Essais (page 16)

Michel de Montaigne · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Essais, livres I à III (texte entier) · 46 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Car, comme les joueurs de comedie, vous les voyez sur l’eschaffaut faire une mine de Duc et d’Empereur ; mais, tantost apres, les voylà devenuz valets et crocheteurs miserables, qui est leur nayfve et originelle condition : aussi l’Empereur, duquel la pompe vous esblouit en public,

Scilicet et grandes viridi cum luce smaragdi Auro includuntur, teriturque Thalassima vestis Assiduè, et Veneris sudorem exercita potat,

voyez le derriere le rideau, ce n’est rien qu’un homme commun, et, à l’adventure, plus vil que le moindre de ses subjects.

Ille beatus introrsum est. Istius bracteata felicitas est.

La couardise, l’irresolution, l’ambition, le despit et l’envie l’agitent comme un autre :

Non enim gazae neque consularis Summovet lictor miseros tumultus Mentis et curas laqueata circum Tecta volantes ;

et le soing et la crainte le tiennent à la gorge au milieu de ses armées,

Re veràque metus hominum, curaeque sequaces, Nec metuunt sonitus armorum, nec fera tela ; Audactérque inter reges, rerumque potentes Versantur, neque fulgorem reverentur ab auro.

La fiebvre, la migraine et la goutte l’espargnent elles non plus que nous ? Quand la vieillesse luy sera sur les espaules, les archiers de sa garde l’en deschargeront ils ? Quand la frayeur de la mort le transira, se r’asseurera il par l’assistance des gentils-hommes de sa chambre ? Quand il sera en jalousie et caprice, nos bonnettades le remettront elles ? Ce ciel de lict tout enflé d’or et de perles, n’a aucune vertu à rappaiser les tranchées d’une verte colique :

Nec calidae citius decedunt corpore febres, Textilibus si in picturis ostroque rubenti Jacteris, quam si plebeia in veste cubandum est. Les flateurs du grand Alexandre luy faisoyent à croire qu’il estoit fils de Jupiter : un jour, estant blessé, regardant escouler le sang de sa plaie : Et bien, qu’en dites-vous ? fit-il, est-ce pas icy un sang vermeil et purement humain ? Il n’est pas de la trampe de celuy que Homere fait escouler de la playe des dieux. Hermodorus, le poete, avoit fait des vers en l’honneur d’Antigonus, où il l’appelloit fils du Soleil ; et luy au contraire : Celuy, dit-il, qui vuide ma chaize percée, sçait bien qu’il n’en est rien. C’est un homme pour tous potages ; et si, de soy-mesmes, c’est un homme mal né, l’empire de l’univers ne le sçauroit rabiller :

puellae Hunc rapiant ; quicquid calcaverit hic, rosa fiat, quoy pour cela, si c’est une ame grossiere et stupide ? La volupté mesme et le bonheur ne se perçoivent point sans vigueur et sans esprit :

haec perinde sunt, ut illius animus qui ea possidet, Qui uti scit, ei bona ; illi qui non utitur rectè, mala.

Les biens de la fortune, tous tels qu’ils sont, encores faut il avoir du sentiment pour les savourer. C’est le jouïr, non le posseder, qui nous rend heureux :

Non domus et fundus, non aeris acervus et auri Aegroto domini deduxit corpore febres, Non animo curas : valeat possessor oportet, Qui comportatis rebus benè cogitat uti. Qui cupit aut metuit, juvat illum sic domus aut res, Ut lippum pictae tabulae, fomenta podagram. Il est un sot, son goust est mousse et hebeté ; il n’en jouit non plus qu’un morfondu de la douceur du vin Grec, ou qu’un cheval de la richesse du harnois duquel on l’a paré ;

tout ainsi, comme Platon dict, que la santé, la beauté, la force, les richesses, et tout ce qui s’appelle bien, est egalement mal à l’injuste comme bien au juste, et le mal au rebours.

