Le Paradis perdu (page 9)
« Toi qui habites avec Dieu, je connais bien à présent ta bonté dans cet honneur fait à l’homme, sous l’humble toit duquel tu as daigné entrer et goûter ces fruits de la terre, qui, n’étant pas nourriture d’ange, sont néanmoins acceptés par toi, de sorte que tu sembles ne pas avoir été nourri aux grands festins du ciel : cependant quelle comparaison ! »
Le hiérarque ailé répliqua :
« Ô Adam, il est un seul Tout-Puissant, de qui toutes choses procèdent et à qui elles retournent, si leur bonté n’a pas été dépravée : toutes ont été créées semblables en perfection ; toutes formées d’une seule matière première, douées de diverses formes, de différents degrés de substance et de vie dans les choses qui vivent. Mais ces substances sont plus raffinées, plus spiritualisées et plus pures, à mesure qu’elles sont plus rapprochées de Dieu ou qu’elles tendent à s’en rapprocher plus, chacune dans leurs diverses sphères actives assignées, jusqu’à ce que le corps s’élève à l’esprit dans les bornes proportionnées à chaque espèce.
« Ainsi de la racine s’élance plus légère la verte tige ; de celle-ci sortent les feuilles plus aériennes, enfin la fleur parfaite exhale ses esprits odorants. Les fleurs et leur fruit, nourriture de l’homme, volatilisés dans une échelle graduelle, aspirent aux esprits vitaux, animaux, intellectuels ; ils donnent à la fois la vie et le sentiment, l’imagination et l’entendement, d’où l’âme reçoit la raison.
« La raison discursive ou intuitive est l’essence de l’âme : la raison discursive vous appartient le plus souvent, l’intuitive appartient surtout à nous ; ne différant qu’en degrés, en espèces elles sont les mêmes.
« Ne vous étonnez donc pas que ce que Dieu a vu bon pour vous, je ne le refuse pas, mais que je le convertisse, comme vous, en ma propre substance. Un temps peut venir où les hommes participeront à la nature des anges, où ils ne trouveront ni diète incommode ni nourriture trop légère. Peut-être nourris de ces aliments corporels, vos corps pourront à la longue devenir tout esprit, perfectionnés par le laps du temps, et sur des ailes s’envoler comme nous dans l’éther ; ou bien ils pourront habiter, à leur choix, ici ou dans le paradis céleste, si vous êtes trouvés obéissants, si vous gardez inaltérable un amour entier et constant à celui dont vous êtes la progéniture. En attendant, jouissez de toute la félicité que cet heureux état comporte, incapable qu’il est d’une plus grande. »
Le patriarche du genre humain répliqua :
« Ô esprit favorable, hôte propice, tu nous as bien enseigné le chemin qui peut diriger notre savoir, et l’échelle de nature qui va du centre à la circonférence ; de là en contemplation des choses créées nous pouvons monter par degrés jusqu’à Dieu. Mais dis-moi ce que signifie cet avertissement ajouté : Si vous êtes trouvés obéissants ? Pouvons-nous donc lui manquer d’obéissance, ou nous serait-il possible de déserter l’amour de celui qui nous forma de la poussière, et nous plaça ici, comblés au-delà de toute mesure d’un bonheur au-delà de celui que les désirs humains peuvent chercher ou concevoir ? »
L’Ange :
« Fils du ciel et de la terre, écoute ! Que tu sois heureux, tu le dois à Dieu ; que tu continues de l’être, tu le devras à toi-même, c’est-à-dire à ton obéissance : reste dans cette obéissance. C’est là l’avertissement que je t’ai donné : retiens-le. Dieu t’a fait parfait, non immuable ; il t’a fait bon, mais il t’a laissé maître de persévérer ; il a ordonné que ta volonté fût libre par nature, qu’elle ne fût pas réglée par le destin inévitable, ou par l’inflexible nécessité. Il demande notre service volontaire, non pas notre service forcé : un tel service n’est et ne peut être accepté par lui : car comment s’assurer que des cœurs non libres agissent volontairement ou non, eux qui ne veulent que ce que la destinée les force de vouloir, et qui ne peuvent faire un autre choix ? Moi-même et toute l’armée des anges qui restons debout en présence du trône de Dieu, notre heureux état ne dure, comme vous le vôtre, qu’autant que dure notre obéissance : nous n’avons point d’autre sûreté. Librement nous servons parce que nous aimons librement, selon qu’il est dans notre volonté d’aimer ou de ne pas aimer ; par ceci nous nous maintenons ou nous tombons. Quelques-uns sont tombés parce qu’ils sont tombés dans la désobéissance ; et ainsi du haut du ciel ils ont été précipités dans le plus profond Enfer : ô chute ! de quel haut état de béatitude dans quel malheur ? »
