Le Paradis perdu (page 8)
Ainsi murmurant, il l’éveille, mais jetant sur Adam un œil effrayé, et l’embrassant, elle parla ainsi :
« Ô toi, le seul en qui mes pensées trouvent tout repos, ma gloire, ma perfection ! que j’ai de joie de voir ton visage et le matin revenu ! Cette nuit (jusqu’à présent je n’ai jamais passé une nuit pareille), je rêvais (si je rêvais), non de toi comme je le fais souvent, non des ouvrages du jour passé, ou du projet du lendemain, mais d’offense et de trouble que mon esprit ne connut jamais avant cette nuit accablante. Il m’a semblé que quelqu’un, attaché à mon oreille, m’appelait avec une voix douce, pour me promener ; je crus que c’était la tienne ; elle disait : Pourquoi dors-tu, Ève ? Voici l’heure charmante, fraîche, silencieuse, sauf où le silence cède à l’oiseau harmonieux de la nuit, qui, maintenant éveillé soupire sa plus douce chanson, enseignée par l’amour. La lune, remplissant tout son orbe, règne, et avec une plus agréable clarté fait ressortir sur l’ombre la face des choses ; c’est en vain si personne ne regarde. Le ciel veille avec tous ses yeux, pour qui contempler, si ce n’est toi, ô désir de la nature ? À ta vue, toutes les choses se réjouissent, attirées par ta beauté pour l’admirer toujours avec ravissement.
« Je me suis levé à ton appel, mais je ne t’ai point trouvé. Pour te chercher, j’ai dirigé alors ma promenade ; il m’a semblé que je passais seule des chemins qui m’ont conduite tout à coup à l’arbre de la science défendue ; il paraissait beau, beaucoup plus beau à mon imagination que pendant le jour. Et comme je le regardais en m’étonnant, une figure se tenait auprès, semblable par la forme et les ailes à l’un de ceux-là du ciel que nous avons vus souvent : ses cheveux humides de rosée exhalaient l’ambroisie ; il contemplait l’arbre aussi ;
« Et il disait : « Ô belle plante, de fruit surchargée, personne ne daigne-t-il te soulager de ton poids et goûter de ta douceur, ni Dieu, ni homme ? La science est-elle si méprisée ? L’envie, ou quelque réserve, défend-elle de goûter ? Le défende qui voudra, nul ne me privera plus longtemps de ton bien offert : pourquoi autrement est-il ici ? »
« Il dit et ne s’arrêta pas, mais d’une main téméraire il arrache, il goûte. Moi je fus glacée d’une froide horreur à des paroles si hardies, confirmées par une si hardie action. Mais lui, transporté de joie :
« Ô fruit divin, doux par toi-même, mais beaucoup plus doux ainsi cueilli ; défendu ici ce semble, comme ne convenant qu’à des dieux ; et cependant capable de faire dieux des hommes ! Et pourquoi pas, puisque plus le bien est communiqué, plus il croît abondant, puisque l’auteur de ce bien n’est pas offensé, mais honoré davantage ? Ici, créature heureuse ! Ève, bel ange, partage avec moi : quoique tu sois heureuse, tu peux être plus heureuse encore, bien que tu ne puisses être plus digne du bonheur. Goûte ceci et sois désormais parmi les dieux, toi-même déesse, non plus à la terre confinée, mais comme nous tantôt tu seras dans l’air, tantôt tu monteras au ciel par ton propre mérite, et tu verras de quelle vie vivent là les dieux, et tu vivras d’une pareille vie. »
« Parlant ainsi il approche, et me porte jusqu’à la bouche la partie de ce même fruit qu’il tenait, et qu’il avait arraché : l’odeur agréable et savoureuse éveilla si fort l’appétit, qu’il me parut impossible de ne pas goûter. Aussitôt je m’envole avec l’esprit du haut des nues, et au-dessous de moi je vois la terre se déployer immense, perspective étendue et variée. Dans cette extrême élévation, m’étonnant de mon vol et de mon changement, mon guide disparaît tout à coup ; et moi, ce me semble, je suis précipitée en bas, et je tombe endormie. Mais, oh ! que je fus heureuse, lorsque je me réveillai, de trouver que cela n’était qu’un songe ! »
Ainsi Ève raconta sa nuit, et ainsi Adam lui répondit, attristé :
« Image la plus parfaite de moi-même, et ma plus chère moitié, le trouble de tes pensées cette nuit, dans le sommeil m’affecte comme toi ; je ne puis aimer ce songe décousu provenu du mal ; je le crains : cependant le mal, d’où viendrait-il ? Aucun mal ne peut habiter en toi, créature si pure. Mais sache que dans l’âme il existe plusieurs facultés inférieures qui servent la raison comme leur souveraine. Entre celles-ci, l’imagination exerce le principal office : de toutes les choses extérieures que représentent les cinq sens éveillés, elle se crée des fantaisies, des formes aériennes, que la raison assemble ou sépare, et dont elle compose tout ce que nous affirmons, ou ce que nous nions, et ce que nous appelons notre science ou notre opinion. La raison se retire dans sa cellule secrète, quand la nature repose : souvent pendant son absence l’imagination, qui se plaît à contrefaire, veille pour l’imiter ; mais joignant confusément les formes, elle produit souvent un ouvrage bizarre, surtout dans les songes, assortissant mal des paroles et des actions récentes, ou depuis longtemps passées.
