Épigrammes (page 3)
Reçois de moi, non pas un tombeau de porphyre,
Ni ces vains monuments que le temps peut détruire ;
Mais des buis, de l’ombrage, un autel de gazon :
Voilà le mausolée où doit vivre ton nom.
Lorsqu’au sombre manoir il me faudra descendre,
Je n’en demande pas un autre pour ma cendre.
90. SUR CINNA.
A tout Cinna met du mystère,
Il vient vers vous à petits pas
Pour vous raconter, mais bien bas,
La nouvelle la plus vulgaire.
A votre oreille, en grand secret,
Il pleure, chante, rit, se plaint, crie ou se tait.
Sans doute il faut qu’habitude pareille
Chez lui soit incurable, car,
Ce matin encor, à l’oreille
Il me faisait l’éloge de César.
[…]
92. CONTRE LAELIUS.
Tu critiques mes vers sans publier les tiens :
Mets donc les tiens au jour, ou laisse en paix les miens.
[…]
94. SUR AQUIN.
Près de son cher Fabrice, Aquin gît aujourd’hui,
Qui partant le premier, voulut de l’Élysée
Lui ménager l’accès par une pente aisée.
Trop heureux, maintenant il dort auprès de lui ;
Au pied d’un double autel, un marbre funéraire
Exalte leurs exploits, leur haut rang militaire :
C’est trop borner leur gloire ; à leurs devoirs soumis,
On les a vus rivaux sans cesser d’être amis,
Mérite dont le monde, hélas ! ne parle guère.
96. CONTRE HÉLIUS.
Quand cesseras-tu de brailler
Et d’interrompre mon affaire ?
— Moi ? je fais ici mon métier ;
Payez-moi bien, je vais me taire.
98. CONTRE L’AVOCAT NŒVOLUS.
Lorsqu’un conflit de voix assourdit l’audience,
Noevole parle, parle, et ne déparle pas.
Il renforce sa voix, allonge ses grands bras,
Et se donne sans frais un renom d’éloquence.
Mais tout à coup voilà qu’un absolu silence
Au barreau rentre par hasard :
Allons, Naevole, à toi ! fais briller ta science,
Ou tu n’es à mes yeux qu’un ignorant bavard.
99. À FLACCUS, CONTRE UN PLAIDEUR.
Un dit que Diaulus le plaideur a la goutte ;
— Est-ce aux pieds ? — Je ne sais ; mais à ses avocats
Il ne donne rien. — En ce cas,
Je le vois, c’est aux mains, sans doute.
100. CONTRE L’AVARE CATENUS.
Lorsqu’à peine tes revenus
S’élevaient à deux mille écus,
Je te voyais généreux, noble, affable,
Menant une vie honorable ;
Et les amis qui, toujours bien reçus,
Venaient souvent prendre place à ta table,
T’en souhaitaient vingt mille et plus.
Cette somme, en moins d’une année,
Les Dieux, touchés de nos vœux assidus,
Par quatre ou cinq décès soudain te l’ont donnée ;
Toi ; comme si le ciel, au lieu de t’envoyer
Pareille aubaine à tes biens l’eût ravie,
Réformant ton genre de vie,
Tu pris celui d’un sordide usurier.
Telle est depuis lors ta lésine,
Que quand ta vanité mesquine
Une fois l’an, non sans regret,
Pour quelques vieux amis veut bien se mettre en frais,
La dépense de ta cuisine,
J’en suis certain, n’excède pas
Cinq ou six misérables as.
Pour te récompenser de ta munificence.
Puissent les Dieux encore décupler ta finance !
Bientôt, suivant le même train,
nous te verrons mourir de faim.
101. SUR LA VIEILLE AFRA.
De maman, de papa, les mots jadis charmants,
Aujourd’hui dans ta bouche, Afra, cessent de plaire,
Quand des papas et des mamans
Toi-même peux passer pour être la grand-mère.
102. SUR DÉMÉTRIUS.
De mes écrits longtemps le seul dépositaire,
Dont la main aux Césars n’était point étrangère,
Démétrius expire à la fleur de ses ans ;
A peine il avait vu naître dix-neuf printemps :
Frappé d’un noir fléau, lorsqu’il allait s’éteindre.
Esclave encore, il parut craindre
D’en emporter le titre au séjour de Pluton.
De tous mes droits alors je lui fis l’abandon,
Heureux si mon bienfait l’eût pu rendre à la vie !
Il en sentit le prix, et sa voix affaiblie
Me dit : Je suis-donc libre ! adieu, mon cher patron !
103. À LYCORIS.
L’artiste qui t’a peint cette mère d’amour,
A Minerve, je crois, voulut faire sa cour.