Et puis, où le corps et l’esprit sont en mauvais estat, à quoy faire ces commoditez externes ? veu que la moindre picqueure d’espingle, et passion de l’ame est suffisante à nous oster le plaisir de la monarchie du monde. A la premiere strette que luy donne la goutte,

il a beau estre Sire et Majesté,

Totus et argento conflatus, totus et auro,

perd il pas le souvenir de ses palais et de ses grandeurs ? S’il est en colere, sa principauté le garde elle de rougir, de paslir, de grincer les dents, comme un fol ? Or, si ç’est un habile homme et bien né, la royauté adjoute peu à son bon’heur :

Si ventri bene, si lateri est pedibusque tuis, nil Divitiae poterunt regales addere majus ; il voit que ce n’est que biffe et piperie. Oui, à l’adventure il sera de l’advis du Roy Seleucus, que, qui sçauroit le poix d’un sceptre ne daigneroit l’amasser, quand il le trouveroit à terre ; il le disoit pour les grandes et penibles charges qui touchent un bon Roy. Certes, ce n’est pas peu de chose que d’avoir à regler autruy, puis qu’à regler nous mesmes il se presente tant de difficultez. Quant au commander, qui semble estre si doux, considerant l’imbecillité du jugement humain et la difficulté du chois és choses nouvelles et doubteuses, je suis fort de cet advis, qu’il est bien plus aisé et plus plaisant de suivre que de guider, et que c’est un grand sejour d’esprit de n’avoir à tenir qu’une voie tracée et à respondre que de soy :

Ut satius multo jam sit parere quietum, Quam regere imperio res velle. Joint que Cyrus disoit qu’il n’appartenoit de commander à homme qui ne vaille mieux que ceux à qui il commande.

Mais le Roy Hieron, en Xenophon, dict davantage : qu’en la jouyssance des voluptez mesmes, ils sont de pire condition que les privez, d’autant que l’aysance et la facilité leur oste l’aigre-douce pointe que nous y trouvons,

Pinguis amor nimiumque potens, in taedia nobis Vertitur, et stomacho dulcis ut esca nocet.

Pensons nous que les enfans de cœur prennent grand plaisir à la musique ? la sacieté la leur rend plustost ennuyeuse. Les festins, les danses, les masquarades, les tournois, rejouyssent ceux qui ne les voyent pas souvent et qui ont désiré de les voir : mais, à qui en faict ordinaire, le goust en devient fade et mal plaisant ; ny les dames ne chatouillent celuy qui en joyt à cœur saoul. Qui ne se donne loisir d’avoir soif, ne sçauroit prendre plaisir à boire. Les farces des bateleurs nous res-jouissent, mais, aux joueurs, elles servent de corvée. Et qu’il soit ainsi, ce sont delices aux Princes, c’est leur feste, de se pouvoir quelque fois travestir et démettre à la façon de vivre basse et populaire,

Plerumque gratae principibus vices, Mundaeque parvo sub lare pauperum Caenae, sine aulaeis et ostro, Solicitam explicuere frontem.

Il n’est rien si empeschant, si desgouté, que l’abondance. Quel appetit ne se rebuteroit à veoir trois cents femmes à sa merci, comme les a le grand seigneur en son serrail ? Et quel appetit et visage de chasse s’estoit reservé celuy de ses ancestres qui n’alloit jamais aux champs à moins de sept mille fauconniers ?

Et, outre cela, je croy que ce lustre de grandeur apporte non legieres incommoditez à la jouyssance des plaisirs plus doux : ils sont trop esclairez et trop en butte.

Et, je ne sçay comment, on requiert plus d’eux de cacher et couvrir leur faute. Car ce qui est à nous indiscretion, à eux le peuple juge que ce soit tyrannie, mespris et desdain des loix ; et, outre l’inclination au vice, il semble qu’ils y adjoustent encore le plaisir de gourmander et sousmettre à leur pieds les observances publiques.

De vray Platon, en son Gorgias, definit tyran celuy qui a licence en une cité de faire tout ce qui luy plaist.

Et souvent, à cette cause, la montre et publication de leur vice blesse plus que le vice mesme. Chacun craint à estre espié et contrerollé : ils le sont jusques à leurs contenances et à leurs pensées, tout le peuple estimant avoir droict et interest d’en juger ; outre ce que les taches s’agrandissent selon l’eminence et clarté du lieu où elles sont assises, et qu’un seing et une verrue au front paroissent plus que ne faict

ailleurs une balafre.

