Octavius (page 2)
L’OCTAVE DE MINUCIUS FÉLIX. (suite)
— XV. Vous manquez, reprit Cécilius, aux devoirs d’un juge impartial ; vous ne devez point, par un préambule de cette nature, affaiblir la force de mon discours ; d’autant plus qu’il ne touche pas Octave, puisqu’il n’a pas encore parlé et qu’il lui trace sa ligne pour me réfuter, si toutefois il le peut.
— Si je ne me trompe, lui répondis-je, c’est dans l’intérêt de tous deux que je me suis permis ces réflexions générales, sur lesquelles tombent vos reproches. J’ai voulu faire entendre que je ne me prononcerais qu’après l’examen le plus scrupuleux, et que c’était moins la beauté des formes que la solidité du fond qui ferait pencher la balance.
Mais c’est trop longtemps partager l’attention, ainsi que vous vous en plaignez. Écoutons, dans le plus grand silence, notre cher Octave qui s’apprête à parler.
— XVI. Je le ferai de mon mieux, reprit Octave, nous devons ici réunir nos efforts pour qu’un langage, tout de vérité, vienne, comme une onde pure, laver la tache qu’on voudrait, à force d’amères injures, imprimer sur notre front. Je ne dissimulerai point qu’au premier abord les idées de mon cher Cécilius m’ont tellement paru flotter au hasard dans le vague et dans l’indécision, qu’il m’aurait été difficile de décider si c’était son érudition qui s’embarrassait ou l’erreur qui le faisait chanceler. Tantôt il a posé en principe l’existence des dieux, tantôt il l’a remise en question. Il a varié au point que l’incertitude de ses principes laissait ma réponse plus incertaine encore, parce qu’elle ne lui offrait aucun point d’appui.
Je ne crois pas, je ne veux pas croire, qu’il y ait aucune ruse dans mon cher Cécilius. La simplicité de son caractère repousse l’astucieuse habileté du siècle. Que dirai-je donc pour le justifier à mes yeux ? Comme celui qui ne sait pas le chemin direct pour aller à un endroit, s’arrête incertain lorsqu’il arrive au point où ce chemin se partage en plusieurs, ainsi qu’il arrive souvent, et n’ose en choisir un ni les essayer tous ; de même l’homme qui n’a rien de fixe dans l’esprit sur la vérité, perd toute idée, ne sait plus où il est, quand on lui jette quelque doute perfide et trompeur.
Faut-il s’étonner que Cécilius, dans ce flux et reflux d’opinions humaines qui se combattent et s’excluent, se soit vu ainsi emporté, balloté, flottant au hasard. Mais, pour le sauver de ses perplexités, je vais l’instruire et le convaincre par la réfutation même de tout ce qu’il a avancé. Je tâcherai de le suivre pas à pas, malgré tous ses écarts. Une seule vérité bien établie deviendra un point d’appui qui ne lui laissera plus ni doute ni incertitude sur le reste. Comme ce cher frère n’a pu contenir la peine, le dépit, la douleur, l’indignation qu’il éprouvait en voyant des gens pauvres, grossiers, ignorants, discourir des choses du ciel, je veux qu’il sache que tous les hommes, sans distinction d’âge, de sexe, de rang, sont nés avec l’usage de la raison et de l’intelligence ; qu’ils tiennent cette aptitude, non du hasard, mais de la nature ; que les philosophes eux-mêmes et les hommes célèbres par la découverte des sciences et des arts, ont aussi passé pour des êtres vils, méprisables, ignorants, avant que leur génie eût livré un nom glorieux à la renommée ; que nous n’avons rien reçu des riches, esclaves de leurs biens et plus accoutumés à regarder l’or que le ciel ; que ce sont ces pauvres qu’on méprise qui ont découvert la sagesse et transmis la science de siècle en siècle. Le génie ne s’achète pas, il ne s’acquiert pas même par l’étude, il tient à l’âme, il naît avec elle. Il ne faut donc pas voir avec dépit, avec indignation qu’un homme, quel qu’il soit, ait son opinion, la développe, raisonne sur les choses divines. Ce n’est point l’autorité de celui qui discute, mais la vérité, objet de la discussion, qu’il faut examiner avant tout. Plus le langage est simple, plus la vérité est lumineuse. La pompe et les grâces du style sont un fard trompeur qui la déguise. C’est par elle même qu’elle se soutient comme l’unique base de l’équité.
