Colomba (page 20)

Prosper Mérimée · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Colomba et autres contes et nouvelles · 31 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Quoi ! c’est vous, seigneur don Juan ? s’écria-t-elle. Est-ce que don Garcia est malade ?

— Malade ? Non, dit don Juan… Mais il ne peut venir. Il m’a envoyé auprès de vous.

— Oh ! que j’en suis fâchée ! Mais, dites-moi, ce n’est pas une autre femme qui l’empêche de venir ?

— Vous le savez donc bien libertin ?…

— Que ma sœur va être contente de vous voir ! La pauvre enfant ! elle croyait que vous ne viendriez pas… Laissez-moi passer, je vais l’avertir.

— C’est inutile.

— Votre air est singulier, don Juan… Vous avez une mauvaise nouvelle à m’apprendre… Parlez, il est arrivé quelque malheur à don Garcia ?

Pour s’épargner une réponse embarrassante, don Juan tendit à la pauvre fille l’infâme billet de don Garcia. Elle lut avec précipitation et ne le comprit pas d’abord. Elle le relut, et n’en put croire ses yeux. Don Juan l’observait avec attention, et la voyait tour à tour s’essuyer le font, se frotter les yeux ; ses lèvres tremblaient, une pâleur mortelle couvrait son visage, et elle était obligée de tenir à deux mains le papier pour qu’il ne tombât pas à terre. Enfin, se levant par un effort désespéré, elle s’écria : Tout cela est faux ! c’est une horrible fausseté ! Don Garcia n’a jamais écrit cela !

Don Juan répondit : — Vous connaissez son écriture. Il ne savait pas le prix du trésor qu’il possédait… et moi j’ai accepté, parce que je vous adore.

Elle jeta sur lui un regard du plus profond mépris, et se mit à relire la lettre avec l’attention d’un avocat qui soupçonne une falsification dans un acte. Ses yeux étaient démesurément ouverts et fixés sur le papier. De temps en temps une grosse larme s’en échappait sans qu’elle clignât la paupière, et tombait en glissant sur ses joues. Tout à coup elle sourit d’un sourire de fou, et s’écria : C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ? C’est une plaisanterie ? don Garcia est là, il va venir !…

— Ce n’est point une plaisanterie, doña Fausta, il n’y a rien de plus vrai que l’amour que j’ai pour vous. Je serais bien malheureux si vous ne me croyiez pas.

— Misérable ! s’écria doña Fausta ; mais si tu dis vrai, tu es un plus grand scélérat encore que don Garcia.

— L’amour excuse tout, belle Faustita. Don Garcia vous abandonne ; prenez-moi pour vous consoler. Je vois peints sur ce panneau Bacchus et Ariane ; laissez-moi être votre Bacchus.

Sans répondre un mot, elle saisit un couteau sur la table, et s’avança vers don Juan en le tenant élevé au-dessus de sa tête. Mais il avait vu le mouvement ; il lui saisit le bras, la désarma sans peine et, se croyant autorisé à la punir de ce commencement d’hostilités, il l’embrassa trois ou quatre fois, et voulut l’entraîner vers un petit lit de repos. Doña Fausta était une femme faible et délicate ; mais la colère lui donnait des forces, elle résistait à don Juan, tantôt se cramponnant aux meubles, tantôt se défendant des mains, des pieds et des dents. D’abord don Juan avait reçu quelques coups en souriant, mais bientôt la colère fut chez lui aussi forte que l’amour. Il étreignit fortement Fausta sans craindre de froisser sa peau délicate. C’était un lutteur irrité qui voulait à tout prix triompher de son adversaire, prêt à l’étouffer, s’il fallait, pour le vaincre. Fausta eut alors recours à la dernière ressource qui lui restait. Jusque-là un sentiment de pudeur féminine l’avait empêchée d’appeler à son aide ; mais se voyant sur le point d’être vaincue, elle fit retentir la maison de ses cris.

