Le Paradis perdu (page 19)

John Milton · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Paradis perdu · 21 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Adam ne se trompait pas, car dans ce temps les cohortes angéliques descendaient à présent d’un nuage de jaspe dans le paradis, et firent halte sur une colline ; apparition glorieuse, si le doute et la crainte de la chair n’eussent ce jour-là obscurci les yeux d’Adam ! Elle ne fut pas plus glorieuse cette autre vision, quand à Manahin les anges rencontrèrent Jacob qui vit la campagne tendue des pavillons de ses gardiens éclatants ; ou cette vision à Dothaïn sur une montagne enflammée, couverte d’un camp de feu prêt à marcher contre le roi syrien, lequel, pour surprendre un seul homme, avait, comme un assassin, fait la guerre, la guerre non déclarée.

Le prince hiérarche laissa sur la colline à leur brillant poste, ses guerriers pour prendre possession du jardin. Seul pour trouver l’endroit où Adam s’était abrité, il s’avança, non sans être aperçu de notre premier père, qui dit à Ève pendant que la grande visite s’approchait :

« Ève, prépare-toi maintenant à de grandes nouvelles, qui peut-être vont bientôt décider de nous, ou nous imposer l’observation de nouvelles lois : car je découvre là-bas, descendu du nuage étincelant qui voile la colline, quelqu’un de l’armée céleste, et à en juger par son port, ce n’est pas un des moindres : c’est un grand potentat ou l’un des Trônes d’en haut, tant il est dans sa marche revêtu de majesté ! Cependant, il n’a ni un air terrible que je doive craindre, ni, comme Raphaël cet air sociablement doux qui fasse que je puisse beaucoup me confier à lui : mais il est solennel et sublime. Afin de ne pas l’offenser, il faut que je l’aborde avec respect et toi que tu te retires. »

Il dit et l’archange arriva vite près de lui, non dans sa forme céleste, mais comme un homme vêtu pour rencontrer un homme : sur ses armes brillantes flottait une cotte de mailles d’une pourpre plus vive que celle de Mélibée ou de Sarra, que portaient les rois et les héros antiques dans les temps de trêve : Iris en avait teint la trame. Le casque étoilé de l’archange, dont la visière n’était pas baissée, le faisait voir dans cette primeur de virilité où finit la jeunesse. Au côté de Michel, comme un éclatant zodiaque, pendait l’épée, terreur de Satan, et dans sa main, une lance. Adam fit une inclination profonde ; Michel royalement n’incline pas sa grandeur, mais explique ainsi sa venue :

« Adam, le commandant suprême du ciel n’a besoin d’aucun préambule : il suffit que tes prières aient été écoutées, et que la Mort (qui t’était due par sentence, quand tu transgressas) soit privée de son droit de saisie pour plusieurs jours de grâce, à toi accordés, pendant lesquels tu pourras te repentir et couvrir de bonnes œuvres un méchant acte. Il se peut alors que ton Seigneur apaisé te rédime entièrement des avares réclamations de la Mort. Mais il ne permet pas que tu habites plus longtemps ce paradis : je suis venu pour t’en faire sortir et t’envoyer hors de ce jardin, labourer la terre d’où tu as été tiré, sol qui te convient mieux. »

L’archange n’ajouta rien de plus, car Adam, frappé au cœur par ces nouvelles, demeura sous le serrement glacé de la douleur, qui le priva de ses sens. Ève, qui sans être vue, avait cependant tout entendu, découvrit bientôt par un éclatant gémissement le lieu de sa retraite.

« Ô coup inattendu, pire que la mort ! faut-il donc te quitter, ô Paradis ! vous quitter ainsi, ô toi, terre natale, ô vous promenades charmantes, ombrages dignes d’être fréquentés des dieux ! Ici j’avais espéré passer tranquille, bien que triste, répit de ce jour qui doit être mortel à tous deux. Ô fleurs qui ne croîtrez jamais dans un autre climat, qui le matin receviez ma première visite et le soir ma dernière ; vous que j’ai élevées d’une tendre main depuis le premier bouton entr’ouvert, et à qui j’ai donné des noms ! ô fleurs ! qui maintenant vous tournera vers le soleil ou rangera vos tribus, et vous arrosera de la fontaine d’ambroisie ? Toi enfin, berceau nuptial, orné par moi de tout ce qui est doux à l’odorat ou à la vue, comment me séparerai-je de toi ? Où m’égarerai-je dans un monde inférieur qui, auprès de celui-ci, est obscur et sauvage ? Comment pourrons-nous respirer dans un autre air moins pur, nous, accoutumés à des fruits immortels ? »