« Je trouve ainsi, à ce qu’il me paraît, quelques traces de notre dernière conversation du soir dans ton rêve, mais avec une addition étrange. Cependant ne sois pas triste ; le mal peut aller et venir dans l’esprit de Dieu ou de l’homme sans leur aveu, et n’y laisser ni tache ni blâme ; ce qui me donne l’espoir que ce que tu abhorrais de rêver dans le sommeil, éveillée tu ne consentirais jamais à le faire. N’aie donc pas le cœur abattu ; ne couvre pas de nuages ces regards qui ont coutume d’être plus radieux et plus sereins que ne l’est à la terre le sourire d’un beau matin. Levons-nous pour nos fraîches occupations parmi les bocages, les fontaines et les fleurs, qui entr’ouvrent à présent leur sein rempli des parfums les plus choisis, réservés de la nuit, et gardés pour toi. »
Il ranimait ainsi sa belle épouse, et elle était ranimée ; mais silencieusement ses yeux laissèrent tomber un doux pleur ; elle les essuya avec ses cheveux ; deux autres précieuses larmes se montraient déjà à leur source de cristal ; Adam les cueillit dans un baiser avant leur chute, comme les signes gracieux d’un tendre remords et d’une timidité pieuse qui craignait d’avoir offensé.
Ainsi tout fut éclairci, et ils se hâtèrent vers la campagne. Mais au moment où ils sortirent de dessous la voûte de leur berceau d’arbres, ils se trouvèrent d’abord en pleine vue du jour naissant et du soleil, à peine levé, qui effleurait encore des roues de son char l’extrémité de l’océan, lançait parallèles à la terre ses rayons remplis de rosée, découvrant dans un paysage immense tout l’orient du paradis et les plaines heureuses d’Éden : ils s’inclinèrent profondément, adorèrent, et commencèrent leurs prières, chaque matin dûment offertes en différent style ; car ni le style varié, ni le saint enthousiasme, ne leur manquaient pour louer leur Créateur en justes accords prononcés ou chantés sans préparation aucune. Une éloquence rapide coulait de leurs lèvres, en prose ou en vers nombreux, si remplis d’harmonie, qu’ils n’avaient besoin ni du luth ni de la harpe pour ajouter à leur douceur.
« Ce sont là tes glorieux ouvrages, Père du bien, ô Tout-Puissant. Elle est tienne, cette structure de l’univers, si merveilleusement belle ! Quelle merveille es-tu donc toi-même, Être inénarrable, toi qui, assis au-dessus des cieux, es pour nous ou invisible, ou obscurément entrevu dans tes ouvrages les plus inférieurs, lesquels pourtant font éclater au-delà de toute pensée ta bonté et ton pouvoir divin !
« Parlez, vous qui pouvez mieux dire, vous, fils de la lumière, anges ! car vous le contemplez, et avec des cantiques et des chœurs de symphonies, dans un jour sans nuit, pleins de joie, vous entourez son trône, vous dans le ciel !
« Sur la terre que toutes les créatures le glorifient, lui le premier, lui le dernier, lui le milieu, lui sans fin !
