Essais (page 29)
Quant aux particuliers offices, que nous tirons l’un de l’autre, pour le service de la vie, il s’en void plusieurs pareils exemples parmi elles. Ils tiennent que la baleine ne marche jamais qu’elle n’ait au devant d’elle un petit poisson semblable au goujon de mer, qui s’appelle pour cela la guide : la baleine le suit, se laissant mener et tourner aussi facilement, que le timon fait retourner la navire : et en recompense aussi, au lieu que toute autre chose, soit beste ou vaisseau, qui entre dans l’horrible chaos de la bouche de ce monstre, est incontinent perdu et englouty, ce petit poisson s’y retire en toute seureté, et y dort, et pendant son sommeil la baleine ne bouge : mais aussi tost qu’il sort, elle se met à le suyvre sans cesse : et si de fortune elle l’escarte, elle va errant çà et là, et souvent se froissant contre les rochers, comme un vaisseau qui n’a point de gouvernail : Ce que Plutarque tesmoigne avoir veu en l’Isle d’Anticyre.
Il y a une pareille societé entre le petit oyseau qu’on nomme le roytelet, et le crocodile : le roytelet sert de sentinelle à ce grand animal : et si l’Ichneumon son ennemy s’approche pour le combattre, ce petit oyseau, de peur qu’il ne le surprenne endormy, va de son chant et à coup de bec l’esveillant, et l’advertissant de son danger. Il vit des demeurans de ce monstre, qui le reçoit familierement en sa bouche, et luy permet de becqueter dans ses machoueres, et entre ses dents, et y recueillir les morceaux de chair qui y sont demeurez : et s’il veut fermer la bouche, il l’advertit premierement d’en sortir en la serrant peu à peu sans l’estreindre et l’offenser.
Ceste coquille qu’on nomme la Nacre, vit aussi ainsin avec le Pinnothere, qui est un petit animal de la sorte d’un cancre, luy servant d’huissier et de portier assis à l’ouverture de cette coquille, qu’il tient continuellement entrebaaillee et ouverte, jusques à ce qu’il y voye entrer quelque petit poisson propre à leur prise : car lors il entre dans la nacre, et luy va pinsant la chair vive, et la contraint de fermer sa coquille : lors eux deux ensemble mangent la proye enfermee dans leur fort.
En la maniere de vivre des tuns, on y remarque une singuliere science de trois parties de la Mathematique. Quant à l’Astrologie, ils l’enseignent à l’homme : car ils s’arrestent au lieu où le solstice d’hyver les surprend, et n’en bougent jusques à l’equinoxe ensuyvant : voyla pourquoy Aristote mesme leur concede volontiers cette science. Quant à la Geometrie et Arithmetique, ils font tousjours leur bande de figure cubique, carree en tout sens, et en dressent un corps de bataillon, solide, clos, et environné tout à l’entour, à six faces toutes esgalles : puis nagent en cette ordonnance carree, autant large derriere que devant, de façon que qui en void et compte un rang, il peut aisément nombrer toute la troupe, d’autant que le nombre de la profondeur est esgal à la largeur, et la largeur, à la longueur.
Quant à la magnanimité, il est malaisé de luy donner un visage plus apparent, qu’en ce faict du grand chien, qui fut envoyé des Indes au Roy Alexandre : on luy presenta premierement un cerf pour le combattre, et puis un sanglier, et puis un ours, il n’en fit compte, et ne daigna se remuer de sa place : mais quand il veid un Lyon, il se dressa incontinent sur ses pieds, monstrant manifestement qu’il declaroit celui-là seul digne d’entrer en combat avecques luy.
Touchant la repentance et recognoissance des fautes, on recite d’un Elephant, lequel ayant tué son gouverneur par impetuosité de cholere, en print un dueil si extreme, qu’il ne voulut onques puis manger, et se laissa mourir.
Quant à la clemence, on recite d’un tygre, la plus inhumaine beste de toutes, que luy ayant esté baillé un chevreau, il souffrit deux jours la faim avant que de le vouloir offenser, et le troisiesme il brisa la cage où il estoit enfermé, pour aller chercher autre pasture, ne se voulant prendre au chevreau, son familier et son hoste.
