Le Malade imaginaire (page 3)

Molière · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Malade imaginaire · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

archers.

Soit, puisque le bâton est pour vous plus charmant,

Vous aurez contentement.

TROISIÈME ENTRÉE DE BALLET.

Les archers danseurs lui donnent des coups de bâton en cadence.

polichinelle, comptant les coups de bâton.

Un, deux, trois, quatre, cinq, six. Ah, ah, ah ! je n’y saurois plus résister. Tenez, messieurs, voilà six pistoles que je vous donne.

archers.

Ah ! l’honnête homme ! Ah ! l’ame noble et belle !

Adieu, seigneur ; adieu, seigneur Polichinelle.

polichinelle.

Messieurs, je vous donne le bonsoir.

archers.

Adieu, seigneur ; adieu, seigneur Polichinelle.

polichinelle.

Votre serviteur.

archers.

Adieu, seigneur ; adieu, seigneur Polichinelle.

polichinelle.

Très humble valet.

archers.

Adieu, seigneur ; adieu, seigneur Polichinelle.

polichinelle.

Jusqu’au revoir.

QUATRIÈME ENTRÉE DE BALLET.

Ils dansent tous, en réjouissance de l’argent qu’ils ont reçu.

fin du premier acte.

benigne: benigne

fideles: fideles

frequens: frequens

montaigne: montaigne

voi: voi

ACTE SECOND.

(Le théâtre représente la chambre d’Argan.)

Scène I.

CLÉANTE, TOINETTE.

toinette, ne reconnoissant pas Cléante.

Que demandez-vous, monsieur ?

cléante.

Ce que je demande ?

toinette.

Ah ! ah ! c’est vous ! Quelle surprise ! Que venez-vous faire céans ?

cléante.

Savoir ma destinée, parler à l’aimable Angélique, consulter les sentiments de son cœur, et lui demander ses résolutions sur ce mariage fatal dont on m’a averti.

toinette.

Oui ; mais on ne parle pas comme cela de but en blanc à Angélique : il faut des mystères, et l’on vous a dit l’étroite garde où elle est retenue ; qu’on ne la laisse ni sortir, ni parler à personne ; et que ce ne fut que la curiosité d’une vieille tante qui nous fit accorder la liberté d’aller à cette comédie, qui donna lieu à la naissance de votre passion ; et nous nous sommes bien gardées de parler de cette aventure.

cléante.

Aussi ne viens-je pas ici comme Cléante, et sous l’apparence de son amant ; mais comme ami de son maître de musique, dont j’ai obtenu le pouvoir de dire qu’il m’envoie à sa place.

toinette.

Voici son père. Retirez-vous un peu, et me laissez lui dire que vous êtes là.

Scène II.

ARGAN, TOINETTE.

argan, se croyant seul, et sans voir Toinette.

Monsieur Purgon m’a dit de me promener le matin, dans ma chambre, douze allées et douze venues ; mais j’ai oublié à lui demander si c’est en long ou en large.

toinette.

Monsieur, voilà un…

argan.

Parle bas, pendarde ! tu viens m’ébranler tout le cerveau, et tu ne songes pas qu’il ne faut point parler si haut à des malades.

toinette.

Je voulois vous dire, monsieur…

argan.

Parle bas, te dis-je.

toinette.

Monsieur…

(Elle fait semblant de parler.)

argan.

Hé ?

toinette.

Je vous dis que…

(Elle fait encore semblant de parler.)

argan.

Qu’est-ce que tu dis ?

toinette, haut.

Je dis que voilà un homme qui veut parler à vous.

argan.

Qu’il vienne.

(Toinette fait signe à Cléante d’avancer.)

Scène III.

ARGAN, CLÉANTE, TOINETTE.

cléante.

Monsieur…

toinette, à Cléante.

Ne parlez pas si haut, de peur d’ébranler le cerveau de monsieur.

cléante.

Monsieur, je suis ravi de vous trouver debout, et de voir que vous vous portez mieux.

toinette, feignant d’être en colère.

Comment ! qu’il se porte mieux ! cela est faux. Monsieur se porte toujours mal.

cléante.