Voylà pourquoy les poetes feignent les amours de Jupiter conduites soubs autre visage que le sien ; et, de tant de practiques amoureuses qu’ils luy attribuent, il n’en est qu’une seule, ce me semble, où il se trouve en sa grandeur et Majesté. Mais revenons à Hyeron : il recite aussi combien il sent d’incommoditez en sa royauté, pour ne pouvoir aller et voyager en liberté, estant comme prisonnier dans les limites de son païs ; et qu’en toutes ses actions il se trouve enveloppé d’une facheuse presse. De vray, à voir les nostres tous seuls à table, assiegez de tant de parleurs et regardans inconnuz, j’en ay eu souvent plus de pitié que d’envie.

Le Roy Alphonse disoit que les asnes estoyent en cela de meilleure condition que les Roys : leurs maistres les laissent paistre à leur aise, là où les Roys ne peuvent pas obtenir cela de leurs serviteurs.

Et ne m’est jamais tombé en fantasie que ce fut quelque notable commodité à la vie d’un homme d’entendement, d’avoir une vingtaine de contrerolleurs à sa chaise percée ; ny que les services d’un homme qui a dix mille livres de rente, ou qui a pris Casal, ou defendu Siene, luy soyent plus commodes et acceptables que d’un bon valet et bien experimenté.

Les avantages principesques sont quasi avantages imaginaires. Chaque degré de fortune a quelque image de principauté. Caesar appelle Roytelets tous les Seigneurs ayant justice en France de son temps. De vray, sauf le nom de Sire, on va bien avant avec nos Roys. Et voyez aux Provinces esloingnées de la Cour, nommons Bretaigne pour exemple, le train, les subjects, les officiers, les occupations, le service et cerimonie d’un Seigneur retiré et casanier, nourry entre ses valets ; et voyes aussi le vol de son imagination : il n’est rien plus Royal ; il oyt parler de son maistre une fois l’an, comme du Roy de Perse, et ne le recognoit que par quelque vieux cousinage

que son secretaire tient en registre. A la verité, nos loix sont libres assez, et le pois de la souveraineté ne touche un gentil-homme François à peine deux fois en sa vie. La subjection essentielle et effectuelle ne regarde d’entre nous que ceux qui s’y convient et qui ayment à s’honnorer et enrichir par tel service : car qui se veut tapir en son foyer, et sçait conduire sa maison sans querelle et sans procès, il est aussi libre que le Duc de Venise :

Paucos servitus, plures servitutem tenent.

Mais sur tout Hieron faict cas dequoy il se voit privé de toute amitié et société mutuelle, en laquelle consiste le plus parfait et doux fruict de la vie humaine. Car quel tesmoignage d’affection et de bonne volonté puis-je tirer de celuy qui me doit, veuille il ou non, tout ce qu’il peut ? Puis-je faire estat de son humble parler et courtoise reverence, veu qu’il n’est pas en luy de me la refuser ? L’honneur que nous recevons de ceux qui nous craignent, ce n’est pas honneur ; ces respects se doivent à la royauté, non à moy :

maximum hoc regni bonum est, Quod facta domini cogitur populus sui Quam ferre tam laudare.

Vois-je pas que le meschant, le bon Roy, celuy qu’on haït, celuy qu’on ayme, autant en a l’un que l’autre : de mesmes apparences, de mesme cerimonie estoit servy mon predecesseur et le sera mon successeur. Si mes subjects ne m’offencent pas, ce n’est tesmoignage d’aucune bonne affection : pourquoy le prendray-je en cette part-là, puis qu’ils ne pourroient quand ils voudroient ? Nul ne me suit pour l’amitié qui soit entre luy et moy, car il ne s’y sçauroit coudre amitié où il y a si peu de relation et de correspondance. Ma hauteur m’a mis hors du commerce des hommes : il y a trop de disparité et de disproportion. Ils me suivent par contenance et par coustume ou, plus tost que moy, ma fortune, pour en accroistre la leur. Tout ce qu’ils me dient et font, ce n’est que fard. Leur liberté estant bridée de toutes pars par la grande puissance que j’ay sur eux, je ne voy rien autour de moy, que couvert et masqué. Ses courtisans louoient un jour Julien l’Empereur de faire bonne justice : Je m’en orgueillirois volontiers, dict-il, de ces louanges, si elles venoient de personnes qui ozassent accuser ou meslouer mes actions contraires, quand elles y seroient.

