Colomba (page 24)

Prosper Mérimée · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Colomba et autres contes et nouvelles · 31 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le comte. Allons, messieurs, ne perdons pas de temps : asseyons-nous.

La comtesse, avant de s’asseoir. Édouard, mettez-vous auprès de moi. — Messieurs, je me flatte que vous voudrez bien me permettre d’assister à vos délibérations. Je ne suis qu’une femme, il est vrai, mais je me sens le courage de m’associer a vos dangers. D’ailleurs ce n’est pas la première fois qu’on verrait une femme prendre part à une conjuration. S’il me souvient de mon vieux Plutarque, la fameuse Lœena partagea la gloire d’Harmodius et d’Aristogiton. Elle se coupa la langue plutôt que de révéler les noms de ses amis.

Le chevalier de Thimbray. Ma femme devrait bien en faire autant.

Le baron de Machicoulis. Madame, nous ne vous souhaitons pas le sort de cette Lœena ; ce serait une trop grande perte pour nous. — Mais nous ne doutons pas que vous n’ayez le même courage et le même amour pour vos rois légitimes.

La comtesse. Sans me vanter, je suis assez sûre de moi pour affirmer que la vue même de la mort ne pourrait m’effrayer. Que n’oserait-on pas pour une aussi belle cause ! (Elle va pour s’asseoir et pousse un cri perçant.) Ha !

Édouard. Qu’y a-t-il ?

Le comte, effrayé. Qu’est-ce ? — Auriez-vous vu quelqu’un sous la table ?…

La comtesse. Une araignée — sur ma chaise ! (Tout le monde rit.)

Bertrand, écrasant l’araignée. Araignée du matin, chagrin ; araignée du soir, espoir. Il est plus de midi.

Le baron de Machicoulis. Respirez ce flacon, madame. Je comprends parfaitement votre effroi. C’est un effet purement nerveux. Moi qui vous parle, je me suis trouvé plusieurs fois dans des circonstances assez hasardeuses… hai… et la vue d’une souris produit sur moi une impression que je ne puis surmonter.

Le marquis de Malespine. Moi, c’est un crapaud qui me fait de l’effet ; mais c’est très-venimeux.

Le chevalier de Thimbray. On dit que Ladislas, roi de Pologne, prenait la fuite quand il voyait des pommes.

Le comte de Fierdonjon. J’ai ouï raconter…

Édouard. Ah ça ! conspirons-nous, oui ou non ?

Le comte. Mon cousin a raison… Messieurs, pour régulariser nos réunions, et surtout pour leur donner ce caractère de gravité qu’elles doivent avoir, il me semble qu’il serait à propos d’élire un président ; et, si personne ne réclame, je me chargerai d’en remplir les fonctions.

Le baron de Machicoulis. Ah ! monsieur le comte, cela n’est pas régulier. Un président exerçant une influence considérable sur toute assemblée, il convient que ce même président soit élu par l’assemblée, afin qu’il en représente les sentiments, qu’il en soit comme l’expression.

Le chevalier de Thimbray. Sans doute. Il faut aller aux voix.

Le comte de Fierdonjon. Pourquoi donc aller aux voix ? Je vous ferai observer, messieurs, que, dans toutes les assemblées de la noblesse de cette province, nos ancêtres, les comtes de Fierdonjon, occupaient le fauteuil. Or, puisque notre but est de rétablir les anciennes coutumes, il me semble…

Le baron de Machicoulis. Monsieur, je vous demanderai la permission de douter de l’exactitude du fait dont vous venez de nous faire part. Je possède dans mes papiers un titre authentique duquel résulte que, lors de la naissance du grand dauphin, il se tint une assemblée de la noblesse de la province à l’effet d’ordonner un feu d’artifice et un bal pour célébrer cet heureux événement, et que ce fut Pierre-Ponce de Machicoulis qui fut chargé par cette assemblée de la présider et de tout diriger.

