Colomba (page 19)

Prosper Mérimée · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Colomba et autres contes et nouvelles · 31 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Sauvons-nous maintenant, dit don Garcia ; ce n’est pas le moment de s’amuser. Adieu, mes belles ! Et il entraîna avec lui don Juan tout effaré de son exploit. À vingt pas de la maison, don Garcia s’arrêta pour demander à son compagnon ce qu’il avait fait de son épée.

— Mon épée ? dit don Juan, s’apercevant alors seulement qu’il ne la tenait plus à la main… Je ne sais… je l’aurai probablement laissé tomber.

— Malédiction ! s’écria don Garcia, et votre nom qui est gravé sur la garde !

Dans ce moment on voyait des hommes avec des flambeaux sortir des maisons voisines et s’empresser autour du mourant. D’un autre côté de la rue, une troupe d’hommes armés s’avançaient rapidement. C’était évidemment une patrouille attirée par les cris des musiciens et par le bruit du combat.

Don Garcia, rabattant son chapeau sur ses yeux, et se couvrant de son manteau le bas du visage pour n’être pas reconnu, s’élança, malgré le danger, au milieu de tous ces hommes rassemblés, espérant retrouver cette épée qui aurait indubitablement fait reconnaître le coupable. Don Juan le vit frapper de droite et de gauche, éteignant les lumières et culbutant tout ce qui se trouvait sur son passage. Il reparut bientôt courant de toutes ses forces et tenant une épée de chaque main : toute la patrouille le poursuivait.

— Ah ! don Garcia, s’écria don Juan en prenant l’épée qu’il lui tendait, que de remerciements je vous dois !

— Fuyons ! fuyons ! s’écria Garcia. Suivez-moi, et si quelqu’un de ces coquins vous serre de trop près, piquez-le comme vous venez de faire à l’autre.

Tous deux se mirent alors à courir avec toute la vitesse que pouvait leur prêter leur vigueur naturelle, augmentée de la peur de M. le corrégidor, magistrat qui passait pour encore plus redoutable aux étudiants qu’aux voleurs.

Don Garcia, qui connaissait Salamanque comme son Deus det, était fort habile à tourner rapidement les coins de rues et à se jeter dans les allées étroites, tandis que son compagnon, plus novice, avait grand’peine à le suivre. L’haleine commençait à leur manquer, lorsqu’au bout d’une rue ils rencontrèrent un groupe d’étudiants qui se promenaient en chantant et jouant de la guitare. Aussitôt que ceux-ci se furent aperçus que deux de leurs camarades étaient poursuivis, ils se saisirent de pierres, de bâtons et de toutes les armes possibles. Les archers, tout essoufflés, ne jugèrent pas à propos d’entamer l’escarmouche. Ils se retirèrent prudemment, et les deux coupables allèrent se réfugier et se reposer un instant dans une église voisine.

Sous le portail, don Juan voulut remettre son épée dans le fourreau, ne trouvant pas convenable ni chrétien d’entrer dans la maison de Dieu une arme à la main. Mais le fourreau résistait, la lame n’entrait qu’avec peine ; bref, il reconnut que l’épée qu’il tenait n’était pas la sienne : don Garcia, dans sa précipitation, avait saisi la première épée qu’il avait trouvée à terre, et c’était celle du mort ou d’un de ses acolytes. Le cas était grave ; don Juan en avertit son ami, qu’il avait appris à regarder comme de bon conseil.

Don Garcia fronça le sourcil, se mordit les lèvres, tordit les bords de son chapeau, se promena quelques pas, pendant que don Juan, tout étourdi de la fâcheuse découverte qu’il venait de faire, était en proie à l’inquiétude autant qu’aux remords. Après un quart d’heure de réflexions, pendant lequel don Garcia eut le bon goût de ne pas dire une seule fois : Pourquoi laissiez-vous tomber votre épée ? celui-ci prit don Juan par le bras et lui dit : Venez avec moi, je tiens votre affaire.