Toutes les vraies commoditez qu’ont les Princes, leur sont communes avec les hommes de moyenne fortune (c’est à faire aux Dieux de monter des chevaux aislez et se paistre d’Ambrosie) : ils n’ont point d’autre sommeil et d’autre appetit que le nostre ; leur acier n’est pas de meilleure trempe que celuy dequoy nous nous armons ; leur couronne ne les couvre ny du soleil ny de la pluie. Diocletian, qui en portoit une si reverée et si fortunée, la resigna pour se retirer au plaisir d’une vie privée ; et, quelque temps apres, la necessité des affaires publiques requerant qu’il revint en prendre la charge, il respondit à ceux qui l’en prioient : Vous n’entreprendriez pas de me persuader cela, si vous aviez veu le bel ordre des arbres que j’ay moymesme planté chez moy, et les beaux melons que j’y ay semez. A l’advis d’Anacharsis, le plus heureux estat d’une police seroit où, toutes autres choses estant esgales, la precedence se mesureroit à la vertu, et le rebut au vice.

Quand le Roy Pyrrhus entreprenoit de passer en Italie, Cyneas, son sage conseiller, luy voulant faire sentir la vanité de son ambition : Et bien ! Sire, luy demanda-il, à quelle fin dressez vous cette grande entreprinse ? --Pour me faire maistre de l’Italie, respondit-il soudain.--Et puis, suyvit Cyneas, cela faict ? --Je passeray, dict l’autre, en Gaule et en Espaigne.--Et apres ? --Je m’en iray subjuguer l’Afrique ; et en fin, quand j’auray mis le monde en ma subjection, je me reposeray et vivray content et à mon aise.--Pour Dieu, Sire, rechargea lors Cyneas, dictes moy à quoy il tient que vous ne soyez

dés à présent, si vous voulez, en cet estat ? pourquoy ne vous logez vous, des cette heure, où vous dictes aspirer, et vous espargnez tant de travail et de hazard que vous jettez entre deux ? Nimirum quia non bene norat quae esset habendi Finis, et omnino quoad crescat vera voluptas. Je m’en vais clorre ce pas par ce verset ancien que je trouve singulierement beau à ce propos :

Mores cuique sui fingunt fortunam.

Chapitre 43 : Des Loix Somptuaires

LA façon dequoy nos loix essayent à regler les foles et vaines despences des tables et vestements, semble estre contraire à sa fin. Le vray moyen, ce seroit d’engendrer aux hommes le mespris de l’or et de la soye, comme de choses vaines et inutiles ; et nous leur augmentons l’honneur et le prix, qui est une bien inepte façon pour en dégouster les hommes ; car dire ainsi, qu’il n’y aura que les Princes qui mangent du turbot et qui puissent porter du velours et de la tresse d’or, et l’interdire au peuple, qu’est-ce autre chose que mettre en credit ces choses là, et faire croistre l’envie à chacun d’en user ? Que les Roys quittent hardiment ces marques de grandeur, ils en ont assez d’autres : tels excez sont plus excusables à tout autre qu’à un prince. Par l’exemple de plusieurs nations, nous pouvons apprendre assez de meilleures façons de nous distinguer exterieurement et nos degrez (ce que j’estime à la verité estre bien requis en un estat), sans nourrir pour cet effect cette corruption et incommodité si apparente. C’est merveille comme la coustume, en ces choses indifférentes, plante aisément et soudain le pied de son authorité. A peine fusmes nous un an, pour le dueil du Roy Henry second, à porter du drap à la cour, il est certain que desjà, à l’opinion d’un chacun, les soyes estoient venues à telle vilité que, si vous en voyez quelqu’un vestu, vous en faisiez incontinent quelque homme de ville. Elles estoient demeurées en partage aux medecins et aux chirurgiens ; et, quoy qu’un chacun fust à peu pres vestu de mesme, si y avoit-il d’ailleurs assez de distinctions apparentes des qualitez des hommes.

