Colomba (page 21)
Pendant sa convalescence, il s’amusa à dresser une liste de toutes les femmes qu’il avait séduites et de tous les maris qu’il avait trompés. La liste était divisée méthodiquement en deux colonnes. Dans l’une étaient les noms des femmes et leur signalement sommaire ; à côté, le nom de leurs maris et leur profession. Il eut beaucoup de peine à retrouver dans sa mémoire les noms de toutes ces malheureuses, et il est à croire que ce catalogue était loin d’être complet. Un jour, il le montra à un de ses amis qui était venu lui rendre visite ; et comme en Italie il avait eu les faveurs d’une femme qui osait se vanter d’avoir été la maîtresse d’un pape, la liste commençait par son nom, et celui du pape figurait dans la liste des maris. Venait ensuite un prince régnant, puis des ducs, des marquis, enfin jusqu’à des artisans.
— Vois, mon cher, dit-il à son ami ; vois, nul n’a pu m’échapper, depuis le pape jusqu’au cordonnier ; il n’y a pas une classe qui ne m’ait fourni sa quote-part.
Don Torribio, c’était le nom de cet ami, examina le catalogue, et le lui rendit en disant d’un ton de triomphe : — Il n’est pas complet !
— Comment ! pas complet ? Qui manque donc à ma liste de maris ?
— Dieu, répondit don Torribio.
— Dieu ? c’est vrai, il n’y a pas de religieuse. Morbleu ! je te remercie de m’avoir averti. Eh bien ! je te jure ma foi de gentilhomme qu’avant qu’il soit un mois il sera sur ma liste, avant monseigneur le pape, et que je te ferai souper ici avec une religieuse. Dans quel couvent de Séville y a-t-il de jolies nonnes ?
Quelques jours après, don Juan était en campagne. Il se mit à fréquenter les églises des couvents de femmes, s’agenouillant fort près des grilles qui séparent les épouses du Seigneur du reste des fidèles. Là il jetait ses regards effrontés sur ces vierges timides, comme un loup entré dans une bergerie cherche la brebis la plus grasse pour l’immoler la première. Il eut bientôt remarqué, dans l’église de Notre-Dame du Rosaire, une jeune religieuse d’une beauté ravissante, que relevait encore un air de mélancolie répandu sur tous ses traits. Jamais elle ne levait les yeux, ni ne les tournait à droite ou à gauche ; elle paraissait entièrement absorbée par le divin mystère qu’on célébrait devant elle. Ses lèvres remuaient doucement, et il était facile de voir qu’elle priait avec plus de ferveur et d’onction que toutes ses compagnes. Sa vue rappela à don Juan d’anciens souvenirs. Il lui sembla qu’il avait vu cette femme ailleurs, mais il lui était impossible de se rappeler en quel temps et en quel lieu. Tant de portraits étaient plus ou moins gravés dans sa mémoire, qu’il lui était impossible de ne pas faire de confusion. Deux jours de suite il revint dans l’église, se plaçant toujours près de la grille, sans pouvoir parvenir à faire lever les yeux à la sœur Agathe. Il avait appris que tel était son nom.
La difficulté de triompher d’une personne si bien gardée par sa position et sa modestie ne servait qu’à irriter les désirs de don Juan. Le point le plus important, et il semblait aussi le plus difficile, c’était d’être remarqué. Sa vanité lui persuadait que s’il pouvait seulement attirer l’attention de la sœur Agathe, la victoire était plus qu’à demi gagnée. Voici l’expédient dont il s’avisa pour obliger cette belle personne à lever les yeux. Il se plaça aussi près d’elle qu’il lui fut possible, et, profitant du moment de l’élévation, où tout le monde se prosterne, il passa la main entre les barreaux de la grille et répandit devant la sœur Agathe le contenu d’une fiole d’essence qu’il avait apportée. L’odeur pénétrante qui se développa subitement obligea la jeune religieuse à lever la tête ; et comme don Juan était placé précisément en face d’elle, elle ne put manquer de l’apercevoir. D’abord un vif étonnement se peignit sur tous ses traits ; puis elle devint d’une pâleur mortelle, elle poussa un faible cri et tomba évanouie sur les dalles. Ses compagnes s’empressèrent autour d’elle et l’emportèrent dans sa cellule. Don Juan, en se retirant très-content de lui-même, se disait : — Cette religieuse est vraiment charmante ; mais plus je la vois, plus il me semble qu’elle doit figurer déjà dans mon catalogue !
