Essais (page 17)

Michel de Montaigne · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Essais, livres I à III (texte entier) · 46 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il y a tant de liberté en ces mutations que, de mon temps, je n’ay veu personne, eslevé par la fortune à quelque grandeur extraordinaire, à qui on n’ait attaché incontinent des titres genealogiques nouveaux et ignorez à son pere, et qu’on n’ait anté en quelque illustre tige. Et, de bonne fortune, les plus obscures familles sont plus idoynes à falsification. Combien avons nous de gentils-hommes en France, qui sont de Royalle race selon leur comptes ? Plus, ce croys-je, que d’autres. Fut-il pas dict de bonne grace par un de mes amys ? Ils estoyent plusieurs assemblez pour la querelle d’un Seigneur contre un autre, lequel autre avoit à la verité quelque prerogative de titres et d’alliances, eslevées au-dessus de la commune noblesse. Sur le propos de cette prerogative chacun, cherchant à s’esgaler à luy, alleguoit, qui un’ origine, qui un’ autre, qui la ressemblance du nom, qui des armes, qui une vieille pancarte domestique : et le moindre se trouvoit arriere fils de quelque Roy d’outre-mer. Comme ce fut à disner, cettuy cy, au lieu de prendre sa place, se recula en profondes reverences, suppliant l’assistance de l’excuser de ce que, par temerité, il avoit jusques lors vescu avec eux en compaignon ; mais, qu’ayant esté nouvellement informé de leurs vieilles qualitez, il commençoit à les honnorer selon leurs degrez, et qu’il ne luy appartenoit pas de se soir parmy tant de Princes. Apres sa farce, il leur dict mille injures : Contentez vous, de par Dieu, de ce

dequoy nos peres se sont contentez, et de ce

que nous sommes ; nous sommes assez, si nous le sçavons bien maintenir ; ne desadvouons pas la fortune et condition de nos ayeulx, et ostons ces sotes imaginations qui ne peuvent faillir à quiconque a l’impudence de les alleguer. Les armoiries n’ont de seurté non plus que les surnoms. Je porte d’azur semé de trefles d’or, à une pate de Lyon de mesme, armée de gueules, mise en face. Quel privilege a cette figure

pour demeurer particulierement en ma maison ? Un gendre la transportera en une autre famille : quelque chetif acheteur en fera ses premieres armes : il n’est chose où il se rencontre plus de mutation et de confusion.

Mais cette consideration me tire par force à un autre champ. Sondons un peu de pres, et, pour Dieu, regardons à quel fondement nous attachons cette gloire et reputation pour laquelle se bouleverse le monde. Où asseons nous cette renommée que nous allons questant avec si grand peine ? C’est en somme Pierre ou Guillaume qui la porte, prend en garde, et à qui elle touche.

O la courageuse faculté, que l’esperance qui, en un subjet mortel et en un moment, va usurpant l’infinité, l’immensité, l’aeternité : nature nous a là donné un plaisant jouet.

Et ce Pierre ou Guillaume, qu’est ce, qu’une voix pour tous potages ? ou trois ou quatre traicts de plume, premierement si aisez à varier, que je demanderois volontiers à qui touche l’honneur de tant de victoires, à Guesquin, à Glesquin ou à Gueaquin ? Il y auroit bien plus d’apparence icy qu’en Lucien, que Σ. mit Τ. en procez, car

non levia aut ludicra petuntur Praemia, il y va de bon : il est question laquelle de ces lettres doit estre payée de tant de sieges, batailles, blessures, prisons et services faits à la couronne de France par ce sien fameux connestable. Nicolas Denisot n’a eu soing que des lettres de son nom, et en a changé toute la contexture, pour en bastir le Conte d’Alsinois qu’il a estrené de la gloire de sa poesie et peinture. Et l’Historien Suetone n’a aymé que le sens du sien, et, en ayant privé Lénis, qui estoit le surnom de son pere, a laissé Tranquillus successeur de la reputation de ses escrits. Qui croiroit que le Capitaine Bayard n’eut honneur que celuy qu’il a emprunté des faicts de Pierre Terrail ? et qu’Antoine Escalin se laisse voler à sa veue tant de navigations et charges par mer et par terre au Capitaine Poulin et au Baron de la Garde ? Secondement, ce sont traicts de plumes communs à mill’hommes. Combien y a il, en toutes les races, de personnes de mesme nom et surnom ?