J’ai ouï dire que monsieur étoit mieux ; et je lui trouve bon visage.

toinette.

Que voulez-vous dire avec votre bon visage ? Monsieur l’a fort mauvais ; et ce sont des impertinents qui vous ont dit qu’il étoit mieux. Il ne s’est jamais si mal porté.

argan.

Elle a raison.

toinette.

Il marche, dort, mange et boit tout comme les autres ; mais cela n’empêche pas qu’il ne soit fort malade.

argan.

Cela est vrai.

cléante.

Monsieur, j’en suis au désespoir. Je viens de la part du maître à chanter de mademoiselle votre fille ; il s’est vu obligé d’aller à la campagne pour quelques jours ; et, comme son ami intime, il m’envoie à sa place pour lui continuer ses leçons, de peur qu’en les interrompant, elle ne vînt à oublier ce qu’elle sait déjà.

argan.

Fort bien. (À Toinette.) Appelez Angélique.

toinette.

Je crois, monsieur, qu’il sera mieux de mener monsieur à sa chambre.

argan.

Non. Faites-la venir.

toinette.

Il ne pourra lui donner leçon comme il faut, s’ils ne sont en particulier.

argan.

Si fait, si fait.

toinette.

Monsieur, cela ne fera que vous étourdir ; et il ne faut rien pour vous émouvoir en l’état où vous êtes, et vous ébranler le cerveau.

argan.

Point, point : j’aime la musique ; et je serai bien aise de… Ah ! la voici. (À Toinette.) Allez-vous-en voir, vous, si ma femme est habillée.

Scène IV.

ARGAN, ANGÉLIQUE, CLÉANTE.

argan.

Venez, ma fille. Votre maître de musique est allé aux champs ; et voilà une personne qu’il envoie à sa place pour vous montrer.

angélique, reconnoissant Cléante.

Ah ciel !

argan.

Qu’est-ce ? D’où vient cette surprise ?

angélique.

C’est…

argan.

Quoi ! qui vous émeut de la sorte ?

angélique.

C’est, mon père, une aventure surprenante qui se rencontre ici.

argan.

Comment ?

angélique.

J’ai songé cette nuit que j’étois dans le plus grand embarras du monde, et qu’une personne, faite tout comme monsieur, s’est présentée à moi, à qui j’ai demandé secours, et qui m’est venue tirer de la peine où j’étois ; et ma surprise a été grande de voir inopinément, en arrivant ici, ce que j’ai eu dans l’idée toute la nuit.

cléante.

Ce n’est pas être malheureux que d’occuper votre pensée, soit en dormant, soit en veillant ; et mon bonheur seroit grand sans doute, si vous étiez dans quelque peine dont vous me jugeassiez digne de vous tirer, et il n’y a rien que je ne fisse pour…

Scène V.

ARGAN, ANGÉLIQUE, CLÉANTE, TOINETTE.

toinette, à Argan.

Ma foi, monsieur, je suis pour vous maintenant ; et je me dédis de tout ce que je disois hier. Voici monsieur Diafoirus le père et monsieur Diafoirus le fils, qui viennent vous rendre visite. Que vous serez bien engendré ! Vous allez voir le garçon le mieux fait du monde, et le plus spirituel. Il n’a dit que deux mots, qui m’ont ravie ; et votre fille va être charmée de lui.

argan, à Cléante, qui feint de vouloir s’en aller.

Ne vous en allez point, monsieur. C’est que je marie ma fille ; et voilà qu’on lui amène son prétendu mari, qu’elle n’a point encore vu.

cléante.

C’est m’honorer beaucoup, monsieur, de vouloir que je sois témoin d’une entrevue si agréable.

argan.

C’est le fils d’un habile médecin ; et le mariage se fera dans quatre jours.

cléante.

Fort bien.

argan.

Mandez-le un peu à son maître de musique, afin qu’il se trouve à la noce.

cléante.

Je n’y manquerai pas.

argan.

Je vous y prie aussi.

cléante.

Vous me faites beaucoup d’honneur.

argan.

