Colomba (page 26)
Un des alguazils à cheval reçoit dans son chapeau une clef que lui jette le président des jeux. Cette clef n’ouvre rien ; mais il la porte cependant à l’homme chargé d’ouvrir le toril, et s’échappe aussitôt au grand galop, accompagné des huées de la multitude, qui lui crie que le taureau est déjà dehors et qu’il le poursuit. Cette plaisanterie se renouvelle à toutes les courses.
Cependant les picadors ont pris leurs places. Il y en a d’ordinaire deux à cheval dans l’arène ; deux ou trois autres se tiennent en dehors, prêts à les remplacer en cas d’accidents, tels que mort, fractures graves, etc. Une douzaine de chulos à pied sont distribués dans la place, à portée de s’entr’aider mutuellement.
Le taureau, préalablement irrité à dessein dans sa cage, sort furieux. Ordinairement il arrive d’un élan jusqu’au milieu de la place, et là s’arrête tout court, étonné du bruit qu’il entend et du spectacle qui l’entoure. Il porte sur la nuque un nœud de rubans fixés par un petit crochet qui entre dans la peau. La couleur de ces rubans indique de quel troupeau (vacada) il sort ; mais un amateur exercé reconnaît, à la seule vue de l’animal, à quelle province et à quelle race il appartient.
Les chulos s’approchent, agitent leurs capes éclatantes, et tâchent d’attirer le taureau vers l’un des picadors. Si la bête est brave, elle l’attaque sans hésiter. Le picador, tenant son cheval bien rassemblé, s’est placé, la lance sous le bras, précisément en face du taureau ; il saisit le moment où il baisse la tête, prêt à le frapper de ses cornes, pour lui porter un coup de lance sur la nuque, et non ailleurs ; il appuie sur le coup de toute la force de son corps, et en même temps il fait partir le cheval par la gauche, de manière à laisser le taureau à sa droite. Si tous ces mouvements sont bien exécutés, si le picador est robuste et son cheval maniable, le taureau, emporté par sa propre impétuosité, le dépasse sans le toucher. Alors le devoir des chulos est d’occuper le taureau de manière à laisser au picador le temps de s’éloigner ; mais souvent l’animal reconnaît trop bien celui qui l’a blessé : il se retourne brusquement, gagne le cheval de vitesse, lui enfonce ses cornes dans le ventre, et le renverse avec son cavalier. Celui-ci est aussitôt secouru par les chulos ; les uns le relèvent ; les autres, en lançant leurs capes à la tête du taureau, le détournent, l’attirent sur eux, et lui échappent en gagnant à la course la barrière, qu’ils escaladent avec une légèreté surprenante. Les taureaux espagnols courent aussi vite qu’un cheval ; et si le chulo était fort éloigné de la barrière, il échapperait difficilement. Aussi est-il rare que les cavaliers, dont la vie dépend toujours de l’adresse des chulos, se hasardent vers le milieu de la place ; quand ils le font, cela passe pour un trait d’audace extraordinaire.
Une fois remis sur pied, le picador remonte aussitôt son cheval, s’il peut se relever aussi. Peu importe que la pauvre bête perde des flots de sang, que ses entrailles traînent à terre et s’entortillent dans ses jambes ; tant qu’un cheval peut marcher, il doit se présenter au taureau. Reste-t-il abattu, le picador sort de la place, et y rentre à l’instant monté sur un cheval frais.
J’ai dit que les coups de lance ne peuvent faire qu’une légère blessure au taureau, et ils n’ont d’autre effet que de l’irriter. Pourtant les chocs du cheval et du cavalier, le mouvement qu’il se donne, surtout les réactions qu’il reçoit en s’arrêtant brusquement sur ses jarrets, le fatiguent assez promptement. Souvent aussi la douleur des coups de lance le décourage, et alors il n’ose plus attaquer les chevaux, ou, pour parler le jargon tauromachique, il refuse d’entrer. Cependant, s’il est vigoureux, il a déjà tué quatre ou cinq chevaux. Les picadors se reposent alors, et l’on donne le signal de planter les banderillas.