L’ange interrompit doucement :

« Ève, ne te lamente point, mais résigne patiemment ce que tu as justement perdu : ne mets pas ton cœur ainsi trop passionné dans ce qui n’est pas à toi. Tu ne t’en vas point solitaire ; avec toi s’en va ton mari. Tu es obligée de le suivre : songe que là où il habite, là est ton pays natal. »

Adam, revenant alors de son saisissement subit et glacé, rappela ses esprits confus, et adressa à Michel ces humbles paroles :

« Être céleste, soit que tu sièges parmi les Trônes ou qu’on te nomme le plus grand d’entre eux, car une telle forme peut paraître celle d’un prince au-dessus des princes, tu as redit doucement ton message, par lequel autrement tu aurais pu en l’annonçant nous blesser et en l’accomplissant nous tuer. Ce qu’en outre de chagrin, d’abattement, de désespoir, notre faiblesse peut soutenir, tes nouvelles l’apportent, le partir de cet heureux séjour, notre tranquille retraite, seule consolation laissée familière à nos yeux ! Toutes les autres demeures nous paraissent inhospitalières et désolées, inconnus d’elles, de nous inconnues.

« Si par l’incessante prière je pouvais espérer changer la volonté de celui qui peut toutes choses, je ne cesserais de le fatiguer de mes cris assidus : mais contre son décret absolu la prière n’a pas plus de force que notre haleine contre le vent, refoulée suffocante en arrière sur celui qui l’exhale au dehors.

« Je me soumets donc à son grand commandement. Ce qui m’afflige le plus, c’est qu’en m’éloignant d’ici je serai caché de sa face, privé de sa protection sacrée. Ici j’aurais pu fréquenter en adoration, de place en place, les lieux où la divine présence daigna se montrer ; j’aurais dit à mes fils :

« Sur cette montagne il m’apparut ; sous cet arbre il se rendit visible ; parmi ces pins j’entendis sa voix ; ici au bord de cette fontaine, je m’entretins avec lui. »

« Ma reconnaissance aurait élevé plusieurs autels de gazon, et j’aurais entassé les pierres lustrées du ruisseau, en souvenir ou monument pour les âges ; sur ces autels j’aurais offert les suaves odeurs des gommes doucement parfumées, des fruits et des fleurs. Dans le monde ici-bas, au-dessous, où chercherai-je ses brillantes apparitions et les vestiges de ses pieds ? Car bien que je fuie sa colère, cependant rappelé à la vie prolongée et une postérité m’étant promise, à présent, je contemple avec joie l’extrémité des bords de sa gloire, et j’adore de loin ses pas. »

Michel, avec des regards pleins de bénignité :

« Adam, tu le sais, le ciel et toute la terre sont à Dieu, et non pas ce roc seulement : son omniprésence remplit la terre, la mer, l’air et toutes les choses qui vivent fomentées et chauffées par son pouvoir virtuel. Il t’a donné toute la terre pour la posséder et la gouverner ; présent non méprisable ! N’imagine donc pas que sa présence soit confinée dans les bornes étroites de ce paradis ou d’Éden. Éden aurait peut-être été ton siège principal, d’où toutes les générations se seraient répandues, et où elles seraient revenues de toutes les extrémités de la terre pour te célébrer et te révérer, toi leur grand auteur. Mais cette prééminence tu l’as perdue, descendu que tu es pour habiter maintenant la même terre que tes fils.

