Octavius (page 4)
L’OCTAVE DE MINUCIUS FÉLIX. (suite)
Dans le dessein que nous nous proposons, il nous suffit de vous montrer vos sages d’accord, en quelque manière, avec nous sur le fond des choses. N’est-ce pas le comble de la folie, de la stupidité, d’oser dire que Dieu qui a fait l’homme ne peut le refaire ; que l’homme n’est rien après sa mort, comme il n’était rien avant sa naissance ; que, sorti du néant, il n’en peut sortir une seconde fois ? Est-il plus facile de donner l’être à ce qui ne l’a point, que de reproduire ce qui l’a reçu ? Pensez-vous que les objets s’anéantissent pour Dieu, parce qu’ils se dérobent à nos yeux débiles ? Tout corps se dessèche en poussière, ou se résout en eau, ou se réduit en cendres, ou s’évanouit en vapeurs. Il est soustrait à nos yeux, mais Dieu s’est réservé la garde des éléments qui le composent. Nous ne craignons pas, ainsi que vous le pensez, les outrages de la sépulture, mais nous préférons la coutume d’inhumer les corps, comme la plus ancienne et la meilleure.
Voyez-vous comme la nature entière, pour nous consoler, semble occupée de la résurrection future et en reproduit devant vous les images. Le soleil se couche et se lève ; les astres fuient et reviennent ; les fleurs meurent et renaissent, les arbres vieillissent et se couvrent de nouvelles feuilles ; les semences se corrompent pour revivre. Ainsi le corps dans le tombeau, comme l’arbre dans l’hiver, cache un principe de vie sous une apparence trompeuse de mort. Pourquoi ce désir empressé qu’il revive au fort de l’hiver ? Le corps a son printemps qu’il faut savoir attendre. Je sais que la plupart des hommes, sentant ce qu’ils méritent ont plutôt le désir que la certitude de n’être rien après leur mort ; ils aimeraient mieux être anéantis que de revivre pour le supplice. Leur illusion s’augmente et de leur extrême licence durant la vie et de la longue patience de Dieu qui les laisse impunis. Ils ne songent pas que ses jugements sont d’autant plus sévères qu’ils sont plus lents.
XXXV. Cependant vos savants dans leurs livres, vos poètes dans leurs vers, vous parlent d’un fleuve de feu, des replis multipliés du Styx aux flammes dévorantes, préparées pour servir à d’éternels supplices et connues par les révélations des démons ou par les oracles des prophètes. Car ils n’ont pas tiré d’une autre source les vérités qu’ils vous ont transmises. Voilà pourquoi, chez vos poètes, Jupiter jure avec un religieux respect par des rives brûlantes, par un gouffre ténébreux. Il presse les supplices qui l’attendent avec ses adorateurs et il frissonne ; supplice sans mesure comme sans bornes. Là un feu intelligent brûle les membres et les répare, il dévore et nourrit, il ressemble à celui de la foudre qui atteint et ne consume pas ; au Vésuve, à l’Étna, aux autres volcans qui s’embrasent et ne s’épuisent pas. Ce feu vengeur s’entretient, non de ce qu’il enlève à ceux qu’il dévore, mais des inextinguibles et déchirantes douleurs de ces malheureux. Que ceux qui ne connaissent pas Dieu méritent d’être punis comme des coupables, des impies, quel autre qu’un profane peut ici élever un doute, puisque ce n’est pas un moindre crime d’ignorer que d’offenser le père de tous les hommes, le maître de toutes choses. Sans parler de l’ignorance de Dieu qui suffit pour mériter le châtiment, comme sa connaissance sert pour obtenir le pardon, comparez les Chrétiens avec vous autres ; quand vous rencontrez parmi nous des hommes au-dessous de leurs principes, combien ne les trouvez-vous pas encore supérieurs à vous ? Vous défendez l’adultère et vous le commettez ; nous, nous ne naissons hommes que pour nos épouses. Chez vous le crime commis est le seul puni, chez nous la seule pensée de le commettre est déjà un crime ; vous craignez des témoins, nous ne craignons que notre conscience qui nous suit partout, enfin les prisons regorgent des vôtres, et là pas un seul Chrétien autre qu’un défenseur ou un transfuge du Christ.