« Ô la plus belle des étoiles, la dernière du cortège de la nuit, si plutôt tu n’appartiens pas à l’aurore, gage assuré du jour, toi dont le cercle brillant couronne le riant matin, célèbre le Seigneur dans ta sphère, quand l’aube se lève, à cette charmante première heure !
« Toi, soleil, à la fois l’œil et l’âme de ce grand univers, reconnais-le plus grand que toi, fais retentir sa louange dans ta course éternelle, et quand tu gravis le ciel, et quand tu atteins la hauteur du midi, et lorsque tu tombes !
« Lune, qui tantôt rencontres le soleil dans l’orient, qui tantôt fuis avec les étoiles fixes, fixées dans leur orbe, qui fuit ; et vous, autres feux errants, qui tous cinq figurez une danse mystérieuse, non sans harmonie, chantez la louange de celui qui des ténèbres appela la lumière !
« Air, et vous éléments, les premiers-nés des entrailles de la nature, vous qui dans un quaternaire parcourez un cercle perpétuel, vous qui, multiformes, mélangez et nourrissez toutes choses, que vos changements sans fin varient de notre grand Créateur la nouvelle louange !
« Vous, brouillards et exhalaisons qui en ce moment, gris ou ternes, vous élevez de la colline ou du lac fumeux, jusqu’à ce que le soleil peigne d’or vos franges laineuses, levez-vous en honneur du grand Créateur du monde ! et soit que vous tendiez de nuages le ciel décoloré, soit que vous abreuviez le sol altéré avec des pluies tombantes, en montant ou en descendant, répandez toujours sa louange !
« Sa louange, vous, ô vents qui soufflez des quatre parties de la terre, soupirez-la avec douceur ou force ! Inclinez vos têtes, vous pins. Vous, plantes de chaque espèce, en signe d’adoration, balancez-vous !
« Fontaines, et vous qui gazouillez tandis que vous coulez, mélodieux murmures, en gazouillant dites sa louange !
« Unissez vos voix, vous toutes âmes vivantes : oiseaux qui montez en chantant à la porte du ciel, sur vos ailes et dans vos hymnes, élevez sa louange !
« Vous qui glissez dans les eaux, et vous qui vous promenez sur la terre, qui la foulez avec majesté, ou qui rampez humblement, soyez témoins que je ne garde le silence ni le matin, ni le soir ; je prête ma voix à la colline ou à la vallée, à la fontaine ou au frais ombrage, et mon chant les instruit de sa louange.
« Salut, universel Seigneur ! sois toujours libéral pour ne nous donner que le bien. Et si la nuit a recueilli ou caché quelque chose de mal, disperse-le, comme la lumière chasse maintenant les ténèbres. »
Innocents ils prièrent, et leurs pensées recouvrèrent promptement une paix ferme et le calme accoutumé. Ils s’empressèrent à leur ouvrage champêtre du matin, parmi la rosée et les fleurs, là où quelques rangs d’arbres fruitiers, surchargés de bois, étalaient trop leurs branches touffues, et avaient besoin qu’une main réprimât leurs embrassements inféconds ; ils amènent la vigne pour la marier à son ormeau ; elle, épousée, entrelace autour de lui ses bras nubiles, et lui apporte en dot ses grappes adoptées, afin d’orner son feuillage stérile. Le puissant Roi du ciel vit avec pitié nos premiers parents occupés de la sorte ; il appelle à lui Raphaël, esprit sociable qui daigna voyager avec Tobie et assura son mariage avec la vierge sept fois mariée.
