Tartuffe ou l’Imposteur (page 6)
Pour rompre son dessein et calmer ses transports.
Mon trouble, il est bien vrai, m’a si fort possédée,
Que de le démentir je n’ai point eu l’idée :
Mais par là, grâce au ciel, tout a bien mieux été,
1400Et les choses en sont dans plus de sûreté.
L’estime où l’on vous tient a dissipé l’orage,
Et mon mari de vous ne peut prendre d’ombrage.
Pour mieux braver l’éclat des mauvais jugements,
Il veut que nous soyons ensemble à tous moments ;
1405Et c’est par où je puis, sans peur d’être blâmée,
Me trouver ici seule avec vous enfermée,
Et ce qui m’autorise à vous ouvrir un cœur
Un peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeur.
Tartuffe Ce langage à comprendre est assez difficile,
1410Madame ; et vous parliez tantôt d’un autre style.
Elmire Ah ! si d’un tel refus vous êtes en courroux,
Que le cœur d’une femme est mal connu de vous !
Et que vous savez peu ce qu’il veut faire entendre
Lorsque si faiblement on le voit se défendre !
1415Toujours notre pudeur combat, dans ces moments,
Ce qu’on peut nous donner de tendres sentiments.
Quelque raison qu’on trouve à l’amour qui nous dompte,
On trouve à l’avouer toujours un peu de honte.
On s’en défend d’abord : mais de l’air qu’on s’y prend,
1420On fait connaître assez que notre cœur se rend ;
Qu’à nos vœux, par honneur, notre bouche s’oppose,
Et que de tels refus promettent toute chose.
C’est vous faire, sans doute, un assez libre aveu,
Et sur notre pudeur me ménager bien peu.
1425Mais, puisque la parole enfin en est lâchée,
À retenir Damis me serais-je attachée,
Aurais-je, je vous prie, avec tant de douceur
Écouté tout au long l’offre de votre cœur,
Aurais-je pris la chose ainsi qu’on m’a vu faire,
1430Si l’offre de ce cœur n’eût eu de quoi me plaire ?
Et, lorsque j’ai voulu moi-même vous forcer
À refuser l’hymen qu’on venait d’annoncer,
Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,
Que l’intérêt qu’en vous on s’avise de prendre,
1435Et l’ennui qu’on aurait que ce nœud qu’on résout
Vînt partager du moins un cœur que l’on veut tout ?
Tartuffe C’est sans doute, madame, une douceur extrême
Que d’entendre ces mots d’une bouche qu’on aime ;
Leur miel, dans tous mes sens, fait couler à longs traits
1440Une suavité qu’on ne goûta jamais.
Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude,
Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude ;
Mais ce cœur vous demande ici la liberté
D’oser douter un peu de sa félicité.
1445Je puis croire ces mots un artifice honnête
Pour m’obliger à rompre un hymen qui s’apprête ;
Et, s’il faut librement m’expliquer avec vous,
Je ne me fierai point à des propos si doux,
Qu’un peu de vos faveurs, après quoi je soupire,
1450Ne vienne m’assurer tout ce qu’ils m’ont pu dire,
Et planter dans mon âme une constante foi
Des charmantes bontés que vous avez pour moi.
Elmire, après avoir toussé pour avertir son mari. Quoi ! vous voulez aller avec cette vitesse,
Et d’un cœur tout d’abord épuiser la tendresse ?
1455On se tue à vous faire un aveu des plus doux.
Cependant ce n’est pas encore assez pour vous ;
Et l’on ne peut aller jusqu’à vous satisfaire
Qu’aux dernières faveurs on ne pousse l’affaire ?
Tartuffe Moins on mérite un bien, moins on l’ose espérer.
1460Nos vœux sur des discours ont peine à s’assurer.
On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire,
Et l’on veut en jouir avant que de le croire.
Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés,
Je doute du bonheur de mes témérités ;
1465Et je ne croirai rien, que vous n’ayez, madame,
Par des réalités su convaincre ma flamme.
Elmire Mon Dieu ! que votre amour en vrai tyran agit !
Et qu’en un trouble étrange il me jette l’esprit !
Que sur les cœurs il prend un furieux empire !
1470Et qu’avec violence il veut ce qu’il désire !
Quoi ! de votre poursuite on ne peut se parer,
Et vous ne donnez pas le temps de respirer ?
