Colomba (page 22)
— Du courage, mon frère ? je demande à Dieu qu’il m’en donne pour ne pas m’abandonner au désespoir où me jetterait, sans son secours, le souvenir de mes crimes. Adieu, mon frère ; je me retire, car je vois bien que ma vue vous aigrit. Puisse mon repentir vous paraître un jour aussi sincère qu’il l’est en réalité !
Il faisait quelques pas pour quitter le jardin, lorsque don Pedro l’arrêta par la manche. — Vous ou moi, s’écria-t-il, nous ne sortirons pas vivants d’ici. Prenez une de ces épées, car le diable m’emporte si je crois un mot de toutes vos jérémiades !
Don Juan lui jeta un regard suppliant, et fit encore un pas pour s’éloigner ; mais don Pedro le saisissant avec force et le tenant par le collet : — Tu crois donc, meurtrier infâme, que tu pourras te tirer de mes mains ! Non ! je vais mettre en pièces ta robe hypocrite qui cache le pied fourchu du diable, et alors, peut-être, te sentiras-tu assez de cœur pour te battre avec moi. — En parlant ainsi, il le poussait rudement contre la muraille.
— Seigneur Pedro de Ojeda, s’écria don Juan, tuez-moi si vous le voulez, je ne me battrai pas ! et il croisa les bras, regardant fixement don Pedro d’un air calme quoique assez fier.
— Oui, je te tuerai, misérable ! mais avant je te traiterai comme un lâche que tu es.
Et il lui donna un soufflet, le premier que don Juan eut jamais reçu. Le visage de don Juan devint d’un rouge pourpre. La fierté et la fureur de sa jeunesse rentrèrent dans son âme. Sans dire un mot, il s’élança vers une des épées et s’en saisit. Don Pedro prit l’autre et se mit en garde. Tous les deux s’attaquèrent avec fureur et se fondirent l’un sur l’autre à la fois et avec la même impétuosité. L’épée de don Pedro se perdit dans la robe de laine de don Juan et glissa à côté du corps sans le blesser, tandis que celle de don Juan s’enfonça jusqu’à la garde dans la poitrine de son adversaire. Don Pedro expira sur-le-champ. Don Juan, voyant son ennemi étendu à ses pieds, demeura quelque temps immobile à le contempler d’un air stupide. Peu à peu, il revint à lui et reconnut la grandeur de son nouveau crime. Il se précipita sur le cadavre et essaya de le rappeler à la vie. Mais il avait vu trop de blessures pour douter un moment que celle-là ne fût mortelle. L’épée sanglante était à ses pieds et semblait s’offrir à lui pour qu’il se punît lui-même ; mais, écartant bien vite cette nouvelle tentation du démon, il courut chez le supérieur et se précipita tout effaré dans sa cellule. Là, prosterné à ses pieds, il lui raconta cette terrible scène en versant un torrent de larmes. D’abord, le supérieur ne voulut pas le croire et sa première idée fut que les grandes macérations que s’imposait le frère Ambroise lui avaient fait perdre la raison. Mais le sang qui couvrait la robe et les mains de don Juan ne lui permit pas de douter plus longtemps de l’horrible vérité. C’était un homme rempli de présence d’esprit. Il comprit aussitôt tout le scandale qui rejaillirait sur le couvent si cette aventure venait à se répandre dans le public. Personne n’avait vu le duel. Il s’occupa de le cacher aux habitants mêmes du couvent. Il ordonna à don Juan de le suivre, et, aidé par lui, transporta le cadavre dans une salle basse dont il prit la clef. Ensuite, enfermant don Juan dans sa cellule, il sortit pour aller prévenir le corrégidor.
On s’étonnera peut-être que don Pedro, qui avait déjà essayé de tuer don Juan en trahison, ait rejeté la pensée d’un second assassinat, et cherché à se défaire de son ennemi dans un combat à armes égales ; mais ce n’était de sa part qu’un calcul de vengeance infernale. Il avait entendu parler des austérités de don Juan, et sa réputation de sainteté était si répandue, que don Pedro ne doutait pas que s’il l’assassinait, il ne l’envoyât tout droit dans le ciel. Il espéra qu’en le provoquant et l’obligeant à se battre, il le tuerait en péché mortel, et perdrait ainsi son corps et son âme. On a vu comment ce dessein diabolique tourna contre son auteur.