Ce sont des bâtons d’environ deux pieds et demi, enveloppés de papier découpé, et terminés par une pointe aiguë barbelée pour qu’elle reste dans la plaie. Les chulos tiennent un de ces dards de chaque main. La manière la plus sûre de s’en servir, c’est de s’avancer doucement derrière le taureau, puis de l’exciter tout à coup en frappant avec bruit les banderilles l’une contre l’autre. Le taureau étonné se retourne, et charge son ennemi sans hésiter. Au moment où il le touche presque, lorsqu’il baisse la tête pour frapper, le chulo lui enfonce à la fois les deux banderilles de chaque côté du cou, ce qu’il ne peut faire qu’en se tenant pour un instant tout près et vis-à-vis du taureau et presque entre ses cornes ; puis il s’efface, le laisse passer, et gagne la barrière pour se mettre en sûreté. Une distraction, un mouvement d’hésitation ou de frayeur suffiraient pour le perdre. Les connaisseurs regardent pourtant les fonctions de banderillero comme les moins dangereuses de toutes. Si par malheur il tombe en plantant les banderilles, il ne faut pas qu’il essaye de se relever ; il se tient immobile à la place où il est tombé. Le taureau ne frappe à terre que rarement, non point par générosité, mais parce qu’en chargeant il ferme les yeux et passe sur l’homme sans l’apercevoir. Quelquefois pourtant il s’arrête, le flaire comme pour s’assurer qu’il est bien mort ; puis, reculant de quelques pas, il baisse la tête pour l’enlever sur ses cornes ; mais les camarades du banderillero l’entourent et l’occupent si bien, qu’il est forcé d’abandonner le cadavre prétendu.
Lorsque le taureau a montré de la lâcheté, c’est-à-dire quand il n’a pas reçu gaillardement quatre coups de lance, c’est le nombre de rigueur, les spectateurs, juges souverains, le condamnent par acclamation à une espèce de supplice qui est à la fois un châtiment et un moyen de réveiller sa colère. De tous côtés s’élève le cri de fuego ! fuego ! (du feu ! du feu !). On distribue alors aux chulos, au lieu de leurs armes ordinaires, des banderilles dont le manche est entouré de pièces d’artifice. La pointe est garnie d’un morceau d’amadou allumé. Aussitôt qu’elle pénètre dans la peau, l’amadou est repoussé sur la mèche des fusées ; elles prennent feu, et la flamme, qui est dirigée vers le taureau, le brûle jusqu’au vif, et lui fait faire des sauts et des bonds qui amusent extrêmement le public. C’est en effet un spectacle admirable que de voir cet animal énorme écumant de rage, secouant les banderilles ardentes, et s’agitant au milieu du feu et de la fumée. En dépit de messieurs les poètes, je dois dire que de tous les animaux que j’ai observés aucun n’a moins d’expression dans les yeux que le taureau. Il faudrait dire ne change moins d’expression ; car la sienne est presque toujours celle de la stupidité brutale et farouche. Rarement il exprime sa douleur par des gémissements : les blessures l’irritent ou l’effrayent ; mais jamais, passez-moi l’expression, il n’a l’air de réfléchir sur son sort ; jamais il ne pleure comme le cerf. Aussi n’inspire-t-il de pitié que lorsqu’il s’est fait remarquer par son courage.
Quand le taureau porte au cou trois ou quatre paires de banderilles, il est temps d’en finir avec lui. Un roulement de tambours se fait entendre ; aussitôt un des chulos désigné d’avance, c’est le matador, sort du groupe de ses camarades. Richement vêtu, couvert d’or et de soie, il tient une longue épée et un manteau écarlate attaché à un bâton, pour qu’on puisse le manier plus commodément. Ce manteau s’appelle la muleta. Il s’avance sous la loge du président, et lui demande avec une révérence profonde la permission de tuer le taureau. C’est une formalité qui le plus souvent n’a lieu qu’une seule fois pour toute la course. Le président, bien entendu, répond affirmativement d’un signe de tête. Alors le matador pousse un viva, fait une pirouette, jette son chapeau à terre, et marche à la rencontre du taureau.
Dans ces courses, il y a des lois aussi bien que dans un duel ; les enfreindre serait aussi infâme que de tuer son adversaire en traître. Par exemple, le matador ne peut frapper le taureau qu’à l’endroit de la réunion de la nuque avec le dos, ce que les Espagnols appellent la croix. Le coup doit être porté de haut en bas, comme on dirait en seconde ; jamais en dessous. Mieux vaudrait mille fois perdre la vie que de frapper un taureau en dessous, de côté ou par derrière. L’épée dont se servent les matadors est longue, forte, tranchante des deux côtés ; la poignée, très-courte, est terminée par une boule que l’on appuie contre la paume de la main. Il faut une grande habitude et une adresse particulière pour se servir de cette arme.