Le lendemain, il fut exact à se trouver auprès de la grille à l’heure de la messe. Mais la sœur Agathe n’était pas à sa place ordinaire, sur le premier rang des religieuses ; elle était, au contraire, presque cachée derrière ses compagnes. Néanmoins, don Juan remarqua qu’elle regardait souvent à la dérobée. Il en tira un augure favorable pour sa passion. — La petite me craint, pensait-il… elle s’apprivoisera bientôt. La messe finie, il observa qu’elle entrait dans un confessionnal ; mais, pour y arriver, elle passa près de la grille, et laissa tomber son chapelet comme par mégarde. Don Juan avait trop d’expérience pour se laisser prendre à cette prétendue distraction. D’abord il pensa qu’il était important pour lui d’avoir ce chapelet ; mais il était de l’autre côté de la grille, et il sentit que pour le ramasser il fallait attendre que tout le monde fut sorti de l’église. Pour attendre ce moment, il s’adossa contre un pilier, dans une attitude méditative, une main placée sur ses yeux, mais les doigts légèrement écartés, en sorte qu’il ne perdait rien des mouvements de la sœur Agathe. Quiconque l’eût vu dans cette posture l’eût pris pour un bon chrétien absorbé dans une pieuse rêverie.
La religieuse sortit du confessionnal et fit quelques pas pour rentrer dans l’intérieur du couvent ; mais elle s’aperçut bientôt ou plutôt elle feignit de s’apercevoir que son chapelet lui manquait. Elle jeta les yeux de tous côtés, et vit qu’il était près de la grille. Elle revint et se baissa pour le ramasser. Dans le moment même, don Juan observa quelque chose de blanc qui passait sous la grille. C’était un très-petit papier plié en quatre. Aussitôt la religieuse se retira.
Le libertin, surpris de réussir plus vite qu’il ne s’y était attendu, éprouva une espèce de regret de ne pas rencontrer plus d’obstacles. Tel est à peu près le regret d’un chasseur qui poursuit un cerf, comptant sur une longue et pénible course : tout à coup l’animal tombe, à peine lancé, enlevant ainsi au chasseur le plaisir et le mérite qu’il s’était promis de la poursuite. Toutefois il ramassa promptement le billet, et sortit de l’église pour le lire à son aise. Voici ce qu’il contenait
« C’est vous, don Juan ? Est-il donc vrai que vous ne m’ayez point oubliée ? J’étais bien malheureuse, mais je commençais à m’habituer à mon sort. Je vais être maintenant cent fois plus malheureuse. Je devrais vous haïr… vous avez versé le sang de mon père… mais je ne puis vous haïr ni vous oublier. Ayez pitié de moi. Ne revenez plus dans cette église ; vous me faites trop de mal. Adieu, adieu, je suis morte au monde.
» Teresa. »
— Ah ! c’est la Teresita ! se dit don Juan. Je savais bien que je l’avais vue quelque part. Puis il relut encore le billet. — Je devrais vous haïr. — C’est-à-dire je vous adore. Vous avez versé le sang de mon père !… — Chimène en disait autant à Rodrigue. — Ne revenez plus dans cette église. — C’est-à-dire je vous attends demain. Fort bien ! elle est à moi. Il alla dîner là-dessus.
Le lendemain, il fut ponctuel à se trouver à l’église avec une lettre toute prête dans sa poche ; mais sa surprise fut grande de ne pas voir la sœur Agathe. Jamais messe ne lui sembla plus longue. Il était furieux. Après avoir maudit cent fois les scrupules de Teresa, il alla se promener sur les bords du Guadalquivir, pour chercher quelque expédient, et voici celui auquel il s’arrêta.
Le couvent de Notre-Dame du Rosaire était renommé parmi ceux de Séville pour les excellentes confitures que les sœurs y préparaient. Il alla au parloir, demanda la tourière, et se fit donner la liste de toutes les confitures qu’elle avait à vendre. — N’auriez-vous pas des citrons à la Maraña ? demanda-t-il de l’air le plus naturel du monde.
— Des citrons à la Maraña, seigneur cavalier ? Voici la première fois que j’entends parler de ces confitures-là.
— Rien n’est plus à la mode pourtant, et je m’étonne que dans une maison comme la vôtre on n’en fasse pas beaucoup.
— Citrons à la Maraña ?