XVII. Je ne rejette pas le principe que Cécilius, avant tout, s’est efforcé d’établir ; c’est-à-dire que l’homme doit se connaître, s’étudier lui-même, examiner ce qu’il est, d’où il vient, pourquoi il existe ; s’il est un composé d’éléments ou un ingénieux mélange d’atômes, ou plutôt si c’est Dieu qui l’a créé, formé, animé ; voilà le terme inconnu du problème que nous ne pouvons atteindre et bien dégager, sans avoir sérieusement examiné l’ensemble. Car dans l’univers, tout se tient, tout se lie, tout s’enchaîne, et l’on n’entend rien à la nature humaine si l’on n’a point cherché à se rendre compte de la nature divine, comme on ne peut réussir à poser les lois d’un état particulier si on ne connaît bien les lois qui régissent la grande société humaine, le monde entier. Ce qui nous distingue surtout des bêtes, c’est que nous ne sommes pas nés comme elles, courbées, inclinées vers la terre, les yeux tournés vers leur pâture ; nous avons le front élevé, le regard dirigé vers le ciel, et de plus la raison et la parole par lesquelles nous pouvons concevoir, connaître, imiter Dieu. Nous serait-il permis d’ignorer les clartés divines que le ciel porte en quelque sorte à nos yeux et à tous nos sens ? Ne serait-ce pas un sacrilége, et un sacrilége des plus criminels, que de chercher dans la boue de cette terre ce que nous ne pouvons trouver que dans les sublimes régions du ciel ?
Ceux qui veulent que l’ordre si parfait de ce bel univers vienne, non d’une intelligence divine, mais du concours de certains corps rapprochés par le hasard, me semblent privés de la raison, du sentiment et même de la vue.
Quoi de plus clair, de plus manifeste, de plus éclatant, quand on élève ses regards au ciel, qu’on les abaisse au-dessous des cieux, qu’on les porte autour de soi, que l’existence de cette raison supérieure qui anime, meut, alimente, gouverne toute la nature ? Voyez le ciel ! qu’il est vaste dans son étendue ! qu’il est rapide dans sa révolution ! il est parsemé d’étoiles pendant la nuit, ou bien éclairé par le soleil pendant le jour ; vous comprendrez alors combien est admirable, parfait, cet équilibre que le souverain modérateur sait maintenir. Voyez comme la course circulaire du soleil fait l’année ; comme la lune, par sa clarté progressive, décroissante, défaillante, mesure le mois. Que dirai-je du retour successif des ténèbres et de la lumière, qui nous donne alternativement le repos et le travail ? C’est aux astronomes à nous parler avec plus de développement des étoiles, qui règlent le cours de la navigation, ou qui ramènent le temps du labourage et des moissons.
Non seulement il a fallu une intelligence supérieure, un ouvrier divin pour créer, pour former, pour disposer chacune de ces merveilles, il faut encore, pour les étudier, les comprendre, les apprécier, une grande force de raison et d’esprit.
Parlerai-je de la succession des saisons et des fruits, si constante dans sa variété même ? Tout ici ne révèle-t-il pas un père, un auteur divin, et le printemps avec ses fleurs, et l’été avec ses moissons, et l’automne avec ses fruits murs et délicieux, et l’hiver avec ses olives si nécessaires ? Tout ce bel ordre subsisterait-il longtemps s’il n’était maintenu par une raison souveraine ?
Pour que l’hiver ne régnât pas seul avec ses neiges qui nous auraient glacés, l’été avec ses feux qui nous auraient dévorés, avec quelle prévoyance le printemps et l’automne ont été placés comme milieux si justes et si sages que, dans la révolution de l’année revenant sur elle-même, le passage d’une saison à une autre est presque insensible et inapperçu.
