Octavius
L’Octave de Minucius Félix
L’OCTAVE DE MINUCIUS FÉLIX.
Quand je me livre à mes réflexions, et que je me rappelle le souvenir d’Octave, de cet ami le plus vrai, le plus fidèle, je sens je ne sais quoi de si doux et de si tendre dans cette pensée, que je crois moins me rappeler le passé que recommencer ces heureux jours. Son image est d’autant plus gravée dans mon cœur et dans tous mes sens, qu’elle est maintenant plus éloignée de mes yeux. Et ce n’est pas sans raison qu’un homme si distingué, si religieux, a laissé au fond de mon âme, en me quittant, ce regret immense. Il m’aima toujours d’un amour si vif et si tendre, que dans nos jeux comme dans les affaires sérieuses, sa volonté ne contrariait jamais la mienne, et que nos sentiments se trouvaient toujours dans une parfaite harmonie. Vous auriez cru qu’un même esprit animait deux corps : il était le seul confident de mes faiblesses, le seul témoin de mes erreurs ; et lorsqu’affranchi de mes ténèbres, je passai de la nuit du mensonge au jour de la sagesse et de la vérité, il ne refusa point de me suivre ; que dis-je ? il fit bien mieux, il me devança.
En me reportant vers cette époque d’une vie passée au sein de la plus étroite amitié, ma pensée s’est surtout arrêtée à ce discours qu’il tint à Cécilius, alors engagé dans de vaines superstitions, et dont la force dans cette grave discussion le convertit au Christianisme.
Octave était venu à Rome pour traiter de ses affaires et pour me voir ; il avait laissé maison, femme, enfants. Ces derniers étaient dans cet âge d’innocence qui leur donne tant de grâce lorsqu’ils essayent de former des sons qu’ils ne rendent qu’à demi, parole si douce d’une langue novice qui bégaye et s’interrompt. Je ne pourrais dire quels furent les transports de ma joie lorsque je le vis arrivé ; elle était d’autant plus vive que j’étais loin de m’attendre au bonheur de voir cet ami si parfait.
Après deux jours donnés à l’assiduité des entretiens pour satisfaire les premiers besoins du cœur, et nous dire mutuellement mille choses qu’une absence réciproque nous laissait ignorer, nous convînmes d’aller à Ostie, séjour enchanteur, où j’espérais trouver à la faveur des bains de mer un moyen aussi sûr qu’agréable pour dissiper un certain fond d’humeur dont j’étais tourmenté. Les vacances avaient fait succéder au travail du barreau le plaisir des vendanges ; c’était le moment où l’automne, après les chaleurs brûlantes de l’été, nous offre sa douce température. Nous nous dirigions un matin, dès le point du jour, vers la mer, en suivant le rivage pour respirer cet air frais et pur qui rend au corps sa vigueur, et goûter le plaisir si doux qu’on trouve à fouler le sable qui cède mollement sous les pas. Cécilius était avec nous ; il apperçoit chemin faisant une statue de Sérapis, et aussitôt, selon l’usage du vulgaire superstitieux, il porte sa main à la bouche et la baise.
En vérité, mon cher Marcus, me dit Octave, ce n’est pas le fait d’un homme vertueux de laisser dans les ténèbres d’un vulgaire ignorant un ami qui ne vous quitte pas, et de souffrir qu’à la lumière de ce beau jour de la vérité il vienne se heurter contre des pierres, oui des pierres façonnées en statues, couvertes d’essences et couronnées de fleurs ; vous le savez bien, c’est sur vous autant que sur lui-même que rejaillit la honte d’un pareil aveuglement.
Tout en discourant de la sorte, nous traversions la ville, et déjà nous étions en liberté sur le bord de la mer. De petites vagues qui venaient mourir doucement sur le sable semblaient l’applanir pour la promenade. La mer ne cesse pas d’être un peu agitée lors même que les vents se taisent ; elle ne poussait point alors vers ses bords des ondes blanches et écumeuses ; c’était plutôt des vagues doucement émues. Nous goûtions un plaisir extrême à voir leurs détours venir nous mouiller lorsque nous étions au bord de l’eau, que le flot tantôt se jouait à nos pieds, et que tantôt replié et revenant sur lui-même il allait se perdre au sein de la mer.