« Cependant ne doute pas que Dieu ne soit dans la plaine et dans la vallée comme il est ici, qu’il ne s’y trouve également présent : les signes de sa présence te suivront encore ; tu seras encore environné de sa bonté, de son paternel amour, de son image expresse et de la trace divine de ses pas. Afin que tu puisses le croire et t’en assurer avant ton départ d’ici, sache que je suis envoyé pour te montrer ce qui, dans les jours futurs, doit arriver à toi et à ta race. Prépare-toi à entendre le bien et le mal, à voir la grâce surnaturelle lutter avec la méchanceté des hommes : de ceci tu apprendras la vraie patience, et à tempérer la joie par la crainte et par une sainte tristesse, accoutumé par la modération à supporter également l’une et l’autre fortune, prospère ou adverse. Ainsi, tu conduiras le plus sûrement ta vie, et tu seras mieux préparé à endurer ton passage de la mort, quand il arrivera. Monte sur cette colline ; laisse ton épouse (car j’ai éteint ses yeux) dormir ici en bas, tandis que tu veilleras pour la provision de l’avenir, comme tu dormis autrefois quand Ève fut formée pour la vie. »

Adam, plein de reconnaissance, lui répondit : « Monte ; je te suis, guide sûr, dans le sentier où tu me conduis ; et sous la main du ciel je m’abaisse, quoiqu’elle me châtie. Je présente mon sein au-devant du mal, en l’armant de souffrance pour vaincre et gagner le repos acquis par le travail, si de la sorte j’y puis atteindre. »

Tous deux montent dans les visions de Dieu : c’était une montagne, la plus haute du paradis, du sommet de laquelle l’hémisphère de la terre, distinct à la vue, s’offrait étendu à la plus grande portée de la perspective. Elle n’était pas plus haute, elle ne commandait pas une plus large vue à l’entour, cette montagne sur laquelle (par une raison différente) le tentateur transporta notre second Adam dans le désert pour lui montrer tous les royaumes de la terre et leur gloire.

Là, l’œil d’Adam pouvait dominer, quelque part qu’elles fussent assises, les cités d’antique ou moderne renommée, les capitales des empires les plus puissants, depuis les murs destinés pour Cambalu, siège du Kan de Cathai, et depuis Samarcande, trône de Témir, près de l’Oxus, jusqu’à Pékin, séjour des rois de la Chine ; et de là jusqu’à Agra et Lahor, du grand Mogol ; descendant jusqu’à la Chersonèse d’Or, ou bien vers le lieu qu’habitait jadis le Perse dans Ecbatane, ou depuis dans Ispahan, ou vers Moscow, du czar de Russie, ou dans Byzance soumise au sultan, né Turkestan. Son œil pouvait voir encore l’empire de Négus jusqu’à Erecco, son port le plus éloigné, et les plus petits rois maritimes de Montbaza, de Quiloa, de Melinde et de Sofala qu’on croit être Ophir, jusqu’au royaume de Congo, et celui d’Angola, le plus éloigné vers le Sud. De là depuis le fleuve Niger jusqu’au mont Atlas, les royaumes d’Almanzor, de Fez, de Sus, de Maroc, d’Alger et de Tremizen, et ensuite en Europe les lieux d’où Rome devait dominer le monde. Peut-être vit-il aussi en esprit la riche Mexico, siège de Montezume, et dans le Pérou, Cusco, siège plus riche d’Atabalipa, et la Guyane non encore dépouillée, et dont la grande cité est appelée El-Dorado par les enfants de Géryon.

Mais pour de plus nobles spectacles, Michel enleva la taie formée sur les yeux d’Adam par le fruit trompeur qui avait promis une vue plus perçante. L’ange lui nettoya le nerf optique avec l’enfraise et la rue, car il avait beaucoup à voir, et versa dans ses yeux trois gouttes de l’eau du puits de vie. La vertu de ces collyres pénétra si avant, même dans la partie la plus intérieure de la vue mentale, qu’Adam, forcé alors de fermer les yeux, tomba, et tous ses esprits s’engourdirent ; mais l’ange gracieux le releva aussitôt par la main, et rappela ainsi son attention :

« Adam, ouvre maintenant les yeux, et vois d’abord les effets que ton péché originel a opérés dans quelques-uns de ceux qui doivent naître de toi, qui n’ont jamais ni touché à l’arbre défendu, ni conspiré avec le serpent, ni péché de ton péché. Et cependant de ce péché dérive la corruption qui doit produire des actions plus violentes. »

