Colomba (page 18)
J’ai tâché de faire à chaque don Juan la part qui lui revient dans leur fond commun de méchancetés et de crimes. Faute de meilleure méthode, je me suis appliqué à ne conter de don Juan de Maraña, mon héros, que des aventures qui n’appartinssent pas par droit de prescription à don Juan Tenorio, si connu parmi nous par les chefs-d’œuvre de Molière et de Mozart.
Le comte don Carlos de Maraña était l’un des seigneurs les plus riches et les plus considérés qu’il y eût à Séville. Sa naissance était illustre, et, dans la guerre contre les Morisques révoltés, il avait prouvé qu’il n’avait pas dégénéré du courage de ses aïeux. Après la soumission des Alpuxarres, il revint à Séville avec une balafre sur le front et grand nombre d’enfants pris sur les infidèles, qu’il prit soin de faire baptiser et qu’il vendit avantageusement dans des maisons chrétiennes. Ses blessures, qui ne le défiguraient point, ne l’empêchèrent pas de plaire à une demoiselle de bonne maison, qui lui donna la préférence sur un grand nombre de prétendants à sa main. De ce mariage naquirent d’abord plusieurs filles, dont les unes se marièrent par la suite, et les autres entrèrent en religion. Don Carlos de Maraña se désespérait de n’avoir pas d’héritier de son nom, lorsque la naissance d’un fils vint le combler de joie, et lui fit espérer que son antique majorat ne passerait pas à une ligne collatérale.
Don Juan, ce fils tant désiré, et le héros de cette véridique histoire, fut gâté par son père et par sa mère, comme devait l’être l’unique héritier d’un grand nom et d’une grande fortune. Tout enfant, il était maître à peu près absolu de ses actions, et dans le palais de son père personne n’aurait eu la hardiesse de le contrarier. Seulement, sa mère voulait qu’il fût dévot comme elle, son père voulait que son fils fût brave comme lui. Celle-ci, à force de caresses et de friandises, obligeait l’enfant à apprendre les litanies, les rosaires, enfin toutes les prières obligatoires et non obligatoires. Elle l’endormait en lui lisant la légende. D’un autre côté, le père apprenait à son fils les romances du Cid et de Bernard del Carpio, lui contait la révolte des Morisques, et l’encourageait à s’exercer toute la journée à lancer le javelot, à tirer de l’arbalète ou même de l’arquebuse contre un mannequin vêtu en Maure qu’il avait fait fabriquer au bout de son jardin.
Il y avait dans l’oratoire de la comtesse de Maraña un tableau dans le style dur et sec de Moralès, qui représentait les tourments du purgatoire. Tous les genres de supplices dont le peintre avait pu s’aviser s’y trouvaient représentés avec tant d’exactitude, que le tortionnaire de l’inquisition n’y aurait rien trouvé à reprendre. Les âmes en purgatoire étaient dans une espèce de grande caverne au haut de laquelle on voyait un soupirail. Placé sur le bord de cette ouverture, un ange tendait la main à une âme qui sortait du séjour de douleurs, tandis qu’à côté de lui un homme âgé, tenant un chapelet dans ses mains jointes, paraissait prier avec beaucoup de ferveur. Cet homme, c’était le donataire du tableau, qui l’avait fait faire pour une église de Huesca. Dans leur révolte, les Morisques mirent le feu à la ville ; l’église fut détruite ; mais, par miracle, le tableau fut conservé. Le comte de Maraña l’avait rapporté et en avait décoré l’oratoire de sa femme. D’ordinaire, le petit Juan, toutes les fois qu’il entrait chez sa mère, demeurait longtemps immobile en contemplation devant ce tableau, qui l’effrayait et le captivait à la fois. Surtout il ne pouvait détacher ses yeux d’un homme dont un serpent paraissait ronger les entrailles pendant qu’il était suspendu au-dessus d’un brasier ardent au moyen d’hameçons de fer qui l’accrochaient par les côtes. Tournant les yeux avec anxiété du côté du soupirail, le patient semblait demander au donataire des prières qui l’arrachassent à tant de souffrances. La comtesse ne manquait jamais d’expliquer à son fils que ce malheureux subissait ce supplice parce qu’il n’avait pas bien su son catéchisme, parce qu’il s’était moqué d’un prêtre, ou qu’il avait été distrait à l’église. L’âme qui s’envolait vers le paradis, c’était l’âme d’un parent de la famille de Maraña, qui avait sans doute quelques peccadilles à se reprocher ; mais le comte de Maraña avait prié pour lui, il avait beaucoup donné au clergé pour le racheter du feu et des tourments, et il avait eu la satisfaction d’envoyer au paradis l’âme de son parent sans lui laisser le temps de beaucoup s’ennuyer en purgatoire. — Pourtant, Juanito, ajoutait la comtesse, je souffrirai peut-être un jour comme cela, et je resterai des millions d’années en purgatoire si tu ne pensais pas à faire dire des messes pour m’en tirer ! Comme il serait mal de laisser dans la peine la mère qui t’a nourri ! Alors l’enfant pleurait ; et s’il avait quelques réaux dans sa poche, il s’empressait de les donner au premier quêteur qu’il rencontrait porteur d’une tirelire pour les âmes du purgatoire.
