Le Paradis perdu (page 18)

John Milton · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Paradis perdu · 21 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Cependant, un doute me poursuit encore : s’il m’était impossible de mourir ; si le pur souffle de la vie, l’esprit de l’homme que Dieu lui inspira, ne pouvait périr avec cette corporelle argile ? Alors dans le tombeau, ou dans quelque autre funeste lieu, qui sait si je ne mourrai pas d’une mort vivante ? Ô pensée horrible, si elle est vraie ! Mais pourquoi le serait-elle ? Ce n’est que le souffle de la vie qui a péché ; qui peut mourir si ce n’est ce qui eut vie et péché ? le corps n’a proprement eu part ni à la vie ni au péché : tout mourra donc de moi : que ceci apaise mes doutes, puisque la portée humaine ne peut savoir rien au delà.

« Et parce que le Seigneur de tout est infini, sa colère le serait-elle aussi ? Soit ! l’homme ne l’est pas, mais il est destiné à la mort. Comment le Très-Haut exercerait-il une colère sans fin sur l’homme que la mort doit finir ? peut-il faire la mort immortelle ? Ce serait tomber dans une contradiction étrange, tenue pour impossible à Dieu, comme arguant de faiblesse, non de puissance. Par amour de sa colère, étendrait-il le fini jusqu’à l’infini dans l’homme puni, pour satisfaire sa rigueur jamais satisfaite ? Ce serait prolonger son arrêt au delà de la poussière et de la loi de nature, par laquelle toutes les causes agissent selon la capacité des êtres sur lesquels agit leur matière, non selon l’étendue de leur propre sphère.

« Mais penser que la mort n’est pas, comme je l’ai supposé, un coup qui nous prive du sentiment, mais qu’elle est, à compter de ce jour, une misère interminable que je commence à sentir à la fois en moi et hors de moi, et ainsi à perpétuité… Hélas ! cette crainte redevient foudroyante, comme une révolution terrible sur ma tête sans défense. « La mort et moi nous sommes éternels et incorporés ensemble. Je n’ai pas ma part seul : en moi toute la postérité est maudite ; beau patrimoine que je vous lègue, mes fils ! Oh ! que ne le puis-je consumer tout entier et ne vous en laisser rien ! Ainsi déshérités, combien vous me bénirez, moi aujourd’hui votre maudit ! Ah ! pour la faute d’un seul homme, la race humaine innocente serait-elle condamnée, si toutefois elle est innocente ? Car, que peut-il sortir de moi qui ne soit corrompu, d’un esprit et d’une volonté dépravés, qui ne soit non seulement prêt à faire, mais à vouloir faire la même chose que moi ? Comment pourraient-ils donc demeurer acquittés en présence de Dieu ?

« Lui, après tous ces débats, je suis forcé de l’absoudre. Toutes mes vaines évasions, tous mes raisonnements, à travers leurs labyrinthes me ramènent à ma propre conviction. En premier et en dernier lieu, sur moi, sur moi seul comme la source et l’origine de toute corruption, tout le blâme dûment retombé : puisse aussi sur moi retomber toute la colère ! Désir insensé ! pourrais-tu soutenir ce fardeau plus pesant que la terre à porter, beaucoup plus pesant que l’univers, bien que partagé entre moi et cette mauvaise femme ! Ainsi ce que tu désires et ce que tu crains détruit pareillement toute espérance de refuge, et te déclare misérable au delà de tout exemple passé et futur, semblable seulement à Satan en crime et en destinée. Ô conscience ! dans quel gouffre de craintes et d’horreurs m’as-tu poussé ? Pour en sortir je ne trouve aucun chemin, plongé d’un abîme dans un plus profond abîme ! »

Ainsi à haute voix se lamentait Adam dans la nuit calme, nuit qui n’était plus (comme avant que l’homme tombât) saine, fraîche et douce, mais accompagnée d’un air sombre avec d’humides et redoutables ténèbres, qui à la mauvaise conscience de notre premier père présentaient toutes les choses avec une double terreur. Il était étendu sur la terre, sur la froide terre ; et il maudissait souvent sa création ; aussi souvent il accusait la mort d’une tardive exécution, puisqu’elle avait été dénoncée le jour même de l’offense.