Allons, qu’on se range : les voici.

Scène VI.

MONSIEUR DIAFOIRUS, THOMAS DIAFOIRUS, ARGAN, ANGÉLIQUE, CLÉANTE, TOINETTE, LAQUAIS.

argan, mettant la main à son bonnet, sans l’ôter.

Monsieur Purgon, monsieur, m’a défendu de découvrir ma tête. Vous êtes du métier : vous savez les conséquences.

monsieur diafoirus.

Nous sommes dans toutes nos visites pour porter secours aux malades, et non pour leur porter de l’incommodité.

(Argan et monsieur Diafoirus parlent en même temps.)

argan.

Je reçois, monsieur,

monsieur diafoirus.

Nous venons ici, monsieur,

argan.

Avec beaucoup de joie,

monsieur diafoirus.

Mon fils Thomas et moi,

argan.

L’honneur que vous me faites,

monsieur diafoirus.

Vous témoigner, monsieur,

argan.

Et j’aurois souhaité…

monsieur diafoirus.

Le ravissement où nous sommes…

argan.

De pouvoir aller chez vous…

monsieur diafoirus.

De la grace que vous nous faites…

argan.

Pour vous en assurer.

monsieur diafoirus.

De vouloir bien nous recevoir…

argan.

Mais vous savez, monsieur…

monsieur diafoirus.

Dans l’honneur, monsieur,

argan.

Ce que c’est qu’un pauvre malade,

monsieur diafoirus.

De votre alliance ;

argan.

Qui ne peut faire autre chose…

monsieur diafoirus.

Et vous assurer…

argan.

Que de vous dire ici…

monsieur diafoirus.

Que, dans les choses qui dépendront de notre métier

argan.

Qu’il cherchera toutes les occasions

monsieur diafoirus.

De même qu’en toute autre,

argan.

De vous faire connoître, monsieur,

monsieur diafoirus.

Nous serons toujours prêts, monsieur,

argan.

Qu’il est tout à votre service.

monsieur diafoirus.

À vous témoigner notre zèle. (À son fils.) Allons, Thomas, avancez. Faites vos compliments.

thomas diafoirus, à monsieur Diafoirus.

N’est-ce pas par le père qu’il convient de commencer ?

monsieur diafoirus.

Oui.

thomas diafoirus, à Argan.

Monsieur, je viens saluer, reconnoître, chérir et révérer en vous un second père, mais un second père auquel j’ose dire que je me trouve plus redevable qu’au premier. Le premier m’a engendré ; mais vous m’avez choisi. Il m’a reçu par nécessité ; mais vous m’avez accepté par grace. Ce que je tiens de lui est un ouvrage de son corps ; mais ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre volonté ; et, d’autant plus que les facultés spirituelles sont au-dessus des corporelles, d’autant plus je vous dois, et d’autant plus je tiens précieuse cette future filiation, dont je viens aujourd’hui vous rendre, par avance, les très humbles et très respectueux hommages.

toinette.

Vivent les collèges d’où l’on sort si habile homme !

thomas diafoirus, à Monsieur Diafoirus.

Cela a-t-il bien été, mon père ?

monsieur diafoirus.

Optime.

argan, à Angélique.

Allons, saluez monsieur.

thomas diafoirus, à monsieur Diafoirus.

Baiserai-je ?

monsieur diafoirus.

Oui, oui.

thomas diafoirus, à Angélique.

Madame, c’est avec justice que le ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l’on…

argan, à Thomas Diafoirus.

Ce n’est pas ma femme, c’est ma fille à qui vous parlez.

thomas diafoirus.

Où donc est-elle ?

argan.

Elle va venir.

thomas diafoirus.

Attendrai-je, mon père, qu’elle soit venue ?

monsieur diafoirus.

Faites toujours le compliment de mademoiselle.

thomas diafoirus.