Nous avancions à pas tranquilles, trompant la longueur de la route par le charme des récits. Ces récits étaient des histoires d’Octave qui nous parlait de la navigation. Lorsque nous eûmes fait un assez long chemin, nous suivîmes les mêmes sinuosités de la rive en retournant sur nos pas. Arrivés à l’endroit où de petits navires, retirés à l’écart et élevés au-dessus de la vase, reposaient sur des poutres, nous vîmes de jeunes enfants, qui, pleins d’ardeur, faisaient à l’envi l’un de l’autre rouler des pierres sur la surface de la mer. Ce jeu consiste à choisir sur le rivage une de ces petites pierres applaties que polit le mouvement des flots ; on la dispose entre ses doigts du côté plat ; ensuite penché aussi bas qu’on le peut et presqu’à terre on la lance sur l’eau. Cette espèce de trait rase et effleure le dos de la mer, selon l’impulsion légère qui le fait glisser. Ou bien il fend les flots, vole à leur surface, plonge et ressort tant qu’un bond longtemps prolongé le soutient. L’enfant dont la pierre se porte plus loin et rebondit le plus de fois se proclame vainqueur.
Octave et moi nous nous amusions de ce spectacle. Cécilius n’y prêtait aucune attention et ne souriait point à cette lutte ; mais rêveur, chagrin, se tenant à l’écart, il faisait lire sur son visage je ne sais quelle douleur secrète. Qu’avez-vous ? lui dis-je ; je ne vous reconnais plus. Où est donc cette vivacité, cette gaîté qui brillait dans vos yeux, même au milieu des affaires les plus sérieuses ? Le reproche que vous a fait Octave, reprit-il, est un aiguillon qui me pique et m’importune ; accuser mon ami de négligence à mon égard, c’est faire plus adroitement retomber sur moi, quoique d’une manière indirecte, le blâme d’ignorance.
Je n’en resterai pas là, je demande raison à Octave de toute cette affaire. S’il veut qu’un homme de la secte qu’il attaque soutienne la lutte avec lui, il verra qu’il est plus facile de disputer entre amis que de combattre en vrais philosophes. Allons nous asseoir sur le môle qui protège les bains contre les flots, sur ces rochers qui s’avancent dans la mer ; nous pourrons nous délasser de la fatigue et discuter plus à notre aise. On s’assied ainsi qu’il l’avait proposé, mais de manière que j’occupais le milieu, car ils s’étaient placés à mes côtés, non par respect, par déférence ou cérémonie (car toujours l’amitié nous trouve ou nous rend égaux) mais me prenant pour arbitre, ils avaient voulu que je fusse plus près d’eux pour mieux les entendre et séparer les deux antagonistes.
Alors Cécilius commença en ces termes :
Mon cher Minucius, bien qu’il ne vous reste plus aucun doute sur l’affaire qui nous divise, puisqu’après avoir examiné avec soin les deux systèmes, vous avez condamné l’un pour suivre l’autre, il vous faut cependant apporter ici un esprit impartial, tenir la balance d’un juge plein d’équité, et ne pas suivre la pente qui vous entraînerait plus d’un côté que d’un autre, de peur que votre jugement ne parût moins le résultat de nos raisons que l’expression de vos propres sentiments. Si vous voulez siéger ici comme un homme entièrement neuf, qui ne sait rien des deux partis, il me sera facile de vous prouver qu’ici-bas tout est incertain, douteux, problématique, vraisemblable plutôt que vrai.
C’est pourquoi il est moins étonnant de trouver des hommes qui, découragés dans la recherche de la vérité, cèdent sans examen à la première opinion qui se présente. Il serait plus extraordinaire d’en rencontrer qui persévèrent dans leurs recherches avec un zèle opiniâtre. Mais ne doit-on pas gémir et s’indigner de voir des gens sans études, sans lettres, dans l’ignorance des arts, si ce n’est des plus abjects, prononcer sur le principe des choses, sur la nature humaine, pendant que la philosophie qui possède un si grand nombre d’écoles, est encore à délibérer depuis tant de siècles sur ces graves questions. Et ce n’est pas sans raison : il y a si loin de la faiblesse de l’homme à la connaissance de Dieu ! Aussi ce qui demeure suspendu au-dessus de nos têtes dans les cieux, ce qui est enseveli sous nos pieds dans les abîmes de la terre, est un secret impénétrable pour nous. Il ne nous est pas donné de le savoir, et il serait même impie de vouloir le sonder. Nous serions assez heureux, assez sages, si nous savions, selon les maximes d’un ancien philosophe, nous connaître davantage nous-mêmes ; mais si, nous livrant à un vain travail, à des recherches insensées, nous voulons franchir les limites imposées à notre faiblesse ; si, jetés sur la terre, nous allons, dans les transports d’une ambitieuse audace, nous élancer par de-là les cieux, du moins ne nous forgeons pas de vains fantômes, ne mêlons pas à ce premier égarement des terreurs imaginaires. Qu’il y ait eu, dans le principe, des éléments générateurs rassemblés au sein de la nature, faut-il pour cela un Dieu créateur ? Que les diverses parties de cet univers aient été formées, arrangées, réunies par un concours fortuit, est-il besoin d’un Dieu qui en soit l’architecte ? Que le feu ait allumé les astres, que le ciel se soit déployé de lui-même, que la terre se soit affermie par son poids, que les eaux, par leur pente naturelle, aient pris leur cours vers la mer, quel rapport dans tout cela avec votre religion nouvelle, cet épouvantail qui n’est après tout qu’une superstition ?
