Colomba (page 25)

Prosper Mérimée · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Colomba et autres contes et nouvelles · 31 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Bertrand. Elle serait pourrie, morbleu ! que vous n’oseriez pas la cueillir !

Le comte. Voilà notre société à peu près organisée ; quels seront ses premiers travaux ?… (Grand silence.)

Le baron de Machicoulis. Le mieux serait de travailler sourdement les esprits pour les détacher de l’usurpateur. Si l’on pouvait trouver le moyen d’imprimer clandestinement les courtes réflexions…

Le marquis de Malespine. On pourrait imprimer en même temps mon discours…

Le comte. Oui, et le mien quand je l’aurai trouvé. Je ne puis croire qu’il soit perdu.

Le chevalier de Thimbray. L’embarras serait de trouver un imprimeur honnête homme.

Le marquis de Malespine. À la rigueur on pourrait faire circuler des copies manuscrites.

Le comte de Fierdonjon. Oui, mais on connaît nos écritures.

Le marquis de Malespine. Si madame voulait se donner la peine… Une écriture de femme, cela n’est pas suspect.

Le comte. Gardez-vous-en bien. Tout le monde ici connaît l’écriture de ma femme.

Le chevalier de Thimbray. Un autre inconvénient, c’est que peu de gens dans ce pays savent lire.

(Un silence.)

Bertrand. Voulez-vous m’écouter un instant ? Je vois que l’affaire tourne mal, et que parmi nous il y en a peu qui soient disposés à risquer leur cou pour la bonne cause. Une idée me vient. Quand je dis qu’elle me vient, je veux dire qu’elle me revient, car j’y ai pensé bien souvent. Moi, je suis un pauvre paysan. Je me fais vieux, je ne suis plus bon à grand’chose… pourtant…

Le comte de Fierdonjon. Pourtant, vous savez encore fort bien tuer des perdrix partout où vous en trouvez.

Bertrand. Je ne dis pas non. Je tire encore assez bien. — Or donc, je me disais : Faut faire quelque chose pour la bonne cause. Ce qui empêche notre roi de revenir, c’est cet autre qui a pris sa place. Cet autre-là pourtant, ce n’est pas le diable. Sa peau n’est pas si dure qu’une planche de chêne, et j’en ai vu, des lurons, qui traversaient d’un coup de couteau une planche de chêne épaisse de deux pouces.

Le comte. Où voulez-vous en venir ?

Bertrand. Voici. Je me disais donc : Je suis vieux, oui, mais je nourris quoique cela ma femme et mon gars. Si je meurs, les voilà qui sont à demander leur pain. Si ces messieurs veulent me signer un écrit comme quoi ils leur feront une pension de douze cents livres après ma mort, voici ce que je leur promets de faire. Je pars pour Paris ; je tâche de voir l’empereur ; si je puis l’approcher à longueur de bras, j’en réponds, il est mort… Si je le manque, eh bien ! un autre pourra faire ce que j’aurais voulu faire. On me fusille, bien ; mais je me dirai : Au moins la bonne femme et mon gars auront du pain.

Le comte de Fierdonjon. Morbleu ! il y aurait là de quoi nous faire fusiller tous !

Édouard. Il a le diable au corps. Assassiner l’empereur ! il est pire qu’un moine espagnol !

Le baron de Machicoulis, bas au comte des Tournelles. Ne serait-ce pas un espion que ce coquin-là ?

Bertrand. L’écrit, bien entendu, serait mis en lieu sûr. On ne le montrerait qu’après ma mort.

La comtesse. Cet homme m’effraye au dernier point. C’est un brigand affreux.

Le comte. Mon ami, votre proposition est des plus étranges, et il faudrait que nous eussions en vous une confiance…

Bertrand. Parbleu ! vous ne risquez que douze cents francs à vous tous, et moi je risque mon cou !

Le comte de Fierdonjon. Oui ; mais, mon brave, une fois arrivé à Paris, si vous vous laissiez graisser la patte par la police pour tout dire ?…

Le marquis de Malespine. Et la promesse de pension qui témoignerait contre nous !

