Le Paradis perdu (page 17)
« Je crois sentir qu’une puissance nouvelle s’élève en moi, qu’il me croît des ailes, qu’une vaste domination m’est donnée au-delà de cet abîme. Je ne sais quoi m’attire, soit sympathie, soit une force conaturelle pleine de puissance, pour unir, à la plus grande distance, dans une secrète amitié, les choses de même espèce par les routes les plus secrètes. Toi, mon ombre inséparable, tu dois me suivre, car aucun pouvoir ne peut séparer la Mort du Péché. Mais dans la crainte que notre père soit arrêté peut-être par la difficulté de repasser ce golfe impassable, impraticable, essayons (travail aventureux, non pourtant disproportionné à ta force et à la mienne), essayons de fonder sur cet océan un chemin depuis l’enfer jusqu’au monde nouveau où Satan maintenant l’emporte ; monument d’un grand avantage à toutes légions infernales, qui leur rendra d’ici le trajet facile pour leur communication ou leur transmigration, selon que le sort les conduira. Je ne puis manquer le chemin, tant je suis attiré avec force par cette nouvelle attraction et ce nouvel instinct. »
L’ombre maigre lui répondit aussitôt :
« Va où le destin et la force de l’inclination te conduisent. Je ne traînerai pas derrière, ni ne me tromperai de chemin, toi servant de guide ; tant je respire l’odeur de carnage, proie innombrable ; tant je goûte la saveur de la mort de toutes les choses qui vivent là ! Je ne manquerai pas à l’ouvrage que tu entreprends, mais je te prêterai un mutuel secours. »
En parlant de la sorte, le monstre, avec délices, renifla le parfum du mortel changement arrivé sur la terre : comme quand une bande d’oiseaux carnassiers, malgré la distance de plusieurs lieues, vient volant, avant le jour d’une bataille, au champ où campent les armées, alléchée qu’elle est par la senteur des vivantes carcasses promises à la mort le lendemain, dans un sanglant combat : ainsi éventait les trépas la hideuse figure qui, renversant dans l’air empoisonné sa large narine, flairait de si loin sa curée.
Soudain hors des portes de l’enfer, dans la vaste et vide anarchie du chaos sombre et humide, les deux fantômes s’envolèrent en sens contraire. Avec force (leur force était grande), planant sur les eaux, ce qu’ils rencontrèrent de solide ou de visqueux, ballotté haut et bas comme dans une mer houleuse, ils le chassent ensemble amassé, et de chaque côté l’échouent vers la bouche du Tartare : ainsi deux vents polaires soufflant opposés, sur la mer Cronienne, poussent ensemble des montagnes de glaces qui obstruent le passage présumé au-delà de Petzora à l’orient, vers la côte opulente du Cathai.
La Mort, de sa massue pétrifiante, froide et sèche, frappe comme d’un trident la matière agglomérée, la fixe aussi ferme que Délos, jadis flottante ; le reste fut enchaîné immobile par l’inflexibilité de son regard de Gorgone.
Les deux fantômes cimentèrent avec un bitume asphaltique le rivage ramassé, large comme les portes de l’enfer et profond comme ses racines. Le môle immense, courbé en avant, forma une arche élevée sur l’écumant abîme, pont d’une longueur prodigieuse, atteignant à la muraille inébranlable de ce monde, à présent sans défense, confisqué au profit de la Mort : de là un chemin large, doux, commode, uni, descendit à l’enfer. Tel, si les petites choses peuvent être comparées aux grandes, Xerxès, parti de son grand palais memnonien, vint de Suze jusqu’à la mer pour enchaîner la liberté de la Grèce ; il se fit, par un pont, un chemin sur l’Hellespont, joignit l’Europe à l’Asie et frappa de verges les flots indignés.
La Mort et le Péché, par un art merveilleux, avaient maintenant poussé leur ouvrage (chaîne de rochers suspendus sur l’abîme tourmenté, en suivant la trace de Satan) jusqu’à la place même où Satan ploya ses ailes, et s’abattit, au sortir du chaos, sur l’aride surface de ce monde sphérique. Ils affermirent le tout avec des clous et des chaînes de diamant : trop ferme ils le firent et trop durable ! Alors, dans un petit espace, ils rencontrèrent les confins du ciel empyrée et de ce monde ; sur la gauche était l’enfer avec un long gouffre interposé. Trois différents chemins en vue conduisaient à chacune de ces trois demeures. Et maintenant les monstres prirent le chemin de la terre qu’ils avaient aperçue, se dirigeant vers Éden : quand voici Satan, sous la forme d’un ange de lumière, gouvernant sur son zénith entre le Centaure et le Scorpion, pendant que le soleil se levait dans le Bélier. Il s’avançait déguisé ; mais ceux-ci, ses chers enfants, reconnurent vite leur père, bien que travesti.
