Octavius (page 3)

Minucius Felix · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Pères de l'Église/Tome 4/L'Octave de Minucius Félix (pageid=1407241) · 4 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’OCTAVE DE MINUCIUS FÉLIX. (suite)

XXIV. Combien les animaux muets, par le seul instinct de la nature, sont plus justes appréciateurs de vos dieux ; je veux parler ici des rats, des hirondelles, des milans ; ils les savent insensibles, alors ils les rongent, ils sautent dessus, ils s’y perchent, et si vous ne les chassiez ils feraient leurs nids dans la bouche même de ces dieux. Les araignées leur couvrent le visage de leurs toiles, elles en suspendent les fils à leur tête. Vous les nettoyez, vous les frottez, vous les grattez, tant vous soignez, tant vous protégez les dieux de votre façon ! Aucun de vous ne se dit qu’il faut connaître Dieu avant de l’adorer. Vous vous hâtez, en aveugles, d’obéir à vos pères ; vous aimez mieux embrasser l’erreur commune que d’écouter votre raison ; vous craignez sans connaître. Dans l’or et l’argent, on a consacré l’avarice ; de vaines statues sont devenues des êtres importants, grâce à leur forme.

Ainsi est née la superstition romaine. Et dans les rites dont se compose le culte, si vous les passez en revue, combien vous en trouverez qui font rire, combien qui font pitié ? Parmi vos prêtres, les uns courent nuds çà et là au fort de l’hiver, d’autres marchent gravement, la tête couverte d’un bonnet, portant aux bras de vieux boucliers, se déchirant la peau, promenant des dieux qui demandent l’aumône le long des rues. Ce temple ne peut s’ouvrir que deux fois par an. Dans cet autre on ne peut mettre le pied sans crime. Quelques-uns sont interdits aux hommes ; ceux-là cessent d’être sacrés par la présence d’une femme ; qu’un esclave se trouve à certaines cérémonies, c’est un sacrilége qui demande expiation.

Telle statue ne peut être couronnée que par une femme qui n’a connu qu’un mari ; telle autre par une femme plusieurs fois mariée. On cherche avec grande dévotion celle qui compte le plus d’adultères. Que dirai-je de celui qui fait des libations de son propre sang, et qui prie par les blessures dont il se couvre ? ne lui vaudrait-il pas mieux être profane que religieux à ce prix ! Ceux qui se mutilent n’offensent-ils pas les dieux qu’ils pensent apaiser ! Car si vos dieux voulaient des eunuques, ils pourraient en créer et vous dispenser d’en faire. Ne voit-on pas que ce sont des esprits malades, des hommes dépourvus de sens et de raison, qui donnent dans ces folies ; que ceux qu’elles égarent se prêtent un mutuel appui. En effet, l’erreur commune ne cherche son excuse que dans la multitude des esprits égarés.

XXV. Ainsi, selon vous, cette superstition là même aurait fondé, accru, affermi l’empire romain, et c’est moins par la valeur que par la religion et la piété qu’il serait devenu puissant. Oui, sans doute, l’équité romaine a jeté un grand et noble éclat sur le berceau de cet empire.

Rassemblés d’abord par le crime, n’est-ce point à la faveur de l’effroi que répandait leur férocité, que les Romains durent leur accroissement. Une première populace s’attroupe dans une caverne ; là, de toutes parts, accourent des brigands, des scélérats, des incestueux, des assassins, des traitres. Romulus leur maître et leur chef, pour avoir sur eux la supériorité du crime commet un fratricide. Voilà le noble début de cette pieuse cité. Bientôt après elle enlève, elle trompe, elle déshonore sans aucune pudeur, des filles étrangères, fiancées et promises, de jeunes femmes déjà mariées.

C’est à leurs parents, c’est-à-dire à ses beaux-pères, qu’elle déclare une guerre impie. Elle se hâte de verser le sang auquel elle vient de s’unir. Quoi de plus sacrilége, de plus hardi, de plus audacieux, que cette assurance dans le crime ! Chasser leurs voisins de leur territoire, détruire les villes d’alentour, avec leurs temples et leurs autels, opprimer les captifs, s’accroître par la ruine et par le brigandage, telle a été la politique de Romulus, des autres rois et des chefs qui vinrent après.