Et quant aux droicts de la familiarité et convenance, qui se dresse par la conversation, il nous advient ordinairement d’apprivoiser des chats, des chiens, et des lievres ensemble ; Mais ce que l’experience apprend à ceux qui voyagent par mer, et notamment en la mer de Sicile, de la condition des halcyons, surpasse toute humaine cogitation. De quelle espece d’animaux a jamais nature tant honoré les couches, la naissance, et l’enfantement ? car les Poëtes disent bien qu’une seule isle de Delos, estant au paravant vagante, fut affermie pour le service de l’enfantement de Latone : mais Dieu a voulu que toute la mer fust arrestée, affermie et applanie, sans vagues, sans vents et sans pluye, cependant que l’halcyon fait ses petits, qui est justement environ le Solstice, le plus court jour de l’an : et par son privilege nous avons sept jours et sept nuicts, au fin cœur de l’hyver, que nous pouvons naviguer sans danger. Leurs femelles ne recognoissent autre masle que le leur propre : l’assistent toute leur vie sans jamais l’abandonner : s’il vient à estre debile et cassé, elles le chargent sur leurs espaules, le portent par tout, et le servent jusques à la mort. Mais aucune suffisance n’a encores peu atteindre à la cognoissance de cette merveilleuse fabrique, dequoy l’halcyon compose le nid pour ses petits, ny en deviner la matiere. Plutarque, qui en a veu et manié plusieurs, pense que ce soit des arestes de quelque poisson qu’elle conjoinct et lie ensemble, les entrelassant les unes de long, les autres de travers, et adjoustant des courbes et des arrondissemens, tellement qu’en fin elle en forme un vaisseau rond prest à voguer : puis quand elle a parachevé de le construire, elle le porte au batement du flot marin, là où la mer le battant tout doucement, luy enseigne à radouber ce qui n’est pas bien lié, et à mieux fortifier aux endroits où elle void que sa structure se desmeut, et se lasche pour les coups de mer : et au contraire ce qui est bien joinct, le batement de la mer le vous estreinct, et vous le serre de sorte, qu’il ne se peut ny rompre ny dissoudre, ou endommager à coups de pierre, ny de fer, si ce n’est à toute peine. Et ce qui plus est à admirer, c’est la proportion et figure de la concavité du dedans : car elle est composée et proportionnée de maniere qu’elle ne peut recevoir ny admettre autre chose, que l’oiseau qui l’a bastie : car à toute autre chose, elle est impenetrable, close, et fermée, tellement qu’il n’y peut rien entrer, non pas l’eau de la mer seulement. Voyla une description bien claire de ce bastiment et empruntée de bon lieu : toutesfois il me semble qu’elle ne nous esclaircit pas encor suffisamment la difficulté de cette architecture. Or de quelle vanité nous peut-il partir, de loger au dessoubs de nous, et d’interpreter desdaigneusement les effects que nous ne pouvons imiter ny comprendre ?
Pour suyvre encore un peu plus loing cette equalité et correspondance de nous aux bestes, le privilege dequoy nostre ame se glorifie, de ramener à sa condition, tout ce qu’elle conçoit, de despouiller de qualitez mortelles et corporelles, tout ce qui vient à elle, de renger les choses qu’elle estime dignes de son accointance, à desvestir et despouiller leurs conditions corruptibles, et leur faire laisser à part, comme vestemens superflus et viles, l’espesseur, la longueur, la profondeur, le poids, la couleur, l’odeur, l’aspreté, la polisseure, la dureté, la mollesse, et tous accidents sensibles, pour les accommoder à sa condition immortelle et spirituelle : de maniere que Rome et Paris, que j’ay en l’ame, Paris que j’imagine, je l’imagine et le comprens, sans grandeur et sans lieu, sans pierre, sans plastre, et sans bois : ce mesme privilege, dis-je, semble estre bien evidemment aux bestes : Car un cheval accoustumé aux trompettes, aux harquebusades, et aux combats, que nous voyons tremousser et fremir en dormant, estendu sur sa litiere, comme s’il estoit en la meslée, il est certain qu’il conçoit en son ame un son de tabourin sans bruict, une armée sans armes et sans corps.