Don Juan sentit qu’il ne s’agissait plus pour lui de posséder sa victime, et qu’il devait avant tout songer à sa sûreté. Il voulut repousser Fausta et gagner la porte, mais elle s’attachait à ses habits, et il ne pouvait s’en débarrasser. En même temps se faisait entendre le bruit alarmant de portes qui s’ouvraient ; des pas et des voix d’hommes s’approchaient, il n’y avait pas un instant à perdre. Il fit un effort pour rejeter loin de lui doña Fausta ; mais elle l’avait saisi par le pourpoint avec tant de force, qu’il tourna sur lui-même avec elle sans avoir gagné autre chose que de changer de position. Fausta était alors du côté de la porte qui s’ouvrait en dedans. Elle continuait ses cris. Tout d’un coup la porte s’ouvrit ; un homme tenant une arquebuse à la main paraît à l’entrée. Il laisse échapper une exclamation de surprise, et une détonation suit aussitôt. La lampe s’éteignit, et don Juan sentit que les mains de doña Fausta se desserraient, et que quelque chose de chaud et de liquide coulait sur les siennes. Elle tomba ou plutôt glissa sur le plancher, la balle venait de lui fracasser l’épine du dos ; son père l’avait tuée au lieu de son ravisseur. Don Juan, se sentant libre, s’élança vers l’escalier, au milieu de la fumée de l’arquebuse. D’abord il reçut un coup de crosse du père et un coup d’épée d’un laquais qui le suivait ; mais ni l’un ni l’autre ne lui firent beaucoup de mal. Mettant l’épée à la main, il chercha à se frayer un passage et à éteindre le flambeau que portait le laquais. Effrayé de son air résolu, celui-ci se retira en arrière. Pour don Alonso de Ojeda, homme ardent et intrépide, il se précipita sur don Juan sans hésiter ; celui-ci para quelques bottes, et sans doute il n’avait d’abord que l’intention de se défendre ; mais l’habitude de l’escrime fait qu’une riposte, après une parade, n’est plus qu’un mouvement machinal et presque involontaire. Au bout d’un instant le père de doña Fausta poussa un grand soupir et tomba mortellement blessé. Don Juan, trouvant le passage libre, s’élança comme un trait sur l’escalier, de là vers la porte, et en un clin d’œil il fut dans la rue sans être poursuivi des domestiques, qui s’empressaient autour de leur maître expirant. Doña Teresa, accourue au bruit du coup d’arquebuse, avait vu cette horrible scène, et était tombée évanouie à côté de son père. Elle ne connaissait encore que la moitié de son malheur.

Don Garcia achevait la dernière bouteille de Montilla lorsque don Juan, pâle, couvert de sang, les yeux égarés, son pourpoint déchiré et son rabat sortant d’un demi-pied de ses limites ordinaires, entra précipitamment dans sa chambre et se jeta tout haletant sur un fauteuil sans pouvoir parler. L’autre comprit à l’instant que quelque accident grave venait d’arriver. Il laissa don Juan respirer péniblement deux ou trois fois, puis il lui demanda des détails ; en deux mots il fut au fait. Don Garcia, qui ne perdait pas facilement son flegme habituel, écouta sans sourciller le récit entrecoupé que lui fit son ami. Puis, remplissant un verre et le lui présentant : — Buvez, dit-il, vous en avez besoin. C’est une mauvaise affaire, ajouta-t-il, après avoir bu lui-même. Tuer un père est grave… Il y a bien des exemples pourtant, à commencer par le Cid. Le pire, c’est que vous n’avez pas cinq cents hommes tous habillés de blanc, tous vos cousins, pour vous défendre des archers de Salamanque et des parents du défunt… Occupons-nous d’abord du plus pressé… Il fit deux ou trois tours dans la chambre comme pour recueillir ses idées.