L’homme, la brute, tout ce qui naît, vit et respire, est un assemblage spontané des éléments, et se résout, se décompose en ces mêmes éléments, puis s’évanouit. Ainsi, tout reflue à sa source, tout revient à son principe, sans ouvrier, sans juge, sans créateur. Ainsi, des semences ignées qui se réunissent naissent sans cesse de nouveaux soleils. Ainsi, les vapeurs exhalées de la terre forment les brouillards ; ou bien elles s’assemblent et s’épaississent, et de là les nuages qui s’élèvent ; ou elles descendent, et alors la pluie tombe, le vent siffle, la grêle se précipite. Le choc des nues fait gronder le tonnerre, briller l’éclair, jaillir la fondre. Ces feux si redoutés tombent au hasard et sans choix sur les montagnes, sur les arbres, sur les lieux sacrés et profanes ; ils frappent l’homme pieux comme le scélérat. Que dirai-je de ces tempêtes inconstantes, soudaines, qui dans leur cours impétueux ne respectent aucun ordre de choses, et détruisent tout sans distinction ? De ces naufrages qui confondent la destinée des bons et des méchants sans considération des mérites ? De ces incendies qui n’épargnent pas plus la vie du juste que celle du pervers ? De ces pestes qui corrompent l’air du ciel, et promènent la mort sur toutes les têtes ? Des fureurs de la guerre, où les plus braves succombent les premiers ? Dans la paix, le vice marche de pair avec la vertu ; que dis-je, c’est lui qui est en honneur, de sorte qu’à l’égard de plusieurs, vous ne savez pas s’il vaut mieux détester leurs crimes qu’envier leur prospérité.
Si une Providence gouvernait le monde, ou si quelque divinité commandait avec empire, verrait-on jamais un Denys Phalaris sur le trône, un Rutilius, un Camille dans l’exil, un Socrate condamné à boire la ciguë ? Voilà les arbres chargés de fruits mûrs ; voilà la moisson qui jaunit ; déjà le raisin se colore sur la vigne ; et tout à coup surviennent des pluies, des grêles qui gâtent et détruisent tout. Ou la vérité se dérobe sous des nuages épais qui ne laissent percer que des lueurs incertaines, ou plutôt tout est le jouet d’un aveugle destin. Le hasard commande partout sans autres lois que ses caprices. Puisqu’on ne trouve qu’incertitude dans la nature, ou rien de certain que l’empire de la fortune, tout ce que nous pouvons faire de mieux et de plus honorable, c’est de nous en tenir aux leçons de nos pères comme aux plus sûrs garants de la vérité, c’est de suivre la religion établie, c’est d’adorer les dieux que nous avons appris à craindre avant même de les connaître ; c’est de ne pas nous ériger en juges de ces dieux, mais de nous en rapporter à nos ancêtres, qui, dans un siècle encore simple et voisin de l’enfance du monde, méritèrent d’avoir ces mêmes dieux pour rois et pour amis. Aussi l’histoire nous fait-elle voir chez tous les peuples, dans chaque province comme dans chaque empire, un culte national, des dieux indigènes : Éleusis adore Cérès ; la Phrygie, Cybèle ; Épidaure, Esculape ; la Chaldée, Bélus ; la Syrie, Astarté ; la Tauride, Diane ; les Gaules, Mercure ; Rome, tous les dieux. Grâce à la piété des Romains, leur empire et leur puissance embrassent tout l’univers, et s’étendent par delà les limites de l’océan et des contrées où le soleil finit son cours ; récompense des vertus religieuses pratiquées jusque dans le tumulte des camps. Le rempart le plus sûr des villes était le respect pour les dieux, la chasteté des vierges, les nombreuses distinctions accordées aux prêtres. On a vu le Romain assiégé, sans autre asile que le Capitole, continuant d’adorer ces dieux qui semblaient déclarés contre lui et que d’autres auraient blasphémés, passer, sans autre arme que le bouclier de la religion, à travers les Gaulois étonnés de sa superstitieuse audace ; et dans l’ivresse de la victoire, après avoir forcé les remparts ennemis, tomber aux pieds des divinités vaincues, chercher partout des dieux hospitaliers pour en faire les siens, ériger des autels aux dieux mânes et même aux dieux inconnus. C’est en adoptant les cultes de toutes les nations que Rome a mérité d’être la reine du monde.