Quippe videbis equos fortes, cum membra jacebunt In somnis, sudare tamen, spiraréque sæpe, Et quasi de palma summas contendere vires. Ce lievre qu’un levrier imagine en songe, apres lequel nous le voyons haleter en dormant, alonger la queuë, secoüer les jarrets, et representer parfaictement les mouvemens de sa course : c’est un lievre sans poil et sans os. Venantúmque canes in molli sæpe quiete, Jactant crura tamen subito, vocesque repente Mittunt, et crebas reducunt naribus auras, Ut vestigia si teneant inventa ferarum : Experge factique, sequuntur inania sæpe Cervorum simulacra, fugæ quasi dedita cernant : Donec discussis redeant erroribus ad se. Les chiens de garde, que nous voyons souvent gronder en songeant, et puis japper tout à faict, et s’esveiller en sursaut, comme s’ils appercevoient quelque estranger arriver ; cet estranger que leur ame void, c’est un homme spirituel, et imperceptible, sans dimension, sans couleur, et sans estre :
Consueta domi catulorum blanda propago Degere, sæpe levem ex oculis volucrémque soporem Discutere, et corpus de terra corripere instant, Proinde quasi ignotas facies atque ora tueantur. Quant à la beauté du corps, avant passer outre, il me faudroit sçavoir si nous sommes d’accord de sa description : Il est vray-semblable que nous ne sçavons guere, que c’est que beauté en nature et en general, puisque à l’humaine et nostre beauté nous donnons tant de formes diverses, de laquelle, s’il y avoit quelque prescription naturelle, nous la recognoistrions en commun, comme la chaleur du feu. Nous en fantasions les formes à nostre appetit.
Turpis Romano Belgicus ore color. Les Indes la peignent noire et basannée, aux levres grosses et enflées, au nez plat et large : et chargent de gros anneaux d’or le cartilage d’entre les nazeaux, pour le faire pendre jusques à la bouche, comme aussi la balievre, de gros cercles enrichis de pierreries, si qu’elle leur tombe sur le menton, et est leur grace de montrer leurs dents jusques au dessous des racines. Au Peru les plus grandes oreilles sont les plus belles, et les estendent autant qu’ils peuvent par artifice. Et un homme d’aujourdhuy, dit avoir veu en une nation Orientale, ce soing de les agrandir, en tel credit, et de les charger de poisants joyaux, qu’à touts coups il passoit son bras vestu au travers d’un trou d’oreille. Il est ailleurs des nations, qui noircissent les dents avec grand soing, et ont à mespris de les voir blanches : ailleurs ils les teignent de couleur rouge. Non seulement en Basque les femmes se trouvent plus belles la teste rase : mais assez ailleurs : et qui plus est, en certaines contrées glaciales, comme dit Pline. Les Mexicanes content entre les beautez, la petitesse du front, et où elles se font le poil par tout le reste du corps, elles le nourrissent au front, et peuplent par art : et ont en si grande recommandation la grandeur des tetins, qu’elles affectent de pouvoir donner la mammelle à leurs enfans par dessus l’espaule. Nous formerions ainsi la laideur. Les Italiens la façonnent grosse et massive : les Espagnols vuidée et estrillée : et entre nous, l’un la fait blanche, l’autre brune : l’un molle et delicate, l’autre forte et vigoureuse : qui y demande de la mignardise, et de la douceur, qui de la fierté et majesté. Tout ainsi que la preferance en beauté, que Platon attribue à la figure spherique, les Epicuriens la donnent à la pyramidale plustost, ou carrée : et ne peuvent avaller un Dieu en forme de boule.
Mais quoy qu’il en soit, nature ne nous a non plus privilegiez en cela qu’au demeurant, sur ses loix communes. Et si nous nous jugeons bien, nous trouverons que s’il est quelques animaux moins favorisez en cela que nous, il y en a d’autres, et en grand nombre, qui le sont plus. A multis animalibus decore vincimur : voyre des terrestres nos compatriotes. Car quant aux marins, laissant la figure, qui ne peut tomber en proportion, tant elle est autre : en couleur, netteté, polissure, disposition, nous leur cedons assez : et non moins, en toutes qualitez, aux aërées. Et cette prerogative que les Poëtes font valoir de nostre stature droicte, regardant vers le ciel son origine,
Pronáque cum spectent animalia cætera terram, Os homini sublime dedit, coelúmque videre Jussit, et erectos ad sydera tollere vultus. elle est vrayement poëtique : car il y a plusieurs bestioles, qui ont la veuë renversée tout à faict vers le ciel : et l’encoleure des chameaux, et des austruches, je la trouve encore plus relevée et droite que la nostre.
Quels animaux n’ont la face au haut, et ne l’ont devant, et ne regardent vis à vis, comme nous : et ne descouvrent en leur juste posture autant du ciel et de la terre que l’homme ?
