Colomba (page 23)
La comtesse. Qu’il est original !
Édouard. Oui, parbleu ! je suis original, et plus que vous ne pensez. Il ne tient qu’à vous que je ne vous montre combien je suis original quelquefois quand je m’y mets. (Il se lève.)
La comtesse. Je le crois sans peine. Mais asseyez-vous, et parlons de choses sérieuses. (Elle lui verse à boire.) Contez-moi vos campagnes et vos amours, car l’un ne va pas sans l’autre. — Je ne vous vois qu’une épaulette comme vous aviez en partant. Moi qui espérais vous voir colonel pour le moins !
Édouard. Ah ! la graine d’épinards ! n’en a pas qui veut. Que voulez-vous ! Je suis lieutenant, toujours lieutenant. La croix aussi m’a passé sous le nez. Mais patience ; si un boulet ne m’arrête pas en route…
La comtesse. Sous ce gouvernement, les gens comme il faut n’ont rien à espérer : tout est pour la canaille.
Édouard. Bah ! j’ai eu du malheur aussi. Dans ce maudit régiment de chasseurs on ne meurt pas !… Les drôles sont invulnérables, je crois. Ah ! si j’avais pu mordre aux mathématiques, je serais entré dans l’artillerie légère. L’avancement est rapide dans ce corps-là. Tenez, la batterie d’artillerie légère qui était embrigadée avec nous a été renouvelée trois fois dans la dernière campagne. Un de mes amis, qui était lieutenant l’année derrière, va passer chef d’escadron, s’il ne meurt pas d’un coup de fusil qu’il a emboursé au milieu de l’estomac.
La comtesse. Sans la révolution, Édouard, avec votre naissance, vous seriez colonel à l’heure qu’il est.
Édouard. Oh ! bien oui ; mais colonel dans ce temps-là ce n’était pas le Pérou. Porter un chapeau en lampion, l’épée horizontale, et monter la garde à la porte de madame de Pompadour, la maîtresse de Louis XVI, le beau plaisir ! C’est bien glorieux !
La comtesse. Que vous êtes ignorant, Édouard, ou combien vous êtes déjà perverti ! Si la révolution n’avait pas tout désorganisé, vous seriez l’un des gentilshommes les plus à la mode de ce temps. Vous feriez l’ornement de la cour ; vous seriez marquis…
Édouard. Oh ! pour mon marquisat, cousine, ne m’en parlez pas. Au régiment, quand ils veulent me faire enrager, ils m’appellent monsieur le marquis. C’est si ridicule d’être marquis ! Le marquis de Mascarille ! Saute, marquis ! Parbleu ! j’ai reçu un bon coup d’épée de Simoneau, un lieutenant du dixième, et je lui en ai donné un tout aussi bon, parce qu’il m’avait appelé marquis. D’abord, cousine, comme je ne puis pas vous donner des coups d’épée si vous m’appelez marquis, je vous embrasse.
La comtesse. Quel corrupteur que ce Bonaparte ! Un jeune homme d’une si noble famille devenir le séide d’un Corse ! — Ainsi vous êtes enthousiaste de votre empereur ? C’est votre idole, votre dieu ; il est tout pour vous ; vous l’adorez.
Édouard. Ma foi, si je l’adore, je ne l’adore guère : mon colonel lui a demandé la croix pour moi, il a répondu, en me toisant comme un cheval de remonte : — Il est trop jeune. — Il n’est pas tendre, allez, le bourgeois.
La comtesse. Parce qu’il était trop jeune !… Quelle odieuse injustice !
Édouard. Pour cela vous avez raison. À la dernière affaire, nous avons chargé avec les lanciers de la garde ; ces messieurs de la garde sont les Benjamins de l’empereur : ils ont eu une trentaine d’hommes hors de combat ; nous, au moins autant. Le général qui nous commandait, pour faire sa cour au patron, lui dit : « Vos lanciers se sont couverts de gloire ; les hussards ennemis sont anéantis, mais vos braves lanciers ont beaucoup souffert ; la perte des chasseurs du 10e est légère ; » de sorte que les croix sont tombées sur les lanciers, et pour nous les coups, la boue, les mauvais quartiers, tout le tonnerre !…
La comtesse, lui versant à boire. Je vous le disais bien, c’est le plus injuste des hommes. Vous refuser la croix ! Édouard, vous sortez d’un sang trop noble pour ne pas ressentir profondément cette injure.