Satan, après avoir séduit Ève, s’était jeté non remarqué dans le bois voisin, et changeant de forme pour observer la suite de l’événement, il vit son action criminelle répétée par Ève, quoique sans méchante intention, auprès de son mari ; il vit leur honte chercher des voiles inutiles ; mais quand il vit descendre le Fils de Dieu pour les juger, frappé de terreur, il fuit ; non qu’il espérât échapper, mais il évitait le présent, craignant, coupable qu’il était, ce que la colère du Fils lui pouvait soudain infliger. Cela passé, il revint de nuit, et écoutant, au lieu où les deux infortunés étaient assis, leur triste discours et leur diverse plainte, il en recueillit son propre arrêt ; il comprit que l’exécution de cet arrêt n’était pas immédiate, mais pour un temps à venir : chargé de joie et de nouvelle, il retourna alors à l’enfer. Sur les bords du chaos, près du pied de ce nouveau pont merveilleux, il rencontra inespérément ceux qui venaient pour le rencontrer, ses chers rejetons. L’allégresse fut grande à leur jonction ; la vue du pont prodigieux accrut la joie de Satan. Il demeura longtemps en admiration, jusqu’à ce que le Péché, sa fille enchanteresse, rompît ainsi le silence :
« Ô mon père, ce sont là tes magnifiques ouvrages, tes trophées que tu contemples comme n’étant pas les tiens ; tu en es l’auteur et le premier architecte. Car je n’eus pas plus tôt deviné dans mon cœur (mon cœur qui par une secrète harmonie bat avec le tien, uni dans une douce intimité) ; je n’eus pas plus tôt deviné que tu avais prospéré sur la terre, ce que tes regards manifestent à présent, que je me sentis (quoique séparée de toi par des mondes) attirée vers toi avec celui-ci, ton fils ; tant une fatale conséquence nous unit tous trois ! Ni l’enfer ne peut nous retenir plus longtemps dans ses limites, ni ce gouffre obscur et impraticable nous empêcher de suivre ton illustre trace. Tu as achevé notre liberté : confinés jusqu’à présent au-dedans des portes de l’enfer, tu nous as donné la force de bâtir ainsi au loin, et de surcharger de cet énorme pont le sombre abîme. « Tout ce monde est tien désormais ; ta vertu a gagné ce que ta main n’a point bâti, ta sagesse a recouvré avec avantage ce que la guerre avait perdu, et vengé pleinement notre défaite dans le ciel. Ici tu régneras monarque, là tu ne régnais pas : qu’il domine encore là ton vainqueur, comme le combat l’a décidé, en se retirant de ce monde nouveau, aliéné par sa propre sentence. Désormais qu’il partage avec toi la monarchie de toutes choses divisées par les frontières de l’Empyrée : à lui la cité de forme carrée, à toi le monde orbiculaire ; ou qu’il ose t’éprouver, toi à présent plus dangereux pour son trône. »
Le prince des ténèbres lui répondit avec joie :
« Fille charmante, et toi, mon fils et petit-fils à la fois, vous avez donné aujourd’hui une grande preuve que vous êtes la race de Satan, car je me glorifie de ce nom, antagoniste du Roi tout-puissant du ciel. Bien avez-vous mérité de moi et de tout l’infernal empire, vous qui si près de la porte du ciel avez répondu à mon triomphe par un acte triomphal, à mon glorieux ouvrage par cet ouvrage glorieux, et qui avez fait de l’enfer et de ce monde un seul royaume (notre royaume), un seul continent de communication facile.