Le comte. Et les des Tournelles, messieurs, que vous paraissez oublier ! Pour l’antiquité de la noblesse, certes, je ne pense pas qu’on puisse nous la contester.

Le comte de Fierdonjon. Je vous demande un million de pardons, monsieur ; mais dans les archives de la province je ne trouve votre nom que quatre-vingt-cinq ans après le mien.

Le comte. Ma généalogie peut faire foi…

Le marquis de Malespine. En 1452, les Malespine…

La comtesse. Messieurs, la proposition que M. de Thimbray vient de faire nous évitera une discussion pénible. Allons aux voix. Que chacun écrive un nom sur un morceau de papier et le dépose dans cette urne.

Le comte de Fierdonjon. D’abord, moi, je ne tiens aucun compte des généalogies ; on peut en fabriquer. Quant aux archives, on peut s’y fier…

Le baron de Machicoulis. Et les monuments… Vous connaissez tous cette pierre sculptée…

Le comte. Comment ! une généalogie écrite sur peau de cerf en caractères gothiques !…

le marquis de malespine. Pépin le Bref a concédé…

(Ils parlent tous à la fois ; Édouard agite violemment la sonnette.)

Scène X.

Les précédents, FRANÇOIS entrant.

Le comte. Que nous veut cet imbécile ?

François. Madame a sonné ?

La comtesse. Non, retirez-vous.

François. Alors c’est qu’on a sonné à la grande porte… Je vas y voir.

Le comte. Non, coquin, on n’a pas sonné. Laissez-nous. (François sort.)

Scène XI.

Les précédents, excepté FRANÇOIS.

La comtesse. Cessons, de grâce, ce débat. Quel que soit le choix que nous fassions, il ne peut qu’être excellent. Voici du papier, messieurs, écrivez.

Le chevalier de Thimbray. Il faudrait choisir, pour lire les bulletins, quelqu’un… qui ne connût pas nos écritures.

Le baron de Machicoulis. Bien pensé. M. de Nangis veut-il s’en charger ?

Édouard. Volontiers. (À part.) Aimable confiance !

La comtesse Bertrand, approchez-vous. Pourquoi vous tenez-vous à l’écart ? Écrivez.

Bertrand. Madame est bien honnête.

La comtesse. Écrivez un nom, (bas) le nom de mon mari.

Bertrand. Ah ! madame, c’est que je ne sais pas écrire, moi. Je suis un pauvre paysan. Je n’entends rien à toutes ces cérémonies-là.

(Tous, excepté Bertrand, déposent leur bulletin dans l’urne.)

Édouard. Est-ce fini ? Voyons. — M. de Machicoulis, une voix.

Le baron de Machicoulis. Monsieur, brûlez le bulletin aussitôt, je vous prie.

Le comte de Fierdonjon, bas au marquis de Malespine. Je parie qu’il a écrit son propre nom.

Édouard. M. de Fierdonjon, une voix.

Le baron de Machicoulis, bas au marquis de Malespine. Voulez-vous parier qu’il s’est donné sa voix à lui-même ?

Le comte de Fierdonjon, à Édouard. Brûlez, monsieur, s’il vous plaît.

Édouard. M. des Tournelles, une voix ; madame des Tournelles, une voix ; M. de Thimbray, une voix. Diable ! voilà qui est curieux ; chacun a une voix seulement.

La comtesse. Quelqu’un m’a donné sa voix. Il s’est trompé ; il voulait la donner sans doute à mon mari…

Édouard. Point du tout, car c’est moi qui voulais vous nommer présidente.

Le comte de Fierdonjon. Mais cela est extravagant !… Une femme ne peut nous présider.

Édouard. Vous dites, monsieur, que cela est extravagant ? L’expression me semble si extraordinaire, que je vous prierai de la répéter.

Le comte de Fierdonjon. Je disais, monsieur, que ce n’est pas l’usage d’appeler une femme au fauteuil.