Combien soudainement viennent en honneur parmy nos armées les pourpoins crasseux de chamois et de toile ; et la pollisseure et richesse des vestements, à reproche et à mespris’

Que les Rois commencent à quitter ces despences, ce sera faict en un mois, sans edict et sans ordonnance : nous irons tous apres. La Loy devroit dire, au rebours, que le cramoisy et l’orfeverie est defendue à toute espece de gens, sauf aux basteleurs et aux courtisanes. De pareille invention corrigea Zeleucus les meurs corrompues des Locriens. Ses ordonnances estoient telles : que la femme de condition libre ne puisse mener apres elle plus d’une chambriere, sinon lors qu’elle sera yvre ; ny ne puisse sortir hors de la ville de nuict ; ny porter joyaux d’or à l’entour de sa personne, ny robbe enrichie de broderie, si elle n’est publique et putain ; que, sauf les ruffiens, à l’homme ne loise porter en son doigt anneau d’or, ny robbe delicate, comme sont celles des draps tissus en la ville de Milet. Et ainsi, par ces exceptions honteuses, il divertissoit ingenieusement ses citoiens des superfluitez et delices pernicieuses.

C’estoit une tres-utile maniere d’attirer par honneur et ambition les hommes à l’obeissance. Nos Roys peuvent tout en telles reformations externes ; leur inclination y sert de loy.

Quid quid principes faciunt, praecipere videntur.

Le reste de la France prend pour regle la regle de la court. Qu’ils se desplaisent de cette vilaine chaussure qui montre si à descouvert nos membres occultes ; ce lourd grossissement de pourpoins, qui nous faict tous autres que nous ne sommes, si incommode à s’armer ; ces

longues tresses de poil effeminées ; cet usage de baiser ce que nous presentons à nos compaignons et nos mains en les saluant, ceremonie deue autresfois aux seuls Princes ; et qu’un gentil-homme se trouve en lieu de respect sans espée à son costé, tout esbraillé et destaché, comme s’il venoit de la garderobbe ; et que, contre la forme de nos peres et la particuliere liberté de la noblesse de ce Royaume, nous nous tenons descouverts bien loing autour d’eux en quelque lieu qu’ils soient : et comme autour d’eux, autour de cent autres, tant nous avons de tiercelets et quartelets de Roys ; et ainsi d’autres pareilles introductions nouvelles et vitieuses ; elles se verront incontinent esvanouyes et descriées. Ce sont erreurs superficielles, mais pourtant de mauvais prognostique ; et sommes advertis que le massif se desment quand nous voyons fendiller l’enduict et la crouste de nos parois.

Platon, en ses loix, n’estime peste du monde plus dommageable à sa cité, que de laisser prendre liberté à la jeunesse de changer en accoustremens, en gestes, en danses, en exercices et en chansons, d’une forme à autre : remuant son jugement tantost en cette assiette, tantost en cette là, courant après les nouvelletez, honorant leurs inventeurs ; par où les mœurs se corrompent, et toutes anciennes institutions viennent à desdein et à mespris. En toutes choses, sauf simplement aux mauvaises, la mutation est à craindre : la mutation des saisons, des vents, des vivres, des humeurs ; et nulles loix ne sont en leur vray credit, que celles ausquelles Dieu a donné quelque ancienne durée : de mode que personne ne sçache leur naissance, ny qu’elles ayent jamais esté autres.