— Rester à Salamanque, reprit-il, après un semblable esclandre, ce serait folie. Ce n’est pas un hobereau que don Alonso de Ojeda, et d’ailleurs les domestiques ont dû vous reconnaître. Admettons pour un moment que vous n’ayez pas été reconnu ; vous vous êtes acquis maintenant à l’université une réputation si avantageuse, qu’on ne manquera pas de vous imputer un méfait anonyme. Tenez, croyez-moi, il faut partir, et le plus tôt, c’est le mieux. Vous êtes devenu ici trois fois plus savant qu’il ne sied à un gentilhomme de bonne maison. Laissez là Minerve, et essayez un peu de Mars ; cela vous réussira mieux, car vous avez des dispositions. On se bat en Flandre. Allons tuer des hérétiques ; rien n’est plus propre à racheter nos peccadilles en ce monde. Amen ! Je finis comme au sermon.

Le mot de Flandre opéra comme un talisman sur don Juan. Quitter l’Espagne, il croyait que c’était s’échapper à lui-même. Au milieu des fatigues et des dangers de la guerre, il n’aurait pas de loisir pour ses remords ! — En Flandre, en Flandre ! s’écria-t-il ; allons nous faire tuer en Flandre !

— De Salamanque à Bruxelles, il y a loin, reprit gravement don Garcia, et dans votre position vous ne pouvez partir trop tôt. Songez que si M. le corrégidor vous attrape, il vous sera bien difficile de faire une campagne ailleurs que sur les galères de Sa Majesté.

Après s’être concerté quelques instants avec son ami, don Juan se dépouilla promptement de son habit d’étudiant. Il prit une veste de cuir brodé telle qu’en portaient alors les militaires, un grand chapeau rabattu, et n’oublia pas de garnir sa ceinture d’autant de doublons que don Garcia put la charger. Tous ces apprêts ne durèrent que quelques minutes. Il se mit en route à pied, sortit de la ville sans être reconnu, et marcha toute la nuit et toute la matinée suivante, jusqu’à ce que la chaleur du soleil l’obligeât à s’arrêter. À la première ville où il arriva, il s’acheta un cheval, et s’étant joint à une caravane de voyageurs, il parvint sans obstacle à Saragosse. Là il demeura quelques jours sous le nom de don Juan Carrasco. Don Garcia, qui avait quitté Salamanque le lendemain de son départ, prit un autre chemin et le rejoignit à Saragosse. Ils n’y firent pas un long séjour. Après avoir accompli fort à la hâte leurs dévotions à Notre-Dame-du-Pilier, non sans lorgner les beautés aragonaises, pourvus chacun d’un bon domestique, ils se rendirent à Barcelone, où ils s’embarquèrent pour Civita-Vecchia. La fatigue, le mal de mer, la nouveauté des sites et la légèreté naturelle de don Juan, tout se réunissait pour qu’il oubliât vite les horribles scènes qu’il laissait derrière lui. Pendant quelques mois, les plaisirs que les deux amis trouvèrent en Italie leur firent négliger le but principal de leur voyage ; mais, les fonds commençant à leur manquer, ils se joignirent à un certain nombre de leurs compatriotes, braves comme eux et légers d’argent, et se mirent en route pour l’Allemagne.

Arrivés à Bruxelles, chacun s’enrôla dans la compagnie du capitaine qui lui plut. Les deux amis voulurent faire leurs premières armes dans celle du capitaine don Manuel Gomare, d’abord parce qu’il était Andalous, ensuite parce qu’il passait pour n’exiger de ses soldats que du courage et des armes bien polies et en bon état, fort accommodant d’ailleurs sur la discipline.