Édouard. Mon usage, monsieur, est de ne jamais laisser passer une impertinence… et…

La comtesse, (bas). Édouard ! Édouard !… (Haut.) Vite, vite ! un second tour de scrutin. (Bas.) Édouard, votez pour mon mari ; il fera un excellent président. — Allons, Sanspeur, votez aussi, mon brave. J’écrirai pour vous, mon ami. C’est M. des Tournelles que vous préférez, n’est-ce pas ?

Bertrand. Tout ce qui peut vous être agréable.

Édouard, dépouillant le scrutin. M. des Tournelles, une voix ; M. de Fierdonjon, M. des Tournelles, M. des Tournelles, M. de Malespine, M. de Machicoulis, M. des Tournelles. — M. des Tournelles a quatre voix. — Allons, cousin, au fauteuil.

Le comte de Fierdonjon, bas au marquis de Malespine. Déjà de la cabale ! Oh ! je ne resterai pas dans cette galère-là.

Le baron de Machicoulis, bas au marquis de Malespine. Elle veut tout gouverner.

Le comte. Messieurs, avant de commencer nos délibérations, que votre bienveillance m’autorise à présider, je vous demanderai la permission de vous présenter quelques considérations générales sur l’état actuel des affaires de l’Europe. Je me flatte que vous ne les trouverez pas tout à fait dénuées d’intérêt.

(Il tire de sa poche un discours écrit sur un assez grand nombre de petites feuilles de papier à lettres ; ces feuilles ne sont point attachées les unes aux autres.)

Édouard. Comment ! vous allez nous lire tout cela ? Diable !

Le comte. Ce n’est écrit que d’un côté, et à mi-marge encore.

Le comte de Fierdonjon, à part. C’est pour parler tout seul qu’il s’est fait nommer président.

(Le comte des Tournelles tousse, crache, met ses lunettes, et lit son discours d’une voix monotone et sans observer exactement la ponctuation, comme quelqu’un qui lit l’ouvrage d’un autre. Édouard cependant parle à l’oreille de la comtesse, qui lui fait signe d’écouter. Il n’en tient compte ; et elle, impatientée, lui tourne le dos. Il appelle alors le chien de Bertrand, le caresse, lui fait donner la patte, etc. ; puis, pendant que le comte tient dans sa main une des feuilles volantes de son discours, Édouard en prend deux ou trois sur la table sans qu’il s’en aperçoive, les chiffonne en boule, et les fait apporter au chien, qui les met en pièces. Personne ne remarque l’accident arrivé au discours.)

Le comte, lisant. « Messieurs, les voies de la Providence sont sublimes dans leur impé-né-trabili-té. Point de mal dans la nature qui n’ait son correctif. Quel poison si terrible par sa violence qui ne soit combattu avec avantage par les remèdes que nous offre sa bienfaisante main ? Et, par une prévoyance que l’on ne saurait assez bénir, nous voyons ces remèdes accumulés avec une tendre profusion dans les climats où l’homme semble exposé aux plus grands dangers. Les voyageurs qui ont pénétré dans ces contrées toujours desséchées par un soleil de plomb nous parlent de ces serpents affreux dont une mort inévitable semble devoir suivre les plus petites morsures. Ah ! qu’ils n’oublient pas de nous dire que ces reptiles dangereux cherchent ordinairement leur refuge sous les larges feuilles de plantes dont les sucs, distillés dans la blessure, raniment aussitôt la malheureuse victime, et la rendent bientôt à la santé. Le mancenillier, dont l’ombre seule donne la mort, ne croît, par un ordre divin, que sur le bord des flots ; et l’eau de mer, tout le monde le sait, est un sûr contre-poison au venin qu’il exhale. Ainsi, messieurs, quand nous voyons un peuple livré à de funestes dissensions ou gémissant sous la verge de fer d’un tyran, ne nous livrons pas à un désespoir stérile, mais cherchons plutôt autour de nous le remède ou le médecin que la Providence a sans doute en réserve. »

Le chevalier de Thimbray, à part. Tout cela sent trop la pharmacie.

