romaine qu’elle parlait dans toute sa pureté, Rome l’eût saluée comme née dans ses palais ; elle n’avait son égale ni au milieu du quartier de Suburre ni près du mont Capitolin, les plus beaux quartiers de la ville. Personne plus que cette femme ne méritait d’être Romaine ; mais aussi, grâce à elle, j’ai supporté sans trop d’efforts mon exil volontaire loin de Rome ; seule, elle est pour moi Rome tout entière.
Le lendemain de ce triste jour je la vis entrer dans ma demeure.
Sa démarche était calme, son visage était tranquille ; il y avait dans son regard je ne sais quel orgueil, mêlé d’une tendre bienveillance, qui commandait l’amour et le respect. — Martial, me dit-elle en me tendant la main, mon cher compatriote, il y a longtemps que je vous aime et que je vous ai pris en pitié. Je sais par cœur toutes vos poésies, et je connais à fond toutes vos misères : vous êtes entouré d’ennemis et de flatteurs ; vous êtes le jouet de l’amitié et de la gloire. Malheureux, qui avez flatté en tremblant Domitien lui-même ! Infortuné et noble esprit, qui vous êtes fait le jouet des nobles et des riches ! Je vous plains et je vous aime, Martial ! Je me suis dit à moi-même que vous étiez perdu sans retour, si quelque honnête fortune et un cœur dévoué ne venaient à votre aide. Martial, pauvre homme ! ta jeunesse s’est perdue en flatteries inutiles, ta vie se perd en méchancetés inutiles ; tu as jeté aux vents et sans pitié les trésors les plus précieux de ta poésie ; le loisir, non le génie, t’a manqué pour être un grand poète. Eh bien ! voici que je viens à ton aide, moi qui t’aime, moi qui suis belle, moi qui suis riche ! Non, il ne sera pas dit que tu sois plus malheureux que les autres poètes de Rome, qui, dans l’égoïsme général, et privés de Mécènes, ont été inspirés ou sauvés par les femmes ! Properce était aimé de Cynthie, Lycoris aimait Gallus, Tibulle s’inspirait de la belle Némésis, Catulle a dû sa renommée à Lesbie ; si tu le veux, tu devras le bonheur à Marcella, ton épouse ! Viens, quittons cette ville bruyante ; mes belles fermes et mes vastes jardins te vont reconnaître pour leur maître. Ni les rivages de Baies, ni les ombrages d’Anxur ne valent les rives duXalon. Viens ; dis adieu à la foule agitée, aux protecteurs ingrats, aux protégés stupides, à la maigre sportule, aux dîners mendiés dans l’antichambre ; viens, renonce à cette vie agitée, pénible, misérable, mendiante, à cette maison qui fait eau de toutes parts, à ce champ stérile ; viens dans ma vaste maison, qui sera la tienne ; heureuse contrée où peu de chose rend heureux, où l’on est riche même avec un mince patrimoine. Ici il faut nourrir la terre : chez nous, c’est la terre qui nous engraisse ; ici, le foyer sans chaleur ne réchauffe personne : chez nous, la flamme éclate bruyante, hospitalière et joyeuse ;
ici, la faim même est hors de prix : là-bas, les fruits de nos arbres chargeront notre table ; ici, dans un seul été, tu uses plus de quatre toges : là-bas, un seul habit pourrait te suffire toute l’année. Est-ce donc la peine de faire ta cour aux grands, quand tu peux, à ton tour, avoir à ton lever des poètes, des mendiants et des flatteurs ?