Il ne fut pas difficile d’assoupir l’affaire. Le corrégidor s’entendit avec le supérieur du couvent pour détourner les soupçons. Les autres moines crurent que le mort avait succombé dans un duel avec un cavalier inconnu, et qu’il avait été porté blessé dans le couvent, où il n’avait pas tardé à expirer. Quant à don Juan, je n’essayerai de peindre ni ses remords ni son repentir. Il accomplit avec joie toutes les pénitences que le supérieur lui imposa. Pendant toute sa vie, il conserva, suspendue au pied de son lit, l’épée dont il avait percé don Pedro, et jamais il ne la regardait sans prier pour son âme et pour celles de sa famille. Afin de mater le reste d’orgueil mondain qui demeurait encore dans son cœur, l’abbé lui avait ordonné de se présenter chaque matin au cuisinier du couvent, qui devait lui donner un soufflet. Après l’avoir reçu, le frère Ambroise ne manquait jamais de tendre l’autre joue, en remerciant le cuisinier de l’humilier ainsi. Il vécut encore dix années dans ce cloître, et jamais sa pénitence ne fut interrompue par un retour aux passions de sa jeunesse. Il mourut vénéré comme un saint, même par ceux qui avaient connu ses premiers déportements. Sur son lit de mort, il demanda comme une grâce qu’on l’enterrât sous le seuil de l’église, afin qu’en y entrant chacun le foulât aux pieds. Il voulut encore que sur son tombeau on gravât cette inscription : Ci-gît le pire homme qui fut au monde. Mais on ne jugea pas à propos d’exécuter toutes les dispositions dictées par son excessive humilité. Il fut enseveli auprès du maître-autel de la chapelle qu’il avait fondée. On consentit, il est vrai, à graver sur la pierre qui couvre sa dépouille mortelle l’inscription qu’il avait composée ; mais on y ajouta un récit et un éloge de sa conversion. Son hôpital, et surtout la chapelle où il est enterré, sont visités par tous les étrangers qui passent à Séville. Murillo a décoré la chapelle de plusieurs de ses chefs-d’œuvre. Le Retour de l’Enfant prodigue et la Piscine de Jéricho, qu’on admire maintenant dans la galerie de M. le maréchal Soult, ornaient autrefois les murailles de l’hôpital de la Charité.
Fin des Âmes du purgatoire.
LES MÉCONTENTS.
1830
PERSONNAGES
LE COMTE DES TOURNELLES.
LA COMTESSE DES TOURNELLES.
ÉDOUARD DE NANGIS, cousin de la comtesse, lieutenant de chasseurs à cheval.
LE BARON DE MACHICOULIS.
LE COMTE DE FIERDONJON.
LE MARQUIS DE MALESPINE.
LE CHEVALIER DE THIMBRAY.
BERTRAND dit SANS-PEUR, ancien officier vendéen.
JULIETTE, femme de chambre de la comtesse des Tournelles.
FRANÇOIS, domestique de confiance du comte.
UN GENDARME.
(La scène est au château des Tournelles, dans un département voisin de la Vendée, en 1810.)
Une salle à manger : au milieu, une table couverte d’un tapis vert, avec des encriers, des plumes, etc.
Scène I.
FRANÇOIS, JULIETTE. (Ils disposent des sièges autour de la table.)
François. Quand je vous dis, Juliette, que c’est comme dans la révolution. Ils veulent refaire le comité de salut public. Le comité de salut public avait un tapis vert comme cela.
Juliette. Bah ! vous ne savez ce que vous dites. Madame a la révolution en horreur ; moi, je crois qu’ils veulent faire des bouts-rimés, comme on en a fait l’année dernière.
François. Qu’est-ce que c’est que des bouts-rimés ?
Juliette. C’est un jeu ; mais il faut avoir de l’esprit pour y jouer… Chacun écrit quelque chose sur un morceau de papier, et puis il y en a un qui lit, et tous les autres rient comme des fous. — Mais voici madame. Allez vite chercher le fauteuil qu’elle vous a dit.
Scène II.
FRANÇOIS, JULIETTE, LA COMTESSE DES TOURNELLES.
La comtesse. Juliette, approchez ici la sonnette de bronze de mon boudoir.
Juliette. La sonnette ?… Mais si madame veut m’appeler, j’entendrai bien mieux la sonnette de cette salle. — Celle-ci.
La comtesse. Je vous demande la sonnette de mon boudoir, et je ne vous dis pas que ce soit pour vous appeler… Allez.