Et quelles qualitez de nostre corporelle constitution en Platon et en Cicero ne peuvent servir à mille sortes de bestes ?
Celles qui nous retirent le plus, ce sont les plus laides, et les plus abjectes de toute la bande : car pour l’apparence exterieure et forme du visage, ce sont les magots :
Simia quam similis, turpissima bestia, nobis ! pour le dedans et parties vitales, c’est le pourceau. Certes quand j’imagine l’homme tout nud (ouy en ce sexe qui semble avoir plus de part à la beauté) ses tares, sa subjection naturelle, et ses imperfections, je trouve que nous avons eu plus de raison que nul autre animal, de nous couvrir. Nous avons esté excusables d’emprunter ceux que nature avoit favorisé en cela plus que nous, pour nous parer de leur beauté, et nous cacher soubs leur despouille, de laine, plume, poil, soye.
Remerquons au demeurant, que nous sommes le seul animal, duquel le defaut offense nos propres compagnons, et seuls qui avons à nous desrober en nos actions naturelles, de nostre espece. Vrayement c’est aussi un effect digne de consideration, que les maistres du mestier ordonnent pour remede aux passions amoureuses, l’entiere veuë et libre du corps qu’on recherche : que pour refroidir l’amitié, il ne faille que voir librement ce qu’on ayme.
Ille quod obscoenas in aperto corpore partes Viderat, in cursu qui fuit, hæsit amor. Et encore que cette recepte puisse à l’aventure partir d’une humeur un peu delicate et refroidie : si est-ce un merveilleux signe de nostre defaillance, que l’usage et la cognoissance nous dégoute les uns des autres. Ce n’est pas tant pudeur, qu’art et prudence, qui rend nos dames si circonspectes, à nous refuser l’entrée de leurs cabinets, avant qu’elles soyent peintes et parées pour la montre publique.
Nec veneres nostras hoc fallit, quo magis ipsæ Omnia summopere hos vitæ post scenia celant, Quos retinere volunt adstrictóque esse in amore. La où en plusieurs animaux, il n’est rien d’eux que nous n’aimions, et qui ne plaise à nos sens : de façon que de leurs excremens mesmes et de leur descharge, nous tirons non seulement de la friandise au manger, mais nos plus riches ornemens et parfums.
Ce discours ne touche que nostre commun ordre, et n’est pas si sacrilege d’y vouloir comprendre ces divines, supernaturelles et extraordinaires beautez, qu’on voit par fois reluire entre nous, comme des astres soubs un voile corporel et terrestre.
Au demeurant la part mesme que nous faisons aux animaux, des faveurs de nature, par nostre confession, elle leur est bien avantageuse. Nous nous attribuons des biens imaginaires et fantastiques, des biens futurs et absens, desquels l’humaine capacité ne se peut d’elle mesme respondre : ou des biens que nous nous attribuons faucement, par la licence de nostre opinion, comme la raison, la science et l’honneur : et à eux, nous laissons en partage des biens essentiels, maniables et palpables, la paix, le repos, la securité, l’innocence et la santé : la santé, dis-je, le plus beau et le plus riche present, que nature nous sçache faire. De façon que la Philosophie, voire la Stoïque, ose bien dire qu’Heraclitus et Pherecydes, s’ils eussent peu eschanger leur sagesse avecques la santé, et se delivrer par ce marché, l’un de l’hydropisie, l’autre de la maladie pediculaire qui le pressoit, ils eussent bien faict. Par où ils donnent encore plus grand prix à la sagesse, la comparant et contrepoisant à la santé, qu’ils ne font en cette autre proposition, qui est aussi des leurs. Ils disent que si Circé eust presenté à Ulysses deux breuvages, l’un pour faire devenir un homme de fol sage, l’autre de sage fol, qu’Ulysses eust deu plustost accepter celui de la folie, que de consentir que Circé eust changé sa figure humaine en celle d’une beste : Et disent que la sagesse mesme eust parlé à luy en cette maniere : Quitte moy, laisse moy là, plustost que de me loger sous la figure et corps d’un asne. Comment ? cette grande et divine sapience, les Philosophes la quittent donc, pour ce ce voile corporel et terrestre ? Ce n’est donc plus par la raison, par le discours, et par l’ame, que nous excellons sur les bestes : c’est par nostre beauté, nostre beau teint, et nostre belle disposition de membres, pour laquelle il nous faut mettre nostre intelligence, nostre prudence, et tout le reste à l’abandon.