S’il entrait dans le cabinet de son père, il voyait des cuirasses faussées par des balles d’arquebuse, un casque que le comte de Maraña portait à l’assaut d’Alméria, et qui gardait l’empreinte du tranchant d’une hache musulmane ; des lances, des sabres mauresques, des étendards pris sur les infidèles, décoraient cet appartement.
— Ce cimeterre, disait le comte, je l’ai enlevé au cadi de Veger, qui m’en frappa trois fois avant que je lui ôtasse la vie. — Cet étendard était porté par les rebelles de la montagne d’Elvire. Ils venaient de saccager un village chrétien ; j’accourus avec vingt cavaliers. Quatre fois j’essayai de pénétrer au milieu de leur bataillon pour enlever cet étendard ; quatre fois je fus repoussé. À la cinquième, je fis le signe de la croix ; je criai : « Saint Jacques ! » et j’enfonçai les rangs de ces païens. — Et vois-tu ce calice d’or que je porte dans mes armes ? Un alfaqui des Morisques l’avait volé dans une église, où il avait commis mille horreurs. Ses chevaux avaient mangé l’orge sur l’autel, et ses soldats avaient dispersé les ossements des saints. L’alfaqui se servait de ce calice pour boire du sorbet à la neige. Je le surpris dans sa tente comme il portait à ses lèvres le vase sacré. Avant qu’il eût dit : « Allah ! » pendant que le breuvage était encore dans sa gorge, de cette bonne épée, je frappai la tête rasée de ce chien, et la lame y entra jusqu’aux dents. Pour rappeler cette sainte vengeance, le roi m’a permis de porter un calice d’or dans mes armes. Je te dis cela, Juanito, pour que tu le racontes à tes enfants, et qu’ils sachent pourquoi tes armes ne sont pas exactement celles de ton grand-père, don Diego, que tu vois peintes au-dessous de son portrait.
Partagé entre la guerre et la dévotion, l’enfant passait ses journées à fabriquer de petites croix avec des lattes, ou bien, armé d’un sabre de bois, à s’escrimer dans le potager contre des citrouilles de Rota, dont la forme ressemblait beaucoup, suivant lui, à des têtes de Maures couvertes de leurs turbans.
À dix-huit ans, don Juan expliquait assez mal le latin, servait fort bien la messe, et maniait la rapière, ou l’épée à deux mains, mieux que ne faisait le Cid. Son père, jugeant qu’un gentilhomme de la maison de Maraña devait encore acquérir d’autres talents, résolut de l’envoyer à Salamanque. Les apprêts du voyage furent bientôt faits. Sa mère lui donna force chapelets, scapulaires et médailles bénites. Elle lui apprit aussi plusieurs oraisons d’un grand secours dans une foule de circonstances de la vie. Don Carlos lui donna une épée dont la poignée, damasquinée d’argent, était ornée des armes de sa famille ; il lui dit : — Jusqu’à présent tu n’as vécu qu’avec des enfants ; tu vas maintenant vivre avec des hommes. Souviens-toi que le bien le plus précieux d’un gentilhomme, c’est son honneur ; et ton honneur, c’est celui des Maraña. Périsse le dernier rejeton de notre maison plutôt qu’une tache soit faite à son honneur ! Prends cette épée, elle te défendra si l’on t’attaque. Ne sois jamais le premier à la tirer ; mais rappelle-toi que tes ancêtres n’ont jamais remis la leur dans le fourreau que lorsqu’ils étaient vainqueurs et vengés. Ainsi muni d’armes spirituelles et temporelles, le descendant des Maraña monta à cheval et quitta la demeure de ses pères.