Juliette. Je ne dis pas… J’y vais, madame. (À part.) Pourquoi tous ces apprêts ?
(Elle sort. François rentre portant un fauteuil de bureau.)
La comtesse. François, mettez ce fauteuil au milieu de la table… Imbécile, ne le mettez pas dessus, mais à côté. — Bien comme cela. Retirez-vous. (Il sort.) Cette salle à manger a l’air d’avoir été faite exprès pour notre réunion. Toute réflexion faite, elle vaut bien mieux que le souterrain de la vieille tour… Le souterrain serait plus poétique, mais il est trop humide, et nous y aurions gagné quelque fluxion de poitrine… — Cette sonnette fera un bon effet. D’ailleurs, peut-être la discussion sera-t-elle orageuse, et le président en aura besoin. Cela sera charmant.
Juliette, rentrant avec la sonnette. La voici, madame ; où faut-il la mettre ?
La comtesse. Posez-la sur la table auprès du grand fauteuil. — Juliette, hier vous m’avez demandé la permission d’aller voir votre sœur ; vous pouvez sortir aujourd’hui, je n’aurai pas besoin de vous.
Juliette. Mais, madame, ma sœur ne m’attend pas aujourd’hui. D’ailleurs madame a permis de sortir à son cocher, et monsieur à son valet de chambre… Si madame, par hasard, recevait du monde… elle n’aurait personne.
La comtesse, à part. Voudrait-elle rester pour nous espionner ? (Haut.) Je n’attends personne. Au reste, Juliette, vous ferez comme il vous plaira. En tout cas, il faudra que vous portiez le livre qui est sur mon somno à madame de Sainte-Denize ; c’est tout près de votre sœur, à moins d’une demi-lieue d’ici. Vous la remercierez de ma part, et vous lui direz…
Juliette. Plaît-il, madame ?
La comtesse. Que… la… réunion…
Juliette. La réunion ?
La comtesse. Que ce qu’elle sait bien… Attendez, je vais lui écrire un mot ; car vous avez si peu de mémoire ! — Ah ! Juliette, allez me chercher un des vases de porcelaine de ma cheminée. (Juliette sort.) J’oubliais l’urne pour les scrutins… le plus important. (Elle écrit :) « Ma chère amie, enfin ces messieurs se réunissent chez moi, et nous organisons aujourd’hui cette société secrète que… » — Doucement ! n’est-ce pas trop clair ? De la prudence. (Elle déchire le billet commencé ; elle écrit :) « Nos amis viennent me voir aujourd’hui ; nous… » Excellente idée ! « Nous nous occuperons de remettre en honneur cette ancienne mode… » souligné… « dont je vous ai parlé, et que vous aimez autant que moi. P. S. Retenez Juliette aussi longtemps que vous le pourrez. » À bon entendeur… (Entre Juliette.) Eh bien ! pourquoi ces deux vases ? je ne vous en avais demandé qu’un.
Juliette. C’est pour la symétrie, madame.
La comtesse. La symétrie !… Remportez celui-là. Posez celui-ci à côté de la sonnette. Tenez, vous remettrez ce billet, avec ce livre, à madame de Sainte-Denize… Ha !… en rentrant, vous passerez chez Pitou, le libraire, et vous lui demanderez le Prince, de Machiavel ; retenez bien : le Prince, de Machiavel.
Juliette. Le Prince, de Machiavel ! Dame, madame, si c’est un roman nouveau, M. Pitou ne l’aura peut-être pas encore fait venir.
La comtesse. Il n’y a pas de bibliothèque où ce livre ne se trouve. Tenez, j’écris le titre : le Prince, de Machiavel, la meilleure traduction. (Juliette sort.) Enfin m’en voilà débarrassée. Pour François, il est sûr. — Que l’heure tarde à sonner ! — Je ne me sens pas de joie. Il me semble que je suis dans mon élément. Ah ! qu’une conspiration est une occupation agréable !
(Entre le comte des Tournelles.)
Scène III.
LA COMTESSE, LE COMTE.
La comtesse. Eh bien ! monsieur des Tournelles, l’instant approche ; vos terreurs se dissipent-elles ?
Le comte. Mes terreurs !… dites mes inquiétudes ; et, franchement, la circonstance les autorise. Conspirer dans ce temps-ci !… car nous conspirons. Je ne sais si vous comprenez ce qu’il y a de danger à conspirer dans un temps comme le nôtre, et sous une police aussi soupçonneuse que celle de l’empereur. Savez-vous qu’elle est brutale au dernier point ? et si nous étions découverts, nous serions heureux d’en être quittes pour passer toute notre vie dans le château de Ham ou à Vincennes.