Le comte, lisant. « Oui, messieurs, la lecture de l’histoire, qui n’est que trop souvent un amusement pour l’homme du monde, serait, par les crimes dont elle trace le hideux tableau, un sujet de dégoût et d’horreur pour le philosophe ami de l’humanité, si la pensée consolante qu’une Providence cachée préside aux destinées des empires ne venait soutenir le livre prêt à échapper de sa main, et lui montrer que, si trop souvent quelques hommes, oublieux des préceptes divins, et s’abandonnant en proie à leurs passions effrénées, ouvrent pour leurs concitoyens et pour eux-mêmes un abîme de maux, souvent aussi, et, pour ainsi dire, comme par un enchaînement forcé, d’autres hommes, mais vertueux, mais inspirés du ciel, font de leur courage une digue au torrent dévastateur des révolutions, et referment de leurs puissantes mains le gouffre prêt à engloutir leur patrie !!! » (À part.) Ouf ! (Lisant.) « Un homme s’est trouvé…, infirme, mutilé, condamné à passer dans les souffrances… »

La comtesse, le soufflant. Non : « A dit un orateur chrétien… »

Le comte. C’est juste. « Un homme s’est trouvé… » Pardon, messieurs ; c’est une page qui aura été transposée… Eh bien ! je ne la trouve pas… Aurait-elle glissé ?… Bonne amie, pourtant quand vous m’avez copié le manuscrit, il était complet… Ah ! n’est-ce pas cela : Un homme s’est trouvé, a dit l’usurpateur… » Non… Je ne sais ce que sera devenu…

Le chevalier de Thimbray. Un homme s’est trouvé, mais une feuille s’est perdue.

La comtesse. Mon ami, n’avez-vous point là le brouillon ?

Le comte. Eh non ! je l’ai brûlé. C’est inconcevable !

Le baron de Machicoulis. Pendant que M. des Tournelles cherchera son discours, voulez-vous, pour ne point perdre de temps, écouter quelques courtes réflexions que les derniers événements politiques m’ont inspirées…

Le marquis de Malespine, en même temps. J’avais préparé un petit discours, et si ces messieurs veulent bien m’accorder une demi-heure d’attention…

(Le comte de Fierdonjon tire son portefeuille, et le chevalier de Thimbray fouille dans ses poches.)

Édouard. Miséricorde ! chacun a son discours ! Cousine, nous sommes perdus ; nous ne dînerons jamais. Et vous, monsieur Bertrand, n’auriez-vous point aussi votre discours ?

Bertrand. Monsieur, non. Pourtant, si j’osais, j’aurais bien deux petits mots à dire ; mais je crains de dire des bêtises, car moi je ne suis qu’un pauvre paysan…

Édouard. Parlez ! parlez ! je suis sûr que ce que vous direz sera très-amusant. Silence, messieurs, silence ! Écoutez M. Bertrand. (Il frappe sur la table.)

Bertrand. Ce que je voulais dire, c’est bien simple. Je voulais dire que, sauf le respect de toute la compagnie, nous nous amusons à la moutarde. Laissons aux curés à faire des sermons. Nous autres, nous n’avons pas besoin de tant de beaux dictons pour convenir de nos faits. Quand j’étais avec Jean Chouan, il ne nous en disait jamais bien long. Il disait : « Si nous allions surprendre les Bleus à la ferme des Herbages ? » Nous disions : « Oui. » Il disait : « Avez-vous des cartouches ? y a-t-il des pierres neuves à vos fusils ? » Nous disions : « Oui. » Il disait : « Buvons un coup, marche, et vive le roi ! » Nous trinquions, et nous partions.

Édouard. Bravo ! morbleu ! c’est M. Bertrand qui remportera le prix de l’éloquence !

Bertrand. Moi, en venant ici, je m’imaginais que vous n’aviez pas besoin de toutes ces belles harangues pour vous animer à bien faire. Je croyais tout bonnement que nous allions commencer le branle ; je croyais, une supposition, qu’on m’aurait dit : Sanspeur, vous allez surprendre le poste de gendarmerie de ***. — Vous, monsieur de Machicoulis, révérence parler, vous ferez sonner le tocsin chez vous. — Vous, vous tâcherez de mettre la main sur le préfet… Comme cela, sans plus de façon. J’avais apporté des cartouches, et j’avais empli ma gourde de bataille.