Notre grand ancêtre :
« Attentif à tes paroles, divin instructeur, je les ai écoutées d’une oreille plus ravie que du chant des chérubins, quand la nuit, des coteaux voisins, ils envoient une musique aérienne. Je n’ignorais pas avoir été créé libre de volonté et d’action ; nous n’oublierons jamais d’aimer notre Créateur, d’obéir à celui dont l’unique commandement est toutefois si juste : mes constantes pensées m’en ont toujours assuré, et m’en assureront toujours. Cependant ce que tu dis de ce qui s’est passé dans le ciel fait naître en moi quelque doute, mais un plus vif désir encore, si tu y consens, d’en entendre le récit entier ; il doit être étrange et digne d’être écouté dans un religieux silence. Nous avons encore beaucoup de temps, car à peine le soleil achève la moitié de sa course, et commence à peine l’autre moitié dans la grande zone du ciel. »
Telle fut la demande d’Adam : Raphaël consentant après une courte pause, parla de la sorte :
« Quel grand sujet tu m’imposes, ô premier des hommes ! tâche difficile et triste ! car comment retracerai-je aux sens humains les invisibles exploits d’esprits combattants ? comment, sans en être affligé, raconter la ruine d’un si grand nombre d’anges autrefois glorieux et parfaits, tant qu’ils restèrent fidèles ? Comment enfin dévoiler les secrets d’un autre monde, qu’il n’est peut-être pas permis de révéler ? Cependant pour ton bien toute dispense est accordée. Ce qui est au-dessus de la portée du sens humain, je le décrirai de manière à l’exprimer le mieux possible, en comparant les formes spirituelles aux formes corporelles : si la terre est l’ombre du ciel, les choses, dans l’une et l’autre, ne peuvent-elles se ressembler plus qu’on ne le croit sur la terre ?
« Alors que ce monde n’était pas encore, le chaos informe régnait où roulent à présent les cieux, où la terre demeure à présent en équilibre sur son centre : un jour (car le temps, quoique dans l’éternité, appliqué au mouvement, mesure toutes les choses qui ont une durée par le présent, le passé et l’avenir), un de ces jours qu’amène la grande année du ciel, les armées célestes des anges, appelées de toutes les extrémités du ciel par une convocation souveraine, s’assemblèrent innombrables devant le trône du Tout-Puissant, sous leurs hiérarques en ordres brillants. Dix mille bannières levées s’avancèrent, étendards et gonfalons entre l’arrière et l’avant-garde, flottaient en l’air et servaient à distinguer les hiérarchies, les rangs et les degrés, ou dans leurs tissus étincelants portaient blasonnés de saints mémoriaux, des actes éminents de zèle et d’amour, recordés. Lorsque dans des cercles d’une circonférence indicible, les légions se tinrent immobiles, orbes dans orbes, le Père infini, près duquel était assis le Fils dans le sein de la béatitude, parla, comme du haut d’un mont flamboyant dont l’éclat avait rendu le sommet invisible :
« — Écoutez tous, vous anges, race de la lumière, Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, écoutez mon décret qui demeurera irrévocable : ce jour j’ai engendré celui que je déclare mon Fils unique, et sur cette sainte montagne j’ai sacré celui que vous voyez maintenant à ma droite. Je l’ai établi votre chef, et j’ai juré par moi-même que tous les genoux dans les cieux fléchiraient devant lui et le confesseraient Seigneur. Sous le règne de ce grand vice-gérant demeurez unis, comme une seule âme indivisible, à jamais heureux. Qui lui désobéit me désobéit, rompt l’union : ce jour-là, rejeté de Dieu et de la vision béatifique, il tombe profondément abîmé dans les ténèbres extérieures, sa place ordonnée sans rédemption, sans fin. » —
« Ainsi dit le Tout-Puissant. Tous parurent satisfaits de ses paroles ; tous le parurent, mais tous ne l’étaient pas.
« Ce jour, comme les autres jours solennels, ils l’employèrent en chants et en danses autour de la colline sacrée (danses mystiques, que la sphère étoilée des planètes et des étoiles fixes, dans toutes ses révolutions, imite de plus près par ses labyrinthes tortueux, excentriques, entrelacés, jamais plus réguliers que quand ils paraissent le plus irréguliers) ; dans leurs mouvements l’harmonie divine adoucit si bien ses tons enchanteurs, que l’oreille de Dieu même écoute charmée.