« Pourquoi la mort, disait-il, ne vient-elle pas m’achever d’un coup trois fois heureux ? La vérité manquera-t-elle de tenir sa parole ? la justice divine ne se hâtera-t-elle pas d’être juste ? Mais la mort ne vient point à l’appel ; la justice divine ne presse point son pas le plus lent pour des prières ou des cris. Bois, fontaines, collines, vallées, bocages, par un autre écho naguère j’instruisais vos ombrages à me répondre, à retentir au loin d’un autre chant ! »

Lorsque la triste Ève, de l’endroit où elle était assise désolée, vit l’affliction d’Adam, s’approchant de près, elle essaya de douces paroles contre sa violente douleur. Mais il la repoussa d’un regard sévère :

« Loin de ma vue, toi serpent !… ce nom te convient le mieux à toi, liguée avec lui, toi-même, aussi fausse et aussi haïssable. Il ne te manque rien que d’avoir une figure semblable à la sienne et la couleur du serpent, pour annoncer ta fourberie intérieure, afin de mettre à l’avenir toutes les créatures en garde contre toi, de crainte que cette trop céleste forme, couvrant une fausseté infernale, ne les prenne au piège. Sans toi j’aurais continué d’être heureux, n’eussent ton orgueil et ta vanité vagabonde, quand tu étais le moins en sûreté, rejeté mon avertissement et ne se fussent irrités qu’on ne se confiât pas en eux. Tu brûlais d’être vue du démon lui-même que, présomptueuse, tu croyais duper ; mais t’étant rencontrée avec le serpent, tu as été jouée et trompée, toi par lui, moi par toi pour m’être confié à toi sortie de mon côté. Je te crus sage, constante, d’un esprit mûr, à l’épreuve de tous les assauts, et je ne compris pas que tout était chez toi apparence plutôt que solide vertu, que tu n’étais qu’une côte recourbée de sa nature, plus inclinée (comme à présent je le vois) vers la partie gauche d’où elle fut tirée de moi. Bien si elle eût été jetée dehors, comme trouvée surnuméraire dans mon juste nombre.

« Oh ! pourquoi Dieu, créateur sage, qui peupla les plus hauts cieux d’esprits mâles, créa-t-il à la fin cette nouveauté sur la terre, ce beau défaut de la nature ? Pourquoi n’a-t-il pas tout d’un coup rempli le monde d’hommes, comme il a rempli le ciel d’anges, sans femmes ? Pourquoi n’a-t-il pas trouvé une autre voie de perpétuer l’espèce humaine ? Ce malheur ni tous ceux qui suivront ne seraient pas arrivés ; troubles innombrables causés sur la terre par les artifices des femmes et par l’étroit commerce avec ce sexe. Car ou l’homme ne trouvera jamais la compagne qui lui convient, mais il l’aura telle que la lui amènera quelque infortune ou quelque méprise ; ou celle qu’il désirera le plus, il l’obtiendra rarement de sa perversité, mais il la verra obtenue par un autre moins méritant que lui ; ou si elle l’aime, elle sera retenue par ses parents ; ou le choix le plus heureux se présentera trop tard à lui déjà engagé, et enchaîné par les liens du mariage à une cruelle ennemie, sa haine ou sa honte. De là une calamité infinie se répandra sur la vie humaine et troublera la paix du foyer. »

Adam n’ajouta plus rien, et se détourna d’Ève. Mais Ève non rebutée, avec des larmes qui ne cessaient de couler et les cheveux tout en désordre, tomba humble à ses pieds, et les embrassant, elle implora sa paix et fit entendre sa plainte :