Dans ce moment un prêtre sortait de la sacristie de l’église et se disposait à gagner la rue ; don Garcia l’arrêta.

— N’est-ce pas au savant licencié Gomez que j’ai l’honneur de parler ? lui dit-il en s’inclinant profondément.

— Je ne suis pas encore licencié, répondit le prêtre, évidemment flatté de passer pour un licencié. Je m’appelle Manuel Tordoya, fort à votre service.

— Mon père, dit don Garcia, vous êtes précisément la personne à qui je désirais parler ; c’est d’un cas de conscience qu’il s’agit, et si la renommée ne m’a pas trompé, vous êtes auteur de ce fameux traité de Casibus conscientiæ qui a fait tant de bruit à Madrid ?

Le prêtre, se laissant aller au péché de vanité, répondit en balbutiant qu’il n’était pas l’auteur de ce livre (lequel, à vrai dire, n’avait jamais existé), mais qu’il s’était fort occupé de semblables matières. Don Garcia, qui avait ses raisons pour ne pas l’écouter, poursuivit de la sorte : Voici, mon père, en trois mots, l’affaire sur laquelle je désirais vous consulter. Un de mes amis, aujourd’hui même, il y a moins d’une heure, est abordé dans la rue par un homme qui lui dit : Cavalier, je vais me battre à deux pas d’ici, mon adversaire a une épée plus longue que la mienne ; veuillez me prêter la vôtre pour que les armes soient égales. Et mon ami a changé d’épée avec lui. Il attend quelque temps au coin de la rue que l’affaire soit terminée. N’entendant plus le cliquetis des épées il s’approche ; que voit-il ? un homme mort, percé par l’épée même qu’il venait de prêter. Depuis ce moment il est désespéré, il se reproche sa complaisance, et il craint d’avoir fait un péché mortel. Moi, j’essaye de le rassurer ; je crois le péché véniel, en ce que, s’il n’avait pas prêté son épée, il aurait été la cause que deux hommes se seraient battus à armes inégales. Qu’en pensez-vous, mon père ? n’êtes-vous pas de mon sentiment ?

Le prêtre, qui était apprenti casuiste, dressa les oreilles à cette histoire et se frotta quelque temps le front comme un homme qui cherche une citation. Don Juan ne savait où voulait en venir don Garcia ; mais il n’ajouta rien, craignant de faire quelque gaucherie.

— Mon père, poursuivit Garcia, la question est fort ardue, puisqu’un aussi grand savant que vous hésite à la résoudre. Demain, si vous le permettez, nous reviendrons savoir votre sentiment. En attendant, veuillez, je vous prie, dire ou faire dire quelques messes pour l’âme du mort. Il déposa, en disant ces mots, deux ou trois ducats dans la main du prêtre, ce qui acheva de le disposer favorablement pour des jeunes gens si dévots, si scrupuleux et surtout si généreux. Il leur assura que le lendemain, au même lieu, il leur donnerait son opinion par écrit. Don Garcia fut prodigue de remerciements ; puis il ajouta d’un ton dégagé, et comme une observation de peu d’importance : Pourvu que la justice n’aille pas nous rendre responsables de cette mort ! nous espérons en vous pour nous réconcilier avec Dieu.

— Quant à la justice, dit le prêtre, vous n’avez rien à craindre. Votre ami, n’ayant fait que prêter son épée, n’est point légalement complice.

— Oui, mon père, mais le meurtrier a pris la fuite. On examinera la blessure, on trouvera peut-être l’épée ensanglantée… que sais-je ? Les gens de loi sont terribles, dit-on.

— Mais, dit le prêtre, vous étiez témoin que l’épée a été empruntée ?

— Certainement, dit don Garcia ; je l’affirmerais devant toutes les cours du royaume. D’ailleurs, poursuivit-il du ton le plus insinuant, vous, mon père, vous seriez là pour rendre témoignage de la vérité. Nous nous sommes présentés à vous longtemps avant que l’affaire fût connue pour vous demander vos conseils spirituels. Vous pourriez même attester l’échange… En voici la preuve. — Il prit alors l’épée de don Juan. — Voyez plutôt cette épée, dit-il, quelle figure elle fait dans ce fourreau !

