Les Femmes savantes (page 4)
Philaminte, Armande et Bélise.
Quoi qu’on die !
Trissotin.
De votre riche appartement,
Philaminte, Armande et Bélise.
Riche appartement !
Trissotin.
Où cette ingrate insolemment,
Philaminte, Armande et Bélise.
Cette ingrate de fièvre !
Trissotin.
Attaque votre belle vie.
Philaminte.
Votre belle vie !
Armande et Bélise.
Ah !
Trissotin.
Quoi ! sans respecter votre rang,
Elle se prend à votre sang,
Philaminte, Armande et Bélise.
Ah !
Trissotin.
Et nuit et jour vous fait outrage !
Si vous la conduisez aux bains,
Sans la marchander davantage,
Noyez-la de vos propres mains.
Philaminte.
On n’en peut plus.
Bélise.
On n’en peut plus. On pâme.
Armande.
On n’en peut plus. On pâme. On se meurt de plaisir.
Philaminte.
De mille doux frissons vous vous sentez saisir.
Armande.
Si vous la conduisez aux bains,
Bélise.
Sans la marchander davantage,
Philaminte.
Noyez-la de vos propres mains.
De vos propres mains, là, noyez-la dans les bains.
Armande.
Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant.
Bélise.
Partout on s’y promène avec ravissement.
Philaminte.
On n’y sauroit marcher que sur de belles choses.
Armande.
Ce sont petits chemins tout parsemés de roses.
Trissotin.
Le sonnet donc vous semble…
Philaminte.
Le sonnet donc vous semble… Admirable, nouveau :
Et personne jamais n’a rien fait de si beau.
Bélise.
Quoi ! sans émotion pendant cette lecture !
Vous faites là, ma nièce, une étrange figure !
Henriette.
Chacun fait ici-bas la figure qu’il peut,
Ma tante ; et bel esprit, il ne l’est pas qui veut.
Trissotin.
Peut-être que mes vers importunent madame.
Henriette.
Point. Je n’écoute pas.
Philaminte.
Point. Je n’écoute pas. Ah ! voyons l’épigramme.
Trissotin.
Sur un carrosse de couleur amarante donné à une dame de ses amis.
Philaminte. Ces titres ont toujours quelque chose de rare.
Armande.
À cent beaux traits d’esprit leur nouveauté prépare.
Trissotin.
L’amour si chèrement m’a vendu son lien,
Bélise, Armande et Philaminte.
Ah !
Trissotin.
Qu’il m’en coûte déjà la moitié de mon bien ;
Et quand tu vois ce beau carrosse,
Où tant d’or se relève en bosse,
Qu’il étonne tout le pays,
Et fait pompeusement triompher ma Laïs…
Philaminte.
Ah ! ma Laïs ! voilà de l’érudition.
Bélise.
L’enveloppe est jolie, et vaut un million.
Trissotin.
Et quand tu vois ce beau carrosse,
Où tant d’or se relève en bosse,
Qu’il étonne tout le pays,
Et fait pompeusement triompher ma Laïs,
Ne dis plus qu’il est amarante,
Dis plutôt qu’il est de ma rente.
Armande.
Oh ! oh ! oh ! celui-là ne s’attend point du tout.
Philaminte.
On n’a que lui qui puisse écrire de ce goût.
Bélise.
Ne dis plus qu’il est amarante :
Dis plutôt qu’il est de ma rente.
Voilà qui se décline : ma rente, de ma rente, à ma rente.
Philaminte.
Je ne sais, du moment que je vous ai connu,
Si, sur votre sujet, j’eus l’esprit prévenu,
Mais j’admire partout vos vers et votre prose.
Trissotin, à Philaminte.
Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose,
À notre tour aussi nous pourrions admirer.
Philaminte.
Je n’ai rien fait en vers ; mais j’ai lieu d’espérer
Que je pourrai bientôt vous montrer, en amie,
Huit chapitres du plan de notre académie.
Platon s’est au projet simplement arrêté,
Quand de sa République il a fait le traité ;
Mais à l’effet entier je veux pousser l’idée
Que j’ai sur le papier en prose accommodée.
Car enfin, je me sens un étrange dépit
Du tort que l’on nous fait du côté de l’esprit,
Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes,
De cette indigne classe où nous rangent les hommes,
De borner nos talents à des futilités,
Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.
Armande.
C’est faire à notre sexe une trop grande offense,
De n’étendre l’effort de notre intelligence
Qu’à juger d’une jupe, et de l’air d’un manteau,
Ou des beautés d’un point, ou d’un brocart nouveau.