Bertrand. Est-ce que vous me croyez capable de vous dénoncer ? Morbleu ! messieurs, vous allez voir quel homme je suis. (Il déboutonne son habit, et tire d’un sac de cuir pendu sur sa poitrine une lettre qu’il jette sur la table.) Lisez ce papier, vous qui savez lire, lisez !

Édouard. Il est un peu gras, le papier ; n’importe. (Lisant.) « Nous, lieutenant général des armées du roi, certifions à tous qu’il appartiendra que Joseph Bertrand, dit Sanspeur, major dans notre armée, s’est toujours comporté loyalement et bravement dans toutes les occasions où il s’est trouvé. Son courage et son dévouement sont au-dessus de tout éloge. En foi de quoi nous lui avons délivré le présent certificat, espérant qu’il pourra lui être utile un jour.

Signé Henri de La Rochejacquelein.

» Du quartier général de S… y 179… »

Bertrand. Qui de vous peut montrer un papier signé d’un honnête homme qui réponde de son honneur et de sa fidélité ?

La comtesse, regardant du côté de la cour. Que vois-je ? grand Dieu !

Le comte. Qu’est-ce encore ?… une araignée ?

Édouard. Un gendarme à cheval entre dans la cour.

Tous, se levant. Un gendarme !

Le comte. Nous sommes découverts, c’est fait de nous.

Le baron de Machicoulis. Des Tournelles… madame… cachez-nous… faites-nous échapper… vous répondez de nous ! Nous sommes chez vous !

La comtesse. Que faire ?

Le comte de Fierdonjon. Au moins vous attesterez que je ne suis venu ici que contre mon gré, et ignorant absolument ce qu’on allait y faire.

Le baron de Machicoulis, le marquis de Malespine, et le chevalier de Thimbray. Et moi de même.

Le comte. Au contraire, c’est vous qui m’avez séduit, entraîné ! vos discours en font foi.

Tous. Ah ! nos malheureux discours ! (Ils les déchirent et les jettent au feu.)

La comtesse. Édouard, ne m’abandonnez pas !

Bertrand. Il n’y a pas de danger. Il n’y a qu’un gendarme, dites-vous ?

Le comte. J’en vois un autre à la grande porte ! La maison est cernée.

Tous. Cernée !

Édouard. Et qui vous dit que ce gendarme vient pour vous arrêter ? C’est une ordonnance…

Le baron de Machicoulis. Oui, une ordonnance du préfet pour nous arrêter.

Bertrand. J’ai un fusil à deux coups. Il n’y a pas de danger, comme disait Jean Chouan.

La comtesse. Sortez par cette petite porte, et gagnez le jardin. Voici la clef de la porte de derrière ; pourvu qu’elle ne soit pas gardée ! Au moins jurons-nous les uns aux autres de ne jamais nous trahir !

Le comte de Fierdonjon. Donnez, donnez la clef. (Il sort avec le baron de Machicoulis et le chevalier de Thimbray.)

La comtesse, au comte qui veut s’enfuir aussi. Où allez-vous ? Restez, vous ne pouvez, vous ne devez pas sortir.

Édouard. Vous prenez la chèvre bien aisément…

La comtesse, à Édouard. Parlez à ce soldat, vos épaulettes lui imposeront.

Bertrand, examinant l’amorce de son fusil. À son chien. Tout beau, Médor ! tout beau, mon fils !

La comtesse. Sanspeur ! pour Dieu ! qu’il n’y ait pas de sang répandu ici. J’en mourrais.

Bertrand, froidement. J’attendrai, pour tirer, que vous me fassiez signe.

Scène XII.

Les précédents, UN GENDARME.

Le gendarme. M. des Tournelles ? Est-ce ici ? Une lettre de la part du préfet.

Édouard. Donnez. Tenez, cousine.

Le gendarme. Voulez-vous me signer mon reçu ? Mettez l’heure.

La comtesse, au comte. Mon ami, signez. Édouard, offrez un verre de vin à monsieur, il doit être altéré. Il est sans doute venu vite.

Édouard, lui versant à boire. Tenez, vous n’avez pas de ce vin-là à la cantine.