« Raphaël, dit-il, tu sais quel désordre sur la terre Satan, échappé de l’enfer à travers le gouffre ténébreux, a élevé dans le paradis ; tu sais comment il a troublé cette nuit le couple humain, et comment il projette de perdre en lui du même coup la race humaine. Va donc, cause la moitié de ce jour avec Adam comme un ami avec un ami ; tu le trouveras dans quelque berceau ou sous quelque ombrage, retiré à l’abri de la chaleur du midi pour se débarrasser un moment de son travail quotidien, par la nourriture ou par le repos. Tiens-lui des discours tels qu’ils lui rappellent son heureux état, le bonheur qu’il possède laissé libre à volonté, laissé à sa propre volonté libre, à sa volonté qui, quoique libre, est changeante ; avertis-le de prendre garde de s’égarer par trop de sécurité. Dis-lui surtout son danger et de qui il vient ; dis-lui quel ennemi, lui-même récemment tombé du ciel, complote à présent de faire tomber les autres d’un pareil état de félicité : par la violence ? non, car elle serait repoussée ; mais par la fraude et les mensonges. Fais-lui connaître tout cela, de peur qu’ayant volontairement transgressé, il n’allègue la surprise, n’ayant été ni averti ni prévenu. »
Ainsi parla l’éternel Père, et il accomplit toute justice. Le saint ailé ne diffère pas après avoir reçu sa mission ; mais du milieu de mille célestes ardeurs où il se tenait voilé de ses magnifiques ailes, il s’élève léger et vole à travers le ciel. Les chœurs angéliques, s’écartant des deux côtés, livrent un passage à sa rapidité à travers toutes les routes de l’empyrée, jusqu’à ce qu’arrivé aux portes du ciel elles s’ouvrent largement d’elles-mêmes, tournant sur leurs gonds d’or : ouvrages divins du souverain Architecte. Aucun nuage, aucune étoile interposés n’obscurcissant sa vue, il aperçoit la terre, toute petite qu’elle est, et ressemblant assez aux autres globes lumineux : il découvre le jardin de Dieu couronné de cèdres au-dessus de toutes les collines : ainsi, mais moins sûrement, pendant la nuit, le verre de Galilée observe dans la Lune des terres et des régions imaginaires ; ainsi le pilote, parmi les Cyclades voyant d’abord apparaître Délos ou Samos, les prend pour une tache de nuage. Là en bas Raphaël hâte son vol précipité, et, à travers le vaste firmament éthéré, vogue entre des mondes et des mondes. Tantôt, l’aile immobile, il est porté sur les vents polaires ; tantôt son aile, éventail vivant, frappe l’air élastique, jusqu’à ce que, parvenu à la hauteur de l’essor des aigles, il semble à tous les volatiles un phénix, regardé par tous avec admiration comme cet oiseau unique, alors que pour enchâsser ses reliques dans le temple brillant du Soleil, il vole vers la Thèbes d’Égypte.
Tout à coup, sur le sommet oriental du paradis, l’ange s’abat et reprend sa première forme, séraphin ailé. Pour ombrager ses membres divins il porte six ailes ; la paire qui revêt chacune de ses larges épaules revient, ornement royal, comme un manteau sur sa poitrine ; la paire du milieu entoure sa taille ainsi qu’une zone étoilée, borde ses reins et ses cuisses d’un duvet d’or, et de couleurs trempées dans le ciel ; la dernière ombrage ses pieds, et s’attache à ses talons en plume maillée, couleur du firmament : semblable au fils de Maïa, il se tient debout et secoue ses plumes qui remplissent d’un parfum céleste la vaste enceinte d’alentour.
Incontinent toutes les troupes d’anges de garde le reconnurent et se levèrent en honneur de son rang et de son message suprême, car elles pressentirent qu’il était chargé de quelque haut message. Il passe leurs tentes brillantes et il entre dans le champ fortuné au travers des bocages de myrrhe, des odeurs florissantes de la cassie, du nard et du baume, désert de parfums. Ici la nature folâtrait dans son enfance et se jouait à volonté dans ses fantaisies virginales, versant abondamment sa douceur, beauté sauvage au-dessus de la règle et de l’art ; ô énormité de bonheur !
Raphaël s’avançait dans la forêt aromatique ; Adam l’aperçut ; il était assis à la porte de son frais berceau, tandis que le soleil à son midi dardait à plomb ses rayons brûlants pour échauffer la terre dans ses plus profondes entrailles (chaleur plus forte qu’Adam n’avait besoin) ; Ève dans l’intérieur du berceau, attentive à son heure, préparait pour le dîner des fruits savoureux, d’un goût à plaire au véritable appétit et à ne pas ôter, par intervalles, la soif d’un breuvage de nectar que fournissent le lait, la baie ou la grappe. Adam appelle Ève.