— À la Maraña, répéta don Juan en pesant sur chaque syllabe. Il est impossible que quelqu’une de vos religieuses ne sache pas la recette pour les faire. Demandez, je vous prie, à ces dames, si elles ne connaissent pas ces confitures-là. Demain je repasserai.
Quelques minutes après il n’était question dans tout le couvent que des citrons à la Maraña. Les meilleures confiseuses n’en avaient jamais entendu parler. La sœur Agathe seule savait le procédé. Il fallait ajouter de l’eau de roses, des violettes, etc., à des citrons ordinaires, puis… Elle se chargeait de tout. Don Juan, lorsqu’il revint, trouva un pot de citrons à la Maraña ; c’était, à la vérité, un mélange abominable au goût ; mais, sous l’enveloppe du pot, se trouvait un billet de la main de Teresa. C’était de nouvelles prières de renoncer à elle et de l’oublier. La pauvre fille cherchait à se tromper elle-même. La religion, la piété filiale et l’amour se disputaient le cœur de cette infortunée ; mais il était aisé de s’apercevoir que l’amour était le plus puissant. Le lendemain, don Juan envoya un de ses pages au couvent avec une caisse contenant des citrons qu’il voulait faire confire, et qu’il recommandait particulièrement à la religieuse qui avait préparé les confitures achetées la veille. Au fond de la caisse était adroitement cachée une réponse aux lettres de Teresa. Il lui disait : « J’ai été bien malheureux. C’est une fatalité qui a conduit mon bras. Depuis cette nuit funeste je n’ai cessé de penser à toi. Je n’osais espérer que tu ne me haïrais pas. Enfin je t’ai retrouvée. Cesse de me parler des serments que tu as prononcés. Avant de t’engager au pied des autels, tu m’appartenais. Tu n’as pu disposer de ton cœur qui était à moi… Je viens réclamer un bien que je préfère à la vie. Je périrai ou tu me seras rendue. Demain j’irai te demander au parloir. Je n’ai pas osé m’y présenter avant de t’avoir prévenue. J’ai craint que ton trouble ne nous trahît. Arme-toi de courage. Dis-moi si la tourière peut être gagnée. » Deux gouttes d’eau adroitement jetées sur le papier figuraient des larmes répandues en écrivant.
Quelques heures après, le jardinier du couvent lui apporta une réponse et lui fit offre de ses services. La tourière était incorruptible ; la sœur Agathe consentait à descendre au parloir, mais à condition que ce serait pour dire et recevoir un adieu éternel.
La malheureuse Teresa parut au parloir plus morte que vive. Il fallut qu’elle tînt la grille à deux mains pour se soutenir. Don Juan, calme et impassible, savourait avec délices le trouble où il la jetait. D’abord, et pour donner le change à la tourière, il parla d’un air dégagé des amis que Teresa avait laissés à Salamanque, et qui l’avaient chargé de lui porter leurs compliments. Puis, profitant d’un moment où la tourière s’était éloignée, il dit très bas et très vite à Teresa :
— « Je suis résolu à tout tenter pour te tirer d’ici. S’il faut mettre le feu au couvent, je le brûlerai. Je ne veux rien entendre. Tu m’appartiens. Dans quelques jours tu seras à moi, ou je périrai ; mais bien d’autres périront avec moi. »
La tourière se rapprocha. Doña Teresa suffoquait et ne put articuler un mot. Don Juan cependant, d’un ton d’indifférence, parlait de confitures, des travaux d’aiguille qui occupaient les religieuses, promettait à la tourière de lui envoyer des chapelets bénits à Rome, et de donner au couvent une robe de brocart pour habiller la sainte patronne du couvent le jour de sa fête. Après une demi-heure de semblable conversation, il salua Teresa d’un air respectueux et grave, la laissant dans un état d’agitation et de désespoir impossible à décrire. Elle courut s’enfermer dans sa cellule, et sa main, plus obéissante que sa langue, traça une longue lettre de reproches, de prières et de lamentations. Mais elle ne pouvait s’empêcher d’avouer son amour, et elle s’excusait de cette faute par la pensée qu’elle l’expiait bien en refusant de se rendre aux prières de son amant. Le jardinier, qui se chargeait de cette correspondance criminelle, apporta bientôt une réponse. Don Juan menaçait toujours de se porter aux dernières extrémités. Il avait cent braves à son service. Le sacrilège ne l’effrayait pas. Il serait heureux de mourir, pourvu qu’il eût serré encore une fois son amie entre ses bras. Que pouvait faire cette faible enfant habituée à céder à un homme qu’elle adorait ? Elle passait les nuits à pleurer, et le jour elle ne pouvait prier, l’image de don Juan la suivait partout ; et même, quand elle accompagnait ses compagnes dans leurs exercices de piété, son corps faisait machinalement les gestes d’une personne qui prie, mais son cœur était tout entier à sa funeste passion.