Or j’accepte cette naïfve et franche confession : Certes ils ont cogneu que ces parties là, dequoy nous faisons tant de feste, ce n’est que vaine fantasie. Quand les bestes auroient donc toute la vertu, la science, la sagesse et suffisance Stoique, ce seroyent tousjours des bestes : ny ne seroyent comparables à un homme miserable, meschant et insensé. Car en fin tout ce qui n’est comme nous sommes, n’est rien qui vaille : Et Dieu pour se faire valoir, il faut qu’il y retire, comme nous dirons tantost. Par où il appert que ce n’est par vray discours, mais par une fierté folle et opiniastreté, que nous nous preferons aux autres animaux, et nous sequestrons de leur condition et societé.
Mais pour revenir à mon propos, nous avons pour nostre part, l’inconstance, l’irresolution, l’incertitude, le deuil, la superstition, la solicitude des choses à venir, voire apres nostre vie, l’ambition, l’avarice, la jalousie, l’envie, les appetits desreglez, forcenez et indomptables, la guerre, la mensonge, la desloyauté, la detraction, et la curiosité. Certes nous avons estrangement surpayé ce beau discours, dequoy nous nous glorifions, et cette capacité de juger et cognoistre, si nous l’avons achetée au prix de ce nombre infiny des passions, ausquelles nous sommes incessamment en prinse. S’il ne nous plaist de faire encore valoir, comme fait bien Socrates, cette notable prerogative sur les bestes, que où nature leur a prescript certaines saisons et limites à la volupté Venerienne, elle nous en a lasché la bride à toutes heures et occasions. Ut vinum ægrotis, quia prodest raro, nocet sæpissime, melius est non adhibere omnino, quam, spe dubiæ salutis, in apertam perniciem incurrere : Sic, haud scio, an melius fuerit humano generi motum istum celerem, cogitationis acumen, solertiam, quam rationem vocamus, quoniam pestifera sint multis, admodum paucis salutaria, non dari omnino, quam tam munifice et tam large dari.
De quel fruit pouvons nous estimer avoir esté à Varro et Aristote, cette intelligence de tant de choses ? Les a elle exemptez des incommoditez humaines ? ont-ils esté deschargez des accidents qui pressent un crocheteur ? ont ils tiré de la Logique quelque consolation à la goute ? pour avoir sçeu comme cette humeur se loge aux jointures, l’en ont ils moins sentie ? sont ils entrez en composition de la mort, pour sçavoir qu’aucunes nations s’en resjouissent : et du cocuage, pour sçavoir les femmes estre communes en quelque region ? Au rebours, ayans tenu le premier rang en sçavoir, l’un entre les Romains, l’autre, entre les Grecs, et en la saison où la science fleurissoit le plus, nous n’avons pas pourtant appris qu’ils ayent eu aucune particuliere excellence en leur vie : voire le Grec a assez affaire à se descharger d’aucunes tasches notables en la sienne.
A on trouvé que la volupté et la santé soyent plus savoureuses à celui qui sçait l’Astrologie, et la Grammaire :
Illiterati num minus nervi rigent ?
et la honte et pauvreté moins importunes ?
Scilicet et morbis Et debilitate carebis, Et luctum et curam effugies, et tempora vitæ Longa tibi post hæc fato meliore dabuntur. J’ay veu en mon temps, cent artisans, cent laboureurs, plus sages et plus heureux que des recteurs de l’université : et lesquels j’aimerois mieux ressembler. La doctrine, ce m’est advis, tient rang entre les choses necessaires à la vie, comme la gloire, la noblesse, la dignité, ou pour le plus comme la richesse, et telles autres qualitez qui y servent voyrement, mais de loing, et plus par fantasie que par nature.
Il ne nous faut guere non plus d’offices, de reigles, et de loix de vivre, en nostre communauté, qu’il en faut aux grues et formis en la leur. Et neantmoins nous voyons qu’elles s’y conduisent tres ordonnément, sans erudition. Si l’homme estoit sage, il prendroit le vray prix de chasque chose, selon qu’elle seroit la plus utile et propre à sa vie.