« Ainsi pendant qu’à travers les ténèbres je vais descendre aisément par votre chemin chez mes puissances associées, pour leur apprendre ces succès et me réjouir avec elles ; vous deux, le long de cette route, parmi ces orbes nombreux (tous à vous), descendez droit au paradis ; habitez-y, et régnez dans la félicité. De là, exercez votre domination sur la terre et dans l’air, principalement sur l’homme, déclaré le seigneur de tout : faites-en d’abord votre vassal assuré, et à la fin tuez-le. Je vous envoie mes substituts et je vous crée sur la terre plénipotentiaires d’un pouvoir sans pareil émanant de moi. — Maintenant de votre force unie dépend tout entière ma tenure du nouveau royaume que le Péché a livré à la Mort par mes exploits. Si votre puissance combinée prévaut, les affaires de l’enfer n’ont à craindre aucun détriment : allez, et soyez forts. »
Ainsi disant, il les congédie ; avec rapidité, ils prennent leur course à travers les constellations les plus épaisses, en répandant leur poison : les étoiles infectées pâlirent, et les planètes, frappées de la maligne influence qu’elles répandent elles-mêmes, subirent alors une éclipse réelle. Par l’autre chemin, Satan descendit la chaussée jusqu’à la porte de l’enfer. Des deux côtés le chaos divisé et surbâti, s’écria, et d’une houle rebondissante assaillit les barrières qui méprisaient son indignation.
À travers la porte de l’enfer, large, ouverte et non gardée, Satan passe et trouve tout désolé alentour ; car ceux qui avaient été commis pour siéger là avaient abandonné leur poste, s’étaient envolés vers le monde supérieur. Tout le reste s’était retiré loin dans l’intérieur, autour des murs de Pandæmonium, ville et siège superbe de Lucifer (ainsi nommé par allusion à cette étoile brillante comparée à Satan). Là veillaient les légions, tandis que les grands siégeaient au conseil, inquiets du hasard qui pouvait retenir leur empereur par eux envoyé : en partant il avait ainsi donné l’ordre, et ils l’observaient.
Comme lorsque le Tartare, loin du Russe son ennemi, par Astracan, à travers les plaines neigeuses, se retire ; ou comme quand le sophi de la Bactriane, fuyant devant les cornes du croissant turc, laisse tout dévasté au-delà du royaume d’Aladule, dans sa retraite vers Tauris ou Casbin : ainsi ceux-ci (l’ost, dernièrement banni du ciel) laissèrent désertes plusieurs lieues de ténèbres dans le plus reculé de l’enfer, et se concentrèrent en garde vigilante autour de leur métropole : ils attendaient d’heure en heure le grand aventurier revenant de la recherche des mondes étrangers.
Il passa au milieu de la foule sans être remarqué, sous la figure d’un ange militant plébéien, du dernier ordre ; de la porte de la salle Plutonienne il monta invisible sur son trône élevé, lequel, sous la pompe du plus riche tissu déployé, était placé au haut bout de la salle, dans une royale magnificence. Il demeura assis quelque temps, et autour de lui il vit sans être vu : enfin, comme d’un nuage, sa tête radieuse et sa forme d’étoile étincelante apparurent ; ou plus brillant encore, il était revêtu d’une gloire de permission ou de fausse splendeur, qui lui avait été laissée depuis sa chute. Tout étonnée à ce soudain éclat, la troupe stygienne y porte ses regards, et reconnaît celui qu’elle désirait ; son puissant chef revenu. Bruyante fut l’acclamation ; en hâte se précipitèrent les pairs qui délibéraient : levés de leur sombre divan, ils s’approchèrent de Satan dans une égale joie, pour le féliciter. Lui avec la main obtient le silence et l’attention par ces paroles :
« Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, car je vous appelle ainsi, et je vous déclare tels à présent, non-seulement de droit, mais par possession. Après un succès au-delà de toute espérance, je suis revenu pour vous conduire triomphants hors de ce gouffre infernal, abominable, maudit ; maison de misère, donjon de notre tyran ? Possédez maintenant comme seigneurs un monde spacieux, peu inférieur à notre ciel natal, et que je vous ai acquis avec de grands périls, par mon entreprise ardue.
« Long serait à vous raconter ce que j’ai fait, ce que j’ai souffert, avec quelle peine j’ai voyagé dans la vaste profondeur de l’horrible confusion, sans bornes, sans réalité, sur laquelle le Péché et la Mort viennent de paver une large voie pour faciliter votre glorieuse marche ; mais moi, je me suis laborieusement ouvert un passage non frayé, force de monter l’indomptable abîme, de me plonger dans les entrailles de la Nuit sans origine et du farouche Chaos, qui, jaloux de leurs secrets, s’opposèrent violemment à mon étrange voyage par une furieuse clameur protestant devant le destin suprême.