Édouard. Ce n’est pas le tout de la ressentir.
La comtesse. Sans doute, il faut s’en venger.
Édouard. Oui ! l’empereur sera bien attrapé quand je lui aurai flanqué ma démission. Et puis donner sa démission en temps de guerre ! Cela ne se peut pas. Notre régiment va partir pour l’Espagne.
La comtesse. Pour l’Espagne ! Vous allez prendre part à cette guerre affreuse, criminelle ? Avez-vous donc si tôt oublié la trahison de Bayonne ?
Édouard. Bah ! bah ! ces canailles d’Espagnols seront trop heureux que nous voulions bien les débarrasser de leurs moines.
La comtesse. Ah ! que vous m’affligez, Édouard, et qu’il est triste de vous voir avec ces principes politiques !
Édouard. Moi ? Diable emporte si je me mêle de politique !
La comtesse. Moi qui ne suis guère plus âgée que vous, j’ai conservé des souvenirs qui déjà ne parlent plus à votre cœur.
Édouard. Comment, ma cousine !… il serait possible ?… Oh ! moi aussi, je n’ai pas oublié un certain temps… Quand vous vous êtes mariée, si vous saviez tout ce que j’ai souffert !
La comtesse. Édouard, vous ne me comprenez pas. Je parle du temps où votre père et le mien étaient comptés parmi les plus fermes soutiens du trône légitime… de ce temps où l’on donnait volontiers sa vie pour défendre son roi… Ah ! si le vertueux marquis de Nangis savait que son fils brigue l’honneur de servir un tyran, un usurpateur plébéien, il sortirait de son tombeau et vous reprocherait de démentir votre illustre origine.
Édouard. Cousine… vraiment vous me parlez là de choses… dont jamais je n’avais entendu dire le plus petit mot… Je croyais que votre mari voulait être préfet, chambellan, je ne sais quoi… Nous autres militaires, voyez-vous, nous obéissons à l’empereur… parce que c’est l’empereur… Nous ne sommes pas forcés de savoir s’il est usurpateur ou non…
La comtesse. C’est-à-dire que vous renoncez à votre cœur d’homme pour vous faire esclaves. Vous ne voulez voir que par ses yeux, entendre que par ses oreilles.
Édouard. Au fait, c’est un usurpateur… mais il est reconnu par tout le monde.
La comtesse. Excepté par tous les cœurs généreux, qui ne reconnaîtront jamais d’autres souverains que nos princes exilés.
Édouard. Les enfants de Louis XVI ! je croyais qu’ils étaient morts dans la révolution.
La comtesse. Hélas ! les barbares, ils ont fait mourir son fils dans un cachot ; mais ses frères sont en exil, et un Nangis a pu les oublier !
Édouard. Ma foi, c’est que… Je n’ai rien lu, moi.
La comtesse. Je l’avoue, j’avais fondé sur vous de grandes espérances. Je me flattais que la fausse gloire de l’usurpateur n’aurait pu vous séduire ; j’espérais vous trouver fidèle au parti du malheur.
Édouard. Mais, ma cousine… c’est bien ma manière de voir… mais seulement je ne sais pas trop comment on pourrait s’y prendre…
La comtesse. Édouard, Édouard, votre discrétion, je le sais, est au-dessus de votre âge. Je me fie à vous ; vos sentiments politiques sont opposés aux miens, il est vrai ; mais vous êtes rempli d’honneur, et vous ne me trahirez point.
Édouard. Oh ! ma cousine… Mais je vous répète que je n’ai pas d’opinions politiques ; et, si j’en prends, je prendrai les vôtres.
La comtesse. Un petit nombre d’hommes courageux ont formé le projet d’affranchir leur pays d’un joug honteux ; et mon mari et moi-même nous allons travailler dans ce but. Peut-être, avec l’aide de Dieu, parviendrons-nous à rappeler en France nos princes légitimes… peut-être succomberons-nous… et…
Édouard. Ah çà ! mais c’est donc une conspiration que vous faites ?… Malepeste ! cousine, comme vous y allez !
La comtesse. Oui, Édouard, une conspiration ; et jamais il n’en fut plus digne de succès. M’imaginant que vous gémissiez comme moi sous la tyrannie du Corse, je voulais vous offrir de partager nos périls et notre gloire…
Édouard. Quoi ! vous conspirez !… sérieusement ? sans farce ?