Contemplez la mer. Elle est arrêtée par la loi écrite sur ses bords. Voyez comme toutes les plantes tirent leur vie des entrailles de la terre. Considérez l’océan : l’alternative du flux et du reflux le maintient dans une continuelle agitation. Voyez les fontaines : elles coulent sans s’épuiser. Observez les fleuves : ils vont, et rien n’arrête leur cours. Que dirai-je de l’heureuse disposition des montagnes en droite ligne, de la pente sinueuse des collines, de la vaste étendue des plaines ? Parlerai-je de la diversité des défenses chez les animaux ? ceux-ci sont armés de cornes, ceux-là sont munis de dents ; les uns pourvus de serres, les autres hérissés d’aiguillons ; quelques-uns échappent par l’agilité de leur course, d’autres par la rapidité de leur vol. C’est surtout la beauté de la forme humaine qui atteste un Dieu pour auteur. Voyez cette stature droite, ce visage élevé, ces yeux placés au sommet comme des sentinelles, et les autres sens disposés dans le reste du corps comme dans une forteresse.
XVIII. Le détail de chaque merveille nous mènerait trop loin. Il n’est pas un seul membre dans l’homme qui n’ait sa grâce ou son utilité. Ce qui doit le plus étonner, c’est que nous avons tous le même visage, avec des traits différents. Quelle merveille que la manière de naître, que le désir de la reproduction ? Ne viennent-ils pas de Dieu, l’un et l’autre ? Comme la mamelle se gonfle de lait à mesure que l’enfant se développe au sein de sa mère, comme sa frêle existence se fortifie à la faveur de la nourriture abondante que lui offre ce lait ! Dieu ne veille pas seulement sur l’ensemble, mais encore sur chaque partie de l’univers. La grande Bretagne est presque sans soleil, mais elle est réchauffée par les tièdes vapeurs de la mer répandue autour d’elle. Le Nil tempère la sécheresse de l’Égypte ; l’Euphrate fertilise la Mésopotamie ; l’Indus, dit-on, ensemence et arrose l’Orient. Lorsque vous entrez dans une maison et que vous y voyez tout à sa place, orné et décoré avec soin, vous pensez aussitôt que là préside un maître, supérieur à tout ce qui frappe vos regards. Ainsi, dans le palais du monde, puisque vous voyez un ciel, une terre, une providence, un ordre, une loi, croyez donc à l’existence d’un maître, d’un créateur de tout l’ensemble, plus beau, plus parfait que tous les astres, que tous les objets dont se compose cet univers. Peut-être n’avez-vous aucun doute sur la Providence, mais pensez-vous qu’il importe plutôt d’examiner si l’empire des cieux est soumis au commandement d’un seul ou à l’autorité de plusieurs : question facile à résoudre, si l’on fait attention que les choses de la terre ont leur modèle dans les cieux. Jamais partage de royaume n’a commencé de bonne foi et n’a fini autrement qu’avec du sang.
Je laisse de côté les Perses, faisant du hennissement de leurs chevaux un augure pour arriver à l’empire. Je ne parle point des deux frères Thébains et de leur histoire, morte aujourd’hui. Elle est bien plus connue l’histoire de ces deux autres frères, toujours en guerre pour une royauté de cabanes et de bergers. Les combats d’un beau-père et d’un gendre sont fameux dans tout l’univers. La fortune d’un si vaste empire était trop petite pour ces deux hommes. Voyez les animaux. Les abeilles n’ont qu’un roi ; les troupeaux qu’un chef ; les bœufs, les chevaux qu’un seul guide. Et vous voulez que dans le ciel la souveraineté soit divisée, que le pouvoir de l’empire éternel, le seul véritable, soit mis en pièces et partagé entre plusieurs ! N’est-il pas évident que le Dieu, auteur de tout, n’a ni commencement ni fin ; que s’il donne l’être à tous, il s’est donné l’éternité ; qu’avant ce monde, il était un monde à lui-même ; qu’il commande à tout par sa parole, qu’il règle tout par sa sagesse, qu’il accomplit tout par sa puissance ? On ne peut le voir, il est trop éclatant pour nos yeux ; ni le saisir, il est trop pur pour nos mains ; ni se le figurer, il est trop au-dessus de nos sens. Immense, infini, lui seul connaît tout ce qu’il est. Notre esprit est trop étroit pour le concevoir. Nous