Bélise.
Il faut se relever de ce honteux partage,
Et mettre hautement notre esprit hors de page.
Trissotin.
Pour les dames on sait mon respect en tous lieux ;
Et, si je rends hommage aux brillants de leurs yeux,
De leur esprit aussi j’honore les lumières.
Philaminte.
Le sexe aussi vous rend justice en ces matières ;
Mais nous voulons montrer à de certains esprits,
Dont l’orgueilleux savoir nous traite avec mépris,
Que de science aussi les femmes sont meublées,
Qu’on peut faire, comme eux, de doctes assemblées,
Conduites en cela par des ordres meilleurs ;
Qu’on y veut réunir ce qu’on sépare ailleurs,
Mêler le beau langage et les hautes sciences,
Découvrir la nature en mille expériences ;
Et, sur les questions qu’on pourra proposer,
Faire entrer chaque secte, et n’en point épouser.
Trissotin.
Je m’attache pour l’ordre au péripatétisme.
Philaminte.
Pour les abstractions, j’aime le platonisme.
Armande.
Épicure me plaît, et ses dogmes sont forts.
Bélise.
Je m’accommode assez, pour moi, des petits corps ;
Mais le vide à souffrir me semble difficile,
Et je goûte bien mieux la matière subtile.
Trissotin.
Descartes, pour l’aimant, donne fort dans mon sens.
Armande.
J’aime ses tourbillons.
Philaminte.
J’aime ses tourbillons. Moi, ses mondes tombants.
Armande.
Il me tarde de voir notre assemblée ouverte,
Et de nous signaler par quelque découverte.
Trissotin.
On en attend beaucoup de vos vives clartés ;
Et pour vous la nature a peu d’obscurités.
Philaminte.
Pour moi, sans me flatter, j’en ai déjà fait une ;
Et j’ai vu clairement des hommes dans la lune.
Bélise.
Je n’ai point encor vu d’hommes, comme je crois ;
Mais j’ai vu des clochers tout comme je vous vois.
Armande.
Nous approfondirons, ainsi que la physique,
Grammaire, histoire, vers, morale, et politique.
Philaminte.
La morale a des traits dont mon cœur est épris,
Et c’étoit autrefois l’amour des grands esprits ;
Mais aux stoïciens je donne l’avantage,
Et je ne trouve rien de si beau que leur sage.
Armande.
Pour la langue, on verra dans peu nos règlements,
Et nous y prétendons faire des remuements.
Par une antipathie, ou juste, ou naturelle,
Nous avons pris chacune une haine mortelle
Pour un nombre de mots, soit ou verbes, ou noms,
Que mutuellement nous nous abandonnons ;
Contre eux nous préparons de mortelles sentences,
Et nous devons ouvrir nos doctes conférences
Par les proscriptions de tous ces mots divers,
Dont nous voulons purger et la prose et les vers.
Philaminte.
Mais le plus beau projet de notre académie,
Une entreprise noble, et dont je suis ravie,
Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté
Chez tous les beaux esprits de la postérité,
C’est le retranchement de ces syllabes sales,
Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales ;
Ces jouets éternels des sots de tous les temps ;
Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants ;
Ces sources d’un amas d’équivoques infames,
Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes.
Trissotin.
Voilà certainement d’admirables projets !
Bélise.
Vous verrez nos statuts quand ils seront tous faits.
Trissotin.
Ils ne sauraient manquer d’être tous beaux et sages.
Armande.
Nous serons, par nos lois, les juges des ouvrages ;
Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis :
Nul n’aura de l’esprit, hors nous et nos amis.
Nous chercherons partout à trouver à redire,
Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.
Scène III.
Philaminte, Bélise, Armande, Henriette, Trissotin, Lépine.
l’Épine, à Trissotin.
Monsieur, un homme est là qui veut parler à vous,
Il est vêtu de noir, et parle d’un ton doux.
(Ils se lèvent.)
Trissotin.
C’est cet ami savant qui m’a fait tant d’instance
De lui donner l’honneur de votre connoissance.
Philaminte.
Pour le faire venir, vous avez tout crédit.
Scène IV.
Philaminte, Bélise, Armande, Henriette.
Philaminte, à Armande et à Bélise.
Faisons bien les honneurs au moins de notre esprit.
(À Henriette, qui veut sortir.)
Holà ! Je vous ai dit, en paroles bien claires,
Que j’ai besoin de vous.
Henriette.
Que j’ai besoin de vous. Mais pour quelles affaires ?