Charmé de leur bonne mine, celui-ci les traita bien et selon leurs goûts, c’est-à-dire qu’il les employa dans toutes les occasions périlleuses. La fortune leur fut favorable, et là où beaucoup de leurs camarades trouvèrent la mort, ils ne reçurent pas une blessure et se firent remarquer des généraux. Ils obtinrent chacun une enseigne le même jour. Dès ce moment, se croyant sûrs de l’estime et de l’amitié de leurs chefs, ils avouèrent leurs véritables noms et reprirent leur train de vie ordinaire, c’est-à-dire qu’ils passaient le jour à jouer ou à boire, et la nuit à donner des sérénades aux plus jolies femmes des villes où ils se trouvaient en garnison pendent l’hiver. Ils avaient reçu de leurs parents leur pardon, ce qui les toucha médiocrement, et des lettres de crédit sur des banquiers d’Anvers. Ils en firent bon usage. Jeunes, riches, braves et entreprenants, leurs conquêtes furent nombreuses et rapides. Je ne m’arrêterai pas à les raconter ; qu’il suffise au lecteur de savoir que, lorsqu’ils voyaient une jolie femme, tous les moyens leur étaient bons pour l’obtenir. Promesses, serments n’étaient qu’un jeu pour ces indignes libertins ; et si des frères ou des maris trouvaient à redire à leur conduite, ils avaient pour leur répondre de bonnes épées et des cœurs impitoyables.

La guerre recommença avec le printemps.

Dans une escarmouche qui fut malheureuse pour les Espagnols, le capitaine Gomare fut mortellement blessé. Don Juan, qui le vit tomber, accourut auprès de lui et appela quelques soldats pour l’emporter ; mais le brave capitaine, rassemblant ce qui lui restait de forces, lui dit : — Laissez-moi mourir ici, je sens que c’est fait de moi. Autant vaut mourir ici qu’une demi-lieu plus loin. Gardez vos soldats, ils vont être assez occupés, car je vois les Hollandais qui s’avancent en force. — Enfants, ajouta-t-il en s’adressant aux soldats qui s’empressaient autour de lui, serrez-vous autour de vos enseignes et ne vous inquiétez pas de moi.

Don Garcia survint en ce moment, et lui demanda s’il n’avait pas quelque dernière volonté qui pût être exécutée après sa mort.

— Que diable voulez-vous que je veuille dans un moment comme celui-ci ?… Il parut se recueillir quelques instants. Je n’ai jamais beaucoup songé à la mort, reprit-il, et je ne la croyais pas si prochaine… Je ne serais pas fâché d’avoir auprès de moi quelque prêtre… Mais tous nos moines sont aux bagages… Il est dur pourtant de mourir sans confession !

— Voici mon livre d’heures, dit don Garcia en lui présentant un flacon de vin. Prenez courage.

Les yeux du vieux soldat devenaient de plus en plus troubles. La plaisanterie de don Garcia ne fut pas remarquée par lui, mais les vieux soldats qui l’entouraient en furent scandalisés.

— Don Juan, dit le moribond, approchez, mon enfant. Tenez, je vous fais mon héritier. Prenez cette bourse, elle contient tout ce que je possède ; il vaut mieux qu’elle soit à vous qu’à ces excommuniés. La seule chose que je vous demande, c’est de faire dire quelques messes pour le repos de mon âme.

Don Juan promit en lui serrant la main, tandis que don Garcia lui faisait observer tout bas quelle différence il y avait entre les opinions d’un homme faible quand il meurt et celles qu’il professe assis devant une table couverte de bouteilles. Quelques balles venant à siffler à leurs oreilles leur annoncèrent l’approche des Hollandais. Les soldats reprirent leurs rangs. Chacun dit adieu à la hâte au capitaine Gomare, et on ne s’occupa plus que de faire retraite en bon ordre. Cela était assez difficile avec un ennemi nombreux, un chemin défoncé par les pluies, et des soldats fatigués d’une longue marche. Pourtant les Hollandais ne purent les entamer, et abandonnèrent la poursuite à la nuit, sans avoir pris un drapeau ou fait un seul prisonnier qui ne fût blessé.

Le soir, les deux amis, assis dans une tente avec quelques officiers, devisaient de l’affaire à laquelle ils venaient d’assister. On blâma les dispositions du commandant du jour, et l’on trouva après coup tout ce qu’il aurait fallu faire. Puis on en vint à parler des morts et des blessés.

— Pour le capitaine Gomare, dit don Juan, je le regretterai longtemps. C’était un brave officier, bon camarade, un véritable père pour ses soldats.