Maintenant, pour bien tuer un taureau, il faut connaître à fond son caractère. De cette connaissance dépend non-seulement la gloire, mais la vie du matador. On le conçoit, il y a autant de caractères différents parmi les taureaux que parmi les hommes ; pourtant ils se distinguent en deux divisions bien tranchées : les clairs et les obscurs. Je parle ici la langue du cirque. Les clairs attaquent franchement ; les obscurs, au contraire, sont rusés et cherchent à prendre leur homme en traîtres. Ces derniers sont extrêmement dangereux.
Avant d’essayer de donner le coup d’épée à un taureau, le matador lui présente la muleta, l’excite, et observe avec attention s’il se précipite dessus franchement aussitôt qu’il l’aperçoit, ou s’il s’en approche doucement pour gagner du terrain, et ne charger son adversaire qu’au moment où il parait être trop près pour éviter le choc. Souvent on voit un taureau secouer la tête d’un air de menace, gratter la terre du pied sans vouloir avancer, ou même reculer à pas lents, tâchant d’attirer l’homme vers le milieu de la place, où celui-ci ne pourra lui échapper. D’autres, au lieu d’attaquer en ligne droite, s’approchent par une marche oblique, lentement et feignant d’être fatigués ; mais, dès qu’ils ont jugé leur distance, ils partent comme un trait.
Pour quelqu’un qui entend un peu la tauromachie, c’est un spectacle intéressant que d’observer les approches du matador et du taureau, qui, comme deux généraux habiles, semblent deviner les intentions l’un de l’autre, et varient leurs manœuvres à chaque instant. Un mouvement de tête, un regard de côté, une oreille qui s’abaisse, sont pour un matador exercé autant de signes non équivoques des projets de son ennemi. Enfin le taureau impatient s’élance contre le drapeau rouge dont le matador se couvre à dessein. Sa vigueur est telle, qu’il abattrait une muraille en la choquant de ses cornes ; mais l’homme l’esquive par un léger mouvement de corps, il disparaît comme par enchantement, et ne lui laisse qu’une draperie légère qu’il élève au-dessus de ses cornes en défiant sa fureur. L’impétuosité du taureau lui fait dépasser de beaucoup son adversaire, il s’arrête alors brusquement en roidissant ses jambes, et ces réactions brusques et violentes le fatiguent tellement, que, si ce manège était prolongé, il suffirait seul pour le tuer. Aussi Romero, le fameux professeur, dit-il qu’un bon matador doit tuer huit taureaux en sept coups d’épée. Un des huit meurt de fatigue et de rage.
Après plusieurs passes, quand le matador croit bien connaître son antagoniste, il se prépare à lui donner le dernier coup. Affermi sur ses jambes, il se place bien en face de lui, et l’attend, immobile, à la distance convenable. Le bras droit, armé de l’épée, est replié à la hauteur de la tête ; le gauche, étendu en avant, tient la muleta qui, touchant presque à terre, excite le taureau à baisser la tête. C’est dans ce moment que le matador lui porte le coup mortel, de toute la force de son bras, augmentée du poids de son corps et de l’impétuosité même du taureau. L’épée, longue de trois pieds, entre souvent jusqu’à la garde ; et si le coup est bien dirigé, l’homme n’a plus rien à craindre : le taureau s’arrête tout court ; le sang coule à peine ; il relève la tête ; ses jambes tremblent, et tout d’un coup il tombe comme une lourde masse. Aussitôt de tous les gradins partent des viva assourdissants ; les mouchoirs s’agitent ; les chapeaux des majos volent dans l’arène, et le héros vainqueur envoie modestement des baisemains de tous les côtés.
Autrefois, dit-on, jamais il ne se donnait plus d’une estocade ; mais tout dégénère, et maintenant il est rare qu’un taureau tombe du premier coup. Si cependant il paraît mortellement blessé, le matador ne redouble pas ; aidé des chulos, il le fait tourner en cercle en l’excitant avec les manteaux de manière à l’étourdir en peu de temps. Dès qu’il tombe, un chulo l’achève d’un coup de poignard assené sur la nuque : l’animal expire à l’instant.