La comtesse. Et la gloire, si nous réussissons !
Le comte. C’est un grand mot, voilà tout. Au reste, puisque nous nous sommes engagés… un peu légèrement dans cette affaire, tâchons de la conduire avec prudence. Conspirons, à la bonne heure, puisque vous le voulez, mais ne nous compromettons pas. Et, tenez, voulez-vous connaître toute ma façon de penser ? je crains que vous ne fassiez du tort à notre cause par votre zèle même, qui va souvent jusqu’à la témérité. Par exemple, l’autre jour, chez M. le préfet, pourquoi dire devant vingt personnes au moins que vous n’aimiez pas la guerre d’Espagne, et que vous seriez très-fâchée que votre cousin fût envoyé là ?
La comtesse. N’est-ce pas une guerre abominable… commencée par une trahison odieuse ? Et qui sont les victimes de cette noire perfidie ? Des princes que nous devons chérir, puisqu’ils appartiennent à l’auguste famille qui nous gouvernait autrefois… et que, Dieu aidant, nous reverrons un jour sur le trône.
Le comte. Ne parlez pas si haut. François pourrait nous entendre de l’antichambre. — Oui je conviens avec vous que cette guerre est abominable ; mais chez le préfet !… Il l’a bien remarqué ; car, après dîner, sa femme a offert du café à tout le monde, excepté à moi.
La comtesse. Belle vengeance et bien digne de cette créature, qui fait la fière dans sa calèche, comme si l’on ne savait pas qu’elle est la fille d’un passementier. Patience ! dans quelque temps nous ferons rentrer dans la poussière tous ces champignons que la révolution a fait pousser sur les ruines du trône.
Le comte. Et nous rétablirons l’ordre légal. J’ai hâte qu’il revienne. Avec ces nouvelles lois, on ne peut envoyer aux galères ces misérables braconniers qui ne nous laissent pas un perdreau à tirer, passé le 1er octobre.
La comtesse. Rappelez-vous les glorieux privilèges dont jouissaient vos ancêtres. N’est-ce pas une chose qui crie vengeance que le comte des Tournelles ne soit pas le gouverneur de sa province, lui dont les aïeux entretenaient des hommes d’armes et se faisaient payer un droit de chaque personne qui passait ce vilain petit pont à une lieue d’ici ?
Le comte. J’ai des parchemins qui le prouvent.
La comtesse. Enfin, n’est-ce pas une horreur que vous, monsieur des Tournelles… dans un moment de désespoir… ayant demandé une place de chambellan à l’usurpateur, vous n’ayez pu l’obtenir ? Cet outrage ne doit-il point vous faire passer par-dessus toutes les considérations que peut vous suggérer la prudence ?
Le comte. Je m’étais oublié un moment… il est vrai… cet homme éblouit… Mais n’allez pas au moins parler de cette demande à ces messieurs.
La comtesse. Soyez tranquille ! je ne vous en parle que pour vous faire voir à quel point le désordre est venu, et pour vous prouver que le moment est arrivé où tous les Français doivent secouer un joug humiliant.
Le comte. Vous avez raison. Tous les Français devraient s’entendre pour secouer le joug. Morbleu ! si tous les Français se levaient en masse contre l’usurpateur, je ne serais pas un des derniers à marcher. — Mais, diable ! nous ne sommes que cinq ou six à conspirer contre un homme tout-puissant. — Notre entreprise est hasardeuse. Toute la nuit j’y ai pensé sans pouvoir fermer l’œil un instant. Il est vrai que je venais de relire les Conjurations de Saint-Réal, et cela m’avait troublé. Elles sont toujours découvertes. — J’ai le pressentiment…
La comtesse. Ah ! faites-moi grâce, je vous prie, de vos inquiétudes et de vos pressentiments. Quoi ! vous êtes homme — gentilhomme — vous avez été militaire, et vous êtes effrayé de tout ! Moi, qui ne suis qu’une femme, je contemple d’un œil calme toutes les conséquences de l’entreprise où je me suis engagée. Eh bien ! que l’on découvre notre conjuration — que l’on m’arrête — qu’on me traîne en prison ! — j’aurai un certain plaisir à paraître devant mes juges, à plaider ma cause. — Oui, j’ai conspiré, leur dirai-je, j’ai conspiré la perte de votre empereur ; et si c’est un crime d’avoir voulu délivrer sa patrie d’un tyran, je suis coupable ! Je m’habillerai très-simplement, tout en noir, mes cheveux en bandeaux, pas de bijoux… une croix d’or pourtant… Je parlerai, je produirai de l’impression, je vous assure… Une femme jeune, élégante, accusée de conspiration… Tous les cœurs seront favorablement disposés pour elle ; et s’il fallait marcher au supplice…
Le comte. Miséricorde ! à la manière dont vous parlez, vous me faites craindre que vous ne vous dénonciez vous-même pour avoir le plaisir de faire l’héroïne de roman. Mélanie, Mélanie, les romans que vous lisez toujours vous feront tourner la tête ! je vous le prédis.