— Oui, dit don Garcia ; mais je vous avouerai que jamais je n’ai été si surpris que lorsque je l’ai vu tant en peine pour n’avoir pas une robe noire à ses côtés. Cela ne prouve qu’une chose, c’est qu’il est plus facile d’être brave en paroles qu’en actions. Tel se moque d’un danger éloigné qui pâlit quand il s’approche. À propos, don Juan, puisque vous êtes son héritier, dites-nous ce qu’il y a dans la bourse qu’il vous a laissée ? Don Juan l’ouvrit alors pour la première fois, et vit qu’elle contenait environ soixante pièces d’or.

— Puisque nous sommes en fonds, dit don Garcia, habitué à regarder la bourse de son ami comme la sienne, pourquoi ne ferions-nous pas une partie de pharaon, au lieu de pleurnicher ainsi en pensant à nos amis morts ?

La proposition fut goûtée de tous. On apporta quelques tambours que l’on couvrit d’un manteau ; ils servirent de table de jeu. Don Juan joua le premier, conseillé par don Garcia ; mais avant de ponter il tira de sa bourse dix pièces d’or qu’il enveloppa dans son mouchoir et qu’il mit dans sa poche.

— Que diable voulez-vous en faire ? s’écria don Garcia. Un soldat thésauriser ! et la veille d’une affaire !

— Vous savez, don Garcia, que tout cet argent n’est pas à moi. Don Manuel m’a fait un legs sub pœna nomine, comme nous disions à Salamanque.

— La peste soit du fat ! s’écria don Garcia. Je crois, le diable m’emporte, qu’il a l’intention de donner ces dix écus au premier curé que nous rencontrerons.

— Pourquoi pas ? Je l’ai promis.

— Taisez-vous ; par la barbe de Mahomet ! vous me faites honte, et je ne vous reconnais pas.

Le jeu commença ; les chances furent d’abord variées ; bientôt elles tournèrent décidément contre don Juan. En vain, pour rompre la veine, don Garcia prit les cartes ; au bout d’une heure, tout l’argent qu’ils possédaient, et de plus les cinquante écus du capitaine Gomare, étaient passés dans les mains du banquier. Don Juan voulait aller dormir ; mais don Garcia était échauffé, il prétendit avoir sa revanche et regagner ce qu’il avait perdu.

— Allons, monsieur Prudent, dit-il, voyons ces derniers écus que vous avez si bien serrés. Je suis sûr qu’ils nous porteront bonheur.

— Songez, don Garcia, que j’ai promis !…

— Allons, allons, enfant que vous êtes ! il s’agit bien de messes à présent. Le capitaine, s’il était ici, aurait plutôt pillé une église que de laisser passer une carte sans ponter.

— Voilà cinq écus, dit don Juan. Ne les exposez pas d’un seul coup.

— Point de faiblesse ! dit don Garcia. Et il mit les cinq écus sur un roi. Il gagna, fit paroli, mais perdit le second coup. — Voyons les cinq derniers ! s’écria-t-il pâlissant de colère. Don Juan fit quelques objections facilement surmontées ; il céda, et donna quatre écus, qui aussitôt suivirent les premiers. Don Garcia, jetant les cartes au nez du banquier, se leva furieux. Il dit à don Juan : — Vous avez toujours été heureux, vous, et j’ai entendu dire qu’un dernier écu a un grand pouvoir pour conjurer le sort.

Don Juan était pour le moins aussi furieux que lui. Il ne pensa plus aux messes ni à son serment. Il mit sur un as le seul écu restant, et le perdit aussitôt.

— Au diable l’âme du capitaine Gomare ! s’écria-t-il. Je crois que son argent était ensorcelé !…

Le banquier leur demanda s’ils voulaient jouer encore ; mais, comme ils n’avaient plus d’argent et qu’on fait difficilement crédit à des gens qui s’exposent tous les jours à se faire casser la tête, force leur fut de quitter le jeu et de chercher à se consoler avec les buveurs. L’âme du pauvre capitaine fut tout à fait oubliée.