Et en diverses races, siecles et païs, combien ? L’histoire a cognu trois Socrates, cinq Platons, huict Aristotes, sept Xenophons, vingt Demetrius, vingt Theodores : et divinez combien elle n’en a pas cognu. Qui empesche mon palefrenier de s’appeller Pompée le grand ? Mais, apres tout, quels moyens, quels ressors y a il, qui attachent à mon palefrenier trespassé, ou à cet autre homme qui eut la teste tranchée en Aegypte, et qui joignent à eux cette voix glorifiée et ces traicts de plume ainsin honorez, affin qu’ils s’en adventagent ?

Id cinerem et manes credis curare sepultos ?

Quel ressentiment ont les deux compagnons en principale valeur entre les hommes : Epaminondas de ce glorieux vers qui court pour luy en nos bouches : Consiliis nostris laus est attonsa Laconum ? et Africanus de cet autre : A sole exoriente supra Moeotis paludes Nemo est qui factis me aequiparare queat ? Les survivants se chatouillent de la douceur de ces voix, et, par icelles solicitez de jalousie et desir, transmettent inconsiderément par fantasie aux trespassez cettuy leur propre ressentiment, et d’une pipeuse esperance se donnent à croire d’en estre capables à leur tour. Dieu le sçait !

Toutesfois,

ad haec se Romanus, Graiusque, et Barbarus Induperator Erexit, causas discriminis atque laboris Inde habuit, tanto major famae sitis est quam Virtutis.

Chapitre 47 : De l’Incertitude de Nostre Jugement

C’Est bien ce que dict ce vers :

'Επέων δὲ πολὺς νόμος ἔνθα καὶ ἔνθα, il y a prou loy de parler par tout, et pour et contre. Pour exemple :

Vinse Hannibal, et non seppe usar’poi Ben la vittoriosa sua ventura,

qui voudra estre de ce party, et faire valoir avecques nos gens la faute de n’avoir dernierement poursuivy nostre pointe à Montcontour, ou qui voudra accuser le Roy d’espagne de n’avoir sçeu se servir de l’advantage qu’il eut contre nous à Sainct Quentin, il pourra dire cette faute partir d’une ame enyvrée de sa bonne fortune, et d’un courage, lequel, plein et gorgé de ce commencement de bon heur, perd le goust de l’accroistre, des-jà par trop empesché à digerer ce qu’il en a ; il en a sa brassée toute comble, il n’en peut saisir davantage, indigne que la fortune luy aye mis un tel bien entre mains : car quel profit en sent-il, si neantmoins il donne à son ennemy moyen de se remettre sus ? quell’ esperance peut on avoir qu’il ose un’ autre fois attaquer ceux-cy ralliez et remis, et de nouveau armez de despit et de vengeance, qui ne les a osé ou sçeu poursuivre tous rompus et effrayez ?

Dum fortuna calet, dum conficit omnia terror.

Mais en fin, que peut-il attendre de mieux que ce qu’il vient de perdre ? Ce n’est pas comme à l’escrime, où le nombre des touches donne gain : tant que l’ennemy est en pieds, c’est à recommencer de plus belle ; ce n’est pas victoire, si elle ne met fin à la guerre. En cette escarmouche où Caesar eut du pire pres la Ville d’Oricum, il reprochoit aux soldats de Pompeius qu’il eust esté perdu, si leur Capitaine eust sçeu vaincre, et luy chaussa bien autrement les esperons quand ce fut à son tour. Mais pourquoy ne dira l’on aussi au contraire, que c’est l’effect d’un esprit precipiteux et insatiable de ne sçavoir mettre fin à sa convoitise ; que c’est abuser des faveurs de Dieu, de leur vouloir faire perdre la mesure qu’il leur a prescripte : et que, de se rejetter au dangier apres la victoire, c’est la remettre encore un coup à la mercy de la fortune ; que l’une des plus grandes sagesses en l’art militaire c’est de ne pousser son ennemy au desespoir. Sylla et Marius en la guerre sociale ayant défaict les Marses, en voyant encore une trouppe de reste, qui par desespoir se revenoient jetter à eux comme bestes furieuses, ne furent pas d’advis de les attendre. Si l’ardeur de Monsieur de Foix ne l’eut emporté à poursuivre trop asprement les restes de la victoire de Ravenne, il ne l’eut pas souillée de sa mort. Toutesfois encore servit la recente memoire de son exemple à conserver Monsieur d’Anguien de pareil inconvenient à Serisoles. Il faict dangereux assaillir un homme à qui vous avez osté tout autre moyen d’eschaper que par les armes : car c’est une violente maistresse d’escole que la necessité :

gravissimi sunt morsus irritatae necessitatis.

Vincitur haud gratis jugulo qui provocat hostem.