Ainsi, tout ce que les Romains occupent, adorent, possèdent, est le fruit de l’audace. Leurs temples sont bâtis avec les débris des villes, les dépouilles des dieux, le sang des prêtres. Adopter les religions vaincues, les révérer captives après la victoire, c’est les insulter et les mépriser. Adorer ce qu’on a pris à main armée, c’est consacrer le sacrilége et non des dieux ; pour les Romains autant de triomphes, autant d’impiétés ; autant de trophées sur les nations, autant de dépouilles sur les dieux. Ils furent grands non pour avoir été religieux, mais impunément sacriléges : et comment, dans les batailles, pouvaient-ils compter parmi leurs protecteurs des dieux auxquels ils avaient fait la guerre, qu’ils n’adoraient qu’après avoir atteint le but de leur désir, c’est-à-dire les avoir vaincus ; que peuvent pour vous ces dieux qui n’ont pu soutenir contre vos armes leurs propres adorateurs ? Vos dieux indigènes, nous les connaissons tous. N’est-ce pas Romulus, Picus, Tibérinus, Census, Pilumnus ? Picumnus Tatius inventa Cloacine et l’adora. À celle-ci Hostilius ajouta la Pâleur et la Crainte. Bientôt après, je ne sais quel autre déifia la Fièvre. Et voilà les protecteurs de Rome, la superstition, les maladies et les maux ! Assurément on peut encore ranger parmi ces derniers, et compter au nombre de vos divinités, Acca Laurentia et Flora, ces deux infâmes prostituées. Oui, sans doute, ces dieux vous ont aidé à étendre votre empire, et à vaincre les dieux adorés des nations étrangères. Peut-on supposer que vous ayez eu pour vous, contre ces peuples, le Mars de la Thrace, le Jupiter de Crète, la Junon d’Argos, de Samos et de Carthage ; la Diane de la Tauride, la Cybèle du mont Ida, enfin les monstres plutôt que les dieux de l’Égypte, à moins, peut-être, qu’ils n’aient trouvé chez vous des vierges plus chastes, des prêtres plus saints ? Mais, n’a-t-on pas puni dans plusieurs de vos vierges, comme un inceste horrible, le commerce sacrilége qu’elles ont eu avec des hommes, à l’insu de Vesta leur déesse ; les autres doivent leur impunité, non à une chasteté mieux gardée, mais à une impudicité plus heureuse. Et n’est-ce pas dans vos temples, entre vos autels, que vos prêtres fixent le prix du crime, trafiquent de l’honneur des femmes, méditent des adultères ?

Vous trouverez plus souvent dans la cellule de vos prêtres, que dans l’asile même de la prostitution, la débauche brûlante de feux impudiques et livrée à toutes les infamies. Avant vous, sous la conduite de la Providence, les Assyriens, les Mèdes, les Perses, les Grecs même et les Égyptiens, n’ont-ils pas longtemps régné sans avoir ni pontifes, ni arvales, ni saliens, ni vestales, ni augures, ni de ces poulets en cage, dont l’appétit ou le dégoût réglait le sort de l’empire.

XXVI. Je viens maintenant à ces augures, à ces auspices que vous avez recueillis avec tant de soin, et présentés comme toujours négligés avec repentir, observés avec avantage.

Clodius, Junius, Flaminius, perdirent leur armée, dites-vous, parce qu’ils ne jugèrent pas à propos d’attendre le trépignement accoutumé des poulets, quand on leur jette du blé. Quoi donc ! est-ce que Régulus, fidèle observateur des augures, ne fut pas fait prisonnier ? Mancinus respecte la religion, et tombé au pouvoir de l’ennemi, il passe sous le joug. Paul-Émile trouve les poulets très-avides, et n’en périt pas moins avec la plus grande partie du peuple romain dans les plaines de Cannes. César méprise les augures et les auspices opposés à son passage en Afrique avant l’hiver ; et la mer lui devient plus favorable, la victoire plus facile. Que n’aurais-je pas à vous dire des oracles ! Amphiaraüs prédit ce qui doit lui survenir après sa mort, et ne prévoit pas que sa femme le trahira pour un collier. L’aveugle Tirésias lit dans l’avenir, et ne voit pas le présent. Ennius forge, au sujet de Pyrrhus, les réponses d’Apollon Pythien, lorsqu’Apollon avait déjà depuis longtemps cessé de faire des vers. Cet oracle, si adroit et si ambigu, n’a-t-il pas défailli depuis que les hommes sont plus instruits et moins crédules ? Aussi Démosthènes, qui savait bien que toutes les réponses étaient arrangées, se plaignait que la pythie philippisait. Souvent, me direz-vous, ces auspices et ces oracles ont rencontré la vérité. Je pourrais vous répondre que le hasard peut parfois sembler fort habile et deviner juste à travers une foule de mensonges. Mais j’irai à la source d’erreur et de corruption d’où s’élève le nuage ; j’essayerai d’aller au fond et de le montrer au grand jour.