De là cet esprit religieux qui s’est maintenu constamment, et qui, loin de s’altérer, s’est accru avec la succession des âges. Car le respect qui s’attache aux institutions religieuses est toujours en proportion de leur antiquité.
VII. Toutefois, je ne craindrai pas de l’avouer, si je me trompe, je préfère mon erreur à la vôtre. Ce n’est pas sans raison que nos ancêtres s’occupèrent avec tant de soin à consulter les augures, à lire dans les entrailles des victimes, à consacrer des temples et instituer des sacrifices. Interrogez nos annales, et vous verrez qu’ils se sont fait initier aux mystères de toutes les religions, soit pour rendre grâce aux dieux de leurs bienfaits, soit pour détourner leur courroux prêt à sévir, soit pour le désarmer, quand il faisait sentir ses rigueurs. J’en atteste la mère des dieux, dont l’arrivée en Italie rétablit l’honneur d’une dame romaine et délivra la ville des terreurs de la guerre. J’en atteste les statues consacrées à ces deux frères qu’on représenta tels qu’ils parurent sur les bords d’un lac, quand ils vinrent, montés sur des chevaux hors d’haleine, couverts d’écume, vomissant la flamme, annoncer la défaite de Persée, le jour même qu’ils l’avaient vaincu. J’en atteste ces jeux que le courroux de Jupiter, révélé en songe à un homme du peuple, a remis en honneur ; j’en atteste ce dévouement de Décius, dont l’effet fut certain ; j’en atteste ce Curtius qui combla de son corps et de sa gloire la profondeur du gouffre entr’ouvert où il s’était élancé avec son cheval : nos augures négligés n’ont que trop souvent attesté la présence des dieux. De là vient que l’Allia est un nom si funeste ; que l’entreprise de Claudius et de Junius contre les Carthaginois, fut moins un combat qu’un triste naufrage ; que Flaminius, pour s’être moqué des augures, vit le lac de Trasimène s’enfler et rougir du sang romain ; que Crassus, pour avoir insulté aux furies et mérité leur courroux, nous força de redemander nos aigles aux Barbares. Je passe sous silence une multitude de faits anciens ; je ne parle pas de nos chants poétiques sur la naissance des dieux, sur leurs présents et leurs bienfaits. J’omets nos grandes destinées annoncées par les oracles, de peur que l’antiquité ne vous paraisse trop fabuleuse. Parcourez ces temples fameux qui sont tout à la fois la gloire et le boulevard de Rome. Ce qui les rend augustes, c’est la présence des dieux domestiques ou étrangers qui les habitent, bien plus que la magnificence et les offrandes qui les décorent. C’est là que nos prophètes, pleins des choses du ciel, et mêlés à la Divinité, prédisent l’avenir, éclairent sur les dangers, présentent la guérison aux malades, des espérances aux affligés, des secours aux malheureux, des consolations dans l’infortune, des soulagements dans les travaux. Même pendant le repos de la nuit nous les voyons, nous les entendons, nous les reconnaissons ces dieux que notre bouche impie repousse, insulte pendant le jour.