« Accours ici, Ève ; contemple chose digne de ta vue : à l’orient, entre ces arbres, quelle forme glorieuse s’avance par ce chemin ! elle semble une autre aurore levée à midi. Ce messager nous apporte peut-être quelque grand commandement du ciel et daignera ce jour être notre hôte. Mais va vite, et ce que contiennent tes réserves, apporte-le ; prodigue l’abondance convenable pour honorer et recevoir notre divin étranger. Nous pouvons bien offrir leurs propres dons à ceux qui nous les donnent, et répandre largement ce qui nous est largement accordé, ici où la nature multiplie sa fertile production et en s’en débarrassant devient plus féconde ; ce qui nous enseigne à ne point épargner. »
Ève lui répond :
« Adam, moule sanctifié d’une terre inspirée de Dieu, peu de provisions sont nécessaires, là où ces provisions en toutes les saisons mûrissent pour l’usage suspendues à la branche, excepté des fruits qui dans une réserve frugale, acquièrent de la consistance pour nourrir et perdent une humidité superflue. Mais je me hâterai, et de chaque rameau et de chaque tige, de chaque plante et de chaque courge succulente, j’arracherai un tel choix pour traiter notre hôte angélique, qu’en le voyant il avouera qu’ici sur la terre Dieu a répandu ses bontés comme dans le ciel. »
Elle dit et part à la hâte avec des regards empressés, préoccupée de pensées hospitalières. Comment choisir ce qu’il y a de plus délicat ? quel ordre suivre pour ne pas mêler les goûts, pour ne pas les assortir inélégants, mais pour qu’une saveur succède à une saveur relevée par le changement le plus agréable ? Ève court, et de chaque tendre tige elle cueille ce que la terre, cette mère qui porte tout, donne à l’Inde orientale ou occidentale, aux rivages du milieu, dans le Pont, sur la côte punique, ou sur les bords qui virent régner Alcinoüs ; fruits de toutes espèces, d’une écorce raboteuse ou d’une peau unie, renfermés dans une bogue ou dans une coquille ; large tribut qu’Ève recueille et qu’elle amoncelle sur la table d’une main prodigue. Pour boisson elle exprime de la grappe un vin doux et inoffensif ; elle écrase différentes baies, et des douces amandes pressées, elle mélange une crême onctueuse ; elle ne manque point de vases convenables et purs pour contenir ces breuvages. Puis elle sème la terre de roses, et des parfums de l’arbrisseau qui n’ont point été exhalés par le feu.
Cependant notre premier père pour aller à la rencontre de son hôte céleste s’avance hors du berceau, sans autre suite que celle de ses propres perfections : en lui était toute sa cour ; cour plus solennelle que l’ennuyeuse pompe que traînent les princes, alors que leur riche et long cortège de pages chamarrés d’or, de chevaux conduits en main, éblouit les spectateurs et les laisse la bouche béante. Dès qu’il fut en présence de l’archange, Adam, quoique non intimidé, toutefois avec un abord soumis et une douceur respectueuse, s’inclinant profondément comme devant une nature supérieure, lui dit :
« Natif du ciel (car aucun autre lieu que le ciel ne peut renfermer une si glorieuse forme), puisque en descendant des trônes d’en haut tu as consenti à te priver un moment de ces demeures fortunées, et à honorer celles-ci, daigne avec nous, qui ne sommes ici que deux, et qui cependant, par un don souverain, possédons cette terre spacieuse, daigne te reposer sous l’ombrage de ce berceau : viens t’asseoir pour goûter ce que ce jardin offre de plus choisi, jusqu’à ce que la chaleur du midi soit passée, et que le soleil plus refroidi décline. »
L’angélique vertu lui répondit avec douceur :
« Adam, c’est pour cela même que je viens ici : tu es créé tel, ou tu as ici un tel séjour pour demeure, que cela peut souvent inviter les esprits mêmes du ciel à te visiter. Conduis-moi donc où ton berceau surombrage ; car de ces heures du milieu du jour jusqu’à ce que le soir se lève, je puis disposer. »
Ils arrivèrent à la demeure sylvaine qui, semblable à la retraite de Pomone, souriait parée de fleurs et de senteurs charmantes. Mais Ève, non parée, excepté d’elle-même (plus aimablement belle qu’une nymphe des bois, ou que la plus belle des trois déesses fabuleuses qui luttèrent nues sur le mont Ida), Ève se tenait debout pour servir son hôte du ciel : couverte de sa vertu, elle n’avait pas besoin de voile ; aucune pensée infirme n’altérait sa joue. L’ange lui donna le salut, la sainte salutation employée longtemps après pour bénir Marie, seconde Ève.