Le prêtre inclina la tête comme un homme convaincu de la vérité de l’histoire qu’on lui racontait. Il soupesait sans parler les ducats qu’il avait dans la main, et il y trouvait toujours un argument sans réplique en faveur des deux jeunes gens.

— Au surplus, mon père, dit don Garcia d’un ton fort dévot, que nous importe la justice ? c’est avec le ciel que nous voulons être réconciliés.

— À demain, mes enfants, dit le prêtre en se retirant.

— À demain, répondit don Garcia ; nous vous baisons les mains et nous comptons sur vous.

Le prêtre parti, don Garcia fit un saut de joie. — Vive la simonie ! s’écria-t-il, nous voilà dans une meilleure position, je l’espère. Si la justice s’inquiète de vous, ce bon père, pour les ducats qu’il a reçus et ceux qu’il espère tirer de nous est prêt à attester que nous sommes aussi étrangers à la mort du cavalier que vous venez d’expédier, que l’enfant qui vient de naître. Rentrez chez vous maintenant, soyez toujours sur le qui-vive et n’ouvrez votre porte qu’à bonnes enseignes ; moi je vais courir la ville et savoir un peu les nouvelles.

Don Juan, rentré dans sa chambre, se jeta tout habillé sur son lit. Il passa la nuit sans dormir, ne pensant qu’au meurtre qu’il venait de commettre, et surtout à ses conséquences. Chaque fois qu’il entendait dans la rue le bruit des pas d’un homme, il s’imaginait que la justice venait l’arrêter. Cependant, comme il était fatigué et qu’il avait encore la tête lourde par suite d’un dîner d’étudiants auquel il avait assisté, il s’endormit au moment où le soleil se levait.

Il reposait déjà depuis quelques heures, quand son domestique l’éveilla en lui disant qu’une dame voilée demandait à lui parler. Au même moment une femme entra dans la chambre. Elle était enveloppée de la tête aux pieds d’un grand manteau noir qui ne lui laissait qu’un œil découvert. Cet œil, elle le tourna vers le domestique, puis vers don Juan, comme pour demander à lui parler sans témoins. Le domestique sortit aussitôt. La dame s’assit, regardant don Juan de tout son œil avec la plus grande attention. Après un moment de silence, elle commença de la sorte :

— Seigneur cavalier, ma démarche a de quoi vous surprendre, et vous devez, sans doute, concevoir de moi une médiocre opinion ; mais si l’on connaissait les motifs qui m’amènent ici, sans doute on ne me blâmerait pas. Vous vous êtes battu hier avec un cavalier de cette ville…

— Moi, madame ! s’écria don Juan pâlissant ; je ne suis pas sorti de cette chambre…

— Il est inutile de feindre avec moi, et je dois vous donner l’exemple de la franchise. — En parlant ainsi, elle écarta son manteau, et don Juan reconnut doña Teresa. — Seigneur don Juan, poursuivit-elle en rougissant, je dois vous avouer que votre bravoure m’a intéressée pour vous au dernier point. J’ai remarqué, malgré le trouble où j’étais, que votre épée s’était brisée, et que vous l’aviez jetée à terre auprès de notre porte. Au moment où l’on s’empressait autour du blessé, je suis descendue et j’ai ramassé la poignée de cette épée. En la considérant j’ai lu votre nom, et j’ai compris combien vous seriez exposé si elle tombait entre les mains de vos ennemis. La voici, je suis bien heureuse de pouvoir vous la rendre.