XXXVI. Que personne ne cherche dans le destin ni consolation ni excuse ; faites, si vous voulez, de l’événement l’œuvre de la fortune ; l’esprit est toujours libre. Aussi dans l’homme est-ce la conduite et non la condition qui est jugée. Qu’est-ce que le destin, sinon l’arrêt que Dieu a prononcé sur chacun de nous ? Dieu prévoit l’avenir, dès lors il règle les destinées des hommes d’après les mérites et les qualités qu’il a prévus. Ainsi donc il punit, non la naissance, mais les dispositions. C’est assez sur le destin, trop peu peut-être pour la circonstance ; mais nous agiterons cette question une autre fois avec plus de développement et de clarté. On nous dit presque tous pauvres ; nous en faisons gloire, loin d’en rougir. L’abondance énerve, la privation fortifie. Est-il pauvre celui qui n’a besoin de rien, qui n’envie pas le bien d’autrui, qui a Dieu pour trésor ? Le vrai pauvre, c’est l’homme qui possédant beaucoup désire encore davantage. Je dirai tout ce que je pense : personne ne vit aussi pauvre qu’il est né ; les oiseaux trouvent leur nourriture sans avoir rien en propre ; chaque jour fournit à leur subsistance ; toutefois ils sont nés pour nous. Nous possédons tout, dès lorsque nous ne désirons rien. On marche d’un pas d’autant plus libre qu’on a moins de charge. Ainsi, dans le voyage de la vie, le plus à l’aise c’est l’homme dont la pauvreté allège le fardeau, et non celui qui gémit sous le poids des richesses ; si nous les jugions bonnes, nous les demanderions à Dieu ; il pourrait sans doute nous en accorder, puisque tout est à lui. Mais nous aimons mieux les mépriser que les posséder, nous désirons plutôt l’innocence du cœur ; nous demandons, avant tout, la patience ; nous voulons être vertueux plutôt que prodigues. Si nous passons par les maux de la vie, c’est pour nous l’occasion non d’une peine mais d’un combat ; la souffrance fortifie le courage, l’infortune est l’école de la vertu, la vigueur de l’esprit et du corps s’engourdit si elle n’est exercée par l’épreuve. Tous vos héros, que vous proposez comme autant de modèles, ont reçu de l’adversité leur lustre et leur éclat. Ne croyez pas que Dieu soit impuissant pour nous secourir ou qu’il nous dédaigne, puisqu’il est le maître de tout et qu’il aime les siens. Mais il explore, il visite chacun de nous par l’adversité, il éprouve le caractère par le péril, il interroge ainsi notre cœur jusqu’au dernier soupir, sûr comme il l’est que rien ne peut lui échapper. La tribulation est pour nous ce que le feu est pour l’or ; elle nous fait connaître.
XXXVII. Quel beau spectacle pour la Divinité que la vie d’un Chrétien qui se mesure avec la douleur, qui tient ferme devant les menaces, devant les supplices, devant les tortures ; qui se rit de l’appareil bruyant du trépas et lui insulte ; qui lève hardiment l’étendard de sa liberté contre les rois et les empereurs ; qui ne cède qu’à Dieu dont il relève ; qui, triomphant et victorieux, brave le tyran dont l’arrêt l’envoie à la mort ; oui, c’est lui le vainqueur, puisqu’il a conquis ce qu’il désire. Quel soldat ne défie pas hardiment le péril sous les yeux de son général ? car personne n’est couronné avant l’épreuve. Et cependant ce général ne peut donner ce qu’il n’a pas ; il peut honorer la vaillance, il ne saurait prolonger la vie. Le soldat de Dieu n’est ni délaissé dans le combat, ni éteint dans la mort. Ainsi donc nous pouvons paraître malheureux, nous ne pouvons l’être en effet. Vous-même n’élevez-vous pas jusqu’au ciel les héros du malheur ; par exemple un Mucius Scévola, qui aurait succombé au milieu des ennemis s’il n’eût puni lui-même sa main, pour s’être égarée en préparant la mort d’un tyran ? Combien des nôtres ont enduré, sans pousser la moindre plainte, le supplice du feu qui consumait, je ne dis pas une de leurs mains, mais tout leur corps, lorsqu’il était en leur pouvoir d’échapper au bourreau ? Que fais-je ? Je compare ces hommes avec Mucius, avec Aquilius, avec Régulus ; mais chez nous de tendres enfants, de faibles femmes, se jouent des croix, des tourments, des bêtes féroces, de toutes les horreurs des supplices, avec une patience qui ne peut venir que du ciel. Vous ne comprenez pas, insensés ! que personne ne veut souffrir de telles douleurs sans raison, ou ne peut endurer de pareilles tortures sans un secours divin. Peut-être que la vue de tant d’hommes plongés dans l’ignorance de Dieu, et qui, cependant, nagent au sein de l’opulence, ou brillent de l’éclat des honneurs, ou jouissent d’un pouvoir sans bornes, vous impose ? Quelle est votre erreur !