Philaminte.
Venez : on va dans peu vous les faire savoir.
Scène V.
Trissotin, Vadius, Philaminte, Bélise, Armande, Henriette.
Trissotin, présentant Vadius.
Voici l’homme qui meurt du desir de vous voir ;
En vous le produisant, je ne crains point le blâme
D’avoir admis chez vous un profane, madame,
Il peut tenir son coin parmi de beaux esprits.
Philaminte.
La main qui le présente en dit assez le prix.
Trissotin.
Il a des vieux auteurs la pleine intelligence,
Et sait du grec, madame, autant qu’homme de France.
Philaminte, à Bélise.
Du grec, ô Ciel ! du grec ! Il sait du grec, ma sœur !
Bélise, à Armande.
Ah ! ma nièce, du grec !
Armande.
Ah ! ma nièce, du grec ! Du grec ! quelle douceur !
Philaminte.
Quoi ! monsieur sait du grec ? Ah ! permettez, de grace,
Que, pour l’amour du grec, monsieur, on vous embrasse.
(Vadius embrasse aussi Bélise et Armande.)
Henriette, à Vadius, qui veut aussi l’embrasser.
Excusez-moi, Monsieur, je n’entends pas le grec.
(Ils s’asseyent.)
Philaminte.
J’ai pour les livres grecs un merveilleux respect.
Vadius.
Je crains d’être fâcheux par l’ardeur qui m’engage
À vous rendre aujourd’hui, madame, mon hommage ;
Et j’aurai pu troubler quelque docte entretien.
Philaminte.
Monsieur, avec du grec on ne peut gâter rien.
Trissotin.
Au reste, il fait merveille en vers ainsi qu’en prose,
Et pourroit, s’il vouloit, vous montrer quelque chose.
Vadius.
Le défaut des auteurs, dans leurs productions,
C’est d’en tyranniser les conversations,
D’être au Palais, au Cours, aux ruelles, aux tables,
De leurs vers fatigants lecteurs infatigables.
Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens,
Qu’un auteur qui partout va gueuser des encens,
Qui, des premiers venus saisissant les oreilles,
En fait le plus souvent le martyr de ses veilles.
On ne m’a jamais vu ce fol entêtement ;
Et d’un Grec, là-dessus, je suis le sentiment,
Qui, par un dogme exprès, défend à tous ses sages
L’indigne empressement de lire leurs ouvrages.
Voici de petits vers pour de jeunes amants,
Sur quoi je voudrois bien avoir vos sentiments.
Trissotin.
Vos vers ont des beautés que n’ont point tous les autres.
Vadius.
Les Graces et Vénus règnent dans tous les vôtres.
Trissotin.
Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots.
Vadius.
On voit partout chez vous l’ithos et le pathos.
Trissotin.
Nous avons vu de vous des églogues d’un style
Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.
Vadius.
Vos odes ont un air noble, galant et doux,
Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.
Trissotin.
Est-il rien d’amoureux comme vos chansonnettes ?
Vadius.
Peut-on voir rien d’égal aux sonnets que vous faites ?
Trissotin.
Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux ?
Vadius.
Rien de si plein d’esprit que tous vos madrigaux ?
Trissotin.
Aux ballades surtout vous êtes admirable.
Vadius.
Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable.
Trissotin.
Si la France pouvait connoître votre prix,
Vadius.
Si le siècle rendoit justice aux beaux esprits,
Trissotin.
En carrosse doré vous iriez par les rues.
Vadius.
On verroit le public vous dresser des statues.
(À Trissotin.)
Hom ! C’est une ballade, et je veux que tout net
Vous m’en…
Trissotin, à Vadius.
Vous m’en… Avez-vous vu certain petit sonnet
Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie ?
Vadius.
Oui ; hier il me fut lu dans une compagnie.
Trissotin.
Vous en savez l’auteur ?
Vadius.
Vous en savez l’auteur ? Non ; mais je sais fort bien,
Qu’à ne le point flatter, son sonnet ne vaut rien.
Trissotin.
Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.
Vadius.
Cela n’empêche pas qu’il ne soit misérable.
Et, si vous l’avez vu, vous serez de mon goût.
Trissotin.
Je sais que là-dessus je n’en suis point du tout
Et que d’un tel sonnet peu de gens sont capables.
Vadius.
Me préserve le Ciel d’en faire de semblables !
Trissotin.
Je soutiens qu’on ne peut en faire de meilleur ;
Et ma grande raison, c’est que j’en suis l’auteur.