Comme de raison, don Juan tomba à ses genoux, lui dit qu’il lui devait la vie, mais que c’était un présent inutile, puisqu’elle allait le faire mourir d’amour. Doña Teresa était pressée et voulait se retirer sur-le-champ ; cependant elle écoutait don Juan avec tant de plaisir qu’elle ne pouvait se décider à s’en retourner. Une heure à peu près se passa de la sorte, toute remplie de serments d’amour éternel, de baisements de main, prières d’une part, faibles refus de l’autre. Don Garcia, entrant tout à coup, interrompit le tête-à-tête. Il n’était pas homme à se scandaliser. Son premier soin fut de rassurer Teresa. Il loua beaucoup son courage, sa présence d’esprit, et finit par la prier de s’entremettre auprès de sa sœur afin de lui ménager un accueil plus humain. Doña Teresa promit tout ce qu’il voulut, s’enveloppa hermétiquement dans son manteau et partit après avoir promis de se trouver le soir même avec sa sœur dans une partie de la promenade qu’elle désigna.

— Nos affaires vont bien, dit don Garcia aussitôt que les deux jeunes gens furent seuls. Personne ne vous soupçonne. Le corrégidor, qui ne me veut nul bien, m’avait d’abord fait l’honneur de penser à moi. Il était persuadé, disait-il, que c’était moi qui avais tué don Cristoval. Savez-vous ce qui lui a fait changer d’opinion ? c’est qu’on lui avait dit que j’avais passé toute la soirée avec vous ; et vous avez, mon cher, une si grande réputation de sainteté que vous en avez à revendre pour les autres. Quoi qu’il en soit, on ne pense pas à nous. L’espièglerie de cette brave petite Teresa nous rassure pour l’avenir : ainsi n’y pensons plus et ne songeons qu’à nous amuser.

— Ah ! Garcia, s’écria tristement don Juan, c’est une bien triste chose que de tuer un de ses semblables !

— Il y a quelque chose de plus triste, répondit don Garcia, c’est qu’un de nos semblables nous tue ; et une troisième chose qui surpasse les deux autres en tristesse, c’est un jour passé sans dîner. C’est pourquoi je vous invite à dîner aujourd’hui avec quelques bons vivants qui seront charmé de vous voir. En disant ces mots, il sortit.

L’amour faisait déjà une puissante diversion aux remords de notre héros. La vanité acheva de les étouffer. Les étudiants avec lesquels il dîna chez Garcia avaient appris par lui quel était le véritable meurtrier de don Cristoval. Ce Cristoval était un cavalier fameux par son courage et par son adresse, redouté des étudiants : aussi sa mort ne pouvait qu’exciter leur gaieté, et son heureux adversaire fut accablé de compliments. À les entendre, il était l’honneur, la fleur, le bras de l’université. Sa santé fut bue avec enthousiasme, et un étudiant de Murcie improvisa un sonnet à sa louange, dans lequel il le comparait au Cid et à Bernard del Carpio. En se levant de table, don Juan se sentait bien encore quelque poids sur le cœur ; mais, s’il avait eu le pouvoir de ressusciter don Cristoval, il est douteux qu’il en eût fait usage, de peur de perdre la considération et la renommée que cette mort lui avait acquises dans toute l’université de Salamanque.

Le soir venu, des deux côtés on fut exact au rendez-vous qui eut lieu sur les bords de la Tormes. Doña Teresa prit la main de don Juan (on ne donnait pas encore le bras aux femmes), et doña Fausta celle de don Garcia. Après quelques tours de promenade, les deux couples se séparèrent fort contents, avec la promesse de ne pas laisser échapper une seule occasion de se revoir.

En quittant les deux sœurs, ils rencontrèrent quelques bohémiennes qui dansaient avec des tambours de basque au milieu d’un groupe d’étudiants. Ils se mêlèrent à eux. Les danseuses plurent à don Garcia, qui résolut de les emmener souper. La proposition fut aussitôt faite et aussitôt acceptée. En sa qualité de fidus Achates, don Juan était de la partie. Piqué de ce qu’une des bohémiennes lui avait dit qu’il avait l’air d’un moine novice, il s’étudia à faire tout ce qu’il fallait pour prouver que ce surnom était mal appliqué : il jura, dansa, joua et but autant à lui seul que deux étudiants de seconde année auraient pu le faire.