VIII. Puisque tous les peuples s’accordent à reconnaître des dieux immortels, bien que l’origine et la nature de ces dieux soient incertaines, je ne puis supporter l’audace impie, la sagesse orgueilleuse de ces hommes qui s’efforcent de renverser ou d’affaiblir une religion ancienne, utile, salutaire. Qu’un Théodore de Cyrène, qu’un Diagoras, son devancier, dès longtemps flétri du surnom d’athée, aient essayé, en professant qu’il n’y a pas de dieux, de détruire dans les cœurs toute crainte de la divinité, tout respect pour elle, c’est-à-dire de saper les uniques fondements de la société ; jamais, quelque couleur qu’ils aient prêté à ce système impie, en le décorant du beau nom de philosophie, jamais ils ne feront autorité ; l’abdéritain Protagoras, pour avoir traité cette question d’un ton léger plutôt qu’impie, fut chassé de toute l’Attique, et les Athéniens brûlèrent publiquement ses ouvrages. Et l’on pourrait voir, sans gémir profondément (pardonnez à la chaleur d’un zèle qui s’exprime peut-être avec trop de liberté) des hommes d’une secte misérable, maudite, désespérée, s’élever audacieusement contre ces dieux, se recruter dans la lie du peuple, parmi des femmes crédules et faciles à tromper, pour former, avec ces nobles auxiliaires, une ligue impie qu’ils cimentent dans des assemblées nocturnes, non par des sacrifices, mais par des sacriléges, des jeûnes solennels, des repas de chair humaine ? Race ténébreuse, ennemie du grand jour, muette en public, d’une loquacité sans fin dans le secret. Ils méprisent nos temples qu’ils veulent faire passer pour les tombeaux de nos dieux, du sein de leur misère, ils nous prennent en pitié ; à peine couverts de haillons, ils foulent d’un pied superbe les honneurs de nos pontifes et leur pourpre suprême.
Audace inconcevable ! prodige de démence ! ils bravent les tortures placées sous leurs yeux et redoutent un avenir incertain. Ils craignent de mourir après la mort, et ils vont à la mort sans la craindre ; ainsi le trompeur espoir de revivre les séduit et les élève au-dessus de toutes les frayeurs.
IX. Comme le mal est plus fécond et se propage plus vite à l’aide des mauvaises mœurs qui s’étendent tous les jours de plus en plus, les mystères affreux de cette coalition impie se répandent partout. Il faut l’avoir en horreur, il faut l’extirper maintenant qu’elle se manifeste ; ses partisans se reconnaissent à des signes secrets, et s’aiment mutuellement presque avant de se connaître. C’est comme une religion de débauche qui les unit partout où ils se rencontrent. Ils s’appellent indistinctement frères, sœurs, afin qu’à la faveur de ces noms sacrés les impudicités ordinaires soient des incestes. C’est ainsi que leur fanatisme, vain et insensé, se fait gloire du crime. Si tout ce qu’on leur attribue était calomnie, la renommée dont le regard est si perçant ne leur imputerait pas tant de forfaits abominables pour lesquels la décence n’a pas d’expressions. J’entends dire qu’ils adorent, sur la foi de je ne sais quelle absurde persuasion, la tête consacrée de l’animal le plus ignoble, la tête d’un âne ; culte bien digne des mœurs qui l’ont fait naître. D’autres racontent qu’ils honorent le membre viril du président ou du prêtre, et qu’ils l’adorent comme celui de leur propre père.
J’ignore si tout cela est faux, mais le secret mystérieux de leurs sacrifices nocturnes ne justifie que trop ces soupçons. Dire qu’un homme puni du dernier supplice pour ses crimes, que le bois infâme d’une croix, est l’objet de leur culte, c’est dire qu’ils ont l’autel qui convient à des misérables, à des scélérats, et qu’ils adorent ce qu’ils méritent. Ce qui se passe à la réception d’un adepte, est connu de tout le monde et n’est pas moins monstrueux.
Pour mieux surprendre ceux qui sont sans défiance, on apporte dans l’ombre de la nuit un enfant couvert de farine. L’adepte qu’on doit initier, trompé par l’apparence et invité à frapper, croit porter des coups innocents et fait à son insu des blessures profondes qui tuent l’enfant. Ô crime ! tous à l’instant hument le sang avec avidité et partagent ces membres qu’ils se disputent à l’envi. Voilà par quelle victime ils cimentent leur union ; voilà par quelle communauté de crime ils s’engagent à un mutuel silence. De semblables sacrifices ne sont-ils pas mille fois plus affreux que tous les sacriléges ! Leurs repas sont connus ; tous les auteurs en parlent ; le plaidoyer de l’orateur de Cirta en fait foi. Dans un jour solennel, ils se réunissent pour manger ensemble. Tous se rendent au banquet, avec leurs enfants, leurs femmes, leurs sœurs, sans distinction d’âge ni de sexe. Après avoir fait succéder les mets, lorsque le festin s’est échauffé, que l’ivresse allume leur lubricité incestueuse, ils attachent un chien au candelabre qui les éclaire et le provoquent, en lui jetant quelques mets, à s’élancer au delà de l’espace mesuré par sa chaîne ; le flambeau, témoin importun, est renversé et s’éteint ; alors ils enveloppent d’impudiques ténèbres l’infamie de leurs unions contractées dans l’ombre et au hasard. C’est ainsi qu’ils deviennent tous incestueux dans la conscience, s’ils ne le sont point tous par le fait, puisque tous désirent ce qui peut résulter de l’acte auquel ils se livrent.