« Je ne vous dirai point comment j’ai trouvé ce monde nouvellement créé que la renommée depuis longtemps avait annoncé dans le ciel ; merveilleux édifice d’une perfection achevée, où l’homme, par notre exil, placé dans un paradis, fut fait heureux. J’ai éloigné l’homme, par ruse, de son Créateur ; je l’ai séduit et pour accroître votre surprise, avec une pomme ! De cela le Créateur offensé (pouvez-vous n’en point rire ?) a donné l’homme son bien-aimé, et tout le monde en proie au Péché et à la Mort, et par conséquent à nous qui l’avons gagné sans risque, sans travail ou alarmes, pour le parcourir, l’habiter, et dominer sur l’homme, comme sur tout ce qu’il aurait dominé.
« Il est vrai que Dieu m’a aussi jugé ; ou plutôt il ne m’a pas jugé, mais le brute serpent, sous la forme duquel j’ai séduit l’homme. Ce qui m’appartient dans ce jugement est l’inimitié qu’il établira entre moi et le genre humain : je lui mordrai le talon, et sa race, on ne dit pas quand, me meurtrira la tête. Qui n’achèterait un monde au prix d’une meurtrissure, ou pour une peine beaucoup plus grande ? Voilà le récit de mon ouvrage. Que vous reste-t-il à faire à vous, dieux ? à vous lever et à entrer à présent en pleine béatitude. »
Ayant parlé de la sorte, il s’arrête un moment, attendant leur universelle acclamation et leur haut applaudissement pour remplir son oreille, quand au contraire il entend de tous côtés un sinistre et universel sifflement de langues innombrables, bruit du mépris public. Il s’étonne, mais il n’en eut pas longtemps le loisir, car à présent il s’étonne plus de lui-même. Il sent son visage détiré s’effiler et s’amaigrir ; ses bras se collent à ses côtés, ses jambes s’entortillent l’une dans l’autre, jusqu’à ce que, privé de ses pieds, il tombe serpent monstrueux sur son ventre rampant ; il résiste, mais en vain ; un plus grand pouvoir le domine, puni selon son arrêt, sous la figure dans laquelle il avait péché. Il veut parler, mais avec une langue fourchue à des langues fourchues il rend sifflement pour sifflement : car tous les démons étaient pareillement transformés, tous serpents, comme complices de sa débauche audacieuse. Terrible fut le bruit du sifflement dans la salle remplie d’une épaisse fourmilière de monstres compliqués de têtes et de queues ; scorpion, aspic, amphisbène cruelle, céraste armé de cornes, hydre, élope sinistre, et dipsade : non, jamais un tel essaim de reptiles ne couvrit ou la terre arrosée du sang de la Gorgone, ou l’île d’Ophiuse.
Mais, encore le plus grand au milieu de tous, Satan était devenu dragon, surpassant en grosseur l’énorme Python, que le soleil engendra du limon dans la vallée pythienne : il n’en paraissait pas moins encore conserver sa puissance sur le reste. Ils le suivirent tous, quand il sortit pour gagner la campagne ouverte : là ceux qui restaient des bandes rebelles tombées du ciel, étaient stationnés, ou en ordre de bataille, ravis dans l’attente de voir s’avancer en triomphe leur prince glorieux : mais ils virent un tout autre spectacle, une multitude de laids serpents ! L’horreur les saisit, et en même temps une horrible sympathie ; ce qu’ils voyaient ils le devinrent, subitement transformés : tombent leurs bras, tombent leurs lances et leurs boucliers, tombent eux-mêmes aussi vite : et ils renouvellent l’affreux sifflement, et ils prennent la forme affreuse qu’ils gagnent par contagion, égaux dans la punition comme dans le crime. Ainsi l’applaudissement qu’ils préparaient fut changé en une explosion de sifflements ; triomphe de la honte qui de leurs propres bouches rejaillissait sur eux-mêmes.