On a remarqué que presque tous les taureaux ont un endroit dans le cirque auquel ils reviennent toujours. On le nomme la querencia. D’ordinaire, c’est la porte par où ils sont entrés dans l’arène.
Souvent on voit le taureau, emportant dans le cou l’épée fatale dont la garde seule sort de son épaule, traverser la place à pas lents, dédaignant les chulos et leurs draperies dont ils le poursuivent, il ne pense plus qu’à mourir commodément. Il cherche l’endroit qu’il affectionne, s’agenouille, se couche, étend la tête, et meurt tranquillement si un coup de poignard ne vient pas hâter sa fin.
Si le taureau refuse d’attaquer, le matador court à lui, et, toujours au moment où l’animal baisse la tête, il le perce de son épée (estocada de volapié) ; mais s’il ne baisse pas la tête, ou s’il s’enfuit toujours, il faut, pour le tuer, employer un moyen bien plus cruel. Un homme, armé d’une longue perche terminée par un fer tranchant en forme de croissant (media luna), lui coupe traîtreusement les jarrets par derrière, et, dès qu’il est abattu, on l’achève d’un coup de poignard. C’est le seul épisode de ces combats qui répugne à tout le monde. C’est une espèce d’assassinat. Heureusement il est rare qu’il soit nécessaire d’en venir là pour tuer un taureau.
Des fanfares annoncent sa mort. Aussitôt trois mules attelées entrent au grand trot dans le cirque ; un nœud de cordes est fixé entre les cornes du taureau, on y passe un crochet, et les mules l’entraînent au galop. En deux minutes les cadavres des chevaux et celui du taureau disparaissent de l’arène.
Chaque combat dure à peu près vingt minutes, et d’ordinaire on tue huit taureaux dans une après-midi. Si le divertissement a été médiocre, à la demande du public, le président des courses accorde un ou deux combats de supplément.
Vous voyez que le métier de torero est assez dangereux. Il en meurt, année moyenne, deux ou trois dans toute l’Espagne. Peu d’entre eux parviennent à un âge avancé. S’ils ne meurent pas dans le cirque, ils sont obligés d’y renoncer de bonne heure par suite de leurs blessures. Le fameux Pepe Illo reçut dans sa vie vingt-six coups de corne ; le dernier le tua. Le salaire assez élevé de ces gens n’est pas le seul mobile qui leur fasse embrasser leur dangereux métier. La gloire, les applaudissements leur font braver la mort. Il est si doux de triompher devant cinq ou six mille personnes ! Aussi n’est-il pas rare de voir des amateurs d’une naissance distinguée partager les dangers et la gloire des toreros de profession. J’ai vu à Séville un marquis et un comte remplir dans une course publique les fonctions de picador.
Bien est-il vrai que le public n’est guère indulgent pour les toreros. La moindre marque de timidité est punie de huées et de sifflets ; les injures les plus atroces pleuvent de toutes parts ; quelquefois même par l’ordre du peuple, et c’est la plus terrible marque de son indignation, un alguazil s’approche du toreador et lui enjoint, sous peine de la prison, d’attaquer au plus vite le taureau.