Le baron de Machicoulis. Diable ! comme il y va !

Le comte. Nous n’en sommes pas encore là, Dieu merci.

Le comte de Fierdonjon, à Bertrand. Mon ami, vous n’êtes pas ici avec les hommes de Jean Chouan, vous êtes avec des gentilshommes instruits, c’est bien différent. Écoutez avec respect et en silence ce que vous ne pouvez comprendre.

Bertrand. Je ne dis pas, mais…

Le marquis de Malespine. Nous ne vous demandons pas votre avis.

La comtesse. Messieurs, si nous gardions nos discours pour un autre moment ?… Maintenant nous avons tant de choses importantes à régler ! Vous venez d’élire un président, nous avons bien des points importants à fixer. Par exemple, quel nom portera notre société ? Il nous faut un nom. Dans l’histoire, quand on parlera de nous, il faudra nous nommer.

Le comte de Fierdonjon. Eh bien ! l’histoire dira : Le comte de Fierdonjon, … monsieur des Tournelles…

Le comte. Ma femme veut dire qu’il serait bon que toutes les personnes qui coopèrent à cette entreprise portassent un nom générique, un nom collectif.

Édouard. Ah ! les noms collectifs ; cela me rappelle mon latin : Turba ruit ou ruunt.

Le comte de Fierdonjon. Fort bien ; et pourquoi ne nous appellerions-nous pas les vrais gentilshommes ?

Édouard. Non, il faudrait un nom qui sonnât bien à l’oreille, comme dans les mélodrames : Les chevaliers du Cygne… Les Francs Juges. Si nous nous appelions les chevaliers de la Mort ! cela est beau et harmonieux.

Le chevalier de Thimbray. Pourquoi pas ? Dans le fait, c’est un assez beau nom.

Le comte. Oh ! c’est un peu trop terrible ; j’aimerais mieux…

La comtesse. Prenons plutôt un nom qui rappelle le but de notre conjuration : les amis du malheur. Ce nom vous plaît-il ? N’est-ce pas la cause du malheur que nous défendons ? Ce nom nous ralliera tous les cœurs généreux.

Édouard. Bonne invention ! Adopté.

Bertrand. Les amis du malheur ! Comme cela, si on crie qui vive, et si on ne répond pas : Amis du malheur… vlan ! un coup de fusil…

Édouard. Le compère va lestement en besogne. Vous avez fait la guerre, hein ?

Bertrand. Mais, monsieur, pendant longtemps je n’ai pas fait d’autre métier.

La comtesse. Monsieur a fait la guerre de la Vendée. Il était major dans l’armée royale.

Édouard. Oui, oui, la guerre des chouans… guerre d’escarmouches… derrière des haies… des coups de fusil aux traînards… Peste ! jolie guerre ! On vivait longtemps dans ce temps-là.

Bertrand. C’est selon. Il y en a bien des jeunes et des vieux qui se porteraient peut-être bien aujourd’hui s’ils n’étaient pas morts dans celle jolie guerre-là. Il y en a qui s’étonnent de voir leur blé pousser si haut dans des endroits que je connais… c’est rapport aux gens qu’on y a enterrés. Moi qui vous parle, monsieur, j’ai vu plus d’une affaire où ceux qui s’en tiraient devaient une fière chandelle à la bonne Vierge. Un jour, dans les landes du Gros-Sablon, nous étions deux cents qui eurent affaire à environ autant de Bleus. Nous les défîmes ; mais le soir nous n’étions que quarante-cinq à manger la soupe.

Édouard. Pas mal. L’affaire a dû être disputée. Et des vaincus, combien en resta-t-il ?

Bertrand. Pas un.

Édouard. Pas mal, en vérité.