« Ne m’abandonne pas ainsi, Adam ; le ciel est témoin de l’amour sincère et du respect que je te porte dans mon cœur. Je t’ai offensé sans intention, malheureusement trompée ! Ta suppliante, je mendie la miséricorde et j’embrasse tes genoux. Ne me prive pas de ce dont je vis, de tes doux regards, de ton conseil, qui dans cette extrême détresse sont ma seule force et mon seul appui. Délaissée de toi, où me retirer ? où subsister ? Tandis que nous vivons encore (à peine une heure rapide peut-être), que la paix soit entre nous ! Unis dans l’offense, unissons-nous dans l’inimitié contre l’ennemi qui nous a été expressément désigné par arrêt, ce cruel serpent. Sur moi n’exerce pas ta haine pour ce malheur arrivé, sur moi déjà perdue, moi plus misérable que toi. Nous avons péché tous les deux ; mais toi contre Dieu seulement, moi contre Dieu et toi. Je retournerai au lieu même du jugement ; là par mes cris j’importunerai le ciel, afin que la sentence écartée de ta tête, tombe sur moi, l’unique cause pour toi de toute cette misère ! moi seule, juste objet de la colère de Dieu ! »

Elle finit en pleurant, et son humble posture, dans laquelle elle demeura immobile jusqu’à ce qu’elle eût obtenu la paix pour sa faute reconnue et déplorée, excita la commisération dans Adam. Bientôt son cœur s’attendrit pour elle naguère sa vie et son seul délice, maintenant soumise à ses pieds dans la détresse ; créature si belle, cherchant la réconciliation, le conseil et le secours de celui à qui elle avait déplu. Tel qu’un homme désarmé, Adam perd toute sa colère ; il relève son épouse, et bientôt avec ces paroles pacifiques :

« Imprudente, trop désireuse (à présent comme auparavant) de ce que tu ne connais pas, tu souhaites que le châtiment entier tombe sur toi ! Hélas ! souffre d’abord ta propre peine, incapable que tu serais de supporter la colère entière de Dieu, dont tu ne sens encore que la moindre partie, toi qui supportes si mal mon déplaisir ! Si les prières pouvaient changer les décrets du Très-Haut, je me hâterais de me rendre, avant toi, à cette place de notre jugement, je me ferais entendre avec plus de force afin que ma tête fût seule visitée de Dieu, qu’il pardonnât ta fragilité, ton sexe plus infirme à moi confié, par moi exposé.

« Mais lève-toi ; ne disputons plus, ne nous blâmons plus mutuellement, nous assez blâmés ailleurs ! Efforçons-nous par les soins de l’amour d’alléger l’un pour l’autre, en le partageant, le poids du malheur, puisque ce jour de la mort dénoncée (comme je l’entrevois), n’arrivera pas soudain ; mais il viendra comme un mal au pas tardif, comme un jour qui meurt longuement, afin d’augmenter notre misère ; misère transmise à notre race : ô race infortunée ! »

Ève, reprenant cœur, répliqua :

« Adam, je sais, par une triste expérience le peu de poids que peuvent avoir auprès de toi mes paroles trouvées si pleines d’erreur, et de là, par un juste événement, trouvées si fatales ; néanmoins, tout indigne que je suis, puisque tu m’accueilles de nouveau et me rends ma place, pleine d’espoir de regagner ton amour (seul contentement de mon cœur, soit que je meure ou que je vive), je ne te cacherai pas les pensées qui se sont élevées dans mon sein inquiet : elles tendent à soulager nos maux ou à les finir : quoiqu’elles soient poignantes et tristes, toutefois elles sont tolérables, comparées à nos souffrances, et d’un choix plus aisé.

