Essais (page 30)
pungit In cute vix summa violatum plagula corpus, Quando valere nihil quemquam movet. Hoc juvat unum, Quód me non torquet latus aut pes : cætera quisquam Vix queat aut sanum sese, aut sentire valentem. Nostre bien estre, ce n’est que la privation d’estre mal. Voyla pourquoy la secte de philosophie, qui a le plus faict valoir la volupté, encore l’a elle rengée à la seule indolence. Le n’avoir point de mal, c’est le plus avoir de bien, que l’homme puisse esperer : comme disoit Ennius.
Nimium boni est, cui nihil est mali. Car ce mesme chatouillement et aiguisement, qui se rencontre en certains plaisirs, et semble nous enlever au dessus de la santé simple, et de l’indolence ; cette volupté active, mouvante, et je ne sçay comment cuisante et mordante, celle là mesme, ne vise qu’à l’indolence, comme à son but. L’appetit qui nous ravit à l’accointance des femmes, il ne cherche qu’à chasser la peine que nous apporte le desir ardent et furieux, et ne demande qu’à l’assouvir, et se loger en repos, et en l’exemption de cette fievre. Ainsi des autres.
Je dy donc, que si la simplesse nous achemine à point n’avoir de mal, elle nous achemine à un tres-heureux estat selon nostre condition.
Si ne la faut-il point imaginer si plombée, qu’elle soit du tout sans sentiment. Car Crantor avoit bien raison de combattre l’indolence d’Epicurus, si on la bastissoit si profonde que l’abort mesme et la naissance des maux en fust à dire. Je ne louë point cette indolence qui n’est ny possible ny desirable. Je suis content de n’estre pas malade : mais si je le suis, je veux sçavoir que je le suis, et si on me cauterise ou incise, je le veux sentir. De vray, qui desracineroit la cognoissance du mal, il extirperoit quand et quand la cognoissance de la volupté, et en fin aneantiroit l’homme. Istud nihil dolere, non sine magna mercede contingit immanitatis in animo, stuporis in corpore.
Le mal, est à l’homme bien à son tour. Ny la douleur ne luy est tousjours à fuïr, ny la volupté tousjours à suivre.
C’est un tres-grand avantage pour l’honneur de l’ignorance, que la science mesme nous rejecte entre ses bras, quand elle se trouve empeschée à nous roidir contre la pesanteur des maux : elle est contrainte de venir à cette composition, de nous lascher la bride, et donner congé de nous sauver en son giron, et nous mettre soubs sa faveur à l’abri des coups et injures de la fortune. Car que veut elle dire autre chose, quand elle nous presche de retirer nostre pensée des maux qui nous tiennent, et l’entretenir des voluptez perdues ; et de nous servir pour consolation des maux presens, de la souvenance des biens passez, et d’appeller à nostre secours un contentement esvanouy, pour l’opposer à ce qui nous presse ? Levationes ægritudinum in avocatione a cogitanda molestia, et revocatione ad contemplandas voluptates ponit, si ce n’est qu’où la force luy manque, elle veut user de ruse, et donner un tour de soupplesse et de jambe, où la vigueur du corps et des bras vient à luy faillir. Car non seulement à un philosophe, mais simplement à un homme rassis, quand il sent par effect l’alteration cuisante d’une fievre chaude, quelle monnoye est-ce, de le payer de la souvenance de la douceur du vin Grec ? Ce seroit plustost luy empirer son marché,
Che ricordar si il ben doppia la noia. De mesme condition est cet autre conseil, que la philosophie donne ; de maintenir en la memoire seulement le bon-heur passé, et d’en effacer les desplaisirs que nous avons soufferts ; comme si nous avions en nostre pouvoir la science de l’oubly : et conseil duquel nous valons moins encore un coup.
Suavis est laborum præteritorum memoria. Comment ? la philosophie qui me doit mettre les armes à la main, pour combattre la fortune ; qui me doit roidir le courage pour fouller aux pieds toutes les adversitez humaines, vient elle à cette mollesse, de me faire conniller par ces destours coüards et ridicules ? Car la memoire nous represente, non pas ce que nous choisissons, mais ce qui luy plaist. Voire il n’est rien qui imprime si vivement quelque chose en nostre souvenance, que le desir de l’oublier : C’est une bonne maniere de donner en garde, et d’empreindre en nostre ame quelque chose, que de la solliciter de la perdre. Et cela est faulx, Est situm in nobis, ut et adversa quasi perpetua oblivione obruamus, et secunda jucunde et suaviter meminerimus. Et cecy est vray, Memini etiam quæ nolo : oblivisci non possum quæ volo. Et de qui est ce conseil ? de celui, qui se unus sapientem profiteri sit ausus.