L’université de Salamanque était alors dans toute sa gloire. Ses étudiants n’avaient jamais été plus nombreux, ses professeurs plus doctes ; mais aussi jamais les bourgeois n’avaient eu tant à souffrir des insolences de la jeunesse indisciplinable qui demeurait, ou plutôt régnait dans leur ville. Les sérénades, les charivaris, toute espèce de tapage nocturne, tel était leur train de vie ordinaire, dont la monotonie était de temps en temps diversifiée par des enlèvements de femmes ou de filles, par des vols ou des bastonnades. Don Juan, arrivé à Salamanque, passa quelques jours à remettre des lettres de recommandation aux amis de son père, à visiter ses professeurs, à parcourir les églises, et à se faire montrer les reliques qu’elles renfermaient. D’après la volonté de son père, il remit à un des professeurs une somme assez considérable pour être distribuée entre les étudiants pauvres. Cette libéralité eut le plus grand succès, et lui valut aussitôt de nombreux amis.
Don Juan avait un grand désir d’apprendre. Il se proposait bien d’écouter comme paroles d’Évangile tout ce qui sortirait de la bouche de ses professeurs ; et pour n’en rien perdre, il voulut se placer aussi près que possible de la chaire. Lorsqu’il entra dans la salle où devait se faire la leçon, il vit qu’une place était vide aussi près du professeur qu’il eût pu le désirer. Il s’y assit. Un étudiant sale, mal peigné, vêtu de haillons, comme il y en a tant dans les universités, détourna un instant les yeux de son livre pour les porter sur don Juan avec un air d’étonnement stupide. — Vous vous mettez à cette place, dit-il d’un ton presque effrayé ; ignorez-vous que c’est là que s’assied d’ordinaire don Garcia Navarro ?
Don Juan répondit qu’il avait toujours entendu dire que les places appartenaient au premier occupant, et que, trouvant celle-ci vide, il croyait pouvoir la prendre, surtout si le seigneur don Garcia n’avait pas chargé son voisin de la lui garder.
— Vous êtes étranger ici, à ce que je vois, dit l’étudiant, et arrivé depuis bien peu de temps, puisque vous ne connaissez pas don Garcia. Sachez donc que c’est un des hommes les plus… Ici l’étudiant baissa la voix et parut éprouver la crainte d’être entendu des autres étudiants. Don Garcia est un homme terrible. Malheur à qui l’offense ! Il a la patience courte et l’épée longue ; et soyez sûr que, si quelqu’un s’assied à une place où don Garcia s’est assis deux fois, c’en est assez pour qu’une querelle s’ensuive, car il est fort chatouilleux et susceptible. Quand il querelle, il frappe, et quand il frappe, il tue. Or donc je vous ai averti ; vous ferez ce qui vous semblera bon.
Don Juan trouvait fort extraordinaire que ce don Garcia prétendît se réserver les meilleures places sans se donner la peine de les mériter par son exactitude. En même temps il voyait que plusieurs étudiants avaient les yeux fixés sur lui, et il sentait combien il serait mortifiant de quitter cette place après s’y être assis. D’un autre côté, il ne se souciait nullement d’avoir une querelle dès son arrivée, et surtout avec un homme aussi dangereux que paraissait l’être don Garcia. Il était dans cette perplexité, ne sachant à quoi se déterminer et restant toujours machinalement à la même place, lorsqu’un étudiant entra et s’avança droit vers lui. — Voici don Garcia, lui dit son voisin.
Ce Garcia était un jeune homme large d’épaules, bien découplé, le teint hâlé, l’œil fier et la bouche méprisante. Il avait un pourpoint râpé, qui avait pu être noir, et un manteau troué ; par-dessus tout cela pendait une longue chaîne d’or. On sait que de tout temps les étudiants de Salamanque et des autres universités d’Espagne ont mis une espèce de point d’honneur à paraître déguenillés, voulant probablement montrer par là que le véritable mérite sait se passer des ornements empruntés à la fortune.
Don Garcia s’approcha du banc où don Juan était encore assis, et le saluant avec beaucoup de courtoisie : — Seigneur étudiant, dit-il, vous êtes nouveau venu parmi nous ; pourtant votre nom m’est bien connu. Nos pères ont été grands amis, et, si vous voulez bien le permettre, leurs fils ne le seront pas moins. En parlant ainsi il tendait la main à don Juan de l’air le plus cordial. Don Juan, qui s’attendait à un tout autre début, reçut avec beaucoup d’empressement les politesses de don Garcia et lui répondit qu’il se tiendrait pour très-honoré de l’amitié d’un cavalier tel que lui.
