Épigrammes (page 2)
Roch, jadis médecin, met en terre les morts :
Ce qu’il fait aujourd’hui, Roch le faisait alors.
[…]
50. À LICINIEN, SUR SON DÉPART POUR L’ESPAGNE.
Toi, l’orgueil et l’amour de notre belle Espagne,
Et dont le nom toujours y doit être cité,
Tu vas donc visiter cette antique cité
Qui couronne le front d’une haute montagne,
Bilbilis, si féconde en rapides coursiers,
Et qui consacre à Mars ses bruyants ateliers ;
Tu vas donc voir ce site et riant et terrible,
Le Caunus ceint de neige, et ce Vadavéron
Que ses flancs escarpés rendent inaccessible ;
Et plus loin, sur un sol tapissé de gazon,
Les vergers de Botrode, et leur ombre paisible ;
Le tiède Congédus et ses lacs tempérés,
Dans tous les temps aux nymphes consacrés,
Tu les traverseras doucement à la nage.
Amolli par le bain, retrempe ton courage
Dans les eaux du Xalon, où, brusquement plongé,
Le fer en dur acier à l’instant est changé.
Tout près de Voberta, la fort giboyeuse
Te promet une chasse aisée autant qu’heureuse ;
Tranquillement assis pour apaiser ta faim,
Là, tu verras la proie accourir sous la main.
Du Tage au sable d’or, les rives solitaires
Ont pour toi des abris contre les feux du jour ;
Dircenne et Néméa t’offriront tour à tour,
Pour étancher ta soif, leurs eaux froides et claires.
Mais quand l’hiver ; le front ceint de frimas,
Environné de son hideux cortège,
Te rendra les brouillards, l’aquilon et la neige,
Tu reviendras, cherchant de moins âpres climats,
Habiter Tarragone et ta Lalétanie.
Là des plus doux plaisirs s’embellira ta vie ;
Ta main immolera le daim pris dans tes rets,
Et le dur sanglier nourri dans tes forts.
Mais, laissant ton fermier lancer le cerf agile,
Tu montes un coursier vigoureux et docile ;
Et tu cours, franchissant plaines, fossés, guérets,
Forcer un lièvre adroit, éventer ses secrets.
A ta voix, descendus de la forêt voisine,
Le chêne, le bouleau, garniront ton foyer,
Où se roule et s’ébat une troupe enfantine
Qui doit le jour à ton vieux métayer.
Arrive à ton signal ton compagnon de chasse,
Un bon voisin dans l’instant invité,
Qui, t’escortant chacun de son côté,
A la table prennent leur place.
Dans ta maison jamais tu n’aperçois
Du client la robe importune.
Ni la chaussure à demi-lune,
Ni le manteau de pourpre à Tyr trempé deux fois ;
Loin de toi les huissiers à voix malencontreuse,
Le client éploré, la veuve impérieuse !
Nul accusé tremblant ne hâte ton réveil,
Qui jamais ne prévient le retour du soleil.
Qu’un autre, épris d’un vain suffrage
Achète au prix de son repos
D’un vulgaire insensé les stériles bravos ;
Toi, dans ton paisible ermitage
Tu vois en pitié son erreur ;
Et tandis que Sura de Rome obtient l’hommage,
Libre d’ambition, tu jouis du bonheur
Qu’on goûte au gîte après un long voyage.
Celui qui voit sa vie assez riche en succès,
Du reste de ses jours peut disposer en paix.
[…]
53. À QUINCTIANUS.
Sous ton illustre patronage,
Quinctianus, je place mon ouvrage ;
Si je puis dire mien un livre qu’aujourd’hui
Un poète impudent affirme être de lui ;
En esclave à sa loi s’il prétend le soumettre,
Dis que j’en suis le seul et légitime maître.
Tu n’auras pas deux ou trois fois
Hautement proclamé ton puissant témoignage,
Que l’imposteur, plissant à ta voix,
Ira cacher dans l’ombre et sa honte et sa rage.
54. À FIDENTINUS.
Fidentinus, dans mon ouvrage
De toi tu glissas une page,
Une seule, mais, par malheur,
De ton cachet si fortement empreinte,
Qu’à l’instant même on peut, sans crainte
De se tromper, en désigner l’auteur.
Ainsi d’un vil manteau la misérable bure
Gâte par son contact la pourpre la plus pure ;
Ainsi de simple argile un vulgaire bocal
Jure, placé trop près d’un vase de cristal ;
Ainsi du noir corbeau le plumage sinistre
Outrage la blancheur des cygnes du Caïstre ;
Ainsi quand Philomèle, au retour du printemps,
Par son harmonieuse plainte
Du bois sacré fait retentir l’enceinte,
L’aigre cri de la pie insulte à ses accents.