Le comte. Si ces messieurs parlent guerre, nous n’aurons jamais fini…

La comtesse. Il faudrait que les amis du malheur portassent quelque signe au moyen duquel ils pourraient se reconnaître…

Le baron de Machicoulis. De la police ? diable ! non.

La comtesse. J’entends un signe caché… Par exemple, chacun de nous, chacun de vous, messieurs, porterait un poignard d’une certaine forme…

Édouard. Ah oui ! un poignard ! d’abord il n’y a pas de conspiration sans poignards. Le poignard de la vengeance… le glaive mystérieux… Avez-vous vu le mélodrame des Francs Juges ?

Le comte de Fierdonjon. Oui… un poignard ; je n’y vois pas d’inconvénients… et puis cela peut être utile.

Bertrand. C’est une bonne arme, tout de même, sans que ça paraisse. Faut donner le coup de haut en bas. (Faisant le geste de frapper.) Pardon, monsieur, comme cela… afin que le sang ne se répande pas, et vous étouffe tout de suite.

Le baron de Machicoulis. Quelle horreur ! nous ne voulons assassiner personne, nous n’avons pas besoin de vos leçons.

Bertrand. Alors, pourquoi donc… ?

Le chevalier de Thimbray. C’est une marque de distinction ; mais des gentilshommes français ne se servent point de ces armes-là.

Le comte. Il y a une ordonnance de police qui les défend… Il serait dangereux…

Bertrand. Pourtant Lescure, Charette, La Rochejacquelein, tous ces messieurs en avaient dans le temps… et celui qui leur aurait mis la main sur le collet aurait vu s’ils savaient en jouer.

La comtesse, à part. Les propos de cet homme font frémir. (Haut.) Il faudrait que le manche du poignard fût blanc… c’est notre couleur… en ivoire ou en nacre, avec des enjolivements d’argent. J’en dessinerai un modèle. Et sur la lame il faudrait graver le mot fidélité en latin. Cela serait de bon goût, n’est-ce pas ?

Édouard. Ma foi, vive ma cousine pour les conspirations ! Elle y est divine. Ne vous inquiétez pas de vos poignards, mes chers collègues ; je vais en Espagne, c’est le pays où se fabrique tout ce qu’il y a de plus soigné dans ce genre-là. Même les femmes en ont dans leurs corsets et dans leurs jarretières. Un officier de dragons qui en revient me l’a dit. Vrai, sans farce, il faut y prendre garde, elles sont traîtresses en diable.

Le chevalier de Thimbray. Votre ami, monsieur, a donc visité ces parages-là, puisqu’il y faisait de si belles découvertes ?

Bertrand. Bah ! tenez, vos poignards en nacre ou en ivoire, c’est bon pour la montre ; mais parlez-moi, pour saigner un Bleu, d’un bon gros outil comme celui-ci. (Il tire un grand couteau.) C’est grossier, mais cela ne coûte pas cher. Un jour, je me heurte contre un caillou, me voilà à bas. Un officier des Bleus me met le genou sur l’estomac, et, sabre levé, il me disait de me rendre. Moi je lui dis, comme disait Jean Chouan : « Il n’y a pas de danger ! » et je lui plante mon couteau dans la bouche. Vrai Dieu ! il l’a avalé comme il aurait fait une cuillerée de soupe. Tenez, on voit encore la marque de ses dents sur la lame.

La comtesse. Oh ! retirez cet affreux poignard ! il me semble le voir tout couvert de sang.

Le comte. Laissons cela, mon ami. Il ne s’agit pas de cela. Occupons-nous de nos affaires.

Bertrand. Eh bien, donc ! quand faudra-t-il sonner le tocsin ?

Le baron de Machicoulis. Le tocsin ! y pensez-vous ? et la gendarmerie, et la garnison de *** ?

Le marquis de Malespine. Et le préfet qui nous enverrait tous en prison ?

Le chevalier de Thimbray. Il a le diable au corps.

Le comte de Fierdonjon. La poire n’est pas mûre, bonhomme.

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