Adam ouvrit les yeux, et vit un champ : dans une partie de ce champ, arable et labourée, étaient des javelles nouvellement moissonnées ; dans l’autre partie, des parcs et des pâturages de brebis : au milieu, comme une borne d’héritage, s’élevait un autel rustique de gazon. Là tout à l’heure un moissonneur, couvert de sueur, apporta les premiers fruits de son labourage, l’épi vert et la gerbe jaune, non triés, et comme ils s’étaient trouvés sous la main. Après lui un berger plus doux vint, avec les premiers nés de son troupeau, les meilleurs et les mieux choisis : alors les sacrifiant, il en étendit les entrailles et la graisse parsemées d’encens sur du bois fendu, et il accomplit tous les rites convenables. Bientôt un feu propice du ciel consuma son offrande avec une flamme rapide et une fumée agréable ; l’autre offrande ne fut pas consumée, car elle n’était pas sincère : de quoi le laboureur sentit une rage intérieure ; et comme il causait avec le berger, il le frappa au milieu de la poitrine d’une pierre qui lui fit rendre la vie : il tomba et mortellement pâle, exhala son âme gémissante avec un torrent de sang répandu.

À ce spectacle, Adam fut épouvanté dans son cœur, et en hâte cria à l’ange :

« Oh ! maître, quelque grand malheur est arrivé à ce doux homme qui avait bien sacrifié ! Est-ce ainsi que la piété et une dévotion pure sont récompensées ? »

Michel, ému aussi, répliqua :

« Ces deux-ci sont frères, Adam, et ils sortiront de tes reins : l’injuste a tué le juste par envie de ce que le ciel avait accepté l’offrande de son frère. Mais l’action sanguinaire sera vengée ; et la foi du juste approuvée ne perdra pas sa récompense, bien que tu le voies ici mourir, se roulant dans la poussière et le sang caillé. »

Notre premier père :

« Hélas ! pour quelle action ! et par quelle cause ! mais ai-je vu maintenant la mort ? Est-ce par ce chemin que je dois retourner à ma poussière natale ? Ô spectacle de terreur ! mort difforme et affreuse à voir ! horrible à penser ! combien horrible à souffrir ! »

Michel :

« Tu as vu la mort sous la première forme dans laquelle elle s’est montrée à l’homme ; mais variées sont les formes de la mort, nombreux les chemins qui conduisent à sa caverne effrayante ; tous sont funestes. Cependant cette caverne est plus terrible pour les sens à l’entrée, qu’elle ne l’est au-dedans. Quelques-uns, comme tu l’as vu, mourront d’un coup violent ; quelques autres par le feu, l’eau, la famine ; un bien plus grand nombre par l’intempérance du boire et du manger, qui produira sur la terre de cruelles maladies dont une troupe monstrueuse va paraître devant toi, afin que tu puisses connaître quelles misères l’inabstinence d’Ève apportera aux hommes. »

Aussitôt parut devant ses yeux un lieu triste, infect, obscur, qui ressemblait à un lazaret. Dans ce lieu étaient des multitudes de malades, toutes les maladies qui causent d’horribles spasmes, de déchirantes tortures, des défaillances de cœur, souffrant l’agonie, les fièvres de toutes espèces, les convulsions, les épilepsies, les cruels catarrhes, la pierre intestine, et l’ulcère, la colique aiguë, la frénésie démoniaque, la mélancolie songeresse et la lunatique démence, la languissante atrophie, le marasme, la peste qui moissonne largement, les hydropisies, les asthmes et les rhumatismes qui brisent les joints. Cruelles étaient les secousses, profonds les gémissements. Le Désespoir, empressé de lit en lit, visitait les malades, et sur eux la Mort triomphante brandissait son dard ; mais elle différait de frapper, quoique souvent invoquée par leurs vœux comme leur premier bien et leur dernière espérance.

Quel cœur de rocher aurait pu voir longtemps d’un œil sec un spectacle si horrible ? Adam ne le put, et il pleura, quoiqu’il ne fût pas né de la femme : la compassion vainquit ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, et pendant quelques moments le livra aux pleurs : jusqu’à ce que de plus fermes pensées en modérèrent enfin l’excès. Recouvrant à peine la parole, il renouvela ses plaintes.