Qui genus humanum ingenio superavit, et omnes Præstrinxit stellas, exortus uti ætherius sol. De vuider et desmunir la memoire, est-ce pas le vray et propre chemin à l’ignorance ?
Iners malorum remedium ignorantia est. Nous voyons plusieurs pareils preceptes, par lesquels on nous permet d’emprunter du vulgaire des apparences frivoles, où la raison vive et forte ne peut assez : pourveu qu’elles nous servent de contentement et de consolation. Où ils ne peuvent guerir la playe, ils sont contents de l’endormir et pallier. Je croy qu’ils ne me nieront pas cecy, que s’ils pouvoyent adjouster de l’ordre, et de la constance, en un estat de vie, qui se maintinst en plaisir et en tranquillité par quelque foiblesse et maladie de jugement, qu’ils ne l’acceptassent :
potare, Et spargere flores Incipiam, patiárque vel inconsultus haberi. Il se trouveroit plusieurs philosophes de l’advis de Lycas : Cettuy-cy ayant au demeurant ses mœurs bien reglées, vivant doucement et paisiblement en sa famille, ne manquant à nul office de son devoir envers les siens et estrangers, se conservant tresbien des choses nuisibles, s’estoit par quelque alteration de sens imprimé en la cervelle une resverie : C’est qu’il pensoit estre perpetuellement aux theatres à y voir des passetemps, des spectacles, et des plus belles comedies du monde. Guery qu’il fut par les medecins, de cette humeur peccante, à peine qu’il ne les mist en procés pour le restablir en la douceur de ces imaginations.
pol me occidistis amici, Non servastis, ait, cui sic extorta voluptas, Et demptus per vim mentis gratissimus error. D’une pareille resverie à celle de Thrasylaus, fils de Pythodorus, qui se faisoit à croire que tous les navires qui relaschoient du port de Pyrée, et y abordoient, ne travailloyent que pour son service : se resjouyssant de la bonne fortune de leur navigation, les recueillant avec joye. Son frere Crito, l’ayant faict remettre en son meilleur sens, il regrettoit cette sorte de condition, en laquelle il avoit vescu en liesse, et deschargé de tout desplaisir. C’est ce que dit ce vers ancien Grec, qu’il y a beaucoup de commodité à n’estre pas si advisé :
'Εν τῶ φρονεῖν γὰρ μηδεν ἥδιοτος βίος, Et l’Ecclesiaste ; en beaucoup de sagesse, beaucoup de desplaisir : et, qui acquiert science, s’acquiert du travail et tourment.
Cela mesme, à quoy la philosophie consent en general, cette derniere recepte qu’elle ordonne à toute sorte de necessitez, qui est de mettre fin à la vie, que nous ne pouvons supporter. Placet ? pare : Non placet ? quacumque vis exi. Pungit dolor ? vel fodiat sane : si nudus es, da jugulum : sin tectus armis Vulcaniis, id est fortitudine, resiste. Et ce mot des Grecs convives qu’ils y appliquent, Aut bibat, aut abeat : Qui sonne plus sortablement en la langue d’un Gascon, qu’en celle de Ciceron, qui change volontiers en V. le B.
Vivere si rectè nescis, decede peritis. Lusisti satis, edisti satis, atque bibisti : Tempus abire tibi est, ne potum largius æquo Rideat, Et pulset lasciva decentius ætas. qu’est-ce autre chose qu’une confession de son impuissance ; et un renvoy, non seulement à l’ignorance, pour y estre à couvert, mais à la stupidité mesme, au non sentir, et au non estre ?
Democritum postquam matura vetustas Admonuit memorem, motus languescere mentis : Sponte sua letho caput obvius obtulit ipse. C’est ce que disoit Antisthenes, qu’il falloit faire provision ou de sens pour entendre, ou de licol pour se pendre : Et ce que Chrysippus alleguoit sur ce propos du poëte Tyrtæus,
De la vertu, ou de mort approcher. Et Crates disoit, que l’amour se guerissoit par la faim, sinon par le temps : et à qui ces deux moyens ne plairoyent, par la hart.
Celuy Sextius, duquel Seneque et Plutarque parlent avec si grande recommandation, s’estant jetté, toutes choses laissées, à l’estude de la philosophie, delibera de se precipiter en la mer, voyant le progrez de ses estudes trop tardif et trop long. Il couroit à la mort, au deffault de la science. Voicy les mots de la loy, sur ce subject : Si d’aventure il survient quelque grand inconvenient qui ne se puisse remedier, le port est prochain : et se peut-on sauver à nage, hors du corps, comme hors d’un esquif qui faict eau : car c’est la crainte de mourir, non pas le desir de vivre, qui tient le fol attaché au corps.