« Le soir approchait (car nous avons aussi notre soir et notre matin, non par nécessité, mais pour variété délectable) : après les danses, les esprits furent désireux d’un doux repas. Comme ils se tenaient tous en cercle, des tables s’élevèrent et furent soudain chargées de la nourriture des anges. Le nectar couleur de rubis, fruit des vignes délicieuses qui croissent dans le ciel, coule dans des coupes de perles, de diamants et d’or massif. Couchés sur les fleurs et couronnés de fraîches guirlandes, ils mangent, ils se désaltèrent, et dans une aimable communion, boivent à longs traits l’immortalité et la joie. Aucune surabondance n’est à craindre là où une pleine mesure est la seule limite à l’excès, en présence du Dieu de toute bonté, qui leur versait d’une main prodigue, se réjouissant de leur plaisir.
« Cependant la nuit d’ambroisie, exhalée avec les nuages de cette haute montagne de Dieu, d’où sortent la lumière et l’ombre, avait changé la face brillante du ciel en un gracieux crépuscule (car la nuit ne vient point là sous un plus sombre voile), et une rosée parfumée de rose disposa tout au repos, hors les yeux de Dieu qui ne dorment jamais. Dans une vaste plaine, beaucoup plus vaste que ne le serait le globe de la terre déployé en plaine (tels sont les parvis de Dieu), l’armée angélique, dispersée par bandes et par files, étendit son camp le long des ruisseaux vivants, parmi les arbres de vie ; pavillons sans nombre soudain dressés ; célestes tabernacles où les anges sommeillent caressés de fraîches brises, excepté ceux qui dans leur course, alternent toute la nuit, autour du trône suprême, des hymnes mélodieux.
« Mais il ne veillait pas de la sorte, Satan (ainsi l’appelle-t-on maintenant, son premier nom n’est plus prononcé dans le ciel). Lui parmi les premiers, sinon le premier des archanges, grand en pouvoir, en faveur, en prééminence, lui cependant saisi d’envie contre le Fils de Dieu, honoré ce jour-là de son Père, et proclamé Messie Roi consacré, ne put par orgueil supporter cette vue, et il se crut dégradé. De là concevant un dépit et une malice profonde, aussitôt que minuit eut amené l’heure obscure la plus amie du sommeil et du silence, il résolut de se retirer avec toutes ses légions, et, contempteur du trône suprême, à le laisser désobéi et inadoré. Il éveilla son premier subordonné, et lui parla ainsi à voix basse :
« — Dors-tu, compagnon cher ? quel sommeil peut clore tes paupières ? ne te souvient-il plus du décret d’hier, échappé si tard aux lèvres du Souverain du ciel ? Tu es accoutumé à me communiquer tes pensées ; je suis habitué à te faire part des miennes : éveillés nous ne faisons qu’un ; comment donc ton sommeil pourrait-il à présent nous rendre dissidents ? De nouvelles lois, tu le vois, nous sont imposées : de nouvelles lois de celui qui règne peuvent faire naître, en nous, qui servons, de nouveaux sentiments et de nouveaux conseils pour débattre les chances qui peuvent suivre : dans ce lieu il ne serait pas sûr d’en dire davantage. Assemble les chefs de toutes ces myriades que nous conduisons ; disons-leur que par ordre, avant que la nuit obscure ait retiré son ombreux nuage, je dois me hâter, avec tous ceux qui sous moi font flotter leurs bannières, de revoler promptement vers le lieu où nous possédons les quartiers du nord, pour faire les préparatifs convenables à la réception de notre Roi, le grand Messie, et de ses nouveaux commandements ; son intention est de passer promptement en triomphe au milieu de toutes les hiérarchies et de leur dicter des lois. —
« Ainsi parla le perfide archange, et il versa une maligne influence dans le sein inconsidéré de son compagnon ; celui-ci appelle ensemble, ou l’un après l’autre, les chefs qui commandent, sous lui-même commandant. Il leur dit, comme il en était chargé, que par ordre du Très-Haut, avant que la nuit, avant que la sombre nuit ait abandonné le ciel, le grand étendard hiérarchique doit marcher en avant ; il leur en dit la cause suggérée, et jette parmi eux des mots ambigus et jaloux, afin de sonder ou de corrompre leur intégrité. Tous obéirent au signal accoutumé et à la voix supérieure de leur grand potentat ; car grand en vérité était son nom, et haut son rang dans le ciel : son air, pareil à celui de l’étoile du matin qui guide le troupeau étoilé, les séduisit, et ses impostures entraînèrent à sa suite la troisième partie de l’ost du ciel.