« Si l’inquiétude touchant notre postérité est ce qui nous tourmente le plus ; si cette postérité doit être née pour un malheur certain, et finalement dévorée par la mort ; il serait misérable d’être la cause de la misère des autres, de nos propres fils ; misérable de faire descendre de nos reins dans ce monde maudit une race infortunée, laquelle, après une déplorable vie, doit être la pâture d’un monstre si impur : il est en ton pouvoir, du moins avant la conception, de supprimer la race non bénie n’étant pas encore engendrée. Sans enfants tu es, sans enfants tu demeures : ainsi la Mort sera déçue dans son insatiabilité, et ses voraces entrailles seront obligées de se contenter de nous deux.

« Mais si tu penses qu’il est dur et difficile en conversant, en regardant, en aimant, de s’abstenir des devoirs de l’amour et du doux embrassement nuptial, de languir de désir sans espérance, en présence de l’objet languissant du même désir (ce qui ne serait pas une misère et un tourment moindres qu’aucun de ceux que nous appréhendons) ; alors, afin de nous délivrer à la fois nous et notre race de ce que nous craignons pour tous les deux, coupons court. — Cherchons la mort, ou si nous ne la trouvons pas, que nos mains fassent sur nous-mêmes son office. Pourquoi restons-nous plus longtemps frissonnant de ces craintes qui ne présentent d’autre terme que la mort, quand il est en notre pouvoir (des divers chemins pour mourir choisissant le plus court) de détruire la destruction par la destruction ?… »

Elle finit là son discours, ou un véhément désespoir en brisa le reste. Ses pensées l’avaient tellement nourrie de mort, qu’elles teignirent ses joues de pâleur. Mais Adam, qui ne se laissa dominer en rien par un tel conseil, s’était élevé en travaillant son esprit plus attentif, à de meilleures espérances. Il répondit :

« Ève, ton mépris de la vie et du plaisir semble prouver en toi quelque chose de plus sublime et de plus excellent que ce que ton âme dédaigne ; mais la destruction de soi-même, par cela qu’elle est recherchée, détruit l’idée de cette excellence supposée en toi, et implique non ton mépris, mais ton angoisse, et ton regret de la perte de la vie, ou du plaisir trop aimé. Ou si tu convoites la mort comme la dernière fin de la misère, t’imaginant éviter par là la punition prononcée, ne doute pas que Dieu n’ait trop sagement armé son ire vengeresse, pour qu’il puisse être ainsi surpris. Je craindrais beaucoup plus qu’une mort ainsi ravie ne nous exemptât pas de la peine que notre arrêt nous condamne à payer, et que de tels actes de contumace ne provoquassent plutôt le Très-Haut à faire vivre la mort en nous. Cherchons donc une résolution plus salutaire, que je crois apercevoir, lorsque je rappelle avec attention à mon esprit cette partie de notre sentence : — Ta race écrasera la tête du serpent. — Réparation pitoyable, si cela ne devait s’entendre, comme je le conjecture, de notre grand ennemi, Satan, qui dans le serpent a pratiqué contre nous cette fraude. Écraser sa tête serait vengeance, en vérité, laquelle vengeance sera perdue par la mort et amenée sur nous-mêmes, ou par des jours écoulés sans enfants, comme tu le proposes ; ainsi notre ennemi échapperait à sa punition ordonnée, et nous, au contraire, nous doublerions la nôtre sur nos têtes.