On eut beaucoup de peine à le ramener chez lui après minuit, un peu plus qu’ivre et dans un tel état de fureur qu’il voulait mettre le feu à Salamanque et boire toute la Tormes pour empêcher d’éteindre l’incendie.

C’est ainsi que don Juan perdait, l’une après l’autre, toutes les heureuses qualités que la nature et son éducation lui avaient données. Au bout de trois mois de séjour à Salamanque sous la direction de don Garcia, il avait tout à fait séduit la pauvre Teresa ; son camarade avait réussi de son côté huit à dix jours plus tôt. D’abord don Juan aima sa maîtresse avec tout l’amour qu’un enfant de son âge a pour la première femme qui se donne à lui ; mais don Garcia lui démontra sans peine que la constance était une vertu chimérique ; de plus, que, s’il se conduisait autrement que ses camarades dans les orgies universitaires, il serait cause que la réputation de la Teresa en recevrait des atteintes. — Car, disait-il, il n’y a qu’un amour très-violent et satisfait qui se contente d’une seule femme. — En outre, la mauvaise compagnie dans laquelle don Juan était plongé ne lui laissait pas un moment de repos. Il paraissait à peine dans les classes, ou bien, affaibli par les veilles et la débauche, il s’assoupissait aux doctes leçons des plus illustres professeurs. En revanche, il était toujours le premier et le dernier à la promenade ; et, quant à ses nuits, il passait régulièrement au cabaret ou en pire lieu celles que doña Teresa ne pouvait lui consacrer.

Un matin il avait reçu un billet de cette dame, qui lui exprimait le regret de manquer à un rendez-vous promis pour la nuit. Une vieille parente venait d’arriver à Salamanque, et on lui donnait la chambre de Teresa, qui devait coucher dans celle de sa mère. Ce désappointement affecta très médiocrement don Juan, qui trouva le moyen d’employer sa soirée. Au moment qu’il sortait dans la rue, préoccupé de ses projets, une femme voilée lui remit un billet ; il était de doña Teresa. Elle avait trouvé moyen d’avoir une autre chambre, et avait tout arrangé avec sa sœur pour le rendez-vous. Don Juan montra la lettre à don Garcia. Ils hésitèrent quelque temps ; puis enfin, machinalement et comme par habitude, ils escaladèrent le balcon de leurs maîtresses.

Doña Teresa avait à la gorge un signe assez apparent. Ce fut une immense faveur que reçut don Juan la première fois qu’il eut la permission de le regarder. Pendant quelque temps il continua à le considérer comme la plus ravissante chose du monde. Tantôt il le comparait à une violette, tantôt à une anémone, tantôt à la fleur de l’alfalfa. Mais bientôt ce signe, qui était réellement fort joli, cessa par la satiété de lui paraître tel. — C’est une grande tache noire, voilà tout, se disait-il en soupirant. C’est dommage qu’elle se trouve là. Parbleu, c’est que cela ressemble à une couenne de lard. Le diable emporte le signe ! — Un jour même il demanda à Teresa si elle n’avait pas consulté un médecin sur les moyens de le faire disparaître. À quoi la pauvre fille répondit, en rougissant jusqu’au blanc des yeux, qu’il n’y avait pas un seul homme, excepté lui, qui eût vu cette tache ; qu’au surplus sa nourrice avait coutume de lui dire que de tels signes portaient bonheur.