« Cependant l’œil éternel dont le regard découvre les plus secrètes pensées, du haut de sa montagne sainte et du milieu des lampes d’or qui brûlent nuitamment devant lui, vit, sans leur lumière, la rébellion naissante ; il vit en qui elle se formait, comment elle se répandait parmi les fils du matin, quelles multitudes se liguaient pour s’opposer à son auguste décret. Et souriant, il dit à son Fils unique :
« — Fils, en qui je vois ma gloire dans toute sa splendeur, héritier de tout mon pouvoir ! une chose maintenant nous touche de près ; il s’agit de notre omnipotence, des armes que nous prétendons employer pour maintenir ce que de toute ancienneté nous prétendons de divinité et d’empire. Un ennemi s’élève avec l’intention d’ériger son trône égal aux nôtres, dans tout le vaste septentrion. Non content de cela, il a en pensée d’éprouver dans une bataille ce qu’est notre force ou notre droit. Songeons-y donc, et dans ce danger, rassemblons promptement les forces qui nous restent ; servons-nous-en dans notre défense, de crainte de perdre par mégarde notre haute place, notre sanctuaire, notre montagne. »
« Le Fils lui répondit d’un air calme et pur, ineffable, serein et brillant de divinité :
« — Père tout-puissant, tu as justement tes ennemis en dérision ; dans ta sécurité tu ris de leurs vains projets, de leurs vains tumultes, sujet de gloire pour moi, qu’illustre leur haine, quand ils verront toute la puissance royale à moi donnée pour dompter leur orgueil, et pour leur apprendre par l’événement si je suis habile à réprimer les rebelles, ou si je dois être regardé comme le dernier dans le ciel. » —
« Ainsi parla le Fils.
« Mais Satan avec ses forces était déjà avancé dans sa course ailée : armée innombrable comme les astres de la nuit, ou comme ces gouttes de rosée, étoiles du matin, que le soleil convertit en perles sur chaque feuille et sur chaque fleur. Ils passèrent des régions, puissantes régences de séraphins, de potentats et de Trônes, dans leurs triples degrés, régions auxquelles ton empire, Adam, n’est pas plus que ce jardin n’est à toute la terre et à toute la mer, au globe entier étendu en longueur.
« Ces régions passées, ils arrivèrent enfin aux limites du nord, et Satan à son royal séjour, placé haut sur une colline, étincelant au loin comme une montagne élevée sur une montagne avec des pyramides et des tours taillées dans des carrières de diamants et dans des rochers d’or ; palais du grand Lucifer (ainsi cette structure est appelée dans la langue des hommes), que peu de temps après affectant l’égalité avec Dieu, en imitation de la montagne où le Messie fut proclamé à la vue du ciel, Satan nomma la montagne d’Alliance ; car ce fut là qu’il assembla toute sa suite, prétendant qu’il en avait reçu l’ordre, pour délibérer sur la grande réception à faire à leur Roi, prêt à venir. Avec cet art calomnieux qui contrefait la vérité, il captiva ainsi leurs oreilles :
« — Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, si ces titres magnifiques restent encore, et ne sont pas purement de vains noms, depuis que par décret un autre s’est enflé de tout pouvoir, et nous a éclipsés par son titre de Roi consacré ! pour lui nous avons fait en toute hâte cette marche de minuit, nous nous sommes assemblés ici en désordre, uniquement pour délibérer avec quels nouveaux honneurs nous pouvons le mieux recevoir celui qui vient recevoir de nous le tribut du genou, non encore payé, vile prosternation ! À un seul, c’était déjà trop ; mais le payer double, comment l’endurer ? le payer au premier et à son image maintenant proclamée ! Mais qu’importe si de meilleurs conseils élèvent nos esprits, et nous apprennent à rejeter ce joug ?
« Voulez-vous tendre le cou ? Préférez-vous fléchir un genou assoupli ? Vous ne le voudrez pas, si je me flatte de vous bien connaître, ou si vous vous connaissez vous-mêmes pour natifs et fils du ciel que personne ne posséda avant nous. Si nous ne sommes pas tous égaux, nous sommes tous libres, également libres : car les rangs et les degrés ne jurent pas avec la liberté, mais s’accordent avec elle. Qui donc, en droit ou en raison, peut s’arroger la monarchie parmi ceux qui, de droit, vivent ses égaux, sinon en pouvoir et en éclat, du moins en liberté ?