exprimons l’idée la plus digne de lui, lorsque nous le proclamons au-dessus de toute expression. Dirai-je ce que je pense ? Prétendre connaître la grandeur de Dieu, c’est la diminuer ; croire ne pas la diminuer, ce n’est point la connaître. Ne cherchez pas un nom à Dieu, Dieu est son nom. Les noms sont nécessaires, quand il existe une multitude d’êtres qu’il faut distinguer les uns des autres par des signes particuliers. Mais Dieu est seul ; ce seul mot, Dieu, embrasse tout. Si je l’appelais père, vous le croiriez terrestre ; roi, vous le soupçonneriez charnel ; seigneur, vous le supposeriez mortel ; écartez de lui ces noms d’emprunt et surajoutés, et vous entrevoyez l’éclat de sa lumière. Que dirai-je ? J’ai pour moi le consentement de tous les hommes. Le peuple, quand il tend les mains vers le ciel, ne prononce que le mot Dieu. J’entends dire partout : Dieu est grand, Dieu est vrai, plaise à Dieu ! Ce langage que la nature apprend au vulgaire, n’est-ce pas celui du chrétien, professant sa foi ? Ceux qui veulent un Jupiter souverain ne se trompent que de nom ; il sont d’accord avec nous sur l’unité de puissance.
XIX. Mais j’entends aussi les poètes qui célèbrent un seul père des dieux et des hommes, et répètent que l’âme est telle que l’a faite ce Dieu, principe de toutes choses. Que dit Virgile, le poète de Mantoue ? Quoi de plus clair, de plus vrai, ou du moins de plus près de la vérité que ces paroles : « Dès le commencement, dit-il, un souffle divin entretient la vie du ciel, de la terre, et de toutes les autres parties du monde. Cette âme répandue partout fait tout mouvoir. De là les hommes, les animaux et toutes les bêtes. » Et ailleurs, il appelle Dieu, cette âme, ce souffle. Voici ses paroles : « Dieu, dit-il, pénètre partout, au sein de la terre, des mers, dans les profondeurs des cieux. De là les hommes et les animaux ; de là les pluies et les feux. » Disons-nous que Dieu soit autre chose qu’une âme, un esprit, une intelligence ? Passons en revue, s’il vous plaît, les opinions des philosophes, et vous reconnaîtrez que s’ils diffèrent de langage, ils s’entendent et s’accordent parfaitement sur le fond des choses pour établir la même idée.
Je laisse là ces anciens d’un génie encore inculte que leurs maximes ont fait appeler du nom des sages. Commençons par Thalès de Milet, celui des philosophes qui parla le premier des choses célestes. Il dit que l’eau est le principe de tout, et que Dieu est cette intelligence qui a tout fait avec l’eau ; mais que cette vertu de l’eau et de l’esprit émanée de Dieu est trop élevée, trop sublime, pour que l’homme puisse y atteindre. Vous voyez que l’opinion du premier philosophe est entièrement d’accord avec la nôtre. Anaximène, et après lui Diogène d’Apollonie, enseignent que l’air est Dieu ; ils le font immense, infini, et sous ce dernier rapport ils ont le même sentiment que nous de la divinité. La description que fait Anaxagore, ce mouvement qu’il suppose imprimé par un esprit infini, convient parfaitement à Dieu. Le Dieu de Pythagore est aussi un esprit répandu par toute la nature, attentif à tout, et d’où tous les êtres empruntent la vie. On sait que Xénophanes définit Dieu, l’infini uni à l’intelligence ; qu’Antisthène assigne des dieux à chaque nation, mais en reconnaît un principal pour toute la nature ; que Speusippe appelle Dieu une certaine force vitale qui gouverne tout. Parlerai-je de Démocrite, le premier inventeur des atômes ? N’appelle-t-il pas Dieu, et la nature qui envoie les images, et l’intelligence qui les reçoit ? Straton aussi appelle la nature, Dieu ; et cet Épicure, qui fait des dieux oisifs, ou plutôt qui les anéantit, met cependant la nature au-dessus de tout. Aristote varie : toutefois il reconnaît une seule puissance et appelle Dieu tantôt l’esprit, tantôt le monde, quelquefois il assujétit le monde à Dieu. Héraclide n’est pas plus fixe ; malgré ses variations, il donne à Dieu une intelligence divine. Théophraste, Zénon, Chrysippe, Cléante, fort peu d’accord avec eux-mêmes, sont tous ramenés à reconnaître l’unité d’une Providence.