Quelques jours après, les Espagnols, ayant reçu des renforts, reprirent l’offensive et marchèrent en avant. Ils traversèrent les lieux où l’on s’était battu. Les morts n’étaient pas encore enterrés. Don Garcia et don Juan pressaient leurs chevaux pour échapper à ces cadavres qui choquaient à la fois la vue et l’odorat, lorsqu’un soldat qui les précédait fit un grand cri à la vue d’un corps gisant dans un fossé. Ils s’approchèrent et reconnurent le capitaine Gomare. Il était pourtant presque défiguré. Ses traits déformés et roidis dans d’horribles convulsions prouvaient que ses derniers moments avaient été accompagnés de douleurs atroces. Bien que déjà familiarisé avec de tels spectacles, don Juan ne put s’empêcher de frémir en voyant ce cadavre, dont les yeux ternes et remplis de sang caillé semblaient dirigés vers lui d’un air de menace. Il se rappela les dernières recommandations du pauvre capitaine, et comment il avait négligé de les exécuter. Pourtant, la dureté factice dont il était parvenu à remplir son cœur le délivra bientôt de ces remords ; il fit promptement creuser une fosse pour ensevelir le capitaine. Par hasard, un capucin se trouvait là, qui récita quelques prières à la hâte. Le cadavre, aspergé d’eau bénite, fut recouvert de pierres et de terre, et les soldats poursuivirent leur route plus silencieux que de coutume : mais don Juan remarqua un vieil arquebusier qui, après avoir longtemps fouillé dans ses poches, y trouva enfin un écu, qu’il donna au capucin en lui disant : Voilà pour dire des messes au capitaine Gomare. Ce jour-là, don Juan donna des preuves d’une bravoure extraordinaire, et s’exposa au feu de l’ennemi avec si peu de ménagement qu’on eût dit qu’il voulait se faire tuer. — On est brave quand on n’a plus le sou, disaient ses camarades.

Peu de temps après la mort du capitaine Gomare, un jeune soldat fut admis comme recrue dans la compagnie où servaient don Juan et don Garcia ; il paraissait décidé et intrépide, mais d’un caractère sournois et mystérieux. Jamais on ne le voyait boire ni jouer avec ses camarades ; il passait des heures entières assis sur un banc dans le corps-de-garde, occupé à regarder voler les mouches, ou bien à faire jouer la détente de son arquebuse. Les soldats, qui le raillaient de sa réserve, lui avaient donné le sobriquet de Modesto. C’était sous ce nom qu’il était connu dans la compagnie, et ses chefs mêmes ne lui en donnaient pas d’autre.

La campagne finit par le siège de Berg-op-Zoom, qui fut, comme on le sait, un des plus meurtriers de cette guerre, les assiégés s’étant défendus avec le dernier acharnement. Une nuit les deux amis se trouvaient ensemble de service à la tranchée, alors tellement rapprochée des mitrailles de la place, que le poste était des plus dangereux. Les sorties des assiégés étaient fréquentes, et leur feu vif et bien dirigé.

La première partie de la nuit se passa en alertes continuelles ; ensuite assiégés et assiégeants parurent céder également à la fatigue. De part et d’autre on cessa de tirer, et un profond silence s’établit dans toute la plaine, ou s’il était interrompu, ce n’était que par de rares décharges, qui n’avaient d’autre but que de prouver que si on avait cessé de combattre on continuait néanmoins à faire bonne garde. Il était environ quatre heures du matin ; c’est le moment où l’homme qui a veillé éprouve une sensation de froid pénible, accompagnée d’une espèce d’accablement moral, produit par la lassitude physique et l’envie de dormir. Il n’est aucun homme de bonne foi qui ne convienne qu’en de pareilles dispositions d’esprit et de corps il s’est senti capable de faiblesses dont il a rougi après le lever du soleil.

— Morbleu ! s’écria don Garcia en piétinant pour se réchauffer, et serrant son manteau autour de son corps, je sens ma moelle se figer dans mes os ; je crois qu’un enfant hollandais me battrait avec une cruche à bière pour toute arme. En vérité, je ne me reconnais plus. Voilà une arquebusade qui vient de me faire tressaillir. Moi ! si j’étais dévot, il ne tiendrait qu’à moi de prendre l’étrange état où je me trouve pour un avertissement d’en haut.