ils ne sont parvenus à cette grande élévation que pour tomber de plus haut ; vous voyez-là des victimes qu’on engraisse pour l’autel, qu’on pare de fleurs pour le sacrifice. Ils semblent élevés au faîte des grandeurs et de la puissance, pour trafiquer plus librement du pouvoir et tout sacrifier à des passions d’une licence effrénée dans leurs caprices. Mais sans la connaissance de Dieu, quel solide bonheur peut exister, puisque la mort est toujours là ? Semblable à un songe, cette ombre de félicité s’évanouit avant qu’on ait pu la saisir. Êtes-vous roi ? vous redoutez autant que vous êtes craint ; quelque nombreuse que soit la garde qui veille à vos côtés, dans les revers vous êtes seul. Êtes-vous riche ? il est dangereux de se fier à la fortune, tant de provisions pour le court trajet de la vie sont moins un secours qu’un embarras. Vous êtes fier de votre pourpre et de vos faisceaux ? C’est une vaine erreur de l’homme, une trompeuse illusion, de ne briller que par la pourpre, et d’être vil par le cœur. Vous vous glorifiez de votre naissance, vous vantez vos aïeux ? Mais nous naissons tous égaux, la vertu seule fait les différences. Nous qui ne sommes rien que par l’innocence de notre vie et de nos mœurs, c’est à bon droit que nous fuyons vos plaisirs, vos pompes, vos spectacles ; nous en connaissons l’origine, elle découle de vos sacrifices, nous en proscrivons les perfides attraits. Qui n’a point horreur, dans vos jeux curules, de la démence d’un peuple furieux qui se déchire ; dans vos combats de gladiateurs, des leçons d’homicide publiquement données ? vos théâtres offrent-ils aux regards moins de fureur, moins de turpitude ? n’est-ce pas là qu’elle est portée à son comble ? Tantôt l’acteur peint l’adultère ou le met sous les yeux ; tantôt un histrion lascif fait passer dans le cœur les honteux amours qu’il représente ; il déshonore vos dieux en leur prêtant de langoureux soupirs, des haines, des infamies, ou bien il provoque vos larmes par l’hypocrisie de sa douleur, par l’imposture de son geste et de son visage ; ainsi donc vous voulez l’homicide en réalité sur l’arène, et vous en allez pleurer le mensonge au théâtre.
XXXVIII. Le mépris que nous montrons pour les restes de vos sacrifices et pour le vin répandu sur vos autels, ne décèle point en nous la crainte ; il manifeste une noble indépendance. Nous savons bien que rien ne corrompt les productions de la nature, car les présents de la divinité sont inaltérables : toutefois nous ne touchons à aucune de vos offrandes, parce que nous ne voulons pas qu’on puisse supposer que nous rougissons de notre Dieu et que nous avons des intelligences avec les démons auxquels vous sacrifiez. Qui nous croirait insensibles aux charmes des fleurs que le printemps fait éclore, quand on nous voit cueillir la rose, le lys, et toutes les autres fleurs d’un vif éclat ou d’un doux parfum ; nous usons de ces fleurs semées çà et là en les prenant isolées pour en respirer l’odeur, ou bien en les entrelaçant pour les placer devant nous ; mais si nous n’en couronnons pas nos fronts, veuillez nous le pardonner, nous avons coutume de respirer une fleur par l’odorat et non par l’extrémité de la tête ou par les cheveux. Nous ne déposons pas de couronnes sur les tombeaux, n’en soyez pas surpris ; c’est à plus juste titre que nous pourrions nous étonner de vos usages à l’égard des morts. S’il leur reste du sentiment, pourquoi les brûler ? S’ils n’en ont plus, à quoi bon des fleurs ? Heureux, ils n’en ont pas besoin ; malheureux, ils n’en jouiront pas. Nos obsèques sont aussi simples que notre vie, nous n’entourons pas la tombe de couronnes qui se flétrissent ; nous attendons de Dieu même une couronne de fleurs éternelles, dont rien ne peut ternir l’éclat. Modestes et nous reposant sans inquiétude au sein de sa libéralité, nous vivifions l’espérance du bonheur qu’il nous promet dans une autre vie, par la foi en sa majesté divine, toujours attentive aux besoins d’ici bas. Ainsi donc, nous ressuscitons pour le bonheur, et, dès cette vie, nous vivons heureux par la contemplation de cet avenir.