« Qu’il ne soit donc plus question de violence contre nous-mêmes ni de stérilité volontaire, qui nous séparerait de toute espérance, qui ne ferait sentir en nous que rancune et orgueil, qu’impatience et dépit, révolte contre Dieu et contre son juste joug, sur notre cou imposé. Rappelle-toi avec quelle douce et gracieuse bonté il nous écouta tous les deux, et nous jugea sans colère et sans reproche. Nous attendions une dissolution immédiate, que nous croyions ce jour-là exprimée par le mot mort ; eh bien ! à toi furent seulement prédites les douleurs de la grossesse et de l’enfantement, bientôt récompensées par la joie du fruit de tes entrailles : sur moi la malédiction ne faisant que m’effleurer a frappé la terre. Je dois gagner mon pain par le travail : quel mal à cela ? L’oisiveté eût été pire ; mon travail me nourrira. Dans la crainte que le froid ou la chaleur ne nous blessât, sa sollicitude, sans être implorée, nous a pourvu à temps ; ses mains nous ont vêtus, nous, indignes, ayant pitié de nous quand il nous jugeait ! Oh ! combien davantage, si nous le prions, son oreille s’ouvrira et son cœur inclinera à la pitié ! Il nous enseignera de plus les moyens d’éviter l’inclémence des saisons, la pluie, la glace, la grêle, la neige, que le ciel à présent, avec une face variée, commence à nous montrer sur cette montagne, tandis que les vents soufflent perçants et humides, endommageant la gracieuse chevelure de ces beaux arbres qui étendent leurs rameaux. Ceci nous ordonne de chercher quelque meilleur abri, quelque chaleur meilleure pour ranimer nos membres engourdis, avant que cet astre du jour laisse le froid à la nuit ; cherchons comment nous pouvons, avec ses rayons recueillis et réfléchis, animer une matière sèche, ou comment, par la collision de deux corps rapidement tournés, le frottement peut enflammer l’air : ainsi tout à l’heure les nuages se heurtant, ou poussés par les vents, rudes dans leur choc, ont fait partir l’éclair oblique dont la flamme, descendue en serpentant, a embrasé l’écorce résineuse du pin et du sapin et répandu au loin une agréable chaleur qui peut suppléer le soleil. User de ce feu, et de ce qui d’ailleurs peut soulager ou guérir les maux que nos fautes ont produits, c’est ce dont nous instruira notre Juge, en le priant et en implorant sa merci : nous n’avons donc pas à craindre de passer incommodément cette vie, soutenus de lui par divers conforts, jusqu’à ce que nous finissions dans la poussière, notre dernier repos et notre demeure natale.

« Que pouvons-nous faire de mieux que de retourner au lieu où il nous a jugés, de tomber prosternés révérencieusement devant lui, là de confesser humblement nos fautes, d’implorer notre pardon, baignant la terre de larmes, remplissant l’air de nos soupirs poussés par des cœurs contrits, en signe d’une douleur sincère et d’une humiliation profonde ? Sans doute, il s’apaisera, et reviendra de son déplaisir. Dans ses regards sereins, lorsqu’il semblait être le plus irrité et le plus sévère, y brillait-il autre chose que faveur, grâce et merci ? »

Ainsi parla notre père pénitent ; Ève ne sentit pas moins de remords : ils allèrent aussitôt à la place où Dieu les avait jugés ; ils tombèrent prosternés révérencieusement devant lui, et tous deux confessèrent humblement leur faute, et implorèrent leur pardon, baignant la terre de larmes, remplissant l’air de leurs soupirs poussés par des cœurs contrits, en signe d’une douleur sincère et d’une humiliation profonde.

Livre onzième

Argument.

Le Fils de Dieu présente à son Père les prières de nos premiers parents maintenant repentants, et il intercède pour eux. Dieu les exauce, mais il déclare qu’ils ne peuvent habiter plus longtemps dans le paradis. Il envoie Michel avec une troupe de chérubins pour les en déposséder et pour révéler d’abord à Adam les choses futures. Descente de Michel. Adam montre à Ève certains signes funestes : il discerne l’approche de Michel, va à sa rencontre : l’ange leur annonce leur départ. Lamentations d’Ève. Adam s’excuse, mais se soumet : l’ange le conduit au sommet d’une haute colline, et lui découvre, dans une vision, ce qui arrivera jusqu’au déluge.