Tous ceux qui étaient présents, et don Juan surtout, furent extrêmement surpris de l’entendre parler du ciel, car il ne s’en occupait guère, ou s’il en parlait, c’était pour s’en moquer. S’apercevant que plusieurs souriaient à ces paroles, ranimé par un sentiment de vanité, il s’écria :

— Que personne, au moins, n’aille s’aviser de croire que j’ai peur des Hollandais, de Dieu ou du diable, car nous aurions à la garde montante nos comptes à régler ensemble !

— Passe pour les Hollandais, mais pour Dieu et l’Autre, il est bien permis de les craindre, dit un vieux capitaine à moustaches grises, qui portait un chapelet suspendu à côté de son épée.

— Quel mal peuvent-ils me faire ? demanda-t-il ; le tonnerre ne porte pas aussi juste qu’une arquebuse protestante.

— Et votre âme ? dit le vieux capitaine en se signant à cet horrible blasphème.

— Ah ! pour mon âme… il faudrait, avant tout que je sois sûr d’en avoir une. Qui m’a jamais dit que j’eusse une âme ? Les prêtres. Or l’invention de l’âme leur rapporte de si beaux revenus, qu’il n’est pas douteux qu’ils n’en soient les auteurs, de même que les pâtissiers ont inventé les tartes pour les vendre.

— Don Garcia, vous finirez mal, dit le capitaine. Ces propos-là ne doivent pas se tenir à la tranchée.

— À la tranchée comme ailleurs, je dis ce que je pense. Mais je me tais, car voici mon camarade don Juan dont le chapeau va tomber, tant ses cheveux se dressent sur sa tête. Lui ne croit pas seulement à l’âme ; il croit encore aux âmes du Purgatoire.

— Je ne suis point un esprit fort, dit don Juan en riant, et j’envie parfois votre sublime indifférence pour les choses de l’autre monde ; car, je vous l’avouerai, dussiez-vous vous moquer de moi, il y a des instants où ce que l’on raconte des damnés me donne des rêveries désagréables.

— La meilleure preuve du peu de pouvoir du diable, c’est que vous êtes aujourd’hui debout dans cette tranchée. Sur ma parole, messieurs, ajouta don Garcia en frappant sur l’épaule de don Juan, s’il y avait un diable, il aurait déjà emporté ce garçon-là. Tout jeune qu’il est, je vous le donne pour un véritable excommunié. Il a mis plus de femmes à mal et plus d’hommes en bière que deux cordeliers et deux braves de Valence n’auraient pu faire.

Il parlait encore quand un coup d’arquebuse partit du côté de la tranchée qui touchait au camp espagnol. Don Garcia porta la main sur sa poitrine, et s’écria : Je suis blessé ! Il chancela, et tomba presque aussitôt. En même temps on vit un homme prendre la fuite, mais l’obscurité le déroba bientôt à ceux qui le poursuivaient.

La blessure de don Garcia parut mortelle. Le coup avait été tiré de très-près, et l’arme était chargée de plusieurs balles. Mais la fermeté de ce libertin endurci ne se démentit pas un instant. Il renvoya bien loin ceux qui lui parlaient de se confesser. Il disait à don Juan : — Une seule chose me fâche après ma mort, c’est que les capucins vous persuaderont que c’est un jugement de Dieu contre moi. Convenez avec moi qu’il n’y a rien de plus naturel qu’une arquebusade tue un soldat. Ils disent que le coup a été tiré de notre côté : c’est sans doute quelque jaloux rancunier qui m’a fait assassiner. Faites-le pendre haut et court, si vous l’attrapez. Écoutez, don Juan, j’ai deux maîtresses à Anvers, trois à Bruxelles, et d’autres ailleurs que je ne me rappelle guère… ma mémoire se trouble… Je vous les lègue… faute de mieux… Prenez encore mon épée… et surtout n’oubliez pas la botte que je vous ai apprise… Adieu… et, au lieu de messes, que mes camarades se réunissent dans une glorieuse orgie après mon enterrement.