Qui nous contera par nos actions et deportemens, il s’en trouvera plus grand nombre d’excellens entre les ignorans, qu’entre les sçavans : je dy en toute sorte de vertu. La vieille Rome me semble en avoir bien porté de plus grande valeur, et pour la paix, et pour la guerre, que cette Rome sçavante, qui se ruyna soy-mesme. Quand le demeurant seroit tout pareil, aumoins la preud’hommie et l’innocence demeureroient du costé de l’ancienne : car elle loge singulierement bien avec la simplicité.
Mais je laisse ce discours, qui me tireroit plus loing, que je ne voudrois suyvre. J’en diray seulement encore cela, que c’est la seule humilité et submission, qui peut effectuer un homme de bien. Il ne faut pas laisser au jugement de chacun la cognoissance de son devoir : il le luy faut prescrire, non pas le laisser choisir à son discours : autrement selon l’imbecillité et varieté infinie de nos raisons et opinions, nous nous forgerions en fin des devoirs, qui nous mettroient à nous manger les uns les autres, comme dit Epicurus. La premiere loy, que Dieu donna jamais à l’homme, ce fut une loy de pure obeyssance : ce fut un commandement, nud et simple où l’homme n’eust rien à cognoistre et à causer, d’autant que l’obeyr est le propre office d’une ame raisonnable, recognoissant un celeste, superieur et bien-facteur. De l’obeyr et ceder naist toute autre vertu, comme du cuider, tout peché. Et au rebours : la premiere tentation qui vint à l’humaine nature de la part du diable, sa premiere poison, s’insinua en nous, par les promesses qu’il nous fit de science et de cognoissance, Eritis sicut dii scientes bonum Et malum. Et les Sereines, pour piper Ulysse en Homere, et l’attirer en leurs dangereux et ruineux laqs, luy offrent en don la science. La peste de l’homme c’est l’opinion de sçavoir. Voyla pourquoy l’ignorance nous est tant recommandée par nostre religion, comme piece propre à la creance et à l’obeyssance. Cavete, nequis vos decipiat per philosophiam Et inanes seductiones, secundum elementa mundi.
En cecy y a il une generalle convenance entre tous les philosophes de toutes sectes, que le souverain bien consiste en la tranquillité de l’ame et du corps : Mais où la trouvons nous ?
Ad summum sapiens uno minor est Jove, dives, Liber, honoratus, pulcher, rex denique regum : Præcipue sanus, nisi cùm pituita molesta est. Il semble à la verité, que nature, pour la consolation de nostre estat miserable et chetif, ne nous ait donné en partage que la presumption. C’est ce que dit Epictete, que l’homme n’a rien proprement sien, que l’usage de ses opinions : Nous n’avons que du vent et de la fumée en partage. Les dieux ont la santé en essence, dit la philosophie, et la maladie en intelligence : l’homme au rebours, possede ses biens par fantasie, les maux en essence. Nous avons eu raison de faire valoir les forces de nostre imagination : car tous nos biens ne sont qu’en songe. Oyez braver ce pauvre et calamiteux animal. Il n’est rien, dit Cicero, si doux que l’occupation des lettres : de ces lettres, dis-je, par le moyen desquelles l’infinité des choses, l’immense grandeur de nature, les cieux en ce monde mesme, et les terres, et les mers nous sont descouvertes : ce sont elles qui nous ont appris la religion, la moderation, la grandeur de courage : et qui ont arraché nostre ame des tenebres, pour luy faire voir toutes choses hautes, basses, premieres, dernieres, et moyennes : ce sont elles qui nous fournissent dequoy bien et heureusement vivre, et nous guident à passer nostre aage sans desplaisir et sans offense. Cestuy-cy ne semble il pas parler de la condition de Dieu tout-vivant et tout-puissant ?
Et quant à l’effect, mille femmelettes ont vescu au village une vie plus equable, plus douce, et plus constante, que ne fut la sienne.