« Salut, mère des hommes, dont les entrailles fécondes rempliront le monde de tes fils, plus nombreux que ces fruits variés dont les arbres de Dieu ont chargé cette table ! »
Leur table était un gazon élevé et touffu, entouré de sièges de mousse. Sur son ample surface carrée, d’un bout à l’autre, tout l’automne était entassé, quoique alors le printemps et l’automne dansassent ici main en main. Adam et l’ange discoururent quelque temps (ils ne craignaient pas que les mets refroidissent). Notre père commença de la sorte :
« Céleste étranger, qu’il te plaise goûter ces bontés que notre nourricier, de qui tout bien parfait descend sans mesure, a ordonné à la terre de nous céder pour aliment et pour délice ; nourriture peut-être insipide pour des natures spirituelles. Je sais seulement ceci : un Père céleste donne à tous. »
L’ange répondit :
« Ainsi ce qu’il donne (sa louange soit à jamais chantée) à l’homme en partie spirituel, peut n’être pas trouvé une ingrate nourriture par les purs esprits. Les substances intellectuelles demandent la nourriture comme vos substances rationnelles ; les unes et les autres ont en elles la faculté inférieure des sens au moyen desquels elles écoutent, voient, sentent, touchent et goûtent : le goût raffine, digère, assimile, et transforme le corporel en incorporel.
« Sache que tout ce qui a été créé a besoin d’être soutenu et nourri : parmi les éléments, le plus grossier alimente le plus pur : la terre et la mer nourrissent l’air, l’air nourrit ces feux éthérés, et d’abord la lune, comme le plus abaissé : de là sur sa face ronde ces taches, vapeurs non purifiées qui ne sont point encore converties en sa substance. La lune de son continent humide, exhale aussi l’aliment aux orbes supérieurs. Le Soleil, qui dispense la lumière à tous, reçoit de tous en humides exhalaisons ses récompenses alimentaires, et le soir il fait son repas avec l’Océan. Quoique dans le ciel les arbres de vie portent un fruitage d’ambroisie et que les vignes donnent le nectar ; quoique chaque matin nous enlevions sur les rameaux des rosées de miel, que nous trouvions le sol couvert d’un grain perlé ; cependant ici Dieu a varié sa bonté avec tant de nouvelles délices, qu’on peut comparer ce jardin au ciel ; et pour ne pas goûter à ces dons, ne pense pas que je sois assez difficile. »
Ainsi l’ange et Adam s’assirent et tombèrent sur leurs mets. L’ange mangea non pas en apparence, en fumée, le dire commun des théologiens, mais avec la vive hâte d’une faim réelle et la chaleur digestive pour transubstancier : ce qui surabonde transpire facilement à travers les esprits. Il ne faut pas s’en étonner, si, par le feu du noir charbon, l’empirique alchimiste peut transmuer, ou croit qu’il est possible de transmuer les métaux les plus grossiers en or aussi parfait que celui de la mine.
Cependant, à table Ève servait nue, et couronnait d’agréable liqueur leurs coupes à mesure qu’elles se vidaient. Oh ! innocence digne du paradis ! si jamais les fils de Dieu eussent pu avoir une excuse pour aimer, c’eût été alors, c’eût été à cette vue ! Mais dans ces cœurs, l’amour pudique régnait, et ils ignoraient la jalousie, l’enfer de l’amant outragé.
Quand ils furent rassasiés de mets et de breuvages, sans surcharger la nature, soudain il vint à la pensée d’Adam de ne pas laisser passer l’occasion que lui donnait ce grand entretien, de s’instruire des choses au-dessus de sa sphère, de s’enquérir des êtres qui habitent dans le ciel, dont il voyait l’excellence l’emporter de si loin sur la sienne, et dont les formes radieuses (splendeur divine), dont la haute puissance, surpassaient de si loin les formes et la puissance humaines. Il adresse ainsi ce discours circonspect au ministre de l’Empyrée :