Telles furent à peu près ses dernières paroles. De Dieu, de l’autre monde, il ne s’en soucia pas plus qu’il ne l’avait fait étant plein de vie et de force. Il mourut le sourire sur les lèvres, la vanité lui donnant la force de soutenir jusqu’au bout le rôle détestable qu’il avait si longtemps joué. Modesto ne reparut plus. Toute l’armée fut persuadée qu’il était l’assassin de don Garcia ; mais on se perdait en vaines conjectures sur les motifs qui l’avaient poussé à ce meurtre.

Don Juan regretta don Garcia plus qu’il n’aurait fait de son frère. Il se disait, l’insensé ! qu’il lui devait tout. C’était lui qui l’avait initié aux mystères de la vie, qui avait détaché de ses yeux l’écaille épaisse qui les couvrait. Qu’étais-je avant de le connaître ? se demandait-il, et son amour-propre lui disait qu’il était devenu un être supérieur aux autres hommes. Enfin tout le mal qu’en réalité lui avait fait la connaissance de cet athée, il le changeait en bien, et il en était aussi reconnaissant qu’un disciple doit l’être à l’égard de son maître.

Les tristes impressions que lui laissa cette mort si soudaine demeurèrent assez longtemps dans son esprit pour l’obliger à changer pendant plusieurs mois son genre de vie. Mais peu à peu il revint à ses anciennes habitudes, maintenant trop enracinées en lui pour qu’un accident pût les changer. Il se remit à jouer, à boire, à courtiser les femmes et à se battre avec les maris. Tous les jours il avait de nouvelles aventures. Aujourd’hui montant à une brèche, le lendemain escaladant un balcon ; le matin ferraillant avec un mari, le soir buvant avec des courtisanes.

Au milieu de ses débauches il apprit que son père venait de mourir ; sa mère ne lui avait survécu que de quelques jours, en sorte qu’il reçut les deux nouvelles à la fois. Les hommes d’affaires, d’accord avec son propre goût, lui conseillaient de retourner en Espagne et de prendre possession du majorat et des grands biens dont il venait d’hériter. Depuis longtemps il avait obtenu sa grâce pour la mort de don Alonzo de Ojeda, le père de doña Fausta, et il regardait cette affaire comme entièrement terminée. D’ailleurs, il avait envie de s’exercer sur un plus grand théâtre. Il pensait aux délices de Séville et aux nombreuses beautés qui n’attendaient, sans doute, que son arrivée pour se rendre à discrétion. Quittant donc la cuirasse, il partit pour l’Espagne. Il séjourna quelque temps à Madrid, se fit remarquer dans une course de taureaux par la richesse de son costume et son adresse à piquer ; il y fit quelques conquêtes, mais ne s’y arrêta pas longtemps. Arrivé à Séville, il éblouit petits et grands par son faste et sa munificence. Tous les jours il donnait des fêtes nouvelles où il invitait les plus belles dames de l’Andalousie. Tous les jours nouveaux plaisirs, nouvelles orgies dans son magnifique palais. Il était devenu le roi d’une foule de libertins qui, désordonnés et indisciplinables avec tout le monde, lui obéissaient avec cette docilité qui se trouve trop souvent dans les associations des méchants. Enfin il n’y avait pas de débauche dans laquelle il ne se plongeât, et comme un riche vicieux n’est pas seulement dangereux pour lui-même, son exemple pervertissait la jeunesse andalouse, qui l’élevait aux nues et le prenait pour modèle. Nul doute que, si la Providence eût souffert plus longtemps son libertinage, il n’eût fallu une pluie de feu pour faire justice des désordres et des crimes de Séville. Une maladie qui retint don Juan dans son lit pendant quelques jours ne lui inspira pas de retour sur lui-même ; au contraire il ne demandait à son médecin de lui rendre la santé qu’afin de courir à de nouveaux excès.

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