Les Femmes savantes (page 5)

Molière · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Femmes savantes · 7 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais celle de l’esprit est inhérente et ferme.

J’ai donc cherché longtemps un biais de vous donner

La beauté que les ans ne peuvent moissonner,

De faire entrer chez vous le desir des sciences,

De vous insinuer les belles connoissances ;

Et la pensée enfin où mes vœux ont souscrit,

C’est d’attacher à vous un homme plein d’esprit.

(Montrant Trissotin.)

Et cet homme est monsieur, que je vous détermine

À voir comme l’époux que mon choix vous destine.

Henriette.

Moi ! ma mère ?

Philaminte.

Moi ! ma mère ? Oui, vous. Faites la sotte un peu.

Bélise, à Trissotin.

Je vous entends ; vos yeux demandent mon aveu

Pour engager ailleurs un cœur que je possède.

Allez ; je le veux bien. À ce nœud je vous cède ;

C’est un hymen qui fait votre établissement.

Trissotin, à Henriette.

Je ne sais que vous dire, en mon ravissement,

Madame ; et cet hymen, dont je vois qu’on m’honore,

Me met…

Henriette.

Me met… Tout beau ! monsieur ; il n’est pas fait encore :

Ne vous pressez pas tant.

Philaminte.

Ne vous pressez pas tant. Comme vous répondez !

Savez-vous bien que si… ? Suffit. Vous m’entendez.

(À Trissotin.)

Elle se rendra sage. Allons, laissons-la faire.

Scène VII.

Henriette, Armande.

Armande.

On voit briller pour vous les soins de notre mère ;

Et son choix ne pouvoit d’un plus illustre époux…

Henriette.

Si le choix est si beau, que ne le prenez-vous ?

Armande.

C’est à vous, non à moi, que sa main est donnée.

Henriette.

Je vous le cède tout, comme à ma sœur aînée.

Armande.

Si l’hymen, comme à vous, me paroissoit charmant,

J’accepterois votre offre avec ravissement.

Henriette.

Si j’avois, comme vous, les pédants dans la tête,

Je pourrois le trouver un parti fort honnête.

Armande.

Cependant, bien qu’ici nos goûts soient différents,

Nous devons obéir, ma sœur, à nos parents.

Une mère a sur nous une entière puissance ;

Et vous croyez en vain, par votre résistance…

Scène VIII.

Chrysale, Ariste, Clitandre, Henriette, Armande.

Chrysale, à Henriette, lui présentant Clitandre.

Allons, ma fille, il faut approuver mon dessein.

Ôtez ce gant. Touchez à monsieur dans la main,

Et le considérez désormais dans votre ame

En homme dont je veux que vous soyez la femme.

Armande.

De ce côté, ma sœur, vos penchants sont fort grands.

Henriette.

Il nous faut obéir, ma sœur, à nos parents :

Un père a sur nos vœux une entière puissance.

Armande.

Une mère a sa part à notre obéissance.

Chrysale.

Qu’est-ce à dire ?

Armande.

Qu’est-ce à dire ? Je dis que j’appréhende fort

Qu’ici ma mère et vous ne soyez pas d’accord ;

Et c’est un autre époux…

Chrysale.

Et c’est un autre époux… Taisez-vous, péronnelle ;

Allez philosopher tout le soûl avec elle,

Et de mes actions ne vous mêlez en rien.

Dites-lui ma pensée, et l’avertissez bien

Qu’elle ne vienne pas m’échauffer les oreilles :

Allons vite.

Scène IX.

Chrysale, Ariste, Henriette, Clitandre.

Ariste.

Allons vite. Fort bien. Vous faites des merveilles.

Clitandre.

Quel transport ! quelle joie ! Ah ! que mon sort est doux !

Chrysale, à Clitandre.

Allons, prenez sa main, et passez devant nous,

Menez-la dans sa chambre. Ah ! les douces caresses !

(À Ariste.)

Tenez, mon cœur s’émeut à toutes ces tendresses,

Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours ;

Et je me ressouviens de mes jeunes amours.

fin du troisième acte.

desirs: désirs

foible: faible

paroissent: paraissent

sauroit: saurait

grace: grâce

seroit: serait

ame: âme

avoient: avaient

consacroit: consacrait

régnoient: régnaient

voudrois: voudrais

connoissois: connaissais

accepterois: accepterais

seroit: serait

concluroient: conclueraient

esté: été

connoitrai: connaitrai

theologie: théologie

ACTE QUATRIÈME.

Scène I.

Philaminte, Armande.

Armande.