Près de là était un bois élevé tout à coup au moment même de leur métamorphose, par la volonté de celui qui règne là-haut ; pour aggraver leur peine, il était chargé d’un beau fruit, semblable à celui qui croissait dans Éden, amorce d’Ève employée par le tentateur. Sur cet objet étrange les démons fixèrent leurs yeux ardents, s’imaginant qu’au lieu d’un arbre défendu il en était sorti une multitude, afin de les engager plus avant dans la honte ou le malheur. Cependant, dévorés d’une soif ardente et d’une faim cruelle, qui ne leur furent envoyées que pour les tromper, ils ne peuvent s’abstenir, ils roulent en monceaux, grimpent aux arbres, attachés là plus épais que les nœuds de serpent qui formaient des boucles sur la tête de Mégère. Ils arrachent avidement le fruitage beau à la vue, semblable à celui qui croît près de ce lac de bitume où Sodome brûla. Le fruit infernal, plus décevant encore, trompe le goût, non le toucher. Les mauvais esprits, espérant follement apaiser leur faim, au lieu de fruit, mâchent d’amères cendres que leur goût offensé rejette avec éclaboussure et bruit. Contraints par la faim et la soif, ils essayent d’y revenir ; autant de fois empoisonnés, un abominable dégoût tord leurs mâchoires, remplies de suie et de cendres. Ils tombèrent souvent dans la même illusion, non comme l’homme, dont ils triomphèrent, qui n’y tomba qu’une fois. Ainsi ils étaient tourmentés, épuisés de faim et d’un long et continuel sifflement, jusqu’à ce que par permission ils reprissent leur forme perdue. On dit qu’il fut ordonné que chaque année ils subiraient pendant un certain nombre de jours, cette annuelle humiliation, pour briser leur orgueil et leur joie d’avoir séduit l’homme. Toutefois, ils répandirent dans le monde païen quelque tradition de leur conquête ; ils racontèrent, dans des fables, comment le serpent, qu’ils appelèrent Ophion, avec Eurynome, qui peut-être dans des temps éloignés usurpa le nom d’Ève, régna le premier sur le haut Olympe, d’où il fut chassé par Saturne et par Ops, avant même que Jupiter Dictéen fût né.
Cependant, le couple infernal arriva trop tôt dans le paradis : le Péché y avait été d’abord potentiel, ensuite actuel, maintenant il y entrait corporel pour y demeurer continuel habitant. Derrière lui la Mort le suivait de près pas à pas, non encore montée sur son cheval pâle. Le Péché lui dit :
« Second rejeton de Satan, Mort, qui dois tout conquérir, que penses-tu de notre empire nouveau, quoique nous l’ayons gagné par un travail difficile ? Ne vaut-il pas beaucoup mieux être ici que de veiller encore assis au seuil du noir enfer, sans noms, sans être redoutés, et toi-même à demi morte de faim ? »
Le monstre né du Péché lui répondit aussitôt :
« Quant à moi qui languis d’une éternelle faim, enfer, terre ou ciel, tout m’est égal : je suis le mieux là où je trouve le plus de proie ; laquelle, quoique abondante ici, semble en tout petite pour bourrer cet estomac, ce vaste corps que ne resserre point la peau. »
La mère incestueuse répliqua :
« Nourris-toi donc d’abord de ces herbes, de ces fruits, de ces fleurs, ensuite de chaque bête, et poisson, et oiseau, bouchées friandes ; dévore sans les épargner toutes les choses que la faux du temps moissonne, jusqu’au jour où, après avoir résidé dans l’homme et dans sa race, après avoir infecté ses pensées, ses regards, ses paroles, ses actions, je l’aie assaisonné pour ta dernière et ta plus douce proie. »
Cela dit, les monstres prirent l’un et l’autre des routes différentes, l’un et l’autre afin de détruire et de désimmortaliser les créatures, de les mûrir pour la destruction plus tôt ou plus tard ; ce que le Tout-Puissant voyant du haut de son trône sublime au milieu des saints, à ces ordres brillants il fit entendre ainsi sa voix :
« Voyez avec quelle ardeur ces dogues de l’enfer s’avancent pour désoler et ravager ce monde, que j’avais créé si bon et si beau, et que j’aurais encore maintenu tel, si la folie de l’homme n’y eut laissé entrer ces furies dévastatrices qui m’imputent cette folie : ainsi font le prince et ses adhérents, parce que je souffre avec tant de facilité qu’ils prennent et possèdent une demeure aussi céleste, que je semble conniver à la satisfaction de mes insolents ennemis qui rient, comme si transporté d’un accès de colère, je leur avais tout abandonné, j’avais tout livré à l’aventure, à leur désordre ; ils ignorent que j’ai appelé et attiré ici eux, mes chiens infernaux, pour lécher la saleté et l’immondice, dont le péché souillant de l’homme a répandu la tache sur ce qui était pur, jusqu’à ce que rassasiés, gorgés, prêts à crever de la desserte sucée et avalée par eux, d’un seul coup de fronde de ton bras vainqueur, ô Fils bien aimé, le Péché, la Mort et le tombeau béant soient enfin précipités à travers le chaos, la bouche de l’enfer étant à jamais fermée, et scellées ses mâchoires voraces. Alors la terre et le ciel renouvelés seront purifiés, pour sanctifier ce qui ne recevra plus de tache. Jusqu’à ce moment la malédiction prononcée contre les deux coupables précédera. »
Il finit, et le céleste auditoire entonna des alleluia semblables au bruit des mers ; la multitude chanta :
« Justes sont tes voies, équitables tes décrets sur toutes tes œuvres ! Qui pourrait t’affaiblir ? »
Ensuite ils chantèrent le Fils, destiné rédempteur de l’humaine race, par qui un nouveau ciel, une nouvelle terre, s’élèveront dans les âges ou descendront du ciel.