Deus ille fuit Deus, inclute Memmi, Qui princeps vitæ rationem invenit eam, quæ Nunc appellatur sapientia, quique per artem Fluctibus è tantis vitam tantisque tenebris, In tam tranquillo et tam clara luce locavit. Voyla des paroles tresmagnifiques et belles : mais un bien leger accident, mit l’entendement de cestuy-cy en pire estat, que celui du moindre berger : nonobstant ce Dieu precepteur et cette divine sapience. De mesme impudence est cette promesse du livre de Democritus : Je m’en vay parler de toutes choses. Et ce sot tiltre qu’Aristote nous preste, de Dieux mortels : et ce jugement de Chrysippus, que Dion estoit aussi vertueux que Dieu. Et mon Seneca recognoist, dit-il, que Dieu luy a donné le vivre : mais qu’il a de soy le bien vivre. Conformément à cet autre, In virtute vere gloriamur : quod non contingeret, si id donum a Deo non a nobis haberemus. Cecy est aussi de Seneca : Que le sage a la fortitude pareille à Dieu : mais en l’humaine foiblesse, par où il le surmonte. Il n’est rien si ordinaire que de rencontrer des traicts de pareille temerité : Il n’y a aucun de nous qui s’offense tant de se voir apparier à Dieu, comme il fait de se voir deprimer au rang des autres animaux : tant nous sommes plus jaloux de nostre interest, que de celui de nostre createur.
Mais il faut mettre aux pieds cette sotte vanité, et secouër vivement et hardiment les fondemens ridicules, sur quoy ces fausses opinions se bastissent. Tant qu’il pensera avoir quelque moyen et quelque force de soy, jamais l’homme ne recognoistra ce qu’il doit à son maistre : il fera tousjours de ses œufs poulles, comme on dit : il le faut mettre en chemise.
Voyons quelque notable exemple de l’effect de sa philosophie.
Possidonius estant pressé d’une si douloureuse maladie, qu’elle luy faisoit tordre les bras, et grincer les dents, pensoit bien faire la figue à la douleur pour s’escrier contre elle : Tu as beau faire, si ne diray-je pas que tu sois mal. Il sent mesmes passions que mon laquays, mais il se brave sur ce qu’il contient aumoins sa langue sous les loix de sa secte.
Re succumbere non oportebat verbis gloriantem. Archesilas estant malade de la goutte, Carneades qui le vint visiter, s’en retournoit tout fasché : il le rappella, et luy montrant ses pieds et sa poittrine : Il n’est rien venu de là icy, luy dit-il. Cestuy cy a un peu meilleure grace : car il sent avoir du mal, et en voudroit estre depestré. Mais de ce mal pourtant son cœur n’en est pas abbatu et affoibly. L’autre se tient en sa roideur, plus, ce crains-je, verbale qu’essentielle. Et Dionysius Heracleotes affligé d’une cuison vehemente des yeux, fut rangé à quitter ces resolutions Stoïques.
Mais quand la science feroit par effect ce qu’ils disent, démousser et rabatre l’aigreur des infortunes qui nous suyvent, que fait elle, que ce que fait beaucoup plus purement l’ignorance et plus evidemment ? Le philosophe Pyrrho courant en mer le hazard d’une grande tourmente, ne presentoit à ceux qui estoyent avec luy à imiter que la securité d’un porceau, qui voyageoit avecques eux, regardant cette tempeste sans effroy. La philosophie au bout de ses precéptes nous renvoye aux exemples d’un athlete et d’un muletier : ausquels on void ordinairement beaucoup moins de ressentiment de mort, de douleurs, et d’autres inconveniens, et plus de fermeté, que la science n’en fournit onques à aucun, qui n’y fust nay et preparé de soy-mesmes par habitude naturelle. Qui fait qu’on incise et taille les tendres membres d’un enfant et ceux d’un cheval plus aisément que les nostres, si ce n’est l’ignorance. Combien en a rendu de malades la seule force de l’imagination ? Nous en voyons ordinairement se faire saigner, purger, et medeciner pour guerir des maux qu’ils ne sentent qu’en leur discours. Lors que les vrais maux nous faillent, la science nous preste les siens : cette couleur et ce teint, vous presagent quelque defluxion caterreuse : cette saison chaude vous menasse d’une émotion fievreuse : cette coupeure de la ligne vitale de vostre main gauche, vous advertit de quelque notable et voisine indisposition : Et en fin elle s’en addresse tout detroussément à la santé mesme : Ceste allegresse et vigueur de jeunesse, ne peut arrester en une assiete, il luy faut desrober du sang et de la force, de peur qu’elle ne se tourne contre vous mesmes. Comparés la vie d’un homme asservy à telles imaginations, à celle d’un laboureur, se laissant aller apres son appetit naturel, mesurant les choses au seul sentiment present, sans science et sans prognostique, qui n’a du mal que lors qu’il l’a : où l’autre a souvent la pierre en l’ame avant qu’il l’ait aux reins : comme s’il n’estoit point assez à temps pour souffrir le mal lors qu’il y sera, il l’anticipe par fantasie, et luy court au devant.