Mademoiselle, ne plus ne moins que la statue de Memnon rendoit un son harmonieux lorsqu’elle venoit à être éclairée des rayons du soleil, tout de même me sens-je animé d’un doux transport à l’apparition du soleil de vos beautés ; et, comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon cœur dores-en-avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique. Souffrez donc, mademoiselle, que j’appende aujourd’hui à l’autel de vos charmes l’offrande de ce cœur qui ne respire et n’ambitionne autre gloire que d’être toute sa vie, mademoiselle, votre très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur et mari.

toinette.

Voilà ce que c’est que d’étudier ! on apprend à dire de belles choses.

argan, à Cléante.

Hé ! que dites-vous de cela ?

cléante.

Que monsieur fait merveilles, et que, s’il est aussi bon médecin qu’il est bon orateur, il y aura plaisir à être de ses malades.

toinette.

Assurément. Ce sera quelque chose d’admirable, s’il fait d’aussi belles cures qu’il fait de beaux discours.

argan.

Allons, vite, ma chaise, et des sièges à tout le monde. (Des laquais donnent des sièges.) Mettez-vous là, ma fille. (À monsieur Diafoirus.) Vous voyez, monsieur, que tout le monde admire monsieur votre fils ; et je vous trouve bien heureux de vous voir un garçon comme cela.

monsieur diafoirus.

Monsieur, ce n’est pas parceque je suis son père ; mais je puis dire que j’ai sujet d’être content de lui, et que tous ceux qui le voient en parlent comme d’un garçon qui n’a point de méchanceté. Il n’a jamais eu l’imagination bien vive, ni ce feu d’esprit qu’on remarque dans quelques-uns ; mais c’est par là que j’ai toujours bien auguré de sa judiciaire, qualité requise pour l’exercice de notre art. Lorsqu’il étoit petit, il n’a jamais été ce qu’on appelle mièvre et éveillé. On le voyoit toujours doux, paisible et taciturne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l’on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire ; et il avoit neuf ans, qu’il ne connoissoit pas encore ses lettres. Bon, disois-je en moi-même : les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits. On grave sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable ; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps ; et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d’imagination, est la marque d’un bon jugement à venir. Lorsque je l’envoyai au collège, il trouva de la peine ; mais il se roidissoit contre les difficultés ; et ses régents se louoient toujours à moi de son assiduité et de son travail. Enfin, à force de battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir ses licences ; et je puis dire, sans vanité, que, depuis deux ans qu’il est sur les bancs, il n’y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre école. Il s’y est rendu redoutable ; et il ne s’y passe point d’acte où il n’aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais, sur toute chose, ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c’est qu’il s’attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n’a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang, et autres opinions de même farine.

thomas diafoirus, tirant de sa poche une grande thèse roulée, qu’il présente à Angélique.

J’ai, contre les circulateurs, soutenu une thèse, qu’avec la permission (saluant Argan) de monsieur, j’ose présenter à mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prémices de mon esprit.

angélique.

Monsieur, c’est pour moi un meuble inutile, et je ne me connois pas à ces choses-là.

toinette, prenant la thèse.

Donnez, donnez. Elle est toujours bonne à prendre pour l’image : cela servira à parer notre chambre.

thomas diafoirus, saluant encore Argan.

Avec la permission aussi de monsieur, je vous invite à venir voir, l’un de ces jours, pour vous divertir, la dissection d’une femme, sur quoi je dois raisonner.

toinette.

Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses ; mais donner une dissection est quelque chose de plus galant.

monsieur diafoirus.

Au reste, pour ce qui est des qualités requises pour le mariage et la propagation, je vous assure que, selon les règles de nos docteurs, il est tel qu’on le peut souhaiter ; qu’il possède en un degré louable la vertu prolifique, et qu’il est du tempérament qu’il faut pour engendrer et procréer des enfants bien conditionnés.

argan.

N’est-ce pas votre intention, monsieur, de le pousser à la cour, et d’y ménager pour lui une charge de médecin ?

monsieur diafoirus.

À vous en parler franchement, notre métier auprès des grands ne m’a jamais paru agréable ; et j’ai toujours trouvé qu’il valoit mieux pour nous autres demeurer au public. Le public est commode. Vous n’avez à répondre de vos actions à personne ; et, pourvu que l’on suive le courant des règles de l’art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver. Mais ce qu’il y a de fâcheux auprès des grands, c’est que, quand ils viennent à être malades, ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.

toinette.