X. Je ne vais pas plus loin et à dessein, je n’ai déjà que trop parlé. L’obscurité même dont s’enveloppe cette religion impie ne laisse aucun doute sur tous ces faits, ou du moins sur la plupart. Et pourquoi tant chercher à cacher, à dérober à tous les regards les objets de leur culte ? Ce qui est honnête aime le grand jour, le crime seul cherche les ténèbres. Pourquoi n’ont-ils point de temples, ni d’autels, ni d’images connus ? Pourquoi ce silence en public et ces réunions clandestines ? Il faut que ce qu’ils adorent et cachent avec tant de soin soit criminel ou honteux. D’où vient, quel est, où est enfin ce Dieu unique, solitaire, délaissé, qu’aucun état libre, aucun peuple, pas même la superstition romaine, n’a connu ? Je ne vois que la misérable nation des Juifs qui fasse profession d’adorer un seul Dieu ; du moins c’est au grand jour, elle a des temples, des autels, un culte, des sacrifices. Et toutefois ce Dieu a si peu de pouvoir, qu’il est captif des Romains aussi bien que son peuple. Mais quelles chimères, quelles absurdités ces Chrétiens n’ont-ils pas imaginées ! Ils nous disent que leur Dieu, qu’ils ne peuvent ni voir ni montrer, fait l’examen le plus exact des mœurs, de la conduite, des paroles, des pensées les plus secrètes ; qu’il se promène en tous lieux, qu’il est présent partout ; ils le font importun, inquiet, curieux jusqu’à l’effronterie, puisqu’il vous poursuit dans chacune de vos actions, dans tous les endroits que vous habitez. Mais, occupé de tout l’univers, comment peut-il embrasser tous les détails, ou bien, partagé entre tous les détails, comment peut-il surveiller l’ensemble ? Dirai-je que ces Chrétiens menacent la terre, les astres, le monde entier, d’un vaste embrasement, et qu’ils en prédisent la ruine comme si l’ordre éternel établi par les lois de la nature pouvait être bouleversé, la chaîne sacrée qui lie tous les éléments se briser, cet édifice immortel de la terre et des cieux s’anéantir.
XI. À cette doctrine extravagante que n’ajoutent-ils pas ? ils forgent des contes absurdes, rêves de la vieillesse en délire ; ils disent qu’après leur mort ils renaîtront de leurs cendres, de leur poussière. Je ne puis vous exprimer avec quelle confiance ils ajoutent foi à leurs propres mensonges ; à les entendre vous les croiriez déjà ressuscités. Double mal, double folie ! ils annoncent une fin à ce ciel, à ces astres qui ne changent pas, que nous laissons dans l’état où nous les avons trouvés ; et ils promettent l’éternité à des êtres qui ne sont plus, à des morts, à nous enfin qui ne naissons que pour mourir. Voilà pourquoi ils abhorrent nos bûchers, et qu’ils s’élèvent contre l’usage de brûler les corps ; comme s’ils n’étaient détruits que par la flamme, comme si le seul ravage du temps et des années ne suffisait pas pour les réduire en poudre. Eh ! qu’importe en effet pour ces corps d’être mis en pièces par les bêtes, ou engloutis dans les flots, ou ensevelis sous la terre, ou consumés par les flammes ! S’il leur reste quelque sentiment, toute sépulture est pour eux un supplice ; s’ils n’en conservent point, la plus prompte est la plus salutaire.
Par suite de l’erreur qui les abuse, ces hommes se promettent à eux seuls, après la mort, comme s’ils étaient les seuls gens de bien, une vie éternellement heureuse, et condamnent le reste des hommes, comme autant de criminels, à des supplices sans fin. Que de réflexions à joindre à celles-ci, si je n’avais hâte de finir ce discours. Les criminels, les pervers, ce sont eux-mêmes, je l’ai déjà dit, et je ne me mets plus en peine de le prouver.