Voylà pourquoy Pharax empescha le Roy de Lacedemone, qui venoit de gaigner la journée contre les Mantineens, de n’aller affronter mille Argiens, qui estoient eschappez entiers de la desconfiture, ains les laisser couler en liberté pour ne venir à essayer la vertu picquée et despittée par le malheur.

Clodomire, Roy d’Aquitaine, apres sa victoire poursuyvant Gondemar, Roy de Bourgogne, vaincu et fuiant, le força de tourner teste ; mais son opiniatreté luy osta le fruict de sa victoire, car il y mourut. Pareillement, qui auroit à choisir, ou de tenir ses soldats richement et somptueusement armez, ou armez seulement pour la necessité, il se presenteroit en faveur du premier party, duquel estoit Sertorius, Philopoemen, Brutus, Caesar et autres, que c’est tousjours un éguillon d’honneur et de gloire au soldat de se voir paré, et un’ occasion de se rendre plus obstiné au combat, ayant à sauver ses armes comme ses biens et heritages :

Raison, dict Xenophon, pourquoy les Asiatiques menoyent en leurs guerres femmes, concubines, avec leurs joyaux et richesses plus cheres.

Mais il s’offriroit aussi, de l’autre part, qu’on doit plustost oster au soldat le soing de se conserver, que de le luy accroistre ; qu’il craindra par ce moyen doublement à se hazarder : joint que c’est augmenter à l’ennemy l’envie de la victoire par ces riches despouilles ; et a l’on remarqué que, d’autres fois, cela encouragea merveilleusement les Romains à l’encontre des Samnites.

Antiochus, montrant à Hannibal l’armée qu’il preparoit contr’eux, pompeuse et magnifique en toute sorte d’equipage, et luy demandant : Les Romains se contenteront-ils de cette armée ? --S’ils s’en contenteront ? respondit-il ; vrayement c’est mon, pour avares qu’ils soyent.

Licurgus deffendoit aux siens, non seulement la sumptuosité en leur equipage, mais encore de despouiller leurs ennemis vaincus, voulant, disoit-il, que la pauvreté et frugalité reluisit avec le reste de la bataille. Aux sieges et ailleurs, où l’occasion nous approche de l’ennemy, nous donnons volontiers licence aux soldats de le braver, desdaigner et injurier de toutes façons de reproches, et non sans apparence de raison : car ce n’est pas faire peu, de leur oster toute esperance de grace et de composition, en leur representant qu’il n’y a plus ordre de l’attendre de celuy qu’ils ont si fort outragé, et qu’il ne reste remede que de la victoire. Si est-ce qu’il en mesprit à Vitellius : car, ayant affaire à Othon, plus foible en valeur de soldats, des-accoustumez de longue main du faict de la guerre et amollis par les delices de la ville, il les agassa tant en fin par ses paroles picquantes, leur reprochant leur pusillanimité et le regret des Dames et festes qu’ils venoient de laisser à Rome, qu’il leur remit par ce moyen le cœur au ventre, ce que nuls enhortemens n’avoient sceu faire, et les attira luymesme sur ses bras, où l’on ne les pouvoit pousser : et, de vray, quand ce sont injures qui touchent au vif, elles peuvent faire ayséement que celuy qui alloit lachement à la besongne pour la querelle de son Roy, y aille d’un autre affection pour la sienne propre. A considerer de combien d’importance est la conservation d’un chef en un’ armée, et que la visée de l’ennemy regarde principalement cette teste à laquelle tiennent toutes les autres et en dependent, il semble qu’on ne puisse mettre en doubte ce conseil, que nous voions avoir esté pris par plusieurs grands chefs, de se travestir et desguiser sur le point de la meslée ; toutefois l’inconvenient qu’on encourt par ce moyen n’est pas moindre que celuy qu’on pense fuir : car le capitaine venant à estre mesconu des siens, le courage qu’ils prennent de son exemple et de sa presence, vient aussi quant et quant à leur faillir, et, perdant la veue de ses marques et enseignes accoustumées, ils le jugent ou mort, ou s’estre desrobé, desesperant de l’affaire. Et, quant à l’experience, nous luy voyons favoriser tantost l’un, tantost l’autre party. L’accident de Pyrrhus, en la bataille qu’il eut contre le consul Levinus en Italie, nous sert à l’un et l’autre visage : car, pour s’estre voulu cacher sous les armes de Demogacles et luy avoir donné les siennes, il sauva bien sans doute sa vie, mais aussi il en cuida encourir l’autre inconvenient, de perdre la journée.