Cléante, parlant de Dieu, en fait tantôt un esprit, tantôt l’âme, tantôt l’air, quelquefois la raison elle-même. Zénon, son maître, veut que la loi naturelle et divine, ou l’éther, ou bien la raison, soient le principe de tout ; et quand il dit que Junon est l’air, Jupiter le ciel, Neptune la mer, Vulcain le feu, et qu’il fait voir aussi des dieux dans les autres éléments, il réfute et confond victorieusement l’erreur publique de l’idolâtrie. Chrysippe dit presque la même chose. Il considère Dieu comme une force divine, une nature rationnelle, le monde lui-même, ou l’inévitable destin. Il imite Zénon dans ses interprétations physiologiques des fables d’Hésiode, d’Homère, d’Orphée. Vous trouvez dans Diogène de Babylone le même système pour expliquer l’enfantement de Jupiter, la naissance de Minerve et les autres événements de cette nature, dont il fait des noms de choses plutôt que des divinités. Xénophon déclare qu’on ne peut savoir la manière d’être du vrai Dieu, qu’il ne faut donc pas chercher à la connaître. Ariston de Chios enseigne qu’elle est incompréhensible. Tous deux ont eu le sentiment de la majesté divine, par là même qu’ils ont désespéré de la comprendre. Le langage de Platon sur Dieu, pour la pensée comme pour l’expression, est plus clair et plus positif. Il serait vraiment divin, si le mélange de quelques idées politiques ne venait l’affaiblir. Aux yeux de Platon, dans le Timée, Dieu, par son nom même, est le père du monde, le créateur de l’âme, l’architecte du ciel et de la terre. Il apprend avant tout que, s’il est difficile de le connaître à cause de son incroyable et infinie puissance, il est impossible d’en parler publiquement lorsqu’on l’a connu. Ce langage est presque le nôtre. Nous reconnaissons un seul Dieu, nous disons qu’il est l’auteur de toutes choses, et nous n’en parlons jamais en public, à moins qu’on ne nous interroge.
XX. Je viens de passer en revue les opinions de presque tous les philosophes, dont le plus beau titre de gloire est d’avoir, sous des noms divers, reconnu un seul Dieu ; d’où il résulte, pour tout homme qui pense, que les Chrétiens d’aujourd’hui sont des philosophes, ou que les philosophes d’autrefois étaient des Chrétiens.
Si le monde est gouverné par une providence et conduit par la volonté d’un seul Dieu, comme nous venons de le prouver, il ne faut pas qu’une antiquité ignorante, émerveillée de ses fables et séduite par elles, nous entraîne dans ses égarements, puisqu’elle est réfutée par ses propres philosophes qui, avec la sanction du temps, ont encore l’avantage de la raison. Nos pères ont été si faciles à recevoir toutes sortes de mensonges, qu’ils ont admis, avec une inconcevable crédulité, les prodiges les plus absurdes, tel qu’une scylla à plusieurs corps, une chimère à différentes formes, une hydre sans cesse renaissante de ses fécondes blessures, des centaures, hommes et chevaux tout ensemble. Ils accueillaient avec avidité toutes les fictions de la renommée. Que dirons-nous de ces rêves d’une vieillesse délirante, de ces métamorphoses d’hommes en oiseau, en bêtes, en arbres, en fleurs ; certes, si elles s’étaient jamais faites, elles se feraient encore ; et dès lors qu’elles ne peuvent se faire, c’est une preuve qu’elles n’ont jamais été possibles. Nos ancêtres ont été tout aussi crédules, tout aussi imprudents dans leur grossière simplicité, lorsqu’ils ont adopté leurs dieux. Ils ont rendu un culte religieux à leurs rois ; ils ont voulu les contempler dans leurs images, après leur mort, et conserver leur mémoire dans leurs statues ; et les objets de leur consolation sont devenus à leurs yeux des êtres sacrés. Avant que le monde fut ouvert au commerce, que les nations eussent mêlé leur culte et leurs mœurs, chaque peuple honorait, comme un citoyen digne de mémoire, ou son fondateur, ou un capitaine célèbre, ou une reine pudique, supérieure à son sexe, ou un bienfaiteur, ou l’inventeur de quelque art utile. Par ce moyen, on donnait une récompense aux morts et un exemple à la postérité.