Sied-il bien de tenir une rigueur si grande ?
De vouloir sans quartier les choses qu’on demande,
1475Et d’abuser ainsi, par vos efforts pressants,
Du faible que pour vous vous voyez qu’ont les gens ?
Tartuffe Mais, si d’un œil bénin vous voyez mes hommages,
Pourquoi m’en refuser d’assurés témoignages ?
Elmire Mais comment consentir à ce que vous voulez,
1480Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez ?
Tartuffe Si ce n’est que le ciel qu’à mes vœux on oppose,
Lever un tel obstacle est à moi peu de chose ;
Et cela ne doit pas retenir votre cœur.
Elmire Mais des arrêts du ciel on nous fait tant de peur !
Tartuffe 1485Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
Madame, et je sais l’art de lever les scrupules.
Le ciel défend, de vrai, certains contentements ;
Mais on trouve avec lui des accommodements.
Selon divers besoins, il est une science
1490D’étendre les liens de notre conscience,
Et de rectifier le mal de l’action
Avec la pureté de notre intention.
De ces secrets, madame, on saura vous instruire ;
Vous n’avez seulement qu’à vous laisser conduire.
1495Contentez mon désir, et n’ayez point d’effroi ;
Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi.
(Elmire tousse plus fort.)
Vous toussez fort, madame.
Elmire Vous toussez fort, madame. Oui, je suis au supplice.
Tartuffe Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ?
Elmire C’est un rhume obstiné, sans doute ; et je vois bien
1500Que tous les jus du monde ici ne feront rien.
Tartuffe Cela, certe, est fâcheux.
Elmire
Cela certes est fâcheux. Oui, plus qu’on ne peut dire.
Tartuffe Enfin votre scrupule est facile à détruire.
Vous êtes assurée ici d’un plein secret,
Et le mal n’est jamais que dans l’éclat qu’on fait.
1505Le scandale du monde est ce qui fait l’offense,
Et ce n’est pas pécher que pécher en silence.
Elmire, après avoir encore toussé et frappé sur la table. Enfin je vois qu’il faut se résoudre à céder ;
Qu’il faut que je consente à vous tout accorder ;
Et qu’à moins de cela, je ne dois point prétendre
1510Qu’on puisse être content, et qu’on veuille se rendre.
Sans doute il est fâcheux d’en venir jusque-là,
Et c’est bien malgré moi que je franchis cela ;
Mais, puisque l’on s’obstine à m’y vouloir réduire,
Puisqu’on ne veut point croire à tout ce qu’on peut dire,
1515Et qu’on veut des témoins qui soient plus convaincants,
Il faut bien s’y résoudre, et contenter les gens.
Si ce consentement porte en soi quelque offense,
Tant pis pour qui me force à cette violence ;
La faute assurément n’en doit pas être à moi.
Tartuffe 1520Oui, madame, on s’en charge ; et la chose de soi…
Elmire Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie,
Si mon mari n’est point dans cette galerie.
Tartuffe Qu’est-il besoin pour lui du soin que vous prenez ?
C’est un homme, entre nous, à mener par le nez.
1525De tous nos entretiens il est pour faire gloire,
Et je l’ai mis au point de voir tout sans rien croire.
Elmire Il n’importe. Sortez, je vous prie, un moment ;
Et partout là dehors voyez exactement.
Scène 6
Orgon, Elmire.
Orgon, sortant de dessous la table. Voilà, je vous l’avoue, un abominable homme !
1530Je n’en puis revenir, et tout ceci m’assomme.
Elmire Quoi ! vous sortez si tôt ? Vous vous moquez des gens.
Rentrez sous le tapis, il n’est pas encor temps ;
Attendez jusqu’au bout, pour voir les choses sûres,
Et ne vous fiez point aux simples conjectures.
Orgon 1535Non, rien de plus méchant n’est sorti de l’enfer.
Elmire Mon Dieu ! l’on ne doit point croire trop de léger.
Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre ;
Et ne vous hâtez point, de peur de vous méprendre.
(Elmire fait mettre Orgon derrière elle.)
Scène 7
Tartuffe, Elmire, Orgon.
Tartuffe, sans voir Orgon. Tout conspire, madame, à mon contentement.
1540J’ai visité de l’œil tout cet appartement.