Alexandre, Caesar, Lucullus aimoient à se marquer au combat par des accoustremens et armes riches, de couleur reluisante et particuliere : Agis, Agesilaus et ce grand Gilippus, au rebours, alloyent à la guerre obscurément couverts et sans attour impérial.

A la bataille de Pharsale, entre autres reproches qu’on donne à Pompeius, c’est d’avoir arresté son armée pied coy, attendant l’ennemy : pour autant que cela (je des-roberay icy les mots mesmes de Plutarque, qui valent mieux que les miens) affoiblit la violence que le courir donne aux premiers coups, et, quant et quant, oste l’eslancement des combatans les uns contre les autres, qui a accoustumé de les remplir d’impetuosité et de fureur plus que autre chose, quand ils viennent à s’entrechoquer de roideur, leur augmentant le courage par le cry et la course, et rend la chaleur des soldats, en maniere de dire, refroidie et figée. Voilà ce qu’il dict pour ce rolle : mais si Caesar eut perdu, qui n’eust peu aussi bien dire qu’au contraire la plus forte et roide assiette est celle en laquelle on se tient planté sans bouger, et que, qui est en sa marche arresté, resserrant et espargnant pour le besoing sa force en soymesmes, a grand avantage contre celuy qui est esbranlé et qui a desja consommé à la course la moitié de son haleine ? outre ce que, l’armée estant un corps de tant de diverses pieces, il est impossible qu’elle s’esmeuve en cette furie d’un mouvement si juste, qu’elle n’en altere ou rompe son ordonnance, et que le plus dispost ne soit aux prises, avant que son compagnon le secoure.

En cette villaine bataille des deux freres Perses, Clearchus, Lacedemonien, qui commandoit les Grecs du party de Cyrus, les mena tout bellement à la charge sans soy haster ; mais, cinquante pas à près, il les mit à la course, esperant par la brieveté de l’espace, mesnager et leur ordre et leur haleine, leur donnant cependant l’avantage de l’impetuosité pour leurs personnes et pour leurs armes à trait.

D’autres ont reglé ce doubte en leur armée de cette maniere : si les ennemis vous courent sus, attendez les de pied coy, s’ils vous attendent de pied coy, courez leur sus. Au passage que l’Empereur Charles cinquiesme fit en Provence, le Roy François fust au propre d’eslire ou de luy aller au devant en Italie, ou de l’attendre en ses terres : et, bien qu’il considerast combien c’est d’avantage de conserver sa maison pure et nette de troubles de la guerre, afin qu’entiere en ses forces elle puisse continuellement fournir deniers et secours au besoing ; que la necessité des guerres porte à tous les coups de faire le gast, ce qui ne se peut faire bonnement en nos biens propres, et si le païsant ne porte pas si doucement ce ravage de ceux de son party que de l’ennemy, en maniere qu’il s’en peut aysément allumer des seditions et des troubles parmy nous ; que la licence de desrober et de piller, qui ne peut estre permise en son pays, est un grand support aux ennuis de la guerre, et, qui n’a autre esperance de gaing que sa solde, il est mal aisé qu’il soit tenu en office, estant à deux pas de sa femme et de sa retraicte ; que celuy qui met la nappe, tombe tousjours des despens ; qu’il y a plus d’allegresse à assaillir qu’à deffendre ; et que la secousse de la perte d’une bataille dans nos entrailles est si violente qu’il est malaisé qu’elle ne crolle tout le corps, attendu qu’il n’est passion contagieuse comme celle de la peur, ny qui se preigne si ayséement à credit, et qui s’espande plus brusquement ; et que les villes qui auront ouy l’esclat de cette tempeste à leurs portes, qui auront recueilly leurs Capitaines et soldats tremblans encore et hors d’haleine, il est dangereux, sur la chaude, qu’ils ne se jettent à quelque mauvais party : si est-ce qu’il choisit de r’appeller les forces qu’il avoit delà les monts, et de voir venir l’ennemy : car il peut imaginer au contraire, qu’estant chez luy et entre ses amis, il ne pouvoit faillir d’avoir planté de toutes commoditez : les rivieres, les passages, à sa devotion, luy conduiroient et vivres et deniers en toute seureté et sans besoing d’escorte ; qu’il auroit ses subjects d’autant plus affectionnez, qu’ils auroient le dangier plus pres ; qu’ayant tant de villes et de barrieres pour sa seureté, ce seroit à luy de donner loy au combat selon son opportunité et advantage ; et, s’il luy plaisoit de temporiser, qu’à l’abry et à son aise il pourroit voir morfondre son ennemy, et se défaire soy mesmes par les difficultez qui le combatroyent, engagé en une terre contraire, où il n’auroit devant, ny derriere luy, ny à costé, rien qui ne luy fit guerre, nul moyen de refréchir ou eslargir son armée, si les maladies s’y mettoient, ny de loger à couvert ses blessez ; nuls deniers, nuls vivres qu’à pointe de lance ; nul loisir de se reposer et prendre haleine ; nulle science de lieux ny de pays, qui le sçeut deffendre d’embusches et surprises ; et, s’il venoit à la perte d’une bataille, aucun moyen d’en sauver les reliques. Et n’avoit pas faute d’exemples pour l’un et pour l’autre party. Scipion trouva bien meilleur d’aller assaillir les terres de son ennemy en Afrique, que de defendre les siennes et le combatre en Italie où il estoit, d’où bien luy print. Mais, au rebours, Hannibal, en cette mesme guerre, se ruina d’avoir abandonné la conqueste d’un pays estranger pour aller deffendre le sien. Les Atheniens, ayant laissé l’ennemy en leurs terres pour passer en la Sicile, eurent la fortune contraire ; mais Agathocles, Roy de Siracuse, l’eust favorable, ayant passé en Afrique et laissé la guerre chez soy. Ainsi nous avons bien accoustumé de dire avec raison que les evenemens et issues dependent, notamment en la guerre, pour la pluspart, de la fortune, laquelle ne se veut pas renger et assujectir à nostre discours et prudence, comme disent ces vers :