Le soir que j’ai dit, don Juan, étant venu au rendez-vous d’assez mauvaise humeur, revit le signe en question, qui lui parut encore plus grand que les autres fois. — C’est, parbleu, la représentation d’un gros rat, se dit-il à lui-même en le considérant. En vérité, c’est une monstruosité ! C’est un signe de réprobation comme celui dont fut marqué Caïn. Il faut avoir le diable au corps pour faire sa maîtresse d’une pareille femme. — Il fut maussade au dernier point. Il querella sans sujet la pauvre Teresa, la fit pleurer, et la quitta vers l’aube sans vouloir l’embrasser. Don Garcia, qui sortait avec lui, marcha quelque temps sans parler ; puis, s’arrêtant tout d’un coup :

— Convenez, don Juan, dit-il, que nous nous sommes bien ennuyés cette nuit. Pour moi, j’en suis encore excédé, et j’ai bien envie d’envoyer une bonne fois la princesse à tous les diables !

— Vous avez tort, dit don Juan ; la Fausta est une charmante personne, blanche comme un cygne, et elle est toujours de bonne humeur. Et puis elle vous aime tant ! En vérité, vous êtes bien heureux.

— Blanche, à la bonne heure ; je conviens qu’elle est blanche ; mais elle n’a pas de couleurs, et à côté de sa sœur elle semble un hibou auprès d’une colombe. C’est vous qui êtes bien heureux.

— Comme cela, répondit don Juan. La petite est assez gentille, mais c’est une enfant. Il n’y a pas à causer raisonnablement avec elle. Elle a la tête farcie de romans de chevalerie, et elle s’est fait sur l’amour les opinions les plus extravagantes. Vous ne vous faites pas une idée de son exigence.

— C’est que vous êtes trop jeune, don Juan, et vous ne savez pas dresser vos maîtresses. Une femme, voyez-vous, est comme un cheval : si vous lui laissez prendre de mauvaises habitudes, si vous ne lui persuadez pas que vous ne lui pardonnerez aucun caprice, jamais vous n’en pourrez rien obtenir.

— Dites-moi, don Garcia, traitez-vous vos maîtresses comme vos chevaux ? Employez-vous souvent la gaule pour leur faire passer leurs caprices ?

— Rarement ; mais je suis trop bon. Tenez, don Juan, voulez-vous me céder votre Teresa ? je vous promets qu’au bout de quinze jours elle sera souple comme un gant. Je vous offre Fausta en échange. Vous faut-il du retour ?

— Le marché serait assez de mon goût, dit don Juan en souriant, si ces dames de leur côté y consentaient. Mais doña Fausta ne voudrait jamais vous céder. Elle perdrait trop au change.

— Vous êtes trop modeste. Mais rassurez-vous. Je l’ai tant fait enrager hier, que le premier venu lui semblerait auprès de moi comme un ange de lumière pour un damné. Savez-vous, don Juan, poursuivit don Garcia, que je parle très sérieusement ? — Et don Juan rit plus fort du sérieux avec lequel son ami débitait ces extravagances.

Cette édifiante conversation fut interrompue par l’arrivée de plusieurs étudiants qui donnèrent un autre cours à leurs idées. Mais, le soir venu, les deux amis étant assis devant une bouteille de vin de Montilla accompagnée d’une petite corbeille remplie de glands de Valence, don Garcia se remit à se plaindre de sa maîtresse. Il venait de recevoir une lettre de Fausta, pleine d’expressions tendres et de doux reproches, au milieu desquels on voyait percer son esprit enjoué et son habitude de saisir le côté de chaque chose.

— Tenez, dit don Garcia tendant la lettre à don Juan et bâillant outre mesure, lisez ce beau morceau. Encore un rendez-vous pour ce soir ! mais le diable m’emporte si j’y vais.

Don Juan lut la lettre, qui lui parut charmante.

— En vérité, dit-il, si j’avais une maîtresse comme la vôtre, toute mon étude serait de la rendre heureuse.

— Prenez-la donc, mon cher, s’écria don Garcia, prenez-la, passez-vous-en la fantaisie ; je vous abandonne mes droits. Faisons mieux, ajouta-t-il en se levant, comme éclairé par une inspiration soudaine, jouons nos maîtresses. Voici des cartes. Faisons une partie d’hombre. Doña Fausta est mon enjeu ; vous, mettez sur table doña Teresa.