Au bout de quelques jours elle n’eut plus la force de résister. Elle annonça à don Juan qu’elle était prête à tout. Elle se voyait perdue de toute manière, et elle s’était dit que, mourir pour mourir, il valait mieux avoir auparavant un instant de bonheur. Don Juan, au comble de la joie, prépara tout pour l’enlever. Il choisit une nuit sans lune. Le jardinier porta à Teresa une échelle de soie qui devait lui servir à franchir les murs du couvent. Un paquet contenant un costume de ville serait caché dans un endroit convenu du jardin, car il ne fallait pas songer à sortir dans la rue avec des vêtements de religieuse, Don Juan l’attendrait au pied du mur. À quelque distance, une litière attelée de mules vigoureuses serait préparée pour la mener rapidement dans une maison de campagne. Là elle serait soustraite à toutes les poursuites, elle vivrait tranquille et heureuse avec son amant. Tel était le plan que don Juan traça lui-même. Il fit faire des habits convenables, essaya l’échelle de corde, joignit une instruction sur la manière de l’attacher ; enfin il ne négligea rien de ce qui pouvait assurer le succès de son entreprise. Le jardinier était sûr, et il avait trop à gagner à être fidèle pour qu’on pût douter de lui. Au surplus, des mesures étaient prises pour qu’il fût assassiné la nuit d’après l’enlèvement. Enfin il semblait que cette trame était si habilement ourdie que rien ne pût la rompre.
Afin d’éviter les soupçons, don Juan partit pour le château de Maraña deux jours avant celui qu’il avait fixé pour l’enlèvement. C’était dans ce château qu’il avait passé la plus grande partie de son enfance ; mais depuis son retour à Séville il n’y était pas entré. Il y arriva à la nuit tombante, et son premier soin fut de bien souper. Ensuite il se fit déshabiller et se mit au lit. Il avait fait allumer dans sa chambre deux grands flambeaux de cire, et sur la table était un livre de contes libertins. Après avoir lu quelques pages, se sentant sur le point de s’endormir, il ferma le livre et éteignit un des flambeaux. Avant d’éteindre le second, il promena avec distraction ses regards par toute la chambre, et tout d’un coup il avisa dans son alcôve le tableau qui représentait les tourments du purgatoire, tableau qu’il avait si souvent considéré dans son enfance. Involontairement ses yeux se reportèrent sur l’homme dont un serpent dévorait les entrailles, et, bien que cette représentation lui inspirât alors encore plus d’horreur qu’autrefois, ils ne pouvaient s’en détacher. En même temps il se rappela la figure du capitaine Gomare et les effroyables contorsions que la mort avait gravées sur ses traits. Cette idée le fit tressaillir, et il sentit ses cheveux se hérisser sur sa tête. Cependant, rappelant son courage, il éteignit la dernière bougie, espérant que l’obscurité le délivrerait des images hideuses qui le persécutaient. L’obscurité augmenta encore sa terreur. Ses yeux se dirigeaient toujours vers le tableau qu’il ne pouvait voir ; mais il lui était tellement familier qu’il se peignait à son imagination aussi nettement que s’il eût été grand jour. Parfois même il lui semblait que les figures s’éclairaient et devenaient lumineuses, comme si le feu du purgatoire, que l’artiste avait peint, eût été une flamme réelle. Enfin son agitation fut si grande qu’il appela à grands cris ses domestiques pour faire enlever le tableau qui lui causait tant de frayeur. Eux entrés dans sa chambre, il eut honte de sa faiblesse. Il pensa que ses gens se moqueraient de lui s’ils venaient à savoir qu’il avait peur d’une peinture. Il se contenta de dire, du son de sa voix le plus naturel qu’il put prendre, que l’on rallumât les bougies et qu’on le laissât seul. Puis il se remit alors à lire ; mais ses yeux seuls parcouraient le livre, son esprit était au tableau. En proie à une agitation indicible, il passa ainsi une nuit sans sommeil.