Il existe des esprits impurs, errants, dans l’espace et de la hauteur des cieux abaissés aux passions fangeuses de la terre. Ces esprits, depuis qu’ils ont perdu la pureté de leur essence, et que le vice est devenu leur élément, ne cessent, pour se consoler de leur malheur, d’y entraîner les autres. Perdus, ils cherchent à perdre ; corrompus, ils veulent répandre l’erreur et la corruption ; séparés de Dieu, ils s’efforcent de nous en éloigner par les religions mauvaises qu’ils introduisent. Que ces esprits soient des démons, les poètes le disent, les philosophes l’enseignent. Socrate surtout l’a reconnu, lui qui s’était mis aux ordres d’un démon familier, pour les suivre dans tout ce qu’il avait à faire ou à éviter. Les magiciens non-seulement connaissent les démons, mais ils font par eux tout ce qui joue le miracle. Sous leur inspiration et leur influence, ils opèrent certains prestiges, comme de faire voir ce qui n’est pas, ou d’empêcher de voir ce qui est. Hostanès, le premier des magicien par les œuvres et le langage, s’exprime sur le vrai Dieu avec la majesté qui lui convient, et reconnaît des anges qui sont ses ministres et ses envoyés ; il les montre près de son trône dans un si profond respect, qu’au moindre signe de sa tête, au moindre de ses regards, ils tremblent et frissonnent.

Le même magicien nous apprend qu’il existe des démons terrestres, errants çà et là, ennemis du genre humain. Platon, qui trouve si difficile de découvrir le vrai Dieu, reconnaît sans peine des démons et des anges ; dans son dialogue du Banquet, il cherche à définir leur nature : il veut qu’elle tienne le milieu entre les substances périssables et les natures immortelles ; c’est-à-dire entre le corps et l’esprit, qu’elle soit un mélange de terre et de vapeurs légères. « C’est d’elle, ajoute-t-il, qu’émane l’amour, qu’il se forme et se glisse dans les cœurs, soulève les sens, remue les passions, allume l’ardeur des désirs. »

Or, ces esprits impurs, c’est-à-dire les démons, ainsi que l’ont montré les magiciens, les philosophes et Platon lui-même, se tiennent cachés sous les statues et les idoles que vous consacres. Par leur inspiration, elles acquièrent pour ainsi dire l’autorité d’une divinité présente. Tantôt ils entrent dans vos devins ou habitent vos temples ; tantôt ils animent les entrailles des victimes, conduisent le vol des oiseaux, dirigent les diverses espèces de sorts et rendent des oracles enveloppés de mensonges. Car ils trompent et sont trompés, soit qu’ils ne voient pas clairement la vérité, ou que la voyant, ils n’osent la publier contre eux-mêmes. Du ciel, ils vous rabaissent vers la terre ; du vrai Dieu, ils vous détournent vers les choses matérielles. Ils troublent la vie, inquiètent le sommeil ; esprits subtils et déliés, ils se glissent furtivement dans les corps, les dérangent par les maladies, effrayent les imaginations, torturent les membres, afin de nous forcer à les adorer, et après s’être engraissés du sang des victimes et de l’odeur de leur chair, placée sur des autels, ils paraissent avoir guéri ceux auxquels ils cessent de nuire. Ils sont eux-mêmes ces furieux que vous voyez courir dans les rues et ces devins qui se roulent à terre, s’agitent comme des bacchantes et font tant de folies dans vos temples ! Le sujet de la fureur est différent, mais l’inspiration démoniaque est la même. D’eux encore vient ce que vous avez dit de Jupiter redemandant en songe les jeux oubliés, des dioscores vus à cheval, de la barque suivant la ceinture d’une matrone ; la plupart d’entre vous n’ignorent pas que les démons le disent eux-mêmes et ne s’en cachent pas, toutes les fois que nous les chassons des corps ou par la torture de nos paroles, ou par la ferveur de nos prières. Saturne, Sérapis, Jupiter et tout ce que vous adorez de démons, vaincus par la douleur, déclarent ce qu’ils sont en présence même des vôtres, et n’osent mentir pour couvrir leur confusion. Vous les avez pour témoins, ils déposent contre eux en faveur de la vérité. Adjurés au nom du seul et vrai Dieu, les malheureux frissonnent involontairement dans les corps qu’ils possèdent ; ils en sortent brusquement ou s’en retirent peu à peu selon que la foi du patient favorise leur fuite, ou selon le bon plaisir de celui qui le guérit. Aussi fuient-ils précipitamment l’approche des Chrétiens qu’ils attaquaient de loin autrefois par votre ministère dans les assemblées ; et comme il est naturel de haïr ceux que l’on redoute, et de leur nuire si on le peut, ils se glissent dans l’esprit d’un vulgaire ignorant, et la crainte leur fait semer des haines secrètes contre nous ; c’est ainsi qu’ils s’emparent des âmes, qu’ils assiégent les cœurs, afin qu’on nous haïsse avant de nous connaître, de peur qu’après nous avoir connus, on ne puisse s’empêcher de nous imiter, ou se résoudre à nous condamner.