Personne ne s’y trouve ; et mon âme ravie…
(Dans le temps que Tartuffe s’avance les bras ouverts pour embrasser Elmire, elle se retire, et Tartuffe aperçoit Orgon.)
Orgon, arrêtant Tartuffe. Tout doux ! vous suivez trop votre amoureuse envie,
Et vous ne devez pas vous tant passionner,
Ah ! ah ! l’homme de bien, vous m’en voulez donner !
1545Comme aux tentations s’abandonne votre âme !
Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme !
J’ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon,
Et je croyais toujours qu’on changerait de ton ;
Mais c’est assez avant pousser le témoignage :
1550Je m’y tiens, et n’en veux, pour moi, pas davantage.
Elmire, à Tartuffe C’est contre mon humeur que j’ai fait tout ceci ;
Mais on m’a mise au point de vous traiter ainsi.
Tartuffe, à Orgon. Quoi ! vous croyez… ?
Orgon Quoi ? vous croyez… ? Allons, point de bruit, je vous prie,
Dénichons de céans, et sans cérémonie.
Tartuffe 1555Mon dessein…
Orgon Mon dessein… Ces discours ne sont plus de saison ;
Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison.
Tartuffe C’est à vous d’en sortir, vous qui parlez en maître.
La maison m’appartient, je le ferai connaître,
Et vous montrerai bien qu’en vain on a recours,
1560Pour me chercher querelle, à ces lâches détours ;
Qu’on n’est pas où l’on pense en me faisant injure ;
Que j’ai de quoi confondre et punir l’imposture,
Venger le ciel qu’on blesse, et faire repentir
Ceux qui parlent ici de me faire sortir.
Scène 8
Elmire, Orgon.
Elmire 1565Quel est donc ce langage, et qu’est-ce qu’il veut dire ?
Orgon Ma foi, je suis confus, et n’ai pas lieu de rire.
Elmire Comment ?
Orgon Comment ? Je vois ma faute aux choses qu’il me dit ;
Et la donation m’embarrasse l’esprit.
Elmire La donation…
Orgon La donation… Oui. C’est une affaire faite
1570Mais j’ai quelque autre chose encor qui m’inquiète.
Elmire Et quoi ?
Orgon Et quoi ? Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt
Si certaine cassette est encore là-haut.
Fin du quatrième acte.
ACTE V
Scène 1
Orgon, Cléante.
Cléante Où voulez-vous courir ?
Orgon Où voulez-vous courir ? Las ! que sais-je ?
Cléante Où voulez-vous courir ? Las ! que sais-je ? Il me semble
Que l’on doit commencer par consulter ensemble
1575Les choses qu’on peut faire en cet événement.
Orgon Cette cassette-là me trouble entièrement.
Plus que le reste encore elle me désespère.
Cléante Cette cassette est donc un important mystère ?
Orgon C’est un dépôt qu’Argas, cet ami que je plains,
1580Lui-même en grand secret m’a mis entre les mains.
Pour cela dans sa fuite il me voulut élire ;
Et ce sont des papiers, à ce qu’il m’a pu dire,
Où sa vie et ses biens se trouvent attachés.
Cléante Pourquoi donc les avoir en d’autres mains lâchés ?
Orgon 1585Ce fut par un motif de cas de conscience.
J’allai droit à mon traître en faire confidence ;
Et son raisonnement me vint persuader
De lui donner plutôt la cassette à garder,
Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,
1590J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête,
Par où ma conscience eût pleine sûreté
À faire des serments contre la vérité.
Cléante Vous voilà mal, au moins, si j’en crois l’apparence :
Et la donation et cette confidence,
1595Sont, à vous en parler selon mon sentiment,
Des démarches par vous faites légèrement.
On peut vous mener loin avec de pareils gages ;
Et cet homme sur vous ayant ces avantages,
Le pousser est encor grande imprudence à vous ;
1600Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.
Orgon Quoi ! sous un beau semblant de ferveur si touchante
Cacher un cœur si double, une âme si méchante !
Et moi qui l’ai reçu gueusant et n’ayant rien…
C’en est fait, je renonce à tous les gens de bien ;
1605J’en aurai désormais une horreur effroyable
Et m’en vais devenir, pour eux, pire qu’un diable.
Cléante Hé bien ! ne voilà pas de vos emportements !
Vous ne gardez en rien les doux tempéraments.
Dans la droite raison jamais n’entre la vôtre ;
1610Et toujours d’un excès vous vous jetez dans l’autre.