XXI. Lisez les récits des historiens et les écrits des philosophes, et vous serez, comme moi, frappé de cette vérité. Évhémère montre très-bien que toutes ces divinités sont des hommes déifiés pour leurs vertus ou leurs bienfaits ; il rappelle le jour de leur naissance, leur patrie, leurs tombeaux ; il fait ainsi l’histoire des dieux de chaque province. Il nous parle d’un Jupiter de Crète, d’un Apollon de Delphes, d’une Isis de Pharos, d’une Cérès d’Éleusis. Prodicus nous apprend qu’on a mis au rang des dieux les hommes qui, par leurs voyages ou leurs découvertes en agriculture, avaient rendu de grands services à l’humanité. Persée, dans ses recherches philosophiques, fait les mêmes observations. Il appelle du même nom, et les fruits récemment découverts, et les hommes qui en firent la découverte, comme on le voit par ce langage d’un poète comique : Vénus languit sans Bacchus et Cérès. Le grand Alexandre de Macédoine écrit à sa mère, dans un ouvrage remarquable, qu’un prêtre égyptien, intimidé par sa puissance, lui avait dévoilé ce secret, que leurs dieux n’étaient que des hommes ; il place Vulcain à la tête de tous ces hommes déifiés, et ensuite la famille de Jupiter. Voyez le sistre d’Isis changé en hirondelle, le tombeau vide de Sérapis ou Osiris, dont les membres furent dispersés. Considérez enfin et les sacrifices et les mystères, et vous apprendrez quels furent les événements tragiques, la mort, les funérailles, les gémissements, les plaintes de ces tristes dieux. Isis, avec son Cynocéphale et ses prêtres rasés, pleure, regrette, cherche partout son fils qu’elle a perdu. Les prêtres isiaques, dans leur affliction, se frappent la poitrine et imitent la douleur d’une mère éplorée. L’enfant se retrouve, et aussitôt Isis se réjouit, ses prêtres tressaillent de joie, Cynocéphale, auteur de la découverte, en est tout fier. Ainsi, tous les ans, ils ne cessent de perdre ce qu’ils trouvent et de retrouver ce qu’ils perdent. N’est-il pas ridicule de pleurer ce qu’on adore et d’adorer ce qu’on pleure ?
Ce culte, autrefois sacré en Égypte, l’est maintenant à Rome. Cérès, portant un flambeau allumé, errant çà et là, entourée de serpents, cherche, le cœur plein de trouble et d’anxiété, sa fille Proserpine, enlevée par surprise et déshonorée. Voilà les mystères d’Éleusis. Ceux de Jupiter que sont-ils ? Une petite chèvre est sa nourrice. Il est dérobé à l’avidité de son père, qui veut le dévorer. Les corybantes font retentir leurs cymbales, pour que le père n’entende pas les cris de l’enfant. J’ai honte de parler de Cybèle du mont Didyme qui, vieille et difforme, (elle était déjà mère de plusieurs dieux), et ne pouvant attirer entre ses bras l’amant adultère, trop malheureusement cher à son cœur, le mutila pour en faire un dieu eunuque. Voilà pourquoi les eunuques et les prêtres de Cybèle, l’adorent par le supplice de cette mutilation. Car, ce sont là des supplices véritables plutôt que des sacrifices.