XXVIII. Quoi de plus inique que de juger comme vous le faites ce qui est nouveau pour vous, ce que vous ne connaissez pas. Nous aussi nous avons été ce que vous êtes ; dans notre aveuglement, dans notre stupide ignorance, nous pensions comme vous. Nous croyions que les Chrétiens adoraient des monstres, dévoraient des enfants, mêlaient l’inceste à leurs festins. Nous ne faisions pas attention que ces fables monstrueuses, soufflées par les démons, n’avaient jamais été ni examinées ni prouvées, que depuis si longtemps personne n’avait trahi le secret, lorsqu’on pouvait compter sur le pardon du crime et sur la récompense de la révélation ; que telle est l’innocence des Chrétiens, que lorsqu’ils sont les accusés, loin de rougir et d’avoir peur, ils regrettent de ne l’avoir pas été plutôt ! Les sacriléges, les incestueux et même les parricides trouvaient en nous des avocats et des défenseurs. Pour les Chrétiens, nous ne pensions pas même qu’on dût les écouter. Dans notre barbare pitié, nous sévissions avec plus de rigueur, nous les torturions pour les obliger à nier ce qu’ils confessaient et les dérober à la mort par ce désaveu. Ainsi, l’usage de la torture à leur égard était renversé ; elle ne cherchait plus à arracher la vérité, elle forçait au mensonge. Si un Chrétien plus faible que les autres se laissait vaincre à la douleur, au milieu des angoisses du supplice, et désavouait sa religion, nous prenions son parti comme si, pour avoir abjuré le nom qu’il porte, il s’était lavé de tous ses crimes. Ne voyez-vous pas maintenant que nous avons pensé comme vous, et fait tout ce que vous faites aujourd’hui ? Cependant, si la raison, et non l’inspiration du démon, présidait à ces jugements, il faudrait contraindre les Chrétiens, non à dire qu’ils ne le sont pas, mais à confesser leurs incestes, leurs infamies, leurs sacriléges, leurs infanticides. Voilà les fables dont les mêmes démons rebattent sans cesse les oreilles de la multitude, pour exciter contre nous l’horreur et l’exécration.