Aussitôt que le jour parut il se leva à la hâte et sortit pour aller chasser. L’exercice et l’air frais du matin le calmèrent peu à peu, et les impressions excitées par la vue du tableau avaient disparu lorsqu’il rentra dans son château. Il se mit à table et but beaucoup. Déjà il était un peu étourdi lorsqu’il alla se coucher. Par son ordre un lit lui avait été préparé dans une autre chambre, et l’on pense bien qu’il n’eut garde d’y faire porter le tableau ; mais il en avait gardé le souvenir, et il fut assez puissant pour le tenir encore éveillé pendant une partie de la nuit.
Au reste, ces terreurs ne lui inspirèrent pas le repentir de sa vie passée. Il s’occupait toujours de l’enlèvement qu’il avait projeté ; et, après avoir donné tous les ordres nécessaires à ses domestiques, il partit seul pour Séville par la grande chaleur du jour afin de n’y arriver qu’à la nuit. Effectivement il était nuit noire quand il passa près de la tour de del Lloro, où un de ses domestiques l’attendait. Il lui remit son cheval, s’informa si la litière et les mules étaient prêtes. Suivant ses ordres, elles devaient l’attendre dans une rue assez voisine du couvent pour qu’il pût s’y rendre promptement à pied avec Teresa, et cependant pas assez près pour exciter les soupçons de la ronde, si elle venait à les rencontrer. Tout était prêt, ses instructions avaient été exécutées à la lettre. Il vit qu’il avait encore une heure à attendre avant de pouvoir donner le signal convenu à Teresa. Son domestique lui jeta un grand manteau brun sur les épaules, et il entra seul dans Séville par la porte de Triana, se cachant la figure de manière à n’être pas reconnu. La chaleur et la fatigue le forcèrent de s’asseoir sur un banc dans une rue déserte. Là il se mit à siffler et fredonner les airs qui lui revinrent à la mémoire. De temps en temps il consultait sa montre et voyait avec chagrin que l’aiguille n’avançait pas au gré de son impatience… Tout à coup une musique lugubre et solennelle vint frapper son oreille. Il distingua sans peine les chants que l’Église a consacrés aux enterrements. Bientôt une procession tourna le coin de la rue et s’avança vers lui. Deux longues files de pénitents portant des cierges allumés précédaient une bière couverte de velours noir et portée par plusieurs figures habillées à la mode antique, la barbe blanche et l’épée au côté. La marche était fermée par deux files de pénitents en deuil et portant des cierges comme les premiers. Tout ce convoi s’avançait lentement et gravement. On n’entendait pas le bruit des pas sur le pavé, et l’on eût dit que chaque figure glissait plutôt qu’elle ne marchait. Les plis longs et roides des robes et des manteaux semblaient aussi immobiles que les vêtements de marbre des statues.
À ce spectacle, don Juan éprouva d’abord cette espèce de dégoût que l’idée de la mort inspire à un épicurien. Il se leva et voulut s’éloigner, mais le nombre des pénitents et la pompe du cortège le surprirent et piquèrent sa curiosité. La procession se dirigeant vers une église voisine dont les portes venaient de s’ouvrir avec bruit, don Juan arrêta par la manche une des figures qui portaient des cierges, et lui demanda poliment quelle était la personne qu’on allait enterrer. Le pénitent leva la tête : sa figure était pâle et décharnée comme celle d’un homme qui sort d’une longue et douloureuse maladie. Il répondit d’une voix sépulcrale : — C’est le comte don Juan de Maraña.
Cette étrange réponse fit dresser les cheveux sur la tête de don Juan ; mais l’instant d’après il reprit son sang-froid et se mit à sourire. — J’aurai mal entendu, se dit-il, ou ce vieillard se sera trompé. Il entra dans l’église en même temps que la procession. Les chants funèbres recommencèrent, accompagnés par le son éclatant de l’orgue ; et des prêtres vêtus de chapes de deuil entonnèrent le De profundis. Malgré ses efforts pour paraître calme, don Juan sentit son sang se figer. S’approchant d’un autre pénitent, il lui dit : — Quel est donc le mort que l’on enterre ? — Le comte don Juan de Maraña, répondit le pénitent d’une voix creuse et effrayante. Don Juan s’appuya contre une colonne pour ne pas tomber. Il se sentait défaillir, et tout son courage l’avait abandonné. Cependant le service continuait, et les voûtes de l’église grossissaient encore les éclats de l’orgue et des voix qui chantaient le terrible Dies iræ. Il lui semblait entendre les chœurs des anges au jugement dernier. Enfin, faisant un effort, il saisit la main d’un prêtre qui passait près de lui. Cette main était froide comme du marbre.