Cela est plaisant ! et ils sont bien impertinents de vouloir que, vous autres messieurs, vous les guérissiez. Vous n’êtes point auprès d’eux pour cela ; vous n’y êtes que pour recevoir vos pensions et leur ordonner des remèdes ; c’est à eux à guérir s’ils peuvent.

monsieur diafoirus.

Cela est vrai. On n’est obligé qu’à traiter les gens dans les formes.

argan, à Cléante.

Monsieur, faites un peu chanter ma fille devant la compagnie.

cléante.

J’attendois vos ordres, monsieur ; et il m’est venu en pensée, pour divertir la compagnie, de chanter avec mademoiselle une scène d’un petit opéra qu’on a fait depuis peu. (À Angélique, lui donnant un papier.) Tenez, voilà votre partie.

angélique.

Moi ?

cléante, bas, à Angélique.

Ne vous défendez point, s’il vous plaît, et me laissez vous faire comprendre ce que c’est que la scène que nous devons chanter. (Haut.) Je n’ai pas une voix à chanter ; mais ici il suffit que je me fasse entendre ; et l’on aura la bonté de m’excuser, par la nécessité où je me trouve de faire chanter mademoiselle.

argan.

Les vers en sont-ils beaux ?

cléante.

C’est proprement ici un petit opéra impromptu ; et vous n’allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers libres, tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d’eux-mêmes, et parlent sur-le-champ.

argan.

Fort bien. Écoutons.

cléante.

Voici le sujet de la scène. Un berger étoit attentif aux beautés d’un spectacle qui ne faisoit que de commencer, lorsqu’il fut tiré de son attention par un bruit qu’il entendit à ses côtés. Il se retourne, et voit un brutal qui, de paroles insolentes, maltraitoit une bergère. D’abord il prend les intérêts d’un sexe à qui tous les hommes doivent hommage ; et, après avoir donné au brutal le châtiment de son insolence, il vient à la bergère, et voit une jeune personne qui, des deux plus beaux yeux qu’il eût jamais vus, versoit des larmes qu’il trouva les plus belles du monde. Hélas ! dit-il en lui-même, est-on capable d’outrager une personne si aimable ! Et quel inhumain, quel barbare ne seroit touché par de telles larmes ? Il prend soin de les arrêter, ces larmes qu’il trouve si belles ; et l’aimable bergère prend soin, en même temps, de le remercier de son léger service, mais d’une manière si charmante, si tendre et si passionnée, que le berger n’y peut résister ; et chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme dont son cœur se sent pénétré. Est-il, disoit-il, quelque chose qui puisse mériter les aimables paroles d’un tel remercîment ? Et que ne voudroit-on pas faire, à quels services, à quels dangers ne seroit-on pas ravi de courir, pour s’attirer un seul moment, des touchantes douceurs d’une ame si reconnoissante ? Tout le spectacle passe sans qu’il y donne aucune attention ; mais il se plaint qu’il est trop court, parcequ’en finissant il le sépare de son adorable bergère ; et, de cette première vue, de ce premier moment, il emporte chez lui tout ce qu’un amour de plusieurs années peut avoir de plus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous les maux de l’absence, et il est tourmenté de ne plus voir ce qu’il a si peu vu. Il fait tout ce qu’il peut pour se redonner cette vue, dont il conserve nuit et jour une si chère idée ; mais la grande contrainte où l’on tient sa bergère lui en ôte tous les moyens. La violence de sa passion le fait résoudre à demander en mariage l’adorable beauté sans laquelle il ne peut plus vivre ; et il en obtient d’elle la permission, par un billet qu’il a l’adresse de lui faire tenir. Mais, dans le même temps, on l’avertit que le père de cette belle a conclu son mariage avec un autre, et que tout se dispose pour en célébrer la cérémonie. Jugez quelle atteinte cruelle au cœur de ce triste berger ! Le voilà accablé d’une mortelle douleur ; il ne peut souffrir l’effroyable idée de voir tout ce qu’il aime entre les bras d’un autre ; et son amour, au désespoir, lui fait trouver moyen de s’introduire dans la maison de sa bergère pour apprendre ses sentiments, et savoir d’elle la destinée à laquelle il doit se résoudre. Il y rencontre les apprêts de tout ce qu’il craint ; il y voit venir l’indigne rival que le caprice d’un père oppose aux tendresses de son amour ; il le voit triomphant, ce rival ridicule, auprès de l’aimable bergère, ainsi qu’auprès d’une conquête qui lui est assurée ; et cette vue le remplit d’une colère dont il a peine à se rendre le maître. Il jette de douloureux regards sur celle qu’il adore ; et son respect et la présence de son père l’empêchent de lui rien dire que des yeux. Mais enfin il force toute contrainte, et le transport de son amour l’oblige à lui parler ainsi :