Que Socrate, ce bouffon d’Athènes, professe hautement ne rien savoir, et se glorifie d’avoir pour lui le suffrage du plus imposteur des démons ; qu’Arcésilas, et Carnéades, et Pyrrhon, et toute la secte académique flottent encore dans le doute ; que Simonide éternise ses délais ; que me fait tout cet orgueil de vos philosophes ? je la méprise. Pour eux, que sont-ils autre chose que des corrupteurs, des adultères, des tyrans et toujours d’éloquents parleurs contre les vices qui les souillent ? Nous n’affichons pas la sagesse sur nos fronts, nous la portons dans nos cœurs. Nous ne disons pas de grandes choses, nous laissons parler notre vie ; nous nous glorifions d’avoir trouvé ce que ces philosophes ont vainement cherché avec tant d’efforts. Pourquoi donc nous montrer ingrats ? Que pouvons-nous désirer de plus, si la connaissance du vrai Dieu était un fruit mûr pour nos jours ? jouissons de notre bonheur, réglons notre vie sur la sagesse ; que la superstition soit réprimée, l’impiété confondue, que la vraie religion triomphe.
XXXIX. Quand Octave eut fini de parler, nous restâmes quelque temps dans l’étonnement et dans le silence, les yeux attachés sur lui. J’admirais avec transport comme il avait su fortifier de preuves, d’exemples, d’autorités, certaines choses qu’on sent mieux qu’on ne pourrait les exprimer, terrasser les méchants avec leurs propres armes, c’est-à-dire avec celles des philosophes, et montrer que la découverte de la vérité est aussi facile qu’elle est consolante.
XL. Tandis que, silencieux, je repassais en moi-même ce que je venais d’entendre, Cécilius s’écria : « Je félicite de tout mon cœur notre cher Octave, mais je me félicite surtout moi-même ; aussi je n’attends pas la décision du juge. Nous triomphons tous deux, j’ai droit de le dire pour ma part ; car s’il m’a vaincu, j’ai vaincu l’erreur. Pour le fond de la question, j’admets une Providence, je me rends au vrai Dieu, je reconnais avec vous la vérité de votre religion, qui est désormais la mienne. Il reste bien encore quelques difficultés, mais elles ne contredisent pas le fond des choses, elles n’exigent qu’un plus ample développement pour compléter mon instruction. Comme le jour baisse, c’est demain que je veux m’en expliquer avec vous, comme sur tout le reste, avec plus de loisir et de liberté. »
XLI. « Et moi, m’écriai-je à mon tour, dans ce triomphe de tous les nôtres, je m’applaudis plus que personne ; mon ami triomphe pour moi en particulier, puisqu’il m’épargne l’odieuse nécessité de porter un jugement. Toutefois mes éloges ne pourraient égaler son mérite. Le témoignage d’un homme, et d’un seul homme, est trop peu de chose. Sa plus belle récompense lui vient de Dieu qui parlait par sa bouche, et dont le secours l’a fait vaincre. »
Nous nous retirâmes ensuite, heureux et pleins de joie, Cécilius d’avoir cru, Octave d’avoir vaincu, et moi de la conversion de l’un et de la victoire de l’autre.