Ainsi parlait Marcella. Disant ces mots, elle était si touchante et si belle ! Ses deux mains étaient jointes comme si elle eût imploré de moi sa fortune, son grand œil noir était mouillé d’une seule larme, mais limpide et brillante. Moi cependant, étonné, ébloui, mais, le croiras-tu ? hésitant encore, je jetais un triste regard sur ma misère et un regard attendri sur cette femme si belle qui semblait m’implorer. Étais-je bien éveillé, en effet ? Ici, chez moi, a mes côtés, cette belle personne, l’honneur de l’Espagne, et en même temps ce pauvre mobilier, misérable gage de deux années de loyer que mon avare propriétaire avait négligé de saisir ! Marcella assise sur ce siège impotent, triste ruine, et autour d’elle ces meubles sans forme ! ce grabat à trois pieds, compagnon boiteux d’une table qui n’en avait que deux ; cette lampe de corne à côté de ce cornet de corne ! Sur ces planches grossières, mon maigre garde-manger de chaque jour, était étalé un fromage de Toulouse entouré d’un vieux chapelet d’aulx et d’oignons, non loin d’une moitié d’amphore qui portait un réchaud à cuire mes harengs. Seulement, ce qui relevait un peu cette misère, et ce qui lui donnait quelque chose de respectable, c’étaient quelques beaux exemplaires de mes poètes favoris : l'Iliade ; le poème d’Ulysse, si fatal à l’empire de Priam ; les Œuvres de Virgile, ornées a la première page du portrait de ce grand poète ; la Thaïs de Ménandre, la première histoire qui ait été écrite sur les amours des jeunes gens ; un Cicéron sur parchemin, œuvre immense qui eût pu suffire aux plus longs voyages ; les vers brûlants de Properce, non loin des histoires de Tite-Live ; Salluste, l’admirable écrivain, et les vers tristes et galants du malheureux Ovide. Qui encore ? Tibulle, la victime de Némésis, sa coquette maîtresse, qui l’a ruiné, mais qui lui a donné la gloire ; Lucain, grand poète tant décrié par les prétendus connaisseurs, mais si populaire, en dépit de toutes les critiques ; Catulle, enfin, la gloire de Vérone, comme Virgile est la gloire de Mantoue. Tels étaient mes trésors, tels étaient mes dieux domestiques, tels étaient mes confidents assidus, tels étaient les consolateurs de ma glorieuse pauvreté !
Après quelques instants d’hésitation (hélas ! je comprenais déjà confusément que ce n’est pas sans chagrin et sans péril qu’on se sépare de Rome, cette grande prostituée), je pris la main que me tendait Marcella : — Vous êtes belle et vous êtes bonne, lui dis-je, ô Marcella !
Qu’il en soit fait comme vous dites ! Je le veux, soyez ma femme ; emmenez-moi loin de Rome ; quittons, quittons la ville ; retournons dans nos fertiles campagnes, sous notre beau soleil, aux bords de notre beau fleuve. Oui, c’en est fait, tu dois redevenir un homme libre, Martial ! Tu seras libre, si tu t’abstiens de manger chez les autres, si le jus du raisin d’Espagne te suffit pour apaiser ta soif, si tu es assez sage pour voir d’un œil de mépris la riche vaisselle du malheureux Cinna. Oui, c’en est fait, adieu le bruit et les grandeurs ! Soyez donc ma femme, Marcella. Autrefois, dans ses bontés avares et ironiques, Domitien m’a gratifié des droits d’un père de trois enfants : plaise aux dieux que nous ne perdions pas notre droit ! Le présent du maître ne doit pas périr ! Allons donc rejoindre nos riches Pénates. Vous serez pour moi plus que n’était Cynthie à Properce, Lycoris à Gallus : vous serez ma Pénélope, ma Cornélie, ma Julie, ma Porcia ; vous serez à la fois ma Lucrèce et ma Laïs. Et vous, calendes de mars qui m’avez vu naître (jour plus aimable cent fois que les autres kalendes, et qui me valiez des présents même des jeunes filles), pour la quarante-septième fois, recevez mes libations sur vos autels ! Grands dieux !
ajoutez, je vous en prie, à ce nombre (si toutefois c’est pour le bien de celui qui vous le demande), deux fois neuf ans ! Faites que, sans être trop alourdi par la vieillesse, après avoir parcouru les trois âges de la vie, je descende dans les bosquets de l’Elysée pour y attendre Marcella ! Telle est, cher Sextus, cette histoire de mon honheur ; il m’arriva complet, inespéré. Aussitôt que je fus décidé à quitter Rome, je n’eus point de repos que je n’eusse dit adieu à mes amis et à mes ennemis : à ceux-là un tendre embrassement, à ceux-ci une dernière épigramme. Je voulus revoir aussi les lieux qui m’étaient chers, les palais qui m’avaient abrité, les seuils ingrats qui m’avaient dédaigné, tous les lieux témoins de mes souffrances et de mes plaisirs. O Tibur ! ô Sorrente ! ô Soracte ! chanté par Horace et couvert de neiges ! Voilà ces fertiles coteaux que préfère Bacchus aux collines de Nisa ! Naguère, sur ces montagnes, les satyres formaient les danses rapides ; c’était la demeure de Vénus, plus encore que Lacédémone ; Hercule a passé sur ces sommets ; la flamme a tout détruit, et cependant déjà les pampres reverdissent !