Mais quand j’accorderais qu’ils sont justes, l’opinion la plus commune, c’est que le crime comme l’innocence doit être imputée au destin. Tel est aussi votre sentiment ; car, si les autres rapportent au destin tout ce que nous faisons, vous, vous le rapportez à votre Dieu ; n’est-ce pas la même chose ? Vous dites qu’on n’est point de votre secte seulement pour le vouloir, mais aussi par le choix de votre Dieu ; vous en faites donc un juge inique, qui punit dans l’homme l’ouvrage du destin et non celui de la volonté. Je voudrais maintenant savoir de vous comment se fera votre prétendue résurrection ; sera-ce avec des corps ? et lesquels ? est-ce avec les mêmes ou avec de nouveaux ? ou bien sans corps ? Mais sans corps, si je ne me trompe, il n’y a plus ni âme, ni sentiment, ni vie. Avec le même corps ? mais il n’existe plus, il est depuis longtemps détruit. Avec un autre ? il naîtra donc un nouvel homme ? ce n’est plus le premier qui se relève de ses ruines. Tant de générations ont passé ! depuis un si grand nombre de siècles écoulés jusqu’à nous, est-il revenu un seul homme du tombeau, du moins comme Protésilas seulement avec un congé de quelques heures pour servir de preuve ? Ce sont là les rêves d’un cerveau malade, les consolations chimériques offertes par une poésie mensongère avec le charme des vers où se joue l’imagination ; et votre crédulité n’a pas rougi d’en faire honneur à votre Dieu.
XII. L’expérience du présent ne suffit-elle pas pour vous détromper de l’illusion de ces belles promesses et de la frivolité de pareilles espérances ? Malheureux ! apprenez par ce que vous souffrez dans la vie ce que vous avez à attendre après la mort. Vous le voyez, la plupart d’entre vous, et de votre aveu les plus vertueux, sont dans la misère, souffrent de la faim, du froid, des rigueurs d’un pénible travail, et votre Dieu le permet ou feint de ne pas s’en appercevoir : il ne veut donc pas ou il ne peut pas secourir les siens ; dès lors il est impuissant ou injuste. Toi qui rêves une immortalité posthume, en l’attendant tu es pressé par les dangers, brûlé par la fièvre, déchiré par la douleur. Et tu ne sens pas encore ta misère ? et tu ne reconnais pas ton néant ? malheureux ! tout contre ton gré accuse ta faiblesse, et toi seul ne veux pas en convenir !
Passons sur les maux qui sont le partage de l’humanité ; mais ces menaces, ces châtiments, ces tortures, ces croix qu’il ne s’agit pas d’adorer mais de souffrir, ces feux que vous vous plaisez d’annoncer et que vous redoutez, votre Dieu saura-t-il vous en préserver ? Où est-il ce Dieu qui vient au secours des morts et qui ne peut secourir les vivants ? Les Romains sans son aide ne commandent-ils pas ? ne règnent-ils point ? ne sont-ils pas les maîtres du monde entier et de vous-mêmes ? Toujours inquiets, craintifs, vous vous interdisez les plaisirs les plus honnêtes ; vous n’assistez point à nos spectacles ; vous fuyez nos fêtes ; jamais on ne vous rencontre dans nos repas publics. Nos combats sacrés, les mets offerts sur nos autels, le vin versé en libation, tout cela vous fait horreur. Vous ne croyez pas à nos dieux et vous en avez peur ; vous ne couronnez pas vos têtes de fleurs, vous ne répandez pas d’essences sur vos corps ; vous réservez les parfums pour les funérailles ; vous vous faites scrupule de déposer des couronnes sur les tombeaux. Pâles, tremblants, dignes de pitié, et surtout de la commisération de nos dieux, que vous êtes à plaindre ! Infortunés, qui ne ressuscitez point, et qui, en attendant, ne vivez pas ! S’il vous reste du bon sens, de la pudeur, cessez d’interroger la marche des cieux, de vouloir deviner les secrets de la nature, les destinées du monde. Contentez-vous de regarder à vos pieds, n’est-ce pas assez pour des êtres grossiers, ignorants, barbares ; il ne vous a pas été donné de connaître les ressorts secrets des affaires humaines, à plus forte raison vous est-il refusé de discourir sur les choses divines.