Un jour l’acteur Maïquez, indigné de voir un matador hésiter en présence du plus obscur de tous les taureaux, l’accablait d’injures. — « Monsieur Maïquez, » lui dit le matador, « voyez-vous, ce ne sont pas ici des menteries comme sur vos planches. »
Les applaudissements et l’envie de se faire une renommée ou de conserver celle qu’ils ont acquise obligent les toreadors à renchérir sur les dangers auxquels ils sont naturellement exposés. Pepe Illo, et Romero après lui, se présentaient au taureau avec des fers aux pieds. Le sang-froid de ces hommes dans les dangers les plus pressants a quelque chose de miraculeux. Dernièrement un picador nommé Francisco Sevilla fut renversé et son cheval éventré par un taureau andalous d’une force et d’une agilité prodigieuses. Ce taureau, au lieu de se laisser distraire par les chulos, s’acharna sur l’homme, le piétina et lui donna un grand nombre de coups de corne dans les jambes ; mais, s’apercevant qu’elles étaient trop bien défendues par le pantalon de cuir garni de fer, il se retourna et baissa la tête pour lui enfoncer sa corne dans la poitrine. Alors Sevilla, se soulevant d’un effort désespéré, saisit d’une main le taureau par l’oreille, de l’autre il lui enfonça les doigts dans les naseaux, pendant qu’il tenait sa tête collée sous celle de cette bête furieuse. En vain le taureau le secoua, le foula aux pieds, le heurta contre terre ; jamais il ne put lui faire lâcher prise. Nous regardions avec un serrement de cœur cette lutte inégale. C’était l’agonie d’un brave ; on regrettait presque qu’elle se prolongeât ; on ne pouvait ni crier, ni respirer, ni détourner les yeux de cette scène horrible : elle dura près de deux minutes. Enfin le taureau, vaincu par l’homme dans ce combat corps à corps, l’abandonna pour poursuivre des chulos. Tout le monde s’attendait à voir Sevilla emporté à bras hors de l’enceinte. On le relève ; à peine est-il sur ses pieds, qu’il saisit une cape et veut attirer le taureau, malgré ses grosses bottes et son incommode armure de jambes. Il fallut lui arracher la cape, autrement il se faisait tuer à cette fois. On lui amène un cheval ;
il s’élance dessus, bouillant de colère, et attaque le taureau au milieu de la place. Le choc de ces deux vaillants adversaires fut si terrible, que cheval et taureau tombèrent sur les genoux. Oh ! si vous aviez entendu les viva, si vous aviez vu la joie frénétique, l’espèce d’enivrement de la foule en voyant tant de courage et tant de bonheur, vous eussiez envié comme moi le sort de Sevilla ! Cet homme est devenu immortel à Madrid…
Juin 1842.
P. S. Hélas ! que vient-on de m’apprendre ! Francisco Sevilla est mort l’année dernière. Il est mort, non dans le cirque, où il devait finir, mais emporté par une maladie de foie. C’est à Caravanchel, près de ces beaux arbres que j’aime tant, qu’il est mort loin d’un public pour lequel il avait tant de fois risqué sa vie.
Je le revis en 1840, à Madrid, aussi brave, aussi téméraire qu’à l’époque où j’écrivais la lettre qu’on vient de lire. Je l’ai vu encore plus de vingt fois rouler dans la poussière sous son cheval éventré ; je lui ai vu casser maintes lances, et faire assaut de force avec les terribles taureaux de Gaviria. « Si Francisco Sevilla avait des cornes, » disait-on dans le cirque, « il n’y aurait pas un toréador qui osât se mettre devant lui. » L’habitude de la victoire lui avait inspiré une audace inouïe. Quand il se présentait devant un taureau, il s’indignait que la bête n’eût pas peur de lui. « Tu ne me connais donc pas ? » lui criait-il avec fureur. Certes, il leur montrait bien vite à qui ils avaient affaire.
Mes amis me procurèrent le plaisir de dîner avec Sevilla ; il mangeait et buvait comme un héros d’Homère, et c’était le plus gai compagnon qui se pût rencontrer. Ses façons andalouses, son humeur joviale, et son patois rempli de métaphores pittoresques, avaient un agrément tout particulier dans ce colosse, qui semblait n’avoir été créé par la nature que pour tout exterminer.
Une dame espagnole, fuyant de Madrid au moment où le choléra y exerçait ses ravages, se rendait à Barcelone dans une diligence où se trouvait Sevilla, qui allait dans la même ville pour une course annoncée longtemps à l’avance. Pendant la route, la politesse, la galanterie, les petits soins de Sevilla ne se démentirent pas un instant. Arrivés devant Barcelone, la junte de santé, bête comme elles le sont toutes, annonça aux voyageurs qu’ils feraient une quarantaine de dix jours, excepté Sevilla, dont la présence était trop désirée pour que les lois sanitaires lui fussent applicables ; mais le généreux picador rejeta bien loin cette exception si avantageuse pour lui. « Si madame et mes compagnons n’ont pas libre pratique, » dit-il résolument, « je ne piquerai pas ! »
Entre la crainte de la contagion et celle de manquer une belle course on ne pouvait hésiter. La junte céda, et fit bien, car, si elle s’était obstinée, le peuple eût brûlé le lazaret et les gens de la quarantaine.
Après avoir payé mon tribut de louanges et de regrets aux mânes de Sevilla, je dois parler d’une autre illustration qui règne aujourd’hui sans rivale dans le cirque. On connaît si mal en France ce qui se passe en Espagne, qu’il y a peut-être en deçà des Pyrénées des gens à qui le nom de Montès est encore inconnu.