La comtesse. Si ce sont les ouvrages que je lis qui m’inspirent des sentiments nobles et généreux, il me semble, monsieur, que vous ne feriez pas mal de les lire plus souvent. Mais le temps se passe, l’heure du rendez-vous approche, et vous n’êtes pas encore habillé. Il serait à propos aussi que vous lussiez tout seul encore une fois mon… votre discours, avant de le lire à ces messieurs. Surtout appliquez-vous à bien déclamer la fin, la péroraison.
Le comte. La péroraison… moi, je la trouve trop hardie ; et puis il y a des phrases qui n’en finissent pas… ce sera le diable pour retenir son haleine.
La comtesse. Dépêchez, je vous en prie, monsieur des Tournelles ; surtout prenez un front plus serein. La vie est un tapis vert où l’on ne s’amuse qu’autant que l’on joue gros jeu.
Le comte. Ah ! Napoléon ! si vous saviez à quels dangers vous vous exposez !… vous ne m’auriez pas refusé la clef de chambellan.
La comtesse. Allez vite… j’entends quelqu’un qui entre à cheval dans la cour.
Le comte, regardant par la fenêtre. Ciel ! un militaire ! un officier ! nous sommes perdus ! Tout est découvert, voilà les satellites de l’empereur qui viennent nous arrêter !
La comtesse. De la présence d’esprit ! remettez-vous. (Elle s’assied, prend une plume et écrit en parlant très-haut.) Vous dites donc qu’il faut inviter à ce bal M. le préfet, le commandant de la gendarmerie, le…
Scène IV.
ÉDOUARD DE NANGIS, LE COMTE, LA COMTESSE.
Édouard. Bonjour, ma cousine ! Me reconnaissez-vous ?
La comtesse. Édouard !
Édouard. Embrassez-moi, ma cousine, si mes moustaches ne nous font pas peur. Parbleu ! vous êtes charmante, le diable m’emporte ; vous êtes encore embellie. Vous avez pris…
Le comte. Monsieur de Nangis, j’éprouve un vif plaisir…
Édouard. Monsieur de Nangis ? allez au diable avec votre M. de Nangis ! appelez-moi cousin Édouard tout court. Allons, embrassez-moi aussi, cousin, car je vous aime bien. Morbleu ! il y a longtemps que nous ne nous sommes vus. Vous avez vieilli.
La comtesse. Vous trouvez ?
Édouard. Vous, cousine, quand je suis parti pour l’Allemagne, je vous avais laissée mince comme un fuseau ; maintenant, mille bombes !… Vous avez encore la taille fine… mais le reste… Diantre ! il paraît que l’air est bon chez vous, et les vivres aussi !
La comtesse, à part. Il est singulier avec ses manières brusques… mais c’est toujours un charmant jeune homme…
Le comte, bas. Comment nous débarrasser de lui ?