Et male consultis pretium est : prudentia fallax, Nec fortuna probat causas sequiturque merentes ; Sed vaga per cunctos nullo discrimine fertur ; Scilicet est aliud quod nos cogatque regatque Majus, et in proprias ducat mortalia leges. Mais, à le bien prendre, il semble que nos conseils et deliberations en dependent bien autant, et que la fortune engage en son trouble et incertitude aussi nos discours.

Nous raisonnons hazardeusement et inconsidereement, dict Timaeus en Platon, par ce que, comme nous, nos discours ont grande participation au hazard.

Chapitre 48 : Des Destries

ME voicy devenu Grammairien, moy qui n’apprins jamais langue que par routine, et qui ne sçay encore que c’est d’adjectif, conjunctif et d’ablatif : il me semble avoir ouy dire que les Romains avoient des chevaux qu’ils appelloient Funales ou Dextrarios, qui se menoient à dextre ou à relais, pour les prendre tous frez au besoin : et de là vient que nous appellons destriers les chevaux de service. Et nos Romans disent ordinairement adestrer pour accompaigner. Ils appelloyent aussi Desultorios Equos, des chevaux qui estoyent dressez de façon que, courans de toute leur roideur, accouplez costé à costé l’un de l’autre, sans bride, sans selle, les gentils-hommes Romains, voire tous armez, au milieu de la course se jettoient et rejettoient de l’un à l’autre.

Les Numides gendarmes menoient en main un second cheval pour changer au plus chaud de la meslée : quibus, desultorum in modum, binos trahentibus equos, inter acerrimam saepe pugnam in recentem equum ex fesso armatis transsultare mos erat : tanta velocitas ipsis, tamque docile equorum genus. Il se trouve plusieurs chevaux dressez à secourir leur maistre, courir sus à qui leur presente une espée nue, se jetter des pieds et des dens sur ceux qui les attaquent et affrontent ; mais il leur advient plus souvent de nuire aux amis qu’aux ennemis. Joint que vous ne les desprenez pas à vostre poste, quand ils sont une fois harpez ; et demeurez à la misericorde de leur combat. Il mesprint lourdement à Artibie, general de l’armée de Perse, combattant contre Onesile, Roy de Salamis, de personne à personne, d’estre monté sur un cheval façonné en cette escole, car il fut cause de sa mort : le coustillier d’Onesile l’ayant accueilli d’une faulx entre les deux espaules, comme il s’estoit cabré sur son maistre.

Et ce que les Italiens disent, qu’en la bataille de Fornuove le cheval du Roy le deschargea, à ruades et coups de pied, des ennemis qui le pressoyent, et qu’il estoit perdu sans cela : ce fut un grand coup de hazard, s’il est vray. Les Mammelus se vantent d’avoir les plus adroits chevaux de gensdarmes du monde. Et dict on que, par nature et par coustume, ils sont faits, par certains signes et voix, à ramasser aveq les dens les lances et les darts, et à les offrir à leur maistre en pleine meslée et à cognoistre et discerner.