Ils priaient ; dans l’état le plus humble ils demeuraient repentants ; car du haut du trône de la miséricorde la grâce prévenante descendue, avait ôté la pierre de leurs cœurs, et fait croître à sa place une nouvelle chair régénérée qui exhalait à présent d’inexprimables soupirs ; inspirés par l’esprit de prière, ces soupirs étaient portés au ciel sur des ailes d’un vol plus rapide que la plus impétueuse éloquence. Toutefois le maintien d’Adam et d’Ève n’était pas celui de vils postulants : leur demande ne parut pas moins importante que l’était celle de cet ancien couple des fables antiques (moins ancien pourtant que celui-ci), de Deucalion et de la chaste Pyrrha, alors que pour rétablir la race humaine submergée, il se tenait religieusement devant le sanctuaire de Thémis.

Les prières d’Adam et d’Ève volèrent droit au ciel ; elles ne manquèrent pas le chemin, vagabondes ou dispersées par les vents envieux ; toutes spirituelles, elles passèrent la porte divine ; alors revêtues par leur grand Médiateur, de l’encens qui fumait sur l’autel d’or, elles arrivèrent jusqu’à la vue du Père, devant son trône. Le Fils, plein de joie et les présentant, commence ainsi à intercéder :

« Considère, ô mon Père, quels premiers fruits sur la terre sont sortis de ta grâce implantée dans l’homme, ces soupirs et ces prières, que, mêlés à l’encens dans cet encensoir d’or, moi, ton prêtre, j’apporte devant toi : fruits provenus de la semence jetée avec la contrition dans le cœur d’Adam, fruits d’une saveur plus agréable que ceux (l’homme les cultivant de ses propres mains) qu’auraient pu produire tous les arbres du paradis, avant que l’homme fût déchu de l’innocence. Incline donc à présent l’oreille à sa supplication ; entends ses soupirs quoique muets : ignorant des mots dans lesquels il doit prier, laisse-moi les interpréter pour lui, moi son avocat, sa victime de propitiation ; greffe sur moi toutes ses œuvres bonnes ou non bonnes ; mes mérites perfectionneront les premières, et ma mort expiera les secondes. Accepte-moi, et par moi reçois de ces infortunés une odeur de paix favorable à l’espèce humaine. Que l’homme réconcilié vive au moins devant toi ses jours comptés, quoique tristes jusqu’à ce que la mort, son arrêt (dont je demande l’adoucissement, non la révocation) le rende à la meilleure vie où tout mon peuple racheté habitera avec moi dans la joie et la béatitude, ne faisant qu’un avec moi, comme je ne fais qu’un avec toi. »

Le Père, sans nuage, serein :

« Toutes tes demandes pour l’homme, Fils agréable, sont obtenues, toutes tes demandes étaient mes décrets. Mais d’habiter plus longtemps dans le paradis, la loi que j’ai donnée à la nature le défend à l’homme. Ces purs et immortels éléments, qui ne connaissent rien de matériel, aucun mélange inharmonieux et souillé, le rejettent, maintenant infecté ; ils veulent s’en purger comme d’une maladie grossière, le renvoyer à un air grossier, à une nourriture mortelle comme à ce qui peut le mieux le disposer à la dissolution opérée par le Péché, lequel altéra le premier toutes les choses, et d’incorruptibles les rendit corruptibles.

« Au commencement j’avais créé l’homme doué de deux beaux présents, de bonheur et d’immortalité : le premier il l’a follement perdu ; la seconde n’eût servi qu’à éterniser sa misère ; alors je l’ai pourvu de la mort ; ainsi la mort est devenue son remède final. Après une vie éprouvée par une cruelle tribulation, épurée par la foi et par les œuvres de cette foi, éveillé à une seconde vie dans la rénovation du juste, la mort élèvera l’homme vers moi avec le ciel et la terre renouvelés.