La comtesse. Oui, Édouard ; et, faible femme que je suis, c’est moi qui ai conçu l’idée de ce complot. — Édouard, je vous ai parlé à cœur ouvert. — Si vous aimez mieux votre empereur que votre famille, vous pouvez lui révéler nos projets, vous pouvez nous perdre ; je saurai subir mon sort.
Édouard. Ah ! morbleu !… pour qui me prenez-vous ?… Vous ne pensez pas ce que vous dites ; autrement… Ma foi, puisque vous en êtes, le diable m’emporte ! j’ai envie de m’en mêler.
La comtesse. Il serait vrai ?
Édouard. Pourquoi pas ? je vois que cela vous fait plaisir ; et, pour vous faire plaisir, je passerais au travers du feu.
La comtesse. Charmant jeune homme !
Édouard. Une conspiration !… cela doit être divertissant. Moi, les conspirations, c’est mon fort. J’ai été chassé du lycée parce que j’étais à la tête d’une conspiration pour rosser un de nos maîtres de quartier ; c’est pour cela que je suis un ignorant. On m’a campé dans une école militaire ; puis on m’a mis une épaulette sur l’épaule, un sabre au côté, et en avant la théorie !
La comtesse. Je gage que ce maître de quartier était quelque jacobin qui voulait abuser de son autorité pour opprimer un jeune gentilhomme.
Édouard. Il s’appelait Ragoulard.
La comtesse. Oh ! quel nom jacobin ! — Allons, mon ami, vous êtes des nôtres ?
Édouard. En vérité, cousine… je ne sais si c’est votre bon vin et la fatigue de la route… ou bien si ce sont vos beaux yeux, ce qui est bien plus probable… mais je me sens tout près de dire et de faire des bêtises… Je ne puis mettre deux idées l’une devant l’autre… D’honneur, vous m’avez ensorcelé !
La comtesse. Dites, Édouard, que j’ai rallumé dans votre cœur les sentiments d’amour pour nos rois ; ils sont aussi naturels que la bravoure et la beauté à ceux de notre race.
Édouard. Eh bien ! oui, c’est décidé, je m’en bats l’œil… j’aurai de l’amour pour nos rois… surtout pour vous, cousine… Ma foi, le mot m’est échappé… mais j’ai dit ce que je pense… tant pis si cela vous fâche.
La comtesse. Vous êtes un étrange enfant, Édouard ; mais le naturel est bon, je veux vous convertir.
Édouard. Ah ! c’est ce que me disait cette chanoinesse bavaroise que… (À part.) Qu’est-ce que j’allais donc dire !
La comtesse. Nous attendons aujourd’hui même ces amis, ces fidèles dont je vous ai parlé. Ce sont les hommes les plus influents du pays. Le but de notre réunion, c’est de former une association dont l’objet… oui, une association qui s’occupera… comme cela… une association en opposition avec le gouvernement impérial, et qui saisira la première occasion de le renverser.
Édouard. Quand on renversera ce gouvernement-là, il faudra donner un fier coup d’épaule.
La comtesse. Soyez persuadé que nous avons de puissants moyens à notre disposition. Je vous expliquerai tout cela plus en détail pendant le séjour que vous allez faire au château. Aujourd’hui nous ne nous occuperons qu’à former, qu’à constituer notre association, notre société secrète…
Édouard. Oh ! dites notre conjuration ; ce mot est bien plus joli.
La comtesse. Nous réglerons certaines formalités indispensables ; enfin vous verrez…
Édouard. Suffit que vous y soyez, cousine, pour que je m’y amuse.
La comtesse. Vous m’avez donné votre foi, Édouard, je compte sur vous. Voyons, mettez votre main dans la mienne… Édouard, Édouard, finissez ; ce que nous faisons est très-sérieux… N’est-ce pas que vous jurez d’être fidèle à notre belle cause ?
Édouard. Oui, ma cousine, je vous le jure.
La comtesse. Bien, bon jeune homme ! — Répétez avec moi ce cri avec lequel vos aïeux marchaient autrefois à la victoire : Vive le roi !
Édouard. Vive le roi !
La comtesse, battant des mains. Il est à nous ! il est à nous !
Scène VI.
ÉDOUARD, LA COMTESSE, LE COMTE.
La comtesse. Arrivez, monsieur des Tournelles, embrassez un nouveau défenseur de la bonne cause.