On dict de Caesar, et aussi du grand Pompeius, que, parmy leurs autres excellentes qualitez, ils estoient fort bons hommes de cheval ; et de Caesar, qu’en sa jeunesse, monté à dos sur un cheval et sans bride, il luy faisoit prendre carriere, les mains tournées derriere le dos. Comme nature a voulu faire de ce personnage et d’Alexandre deux miracles en l’art militaire, vous diriez qu’elle s’est aussi efforcée à les armer extraordinairement : car chacun sçait du cheval d’Alexandre, Bucefal, qu’il avoit la teste retirant à celle d’un toreau, qu’il ne se souffroit monter à personne qu’à son maistre, ne peut estre dressé que par luy mesme, fut honoré apres sa mort, et une ville bastie en son nom. Caesar en avoit aussi un autre qui avoit les pieds de devant comme un homme, ayant l’ongle coupée en forme de doigts, lequel ne peut estre monté ny dressé que par Caesar, qui dédia son image après sa mort à la déesse Venus. Je ne démonte pas volontiers quand je suis à cheval, car c’est l’assiette en laquelle je me trouve le mieux, et sain et malade.

Platon la recommande pour la santé ;

aussi dict Pline qu’elle est salutaire à l’estomach et aux jointures. Poursuivons donc, puis que nous y sommes. On lict en Xenophon la loy deffendant de voyager à pied à homme qui eust cheval. Trogus et Justinus disent que les Parthes avoient accoustumé de faire à cheval non seulement la guerre, mais aussi tous leurs affaires publiques et privez, marchander, parlementer, s’entretenir et se promener ; et que la plus notable difference des libres et des serfs parmy eux, c’est que les uns vont à cheval, les autres à pié :

institution née du Roy Cyrus.

Il y a plusieurs exemples en l’histoire Romaine (et Suetone le remarque plus particulierement de Caesar) des Capitaines qui commandoient à leurs gens de cheval de mettre pied à terre, quand ils se trouvoient pressez de l’occasion, pour oster aux soldats toute esperance de fuite,

et pour l’advantage qu’ils esperoient en cette sorte de combat, quo haud dubie superat Romanus, dict Tite Live. Si est il que la premiere provision de quoy ils se servoient à brider la rebellion des peuples de nouvelle conqueste, c’estoit leur oster armes et chevaus : pourtant voyons nous si souvent en Caesar : arma proferri, jumenta produci, obsides dari jubet. Le grand Seigneur ne permet aujourd’huy ny à Chrestien ny à Juif d’avoir cheval à soy, à ceux qui sont sous son empire.

Nos ancestres, et notamment du temps de la guerre des Anglois, en tous les combats solennels et journées assignées, se mettoient la plus part du temps tous à pié, pour ne se fier à autre chose qu’à leur force propre et vigueur de leur courage et de leurs membres, de chose si chere que l’honneur et la vie. Vous engagez,

quoy que die Chrysantez en Xenophon,

vostre valeur et vostre fortune à celle de vostre cheval : ses playes et sa mort tirent la vostre en consequence ; son effray ou sa fougue vous rendent ou temeraire ou làche ; s’il a faute de bouche ou d’esperon, c’est à vostre honneur à en respondre. A cette cause, je ne trouve pas estrange que ces combats là fussent plus fermes et plus furieux que ceux qui se font à cheval,

cedebant pariter, paritérque ruebant Victores victique, neque his fuga nota neque illis.

Leurs battailles se voyent bien mieux contestées ; ce ne sont asteure que routes : primus clamor atque impetus rem decernit.

Et chose que nous appellons à la societé d’un si grand hazard, doit estre en nostre puissance le plus qu’il se peut. Comme je conseilleroy de choisir les armes les plus courtes, et celles dequoy nous nous pouvons le mieux respondre. Il est bien plus apparent de s’asseurer d’une espée que nous tenons au poing, que du boulet qui eschappe de nostre pistole, en laquelle il y a plusieurs pieces, la poudre, la pierre, le rouet, desquelles la moindre qui viendra à faillir, vous fera faillir vostre fortune. On assene peu seurement le coup que l’air vous conduict,

Et quo ferre velint permittere vulnera ventis : Ensis habet vires, et gens quaecunque virorum est, Bella gerit gladiis.

Mais, quant à cett’ arme là, j’en parleray plus amplement où je feray comparaison des armes anciennes aux nostres ; et, sauf l’estonnement des oreilles, à quoy desormais chacun est apprivoisé, je croy que c’est un’ arme de fort peu d’effect, et espere que nous en quitterons un jour l’usage.