Rien ici ne doit étonner. Comme la renommée, qui se nourrit des bruits semés dans le peuple, meurt en présence de la vérité, que font les démons ? Ils sèment, ils alimentent sans cesse la calomnie. Alors vous entendez répéter cette fable absurde que nous adorons comme un dieu la tête d’un âne. S’il faut être insensé pour se faire un pareil culte, ne faut-il pas être plus insensé encore pour le croire, à moins qu’il ne soit question de vous, qui, dans les étables, consacrez tous les ânes avec votre déesse Épone ; de vous, qui les dévorez pieusement avec Isis ; de vous, qui tout à la fois immolez et adorez des têtes de bœufs et des têtes de moutons ; de vous, enfin, qui placez dans vos temples des dieux moitié hommes et moitié boucs, des dieux à visage de chien ou de lion. Ne faites-vous pas paître et n’adorez-vous pas le bœuf Apis avec les Égyptiens ? Condamnez-vous leurs sacrifices en l’honneur des serpents, des crocodiles, des oiseaux et d’autres bêtes ? La superstition ne va-t-elle pas jusqu’à punir de mort l’homme qui tuerait un de ces dieux ? Ces mêmes Égyptiens, ainsi que plusieurs d’entre vous, ne redoutent pas moins leur Isis que l’âpreté des oignons ; leur Sérapis, que le bruit indécent qui sort de l’homme. L’inventeur de la fable qui nous fait adorer le membre viril d’un prêtre, nous impute ses propres infamies. Un pareil culte conviendrait mieux, je pense, chez des hommes hideusement impudiques, où les deux sexes prostituent tous leurs membres, où l’extrême lubricité s’appelle savoir vivre, où l’on envie la licence des courtisannes, où l’impureté des embrassements se porte à des horreurs qu’on ne saurait décrire, où la langue est immonde lors même qu’elle se tait, où l’on éprouve toute la lassitude de l’impudicité avant d’en ressentir la honte. Chose affreuse ! Les infâmes commettent un crime que l’âge le plus tendre ne pourrait souffrir, que la tyrannie la plus dure n’oserait imposer !

XXIX. Pour nous, il ne nous est pas même permis d’écouter ces horreurs. Plusieurs d’entre nous trouvent honteux que nous en parlions quand il s’agit de nous défendre. Ce que vous imputez à des hommes chastes et pudiques nous paraîtrait impossible si vous n’en offriez pas des exemples.

Vous nous reprochez d’adorer un criminel sur la croix. Vous êtes bien loin de la vérité, si vous pensez qu’un homme ait pu se faire adorer des Chrétiens, ou qu’un scélérat ait mérité qu’ils le crussent Dieu.

Qu’il est à plaindre celui qui place sa confiance dans un mortel ? il perd tout avec ce mortel. Nous laissons cette folie aux Égyptiens. Ils choisissent un homme parmi eux et l’adorent. Ils le consultent dans toutes leurs entreprises ; ils le supplient dans toutes leurs prières ; ils immolent des victimes en son honneur. Et cet homme, Dieu pour les autres, est toujours, qu’il le veuille ou ne le veuille pas, homme pour lui-même ; s’il peut tromper la bonne foi d’autrui, il ne saurait tromper la sienne. Une basse et honteuse flatterie ne se borne pas à donner aux rois et aux princes les noms de grand, d’illustre, ainsi qu’il est permis ; elle les appelle des dieux ; comme si l’honneur pour le grand homme n’était pas l’hommage le plus vrai, et l’amour pour l’homme de bien le tribut le plus doux.

Ils invoquent donc la divinité de ces hommes, ils tombent à genoux devant leurs images, ils implorent leur génie, disons mieux, leur démon. Ils trouvent plus sûr de se parjurer par le nom de Jupiter que par celui de leurs rois.

Nous n’adorons ni ne désirons la croix ; mais vous qui, du bois, faites des dieux, peut-être adorez-vous aussi des croix de bois comme faisant partie de ces dieux. Et que sont vos étendards, vos drapeaux, les enseignes de vos légions, sinon des croix dorées et chargées d’ornements. Vos trophées de la victoire ne présentent pas seulement la forme d’une croix, mais encore l’image d’un crucifié. Une image bien naturelle de la croix se trouve dans le navire qui fend l’onde avec ses voiles déployées, ou qui glisse doucement avec les rames en repos sur ses bords. Dressez-vous un joug, vous représentez une croix. Vous la représentez encore lorsque, les mains étendues, vous invoquez Dieu dans la sincérité de votre âme. La représentation de la croix est donc une expression qui se trouve dans la nature, ou qui fait le fond de votre culte.