104. CONTRE SCŒVOLE.
Oh ! si des Dieux un jour la faveur indulgente
Me daignait envoyer vingt mille écus de rente,
Nous répétait Scævole, alors maigre rentier,
Avant qu’il eût atteint au rang de chevalier,
Que j’aimerais à vivre une vie honorable !
Que d’amis tous les jours prendraient place à ma table !
Comme je jouirais ! Quel mortel plus heureux ?
Les Dieux, trop complaisants, ont exaucé ses vœux,
Sa robe, depuis lors, n’est plus qu’une guenille,
Et son manteau râpé qu’une sale mandille ;
Dix fois de ses souliers bâillants et racornis
L’alène a rapproche les ignobles débris.
Qu’on lui serve à dîner quelques fruits de Minerve,
De dix il en prend cinq ; le reste il le réserve.
Sur le repas du jour il vit le lendemain.
Il ose boire à peine, encore de quel vin !
Des pois bouillis, des noix, voilà toute la chère
Qui compose aujourd’hui son chétif ordinaire.
Triple fourbe ! affronteur ! misérable fripon !
Devant les tribunaux viens nous rendre raison !
Viens apprendre comment l’honnête homme doit vivre ;
Prends le train que jadis tu promettais de suivre,
Faussaire ! ou rends aux Dieux, de ta crasse lassés,
Leurs stériles bienfaits, chez toi si mal placés.
[…]
107. À RUFUS.
D’où te vient cet air sombre, et quel sujet nouveau,
Quand tout nous rit à table, offusque ton cerveau ?
Toujours morne et pensif, si quelque camarade
Te provoque et te verse une large rasade,
Tu bois le quart d’un verre, encore trempé d’eau
Je crois te deviner : Nævia la danseuse,
Vive, folâtre et grande prometteuse,
Mais à qui la mémoire échappe assez souvent
T’a promis de venir égayer ta soirée ;
Elle n’est pas venue, et, partout désirée,
Elle est allée ailleurs déployer son talent.
Oui, voilà le chagrin, ami, qui te possède ;
Mais on peut le calmer. Contre, un tourment pareil,
Appelle Bacchus à ton aide ;
Ne le ménage point : ton souverain remède,
C’est de bon vin d’abord, et puis un long sommeil.
108. À LUCIUS JULIUS.
Tu n’es qu’un paresseux, me dites-vous souvent ;
Écris, compose-nous quelque ouvrage important.
— Ami, donnez-moi donc l’existence facile
Que Mécène créa pour Horace et Virgile ;
Par quelque écrit, peut-être, on me verra, comme eux,
A la postérité transmettre un nom fameux.
Le taureau se refuse à des labeurs stériles,
Et garde ses sueurs pour des terrains fertiles.
109. À GALLUS.
Ta maison, cher Gallus, est vaste et magnifique,
Mais située en de lointains quartiers ;
Et mon logis, à moi, touché presque aux lauriers
Dont Agrippa jadis décora son portique.
C’est là qu’en paix j’achève de vieillir.
Chaque matin m’en voit partir
Pour t’offrir un salut consacré par l’usage.
Tu vaux bien que plus loin on aille te trouver,
Sans doute ; mais pour toi c’est un faible avantage
Qu’un seul client de plus présent à ton lever ;
C’en est un grand pour moi qu’éviter ce voyage.
Vers la chute du jour, ou peut-être plus tard,
En personne j’irai te porter mon hommage :
Mon livre, ce matin, te le rend de ma part.
110. SUR LA PETITE CHIENNE DE PUBLIUS.
Florette est gentille, mignonne,
Plus agaçante et plus friponne
Que le moineau par Catulle chanté.
Les doux baisers qu’à son ramier fidèle
Donne la tendre tourterelle,
Moins que les siens ont de suavité ;
Et les caresses ravissantes
Des vierges les plus innocentes
N’ont pas autant de pureté.
Près d’elle le rubis, l’opale,
Le diamant, la perle orientale,
Cessent d’être aussi précieux ;
Elle efface ou du moins égale
Tout ce qui brille sous les cieux.
Elle est de Publius la compagne et l’idole,
Et partage avec lui sa joie ou son plaisir :
Si quelque mal vient la saisir,
A son ami qui la console,
Par un regard, par un soupir
Elle répond ; il semble, en l’entendant gémir,
Qu’elle ait le don de la parole.
Modèle de fidélité
Près du sein de son maître au lit elle se pose,
Et là, paisible elle repose
Avec tant d’immobilité,
Qu’on croirait son souffle arrêté.