« Ô malheureuse espèce humaine ! à quel abaissement descendue ! à quel misérable état réservée ? mieux vaudrait n’être pas née ! Pourquoi la vie nous a-t-elle été donnée, si elle nous devait être ainsi arrachée ? plutôt, pourquoi nous a-t-elle été ainsi imposée ? Qui, si nous connaissions ce que nous recevons, ou voudrait accepter la vie offerte, ou aussitôt ne demanderait à la déposer, content d’être renvoyé en paix ? L’image de Dieu, créée d’abord dans l’homme si belle et si droite, quoique depuis fautive, peut-elle être ravalée à des souffrances hideuses à voir, à des tortures inhumaines ? Pourquoi, l’homme retenant encore une partie de la ressemblance divine, ne serait-il pas affranchi de ces difformités ? pourquoi n’en serait-il pas exempté, par égard pour l’image de son Créateur ? »

« L’image de leur Créateur, répondit Michel, s’est retirée d’eux, quand ils se sont avilis eux-mêmes pour satisfaire des appétits déréglés ; ils prirent alors l’image de celui qu’ils servaient, du vice brutal qui principalement induisit Ève au péché. C’est pour cela que leur châtiment est si abject ; ils ne défigurent pas la ressemblance de Dieu, mais la leur ; ou si cette ressemblance est par eux-mêmes effacée lorsqu’ils pervertissent les règles saintes de la pure nature en maladie dégoûtante, ils sont punis convenablement, puisqu’ils n’ont pas respecté en eux-mêmes l’image de Dieu. »

« Je reconnais que cela est juste, dit Adam, et je m’y soumets ; mais n’est-il d’autre voie que ces pénibles sentiers pour arriver à la mort et nous mêler à notre poussière consubstantielle ? »

« Il en est une, dit Michel, si tu observes la règle : rien de trop ; règle enseignée par la tempérance dans ce que tu manges et bois ; cherchant une nourriture nécessaire et non de gourmandes délices : jusqu’à ce que les années reviennent nombreuses sur ta tête, puisses-tu vivre ainsi, jusqu’à ce que, comme un fruit mûr, tu tombes dans le sein de ta mère, ou que tu sois cueilli avec facilité, non arraché avec rudesse, étant mûr pour la mort : ceci est le vieil âge. Mais alors tu survivras à ta jeunesse, à ta force, à ta beauté devenue fanée, faible et grise. Alors tes sens émoussés perdront tout goût de plaisir pour ce que tu as. Au lieu de ce souffle de jeunesse, de gaieté et d’espérance, circulera dans ton sang une vapeur mélancolique, froide et stérile, pour appesantir tes esprits et consumer enfin le baume de ta vie. »

Notre grand ancêtre :

« Désormais je ne fuis point la mort, ni ne voudrais prolonger beaucoup ma vie, incliné plutôt à m’enquérir comment je puis le plus doucement et le plus aisément quitter cet incommode fardeau qu’il me faudra porter jusqu’au jour marqué pour le rendre, et attendre avec patience ma dissolution ! »

Michel répliqua :

« N’aime ni ne hais ta vie : mais ce que tu vivras, vis-le bien. Ta vie sera-t-elle longue ou courte ? laisse faire au ciel ! Prépare-toi maintenant à un autre spectacle. »

Adam regarda, et il vit une plaine spacieuse, couverte de tentes de différentes couleurs ; près de quelques-unes paissaient des troupeaux de bétail. De plusieurs autres on entendait s’élever le son d’instruments qui produisaient les mélodieux accords de la harpe et de l’orgue : on voyait celui qui faisait mouvoir les touches et les cordes ; sa main légère par toutes les proportions, volait inspirée en bas et en haut, et poursuivait en travers la fugue sonore.

Dans un autre endroit se tenait un homme qui, travaillant à la forge, avait fondu deux massifs blocs de fer et de cuivre ; (soit qu’il les eût trouvés là où un incendie fortuit avait consumé les bois sur une montagne ou dans une vallée, embrasement descendu dans les veines de la terre, et de là faisant couler la matière brûlante par la bouche de quelque cavité ; soit qu’un torrent eût dégagé ces masses de dessous la terre) : l’homme versa le minéral liquide dans des moules exprès préparés : il en forma d’abord ses propres outils, ensuite ce qui pouvait être façonné par la fonte ou gravé en métal.

Après ces personnages, mais du côté le plus rapproché d’eux, des hommes d’une espèce différente, du sommet des montagnes voisines, leur séjour ordinaire, descendirent dans la plaine : par leurs manières ils semblaient des hommes justes, et toute leur étude les portait à adorer Dieu en vérité, à connaître ses ouvrages non cachés, et ces choses qui peuvent maintenir la liberté et la paix parmi les hommes.