XIII. Du moins prenez modèle sur Socrate, si la manie de philosopher vous possède, et s’il se trouve parmi vous quelques esprits assez élevés pour oser suivre le premier des sages. On sait la réponse qu’il fit quand on l’interrogeait sur les corps célestes : « Ce qui est au-dessus de nous, disait-il, ne nous regarde pas. » Aussi est-ce à bon droit qu’il a mérité d’être proclamé par l’oracle le plus sage des hommes ; mais il comprenait le sens de l’oracle, il sentait que si on le plaçait au-dessus des autres, c’était moins pour avoir tout appris que pour savoir qu’il ne savait rien. La science suprême, en effet, c’est de savoir reconnaître son ignorance. Et voilà le principe d’où sont partis Arcésilas, Carnéade, et la plupart des philosophes académiciens, qui commencent si prudemment par le doute dans les plus graves questions : manière de philosopher glorieuse pour le sage, sans danger pour l’ignorant. La prudente lenteur de Simonide Mélicus n’est pas seulement à admirer, mais à suivre. Pressé par le tyran Hiéron de lui dire ce qu’il pensait des dieux, quelle était leur nature, d’abord il demanda un jour pour y réfléchir, puis deux, puis quatre ; et enfin il répondit au tyran étonné de tant de délais, que plus il approfondissait la question, plus la vérité s’obscurcissait pour lui. Mon opinion à moi, c’est qu’il faut laisser les choses douteuses pour ce qu’elles sont ; et lorsque tant et de si beaux génies restent dans le doute, ne pas prendre parti si vite et si témérairement, de peur d’introduire une superstition ridicule et d’anéantir tout sentiment religieux.
XIV. Ainsi parla Cécilius ; et se mettant à sourire, car la chaleur de son discours avait fait tomber sa mauvaise humeur, il ajouta : Maintenant qu’ose répondre Octave de la race de Plaute, sans contredit le premier des boulangers s’il n’est pas le dernier des philosophes. — Cessez, lui dis-je, à propos de Plaute, de vous applaudir aux dépens d’Octave ; vous ne devez pas faire trophée de votre éloquence, avant d’avoir entendu votre adversaire. D’ailleurs, ce n’est point pour la gloire mais pour la vérité que vous combattez ici. Votre harangue si variée et si subtile m’a vivement intéressé ; mais elle m’a suggéré des réflexions d’un ordre plus élevé qui se rattachent moins à la discussion présente qu’à la manière de discuter en général. Je remarque avec peine que le talent de l’orateur et les artifices de l’éloquence embrouillent souvent les questions les plus claires. C’est un inconvénient qui résulte, comme on le sait, de la molle facilité des auditeurs ; ils se laissent entraîner par le charme des paroles qui détournent leur attention du fond des choses, ils admettent sans choix tout ce qu’on leur dit, et arrivent à confondre le faux avec le vrai, d’autant plus aisément qu’ils ne savent pas que le vraisemblable couvre souvent le mensonge, et que ce qui paraît à peine croyable recèle la vérité. Plus ils croient facilement ce qu’on leur dit, plus ils rencontrent de gens habiles qui leur font croire tout ce qu’ils veulent. Toujours dupes de leur imprudence, au lieu de s’en prendre à la faiblesse de leur jugement, ils se plaignent que tout est incertain ; et par une erreur qui tient toujours au même fond de faiblesse, ils finissent par tout condamner ; ils préfèrent ne se prononcer sur rien et rester dans un doute universel plutôt que de prendre parti dans des questions qui les trompent toujours. Gardons-nous bien de poursuivre de cette haine tout raisonnement. Elle va jusqu’à faire concevoir aux plus simples, je ne sais quel mépris, quelle aversion pour tous les hommes ; leur imprudente crédulité les expose à être trompés par des personnes qui leur semblaient de bonne foi ; une erreur entièrement semblable leur rend toutes les autres suspectes, et la crainte que leur inspirent les hommes pervers, ils l’éprouvent à l’égard de ceux qu’ils avaient jugés les plus vertueux.
C’est pourquoi nous sommes souvent assez embarrassés. Toute question à examiner se présente sous deux faces : d’un côté se trouve la vérité, mais obscure ; de l’autre, une merveilleuse subtilité qui, par l’abondance des paroles, fait l’illusion d’une démonstration solide et convaincante. Il nous faut donc ici tout peser, et avec toute la maturité possible, de manière à faire au talent sa part d’éloge, et à démêler la vérité pour l’approuver et l’adopter.