Le gendarme. Oh ! non, mon lieutenant. (Il boit.) Monsieur, madame, toute la compagnie… — Eh bien ! père Sanspeur, vous voilà. Prenez garde, le brigadier a dit que, s’il vous attrape encore à chasser sans port d’armes, il vous mettra dedans.

Bertrand. Il n’y a pas de danger.

Le comte, au gendarme. Voici le reçu.

Le gendarme. Bien des remerciements, madame, de votre honnêteté. (Il sort.)

Scène XIII.

LE COMTE, LA COMTESSE, ÉDOUARD, BERTRAND.

Le comte, à la comtesse. Ouvrez cette lettre — je n’ose pas la lire.

La comtesse, ouvre la lettre et la parcourt des yeux. Ô ciel !

Le comte, tremblant. Hélas !

La comtesse. Est-il possible !… Vous êtes nommé chambellan de l’impératrice.

Le comte. Il serait vrai ? Ô bonheur !

La comtesse, froidement. C’est sans l’avoir demandé. (Édouard rit aux éclats.)

Le comte, bas. Qu’avons-nous fait, et quel égarement coupable ?…

La comtesse. Chut ! oublions cette journée. — Bertrand, mon ami, venez nous voir de temps en temps… Ne vous gênez jamais pour chasser sur nos terres… et… tenez, voici pour acheter un bonnet neuf à votre femme. (Elle lui offre de l’argent.)

Bertrand, refusant. Ma femme n’a pas besoin de bonnet.

La comtesse. Vous pouvez compter sur notre discrétion.

Bertrand, avec un sourire de mépris. Je vois que vous comptez sur la mienne.

La comtesse. Oui, mon cher Bertrand, j’y compte… Voudriez-vous…

Bertrand. Vous faites bien… Toute réflexion faite, il vaut mieux chasser aux perdrix. Madame et messieurs, serviteur. — Ici, Médor !

(Il sort.)

Édouard, appelant par la fenêtre. Holà ! hé, messieurs, bonnes nouvelles ! c’était une fausse alerte !… revenez… Ha ! ha ! ha ! en voilà un qui est tombé dans la mare… il est couvert de boue !… Revenez ! revenez ! — Ma cousine, vous me protégerez à la cour ; vous parlerez à l’empereur des sentiments d’amour et de respect que je lui ai voués.

La comtesse. Édouard !

Le comte. Que leur dire ?

La comtesse. Laissez-moi faire.

Scène XIV.

LE COMTE, LA COMTESSE, ÉDOUARD, LE BARON DE MACHICOULIS, LE COMTE DE FIERDONJON, LE MARQUIS DE MALESPINE, LE CHEVALIER DE THIMBRAY.

(Le comte de Fierdonjon est tout mouillé et couvert de boue.)

Le comte de Fierdonjon. Ah ! maudite maison ! j’en serai perclus pour le reste de mes jours ! — Vous dites donc qu’il n’y a pas de danger ?

La comtesse, au comte de Fierdonjon. Qu’est-ce donc, monsieur ?…

Le baron de Machicoulis. En courant il est tombé dans l’étang, et la clef qu’il tenait à la main est au fond de l’eau. Sans cela, nous serions déjà en rase campagne. Mais est-ce que les gendarmes ont arrêté Bertrand, que je ne le vois point ?

La comtesse. Non ; mais la nouvelle que nous venons de recevoir est bien triste, en ce qu’elle rompt absolument nos projets.

Le comte de Fierdonjon. Si ce n’est que cela !…

La comtesse. Un coup imprévu vient de nous frapper ; nous sommes obligés de partir sur-le-champ pour Paris. Mon mari vient d’être nommé chambellan de l’impératrice ; et comme s’il refusait il se compromettrait ainsi que ses amis…

Édouard. Il accepte, il se dévoue ! Vous le voyez tout accablé, ce pauvre cousin.

Fierdonjon, à part. Chambellan de l’impératrice ! c’est une belle place… (Haut.) Pourriez-vous me faire donner de quoi changer ?

(Il sort.)