Oui, rien n’a retenu son esprit en balance ;

Elle a fait vanité de son obéissance ;

Son cœur, pour se livrer, à peine devant moi

S’est-il donné le temps d’en recevoir la loi,

Et sembloit suivre moins les volontés d’un père,

Qu’affecter de braver les ordres d’une mère.

Philaminte.

Je lui montrerai bien aux lois de qui des deux

Les droits de la raison soumettent tous ses vœux

Et qui doit gouverner ou sa mère, ou son père,

Ou l’esprit ou le corps, la forme ou la matière.

Armande.

On vous en devoit bien, au moins, un compliment ;

Et ce petit Monsieur en use étrangement

De vouloir, malgré vous, devenir votre gendre.

Philaminte.

Il n’en est pas encore où son cœur peut prétendre.

Je le trouvois bien fait, et j’aimois vos amours ;

Mais, dans ses procédés, il m’a déplu toujours.

Il sait que, Dieu merci, je me mêle d’écrire ;

Et jamais il ne m’a prié de lui rien lire.

Scène II.

Clitandre, entrant doucement, et écoutant sans se montrer ; Armande, Philaminte.

Armande.

Je ne souffrirois point, si j’étois que de vous,

Que jamais d’Henriette il pût être l’époux.

On me feroit grand tort d’avoir quelque pensée,

Que là-dessus je parle en fille intéressée,

Et que le lâche tour que l’on voit qu’il me fait,

Jette au fond de mon cœur quelque dépit secret.

Contre de pareils coups, l’ame se fortifie

Du solide secours de la philosophie,

Et par elle on se peut mettre au-dessus de tout ;

Mais vous traiter ainsi, c’est vous pousser à bout.

Il est de votre honneur d’être à ses vœux contraire ;

Et c’est un homme enfin qui ne doit point vous plaire.

Jamais je n’ai connu, discourant entre nous,

Qu’il eût au fond du cœur de l’estime pour vous.

Philaminte.

Petit sot !

Armande.

Petit sot ! Quelque bruit que votre gloire fasse,

Toujours à vous louer il a paru de glace.

Philaminte.

Le brutal !

Armande.

Le brutal ! Et vingt fois, comme ouvrages nouveaux,

J’ai lu des vers de vous qu’il n’a point trouvés beaux.

Philaminte.

L’impertinent !

Armande.

L’impertinent ! Souvent nous en étions aux prises ;

Et vous ne croiriez point de combien de sottises…

Clitandre, à Armande.

Hé ! doucement, de grace. Un peu de charité,

Madame, ou, tout au moins, un peu d’honnêteté.

Quel mal vous ai-je fait ? et quelle est mon offense,

Pour armer contre moi toute votre éloquence,

Pour vouloir me détruire, et prendre tant de soin

De me rendre odieux aux gens dont j’ai besoin ?

Parlez, dites, d’où vient ce courroux effroyable ?

Je veux bien que madame en soit juge équitable.

Armande.

Si j’avois le courroux dont on veut m’accuser,

Je trouverois assez de quoi l’autoriser.

Vous en seriez trop digne ; et les premières flammes

S’établissent des droits si sacrés sur les ames.

Qu’il faut perdre fortune, et renoncer au jour,

Plutôt que de brûler des feux d’un autre amour.

Au changement de vœux nulle horreur ne s’égale ;

Et tout cœur infidèle est un monstre en morale.

Clitandre.

Appelez-vous, madame, une infidélité,

Ce que m’a de votre ame ordonné la fierté ?

Je ne fais qu’obéir aux lois qu’elle m’impose,

Et si je vous offense, elle seule en est cause.

Vos charmes ont d’abord possédé tout mon cœur.

Il a brûlé deux ans d’une constante ardeur ;

Il n’est soins empressés, devoirs, respects, services,

Dont il ne vous ait fait d’amoureux sacrifices.

Tous mes feux, tous mes soins ne peuvent rien sur vous,

Je vous trouve contraire à mes vœux les plus doux :

Ce que vous refusez, je l’offre au choix d’une autre.

Voyez. Est-ce, madame, ou ma faute, ou la vôtre ?

Mon cœur court-il au change, ou si vous l’y poussez ?

Est-ce moi qui vous quitte, ou vous qui me chassez ?

Armande.

Appelez-vous, monsieur, être à vos vœux contraire,

Que de leur arracher ce qu’ils ont de vulgaire,

Et vouloir les réduire à cette pureté

Où du parfait amour consiste la beauté ?

Vous ne sauriez pour moi tenir votre pensée

Du commerce des sens nette et débarrassée ;

Et vous ne goûtez point, dans ses plus doux appas,

Cette union des cœurs, où les corps n’entrent pas.