« Mais appelons maintenant en congrégation tous les bénis, dans les vastes enceintes du ciel ; je ne veux pas leur cacher mes jugements ; qu’ils voient comment je procède avec l’espèce humaine, ainsi qu’ils ont vu dernièrement ma manière d’agir avec les anges pécheurs : mes saints, quoique stables dans leur état, en sont demeurés plus affermis. »

Il dit, et le Fils donna le grand signal au brillant ministre qui veillait ; soudain il sonna de sa trompette (peut-être entendue depuis sur Oreb quand Dieu descendit, et qui retentira peut-être encore une fois au jugement dernier). Le souffle angélique remplit toutes les régions : de leurs bosquets fortunés qu’ombrageait l’amarante, du bord de la source, ou de la fontaine, du bord des eaux de la vie, partout où ils se reposaient en sociétés de joie, les fils de la lumière se hâtèrent, se rendant à l’impérieuse sommation ; et ils prirent leurs places, jusqu’à ce que du haut de son trône suprême, le Tout-Puissant annonça ainsi sa souveraine volonté :

« Enfants, l’homme est devenu comme l’un de nous ; il connaît le bien et le mal depuis qu’il a goûté de ce fruit défendu ; mais qu’il se glorifie de connaître le bien perdu et le mal gagné : plus heureux s’il lui avait suffi de connaître le bien par lui-même, et le mal pas du tout. À présent il s’afflige, se repent et prie avec contrition : mes mouvements sont en lui ; ils agissent plus longtemps que lui ; je sais combien son cœur est variable et vain, abandonné à lui-même. Dans la crainte qu’à présent sa main, devenue plus audacieuse, ne se porte aussi sur l’arbre de vie, qu’il n’en mange, qu’il ne vive toujours, ou qu’il ne rêve du moins de vivre toujours, j’ai décidé de l’éloigner, de l’envoyer hors du jardin labourer la terre d’où il a été tiré ; sol qui lui convient mieux.

« Michel, je te charge de mon ordre : avec toi prends à ton choix de flamboyants guerriers parmi les chérubins, de peur que l’ennemi ou en faveur de l’homme, ou pour envahir sa demeure vacante, n’élève quelque nouveau trouble. Hâte-toi, et du paradis de Dieu chasse sans pitié le couple pécheur, chasse de la terre sacrée des profanes, et dénonce-leur et à toute leur postérité le perpétuel bannissement de ce lieu. Cependant, de peur qu’ils ne s’évanouissent en entendant leur triste arrêt rigoureusement prononcé (car je les vois attendris et déplorant leurs excès avec larmes), cache-leur toute terreur. S’ils obéissent patiemment à ton commandement, ne les congédie pas inconsolés ; révèle à Adam ce qui doit arriver dans les jours futurs, selon les lumières que je te donnerai ; entremêle à ce récit mon alliance renouvelée avec la race de la femme : ainsi renvoie-les, quoique affligés, cependant en paix.

« À l’orient du jardin du côté où il est plus facile de gravir Éden, place une garde de chérubins et la flamme largement ondoyante d’une épée, afin d’effrayer au loin quiconque voudrait approcher, et interdire tout passage à l’arbre de vie, de peur que le paradis ne devienne le réceptacle d’esprits impurs, que tous mes arbres ne soient leur proie, dont ils déroberaient le fruit, pour séduire l’homme encore une fois. »

Il se tut : l’archangélique pouvoir se prépare à une descente rapide, et avec lui la cohorte brillante des vigilants chérubins. Chacun d’eux, ainsi qu’un double Janus, avait quatre faces ; tout leur corps était semé d’yeux comme des paillettes, plus nombreux que les yeux d’Argus, et plus vigilants que ceux-ci qui s’assoupirent, charmés par la flûte arcadienne, par le roseau pastoral d’Hermès, ou par sa baguette soporifique.