Celle dequoy les Italiens se servoient, de jet et à feu, estoit plus effroyable. Ils nommoient Phalarica une certaine espèce de javeline, armée par le bout d’un fer de trois pieds, affin qu’il peust percer d’outre en outre un homme armé ; et se lançoit tantost de la main en la campagne, tantost à tout des engins pour deffendre les lieux assiégez : la hante, revestue d’estouppe empoixée et huilée, s’enflammoit de sa course ; et, s’attachant au corps ou au bouclier, ostoit tout usage d’armes et de membres. Toutesfois il me semble que, pour venir au joindre, elle portast aussi empeschement à l’assaillant, et que le champ, jonché de ces tronçons bruslans, produisist en la meslée une commune incommodité, magnum stridens contorta phalarica venit Fulminis acta modo. Ils avoyent d’autres moyens, à quoy l’usage les adressoit, et qui nous semblent incroyables par inexperience, par où ils suppleoyent au deffaut de nostre poudre et de noz boulets. Ils dardoyent leurs piles de telle roideur que souvent ils en enfiloyent deux boucliers et deux hommes armés, et les cousoyent. Les coups de leurs fondes n’estoient pas moins certains et loingtains : saxis globosis funda mare apertum incessentes : coronas modici circuli, magno ex intervallo loci, assueti trajicere : non capita modo hostium vulnerabant, sed quem locum destinassent. Leurs pieces de batterie representoient, comme l’effect, aussi le tintamarre des nostres : ad ictus moenium cum terribili sonitu editos pavor et trepidatio cepit. Les Gaulois nos cousins en Asie, haïssoyent ces armes traistresses et volantes, duits à combatre main à main avec plus de courage. Non tam patentibus plagis moventur : ubi latior quam altior plaga est, etiam gloriosius se pugnare putant : idem, cum aculeus sagittae aut glandis abditae introrsus tenui vulnere in speciem urit, tum, in rabiem et pudorem tam parvae perimentis pestis versi, prosternunt corpora humi : peinture bien voisine d’une arquebusade. Les dix mille Grecs, en leur longue et fameuse retraitte, rencontrerent une nation qui les endommagea merveilleusement à coups de grands arcs et forts, et des sagettes si longues qu’à les reprendre à la main on les pouvoit rejetter à la mode d’un dard, et perçoient de part en part le bouclier et un homme armé. Les engeins que Dionysius inventa à Siracuse à tirer gros traits massifs et des pierres d’horrible grandeur, d’une si longue volée et impetuosité, representoient de bien pres nos inventions.

Encore ne faut-il pas oublier la plaisante assiette qu’avoit, sur sa mule, un maistre Pierre Pol, Docteur en Theologie, que Monstrelet recite avoir accoustumé se promener par la ville de Paris, assis de costé, comme les femmes. Il dit aussi ailleurs que les Gascons avoient des chevaux terribles, accoustumez de virer en courant, dequoy les François, Picards, Flamens et Brabançons faisoient grand miracle : pour n’avoir accoustumé de le voir, ce sont ses mots. Caesar, parlant de ceux de Suede : Aux rencontres qui se font à cheval, dict-il, ils se jettent souvent à terre pour combattre à pié, ayant accoustumé leurs chevaux de ne bouger ce pendant de la place, ausquels ils recourent promptement, s’il en est besoing ; et, selon leur coustume, il n’est rien si vilain et si làche que d’user de selles et bardelles, et mesprisent ceux qui en usent : de maniere que, fort peu en nombre, ils ne craignent pas d’en assaillir plusieurs.

Ce que j’ay admiré autresfois, de voir un cheval dressé à se manier à toutes mains avec une baguette, la bride avallée sur ses oreilles, estoit ordinaire aux Massiliens, qui se servoient de leurs chevaux sans selle et sans bride.

Et gens quae nudo residens Massilia dorso Ora levi flectit, fraenorum nescia, virga.

Et Numidae infraeni cingunt : equi sine frenis, deformis ipse cursus, rigida cervice et extento capite currentium.

Le Roy Alphonce, celuy qui dressa en Espaigne l’ordre des chevalliers de la Bande ou de L’escharpe, leur donna, entre autres regles, de ne monter ny mule ny mulet, sur peine d’un marc d’argent d’amende, comme je viens d’apprendre dans les lettres de Guevara, desquelles ceux qui les ont appellées dorées, faisoient jugement bien autre que celuy que j’en fay.