Chapitre 44 : Du Dormir

LA raison nous ordonne bien d’aller tousjours mesme chemin, mais non toutesfois mesme train ; et ores que le sage ne doive donner aux passions humaines de se fourvoier de la droicte carriere, il peut bien, sans interest de son devoir, leur quitter aussi, d’en haster ou retarder son pas, et ne se planter comme un Colosse immobile et impassible. Quand la vertu mesme seroit incarnée, je croy que le poux lui battroit plus fort, allant à l’assaut, qu’allant disner : voire il est necessaire qu’elle s’eschauffe et s’esmeuve. A cette cause, j’ay remarqué, pour chose rare, de voir quelquefois les grands personnages, aux plus hautes entreprinses et importans affaires, se tenir si entiers en leur assiette, que de n’en accourcir pas seulement leur sommeil. Alexandre le grand, le jour assigné à cette furieuse bataille contre Darius, dormit si profondement et si haute matinée, que Parmenion fut contraint d’entrer en sa chambre, et, approchant de son lit, l’appeller deux ou trois fois par son nom pour l’esveiller, le temps d’aller au combat le pressant. L’Empereur Othon, ayant resolu de se tuer, cette mesme nuit, apres avoir mis ordre à ses affaires domestiques, partagé son argent à ses serviteurs et affilé le tranchant d’une espée dequoy il se vouloit donner, n’attendant plus qu’à sçavoir si chacun de ses amis s’estoit retiré en seureté, se print si profondement à dormir, que ses valets de chambre l’entendoient ronfler. La mort de cet Empereur a beaucoup de choses pareilles à celle du grand Caton, et mesmes cecy : car Caton estant prest à se deffaire, cependant qu’il attendoit qu’on luy rapportast nouvelles si les senateurs qu’il faisoit retirer, s’estoient eslargis du port d’Utique, se mit si fort à dormir, qu’on l’oyoit souffler de la chambre voisine : et, celuy qu’il avoit envoyé vers le port, l’ayant esveillé pour luy dire que la tourmente empeschoit les senateurs de faire voile à leur aise, il y en renvoya encore un autre, et, se r’enfonçant dans le lict, se remit encore à sommeiller jusques à ce que ce dernier l’asseura de leur partement. Encore avons nous dequoy le comparer au faict d’Alexandre, en ce grand et dangereux orage qui le menassoit par la sedition du Tribun Metellus voulant publier le decret du rappel de Pompeius dans la ville avecques son armée, lors de l’emotion de Catilina ; auquel decret Caton seul insistoit, et en avoient eu Metellus et luy de grosses paroles et grands menasses au Senat : mais, c’estoit au lendemain, en la place, qu’il failloit venir à l’execution, où Metellus, outre la faveur du peuple et de Caesar conspirant lors aux advantages de Pompeius, se devoit trouver, accompagné de force esclaves estrangiers et escrimeurs à outrance, et Caton fortifié de sa seule constance : de sorte que ses parens, ses domestiques et beaucoup de gens de bien en estoyent en grand soucy ; et en y eut qui passerent la nuict ensemble sans vouloir reposer, ny boire, ny manger, pour le dangier qu’ils luy voioyent preparé ; mesme sa femme et ses sœurs ne faisoyent que pleurer et se tourmenter en sa maison, là où luy au contraire reconfortoit tout le monde ; et, apres avoir souppé comme de coustume, s’en alla coucher et dormir de fort profond sommeil jusques au matin, que l’un de ses compagnons au Tribunat le vint esveiller pour aller à l’escarmouche. La connoissance que nous avons de la grandeur de courage de cet homme par le reste de sa vie, nous peut faire juger en toute seureté que cecy luy partoit d’une ame si loing eslevée au dessus de tels accidents, qu’il n’en daignoit entrer en cervelle, non plus que d’accidens ordinaires. En la bataille navale que Augustus gaigna contre Sextus Pompeius en Sicile, sur le point d’aller au combat, il se trouva pressé d’un si profond sommeil qu’il fausit que ses amis l’esveillassent pour donner le signe de la bataille. Cela donna occasion à Marcus Antonius de luy reprocher depuis, qu’il n’avoit pas eu le cœur seulement de regarder, les yeux ouverts, l’ordonnance de son armée, et de n’avoir osé se presenter aux soldats jusques à ce qu’Agrippa luy vint annoncer la nouvelle de la victoire qu’il avoit eu sur ses ennemis. Mais quant au jeune Marius, qui fit encore pis (car le jour de sa derniere journée contre Sylla, apres avoir ordonné son armée et donné le mot et signe de la bataille, il se coucha dessoubs un arbre à l’ombre pour se reposer, et s’endormit si serré qu’à peine se peut-il esveiller de la route et fuitte de ses gens, n’ayant rien veu du combat), ils disent que ce fut pour estre si extremement aggravé de travail et de faute de dormir que nature n’en pouvoit plus. Et, à ce propos, les medecins adviseront si le dormir est si necessaire, que nostre vie en dépende : car nous trouvons bien qu’on fit mourir le Roy Perseus de Macedoine prisonnier à Rome, luy empeschant le sommeil ; mais Pline en allegue qui ont vescu long temps sans dormir.

Chez Herodote, il y a des nations ausquelles les hommes dorment et veillent par demy années. Et ceux qui escrivent la vie du sage Epimenides, disent qu’il dormit cinquante sept ans de suite.