« Qui peut introduire des lois et des édits parmi nous, nous qui, même sans lois, n’errons jamais ? Beaucoup moins celui-ci peut-il être notre maître, et prétendre à notre adoration au détriment de ces titres impériaux qui attestent que notre être est fait pour gouverner, non pour servir ? » —
« Jusque-là ce hardi discours avait été écouté sans contrôle, lorsque parmi les séraphins, Abdiel (personne avec plus de ferveur n’adorait Dieu et n’obéissait aux divins commandements), se leva et dans le feu d’un zèle sévère s’opposa ainsi au torrent de la furie de Satan :
« — Ô argument blasphématoire, faux et orgueilleux ! paroles qu’aucune oreille ne pouvait s’attendre à écouter dans le ciel, moins encore de toi que de tous les autres, ingrat, élevé si haut toi-même au-dessus de tes pairs ?
« Peux-tu, avec une obliquité impie, condamner ce juste décret de Dieu, prononcé et juré : que devant son Fils unique, investi par droit du sceptre royal, toute âme dans le ciel ploiera le genou, et par cet honneur dû le confessera Roi légitime ? Il est injuste, dis-tu, tout net injuste de lier par des lois celui qui est libre, et de laisser l’égal régner sur des égaux, un sur tous avec un pouvoir auquel nul autre ne succédera.
« Donneras-tu des lois à Dieu ? Prétends-tu discuter des points de liberté avec celui qui t’a fait ce que tu es, qui a formé les puissances du ciel comme il lui a plu, et qui a circonscrit leur être ? Cependant, enseignés par l’expérience, nous savons combien il est bon, combien il est attentif à notre bien et à notre dignité, combien il est loin de sa pensée de nous amoindrir, incliné qu’il est plutôt à exalter notre heureux état, en nous unissant plus étroitement sous un chef. Mais, quand on t’accorderait qu’il est injuste que l’égal règne monarque sur des égaux, toi-même, quoique grand et glorieux, penses-tu que toi ou toutes les natures angéliques réunies en une seule, égalent son Fils engendré ? Par lui comme par sa parole, le Père tout-puissant a fait toutes choses, même toi et tous les esprits du ciel, créés par lui dans leurs ordres brillants ; il les a couronnés de gloire, et à leur gloire les a nommés Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances ; essentielles Puissances ! non par son règne obscurcies, mais rendues plus illustres, puisque lui, notre chef, ainsi réduit, devient un de nous. Ses lois sont nos lois ; tous les honneurs qu’on lui rend nous reviennent.
« Cesse donc cette rage impie et ne tente pas ceux-ci ; hâte-toi d’apaiser le Père irrité et le Fils irrité, tandis que le pardon, imploré à temps, peut être obtenu. »
« Ainsi parla l’ange fervent, mais son zèle non secondé fut jugé hors de saison ou singulier et téméraire. L’apostat s’en réjouit et lui répliqua avec plus de hauteur :
« Nous avons donc été formés, dis-tu, et œuvre de seconde main, transférés par tâche du Père à son Fils ? Assertion étrange et nouvelle ! Nous voudrions bien savoir où tu as appris cette doctrine : qui a vu cette création lorsqu’elle eut lieu ? Te souviens-tu d’avoir été fait, et quand le Créateur te donna l’être ? Nous ne connaissons point de temps où nous n’étions pas comme à présent ; nous ne connaissons personne avant nous : engendrés de nous-mêmes, sortis de nous-mêmes par notre propre force vive, lorsque le cours de la fatalité eut décrit son plein orbite, et que notre naissance fut mûre, nous naquîmes de notre ciel natal, fils éthérés. Notre puissance est de nous ; notre droite nous enseignera les faits les plus éclatants, pour éprouver celui qui est notre égal. Tu verras alors si nous prétendons nous adresser à lui par supplications et environner le trône suprême en le suppliant ou en l’assiégeant. Ce rapport, ces nouvelles, porte-les à l’Oint du Seigneur, et fuis avant que quelque malheur n’interrompe ta fuite. »
« Il dit : et comme le bruit des eaux profondes un murmure rauque répondit à ces paroles applaudies de l’ost innombrable. Le flamboyant séraphin n’en fut pas moins sans crainte, quoique seul et entouré d’ennemis ; intrépide, il réplique :
« — Ô abandonné de Dieu, ô esprit maudit, dépouillé de tout bien ! je vois ta chute certaine : et ta bande malheureuse, enveloppée dans cette perfidie, est atteinte de la contagion de ton crime et de ton châtiment.