— Au nom du ciel ! mon père, s’écria-t-il, pour qui priez-vous ici, et qui êtes-vous ?
— Nous prions pour le comte don Juan de Maraña, répondit le prêtre en le regardant fixement avec une expression de douleur. Nous prions pour son âme, qui est en péché mortel, et nous sommes des âmes que les messes et les prières de sa mère ont tirées des flammes du purgatoire. Nous payons au fils la dette de la mère ; mais cette messe, c’est la dernière qu’il nous est permis de dire pour l’âme du comte don Juan de Maraña.
En ce moment l’horloge de l’église sonna un coup : c’était l’heure fixée pour l’enlèvement de Teresa.
— Le temps est venu, s’écria une voix qui partait d’un angle obscur de l’église, le temps est venu ! est-il à nous ?
Don Juan tourna la tête et vit une apparition horrible. Don Garcia, pâle et sanglant, s’avançait avec le capitaine Gomare, dont les traits étaient encore agités d’horribles convulsions. Ils se dirigèrent tous deux vers la bière, et don Garcia, en jetant le couvercle à terre avec violence, répéta : — Est-il à nous ? En même temps un serpent gigantesque s’éleva derrière lui, et, le dépassant de plusieurs pieds, semblait prêt à s’élancer dans la bière… Don Juan s’écria : — Jésus ! et tomba évanoui sur le pavé.
La nuit était fort avancée lorsque la ronde qui passait aperçut un homme étendu sans mouvement à la porte d’une église. Les archers s’approchèrent, croyant que c’était le cadavre d’un homme assassiné. Ils reconnurent aussitôt le comte de Maraña, et ils essayèrent de le ranimer en lui jetant de l’eau fraîche au visage ; mais, voyant qu’il ne reprenait pas connaissance, ils le portèrent à sa maison. Les uns disaient qu’il était ivre, d’autres qu’il avait reçu quelque bastonnade d’un mari jaloux. Personne, ou du moins pas un homme honnête ne l’aimait à Séville, et chacun disait son mot. L’un bénissait le bâton qui l’avait si bien étourdi, l’autre demandait combien de bouteilles pouvaient tenir dans cette carcasse sans mouvement. Les domestiques de don Juan reçurent leur maître des mains des archers et coururent chercher un chirurgien. On lui fit une abondante saignée, et il ne tarda pas à reprendre ses sens. D’abord il ne fit entendre que des mots sans suite, des cris inarticulés, des sanglots et des gémissements. Peu à peu il parut considérer avec attention tous les objets qui l’environnaient. Il demanda où il était, puis ce qu’étaient devenus le capitaine Gomare, don Garcia et la procession. Ses gens le crurent fou. Cependant, après avoir pris un cordial, il se fit apporter un crucifix et le baisa quelque temps en répandant un torrent de larmes. Ensuite il ordonna qu’on lui amenât un confesseur.
La surprise fut générale, tant son impiété était connue. Plusieurs prêtres, appelés par ses gens, refusèrent de se rendre auprès de lui, persuadés qu’il leur préparait quelque méchante plaisanterie. Enfin, un moine dominicain consentit à le voir. On les laissa seuls, et don Juan, s’étant jeté à ses pieds, lui raconta la vision qu’il avait eue ; puis il se confessa. En faisant le récit de chacun de ses crimes, il s’interrompait pour demander s’il était possible qu’un aussi grand pécheur que lui obtînt jamais le pardon céleste. Le religieux répondait que la miséricorde de Dieu était infinie. Après l’avoir exhorté à persévérer dans son repentir, et lui avoir donné les consolations que la religion ne refuse pas aux plus grands criminels, le dominicain se retira, en lui promettant de revenir le soir. Don Juan passa toute la journée en prières. Lorsque le dominicain revint, il lui déclara que sa résolution était prise de se retirer d’un monde où il avait donné tant de scandale, et de chercher à expier dans les exercices de la pénitence les crimes énormes dont il s’était souillé. Le moine, touché de ses larmes, l’encouragea de son mieux, et, pour reconnaître s’il aurait le courage de suivre sa détermination, il lui fit un tableau effrayant des austérités du cloître. Mais, à chaque mortification qu’il décrivait, don Juan s’écriait que ce n’était rien, et qu’il méritait des traitements bien plus rigoureux.