Tel fut leur chant.
Cependant le Créateur, appelant par leurs noms ses anges puissants, les chargea de diverses commissions qui convenaient le mieux à l’état présent des choses. Le soleil reçut le premier l’ordre de se mouvoir de sorte, de briller de manière à affecter la terre d’un froid et d’une chaleur à peine supportables, d’appeler du nord l’hiver décrépit et d’amener du midi l’ardeur du solstice d’été. Les anges prescrivirent à la blanche lune ses fonctions, et aux cinq autres planètes leurs mouvements et leurs aspects en sextile, quadrat, trine, et opposite d’une efficacité nuisible ; ils leur enseignèrent quand elles devaient se réunir dans une conjonction défavorable, et ils enseignèrent aux étoiles fixes comment verser leur influence maligne ; quelles seraient celles d’entre elles qui, se levant ou se couchant avec le soleil, deviendraient orageuses. Aux vents ils assignèrent leurs quartiers, et quand avec fracas ils devaient troubler la mer, l’air et le rivage. Au tonnerre ils apprirent à rouler avec terreur dans les salles ténébreuses de l’air.
Les uns disent que le Tout-Puissant commanda à ses anges d’incliner les pôles de la terre deux fois dix degrés et plus sur l’axe du soleil ; avec effort ils poussèrent obliquement ce globe central : les autres prétendent qu’il fut ordonné au soleil de tourner ses rênes dans une largeur également distante de la ligne équinoxiale, entre le Taureau et les sept Sœurs atlantiques, et les Jumeaux de Sparte, en s’élevant au tropique du Cancer ; de là en descendant au Capricorne par le Lion, la Vierge et la Balance, afin d’apporter à chaque climat la vicissitude des saisons. Sans cela le printemps perpétuel, avec de vernales fleurs, aurait souri à la terre égal en jours et en nuits, excepté pour les habitants au-delà des cercles polaires : pour ceux-ci le jour eût brillé sans nuit, tandis que le soleil abaissé, en compensation de sa distance, eût tourné à leur vue autour de l’horizon, et ils n’auraient connu ni orient ni occident ; ce qui au nord eût écarté la neige de l’Estotiland glacé, et au sud, des terres magellaniques.
À l’heure où le fruit fut goûté, le soleil, comme du banquet de Thyeste, détourna sa route proposée. Autrement, comment le monde habité, quoique sans péché, aurait-il pu éviter plus qu’aujourd’hui le froid cuisant et la chaleur ardente ? Ces changements dans les cieux, bien que lents, en produisirent de pareils dans la mer et sur la terre : tempête sidérale, vapeur, et brouillard, et exhalaison brûlante, corrompue et pestilentielle.
Maintenant du septentrion de Norumbeca et des rivages des Samoïèdes, forçant leur prison d’airain, armés de glace, et de neige, et de grêle, et d’orageuses rafales et de tourbillons, Borée et Cœcias, et le bruyant Argeste et Thracias, déchirent les bois et les mers bouleversées ; elles le sont encore par les souffles contraires du midi, de Notus et d’Afer noircis des nuées tonnantes de Serraliona. Au travers de ceux-ci, avec non moins de furie, se précipitent les vents du levant et du couchant, Eurus et Zéphire et leurs collatéraux bruyants, Siroc et Libecchio. Ainsi la violence commença dans les choses sans vie : mais la Discorde, première fille du Péché, introduisit la Mort parmi les choses irrationnelles, au moyen de la furieuse antipathie : la bête alors fit la guerre à la bête, l’oiseau à l’oiseau, le poisson au poisson : cessant de paître l’herbe, tous les animaux vivants se dévorèrent les uns les autres, et n’eurent plus de l’homme une crainte mêlée de respect, mais ils le fuirent, ou dans une contenance farouche ils le regardèrent quand il passait.