Ils n’eurent pas longtemps marché dans la plaine, quand voici venir des tentes une volée de belles femmes, richement parées de pierreries et de voluptueux atours : elles chantaient sur la harpe de douces et amoureuses ballades, et s’avançaient en dansant. Les hommes, quoique graves, les regardèrent et laissèrent leurs yeux errer sans frein ; pris tout d’abord au filet amoureux ils aimèrent, et chacun choisit celle qu’il aimait : ils s’entretinrent d’amour jusqu’à ce que l’étoile du soir, avant-coureur de l’amour, parut. Alors, pleins d’ardeur, ils allument la torche nuptiale et ordonnent d’invoquer l’hymen, pour la première fois aux cérémonies du mariage invoqué alors : de fête et de musique toutes les tentes retentissent.

Cette entrevue si heureuse, cette rencontre charmante d’amour et de jeunesse, non perdues ; ces chants, ces guirlandes, ces fleurs, ces agréables symphonies, attachent le cœur d’Adam (promptement incliné à se rendre à la volupté, penchant de la nature !) ; sur quoi il s’exprime de cette manière :

« Ô toi qui m’as véritablement ouvert les yeux, premier ange béni, cette vision me paraît bien meilleure et présage plus d’espérance de jours pacifiques que les deux visions précédentes : celles-là étaient des visions de haine et de mort, ou de souffrances pires : ici la nature semble remplie dans toutes ses fins. »

Michel :

« Ne juge point de ce qui est meilleur par le plaisir, quoique paraissant convenir à la nature : tu es créé pour une plus noble fin, une fin sainte et pure, conformité divine.

« Ces tentes que tu vois si joyeuses sont les tentes de la méchanceté, sous lesquelles habitera la race de celui qui tua son frère. Ces hommes paraissent ingénieux dans les arts qui polissent la vie, inventeurs rares ; oublieux de leur Créateur, quoique enseignés de son Esprit ; mais ils ne reconnaissent aucun de ses dons ; toutefois ils engendreront une superbe race : car cette belle troupe de femmes que tu as vues, qui semblaient des divinités, si enjouées, si attrayantes, si gaies, sont cependant vides de ce bien, dans lequel consiste l’honneur domestique de la femme, et sa principale gloire ; nourries et accomplies seulement pour le goût d’une appétence lascive, pour chanter, danser, se parer, remuer la langue, et rouler les yeux. Cette sobre race d’hommes, dont les vies religieuses leur avaient acquis le titre d’enfants de Dieu, sacrifieront ignoblement toute leur vertu, toute leur gloire, aux amorces et aux sourires de ces belles athées ; ils nagent maintenant dans la joie, et ils nageront avant peu dans un plus large abîme : ils rient, et pour ce rire, la terre avant peu versera un monde de pleurs. »

Adam, privé de sa courte joie :

« Ô pitié ! ô honte ! que ceux qui pour bien vivre débutèrent si parfaitement, se jettent à l’écart, suivent des sentiers détournés, ou défaillent à moitié chemin ! Mais je vois toujours que le malheur de l’homme tient de la même cause : il commence à la femme. »

« Il commence, dit l’Ange, à la mollesse efféminée de l’homme qui aurait dû mieux garder son rang par la sagesse, et par les dons supérieurs qu’il avait reçus. Mais à présent prépare-toi pour une autre scène. »

Adam regarda, et il vit un vaste territoire déployé devant lui, entrecoupé de villages et d’ouvrages champêtres : cités pleines d’hommes avec des portes et des tours élevées, concours de peuple en armes, visages hardis menaçant la guerre, géants aux grands os et d’une entreprenante audace ! Ceux-ci manient leurs armes, ceux-là domptent le coursier écumant : isolés ou rangés en ordre de bataille, cavaliers et fantassins, ne sont pas là pour une montre oisive.