Cependant, pour saluer de nouveau le monde avec la lumière sacrée, Leucothoé s’éveillait et embaumait la terre d’une fraîche rosée, alors qu’Adam et Ève notre première mère finissaient leur prière, et trouvaient leur force augmentée d’en haut : ils sentaient de leur désespoir sourdre une nouvelle espérance, une joie, mais encore liée à la frayeur. Adam renouvela à Ève ses paroles bienvenues :

« Ève, la foi peut aisément admettre que tout le bien dont nous jouissons descend du ciel ; mais que de nous quelque chose puisse monter au ciel, assez prévalant pour occuper l’esprit de Dieu souverainement heureux, ou pour incliner sa volonté, c’est ce qui paraît difficile à croire. Cependant cette prière du cœur, un soupir rapide de la poitrine de l’homme volent jusqu’au trône de Dieu : car depuis que j’ai cherché par la prière d’apaiser la Divinité offensée, que je me suis agenouillé, et que j’ai humilié tout mon cœur devant Dieu, il me semble que je le vois placable et doux me prêtant l’oreille. Je sens naître en moi la persuasion qu’avec faveur j’ai été écouté. La paix est rentrée au fond de mon sein, et dans ma mémoire la promesse que ta race écrasera notre ennemi. Cette promesse, que je ne me rappelai pas d’abord dans mon épouvante, m’assure à présent que l’amertume de la mort est passée et que nous vivrons. Salut donc à toi, Ève, justement appelée la mère de tout le genre humain, la mère de toutes choses vivantes, puisque par toi l’homme doit vivre, et que toutes choses vivent pour l’homme. »

Ève, dont le maintien était doux et triste :

« Je suis peu digne d’un pareil titre, moi pécheresse, moi qui ayant été ordonnée pour être ton aide, suis devenue ton piège : reproche, défiance et tout blâme, voilà plutôt ce qui m’appartient. Mais infini dans sa miséricorde a été mon juge, de sorte que moi qui apportai la première la mort à tous, je suis qualifiée la source de vie ! Tu m’es ensuite favorable quand tu daignes m’appeler hautement ainsi, moi qui mérite un tout autre nom ! Mais les champs nous appellent au travail maintenant imposé avec sueur quoique après une nuit sans sommeil. Car vois ! le matin, tout indifférent à notre insomnie, recommence en souriant sa course de roses. Marchons ! désormais je ne m’éloignerai plus jamais de ton côté, en quelque endroit que notre travail journalier soit situé, quoique maintenant il nous soit prescrit pénible jusqu’au tomber du jour. Tandis que nous demeurons ici, que peut-il y avoir de fatigant dans ces agréables promenades ? Vivons donc ici contents, bien que dans un état déchu. »

Ainsi parla, ainsi souhaita la très-humiliée Ève ; mais le destin ne souscrivit pas à ses vœux. La nature donna d’abord des signes exprimés par l’oiseau, la brute et l’air ; l’air s’obscurcit soudainement après la courte rougeur du matin ; à la vue d’Ève l’oiseau de Jupiter fondit de la hauteur de son vol sur deux oiseaux du plus brillant plumage, et les chassa devant lui ; descendu de la colline, l’animal qui règne dans les bois (premier chasseur alors), poursuivit un joli couple, le plus charmant de toute la forêt, le cerf et la biche : leur fuite se dirigeait vers la porte orientale. Adam les observa, et suivant des yeux cette chasse, il dit à Ève, non sans émotion :

« Ô Ève, quelque changement ultérieur nous attend bientôt : le ciel par ces signes muets dans la nature, nous montre les avant-coureurs de ses desseins, ou il nous avertit que nous comptons peut-être trop sur la remise de la peine, parce que la mort est reculée de quelques jours. De quelle longueur, et quelle sera notre vie jusque-là, qui le sait ? Savons-nous plus que ceci : nous sommes poudre, et nous retournerons en poudre, et nous ne serons plus ? Autrement, pourquoi ce double spectacle offert à notre vue, cette poursuite dans l’air et sur la terre d’un seul côté, et à la même heure ? Pourquoi cette obscurité dans l’orient avant que le jour soit à mi-cours ? Pourquoi la lumière du matin brille-t-elle davantage dans une nue de l’occident qui déploie sur le bleu firmament une blancheur rayonnante, et descend avec lenteur chargée de quelque chose de céleste ? »

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