XXX. Je veux arriver maintenant à ceux qui disent ou qui pensent que l’initiation, chez les Chrétiens, se fait par le sang et par le meurtre d’un enfant. Pouvez-vous croire que parmi nous, un corps si tendre, si délicat, soit destiné à des coups assassins ; que ce premier sang d’une créature si jeune, d’un être qui est à peine un homme, trouve quelqu’un qui veuille le faire jaillir, le verser, le boire ? Nul autre ne peut le croire que celui qui peut l’oser. Mais je vous vois tantôt exposer aux bêtes féroces, aux oiseaux de proie, vos enfants nouveaux-nés ; tantôt, par un genre de mort affreux, par la strangulation, leur ôter la vie. Il est des femmes parmi vous qui, à l’aide de certains breuvages, font mourir dans leurs entrailles l’homme encore en germe, et deviennent infanticides avant d’être mères. Grâce aux leçons de vos dieux, du ciel jusqu’à vous descendent ces forfaits. Saturne n’a point exposé ses enfants, mais il les a dévorés. C’est à bon droit que dans certaines contrées de l’Afrique, des pères lui sacrifient leurs fils, en étouffant leurs cris à force de caresses et de baisers, pour ne pas offrir au dieu une victime qui se lamente. C’était une coutume des habitants de la Tauride, près du Pont, et d’un roi d’Égypte nommé Busiris, d’immoler leurs hôtes. Les Gaulois sacrifient à Mercure des victimes humaines, ou inhumaines, si vous l’aimez mieux. Les Romains, dans certaines circonstances, enterrent tout vivants un homme et une femme de la nation gauloise, un homme et une femme grecs d’origine. Aujourd’hui encore, c’est par l’homicide que vous adorez Jupiter Latiaris, digne fils de Saturne, il s’engraisse du sang des criminels, des scélérats. Je croirais volontiers que c’est de ce dieu que Catilina apprit à faire un pacte de sang avec ses complices ; Bellone, à demander le sang des mortels en libation ; d’autres, à guérir de l’épilepsie avec le sang d’un homme, remède pire que le mal. Sont-ils moins impies que celui qui, dans l’arène, dévorerait la bête sauvage encore teinte du sang de nos semblables, ou bien engraissée de leurs membres et de leurs entrailles ? Pour nous, il ne nous est permis ni de voir le meurtre, ni d’en écouter le récit. Nous avons tant d’horreur de verser le sang humain que, dans nos aliments, nous nous abstenons même du sang des animaux qui nous servent de nourriture.

Et cette fable si rebattue de nos banquets incestueux est encore une invention de la ligue infernale, pour flétrir d’une pareille infamie la gloire de notre chasteté, et, par l’effroi de cette horrible idée, aliéner de nous les esprits, avant qu’ils aient pu connaître la vérité. Aussi votre Fronton ne le dit point comme un témoin qui affirme ce qu’il a vu, mais comme un auteur qui lance un sarcasme. Et d’où l’idée en est-elle venue, sinon des usages qui se trouvent encore parmi vous ? En Perse, on peut être le mari de sa mère ; en Égypte, chez les Athéniens, épouser sa sœur. On fait vanité de l’inceste dans vos histoires et dans vos tragédies, et vous mettez votre bonheur à les lire et à les écouter. Adorez-vous autre chose que des dieux incestueux qui se sont unis à leurs mères, à leurs filles, à leurs sœurs ? Voilà pourquoi l’inceste se trahit souvent chez vous et s’y commet toujours. Même sans le savoir, malheureux que vous êtes ! vous pouvez vous précipiter dans ce crime, puisque votre lubricité se jette sur toutes les femmes, puisque vous semez partout vos enfants, puisque vous abandonnez à la pitié publique ceux mêmes qui naissent dans vos mains. Est-il possible que vous ne rencontriez pas votre sang, que la méprise ne vous livre point à ceux qui vous doivent le jour ? C’est contre le témoignage même de votre conscience, que vous arrangez cette fable qui nous accuse d’inceste. Chez nous la pudeur est dans l’âme, et non pas seulement sur le visage. Nous demeurons volontiers dans les liens du mariage, mais nous n’en contractons qu’un seul, comme nous ne connaissons qu’une seule femme, dans l’unique désir d’avoir des enfants, autrement nous n’en connaissons aucune. Non seulement la pudeur, mais encore la sobriété préside à nos festins. Nous n’y savourons pas les mets avec délices, nous ne les prolongeons point par les charmes du vin. Chez nous, une grave modestie tempère la gaîté. Pudiques dans leurs paroles, et plus encore dans leurs mœurs, la plupart d’entre nous se glorifient d’une virginité inviolablement conservée. Nous sommes si éloignés de l’inceste, que plusieurs rougissent même des plaisirs légitimes d’une chaste union.