D’un côté, un détachement choisi amène du fourrage, un troupeau de gros bétail, de beaux bœufs et de belles vaches, enlevés des gras pâturages, ou une multitude laineuse, des brebis et leurs bêlants agneaux butinés dans la plaine. Le berger échappe à peine avec la vie, mais il appelle au secours ; de là une rencontre sanglante. Dans une cruelle joute les escadrons se joignent : là où ils paissaient tout à l’heure, les troupeaux sont maintenant dispersés avec les carcasses et les armes, sur le sol sanglant changé en désert.

D’autres guerriers campés mettent le siège devant une forte cité ; ils l’assaillent par la batterie, l’escalade et la mine : du haut des murs les assiégés se défendent avec le dard et la javeline, avec des pierres et un feu de soufre : de part et d’autre carnage et faits gigantesques.

Ailleurs les hérauts qui portent le sceptre convoquent le conseil aux portes d’une ville : aussitôt des hommes graves et à tête grise, confondus avec des guerriers, s’assemblent : des harangues sont entendues ; mais bientôt elles éclatent en opposition factieuse ; enfin se levant, un personnage de moyen âge, éminent par son sage maintien, parle beaucoup de droit et de tort, d’équité, de religion, de vérité, et de paix, et de jugement d’en haut. Vieux et jeunes le frondent ; ils l’eussent saisi avec des mains violentes, si un nuage descendant ne l’eût enlevé sans être vu du milieu de la foule. Ainsi procédaient la force, et l’oppression et la loi de l’épée dans toute la plaine, et nul ne trouvait un refuge.

Adam était tout en pleurs ; vers son guide il tourne gémissant, et plein de tristesse :

« Oh ! qui sont ceux-ci ? Des ministres de la mort, non des hommes, eux qui distribuent ainsi la mort inhumainement aux hommes, et qui multiplient dix mille fois le péché de celui qui tua son frère. Car de qui font-ils un tel massacre, sinon de leurs frères ? Hommes, ils égorgent des hommes ! Mais quel était ce juste qui, si le ciel ne l’eût sauvé, eût été perdu dans toute sa droiture ? »

Michel :

« Ceux-ci sont le fruit de ces mariages mal assortis que tu as vus, dans lesquels le bon est appareillé au mauvais qui d’eux-mêmes abhorrent de s’unir ; mêlés par imprudence, ils ont produit ces enfantements monstrueux de corps ou d’esprit. Tels seront ces géants, hommes de haute renommée ; car dans ces jours, la force seule sera admirée, et s’appellera valeur et héroïque vertu : vaincre dans les combats, subjuguer les nations, rapporter les dépouilles d’une infinité d’hommes massacrés, sera regardé comme le faîte le plus élevé de la gloire humaine ; et pour la gloire obtenue du triomphe, seront réputés conquérants, patrons de l’espèce humaine, dieux et fils de dieux, ceux-là qui seraient nommés plus justement destructeurs et fléaux des hommes. Ainsi s’obtiendront la réputation, la renommée sur la terre ; et ce qui mériterait le plus la gloire, restera caché dans le silence. Mais lui, ce septième de tes descendants que tu as vu, l’unique juste dans un monde pervers, pour cela haï, pour cela obsédé d’ennemis, parce qu’il a seul osé être juste et annoncer cette odieuse vérité que Dieu viendrait les juger avec ses saints ; lui, le Très-Haut l’a fait ravir par des coursiers ailés sur une nue embaumée ; il l’a reçu pour marcher avec Dieu dans la haute voie du salut, dans les régions de bénédiction, exempt de mort. Afin de te montrer quelle récompense attend les bons, quelle punition les méchants, dirige ici à présent tes regards et contemple. »

Adam regarda, et il vit la face des choses entièrement changée : la gorge de bronze de la guerre avait cessé de rugir ; tout alors était devenu folâtrerie et jeu, luxure et débauche, fête et danse, mariage ou prostitution au hasard, rapt ou adultère partout où une belle femme, venant à passer, amorçait les hommes ; de la coupe des plaisirs sortirent des discordes civiles. À la fin un personnage vénérable vint parmi eux, leur déclara la grande aversion qu’il avait de leurs actions, et protesta contre leurs voies. Il fréquentait souvent leurs assemblées où il ne rencontrait que triomphes ou fêtes, et il leur prêchait la conversion et le repentir, comme à des âmes emprisonnées sous le coup d’arrêts imminents : mais le tout en vain ! Quand il vit cela, il cessa ses remontrances, et transporta ses tentes au loin.

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