Don Juan, riant aux larmes de la folie de son camarade, prit les cartes et les mêla. Quoiqu’il ne mît presque aucune attention à son jeu, il gagna. Don Garcia, sans paraître chagrin de la perte de sa partie, demanda ce qu’il fallait pour écrire, et fit une espèce de billet à ordre, tiré sur doña Fausta, à laquelle il enjoignait de se mettre à la disposition du porteur, absolument comme il eût écrit à son intendant de compter cent ducats à un de ses créanciers.

Don Juan, riant toujours, offrait à don Garcia de lui donner sa revanche. Mais celui-ci refusa. — Si vous avez un peu de courage, dit-il, prenez mon manteau, allez à la petite porte que bien vous connaissez. Vous ne trouverez que Fausta, puisque la Teresa ne vous attend pas. Suivez-la sans dire un mot ; une fois dans sa chambre, il se peut fort bien qu’elle éprouve un moment de surprise, qu’elle verse même une larme ou deux ; mais que cela ne vous arrête pas. Soyez sûr qu’elle n’osera crier. Montrez-lui alors ma lettre ; dites-lui que je suis un horrible scélérat, un monstre, tout ce que vous voudrez ; qu’elle a une vengeance facile et prompte, et cette vengeance, soyez certain qu’elle la trouvera bien douce.

À chacune des paroles de Garcia le diable entrait plus avant dans le cœur de don Juan, et lui démontrait que ce qu’il n’avait jusqu’à présent regardé que comme une plaisanterie sans but pouvait se terminer pour lui de la manière la plus agréable. Il cessa de rire, et le rouge du plaisir commença à lui monter au front.

— Si j’étais assuré, dit-il, que Fausta consentît à cet échange…

— Si elle consentira ! s’écria le libertin. Quel blanc-bec êtes-vous, mon camarade, pour croire qu’une femme puisse hésiter entre un amant de six mois et un amant d’un jour ! Allez, vous me remercierez tous les deux demain, je n’en doute pas, et la seule récompense que je vous demande, c’est de me permettre de faire la cour à Teresita pour me dédommager. — Puis, voyant que don Juan était plus qu’à moitié convaincu, il lui dit : — Décidez-vous, car pour moi je ne veux pas voir Fausta ce soir ; si vous n’en voulez pas, je donne ce billet au gros Fadrique, et c’est lui qui en aura l’aubaine.

— Ma foi, arrive que pourra ! s’écria don Juan, saisissant le billet ; et, pour se donner du courage, il avala d’un trait un grand verre de Montilla.

L’heure approchait. Don Juan, qu’un reste de conscience retenait encore, buvait coup sur coup pour s’étourdir. Enfin l’horloge sonna. Don Garcia jeta son manteau sur les épaules de don Juan, et le conduisit jusqu’à la porte de sa maîtresse ; puis, ayant fait le signal convenu, il lui souhaita une bonne nuit, et s’éloigna sans le moindre remords de la mauvaise action qu’il venait de commettre.

Aussitôt la porte s’ouvrit. Doña Fausta attendait depuis quelque temps.

— Est-ce vous, don Garcia ? demanda-t-elle à voix basse.

— Oui, répondit don Juan encore plus bas, et la figure cachée sous les plis d’un large manteau. Il entra, et la porte s’étant refermée, don Juan commença a monter un escalier obscur avec son guide.

— Prenez le bout de ma mantille, dit-elle, et suivez-moi le plus doucement que vous pourrez.

En peu d’instants il se trouva dans la chambre de Fausta. Une lampe seule y jetait une médiocre clarté. D’abord don Juan, sans ôter son manteau ni son chapeau, se tint debout, le dos près de la porte, n’osant encore se découvrir. Doña Fausta le considéra quelque temps sans rien dire ; puis tout d’un coup elle s’avança vers lui en lui tendant les bras. Don Juan, laissant alors tomber son manteau, imita son mouvement.

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