(Il chante.)

Belle Philis, c’est trop, c’est trop souffrir ;

Rompons ce dur silence, et m’ouvrez vos pensées.

Apprenez-moi ma destinée :

Faut-il vivre ? Faut-il mourir ?

angélique, en chantant.

Vous me voyez, Tircis, triste et mélancolique,

Aux apprêts de l’hymen dont vous vous alarmez :

Je lève au ciel les yeux, je vous regarde, je soupire :

C’est vous en dire assez.

argan.

Ouais ! je ne croyois pas que ma fille fût si habile, que de chanter ainsi à livre ouvert, sans hésiter.

cléante.

Hélas ! belle Philis,

Se pourroit-il que l’amoureux Tircis

Eût assez de bonheur

Pour avoir quelque place dans votre cœur ?

angélique.

Je ne m’en défends point dans cette peine extrême :

Oui, Tircis, je vous aime.

cléante.

Ô parole pleine d’appas !

Ai-je bien entendu ? Hélas !

Redites-la, Philis ; que je n’en doute pas.

angélique.

Oui, Tircis, je vous aime.

cléante.

De grace, encor, Philis !

angélique.

Je vous aime.

cléante.

Recommencez cent fois ; ne vous en lassez pas.

angélique.

Je vous aime, je vous aime ;

Oui, Tircis, je vous aime.

cléante.

Dieux, rois, qui sous vos pieds regardez tout le monde,

Pouvez-vous comparer votre bonheur au mien ?

Mais, Philis, une pensée

Vient troubler ce doux transport.

Un rival, un rival…

angélique.

Ah ! je le hais plus que la mort ;

Et sa présence, ainsi qu’à vous,

M’est un cruel supplice.

cléante.

Mais un père à ses vœux vous veut assujettir.

angélique.

Plutôt, plutôt mourir,

Que de jamais y consentir ;

Plutôt, plutôt mourir, plutôt mourir !

argan.

Et que dit le père à tout cela ?

cléante.

Il ne dit rien.

argan.

Voilà un sot père que ce père-là, de souffrir toutes ces sottises-là sans rien dire !

cléante, voulant continuer à chanter.

Ah ! mon amour…

argan.

Non, non ; en voilà assez. Cette comédie-là est de fort mauvais exemple. Le berger Tircis est un impertinent, et la bergère Philis une impudente de parler de la sorte devant son père. (À Angélique.) Montrez-moi ce papier. Ah ! ah ! où sont donc les paroles que vous avez dites ? Il n’y a là que de la musique écrite.

cléante.

Est-ce que vous ne savez pas, monsieur, qu’on a trouvé, depuis peu, l’invention d’écrire les paroles avec les notes mêmes ?

argan.

Fort bien. Je suis votre serviteur, monsieur ; jusqu’au revoir. Nous nous serions bien passés de votre impertinent d’opéra.

cléante.

J’ai cru vous divertir.

argan.

Les sottises ne divertissent point. Ah ! voici ma femme.

Scène VII.

BÉLINE, ARGAN, ANGÉLIQUE, MONSIEUR DIAFOIRUS, THOMAS DIAFOIRUS, TOINETTE.

argan.

M’amour, voilà le fils de monsieur Diafoirus.

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