Vadius.
Vous ?
Trissotin.
Vous ? Moi.
Vadius.
Vous ? Moi. Je ne sais donc comment se fit l’affaire.
Trissotin.
C’est qu’on fut malheureux de ne pouvoir vous plaire.
Vadius.
Il faut qu’en écoutant j’aie eu l’esprit distrait,
Ou bien que le lecteur m’ait gâté le sonnet.
Mais laissons ce discours, et voyons ma ballade.
Trissotin.
La ballade, à mon goût, est une chose fade :
Ce n’en est plus la mode ; elle sent son vieux temps.
Vadius.
La ballade pourtant charme beaucoup de gens.
Trissotin.
Cela n’empêche pas qu’elle ne me déplaise.
Vadius.
Elle n’en reste pas pour cela plus mauvaise.
Trissotin.
Elle a pour les pédants de merveilleux appas.
Vadius.
Cependant nous voyons qu’elle ne vous plaît pas.
Trissotin.
Vous donnez sottement vos qualités aux autres.
(Ils se lèvent tous.)
Vadius.
Fort impertinemment vous me jetez les vôtres.
Trissotin.
Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier.
Vadius.
Allez, rimeur de balle, opprobre du métier.
Trissotin.
Allez, fripier d’écrits, impudent plagiaire.
Vadius.
Allez, cuistre…
Philaminte.
Allez, cuistre… Eh ! messieurs, que prétendez-vous faire ?
Trissotin, à Vadius.
Va, va restituer tous les honteux larcins
Que réclament sur toi les Grecs et les Latins.
Vadius.
Va, va-t’en faire amende honorable au Parnasse,
D’avoir fait à tes vers estropier Horace.
Trissotin.
Souviens-toi de ton livre, et de son peu de bruit.
Vadius.
Et toi, de ton libraire à l’hôpital réduit.
Trissotin.
Ma gloire est établie ; en vain tu la déchires.
Vadius.
Oui, oui, je te renvoie à l’auteur des Satires.
Trissotin.
Je t’y renvoie aussi.
Vadius.
Je t’y renvoie aussi. J’ai le contentement,
Qu’on voit qu’il m’a traité plus honorablement.
Il me donne en passant une atteinte légère.
Parmi plusieurs auteurs qu’au Palais on révère ;
Mais jamais dans ses vers il ne te laisse en paix,
Et l’on t’y voit partout être en butte à ses traits.
Trissotin.
C’est par là que j’y tiens un rang plus honorable.
Il te met dans la foule ainsi qu’un misérable ;
Il croit que c’est assez d’un coup pour t’accabler,
Et ne t’a jamais fait l’honneur de redoubler.
Mais il m’attaque à part comme un noble adversaire
Sur qui tout son effort lui semble nécessaire ;
Et ses coups, contre moi redoublés en tous lieux,
Montrent qu’il ne se croit jamais victorieux.
Vadius.
Ma plume t’apprendra quel homme je puis être.
Trissotin.
Et la mienne saura te faire voir ton maître.
Vadius.
Je te défie en vers, prose, grec, et latin.
Trissotin.
Hé bien ! nous nous verrons seul à seul chez Barbin.
Scène VI.
Trissotin, Philaminte, Armande, Bélise, Henriette.
Trissotin.
À mon emportement ne donnez aucun blâme ;
C’est votre jugement que je défends, madame,
Dans le sonnet qu’il a l’audace d’attaquer.
Philaminte.
À vous remettre bien je me veux appliquer ;
Mais parlons d’autre affaire. Approchez, Henriette ;
Depuis assez longtemps mon âme s’inquiète
De ce qu’aucun esprit en vous ne se fait voir ;
Mais je trouve un moyen de vous en faire avoir.
Henriette.
C’est prendre un soin pour moi qui n’est pas nécessaire :
Les doctes entretiens ne sont point mon affaire ;
J’aime à vivre aisément ; et, dans tout ce qu’on dit,
Il faut se trop peiner, pour avoir de l’esprit ;
C’est une ambition que je n’ai point en tête.
Je me trouve fort bien, ma mère, d’être bête ;
Et j’aime mieux n’avoir que de communs propos,
Que de me tourmenter pour dire de beaux mots.
Philaminte.
Oui ; mais j’y suis blessée, et ce n’est pas mon compte
De souffrir dans mon sang une pareille honte.
La beauté du visage est un frêle ornement,
Une fleur passagère, un éclat d’un moment,
Et qui n’est attaché qu’à la simple épiderme ;