Chapitre 45 : De la Bataille de Dreux

IL y eut tout plein de rares accidens en nostre bataille de Dreux ; mais ceux qui ne favorisent pas fort la reputation de monsieur de Guise, mettent volontiers en avant qu’il ne se peut excuser d’avoir faict alte et temporisé avec les forces qu’il commandoit, cependant qu’on enfonçoit monsieur le Connestable, chef de l’armée, avecques l’artillerie, et qu’il valoit mieux se hazarder, prenant l’ennemy par flanc, qu’attendant l’advantage de le voir en queue, souffrir une si lourde perte ; mais outre ce que l’issue en tesmoigna, qui en debattra sans passion me confessera aisément, à mon advis, que le but et la visée, non seulement d’un capitaine, mais de chaque soldat, doit regarder la victoire en gros, et que nulles occurrences particulieres, quelque interest qu’il y ayt, ne le doivent divertir de ce point là. Philopoemen, en une rencontre contre Machanidas, ayant envoyé devant, pour attaquer l’escarmouche, bonne trouppe d’archers et gens de traict, et l’ennemy, apres les avoir renversez, s’amusant à les poursuivre à toute bride et coulant apres sa victoire le long de la bataille où estoit Philopoemen, quoy que ses soldats s’en émeussent, il ne fut d’advis de bouger de sa place, ny de se presenter à l’ennemy pour secourir ses gens ; ains, les ayant laissé chasser et mettre en pieces à sa veue, commença la charge sur les ennemis au bataillon de leurs gens de pied, lors qu’il les vit tout à fait abandonnez de leurs gens de cheval ; et, bien que ce fussent Lacedemoniens, d’autant qu’il les prit à heure que, pour tenir tout gaigné, ils commençoient à se desordonner, il en vint aisément à bout, et, cela fait, se mit à poursuivre Machanidas. Ce cas est germain à celuy de Monsieur de Guise.

En cette aspre bataille d’Agesilaus contre les Boeotiens, que Xenophon, qui y estoit, dict estre la plus rude qu’il eust onques veu, Agesilaus refusa l’avantage que fortune luy presentoit, de laisser passer

le bataillon des Boeotiens et les charger en queue, quelque certaine victoire qu’il en previst, estimant qu’il y avoit plus d’art que de vaillance ; et, pour montrer sa proesse d’une merveilleuse ardeur de courage, choisit plustost de leur donner en teste : mais aussi y fut-il bien battu et blessé, et contraint en fin de se desmesler et prendre le party qu’il avoit refusé au commencement, faisant ouvrir ses gens pour donner passage à ce torrent de Boeotiens ; puis, quand ils furent passez, prenant garde qu’ils marcheoyent en desordre comme ceux qui cuidoient bien estre hors de tout dangier, il les fit suivre et charger par les flancs ; mais pour cela ne les peut-il tourner en fuite à val de route ; ains se retirarent le petit pas, montrant tousjours les dens, jusques à ce qu’ils se furent rendus à sauveté.

Chapitre 46 : Des Noms

QVelqve diversité d’herbes qu’il y ait, tout s’enveloppe sous le nom de salade. De mesme, sous la consideration des noms, je m’en voy faire icy une galimafrée de divers articles. Chaque nation a quelques noms qui se prennent, je ne sçay comment, en mauvaise part : et à nous Jehan, Guillaume, Benoit. Item, il semble y avoir en la genealogie des Princes certains noms fatalement affectez : comme des Ptolomées à ceux d’Aegypte, de Henris en Angleterre, Charles en France, Baudoins en Flandres, et en nostre ancienne Aquitaine des Guillaumes, d’où l’on dict que le nom de Guienne est venu : par un froid rencontre, s’il n’en y avoit d’aussi cruds dans Platon mesme. Item, c’est une chose legiere, mais toutefois digne de memoire pour son estrangeté et escripte par tesmoing oculaire, que Henry, Duc de Normandie, fils de Henry second, Roy d’Angleterre, faisant un festin en France, l’assemblée de la noblesse y fut si grande que, pour passetemps, s’estant divisée en bandes par la ressemblance des noms : en la premiere troupe, qui fut des Guillaumes, il se trouva cent dix Chevaliers assis à table portans ce nom, sans mettre en conte les simples gentils-hommes et serviteurs.