Dès le lendemain il fit don de la moitié de sa fortune à ses parents, qui étaient pauvres ; il en consacra une autre partie à fonder un hôpital et à bâtir une chapelle ; il distribua des sommes considérables aux pauvres, et fit dire un grand nombre de messes pour les âmes du purgatoire, surtout pour celles du capitaine Gomare et des malheureux qui avaient succombé en se battant en duel contre lui. Enfin il assembla tous ses amis, et s’accusa devant eux des mauvais exemples qu’il leur avait donnés si longtemps ; il leur peignit d’une manière pathétique les remords que lui causait sa conduite passée, et les espérances qu’il osait concevoir pour l’avenir. Plusieurs de ces libertins furent touchés, et s’amendèrent ; d’autres, incorrigibles, le quittèrent avec de froides railleries.
Avant d’entrer dans le couvent qu’il avait choisi pour retraite, don Juan écrivit à doña Teresa. Il lui avouait ses projets honteux, lui racontait sa vie, sa conversion, et lui demandait son pardon, l’engageant à profiter de son exemple et à chercher son salut dans le repentir. Il confia cette lettre au dominicain après lui en avoir montré le contenu.
La pauvre Teresa avait longtemps attendu dans le jardin du couvent le signal convenu ; après avoir passé plusieurs heures dans une indicible agitation, voyant que l’aube allait paraître, elle rentra dans sa cellule, en proie à la plus vive douleur. Elle attribuait l’absence de don Juan à mille causes toutes bien éloignées de la vérité. Plusieurs jours se passèrent de la sorte, sans qu’elle reçût de ses nouvelles et sans qu’aucun message vînt adoucir son désespoir. Enfin le moine, après avoir conféré avec la supérieure, obtint la permission de la voir, et lui remit la lettre de son séducteur repentant. Tandis qu’elle la lisait, on voyait son front se couvrir de grosses gouttes de sueur ; tantôt elle devenait rouge comme le feu, tantôt pâle comme la mort. Elle eut pourtant le courage d’achever cette lecture. Le dominicain alors essaya de lui peindre le repentir de don Juan, et de la féliciter d’avoir échappé au danger épouvantable qui les attendait tous les deux, si leur projet n’eût pas avorté par une intervention évidente de la Providence. Mais, à toutes ces exhortations, doña Teresa s’écriait : Il ne m’a jamais aimée ! Une fièvre ardente s’empara de cette malheureuse ; en vain les secours de l’art et de la religion lui furent prodigués : elle repoussa les uns et parut insensible aux autres. Elle expira au bout de quelques jours en répétait toujours : Il ne m’a jamais aimée !
Don Juan, ayant pris l’habit de novice, montra que sa conversion était sincère. Il n’y avait pas de mortifications ou de pénitences qu’il ne trouvât trop douces ; et le supérieur du couvent était souvent obligé de lui ordonner de mettre des bornes aux macérations dont il tourmentait son corps. Il lui représentait qu’ainsi il abrégerait ses jours, et qu’en réalité il y avait plus de courage à souffrir longtemps des mortifications modérées qu’à finir tout d’un coup sa pénitence en s’ôtant la vie. Le temps du noviciat expiré, don Juan prononça ses vœux, et continua, sous le nom de frère Ambroise, à édifier toute la maison par son austérité et sa dévotion. Il portait une haire de crin de par-dessous sa robe de bure ; une espèce de boîte étroite, moins longue que son corps, lui servait de lit. Des légumes cuits à l’eau composaient toute sa nourriture, et ce n’était que les jours de fête, et sur l’ordre exprès de son supérieur, qu’il consentait à manger du pain. Il passait la plus grande partie des nuits à veiller et à prier, les bras étendus en croix ; enfin il était l’exemple de cette dévote communauté, comme autrefois il avait été le modèle des libertins de son âge. Une maladie épidémique, qui s’était déclarée à Séville, lui fournit l’occasion d’exercer les vertus nouvelles que sa conversion lui avait données. Les malades étaient reçus dans l’hôpital qu’il avait fondé ; il soignait les pauvres, passait les journées auprès de leurs lits, les exhortant, les encourageant, les consolant. Tel était le danger de la contagion, que l’on ne pouvait trouver, à prix d’argent, des hommes qui voulussent ensevelir les morts. Don Juan remplissait ce ministère ; il allait dans les maisons abandonnées, et donnait la sépulture aux cadavres en dissolution, qui souvent s’y trouvaient depuis plusieurs jours. Partout on le bénissait ; et comme pendant cette terrible épidémie il ne fut jamais malade, quelques gens crédules assurèrent que Dieu avait fait un nouveau miracle en sa faveur.