On ne doit point nous reléguer dans les derniers rangs du peuple, si nous ne voulons pas de votre pourpre et de vos dignités ; ni nous juger factieux, si nous ne cherchons que la vertu, si nous sommes aussi paisibles, réunis que séparés ; ni nous donner pour des parleurs sans fin dans le secret, si c’est vous qui avez honte ou qui craignez de nous écouter en public. Notre propagation toujours croissante n’est point une preuve d’erreur, mais un témoignage glorieux. Quand la vie est pure comme la nôtre, les amis restent et les autres arrivent. Ce n’est point, comme vous le pensez, à des marques extérieures, mais à l’innocence et à la modestie que nous nous reconnaissons ; un mutuel amour nous unit. Nous ne savons pas ce que c’est que la haine, et voilà ce qui vous irrite. Nous nous appelons frères, comme enfants d’un même père, comme partageant la même foi, comme héritiers d’une même espérance, et voilà ce qui excite votre envie. Car vous ne vous connaissez pas entre vous ; vous vous déchirez mutuellement, vous ne vous reconnaissez frères que pour le parricide.

XXXII. Pensez-vous que nous cachions l’objet de notre culte, parce que nous n’avons ni temples ni autels ? Sous quelle forme représenter Dieu, si l’homme lui-même, aux yeux de la raison, est son image ? Quel temple lui ériger, lorsque le monde qu’il a fait ne peut le contenir ? Enfermerai-je dans l’étroite enceinte d’un petit édifice la majesté d’un si grand Dieu, lorsque moi, simple mortel, je serais plus à l’aise hors de cette enceinte ? Ne vaut-il pas mieux lui dédier un temple dans notre esprit, lui consacrer un autel dans notre cœur ? Offrirai-je au souverain maître des victimes qu’il a destinées pour notre usage, lui renverrai-je ses propres dons ? Ne serait-ce pas une ingratitude ? Une âme droite, une conscience pure, une foi sincère, voilà les seules offrandes dignes de lui. Vivre dans l’innocence, c’est le prier ; pratiquer la justice, c’est lui faire des libations ; s’abstenir de l’injustice, c’est se concilier sa faveur. Tel est notre culte, tels sont nos sacrifices ; le plus juste parmi nous est le plus religieux. Nous ne pouvons, dites-vous, ni voir, ni montrer le dieu que nous adorons ; c’est par là même que nous le croyons Dieu, parce que, sans le voir, nous sentons qu’il existe.

Sa puissance, nous l’avons toujours sous les yeux, dans ses œuvres, dans les révolutions de la nature. La foudre, le tonnerre, l’éclair, la sérénité du ciel la manifestent. Les vents qui ébranlent, qui agitent, qui bouleversent tout, les voyez-vous ? Le soleil fait tout voir, voyez-vous quelque chose dans le soleil ? Il éblouit de ses rayons, il affaiblit la vue de celui qui le contemple ; le regardez-vous trop longtemps, il vous aveugle. Et vous pourriez soutenir l’éclat du Dieu, créateur de ce soleil, du Dieu, source de la lumière, vous qui vous dérobez à ses éclairs, vous qui fuyez devant sa foudre ? Vous prétendez le voir avec des yeux de chair, et vous ne pouvez voir ni toucher cette âme qui vous fait vivre et parler ?

Vous dites : mais ce Dieu ignore les actions des hommes ; relégué dans le ciel, peut-il nous suivre tous, peut-il nous connaître chacun en particulier ? Tu te trompes, ô homme ! ou l’on t’abuse. Comment Dieu serait-il loin de toi, puisque le ciel, la terre, tout ce qui existe hors de ce monde visible est rempli de sa présence ; il est en tous lieux. Nous l’avons non seulement près de nous, mais encore en nous-mêmes.

Regarde encore le soleil : attaché à la voûte céleste, il se répand sur toute la terre, tout y ressent également sa présence ; il est partout, il se mêle à tout, et rien n’altère la pureté de sa lumière. À plus forte raison Dieu, auteur de tous les êtres, les embrasse tous de ses regards, pénètre tous les secrets, voit dans les ténèbres et jusque dans nos pensées, autre région ténébreuse. Nous n’agissons pas seulement sous ses yeux, mais si j’ose le dire, nous vivons en lui et avec lui.