Ce que je dy de la medecine, se peut tirer par exemple generalement à toute science : De là est venuë cette ancienne opinion des philosophes, qui logeoient le souverain bien à la recognoissance de la foiblesse de nostre jugement. Mon ignorance me preste autant d’occasion d’esperance que de crainte : et n’ayant autre regle de ma santé, que celle des exemples d’autruy, et des evenemens que je vois ailleurs en pareille occasion, j’en trouve de toutes sortes : et m’arreste aux comparaisons, qui me sont plus favorables. Je reçois la santé les bras ouverts, libre, plaine, et entiere : et aiguise mon appetit à la jouïr, d’autant plus qu’elle m’est à present moins ordinaire et plus rare : tant s’en faut que je trouble son repos et sa douceur, par l’amertume d’une nouvelle et contrainte forme de vivre. Les bestes nous montrent assez combien l’agitation de nostre esprit nous apporte de maladies.
Ce qu’on nous dit de ceux du Bresil, qu’ils ne mouroyent que de vieillesse, on l’attribue à la serenité et tranquillité de leur air, je l’attribue plustost à la tranquillité et serenité de leur ame, deschargée de toute passion, pensée et occupation tendue ou desplaisante : comme gents qui passoyent leur vie en une admirable simplicité et ignorance, sans lettres, sans loy, sans Roy, sans relligion quelconque.
Et d’où vient ce qu’on trouve par experience, que les plus grossiers et plus lourds sont plus fermes et plus desirables aux executions amoureuses ? et que l’amour d’un muletier se rend souvent plus acceptable, que celle d’un gallant homme ? sinon qu’en cettuy-cy l’agitation de l’ame trouble sa force corporelle, la rompt, et lasse : comme elle lasse aussi et trouble ordinairement soy-mesmes. Qui la desment, qui la jette plus coustumierement à la manie, que sa promptitude, sa pointe, son agilité, et en fin sa force propre ? Dequoy se fait la plus subtile folie que de la plus subtile sagesse ? Comme des grandes amitiez naissent des grandes inimitiez, des santez vigoreuses les mortelles maladies : ainsi des rares et vifves agitations de noz ames, les plus excellentes manies, et plus detraquées : il n’y a qu’un demy tour de cheville à passer de l’un à l’autre. Aux actions des hommes insensez, nous voyons combien proprement s’advient la folie, avec les plus vigoureuses operations de nostre ame. Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage d’entre la folie avec les gaillardes elevations d’une esprit libre ; et les effects d’une vertu supreme et extraordinaire ? Platon dit les melancholiques plus disciplinables et excellent : aussi n’en est-il point qui ayent tant de propension à la folie. Infinis esprits se treuvent ruinez par leur propre force et soupplesse. Quel sault vient de prendre de sa propre agitation et allegresse, l’un des plus judicieux, ingenieux et plus formés à l’air de cet antique et pure poësie, qu’autre poëte Italien n’aye de long temps esté ? N’a-il pas dequoy sçavoir gré à cette sienne vivacité meurtriere ? à cette clarté qui l’a aveuglé ? à cette exacte, et tendue apprehension de la raison, qui l’a mis sans raison ? à la curieuse et laborieuse queste des sciences, qui l’a conduit à la bestise ? à cette rare aptitude aux exercices de l’ame, qui l’a rendu sans exercice et sans ame ? J’eus plus de despit encore que de compassion, de le voir à Ferrare en si piteux estat survivant à soy-mesmes, mescognoissant et soy et ses ouvrages ; lesquels sans son sçeu, et toutesfois à sa veuë, on a mis en lumiere incorrigez et informes.
Voulez vous un homme sain, le voulez vous reglé, et en ferme et seure posture ? affublez le de tenebres d’oisiveté et de pesanteur. Il nous faut abestir pour nous assagir : et nous esblouir, pour nous guider. Et si on me dit que la commodité d’avoir l’appetit froid et mousse aux douleurs et aux maux, tire apres soy cette incommodité, de nous rendre aussi par consequent moins aiguz et frians, à la jouyssance des biens et des plaisirs : Cela est vray : mais la misere de nostre condition porte, que nous n’avons tant à jouyr qu’à fuir, et que l’extreme volupté ne nous touche pas comme une legere douleur : Segnius homines bona quàm mala sentiunt : nous ne sentons point l’entiere santé, comme la moindre des maladies :