Déjà, depuis plusieurs années, don Juan, ou frère Ambroise, habitait le cloître, et sa vie n’était qu’une suite non interrompue d’exercices de piété et de mortifications. Le souvenir de sa vie passée était toujours présent à sa mémoire, mais ses remords étaient déjà tempérés par la satisfaction de conscience que lui donnait son changement.
Un jour, après midi, au moment où la chaleur se faisait sentir avec plus de force, tous les frères du couvent goûtaient quelque repos, suivant l’usage. Le seul frère Ambroise travaillait dans le jardin, tête nue, au soleil ; c’était une des pénitences qu’il s’était imposées. Courbé sur sa bêche, il vit l’ombre d’un homme qui s’arrêtait auprès de lui. Il crut que c’était un des moines qui était descendu au jardin, et tout en continuant sa tâche, il le salua d’un Ave Maria. Mais on ne répondit pas. Surpris de voir cette ombre immobile, il leva les yeux et aperçut debout, devant lui, un grand jeune homme couvert d’un manteau qui tombait jusqu’à terre et la figure à demi cachée par un chapeau ombragé d’une plume blanche et noire. Cet homme le contemplait en silence avec une expression de joie maligne et de profond mépris. Ils se regardèrent fixement tous les deux, pendant quelques minutes. Enfin l’inconnu, avançant d’un pas et relevant son chapeau pour montrer ses traits, lui dit : — Me reconnaissez-vous ?
Don Juan le considéra avec plus d’attention, mais ne le reconnut pas.
— Vous souvenez-vous du siège de Berg-op-Zoom ? demanda l’inconnu. Avez-vous oublié un soldat nommé Modesto ?…
Don Juan tressaillit. L’inconnu poursuivit froidement…
— Un soldat nommé Modesto, qui tua d’un coup d’arquebuse votre digne ami don Garcia, au lieu de vous qu’il visait ?… Modesto, c’est moi. J’ai encore un autre nom, don Juan : je me nomme don Pedro de Ojeda ; je suis le fils de don Alfonso de Ojeda que vous avez tué ; — je suis le frère de doña Fausta de Ojeda que vous avez tuée ; — je suis le frère de doña Teresa de Ojeda que vous avez tuée.
— Mon frère, dit don Juan en s’agenouillant devant lui, je suis un misérable couvert de crimes. C’est pour les expier que je porte cet habit et que j’ai renoncé au monde. S’il est quelque moyen d’obtenir de vous mon pardon, indiquez-le-moi. La plus rude pénitence ne m’effrayera pas si je puis obtenir que vous ne me maudissiez point.
Don Pedro sourit amèrement. — Laissons là l’hypocrisie, seigneur de Maraña ; je ne pardonne pas. Quant à mes malédictions, elles vous sont acquises. Mais je suis trop impatient pour en attendre l’effet. Je porte sur moi quelque chose de plus efficace que des malédictions.
À ces mots, il jeta son manteau et montra qu’il tenait deux longues rapières de combat. Il les tira du fourreau et les planta en terre toutes les deux. — Choisissez, don Juan, dit-il. On dit que vous êtes un grand spadassin, je me pique d’être adroit à l’escrime. Voyons ce que vous savez faire.
Don Juan fit le signe de la croix et dit : — Mon frère, vous oubliez les vœux que j’ai prononcés. Je ne suis plus le don Juan que vous avez connu, je suis le frère Ambroise.
— Eh bien ! frère Ambroise, vous êtes mon ennemi, et quelque nom que vous portiez, je vous hais, et je veux me venger de vous.
Don Juan se remit devant lui à genoux.
— Si c’est ma vie que vous voulez prendre, mon frère, elle est à vous. Châtiez-moi comme vous le désirez.
— Lâche hypocrite ! me crois-tu ta dupe ? Si je voulais te tuer comme un chien enragé, me serais-je donné la peine d’apporter ces armes ? Allons, choisis promptement et défends ta vie.
— Je vous le répète, mon frère, je ne puis combattre, mais je puis mourir.
— Misérable ! s’écria don Pedro en fureur, on m’avait dit que tu avais du courage. Je vois que tu n’es qu’un vil poltron !