Mais si quelque besoin la presse,
Amante de la propreté,
De peur de rien gâter, avec délicatesse
Sa patte le réveille ; il la prend, et du lit
A terre la dépose ; un seul instant suffit,
Et Florette a repris sa place accoutumée.
Étrangère à l’amour, sa pudeur alarmée
Repousse les amants : nous ne lui trouvons pas
Un digne compagnon pour de tendres ébats.
Publius, qui du sort craint la fatale injure,
Pour ne point en un jour voir périr tant d’appas,
A voulu qu’un portrait conservât sa figure ;
C’est une autre elle-même ! et, lorsque la peinture
Avec l’original est placée en regard,
On se dit : toutes deux sont l’ouvrage de l’art,
Ou toutes deux celui de la nature.
111. À VÉLOX.
Mon style, selon toi, n’est pas assez précis.
Tu n’écris jamais rien : le tien est plus concis.
[…]
113. CONTRE PRISCUS.
Priscus, avant de te connaître,
Je t’appelais mon roi, mon maître ;
Maintenant que je te connais,
Tu ne seras pour moi que Priscus désormais.
115. À FAUSTINUS.
Faustinus, ce bosquet, ce modeste jardin,
Ce pré, ce petit champ qui du tien est voisin,
Fænius en a fait un tombeau de famille ;
C’est là qu’il a placé les restes de sa fille.
Sur ce tombeau sacré dont il est le gardien,
D’Antulle on lit le nom ; que n’y lit-on le sien !
Un père le premier chez Pluton doit descendre,
C’est le droit de son âge ; et le ciel, cette fois,
Sembla, frappant sa fille, intervertir ses lois.
Il veut qu’il vive ; il vit pour honorer sa cendre.
117. CONTRE PROCILLUS.
Procillus, j’ai touché le cœur
D’une beauté sensible et tendre,
Jeune, riche, et dont la fraîcheur
De la neige et du lis ternirait la blancheur.
Mais quoi ! déjà tu cesses de m’entendre ;
Je te vois changer de couleur,
Et tu sembles prêt à te pendre !
Écoute encore : l’amour, dont je subis les lois,
Pour un tout autre objet détermine mon choix.
Ses dents sont plus noires qu’ébène ;
Sa peau, qui ressemble à la poix,
A la suie, au corbeau ne le cède qu’à peine ;
Tel est l’objet qui me tient dans ses lacs ;
Si je te connais bien, Procillus, tu vivras.
[…]
118. CONTRE LUPERCUS.
Te rencontré-je à mon passage ;
Aussitôt tu me dis : Mon ami, voudrais-tu
Demain par ton valet m’envoyer ton ouvrage,
Que je te renverrai dès que je l’aurai lu ?
— Mon cher, à cet enfant épargne le voyage :
De chez toi le trajet est long jusque chez moi ;
De plus, il faut gravir jusqu’au troisième étage.
Ce que tu veux avoir n’est pas bien loin de toi.
Le quartier d’Argilet est dans ton voisinage,
Tu prends par là bien souvent ton chemin.
Au marché de César se trouve un magasin
Dont la façade, en très gros caractères,
Offre, affiché, le nom de mes confrères
Et sans doute le mien ; tu n’iras pas plus loin.
De t’informer pour t’épargner le soin,
Chez Attrectus (c’est le nom du libraire)
Demande un Martial : du deuxième rayon
Ou du premier tu le verras extraire
De mon ouvrage un exemplaire
Bien poncé, revêtu d’un brillant vermillon ;
Et cinq deniers termineront l’affaire.
Mais c’est beaucoup, dis-tu, que cinq deniers !
Et tu ne les vaux pas ! – J’en conviens volontiers :
Garde donc ton argent et laisse le libraire.
119. À CÆCILIANUS.
Cent épigrammes sans dormir !
Lecteur, si tu soutiens l’épreuve.
De ton courage à tout souffrir
Je ne veux point une autre preuve.
FIN DU PREMIER LIVRE.
1. À SON LIVRE.
Mon petit livre, adieu ! pars en leste équipage !
Je pourrais bien doubler ou tripler ton bagage,
Mais à ton seul aspect on pourrait s’effrayer.
En t’abrégeant, d’ailleurs, j’économise
Pour moi d’abord, des soins, de l’huile et du papier ;
Puis pour mon scribe un temps qu’il peut mieux employer ;
Ensuite, à ton lecteur, si tant est qu’on te lise,
Tu peux sembler mauvais, mais non pas l’ennuyer.
De plus encore, à table, où tu seras de mise,
Le convive pourra, sans qu’on s’en scandalise,
En attendant son vin, te lire tout entier.
Pars donc ! ainsi réduit par la main de ton maître,
Tu seras, pour beaucoup encore trop long peut-être.