Vous ne pouvez aimer que d’une amour grossière,

Qu’avec tout l’attirail des nœuds de la matière ;

Et, pour nourrir les feux que chez vous on produit,

Il faut un mariage, et tout ce qui s’ensuit.

Ah ! quel étrange amour ! et que les belles ames

Sont bien loin de brûler de ces terrestres flammes !

Les sens n’ont point de part à toutes leurs ardeurs ;

Et ce beau feu ne veut marier que les cœurs.

Comme une chose indigne, il laisse là le reste ;

C’est un feu pur et net comme le feu céleste :

On ne pousse avec lui que d’honnêtes soupirs,

Et l’on ne penche point vers les sales desirs.

Rien d’impur ne se mèle au but qu’on se propose ;

On aime pour aimer, et non pour autre chose ;

Ce n’est qu’à l’esprit seul que vont tous les transports,

Et l’on ne s’aperçoit jamais qu’on ait un corps.

Clitandre.

Pour moi par un malheur, je m’aperçois, madame,

Que j’ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une ame.

Je sens qu’il y tient trop, pour le laisser à part :

De ces détachements je ne connais point l’art ;

Le ciel m’a dénié cette philosophie,

Et mon âme et mon corps marchent de compagnie.

Il n’est rien de plus beau, comme vous avez dit,

Que ces vœux épurés qui ne vont qu’à l’esprit,

Ces unions de cœurs, et ces tendres pensées,

Du commerce des sens si bien débarrassées ;

Mais ces amours pour moi sont trop subtilisés :

Je suis un peu grossier, comme vous m’accusez ;

J’aime avec tout moi-même, et l’amour qu’on me donne,

En veut, je le confesse, à toute la personne.

Ce n’est pas là matière à de grands châtiments ;

Et sans faire de tort à vos beaux sentiments,

Je vois que, dans le monde, on suit fort ma méthode,

Et que le mariage est assez à la mode,

Passe pour un lien assez honnête et doux,

Pour avoir desiré de me voir votre époux,

Sans que la liberté d’une telle pensée

Ait dû vous donner lieu d’en paraître offensée.

Armande.

Hé bien ! monsieur, hé bien ! puisque, sans m’écouter,

Vos sentiments brutaux veulent se contenter ;

Puisque, pour vous réduire à des ardeurs fidèles,

Il faut des nœuds de chair, des chaînes corporelles,

Si ma mère le veut, je résous mon esprit

À consentir pour vous à ce dont il s’agit.

Clitandre.

Il n’est plus temps, madame ; une autre a pris la place ;

Et, par un tel retour, j’aurois mauvaise grace

De maltraiter l’asile et blesser les bontés

Où je me suis sauvé de toutes vos fiertés.

Philaminte.

Mais enfin comptez-vous, monsieur, sur mon suffrage,

Quand vous vous promettez cet autre mariage ?

Et, dans vos visions, savez-vous, s’il vous plaît,

Que j’ai pour Henriette un autre époux tout prêt ?

Clitandre.

Hé ! madame, voyez votre choix, je vous prie ;

Exposez-moi, de grace, à moins d’ignominie,

Et ne me rangez pas à l’indigne destin

De me voir le rival de Monsieur Trissotin.

L’amour des beaux esprits qui chez vous m’est contraire

Ne pouvoit m’opposer un moins noble adversaire.

Il en est, et plusieurs, que, pour le bel esprit

Le mauvais goût du siècle a su mettre en crédit,

Mais Monsieur Trissotin n’a pu duper personne,

Et chacun rend justice aux écrits qu’il nous donne.

Hors céans, on le prise en tous lieux ce qu’il vaut ;

Et ce qui m’a vingt fois fait tomber de mon haut,

C’est de vous voir au ciel élever des sornettes,

Que vous désavoueriez si vous les aviez faites.

Philaminte.

Si vous jugez de lui tout autrement que nous,

C’est que nous le voyons par d’autres yeux que vous.

Scène III.

Trissotin, Philaminte, Armande, Clitandre.

Trissotin, à Philaminte.

Je viens vous annoncer une grande nouvelle :

Nous l’avons, en dormant, madame, échappé belle.

Un monde près de nous a passé tout du long,

Est chu tout au travers de notre tourbillon ;

Et s’il eût en chemin rencontré notre terre,

Elle eût été brisée en morceaux comme verre.

Philaminte.

Remettons ce discours pour une autre saison,

Monsieur n’y trouveroit ni rime ni raison,

Il fait profession de chérir l’ignorance,

Et de haïr, surtout, l’esprit et la science.