Tout ce que la renommée a publié de vrai ou de faux au sujet des matadors classiques, Pepe Illo et Pablo Romero, Montès le fait voir tous les lundis dans le cirque national, comme on dit aujourd’hui. Courage, grâce, sang-froid, adresse merveilleuse, il réunit tout. Sa présence dans le cirque anime, transporte acteurs et spectateurs. Il n’y a plus de mauvais taureaux, plus de chulos timides ; chacun se surpasse. Les toréadors d’un courage douteux deviennent des héros lorsque Montès les guide, car ils savent qu’avec lui personne ne court de danger. Un geste de lui suffit pour détourner le taureau le plus furieux, au moment où il va percer un picador renversé. Jamais on n’a vu de media luna dans une place où Montès a combattu. Clairs, obscurs, tous les taureaux lui sont bons ; il les fascine, il les transforme, il les tue quand et comme il lui plaît. C’est le premier matador que j’aie vu gallear el toro, c’est-à-dire se présenter de dos à l’animal en fureur pour le faire passer sous son bras. À peine daigne-t-il tourner la tête quand le taureau se précipite sur lui. Quelquefois, jetant un manteau sur ses épaules, il traverse le cirque suivi par le taureau ; la bête, enragée, le poursuit sans pouvoir l’atteindre, et cependant elle est si près de Montès que chaque coup de corne relève le bas du manteau. Telle est la confiance que Montès inspire, que pour les spectateurs l’idée de danger a disparu ; ils n’ont plus d’autre sentiment que l’admiration.
Montès passe pour avoir des opinions peu favorables à l’ordre de choses actuel. On dit qu’il a été volontaire royaliste, et qu’il est écrevisse, cangrejo, c’est-à-dire modéré. Si les bons patriotes s’en affligent, ils ne peuvent se soustraire à l’enthousiasme général. J’ai vu des descalzos (sans-culottes) lui jeter leurs chapeaux avec transport et le supplier de les mettre un instant sur sa tête : voilà les mœurs du seizième siècle. — Brantôme dit quelque part : « J’ai connu force gentilshommes qui, premier que porter leurs bas de soie, prioient leurs dames et maîtresses de les essayer et porter devant eux quelque huit ou dix jours, du plus que du moins ; et puis les portoient en très-grande vénération et contentement d’esprit et de corps. »
Montés a la tournure d’un homme comme il faut. Il vit noblement, et se consacre à sa famille, dont il a par son talent assuré l’avenir. Ses manières aristocratiques déplaisent à quelques toréadors qui le jalousent. Je me souviens qu’il refusa de dîner avec nous lorsque nous engageâmes Sevilla. À cette occasion, Sevilla nous donna son opinion sur le compte de Montès avec sa franchise ordinaire. — « Montes no fue realista ; es buen companero, luciente matador, atiende a los picadores, pero es un p… » Cela veut dire qu’il porte un frac hors du cirque, qu’il ne va pas au cabaret, et qu’il a de trop bonnes façons.
Sevilla est le Marius de la tauromachie, Montès en est le César.
II.
1831.
Valence, 15 novembre 1830.
Monsieur,
Après vous avoir décrit les combats de taureaux, je ne vois, pour suivre l’admirable règle du théâtre des marionnettes, « toujours de plus fort en plus fort, » je ne vois, dis-je, d’autre moyen que de vous parler d’une exécution. Je viens d’en voir une, et je vous en rendrai compte, si vous avez le courage de me lire.
D’abord il faut que je vous explique pourquoi j’ai assisté à une exécution. En pays étranger on est obligé de tout voir, et l’on craint toujours qu’un moment de paresse ou de dégoût ne vous fasse perdre un trait de mœurs curieux. D’ailleurs l’histoire du malheureux qu’on a pendu m’avait intéressé : je voulais voir sa physionomie ; enfin j’étais bien aise de faire une expérience sur mes nerfs.