— Vous ne connaissez point encore Salamanque, poursuivit don Garcia ; si vous voulez bien m’accepter pour votre guide, je serai charmé de vous faire tout voir, depuis le cèdre jusqu’à l’hysope, dans le pays où vous allez vivre. — Ensuite s’adressant à l’étudiant assis à côté de don Juan : — Allons, Périco, tire-toi de là. Crois-tu qu’un butor comme toi doive faire compagnie au seigneur don Juan de Maraña ? En parlant ainsi, il le poussa rudement et se mit à sa place, que l’étudiant se hâta d’abandonner.
Lorsque la leçon fut finie, don Garcia donna son adresse à son nouvel ami et lui fit promettre de venir le voir. Puis, l’ayant salué de la main d’un air gracieux et familier, il sortit en se drapant avec grâce de son manteau troué comme une écumoire.
Don Juan, tenant ses livres sous son bras, s’était arrêté dans une galerie du collège pour examiner les vieilles inscriptions qui couvraient les murs, lorsqu’il s’aperçut que l’étudiant qui lui avait d’abord parlé s’approchait de lui comme s’il voulait examiner les mêmes objets. Don Juan, après lui avoir fait une inclination de tête pour lui montrer qu’il le reconnaissait, se disposait à sortir, mais l’étudiant l’arrêta par son manteau. — Seigneur don Juan, dit-il, si rien ne vous presse, seriez-vous assez bon pour m’accorder un moment d’entretien ? — Volontiers, répondit don Juan, et il s’appuya contre un pilier, je vous écoute. — Périco regarda de tous côtés d’un air d’inquiétude, comme s’il craignait d’être observé, et se rapprocha de don Juan pour lui parler à l’oreille, ce qui paraissait une précaution inutile, car il n’y avait personne qu’eux dans la vaste galerie gothique où ils se trouvaient. — Après un moment de silence : — Pourriez-vous me dire, seigneur don Juan, demanda l’étudiant d’une voix basse et presque tremblante, pourriez-vous me dire si votre père a réellement connu le père de don Garcia Navarro ?
Don Juan fit un mouvement de surprise. — Vous avez entendu don Garcia le dire à l’instant même.
— Oui, répondit l’étudiant, baissant encore plus la voix ; mais enfin avez-vous jamais entendu dire à votre père qu’il connût le seigneur Navarro ?
— Oui sans doute, et il était avec lui à la guerre contre les Morisques.
— Fort bien ; mais avez-vous entendu dire de ce gentilhomme qu’il eût… un fils ?
— En vérité, je n’ai jamais fait beaucoup d’attention à ce que mon père pouvait en dire… Mais à quoi bon ces questions ? Don Garcia n’est-il pas le fils du seigneur Navarro ?… Serait-il bâtard ?
— J’atteste le ciel que je n’ai rien dit de semblable, s’écria l’étudiant effrayé en regardant derrière le pilier contre lequel s’appuyait don Juan ; je voulais vous demander seulement si vous n’aviez pas connaissance d’une histoire étrange que bien des gens racontent sur ce don Garcia ?
— Je n’en sais pas un mot.
— On dit…, remarquez bien que je ne fais que répéter ce que j’ai entendu dire…, on dit que don Diego Navarro avait un fils qui, à l’âge de six ou sept ans, tomba malade d’une maladie grave et si étrange, que les médecins ne savaient quel remède y apporter. Sur quoi le père, qui n’avait pas d’autre enfant, envoya de nombreuses offrandes à plusieurs chapelles, fit toucher des reliques au malade, le tout en vain. Désespéré, il dit un jour, m’a-t-on assuré…, il dit un jour en regardant une image de saint Michel : — Puisque tu ne peux pas sauver mon fils, je veux voir si celui qui est là sous tes pieds n’aura pas plus de pouvoir.
— C’était un blasphème abominable ! s’écria don Juan, scandalisé au dernier point.
— Peu après l’enfant guérit…, et cet enfant… c’est don Garcia !