Clitandre.

Cette vérité veut quelque adoucissement.

Je m’explique, madame ; et je hais seulement

La science et l’esprit qui gâtent les personnes.

Ce sont choses, de soi, qui sont belles et bonnes ;

Mais j’aimerois mieux être au rang des ignorants,

Que de me voir savant comme certaines gens.

Trissotin.

Pour moi, je ne tiens pas, quelque effet qu’on suppose,

Que la science soit pour gâter quelque chose.

Clitandre.

Et c’est mon sentiment qu’en faits comme en propos

La science est sujette à faire de grands sots.

Trissotin.

Le paradoxe est fort.

Clitandre.

Le paradoxe est fort. Sans être fort habile,

La preuve m’en seroit, je pense, assez facile.

Si les raisons manquoient, je suis sûr qu’en tout cas

Les exemples fameux ne me manqueroient pas.

Trissotin.

Vous en pourriez citer qui ne concluroient guère.

Clitandre.

Je n’irois pas bien loin pour trouver mon affaire.

Trissotin.

Pour moi, je ne vois pas ces exemples fameux.

Clitandre.

Moi, je les vois si bien, qu’ils me crèvent les yeux.

Trissotin.

J’ai cru jusques ici que c’étoit l’ignorance

Qui faisoit les grands sots, et non pas la science.

Clitandre.

Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant

Qu’un sot savant est sot plus qu’un sot ignorant.

Trissotin.

Le sentiment commun est contre vos maximes,

Puisque « ignorant » et « sot » sont termes synonymes.

Clitandre.

Si vous le voulez prendre aux usages du mot,

L’alliance est plus forte entre pédant et sot.

Trissotin.

La sottise, dans l’un, se fait voir toute pure.

Clitandre.

Et l’étude, dans l’autre, ajoute à la nature.

Trissotin.

Le savoir garde en soi son mérite éminent.

Clitandre.

Le savoir, dans un fat, devient impertinent.

Trissotin.

Il faut que l’ignorance ait pour vous de grands charmes,

Puisque pour elle ainsi vous prenez tant les armes.

Clitandre.

Si pour moi l’ignorance a des charmes bien grands,

C’est depuis qu’à mes yeux s’offrent certains savants.

Trissotin.

Ces certains savants-là peuvent, à les connoître

Valoir certaines gens que nous voyons paroître.

Clitandre.

Oui, si l’on s’en rapporte à ces certains savants ;

Mais on n’en convient pas chez ces certaines gens.

Philaminte, à Clitandre.

Il me semble, monsieur…

Clitandre.

Il me semble, monsieur… Hé ! madame, de grace ;

Monsieur est assez fort, sans qu’à son aide on passe :

Je n’ai déjà que trop d’un si rude assaillant ;

Et, si je me défends, ce n’est qu’en reculant.

Armande.

Mais l’offensante aigreur de chaque repartie

Dont vous…

Clitandre.

Dont vous… Autre second ? Je quitte la partie.

Philaminte.

On souffre aux entretiens ces sortes de combats,

Pourvu qu’à la personne on ne s’attaque pas.

Clitandre.

Hé ! mon Dieu ! tout cela n’a rien dont il s’offense.

Il entend raillerie autant qu’homme de France ;

Et de bien d’autres traits il s’est senti piquer,

Sans que jamais sa gloire ait fait que s’en moquer.

Trissotin.

Je ne m’étonne pas, au combat que j’essuie,

De voir prendre à monsieur la thèse qu’il appuie ;

Il est fort enfoncé dans la cour, c’est tout dit.

La cour, comme l’on sait, ne tient pas pour l’esprit.

Elle a quelque intérêt d’appuyer l’ignorance ;

Et c’est en courtisan qu’il en prend la défense.

Clitandre.

Vous en voulez beaucoup à cette pauvre cour ;

Et son malheur est grand de voir que, chaque jour,

Vous autres beaux esprits vous déclamiez contre elle ;

Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle,

Et, sur son méchant goût lui faisant son procès,

N’accusiez que lui seul de vos méchants succès.

Permettez-moi, monsieur Trissotin, de vous dire,

Avec tout le respect que votre nom m’inspire ;

Que vous feriez fort bien, vos confrères et vous,

De parler de la cour d’un ton un peu plus doux ;

Qu’à le bien prendre, au fond, elle n’est pas si bête

Que, vous autres messieurs, vous vous mettez en tête ;

Qu’elle a du sens commun pour se connaître à tout ;

Que chez elle on se peut former quelque bon goût,

Et que l’esprit du monde y vaut, sans flatterie,

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