Vous voyez votre erreur, et vous avez connu
Que par un zèle feint vous étiez prévenu ;
Mais pour vous corriger quelle raison demande
Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,
1615Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien
Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien ?
Quoi ! parce qu’un fripon vous dupe avec audace,
Sous le pompeux éclat d’une austère grimace,
Vous voulez que partout on soit fait comme lui,
1620Et qu’aucun vrai dévot ne se trouve aujourd’hui ?
Laissez aux libertins ces sottes conséquences :
Démêlez la vertu d’avec ses apparences,
Ne hasardez jamais votre estime trop tôt,
Et soyez pour cela dans le milieu qu’il faut.
1625Gardez-vous, s’il se peut, d’honorer l’imposture ;
Mais au vrai zèle aussi n’allez pas faire injure,
Et s’il vous faut tomber dans une extrémité,
Péchez plutôt encor de cet autre côté.
Scène 2
Orgon, Cléante, Damis.
Damis Quoi ! mon père, est-il vrai qu’un coquin vous menace ?
1630Qu’il n’est point de bienfait qu’en son âme il n’efface,
Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux,
Se fait de vos bontés des armes contre vous ?
Orgon Oui, mon fils ; et j’en sens des douleurs nonpareilles.
Damis Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles.
1635Contre son insolence on ne doit point gauchir :
C’est à moi tout d’un coup de vous en affranchir ;
Et, pour sortir d’affaire, il faut que je l’assomme.
Cléante Voilà tout justement parler en vrai jeune homme.
Modérez, s’il vous plaît, ces transports éclatants.
1640Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps
Où par la violence on fait mal ses affaires.
Scène 3
Madame Pernelle, Orgon, Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
Madame Pernelle Qu’est-ce ? J’apprends ici de terribles mystères !
Orgon Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins,
Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins.
1645Je recueille avec zèle un homme en sa misère,
Je le loge, et le tiens comme mon propre frère ;
De bienfaits chaque jour il est par moi chargé ;
Je lui donne ma fille et tout le bien que j’ai :
Et, dans le même temps, le perfide, l’infâme,
1650Tente le noir dessein de suborner ma femme ;
Et, non content encor de ces lâches essais,
Il m’ose menacer de mes propres bienfaits,
Et veut, à ma ruine, user des avantages
Dont le viennent d’armer mes bontés trop peu sages,
1655Me chasser de mes biens où je l’ai transféré,
Et me réduire au point d’où je l’ai retiré.
Dorine Le pauvre homme !
Madame Pernelle Le pauvre homme ! Mon fils, je ne puis du tout croire
Qu’il ait voulu commettre une action si noire.
Orgon Comment ?
Madame Pernelle Comment ? Les gens de bien sont enviés toujours.
Orgon 1660Que voulez-vous donc dire avec votre discours,
Ma mère ?
Madame Pernelle Ma mère ? Que chez vous on vit d’étrange sorte,
Et qu’on ne sait que trop la haine qu’on lui porte.
Orgon Qu’a cette haine à faire avec ce qu’on vous dit ?
Madame Pernelle Je vous l’ai dit cent fois quand vous étiez petit :
1665La vertu dans le monde est toujours poursuivie ;
Les envieux mourront, mais non jamais l’envie.
Orgon Mais que fait ce discours aux choses d’aujourd’hui ?
Madame Pernelle On vous aura forgé cent sots contes de lui.
Orgon Je vous ai dit déjà que j’ai vu tout moi-même.
Madame Pernelle 1670Des esprits médisants la malice est extrême.
Orgon Vous me feriez damner, ma mère ! Je vous di
Que j’ai vu de mes yeux un crime si hardi.
Madame Pernelle Les langues ont toujours du venin à répandre,
Et rien n’est ici-bas qui s’en puisse défendre.
Orgon 1675C’est tenir un propos de sens bien dépourvu.
Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,
Ce qu’on appelle vu. Faut-il vous le rebattre
Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre ?
Madame Pernelle Mon Dieu ! le plus souvent l’apparence déçoit :
1680Il ne faut pas toujours juger sur ce qu’on voit.
Orgon J’enrage !
Madame Pernelle J’enrage ! Aux faux soupçons la nature est sujette,
Et c’est souvent à mal que le bien s’interprète.
Orgon Je dois interpréter à charitable soin