— Si bien que don Garcia a le diable au corps depuis ce temps-là, dit en éclatant de rire don Garcia, qui se montra au même instant et qui paraissait avoir écouté cette conversation caché derrière un pilier voisin. — En vérité, Périco, dit-il d’un ton froid et méprisant à l’étudiant stupéfait, si vous n’étiez pas un poltron, je vous ferais repentir de l’audace que vous avez eue de parler de moi. — Seigneur don Juan, poursuivit-il en s’adressant à Maraña, quand vous nous connaîtrez mieux, vous ne perdrez pas votre temps à écouter ce bavard. Et tenez, pour vous prouver que je ne suis pas un méchant diable, faites-moi l’honneur de m’accompagner de ce pas à l’église de Saint-Pierre ; lorsque nous y aurons fait nos dévotions, je vous demanderai la permission de vous faire faire un mauvais dîner avec quelques camarades.
En parlant ainsi, il prenait le bras de don Juan, qui, honteux d’avoir été surpris à écouter l’étrange histoire de Périco, se hâta d’accepter l’offre de son nouvel ami pour lui prouver le peu de cas qu’il faisait des médisances qu’il venait d’entendre.
En entrant dans l’église de Saint-Pierre, don Juan et don Garcia s’agenouillèrent devant une chapelle autour de laquelle il y avait un grand concours de fidèles. Don Juan fit sa prière à voix basse ; et, bien qu’il demeurât un temps convenable dans cette pieuse occupation, il trouva, lorsqu’il releva la tête, que son camarade paraissait encore plongé dans une extase dévote : il remuait doucement les lèvres ; on eût dit qu’il n’était pas à la moitié de ses méditations. Un peu honteux d’avoir sitôt fini, il se mit à réciter tout bas les litanies qui lui revinrent en mémoire. Les litanies dépêchées, don Garcia ne bougeait pas davantage. Don Juan expédia encore avec distraction quelques menus suffrages ; puis, voyant son camarade toujours immobile, il crut pouvoir regarder un peu autour de lui pour passer le temps et attendre la fin de cette éternelle oraison. Trois femmes, agenouillées sur des tapis de Turquie, attirèrent son attention tout d’abord. L’une, à son âge, à ses lunettes et à l’ampleur vénérable de ses coiffes, ne pouvait être autre qu’une duègne. Les deux autres étaient jeunes et jolies, et ne tenaient pas leurs yeux tellement baissés sur leurs chapelets qu’on ne pût voir qu’ils étaient grands, vifs et bien fendus. Don Juan éprouva beaucoup de plaisir à regarder l’une d’elles, plus de plaisir même qu’il n’aurait dû en avoir dans un saint lieu. Oubliant la prière de son camarade, il le tira par la manche et lui demanda tout bas quelle était cette demoiselle qui tenait un chapelet d’ambre jaune.
— C’est, répondit Garcia sans paraître scandalisé de son interruption, c’est doña Teresa de Ojeda ; et celle-ci, c’est doña Fausta, sa sœur aînée, toutes les deux filles d’un auditeur au conseil de Castille. Je suis amoureux de l’aînée ; tâchez de le devenir de la cadette. Tenez, ajouta-t-il, elles se lèvent et vont sortir de l’église ; hâtons-nous, afin de les voir monter en voiture ; peut-être que le vent soulèvera leurs basquines, et que nous apercevrons une jolie jambe ou deux.
Don Juan était tellement ému par la beauté de doña Teresa que, sans faire attention à l’indécence de ce langage, il suivit don Garcia jusqu’à la porte de l’église, et vit les deux nobles demoiselles monter dans leur carrosse et quitter la place de l’église pour entrer dans une des rues les plus fréquentées. Lorsqu’elles furent parties, don Garcia enfonçant son chapeau de travers sur sa tête, s’écria gaiement :
— Voilà de charmantes filles ! Je veux que le diable m’emporte si l’aînée n’est pas à moi avant qu’il soit dix jours ! Et vous, avez-vous avancé vos affaires avec la cadette ?
— Comment ! avancé mes affaires ? répondit don Juan d’un air naïf, mais voilà la première fois que je la vois !
— Bonne raison, vraiment ! s’écria don Garcia. Croyez-vous qu’il y ait beaucoup plus longtemps que je connais la Fausta ? Aujourd’hui pourtant je lui ai remis un billet qu’elle a fort bien pris.
— Un billet ? Mais je ne vous ai pas vu écrire !
— J’en ai toujours de tout écrits sur moi, et, pourvu qu’on n’y mette pas de nom, ils peuvent servir pour toutes. Ayez seulement l’attention de ne pas employer d’épithètes compromettantes sur la couleur des yeux ou des cheveux. Quant aux soupirs, aux larmes et aux alarmes, brunes ou blondes, filles ou femmes, les prendront également en bonne part.