Que dirai-je de la forme et de la figure de vos dieux ? Elles en montrent tout le ridicule et l’infamie ? Vulcain est un dieu boîteux et débile ; Apollon, après tant de siècles, est imberbe ; Esculape a une forte barbe, quoique fils d’Apollon, toujours jeune ; Neptune a les yeux verts ; Minerve les a bleus ; les yeux de Junon sont ceux d’un bœuf ; Mercure a des ailes aux talons ; Pan, des pieds crochus ; Saturne, des pieds chargés de fers ; Janus, deux visages, comme s’il voulait marcher à reculons ; Diane la chasseresse, une robe retroussée ; Diane d’Éphèse, de nombreuses et grosses mamelles ; Diane Trivia, trois têtes et plusieurs mains qui en font un monstre. Que dirai-je de votre Jupiter ? On le représente tantôt barbu, tantôt sans barbe. S’appelle-t-il Hammon ? il a des cornes ; Capitolin ? il porte des foudres ; Latiaris ? il est couvert de sang ; Férétrien ? on ne peut l’approcher. À quoi bon l’énumération de tous vos Jupiters ? il suffit de dire : Autant de noms, autant de monstres. Pour briller sous le nom de vierge, parmi les feux célestes, Érigone se pend ; pour vivre, les Dioscores meurent tour à tour ; pour se relever dieu, Esculape se fait foudroyer ; pour dépouiller l’homme, Hercule se brûle sur le mont Œta.
Voilà les absurdités et les erreurs dont nous avons hérité de l’ignorance de nos pères. Le grand malheur, c’est qu’elles sont devenues le fond même de nos études et de notre éducation. Nous nous en pénétrons surtout par la lecture des poètes, dont l’autorité a fait à la cause de la vérité un tort qu’on ne saurait exprimer. Ce n’est pas sans raison que Platon bannit de sa république, qui n’existe que dans ses livres, le fameux Homère ; mais toutefois après l’avoir comblé d’éloges et chargé de couronnes. Dans sa guerre de Troye, ce poète, plus qu’aucun autre, a trop assimilé vos dieux aux hommes, bien que ce ne soit ici qu’un jeu de son esprit. Il les a divisés en deux camps qu’il met aux prises. Il blesse Vénus, il enchaîne le dieu Mars, il fait couler son sang, il l’oblige à fuir. Il montre Jupiter délivré par Briarée des autres dieux qui voulaient le garotter, pleurant en pluie de sang son fils Sarpédon, qu’il ne peut arracher à la mort, embrasé d’amour par la ceinture de Vénus, et plus épris de Junon que d’aucune de ces amantes adultères. Ailleurs, Hercule transporte des fumiers hors d’une étable ; Apollon fait paître les troupeaux d’un roi appelé Admète ; Neptune relève des murailles pour un certain Laomédon, et, maçon infortuné, il se voit frustré du fruit de son travail. Dans un autre poète, on forge, sur une enclume, les foudres de Jupiter et les armes d’Énée, comme si le ciel, les foudres, les éclairs n’existaient pas longtemps avant que Jupiter reçût le jour dans l’île de Crète, comme si un cyclope pouvait imiter les flammes de la véritable foudre, comme si ce Jupiter ne devait pas les craindre. Que dirai-je de cet adultère de Vénus et de Mars, mis au grand jour ; de cette infâme passion de Jupiter pour Ganymède, consacré dans le ciel ? On a sans doute inventé, transmis toutes ces turpitudes, pour concilier au crime une autorité divine. Par le charme trop séduisant de ces mensonges et de ces fictions, on corrompt l’esprit des enfants, où se fortifie et se conserve jusque dans un âge très-avancé l’impression profonde laissée par ces fables. Ces infortunés vieillissent dans leurs préjugés ; et, ne voyant rien au-delà, ils n’arrivent point à la vérité, qui se présente toujours à ceux qui la cherchent.
Que Saturne, le père de cette race, de cet essaim de dieux, n’ait été qu’un homme, tous les auteurs de l’antiquité, grecs et romains, l’attestent. Nous l’apprenons de Népos et de Cassius, dans leur histoire ; Thallus et Diodore l’ont dit aussi. Ce Saturne, fuyant la Crète pour échapper à la fureur de son fils, aborda en Italie, où il fut accueilli par Janus. Grec d’origine, et poli par les arts, il en enseigna plusieurs à ces peuples incultes et ignorants ; il leur apprit à tracer des lettres, à marquer la monnaie d’une effigie, à forger des instruments. Il voulut que la contrée qui lui avait offert un asile fût appelée Latium, parce qu’elle l’avait caché.