Qu’ai-je besoin, pour venger mon ouvrage,
De témoin ou de défenseur ?
Ton délateur est ton propre passage ;
Il t’accuse, il te crie : ô voleur ! ô voleur !
55. À FUSCUS.
Veux-tu, Fuscus, m’accorder une grâce ?
Si tu consens encore à te laisser aimer,
Pour l’amitié, s’il reste en ton cœur une place,
Permets-moi de la réclamer.
De tes amis je sais que le nombre est immense,
Et que très souvent les refus
Sont le lot des derniers venus.
Cependant j’ose encor conserver l’espérance ;
Tous tes amis anciens furent nouveaux jadis ;
Lorsque aujourd’hui de toi je sollicite
Parmi les tiens la faveur d’être admis,
Vois seulement, Fuscus, si je mérite
De figurer un jour parmi tes vieux amis.
56. À FRONTON.
Toi qui, capitaine, orateur,
De ta patrie es doublement l’honneur,
Fronton, tu désires entendre
Ce qui de ton ami peut faire le bonheur :
En deux mots je vais te l’apprendre.
Un rustique manoir, un champêtre domaine
Qui sans conteste m’appartienne,
Un petit bois, un modeste jardin
Que je cultive de ma main ;
Peu de fortune, mais longue méridienne,
Voilà, Fronton, pour être heureux,
A quoi se bornent tous mes vœux.
Voudrait-il habiter ces froids et longs portiques
Que le marbre de Sparte incruste en mosaïque,
Ou courir le matin, devançant le soleil,
D’un dédaigneux patron saluer le réveil,
Celui qui chaque soir, au retour de la chasse,
Vis à vis d’un foyer, dont le feu le délasse,
Non sans orgueil, étale ses filets
Enrichis du gibier des champs et des forêts ;
Qui voit prendre à sa ligne un poisson qui frétille,
Et rapporte en triomphe ou la carpe ou l’anguille ;
Qui, pour calmer sa soif par un doux hydromel,
A l’amphore rougie emprunte l’or du miel,
Pendant que du logis la rustique intendante
Sur sa table boiteuse étale quelques mets,
Un pur laitage, et des œufs frais
Cuits à propos sous la cendre brûlante
Du foyer que son bois alimente sans frais ?
Ne connaissez jamais cette heureuse existence,
Vils esclaves des grands ! Adorez leur puissance,
Et consacrez vos jours à des patrons ingrats :
Que souhaiter de pire à qui ne m’aime pas ?
[…]
58. À FLACCUS.
Quelle maîtresse je voudrais ?
Trop de facilité me lasse,
Trop de difficulté me chasse ;
Je n’aime l’un ni l’autre excès.
[…]
60. À FLACCUS SUR LA SPORTULE.
Avec tes cent quadrans, à Baya, cher Flaccus,
Dans des bains somptueux, j’éprouve la famine ;
Rends-moi les bains obscurs de Lupus, de Grillus ;
Tes bains sont beaux, très beaux ; mais il faut que je dîne.
[…]
62. À LICINIEN, SUR LA PATRIE DE QUELQUES ÉCRIVAINS.
Virgile est à jamais la gloire de Mantoue ;
Vérone aime Catulle et son goût délicat ;
Tite-Live, Flaccus, sont l’orgueil de Padoue ;
Lucain, les deux Sénèque, ont illustré Cordoue,
Et Sulmone d’Ovide emprunte son éclat ;
Sur les rives du Nil le nom d’Apollodore
Retentira longtemps encore.
Si Cadix s’applaudit de son cher Canius,
De l’illustre Décianus
A son tour Mérida s’honore.
C’est sur toi, cher Licinien,
Que notre Bilbilis fonde aujourd’hui sa gloire ;
Puisse-t-elle à côté du tien
Garder longtemps mon nom dans sa mémoire !
63. SUR LŒVINA.
La chaste Lœvina, d’un mari très austère
Épouse encore plus sévère,
Qui rappelait les mœurs des antiques Sabins
Part avec son époux, et visite les bains
Dont on vante partout la vertu salutaire.
Tandis que de Baya le séjour enchanté
De son humeur farouche adoucit l’âpreté,
Voilà qu’au sein des eaux, d’un feu soudain surprise,
Pour un jeune homme elle devient éprise,
Et furtivement, sans éclats,
Elle fuit son époux, accompagne les pas.
Du nouveau Pâris qui l’emmène :
Pénélope arrivée, elle est partie Hélène.
64. À CÉLER.
D’un ouvrage que tu composes
J’entends dire beaucoup de bien
Lis-le moi ? — Je n’en ferai rien.
N’insiste point. — Pour quelles causes ?