Voici l’histoire de mon pendu. (J’ai oublié de m’informer de son nom.) C’était un paysan des environs de Valence, estimé et redouté pour son caractère hardi et entreprenant. C’était le coq de son village. Personne ne dansait mieux, ne jetait plus loin la barre, ne savait plus de vieilles romances. Il n’était pas querelleur, mais on savait qu’il fallait peu de chose pour lui échauffer les oreilles. S’il accompagnait des voyageurs son escopette sur l’épaule, pas un voleur n’eût osé les arrêter, leurs valises eussent-elles été remplies de doublons. Aussi c’était un plaisir de voir ce jeune homme, sa veste de velours sur l’épaule, se prélassant par les chemins et se dandinant d’un air de supériorité. En un mot, c’était un majo dans toute la force du terme. Un majo, c’est tout à la fois un dandy de la classe inférieure et un homme excessivement délicat sur le point d’honneur.
Les Castillans ont un proverbe contre les Valenciens, proverbe, suivant moi, de toute fausseté. Le voici : « À Valence, la viande, c’est de l’herbe ; l’herbe, de l’eau. Les hommes sont des femmes, et les femmes — rien. » Je vous certifie que la cuisine de Valence est excellente, et que les femmes y sont extrêmement jolies et plus blanches qu’en presque aucun autre royaume de l’Espagne. Vous allez voir ce que sont les hommes de ce pays-là.
On donnait un combat de taureaux. Le majo veut le voir ; mais il n’avait pas un réal dans sa ceinture. Il comptait qu’un volontaire royaliste son ami, de garde ce jour-là, le laisserait entrer. Point. Le volontaire était inflexible sur sa consigne. Le majo insiste, le volontaire persiste : injures de part et d’autre. Bref, le volontaire le repousse rudement avec un coup de crosse dans l’estomac. Le majo se retira ; mais ceux qui remarquèrent la pâleur répandue sur sa figure, qui observèrent ses poings fermés avec violence, ses narines gonflées et l’expression de ses yeux, ces gens-là pensèrent bien qu’il arriverait bientôt quelque malheur.
À quinze jours de là, le volontaire brutal fut envoyé avec un détachement à la poursuite de quelques contrebandiers. Il coucha dans une auberge isolée (venta). La nuit une voix se fait entendre qui appelle le volontaire : « Ouvrez, c’est de la part de votre femme. » Le volontaire descend à demi vêtu. À peine avait-il ouvert la porte, qu’un coup d’espingole met le feu à sa chemise et lui envoie une douzaine de balles dans la poitrine. Le meurtrier disparait. Qui a fait le coup ? Personne ne peut le deviner. Certainement ce n’est pas le majo qui l’a tué ; car il se trouvera une douzaine de femmes dévotes et bonnes royalistes qui jureront par le nom de leur saint et en baisant leur pouce qu’elles ont vu le susdit chacune dans son village, exactement à l’heure et à la minute où le crime a été commis.
Et le majo se montrait en public avec un front ouvert et l’air serein d’un homme qui vient de se débarrasser d’un souci importun. C’est ainsi qu’à Paris on se montre chez Tortoni le soir d’un duel où l’on a bravement cassé le bras à un impertinent. Remarquez en passant que l’assassinat est ici le duel des pauvres gens ; duel bien autrement sérieux que le nôtre, puisque généralement il est suivi de deux morts, tandis que les gens de la bonne compagnie s’égratignent plus souvent qu’ils ne se tuent.
Tout alla bien jusqu’à ce qu’un certain alguazil, outrant le zèle (suivant les uns, parce qu’il était nouvellement en fonctions, — suivant d’autres, parce qu’il était amoureux d’une femme qui lui préférait le majo), s’avisa de vouloir arrêter cet homme aimable. Tant qu’il se borna à des menaces, son rival ne fit qu’en rire ; mais, quand enfin il voulut le saisir au collet, il lui fit avaler une langue de bœuf. C’est une expression du pays pour un coup de couteau. La légitime défense permettait-elle de rendre ainsi vacante une place d’alguazil ?
On respecte beaucoup les algazils en Espagne, presque autant que les constables en Angleterre. En maltraiter un est un cas pendable. Aussi le majo fut-il appréhendé au corps, mis en prison, jugé, et condamné après un procès fort long ; car les formes de la justice sont encore plus lentes ici que chez nous.
Avec un peu de bonne volonté, vous conviendrez ainsi que moi que cet homme ne méritait pas son sort, qu’il a été victime d’une fatalité malheureuse, et que, sans se trop charger la conscience, les juges pouvaient le rendre à la société, dont il devait faire l’ornement (style d’avocat). Mais les juges n’ont guère de ces considérations poétiques et élevées : ils l’ont condamné à mort à l’unanimité.