Le Courtisan dict qu’avant son temps, c’estoit reproche à un Gentilhomme d’en chevaucher. Les Abyssins, à mesure qu’ils sont plus grands et plus advancez pres le Prettejan, leur maistre, affectent au rebours des mules à monter par honeur. Xenophon, que les Assyriens tenoient leurs chevaux tousjours entravez au logis, tant ils estoient fascheux et farouches, et qu’il falloit tant de temps à les destacher et harnacher que, pour que cette longueur à la guerre ne leur apportast dommage, s’ils venoient à estre en dessoude surpris par les ennemis, ils ne logeoient jamais en camp qui ne fut fossoyé et remparé. Son Cyrus, si grand maistre au faict de chevalerie, mettoit les chevaux de son escot, et ne leur faisoit bailler à manger, qu’ils ne l’eussent gaigné par la sueur de quelque exercice.

Les Scythes où la necessité les pressoit en la guerre, tiroient du sang de leurs chevaux, et s’en abreuvoient et nourrissoient,

Venit et epoto Sarmata pastus equo. Ceux de Crotte, assiegéz par Metellus, se trouverent en telle disette de tout autre breuvage qu’ils eurent à se servir de l’urine de leurs chevaux.

Pour verifier combien les armées Turquesques se conduisent et maintiennent à meilleure raison que les nostres, ils disent qu’outre ce que les soldats ne boivent que de l’eau et ne mangent que riz et de la chair salée mise en poudre, dequoy chacun porte aysément sur soy provision pour un moys, ils sçavent aussi vivre du sang de leurs chevaux, comme les Tartares et Moscovites, et le salent.

Ces nouveaux peuples des Indes, quand les Espagnols y arriverent, estimerent, tant des hommes que des chevaux, que ce fussent ou Dieux ou animaux, en noblesse au-dessus de leur nature. Aucuns, apres avoir esté vaincus, venant demander paix et pardon aux hommes, et leur apporter de l’or et des viandes, ne faillirent d’en aller autant offrir aux chevaux, avec une toute pareille harengue à celle des hommes, prenant leur hannissement pour langage de composition et de trefve. Aux Indes de deça, c’estoit anciennement le principal et royal honneur de chevaucher un elephant, le second d’aller en coche, trainé à quatre chevaux, le tiers de monter un chameau, le dernier et plus vile degré d’estre porté ou charrié par un cheval seul.

Quelcun de nostre temps escrit avoir veu, en ce climat là, des païs où l’on chevauche les bœufs avec bastines, estriez et brides, et s’estre bien trouvé de leur porture. Quintus Fabius Maximus Rutilianus, contre les Samnites, voyant que ses gens de cheval à trois ou quatre charges avoient failly d’enfoncer le bataillon des ennemis, print ce conseil, qu’ils debridassent leurs chevaux et brechassent à toute force des esperons, si que, rien ne les pouvant arrester, au-travers des armes et des hommes renversez, ouvrirent le pas à leurs gens de pied, qui parfirent une tres-sanglante deffaitte. Autant en commanda Quintus Fulvius Flaccus contre les Celtiberiens : Id cum majore vi equorum facietis, si effrenatos in hostes equos immittitis ; quod saepe romanos equites cum laude fecisse sua, maemoriae proditum est. Detractisque frenis, bis ultro citroque cum magna strage hostium, infractis omnibus hastis, transcurrerunt.

Le Duc de Moscovie devoit anciennement cette reverence aux Tartares, quand ils envoioyent vers luy des Ambassadeurs, qu’il leur alloit au devant à pié et leur presentoit un gobeau de lait de jument (breuvage qui leur est en delices), et si, en beuvant, quelque goutte en tomboit sur le crin de leurs chevaux, il estoit tenu de la lecher avec la langue. En Russie, l’armée que l’Empereur Bajazet y avoit envoyé, fut accablée d’un si horrible ravage de neiges que, pour s’en

mettre à couvert et sauver du froid, plusieurs s’adviserent de tuer et eventrer leurs chevaux, pour se getter dedans et jouyr de cette chaleur vitale.

Pajazet, apres cest aspre estour où il fut rompu par Tamburlan, se sauvoit belle erre sur une jument Arabesque, s’il n’eust esté contrainct de la laisser boire son saoul au passage d’un ruisseau, ce qui la rendit si flacque et refroidie, qu’il fut bien aisément apres acconsuivi par ceux qui le poursuivoyent. On dict bien qu’on les lache, les laissant pisser ; mais le boire, j’eusse plus tost estimé qu’il l’eust refrechie et renforcée. Croesus, passant le long de la ville de Sardis, y trouva des pastis où il y avoit grande quantité de serpents, desquels les chevaux de son armée mangeoient de bon appetit, qui fut un mauvais prodige à ses affaires, dict Herodote.

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