C’est de lui que la ville de Saturnie prit son nom, comme Janiculum prit celui de Janus ; l’un et l’autre voulant laisser à la postérité un long souvenir. Saturne est donc un homme qui fuit, un homme qui se cache ; c’est le père d’un homme et le fils d’un homme. S’il fut appelé fils du ciel et de la terre, c’est qu’il vécut en Italie sans parents connus. Comme aujourd’hui nous disons tombés du ciel ceux qui nous arrivent soudainement ; et sortis de la terre, les inconnus qui nous paraissent d’une origine ignoble. Jupiter, son fils, régna sur la Crète ; là il eut des enfants, là il mourut. On visite encore l’antre de Jupiter ; on montre encore son tombeau, et sa mortalité est mise au grand jour par la nature des sacrifices qu’on lui offre.
XXIII. Il est inutile, je crois, de descendre à chacun des autres dieux en particulier, et de développer toute la suite de cette prétendue race divine, puisque la mortalité prouvée dans les pères a passé, par l’ordre même de la succession, dans le sang des fils, à moins que vous n’en fassiez des dieux après leur mort. Ainsi Romulus est Dieu grâce au parjure de Proculus ; ainsi Juba est Dieu grâce à la volonté des Maures ; ainsi des autres dieux qui furent déifiés de la sorte, et dont la consécration est moins une preuve de divinité qu’un dernier honneur rendu à leur autorité finie. Assurément, c’est bien contre leur gré qu’on leur donne ce titre ; ils aimeraient mieux rester hommes ; quelques vieux qu’ils soient, ils craignent de devenir dieux. Un dieu n’est pas mortel, dès-lors on ne peut faire un dieu de celui qui n’est plus, ni de ceux qui sont nés de lui, puisque tout ce qui naît doit mourir.
Un être divin n’a ni commencement ni fin. Si ces dieux sont nés autrefois, pourquoi n’en voyons-nous plus naître aujourd’hui ? Est-ce que Jupiter est trop vieux ; Junon, stérile ; Minerve aurait-elle blanchi sans devenir mère ? ou plutôt, toute cette génération de dieux n’a-t-elle pas fini dès qu’on a cessé de croire à toutes ces fables ? Au reste, si les dieux pouvaient s’engendrer les uns des autres, il n’y aurait pas de raison pour qu’ils finissent ; dès-lors nous aurions plus de dieux qu’il n’existe d’hommes ; l’air, le ciel ne pourrait pas plus les contenir que la terre les porter. Il est donc certain que tous ces dieux sont des hommes, puisque nous lisons leur naissance dans l’histoire, et que nous connaissons leur mort.
Doutez-vous que le peuple ne prie, n’adore publiquement leurs statues qu’il voit consacrées ? L’imagination de la multitude ignorante n’est-elle pas égarée par la beauté des formes qu’elles tiennent de l’art, éblouie par l’éclat de l’or, émerveillée par le brillant que leur prête la blancheur de l’argent et de l’ivoire ?
Si on voulait considérer comment se fabriquent tous ces simulacres, on rougirait d’avoir eu peur d’une matière habilement déguisée par l’ouvrier pour devenir un Dieu. Ce dieu de bois, reste peut-être d’un bûcher ou d’un gibet, est dressé, taillé, raboté, scié. Ce Dieu d’or ou d’argent, n’est souvent, comme celui que fit faire un certain roi d’Égypte, qu’un vase immonde qu’on forge, qu’on frappe à coups de marteaux, et qui reçoit sa figure sur une enclume. Pierre, il est taillé, sculpté, poli par un homme impur ; il ne sent ni l’injure de sa naissance, ni les honneurs qui lui viennent ensuite de votre piété. Mais peut-être que, bloc de pierre, ou morceau de bois, ou lingot d’argent, il ne peut encore faire un Dieu ; quand le devient-il ? Voilà qu’on le fond, qu’on le taille, qu’on le sculpte ; Attendez, ce n’est pas encore un Dieu ; on le soude, on l’élève, on le met en place ; est-il Dieu ? non pas encore ; mais on le pare, on le consacre, on le prie ; ah ! le voilà Dieu enfin, puisque l’homme le veut et en fait l’inauguration.