Telles étaient au dehors les croissantes misères qu’Adam entrevit déjà en partie, bien que caché dans l’ombre la plus ténébreuse et au chagrin abandonné. Mais en dedans de lui il sentit un plus grand mal ; ballotté dans une orageuse mer de passions, il cherche à soulager son cœur par ces tristes plaintes :
« Oh ! quelle misère après quelle félicité ! Est-ce donc la fin de ce monde glorieux et nouveau ? et moi, si récemment la gloire de cette gloire, suis-je devenu à présent maudit, de béni que j’étais ? Cachez-moi de la face de Dieu, dont la vue était alors le comble du bonheur ! Encore si c’était là que devait s’arrêter l’infortune : je l’ai méritée et je supporterais mes propres démérites ; mais ceci ne servirait à rien. Tout ce que je mange, ou bois, tout ce que j’engendrerai est une malédiction propagée. Ô parole ouïe jadis avec délices : Croissez et multipliez ! aujourd’hui mortelle à entendre ! Car que puis-je faire croître et multiplier, si ce n’est des malédictions sur ma tête ? Qui, dans les âges à venir, sentant les maux par moi répandus sur lui, ne maudira pas ma tête ? — Périsse notre impur ancêtre ! ainsi nous te remercions, Adam ! — Et ces remerciements seront une exécration !
« Ainsi outre la malédiction qui habite en moi, toutes celles venues de moi me reviendront par un violent reflux ; elles se réuniront en moi comme dans leur centre naturel, et avec quelle pesanteur, quoi que à leur place ! Ô joies fugitives du paradis, chèrement achetées par des malheurs durables ! T’avais-je requis dans mon argile, ô Créateur, de me mouler en homme ? T’ai-je sollicité de me tirer des ténèbres ou de me placer ici dans ce délicieux jardin ? Comme ma volonté n’a pas concouru à mon être, il serait juste et équitable de me réduire à ma poussière, moi désireux de résigner, de rendre ce que j’ai reçu, incapable que je suis d’accomplir tes conditions trop dures, desquelles je devais tenir un bien que je n’avais pas cherché. À la perte de ce bien, peine suffisante, pourquoi as-tu ajouté le sentiment d’un malheur sans fin ? Inexplicable paraît ta justice…
« Mais pour dire la vérité, trop tard je conteste ainsi ; car j’aurais dû refuser les conditions, quelconques, quand elles me furent proposées. Tu les as acceptées. Adam ; jouiras-tu du bien, et pointilleras-tu sur les conditions ? Dieu t’a fait sans ta permission : quoi ! si ton fils devient désobéissant, et si, réprimandé par toi, il te répond : Pourquoi m’as-tu engendré ? je ne te le demandais pas ? — admettrais-tu, en mépris de toi, cette orgueilleuse excuse ? Cependant ton élection ne l’aurait pas engendré, mais la nécessité de la nature. Dieu t’a fait de son propre choix, et de son propre choix pour le servir : ta récompense était sa grâce ; ton châtiment est donc justement de sa volonté. Qu’il en soit ainsi ; car je me soumets ; son arrêt est équitable : poussière je suis, et je retournerai en poussière.
« Ô heure bienvenue, en quelque temps qu’elle vienne ! Pourquoi la main du Tout-Puissant tarde-t-elle à exécuter ce que son décret fixa pour ce jour ? Pourquoi faut-il que je survive ? Pourquoi la mort se rit-elle de moi, et pourquoi suis-je prolongé pour un tourment immortel ? Avec quel plaisir je subirais la mortalité, ma sentence, et serais une terre insensible ! avec quelle joie je me coucherais comme dans le sein de ma mère ! Là je reposerais et dormirais en sûreté. La terrible voix de Dieu ne tonnerait plus à mon oreille ; la crainte d’un mal pire pour moi et pour ma postérité ne me tourmenterait plus par une cruelle attente…