Édouard. Ah ça, cousin, j’ai un congé d’un mois ; je viens le passer avec vous, en famille, car je grillais d’envie de vous voir. Nous allons faire des bamboches, n’est-ce pas ? La chasse, la pêche, le diable et son train… Je veux faire les cent dix-neuf coups ; et vous ne reculez pas, n’est-ce pas, quand il s’agit de faire des farces ? Je vous ai vu autrefois, compère !… je dirai à votre femme ce que je sais…
Le comte. Si je lui disais ce que je sais de vous, mauvais sujet !…
Édouard. Je vous le permets. — Dites donc, j’amène deux chiens d’arrêt avec moi, deux véritables épagneuls anglais pure race. Ils viennent d’Allemagne ; ils appartenaient à un prince dont nous avons mis les États sens dessus dessous. Vous verrez. — Ah ! et puis après-demain mes chevaux viendront. J’ai une jument arabe que je veux faire monter à la cousine. — Vous avez des sangliers par ici, n’est-ce pas ? J’ai aussi un chien pour le sanglier ; il vient de Bohême. Oh ! quel chien ! — Mais, cousine, il faudra enfermer vos chats, — autrement il vous les étranglera tous d’un coup de gueule. — Morbleu ! nous allons mener ici joyeuse vie. Vous avez des voisins, n’est-ce pas ? Plus on est de fous, plus on rit. Nous chasserons le matin, nous boirons le champagne de la cousine ; le soir nous ferons de la musique, nous chanterons des duos ; j’ai une voix de chantre de cathédrale maintenant… la, la, la, la… Nous danserons ; je ferai la cour à la cousine, si le cousin n’est pas jaloux. Pas vrai que vous n’êtes pas jaloux, cousin ? Sacrament ! comme disent les Allemands, il faut s’amuser dans ce monde.
Le comte, bas à la comtesse Tâchez donc de l’éloigner.
La comtesse, de même. J’ai des projets sur lui.
Édouard. Cousin, à quelle heure dînez-vous ? Savez-vous que j’ai une faim de corsaire ? jamais je ne pourrai attendre le dîner.
Le comte. On va vous monter quelque chose dans votre chambre.
Édouard. Non, non, ici, en causant, je mangerai un morceau sur le pouce. Parbleu ! j’ai appris au régiment à parler en mangeant, sans perdre pour cela une seule bouchée. (Il appelle.) Holà ! hohé ! ici, hé !… Comment se nomment vos domestiques ? Allons ! hé !
La comtesse, après avoir sonné, à François qui entre. Donnez le pâté de gibier à monsieur. Quel vin voulez-vous ?
Édouard. Bourgogne, morbleu ! Avez-vous toujours de ce vin de Pomard que vous me disiez que vous vouliez garder pour mon retour d’Allemagne ?
La comtesse. Vous avez bonne mémoire. — Donnez une bouteille de vin de Pomard à monsieur. Vous vous dépêcherez, Édouard, n’est-ce pas ? Nous aurons besoin de la table tout à l’heure. — Monsieur des Tournelles, allez vous habiller ; Édouard vous excusera.
Édouard. Parbleu ! il serait joliment bête de faire des façons avec moi. — J’aurai bientôt fait, cousine ; je ne fais que tordre et avaler.
Le comte, bas à la comtesse. Comment pourrez-vous ?…
La comtesse. Laissez-moi faire.
Le comte, de même. Il serait peut-être convenable de remettre tout après son départ…
La comtesse. Allez, vous dis-je, je réponds de lui.
(Le comte sort.)
Scène V.
ÉDOUARD, LA COMTESSE.
Édouard, assis et mangeant. Que diable avez-vous à vous dire tout bas ? Avez-vous des secrets pour moi, ou bien est-ce que je vous gêne ?
La comtesse. Au contraire, Édouard, nous sommes enchantés de vous revoir. Je vous expliquerai plus tard ce que disait M. des Tournelles. Il paraît que vous avez toujours bon appétit.
Édouard. Au régiment, j’ai appris à manger vite ; en garnison, en Allemagne, j’ai appris à manger longtemps ; de sorte que maintenant je mange vite et longtemps. Et puis, savez-vous que j’ai fait douze lieues ce matin, sur un bidet de poste, pour vous voir plus tôt… Mais j’oubliais qu’il est impoli d’avoir de l’appétit quand on est auprès d’une jolie femme… (Il éloigne le pâté en soupirant.) J’ai fini.
La comtesse. Eh bien ! vous feriez des façons avec nous ! Continuez donc ; seulement arrangez-vous pour faire honneur au dîner. (Elle lui verse à boire.) Comment trouvez-vous ce vin ?
Édouard. Délicieux ! surtout parce que c’est vous qui me l’avez versé.
La comtesse. C’est au régiment que vous avez appris à dire ces jolies choses-là ?
Édouard. Tenez, cousine, versez encore. Au régiment, voyez-vous, nous apprenons à dire la vérité toute crue et sans phrases. Et, à propos de cela, vous êtes charmante, tenez-vous cela pour dit, parce que c’est vrai. Vous êtes dix fois, vingt fois plus jolie qu’il y a quatre ans, quand vous vous êtes mariée, et que j’étais amoureux de vous comme un conscrit, sans oser vous le dire.