Tout en causant de la sorte, don Garcia et don Juan se trouvèrent à la porte de la maison où le dîner les attendait. C’était chère d’étudiants, plus copieuse qu’élégante et variée : force ragoûts épicés, viandes salées, toutes choses provoquant à la soif. D’ailleurs il y avait abondance de vins de la Manche et d’Andalousie. Quelques étudiants, amis de don Garcia, attendaient son arrivée. On se mit immédiatement à table, et pendant quelque temps on n’entendit d’autre bruit que celui des mâchoires et des verres heurtant les flacons. Bientôt, le vin mettant les convives en belle humeur, la conversation commença et devint des plus bruyantes. Il ne fut question que de duels, d’amourettes et de tours d’écoliers. L’un racontait comment il avait dupé son hôtesse en déménageant la veille du jour qu’il devait payer son loyer. L’autre avait envoyé demander chez un marchand de vin quelques jarres de valdepenas de la part d’un des plus graves professeurs de théologie, et il avait eu l’adresse de détourner les jarres, laissant le professeur payer le mémoire, s’il voulait. Celui-ci avait battu le guet, celui-là, au moyen d’une échelle de corde, était entré chez sa maîtresse malgré les précautions d’un jaloux. D’abord don Juan écoutait avec une espèce de consternation le récit de tous ces désordres. Peu à peu, le vin qu’il buvait et la gaieté des convives désarmèrent sa pruderie. Les histoires que l’on racontait le firent rire, et même il en vint à envier la réputation que donnaient à quelques-uns leurs tours d’adresse ou d’escroquerie. Il commença à oublier les sages principes qu’il avait apportés à l’université, pour adopter la règle de conduite des étudiants ; règle simple et facile à suivre, qui consiste à tout se permettre envers les Pillos, c’est-à-dire toute la partie de l’espèce humaine qui n’est pas immatriculée sur les registres de l’université. L’étudiant au milieu des Pillos est en pays ennemi, et il a le droit d’agir à leur égard comme les Hébreux à l’égard des Cananéens. Seulement M. le corrégidor ayant malheureusement peu de respect pour les saintes lois de l’université, et ne cherchant que l’occasion de nuire à ses initiés, ils doivent être unis comme frères, s’entr’aider et surtout se garder un secret inviolable.
Cette édifiante conversation dura aussi longtemps que les bouteilles. Lorsqu’elles furent vides toutes les judiciaires étaient singulièrement embrouillées, et chacun éprouvait une violente envie de dormir. Le soleil étant encore dans toute sa force, on se sépara pour aller faire la sieste ; mais don Juan accepta un lit chez don Garcia. Il ne se fut pas plus tôt étendu sur un matelas de cuir, que la fatigue et les fumées du vin le plongèrent dans un profond sommeil. Pendant longtemps ses rêves furent si bizarres et si confus qu’il n’éprouvait d’autre sentiment que celui d’un malaise vague, sans avoir la perception d’une image ou d’une idée qui pût en être la cause. Peu à peu il commença à voir plus clair dans son rêve, si l’on peut s’exprimer ainsi, et il songea avec suite. Il lui semblait qu’il était dans une barque sur un grand fleuve plus large et plus troublé qu’il n’avait jamais vu le Guadalquivir en hiver. Il n’y avait ni voiles, ni rames, ni gouvernail, et la rive du fleuve était déserte. La barque était tellement ballottée par le courant, qu’au malaise qu’il éprouvait il se crut à l’embouchure du Guadalquivir, au moment où les badauds de Séville qui vont à Cadix commencent à ressentir les premières atteintes du mal de mer. Bientôt il se trouva dans une partie de la rivière beaucoup plus resserrée, en sorte qu’il pouvait facilement voir et même se faire entendre sur les deux bords. Alors parurent en même temps, sur les deux rives, deux figures lumineuses qui s’approchèrent, chacune de son côté, comme pour lui porter secours. Il tourna d’abord la tête à droite, et vit un vieillard d’une figure grave et austère, pieds nus, n’ayant pour vêtement qu’un sayon épineux. Il semblait tendre la main à don Juan. À gauche, où il regarda ensuite, il vit une femme, d’une taille élevée et de la figure la plus noble et la plus