Tu voudrais me lire le tien.
65. À POLLA.
Nulle belle, on le sait, n’est plus belle que toi ;
Plus riche, on en convient ; plus sage, je le crois,
Polla ; mais quand tu veux commander mon hommage,
Tu n’es plus, à mes yeux, belle, riche ni sage.
[…]
67. CONTRE UN PLAGIAIRE.
Plagiaire impudent, voleur de mes écrits,
Qui crois que pour être poète
Il suffit d’acheter un volume à vil prix,
Reviens de ton erreur ; ce beau nom que l’on fête,
Par or, ni par argent, ne fut jamais acquis.
Crois-moi, va déterrer au fond d’un secrétaire
Quelque rouleau chargé de bons ou mauvais vers,
Vierge encor et connu seulement de son père ;
Qui, sans avoir passé sous les yeux du vulgaire,
Ne fut encor visité que des vers.
Un livre publié ne change plus de maître.
Mais si tu cherches bien, peut-être
Tu trouveras sur ton chemin
Un volume nouveau, dont les soins d’un libraire
N’ont encore poncé ni rougi le vélin.
Qu’on te le cède, mais sous le sceau du mystère,
Puis, chez toi, de ton nom va couvrir ton larcin.
Voilà tout le secret : celui dont l’impuissance
Veut s’illustrer par l’ouvrage d’autrui,
Traitant avec l’auteur, doit acheter de lui
Son livre et surtout son silence.
[…]
70. PLAISANTERIE SUR CANIUS.
A Térente on a vu longtemps un PAN rieur ;
Canius aujourd’hui se fait son successeur.
71. À SON LIVRE.
Pars, mon cher livre, et sans retard
Cours au bel hôtel de Procule,
Et répète-lui, de ma part,
Du salut la simple formule,
Mon tribut de chaque matin.
Crains-tu de te perdre en chemin ?
Du long trajet que tu dois faire,
Écoute et suis l’itinéraire :
Longe le temple de Castor,
Ensuite celui des Vestales,
Puis, franchissant dans ton essor
Du Mont-Sacré les hautes dalles,
Tu verras l’auguste palais
Où partout le marbre et l’ivoire
De notre prince offrent les traits,
Où tout nous parle de sa gloire.
Admire en passant la grandeur
De cette statue imposante,
Dont le soleil, de sa splendeur,
Revêt la tête rayonnante,
Et dont celle qu’à Rhode on vante
Pourrait envier la hauteur.
Dirige-toi vers la chapelle
Où le vin coule pour Bacchus ;
Plus loin est le dôme où Cybèle
Est peinte avec ses attributs
Au milieu de sa cour fidèle.
Enfin, à gauche tu verras
S’élever le noble portique
De l’édifice magnifique
Où doivent s’adresser tes pas.
Jamais le sourire ironique
Ni l’insolence des valets
N’en prétend défendre l’accès.
On ne trouve pas dans la ville
Maison d’un abord plus facile,
Ni plus accessible aux auteurs
Apollon et ses doctes sœurs
Y trouvent leur plus cher asile.
Si l’on te demandait pourquoi,
Au lieu de venir avec toi,
Ton maître ce matin s’absente,
L’excuse aussitôt se présente :
C’est que ces vers, bons ou mauvais,
Qu’avec son salut il vous donne,
Procule, il ne les eût point faits
S’il eût dû venir en personne.
[…]
73. À FIDENTINUS.
Tu m’as volé mes vers, et tu te crois poète ;
Tu veux même passer pour tel ; eh ! pourquoi non ?
Ainsi fait Lycoris, quand la vieille coquette,
Plus noire qu’une mûre en l’arrière-saison,
Se croit belle du vermillon
Et des lis qu’au matin lui fournit sa toilette ;
Telle encore, quand, ses dents viennent à la quitter,
Églé, qui sait bientôt en réparer l’absence,
En souriant exprès, montre avec complaisance
Le râtelier qu’elle vient d’acheter.
Fidentinus, malgré ton impuissance,
Sois-donc poète si tu veux.
Comme lorsque le Temps, qui dépouille ta nuque,
Aura jusqu’au dernier emporté tes cheveux,
Nous te verrons d’une jeune perruque
Couvrir la nudité de ta tête caduque.
74. À CÆCILIANUS.
Quand ta femme de près n’était pas observée,
Nul ne l’eût seulement voulu toucher du doigt ;
Depuis qu’elle est par toi mise en chartre privée,
Elle a nombre d’amants ; tu n’es pas maladroit.
75. À PAULA.
On le disait bien votre amant,
Mais on n’en avait pas la preuve ;
Vous l’épousez, à peine veuve :
Or, niez-le donc maintenant !