Édouard, à part. Le mari ! Que le diable l’emporte !
Le comte, l’embrassant. Je suis charmé, cousin… (Bas à la comtesse.) Comment diable avez-vous fait ?…
Édouard. Ah çà, cousine, vous n’avez pas embrassé le nouveau défenseur de la bonne cause. — Vous permettez, cousin ?
(Il embrasse la comtesse.)
La comtesse, bas à Édouard. Édouard, c’est mal, vous n’êtes pas sage.
Scène VII.
Les précédents ; FRANÇOIS, LE BARON DE MACHICOULIS, LE CHEVALIER DE THIMBRAY.
François, annonçant. M. le baron de Machicoulis, le chevalier de Thimbray.
(Il sort.)
Le baron de Machicoulis. Belle dame, voici deux fidèles chevaliers qui viennent jurer à vos pieds… (Apercevant Édouard. Bas.) Un militaire ! quel est ce jeune homme ?
La comtesse. Baron de Machicoulis, je suis enchantée de vous voir en si bonnes dispositions. — Bonjour, chevalier ; comment se porte madame de Thimbray ? — Messieurs, je vous présente mon cousin le marquis Édouard de Nangis, qui est des nôtres. Vous trouverez en lui tout le courage de ses aïeux, ainsi que leur attachement à leurs rois légitimes. — Édouard, le baron de Machicoulis, le chevalier de Thimbray.
Édouard, à part. Quelles figures à mettre sous verre !
Le baron de Machicoulis. J’aurais reconnu monsieur pour un Nangis rien qu’à sa grande ressemblance avec feu monsieur le marquis de Nangis son père, que j’ai fort connu de son vivant. Nous avons servi ensemble autrefois, monsieur.
Édouard. Ah ! monsieur a servi ?… (Bas à la comtesse.) À quoi ?
Le baron de Machicoulis. Nous nous sommes trouvés ensemble au siège de Gibraltar. Il y faisait un peu chaud, sur ma foi.
Édouard. Je le crois bien… en Espagne et dans l’Andalousie.
Le baron de Machicoulis, bas au comte. Ce jeune homme est-il sûr ? Ses manières sentent un peu le régiment.
Le comte. Ma femme dit qu’elle répond de lui.
Édouard, bas à la comtesse. Cousine, si je lui coupais sa queue pour vous faire un cordon de sonnette ?
La comtesse, bas. Édouard, vous me mettez au supplice.
Le chevalier de Thimbray, regardant à sa montre. Ces messieurs sont en retard, si je vais bien.
Le comte. Fierdonjon me disait hier encore qu’il serait le premier arrivé.
Le baron de Machicoulis, à Edouard. Monsieur le marquis.
Édouard. Je m’appelle monsieur de Nangis, ou le lieutenant Nangis, comme vous voudrez. Ne me donnez pas du marquisat, s’il vous plaît.
La comtesse. Mon cousin est si modeste !… (Bas.) Il a certaines idées…
Le baron de Machicoulis. Monsieur de Nangis, donc, vous arrivez de l’armée probablement ?
Édouard. Aujourd’hui même.
Le baron de Machicoulis. D’Allemagne ?
Édouard. D’Allemagne.
Le baron de Machicoulis. Vous avez probablement vu l’affaire de Wagram ?
Édouard. Un peu.
La comtesse. Son cheval a été tué sous lui, et il a été blessé lui-même. Pauvre garçon ! Que cette guerre est affreuse !
Le baron de Machicoulis. Je m’étonne que le prince Charles se soit laissé battre. C’est pourtant le premier tacticien de l’Europe. Pour la stratégie, n’est-ce pas, on s’accorde toujours à donner la palme au feld-maréchal Kalkreuth ?
Édouard. Je n’ai jamais entendu parler de cet olibrius-là.
Le baron de Machicoulis. Et… monsieur, oserai-je vous demander dans quel état vous avez laissé l’armée ? On dit qu’il y règne un grand mécontentement.
Édouard. Oui, le soldat est mécontent du pain de munition et des haricots ; il aimerait mieux du pain blanc et du poulet…
Le baron de Machicoulis. On m’a dit que les officiers de l’armée…
Édouard. Tenez, monsieur, j’étais malade… blessé… j’ai passé trois mois à l’hôpital avant de venir ici. Je n’ai rien vu, je ne sais rien. (Bas à la comtesse.) Délivrez-moi de ce questionneur enragé, ou je vais lui faire quelque avanie.