attrayante, tenant à la main une couronne de fleurs qu’elle lui présentait. En même temps il remarqua que sa barque se dirigeait à son gré, sans rames, mais par le seul fait de sa volonté. Il allait prendre terre du côté de la femme, lorsqu’un cri, parti de la rive droite, lui fit tourner la tête et se rapprocher de ce côté. Le vieillard avait l’air encore plus austère qu’auparavant. Tout ce que l’on voyait de son corps était couvert de meurtrissures, livide et teint de sang caillé. D’une main il tenait une couronne d’épines, de l’autre, un fouet garni de pointes de fer. À ce spectacle, don Juan fut saisi d’horreur ; il revint bien vite à la rive gauche. L’apparition qui l’avait tant charmé s’y trouvait encore ; les cheveux de la femme flottaient au vent, ses yeux étaient animés d’un feu surnaturel, et au lieu de la couronne elle tenait en main une épée. Don Juan s’arrêta un instant avant de prendre terre, et alors, regardant avec plus d’attention, il s’aperçut que la lame de l’épée était rouge de sang, et que la main de la nymphe était rouge aussi. Épouvanté, il se réveilla en sursaut. En ouvrant les yeux, il ne put retenir un cri à la vue d’une épée nue qui brillait à deux pieds du lit. Mais ce n’était pas une belle nymphe qui tenait cette épée. Don Garcia allait réveiller son ami, et voyant auprès de son lit une épée d’un travail curieux, il l’examinait de l’air d’un connaisseur. Sur la lame était cette inscription : « Garde loyauté. » Et la poignée, comme nous l’avons déjà dit, portait les armes, le nom et la devise des Maraña.
— Vous avez là une belle épée, mon camarade, dit don Garcia. — Vous devez être reposé maintenant. — La nuit est venue, promenons-nous un peu ; et quand les honnêtes gens de cette ville seront rentrés chez eux, nous irons, s’il vous plaît, donner une sérénade à nos divinités.
Don Juan et don Garcia se promenèrent quelque temps au bord de la Tormes, regardant passer les femmes qui venaient respirer le frais ou lorgner leurs amants. Peu à peu les promeneurs devinrent plus rares ; ils disparurent tout à fait.
— Voici le moment, dit don Garcia, voici le moment où la ville tout entière appartient aux étudiants. Les Pillos n’oseraient nous troubler dans nos innocentes récréations. Quant au guet, si par aventure nous avions quelque démêlé avec lui, je n’ai pas besoin de vous dire que c’est une canaille qu’il ne faut pas ménager. Mais si les drôles étaient trop nombreux, et qu’il fallût jouer des jambes, n’ayez aucune inquiétude : je connais tous les détours, ne vous mettez en peine que de me suivre, et soyez sûr que tout ira bien.
En parlant ainsi, il jeta son manteau sur son épaule gauche de manière à se couvrir la plus grande partie de la figure, mais à se laisser le bras droit libre. Don Juan en fit autant, et tous les deux se dirigèrent vers la rue qu’habitaient doña Fausta et sa sœur. En passant devant le porche d’une église, don Garcia siffla, et son page parut tenant une guitare à la main. Don Garcia la prit et le congédia.
— Je vois, dit don Juan en entrant dans la rue de Valladolid, je vois que vous voulez m’employer à protéger votre sérénade ; soyez sûr que je me conduirai de manière à mériter votre approbation. Je serais renié par Séville, ma patrie, si je ne savais pas garder une rue contre les fâcheux !
— Je ne prétends pas vous poser en sentinelle, répondit don Garcia. J’ai mes amours ici, mais vous y avez aussi les vôtres. À chacun son gibier. Chut ! voici la maison. Vous à cette jalousie, moi à celle-ci, et alerte !
Don Garcia, ayant accordé la guitare, se mit à chanter d’une voix assez agréable une romance où, comme à l’ordinaire, il était question de larmes, de soupirs et de tout ce qui s’ensuit. Je ne sais s’il en était l’auteur.
À la troisième ou quatrième séguidille, les jalousies de deux fenêtres se soulevèrent légèrement, et une petite toux se fit entendre. Cela voulait dire qu’on écoutait. Les musiciens, dit-on, ne jouent jamais lorsqu’on les en prie ou qu’on les écoute. Don Garcia déposa sa guitare sur une borne et entama la conversation à voix basse avec une des femmes qui l’écoutaient.