« Désormais ne t’agite plus pour savoir comment tu secoueras le joug du Messie de Dieu ; ces indulgentes lois ne seront plus désormais invoquées : d’autres décrets sont déjà lancés contre toi sans appel. Ce sceptre d’or, que tu repousses, est maintenant une verge de fer pour meurtrir et briser ta désobéissance. Tu m’as bien conseillé : je fuis, non toutefois par ton conseil et devant tes menaces ; je fuis ces tentes criminelles et réprouvées, dans la crainte que l’imminente colère éclatant dans une flamme soudaine, ne fasse aucune distinction. Attends-toi à sentir bientôt sur ta tête son tonnerre, feu qui dévore. Alors tu appendras, en gémissant, à connaître celui qui t’a créé quand tu connaîtras celui qui peut t’anéantir. » —
« Ainsi parla le séraphin Abdiel, trouvé fidèle parmi les infidèles, fidèle seul. Chez d’innombrables imposteurs, immuable, inébranlé, non séduit, non terrifié, il garda sa loyauté, son amour et son zèle. Ni le nombre ni l’exemple ne purent le contraindre à s’écarter de la vérité, ou à altérer, quoique seul, la constance de son esprit. Il se retira du milieu de cette armée ; pendant un long chemin, il passa à travers les dédains ennemis ; il les soutint, supérieur à l’injure, ne craignant rien de la violence ; avec un mépris rendu, il tourna le dos à ces orgueilleuses tours vouées à une prompte destruction. »
Livre sixième
Argument.
Raphaël continue à raconter comment Michel et Gabriel furent envoyés pour combattre contre Satan et ses anges. La première bataille décrite. Satan, avec ses Puissances, se retire pendant la nuit : il convoque un conseil, invente des machines diaboliques qui, au second jour de la bataille, mirent en désordre Michel et ses anges. Mais à la fin, arrachant les montagnes, ils ensevelirent les forces et les machines de Satan. Cependant le tumulte ne cessant pas, Dieu, le troisième jour, envoya son fils le Messie, auquel il avait réservé la gloire de cette victoire. Le Fils, dont la puissance de son Père, venant au lieu du combat, ordonnant à toutes ses légions de rester tranquilles des deux côtés, se précipitant avec son char et son tonnerre au milieu des ennemis, les poursuit, incapables qu’ils étaient de résister, vers la muraille du ciel. Le ciel s’ouvrant, ils tombent en bas avec horreur et confusion, au lieu du châtiment préparé pour eux dans l’abîme : le Messie retourne triomphant à son Père.
« Toute la nuit, l’ange intrépide, non poursuivi, continua sa route à travers la vaste plaine du ciel, jusqu’à ce que le Matin, éveillé par les Heures qui marchent en cercle, ouvrit avec sa main de rose les portes de la lumière. Il est sous le mont de Dieu et tout près de son trône, une grotte qu’habitent et déshabitent tour à tour la lumière et les ténèbres, en perpétuelle succession, ce qui produit dans le ciel une agréable vicissitude pareille au jour et à la nuit. La lumière sort, et par l’autre porte entrent les ténèbres obéissantes, attendant l’heure de voiler les cieux, bien que là les ténèbres ressemblent au crépuscule ici.
« Maintenant l’aurore se levait telle qu’elle est dans le plus haut ciel, vêtue de l’or de l’empyrée ; devant elle s’évanouissait la nuit percée des rayons de l’Orient : soudain toute la campagne, couverte d’épais et brillants escadrons rangés en bataille, de chariots, d’armes flamboyantes, de chevaux de feu, réfléchissant éclair sur éclair, frappe la vue d’Abdiel ; il aperçut la guerre, la guerre dans son appareil, et il trouva déjà connue la nouvelle qu’il croyait apporter. Il se mêla plein de joie, à ces puissances amies, qui le reçurent avec allégresse et avec d’immenses acclamations, le seul qui, de tant de myriades perdues, le seul qui revenait sauvé. Elles le conduisent hautement applaudi à la montagne sacrée, et le présentent au trône suprême. Une voix, du milieu d’un nuage d’or, fut doucement entendue :