Scène VIII.
FRANÇOIS, LE COMTE DE FIERDONJON, LE MARQUIS DE MALESPINE.
François, annonçant. Monsieur le comte de Fierdonjon, monsieur le marquis de Malespine. (Il sort.)
Édouard, bas à la comtesse. Où diable avez-vous pêché tous ces originaux-là ? C’est une mystification. Il n’y en a pas un seul qui ait une tournure de conspirateur. On dirait des figures de paravent. — Laissez-moi les faire aller.
La comtesse, bas à Édouard. Édouard, vous me désespérez. (Haut.) Monsieur de Fierdonjon, votre servante.(Bas à Édouard.) Si vous continuez ainsi… (Haut.) Comment vous portez-vous, monsieur de Malespine ? Charmée de vous voir. (Bas à Édouard.) Nous nous brouillerons. — Ce sont mes amis. Promettez-moi de ne pas faire de folies. — N’est-ce pas, vous n’en ferez pas… si vous m’aimez… (Haut.) Messieurs, je vous présente mon cousin.
Édouard, de même. Je serai sage, cousine, puisque vous me défendez les farces.
Le comte. Il ne nous manque plus que Bertrand.
Le chevalier de Thimbray. C’est fort extraordinaire qu’il ne soit pas encore ici. Ce drôle-là nous faire attendre !
Le marquis de Malespine. Pourvu qu’il ne nous manque pas de parole.
Le comte de Fierdonjon. Des Tournelles, savez-vous que vous avez fait preuve d’un peu de légèreté en nous donnant pour associé cet homme-là ? Qui sait si l’on peut compter sur lui ? C’est un paysan, voilà tout.
La comtesse. Il a été major dans l’armée royale.
Le comte de Fierdonjon. Dans l’armée de la Vendée, faute de gentilshommes pour faire des officiers, on était obligé de prendre des manants. Cet homme-là ne me revient nullement ; il chasse sur mes terres sans m’en demander la permission, et je ne puis obtenir de mes gardes de lui déclarer procès-verbal.
Le comte. Vieille habitude de sa part. M. de Kermorgant, dont vous avez acheté les terres à votre retour de l’émigration, lui permettait de chasser chez lui.
Le chevalier de Thimbray. C’est une bonne affaire que vous avez faite là, monsieur de Fierdonjon. Ah ! si j’avais eu des espèces dans ce temps-là, j’aurais acheté aussi des propriétés nationales. Elles étaient pour rien… Ce n’est pas que j’approuve au moins ces infâmes spoliations… Mais le mal est fait, tâchons que nos ennemis n’en profitent pas.
La comtesse. Bertrand a de l’influence parmi les paysans. Si l’on avait besoin d’un coup de main, ce serait un homme précieux. D’ailleurs il a des certificats très-honorables de ses anciens chefs.
Le baron de Machicoulis. On dit que les gendarmes le craignent, et qu’ils n’osent lui demander son port d’armes.
Le comte de Fierdonjon. Allons, messieurs, il n’est pas décent que nous attendions cet homme… commençons.
La comtesse. Tenez, le voici.
Scène IX.
Les précédents, BERTRAND.
(Il tient un fusil à deux coups, et il est suivi d’un gros chien de chasse.)
La comtesse. Bonjour, monsieur Bertrand, camarade Sanspeur, comme vous appelait M. de Bonchamps… vous vous êtes fait attendre.
Bertrand. Excusez, madame ; c’est que j’ai rencontré sur mon chemin une compagnie de perdrix qui m’a fait trotter, trotter… Pourtant en voilà deux… Si madame veut les accepter, cela lui fera un gentil salmis.
Le comte de Fierdonjon Je parie que c’est chez moi qu’il les a tuées.
La comtesse. Merci, je les accepte de grand cœur.
Édouard, à Bertrand. Vous avez là un beau chien, il est au poil et à la plume.
Bertrand. Oui, monsieur. Outre cela qu’il colletterait bien un homme au besoin, si je lui disais : Défends-moi ! Il m’a été utile dans le temps.
Édouard. Vous devriez me le vendre.
Bertrand. Excusez, monsieur, mon chien n’est pas à vendre. — N’est-ce pas que tu n’es pas à vendre, Médor ? Tu es un bon chien.