2. À DOMITIEN.
La Crète à Métellus valut un nom fameux ;
L’Afrique à Scipion en donne un plus illustre ;
Le Rhin dompté par toi, dès ton troisième lustre,
César, te vaut un titre encore plus glorieux,
Celui de Germanique. Aux lauriers d’Idumée
Ton frère avec son père eut une égale part ;
Mais les Daces vaincus, jamais la renommée
N’en peut donner l’honneur qu’à toi seul, ô César !
3. À SEXTUS.
Tu ne dois rien, Sextus : tu dis vrai, j’en conviens ;
Qui ne saurait payer, en effet ne doit rien.
4. CONTRE AMMIEN.
Ammien, quel est donc ce genre de caresse
Qui s’établit entre ta mère et toi ?
Que de douceurs ! que de mots de tendresse !
Voudrais-tu me dire pourquoi,
Quittant les titres saints et de fils et de mère,
Vous vous donnez ceux de sœur et de frère ?
Quel est cet ambigu jargon
Qui d’amitié n’a point le ton,
Et que le sang ne peut permettre ?
Ce que vous n’êtes pas, pourquoi le vouloir être ?
Devez-vous, de concert, laissant votre vrai nom,
Prendre une qualité qui vous est étrangère ?
C’est un jeu, dites-vous ? Ammien, quelle erreur !
La mère qui prétend porter le nom de sœur
Voudrait n’être ni sœur ni mère.
5. A DÉCIANUS.
Que ne puis-je te voir tous les jours de ma vie !
Mais la distance, ami, s’oppose à mon envie.
Deux mille pas du mien séparent ton séjour,
Et j’en double le nombre en comptant le retour.
Tu t’absentes souvent : quelquefois on te cèle,
Occupé pour toi-même ou de ta clientèle.
Je puis bien pour te voir faire deux mille pas ;
Quatre mille sont trop quand je ne te vois pas.
6. À SÉVÈRE.
Viens me redire encore : Publiez vos ouvrages !
Ton œil en a pu lire à peine une ou deux pages,
Que, du titre, déjà vers la fin il a fui,
Et qu’un long bâillement atteste ton ennui.
Les voilà donc ces vers qui narguent la censure,
Rapidement saisis au vol d’une lecture,
Et dont furtivement ton indiscrète main
Chargeait tous les feuillets d’un recueil clandestin ;
Qui, colportés par toi des tables au théâtre,
Arrachaient les bravos d’une foule idolâtre !
Les voilà, ce sont eux, et même accompagnés
D’autres, peut-être encore meilleurs que leurs aînés.
Que sert d’avoir réduit ces enfants de ma plume
A la mince épaisseur du plus maigre volume,
S’ils ont pu te coûter trois jours à parcourir ?
Jamais plus à son aise on n’a pris du plaisir.
Des fruits de mon travail tu t’es lassé bien vite !
Au début du chemin déjà tu prends un gîte.
Sorti de Rome, à peine as-tu franchi le mur,
Tu partais pour Tuscule et descends à Tibur.
Indolent casanier, laisse les longs voyages,
Et ne me redis plus : Publiez vos ouvrages !
7. CONTRE ATTALE.
Attale est un homme charmant ;
Il fait tout avec tant de grâce !
Pour le bel air, pour l’agrément,
Où trouver quelqu’un qui l’efface ?
Au Palais, beau déclamateur,
Aux salons, élégant parleur,
Il charme, et jamais il ne lasse.
Faut-il faire un joli couplet,
Filer une scène comique,
Aiguiser un trait satirique,
Broder un conte ? c’est son fait.
Lui parlez-vous arts et science ?
Il est peintre, grammairien,
Astronome, physicien ;
Et sa docile complaisance,
Dans un amusant entretien,
Vous étale avec élégance
Un savoir qu’on croirait le sien.
Il chante, il pince de la lyre,
Et sa danse a de quoi séduire.
Il brille encore, et j’en conviens,
Dans tous les genres d’exercice ;
Mais, s’il faut lui rendre justice,
Tout est grâce en lui, rien n’est bien.
Qu’en deux mots je le définisse :
Il veut être tout, et n’est rien.
8. AU LECTEUR.
Lecteur ! dans mes légers ouvrages,
Si tu trouves quelques passages
Trop peu corrects, obscurs, embarrassés,
Rejette-les sur les copistes,
A te servir trop empressés.
Mais si, malgré tout, tu persistes
A les imputer à l’auteur,
Pardonne alors. Il peut, avec justice,
Accuser à son tour ton goût ou ton caprice.
— Mais l’ouvrage est mauvais ! — Il se peut, cher lecteur !