Le baron de Machicoulis. Je vois que je n’ai plus rien à faire ici.

(Il sort.)

La comtesse, le reconduisant. Adieu, baron, réservons-nous pour des temps plus heureux.

Le chevalier de Thimbray, au comte. Monsieur, mon fils va bientôt tirer pour la conscription. Il étudie à Paris, c’est un excellent sujet ; ne pourrait-il pas, au moyen de votre crédit…

(Il lui parle bas.)

Le marquis de Malespine. Puisque vous allez à Paris, puis-je espérer que vous voudrez bien me recommander au grand-juge pour ce maudit procès qui… (Il lui parle bas.)

Le comte. Soyez-en sûrs, mes chers amis, je ne vous oublierai jamais… et si jamais quelque jour… Hélas !… Adieu, mes bons amis ! (Le marquis et le chevalier sortent.)

Édouard. Eh bien ! cousine, à quand ma conversion ?

La comtesse. Laissez-moi faire : je veux qu’avant deux mois vous soyez capitaine dans la garde. (Au comte.) Mon ami, il faut partir dès demain pour Paris, et remercier Sa Majesté de la faveur qu’elle vous accorde… Je vous suivrai de près aussitôt que mes parures de cour seront prêtes. Édouard me ramènera à Paris.

Édouard. Oui, ma cousine, je vous mènerai à Paris… (à part) tambour battant.

Fin des Mécontents

LETTRES ADRESSÉES D’ESPAGNE AU DIRECTEUR DE LA REVUE DE PARIS

I.

1831.

Madrid, 25 octobre 1830

Monsieur,

Les courses de taureaux sont encore très en vogue en Espagne ; mais parmi les Espagnols de la classe élevée il en est peu qui n’éprouvent une espèce de honte à avouer leur goût pour un genre de spectacle certainement fort cruel ; aussi cherchent-ils plusieurs graves raisons pour le justifier. D’abord, c’est un amusement national. Ce mot national suffirait seul, car le patriotisme d’antichambre est aussi fort en Espagne qu’en France. Ensuite, disent-ils, les Romains étaient encore plus barbares que nous, puisqu’ils faisaient combattre des hommes contre des hommes. Enfin, ajoutent les économistes, l’agriculture profite de cet usage, car le haut prix des taureaux de combat engage les propriétaires à élever de nombreux troupeaux. Il faut savoir que tous les taureaux n’ont point le mérite de courir sus aux hommes et aux chevaux, et que sur vingt il s’en trouve à peine un assez brave pour figurer dans un cirque ; les dix-neuf autres servent à l’agriculture. Le seul argument que l’on n’ose présenter, et qui serait pourtant sans réplique, c’est que, cruel ou non, ce spectacle est si intéressant, si attachant, produit des émotions si puissantes, qu’on ne peut y renoncer lorsqu’on a résisté à l’effet de la première séance. Les étrangers, qui n’entrent dans le cirque la première fois qu’avec une certaine horreur, et seulement afin de s’acquitter en conscience des devoirs de voyageur, les étrangers, dis-je, se passionnent bientôt pour les courses de taureaux autant que les Espagnols eux-mêmes. Il faut en convenir, à la honte de l’humanité, la guerre avec toutes ses horreurs a des charmes extraordinaires, surtout pour ceux qui la contemplent à l’abri.

Saint Augustin raconte que dans sa jeunesse il avait une répugnance extrême pour les combats de gladiateurs, qu’il n’avait jamais vus. Forcé par un de ses amis de l’accompagner à une de ces pompeuses boucheries, il s’était juré à lui-même de fermer les yeux pendant tout le temps de la représentation. D’abord il tint assez bien sa promesse, et s’efforça de penser à autre chose ; mais à un cri que poussa tout le peuple en voyant tomber un gladiateur célèbre, il ouvrit les yeux ; il les ouvrit, et ne put les refermer. Depuis lors, et jusqu’à sa conversion, il fut un des amateurs les plus passionnés des jeux du cirque.