XXXIII. Ne nous flattons pas de former une grande multitude ; nous nous croyons innombrables et nous sommes bien peu devant Dieu. Nous faisons des divisions de peuples, de nations ; tout ce monde, aux yeux de Dieu, ne fait qu’une famille. Les rois, par leurs ministres, connaissent tout dans leurs états ; Dieu n’a pas besoin d’intermédiaire. Encore une fois, nous ne vivons pas seulement sous la majesté de ses regards, mais dans son sein. Vous dites encore : qu’est-il revenu au peuple juif d’avoir élevé à ce Dieu unique un temple, des autels, de l’avoir honoré par la pompe de son culte superstitieux ? Vous êtes dans une grande erreur à l’égard de ce peuple, si l’ignorance ou l’oubli des faits passés, ne vous laisse voir que ceux qui se sont accomplis de nos jours. Tant que les Juifs servirent avec un cœur chaste et religieux le Dieu que nous servons nous-mêmes (car c’est le Dieu de tous les peuples), tant qu’ils suivirent ses salutaires ordonnances, leur nombre, petit d’abord, s’est multiplié à l’infini. De pauvres, ils sont devenus riches ; d’esclaves, rois puissants ; faibles, sans armes, ils ont écrasé, sous les ordres de ce Dieu et à la faveur des éléments, les multitudes armées qui les poursuivaient dans leur fuite. Relisez leur histoire ou bien les auteurs romains, s’ils ont plus de charmes pour vous. Laissons-là les anciens, si vous le voulez, et apprenez de Flavius Josèphe et d’Antoninus Julianus ce qu’étaient les Juifs. Vous saurez que leur ruine vient de leur aveuglement, que tout ce qui leur est arrivé leur avait été prédit longtemps d’avance, s’ils persévéraient dans leur incrédulité. Vous comprendrez alors qu’ils ont abandonné Dieu avant que Dieu les abandonnât ; que ce Dieu n’a point subi avec eux le joug du vainqueur, comme vous le dites avec impiété, mais qu’il les a livrés à leurs ennemis comme des transfuges de sa loi.

XXXIV. À l’égard de l’embrâsement du monde, si vous ne croyez pas, ou si vous avez peine à croire qu’un feu soudain doive tomber du ciel, vous partagez l’erreur du simple vulgaire. Qui des philosophes doute ou ignore que tout ce qui naît finit, que tout ce qui commence meurt, que le ciel, avec tous les astres qui l’embellissent, par là-même qu’il a reçu l’être, doit le perdre un jour ? L’opinion constante des Stoïciens, n’est-elle pas que l’eau douce des fontaines ou celle de la mer est le principe de vie pour l’univers, qu’il cessera d’être par la violence du feu, qu’il doit s’embraser quand il aura perdu son humidité ? N’est-ce pas le sentiment des Épicuriens, sur la conflagration des éléments et la ruine du monde ?

Platon enseigne que les diverses parties qui le composent, subissent alternativement des inondations et des embrâsements, et après avoir dit que le monde est éternel, indissoluble, il ajoute que néanmoins le Dieu qui l’a fait peut seul le briser et l’anéantir. Est-il étonnant en effet, que ce vaste édifice puisse être détruit par celui qui l’a élevé ? Vous voyez donc que vos philosophes pensent comme nous. Nous n’avons pas suivi leurs traces, mais ils ont mêlé à leurs écrits quelqu’ombre de vérité, prise à nos divins prophètes qu’ils ont imités. C’est ainsi que vos sages les plus illustres, Pythagore le premier, mais Platon principalement, vous ont transmis, altéré et mutilé, le dogme de la résurrection. N’enseignent-ils pas qu’après la dissolution des corps, les âmes seules subsistent à jamais, qu’elles passent plusieurs fois dans de nouveaux corps. À cette erreur absurde, ils en ajoutent une autre qui vient encore affaiblir la vérité. Ils osent dire que l’âme humaine entre dans le corps de la brute, des bêtes, des oiseaux ; opinion plus digne d’un bouffon qui plaisante, que d’un philosophe qui médite.

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