Don Juan, en levant les yeux, vit à la fenêtre au-dessus de lui une femme qui paraissait le considérer attentivement. Il ne doutait pas que ce ne fût la sœur de doña Fausta, que son goût et le choix de son ami lui donnaient pour dame de ses pensées. Mais il était timide encore, sans expérience, et il ne savait par où commencer. Tout à coup un mouchoir tomba de la fenêtre, et une petite voix douce s’écria : « Ah ! Jésus ! mon mouchoir est tombé ! » Don Juan le ramassa aussitôt, le plaça sur la pointe de son épée et le porta à la hauteur de la fenêtre. C’était un moyen d’entrer en matière. La voix commença par des remerciements, puis demanda si le seigneur cavalier qui avait tant de courtoisie n’avait pas été dans la matinée à l’église de Saint-Pierre. Don Juan répondit qu’il y était allé, et qu’il y avait perdu le repos. — Comment ? — En vous voyant. — La glace était brisée. Don Juan était de Séville, et savait par cœur toutes les romances morisques dont la langue amoureuse est si riche. Il ne pouvait manquer d’être éloquent. La conversation dura environ une heure. Enfin Teresa s’écria qu’elle entendait son père, et qu’il fallait se retirer. Les deux galants ne quittèrent la rue qu’après avoir vu deux petites mains blanches sortir de la jalousie et leur jeter à chacun une branche de jasmin. Don Juan alla se coucher la tête remplie d’images délicieuses. Pour don Garcia, il entra dans un cabaret où il passa la plus grande partie de la nuit.
Le lendemain, les soupirs et les sérénades recommencèrent. Il en fut de même les nuits suivantes. Après une résistance convenable, les deux dames consentirent à donner et à recevoir des boucles de cheveux, opération qui se fit au moyen d’un fil qui descendit, et rapporta les gages échangés. Don Garcia, qui n’était pas homme à se contenter de bagatelles, parla d’une échelle de corde ou bien de fausses clefs ; mais on le trouva hardi, et sa proposition fut sinon rejetée, du moins indéfiniment ajournée.
Depuis un mois à peu près, don Juan et don Garcia roucoulaient assez inutilement sous les fenêtres de leurs maîtresses. Par une nuit très-sombre, ils étaient à leur faction ordinaire, et la conversation durait depuis quelque temps à la satisfaction de tous les interlocuteurs, lorsque à l’extrémité de la rue parurent sept ou huit hommes en manteau, dont la moitié portait des instruments de musique.
— Juste ciel ! s’écria Teresa, voici don Cristoval qui vient nous donner une sérénade. Éloignez-vous pour l’amour de Dieu, ou il arrivera quelque malheur.
— Nous ne cédons à personne une si belle place, s’écria don Garcia en élevant la voix : Cavalier, dit-il au premier qui s’avançait, la place est prise, et ces dames ne se soucient guère de votre musique ; donc, s’il vous plaît, cherchez fortune ailleurs.
— C’est un de ces faquins d’étudiants qui prétend nous empêcher de passer ! s’écria don Cristoval. Je vais lui apprendre ce qu’il en coûte pour s’adresser à mes amours !
À ces mots, il mit l’épée à la main. En même temps, celles de deux de ses compagnons brillèrent hors du fourreau. Don Garcia, avec une prestesse admirable, roulant son manteau autour de son bras, mit flamberge au vent et s’écria : À moi les étudiants ! Mais il n’y en avait pas un seul aux environs. Les musiciens, craignant sans doute de voir leurs instruments brisés dans la bagarre, prirent la fuite en appelant la justice, pendant que les deux femmes à la fenêtre invoquaient à leur aide tous les saints du paradis.
Don Juan, qui se trouvait au-dessous de la fenêtre la plus proche de don Cristoval, eut d’abord à se défendre contre lui. Son adversaire était adroit, et, en outre, il avait à la main gauche une targe de fer dont il se servait pour parer, tandis que don Juan n’avait que son épée et son manteau. Vivement pressé par don Cristoval, il se rappela fort à propos une botte du seigneur Uberti, son maître d’armes. Il se laissa tomber sur sa main gauche, et de la droite, glissant son épée sous la targe de don Cristoval, il la lui enfonça au défaut des côtes avec tant de force que le fer se brisa après avoir pénétré de la longueur d’une palme. Don Cristoval poussa un cri et tomba baigné dans son sang. Pendant cette opération, qui dura moins à faire qu’à raconter, don Garcia se défendait avec succès contre ses deux adversaires, qui n’eurent pas plus tôt vu leur chef sur le carreau qu’ils prirent la fuite à toutes jambes.