Après un aussi grand saint, j’ai honte de me citer ; pourtant vous savez que je n’ai pas les goûts d’un anthropophage. La première fois que j’entrai dans le cirque de Madrid, je craignis de ne pouvoir supporter la vue du sang que l’on y fait libéralement couler ; je craignais surtout que ma sensibilité, dont je me défiais, ne me rendit ridicule devant les amateurs endurcis qui m’avaient donné une place dans leur loge. Il n’en fut rien. Le premier taureau qui parut fut tué ; je ne pensai plus à sortir. Deux heures s’écoulèrent sans le moindre entr’acte, et je n’étais pas encore fatigué. Aucune tragédie au monde ne m’avait intéressé à ce point. Pendant mon séjour en Espagne, je n’ai pas manqué un seul combat, et, je l’avoue en rougissant, je préfère les combats à mort à ceux où l’on se contente de harceler des taureaux qui portent des boules à l’extrémité de leurs cornes. Il y a la même différence qu’entre les combats à outrance et les tournois à lances mornées. Pourtant les deux espèces de courses se ressemblent beaucoup ; seulement dans la seconde le danger pour les hommes est presque nul.

La veille d’une course est déjà une fête. Pour éviter les accidents, on ne conduit les taureaux dans l’écurie du cirque (encierro) que la nuit ; et, la veille du jour fixé pour le combat, ils paissent dans un pâturage à peu de distance de Madrid (el arroyo). C’est un but de promenade que d’aller voir ces taureaux qui viennent souvent de très-loin. Un grand nombre de voitures, de cavaliers et de piétons se rendent à l’arroyo. Beaucoup de jeunes gens portent dans cette occasion l’élégant costume de majo andalous, et déploient une magnificence et un luxe que ne permet point la simplicité de nos habillements ordinaires. Au reste, cette promenade n’est point sans danger : les taureaux sont en liberté, leurs conducteurs ne s’en font pas facilement obéir, c’est l’affaire des curieux d’éviter les coups de corne.

Il y a des cirques (plazas) dans presque toutes les grandes villes d’Espagne. Ces édifices sont très-simplement, pour ne pas dire très-grossièrement construits. Ce ne sont en général que de grandes baraques en planches, et l’on cite comme une merveille l’amphithéâtre de Ronda, parce qu’il est entièrement bâti en pierre. C’est le plus beau de l’Espagne, comme le château de Thunderten-Tronkh était le plus beau de la Westphalie, parce qu’il avait une porte et des fenêtres. Mais qu’importe la décoration d’un théâtre, quand le spectacle est excellent ?

Le cirque de Madrid peut contenir environ sept mille spectateurs, qui entrent et sortent sans confusion par un grand nombre de portes. On s’assied sur des bancs de bois ou de pierre ; quelques loges ont des chaises. Celle de Sa Majesté Catholique est la seule qui soit assez élégamment décorée.

L’arène est entourée d’une forte palissade, haute d’environ cinq pieds et demi. À deux pieds de terre règne tout autour, et des deux côtés de la palissade, une saillie en bois, une espèce de marchepied ou d’étrier, qui sert au toréador poursuivi à passer plus facilement par-dessus la barrière. Un corridor étroit la sépare des gradins des spectateurs, aussi élevés que la barrière, et garantis en outre par une double corde retenue par de forts piquets. C’est une précaution qui ne date que de quelques années. Un taureau avait non-seulement sauté la barrière, ce qui arrive fréquemment ; mais encore s’était élancé jusque sur les gradins, où il avait tué ou estropié nombre de curieux. La corde tendue est censée suffisante pour prévenir le retour d’un semblable accident.

Quatre portes débouchent dans l’arène. L’une communique à l’écurie des taureaux (toril) ; l’autre mène à la boucherie (matadero), où l’on écorche et dissèque les taureaux. Les deux autres servent aux acteurs humains de cette tragédie.

Un peu avant la course, les toréadors se réunissent dans une salle attenante au cirque. Tout auprès sont les écuries des chevaux. Plus loin on trouve une infirmerie. Un chirurgien et un prêtre se tiennent dans le voisinage, tout prêts à donner leurs soins aux blessés.