Il est autant plaisant de distribuer les tables par les noms des assistans, comme il estoit à l’Empereur Geta de faire distribuer le service de ses mets par la consideration des premieres lettres du nom des viandes : on servoyt celles qui se commençoient par M : mouton, marcassin, merlus, marsoin ; ainsi des autres.

Item, il se dict qu’il faict bon avoir bon nom, c’est à dire credit et reputation ; mais encore, à la verité, est-il commode d’avoir un nom beau et qui aisément se puisse prononcer et retenir, car les Roys et les grands nous en connoissent plus aisément et oublient plus mal volontiers ; et, de ceux mesme qui nous servent, nous commandons plus ordinairement et employons ceux desquels les noms se presentent le plus facilement à la langue. J’ay veu le Roy Henry second ne pouvoir jamais nommer à droit un gentil-homme de ce quartier de Gascongne ; et, à une fille de la Royne, il fut luy mesme d’advis de donner le nom general de la race, parce que celuy de la maison paternelle luy sembla trop revers.

Et Socrates estime digne du soing paternel de donner un beau nom aux enfans.

Item, on dit que la fondation de nostre Dame la grand à Poitiers prit origine de ce que un jeune homme débauché, logé en cet endroit, ayant recouvré une garce et luy ayant d’arrivée demandé son nom, qui estoit Marie, se sentit si vivement espris de religion et de respect, de ce nom Sacrosainct de la Vierge mere de nostre Sauveur, que non seulement il la chassa soudain, mais en amanda tout le reste de sa vie ; et qu’en consideration de ce miracle il fut basti, en la place où estoit la maison de ce jeune homme, une chapelle au nom de nostre Dame, et, depuis, l’Église que nous y voyons.

Cette correction voyelle et auriculaire, devotieuse, tira droit à l’ame ; cette autre, de mesme genre, s’insinua par les sens corporels : Pythagoras, estant en compagnie de jeunes hommes, lesquels il sentit complotter, eschauffez de la feste, d’aller violer une maison pudique, commanda à la menestriere de changer de ton, et, par une musique poisante, severe et spondaïque, enchanta tout doucement leur ardeur, et l’endormit.

Item, dira pas la posterité que nostre reformation d’aujourd’huy ait esté delicate et exacte, de n’avoir pas seulement combatu les erreurs et les vices, et rempli le monde de devotion, d’humilité, d’obeissance, de paix et de toute espece de vertu, mais d’avoir passé jusque à combatre ces anciens noms de nos baptesmes, Charles, Loys, François, pour peupler le monde de Mathusalem, Ezechiel, Malachie, beaucoup mieux sentans de la foy ? Un gentil’homme mien voisin, estimant les commoditez du vieux temps au pris du nostre, n’oublioit pas de mettre en conte la fierté et magnificence des noms de la noblesse de ce temps, Don Grumedan, Quedragan, Agesilan, et qu’à les ouïr seulement sonner, il se sentoit qu’ils avoyent esté bien autres gens que Pierre, Guillot et Michel. Item, je sçay bon gré à Jacques Amiot d’avoir laissé, dans le cours d’un’ oraison Françoise, les noms Latins tous entiers, sans les bigarrer et changer pour leur donner une cadence Françoise. Cela sembloit un peu rude au commencement, mais des-jà l’usage, par le credit de son Plutarque, nous en a osté toute l’estrangeté. J’ay souhaité souvent que ceux qui escrivent les histoires en Latin, nous laissassent nos noms tous tels qu’ils sont : car, en faisant de Vaudemont, Vallemontanus, et les metamorphosant pour les garber à la Grecque ou à la Romaine, nous ne sçavons où nous en sommes et en perdons la connoissance. Pour clorre nostre conte, c’est un vilain usage, et de tres-mauvaise consequence en nostre France, d’appeller chacun par le nom de sa terre et Seigneurie, et la chose du monde qui faict plus mesler et mesconnoistre les races. Un cabdet de bonne maison, ayant eu pour son appanage une terre sous le nom de laquelle il a esté connu et honoré, ne peut honnestement l’abandonner ; dix ans apres sa mort, la terre s’en va à un estrangier qui en faict de mesmes : devinez où nous sommes de la connoissance de ces hommes. Il ne faut pas aller querir d’autres exemples que de nostre maison Royalle, où autant de partages, autant de surnoms : cependant l’originel de la tige nous est eschappé.

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