Adieu, portiques ! adieu, musées ! adieu, bibliothèques retentissantes ! adieu les bains ! adieu la place publique ! adieu les belles courtisanes ! adieu la conversation légère, la lutte poétique ! adieu le théâtre, le Cirque, le Capitole ! adieu le palais de l’Empereur ! adieu Rome entière ! J’ai assez vécu de cette vie retentissante et agitée, mêlée de passions et d’angoisses, de succès et de revers, de consolations et de désespoirs, de bienfaits et de despotisme. Maintenant je ne serai plus le jouet du hasard et du vent qui souffle ; maintenant l’inspiration me viendra à mes heures, je serai poète à mes heures. Je dirai comme Horace : L’indépendance est le plus précieux des biens ; et je me plongerai dans ma douce paresse. Adieu donc, ma vie passée, et même adieu la gloire ! Ma gloire désormais, désormais mon bonheur, désormais ma fortune, c’est Marcella !
Je quittai Rome comme en triomphe. J’y étais arrivé pauvre, seul et nu, victime consacrée à la poésie : j’en sortais riche, et marié avec une charmante femme de cœur. Ainsi la poésie n’abandonne jamais ses enfants. Nous avons revu, Marcella et moi, heureux et ravis, ces beaux lieux de notre naissance ; enfin Marcella s’est reposée des fatigues de sa beauté, et moi des fatigues de mon génie. Jamais la fière Bilbilis n’avait été plus bruyante du bruit des armes, les eaux du Caussus n’avaient jamais été plus rapides et plus fraîches ; le Vadavéron sacré étendit sur nous ses épais ombrages ; les Nymphes du Considus au cours paisible vinrent au-devant de nous avec un gracieux sourire. Là je vis, la je règne. L’hiver, je fais grand feu dans ma maison ; l’été, je rafraîchis mon corps dans le lit peu profond du Xalon, qui durcit le fer. Pendant les plus fortes chaleurs, je me plonge dans le Tage au sable d’or ; les eaux glacées du Dircenna et celles de Néméa, plus froides que la neige, apaisent l’ardeur de ma soif. Lorsque arrive décembre blanchi par les frimas, et que la dure saison de l’hiver fait retentir les mugissements du bruyant aquilon, Valisca, la forêt peuplée, m’offre les plaisirs de la chasse : là tombent sous mes coups les daims pris dans les souples filets et les sangliers de la contrée ; ou bien, forçant, à l’aide d’un coursier vigoureux, le cerf plein de ruses, je laisse le lièvre au fermier. La forêt voisine descend pour alimenter le feu de mon foyer, qu’entoure une troupe d’enfants pauvrement vêtus. Alors j’invite le chasseur qui passe ; et le voisin, entendant ma voix, me fait raison le verre à la main. Chez moi point de chaussure à lunule, point de toge, point de vêtement de pourpre répandant leur forte odeur ; le sale Liburnien, l’importun client et le protecteur impérieux évitent ma demeure ;
nul créancier n’interrompt mon sommeil, et je puis dormir toute la grasse matinée.
Enfin ma femme est bonne et tranquille ; elle m’aime, elle admire mon esprit, et elle écoute mes vers.
Et pourtant, cher Sextus, te l’avouerai-je ? il y a des moments où tout ce bonheur me pèse. Ingrat que je suis, je calomnie ma sécurité présente, je regrette Rome et ses heureuses misères ! Par exemple, si tu savais, mon ami, quelle rencontre je fis hier !
Ne le dis à personne ; ne montre ma lettre à qui que ce soit dans cette Rome remplie de délateurs ! Il y va de ma liberté, et peut-être d’une vie plus précieuse que la mienne. Hier donc, j’étais sur le devant de ma porte, à l’ombre de ma vigne, pensant à Rome et aux poètes de Rome, quand soudain je vis défiler devant moi une cohorte de jeunes soldats romains. A la suite de cette cohorte venait au pas un vieux centurion. Ses cheveux, blanchis par l’âge, flottaient au gré du vent sous le casque qui chargeait sa tête ; sa main vénérable avait peine à tenir une lourde épée, tout son corps en sueur pliait sous cette armure pesante ; on eût dit un homme condamné au dernier supplice. La démarche de ce vieillard était tremblante ; sa tête était noble et imposante. Arrivé devant moi, et pendant que ses soldats poursuivaient leur chemin, il s’arrêta debout, et, s’appuyant sur son épée, il déclama, en me regardant, ce vers du poète de Mantoue qui est devenu le mot d’ordre de tous