La salle qui sert de foyer est ornée d’une madone peinte devant laquelle brûlent quelques bougies ; au-dessous, on voit une table avec un petit réchaud contenant des charbons allumés. En entrant, chaque torero ôte d’abord son chapeau à l’image, marmotte à la hâte un bout de prière, puis tire un cigare de sa poche, l’allume au réchaud, et fume en causant avec ses camarades et les amateurs qui viennent discuter avec eux le mérite des taureaux qu’ils vont combattre.

Cependant, dans une cour intérieure, les cavaliers qui doivent jouter à cheval se préparent au combat en essayant leurs chevaux. À cet effet, ils les lancent au galop contre un mur qu’ils choquent d’une longue perche en guise de pique ; sans quitter ce point d’appui, ils exercent leurs montures à tourner rapidement et le plus près possible du mur. Vous verrez tout à l’heure que cet exercice n’est pas inutile. Les chevaux dont on se sert sont des rosses de réforme que l’on achète à bas prix. Avant d’entrer dans l’arène, de peur que les cris de la multitude et que la vue des taureaux ne les effarouchent, on leur bande les yeux et l’on emplit leurs oreilles d’étoupes mouillées.

L’aspect du cirque est très-animé. L’arène, avant le combat, est remplie de monde, et les gradins et les loges offrent une masse confuse de têtes. Il y a deux sortes de places : du côté de l’ombre sont les plus chères et les plus commodes ; mais le côté du soleil est toujours garni d’intrépides amateurs. On voit beaucoup moins de femmes que d’hommes, et la plupart sont de la classe des manolas (grisettes). Dans les loges on remarque pourtant quelques toilettes élégantes, mais peu de jeunes femmes. Les romans français et anglais ont perverti depuis peu les Espagnoles, et leur ôtent le respect pour leurs vieilles coutumes. Je ne crois pas qu’il soit défendu aux ecclésiastiques d’assister à ces spectacles ; cependant je n’en ai jamais vu qu’un seul en costume (à Séville). On m’a dit que beaucoup s’y rendaient déguisés.

A un signal donné par le président de la course, un alguazil mayor, accompagné de deux alguazils en costume de Crispin, tous les trois à cheval, et suivis d’une compagnie de cavalerie, font évacuer l’arène et le corridor étroit qui la sépare des gradins. Quand ils se sont retirés avec leur suite, un héraut, escorté d’un notaire et d’autres alguazils à pied, vient lire au milieu de la place un ban qui défend de rien jeter dans l’arène, de troubler les combattants par des cris ou des signes, etc. À peine a-t-il paru que, malgré la formule respectable : « Au nom du roi, notre seigneur, que Dieu garde longtemps… » des huées et des sifflets s’élèvent de toutes parts, et durent autant que la lecture de la défense, qui d’ailleurs n’est jamais observée. Dans le cirque, et là seulement, le peuple commande en souverain, et peut dire et faire tout ce qu’il veut.

Il y a deux classes principales de toreros : les picadors, qui combattent à cheval, armés d’une lance ; et les chulos, à pied, qui harcellent le taureau en agitant des draperies de couleurs brillantes. Parmi ces derniers sont les banderilleros et les matadors, dont je vous parlerai bientôt. Tous portent le costume andalous, à peu près celui de Figaro dans le Barbier de Séville ; mais, au lieu de culottes et de bas de soie, les picadors ont des pantalons de cuir épais, garnis de bois et de fer, afin de préserver leurs jambes et leurs cuisses des coups de corne. À pied, ils marchent écarquillés comme des compas ; et s’ils sont renversés, ils ne peuvent guère se relever qu’à l’aide des chulos. Leurs selles sont très-hautes, de forme turque, avec des étriers en fer semblables à des sabots, et qui couvrent entièrement le pied. Pour se faire obéir de leurs rosses, ils ont des éperons armés de pointes de deux pouces de longueur. Leur lance est grosse, très-forte, terminée par une pointe de fer très-aiguë ; mais, comme il faut faire durer le plaisir, cette pointe est garnie d’un bourrelet de cordes qui ne laisse pénétrer dans le corps du taureau qu’un pouce de fer environ.

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