76. SUR LINUS.
A Linus, qui voudrait m’emprunter cent écus,
J’en vais donner cinquante, et gagne le surplus.
77. À FLACCUS.
O toi le tendre objet de ma sollicitude,
Digne fils de Padoue et son plus cher espoir,
Remets à d’autres temps les douceurs de l’étude,
Les muses, leurs concerts. Que peux-tu recevoir
Pour prix de tes travaux, sinon l’ingratitude ?
A des dieux indigents c’est trop sacrifier ;
Tourne-toi vers Pallas. Seule elle peut payer
Tous les soins qu’on lui rend ; grâce à son opulence,
Les mortels et les dieux sont sous sa dépendance.
Fais-lui la cour : crois-moi, cultive l’olivier ;
Tu verras ses rameaux, courbés sous leurs richesses,
De leurs fruits dans ton sein épancher les largesses.
Laisse à Bacchus son lierre, à Phébus son laurier.
Que t’offre l’Hélicon ? Des eaux et des ombrages,
Une lyre, des fleurs, d’infructueux suffrages.
Pourquoi chercher si loin le Permesse et Cirrha ?
Le Forum est plus près : Plutus réside là ;
De l’or et de l’argent là le doux son nous flatte ;
Tandis que sur la scène, ou d’une chaire ingrate,
On n’entend retentir que le bruit des bravos
Dont on croit trop payer nos pénibles travaux.
[…]
79. SUR FESTUS.
Depuis longtemps en proie à l’ulcère malin
Qui lui ronge la gorge et gagne sa figure,
Le généreux Festus, l’œil sec, le front serein,
A ses amis en pleurs déclare le dessein
Qu’il a formé d’abréger sa torture ;
Mais il rejette avec dédain
Du poison la ressource obscure,
Et le supplice de la faim.
Il veut par une digne fin
Couronner une vie irréprochable et pure.
Romain il a vécu, sa mort est d’un Romain.
De Caton, qu’on nomme divin,
On vante le trépas ; mais on peut, sans injure,
Lui préférer Festus : car de César, enfin,
Festus était l’ami : sa gloire en est plus pure.
[…]
81. SUR CANUS.
La nuit même où Canus subit la loi commune,
Quoique malade, il tenait bon pourtant ;
Il voulut la sportule : on l’apporte ; à l’instant
Il meurt, mais de regret de n’en avoir eu qu’une.
82. À SOSIBIEN.
Tu naquis d’un esclave, et n’en fais pas mystère
Quand du nom de patron tu désignes ton père.
[…]
84. CONTRE MANNA.
Un chien lécha à Manna la bouche et la figure,
Pourquoi s’en étonne ? le chien aime l’ordure.
[…]
87. SUR UN VOISIN INSOCIABLE.
Nonus est mon proche voisin,
Et ma maison est si près de la sienne
Que par la fenêtre, au matin,
Nous pourrions, sans beaucoup de peine,
Nous donner le bonjour et nous serrer la main.
Qui n’envierait cette bonne fortune,
Qui de nos deux maisons semble n’en faire qu’une,
Et qui permet que deux amis
A chaque instant soient réunis ?
Eh bien ! Terentius qui gouverne Siène,
Et, sur la plage égyptienne,
De Rome en ce moment fait respecter la loi,
N’est pas plus séparé de moi.
L’un à l’autre étrangers, pour le voir, pour l’entendre,
Je ne sais plus bientôt comment m’y prendre ;
On n’est pas à la fois et plus près et plus loin.
Afin donc d’en finir, je crois qu’il est besoin
Que l’un de nous deux déménage,
Et qu’emportant avec lui son bagage,
Il cherche à l’écart quelque coin.
Pour ne point voir Nonus de votre vie entière,
Faites-vous son voisin, ou bien son locataire.
88. CONTRE FESCENNIA.
Quand ton haleine accuse un excès de la veille,
Comme palliatif, ton docteur te conseille
De menthe une pastille au matin prise à jeun :
Pour un instant ta lèvre en reçoit le parfum ;
Mais son effet est nul quand un levain acide
De ton estomac chasse une vapeur fétide.
De plus, le souffle impur de ta bouche exhalé
N’en est que plus infect ; à des parfums mêlé,
Et s’étend plus au loin. Laisse là ta finesse,
Crois-moi : c’est déjà trop que l’odeur de l’ivresse.
89. SUR ALCIMUS.
Alcime, enfant chéri, qu’à mes embrassements
La mort vient de ravir à la fleur de tes ans,
Sous ce tertre léger dors d’un sommeil tranquille !
Ma tendresse a choisi pour ton dernier asile,
Non loin de mon séjour, ce pré semé de fleurs,
Qu’à défaut de rosée humecteront mes pleurs.