Comme la vie se rend par la simplicité plus plaisante, elle s’en rend aussi plus innocente et meilleure, comme je commençois tantost à dire. Les simples, dit S. Paul, et les ignorans, s’eslevent et se saisissent du ciel ; et nous, à tout nostre sçavoir, nous plongeons aux abismes infernaux. Je ne m’arreste ny à Valentian, ennemy declaré de la science et des lettres, ny à Licinius, tous deux Empereurs Romains, qui les nommoient le venin et la peste de tout estat politique : ny à Mahumet, qui (comme j’ay entendu) interdict la science à ses hommes : mais l’exemple de ce grand Lycurgus et son authorité doit certes avoir grand poix, et la reverence de cette divine police Lacedemonienne, si grande, si admirable, et si long temps fleurissante en vertu et en bon heur, sans aucune institution ny exercice de lettres. Ceux qui reviennent de ce monde nouveau qui a esté descouvert du temps de nos peres, par les Espagnols, nous peuvent tesmoigner combien ces nations, sans magistrat, et sans loy, vivent plus legitimement et plus reglément que les nostres, où il y a plus d’officiers et de loix, qu’il n’y a d’autres hommes, et qu’il n’y a d’actions.
Di cittatorie piene et di libelli, D’esamine et di carte, di procure Hanno le mani et il seno, et gran fastelli Di chiose, di consigli et di letture, Per cui le faculta de poverelli Non sono mai ne le citta sicure, Hanno dietro et dinanzi et d’ambi i lati, Nota i procuratori et advocati. C’estoit ce que disoit un Senateur Romain des derniers siecles, que leurs predecesseurs avoyent l’aleine puante à l’ail, et l’estomach musqué de bonne conscience : et qu’au rebours, ceux de son temps ne sentoient au dehors que le parfum, puans au dedans à toute sorte de vices : c’est à dire, comme je pense, qu’ils avoyent beaucoup de sçavoir et de suffisance, et grand faute de preud’hommie. L’incivilité, l’ignorance, la simplesse, la rudesse s’accompagnent volontiers de l’innocence : la curiosité, la subtilité, le sçavoir, trainent la malice à leur suite : l’humilité, la crainte, l’obeissance, la debonnaireté (qui sont les pieces principales pour la conservation de la societé humaine) demandent une ame vuide, docile et presumant peu de soy.
Les Chrestiens ont une particuliere cognoissance, combien la curiosité est un mal naturel et originel en l’homme. Le soing de s’augmenter en sagesse et en science, ce fut la premiere ruine du genre humain ; c’est la voye, par où il s’est precipité à la damnation eternelle. L’orgueil est sa perte et sa corruption : c’est l’orgueil qui jette l’homme à quartier des voyes communes, qui luy fait embrasser les nouvelletez, et aymer mieux estre chef d’une troupe errante, et desvoyée, au sentier de perdition, aymer mieux estre regent et precepteur d’erreur et de mensonge, que d’estre disciple en l’eschole de verité, se laissant mener et conduire par la main d’autruy, à la voye battuë et droicturiere. C’est à l’advanture ce que dit ce mot Grec ancien, que la superstition suit l’orgueil, et luy obeit comme à son pere : grec.
O cuider, combien tu nous empesches ! Apres que Socrates fut adverty, que le Dieu de sagesse luy avoit attribué le nom de Sage, il en fut estonné : et se recherchant et secouant par tout, n’y trouvoit aucun fondement à cette divine sentence. Il en sçavoit de justes, temperants, vaillants, sçavants comme luy : et plus eloquents, et plus beaux, et plus utiles au païs. En fin il se resolut, qu’il n’estoit distingué des autres, et n’estoit sage que par ce qu’il ne se tenoit pas tel : et que son Dieu estimoit bestise singuliere à l’homme, l’opinion de science et de sagesse : et que sa meilleure doctrine estoit la doctrine de l’ignorance, et la simplicité sa meilleure sagesse.
La saincte Parole declare miserables ceux d’entre nous, qui s’estiment : Bourbe et cendre, leur dit-elle, qu’as-tu à te glorifier ? et ailleurs, Dieu a faict l’homme semblable à l’ombre, de laquelle qui jugera, quand par l’esloignement de la lumiere elle sera esvanouye ? Ce n’est rien que de nous : Il s’en faut tant que nos forces conçoivent la haulteur divine, que des ouvrages de nostre createur, ceux-là portent mieux sa marque, et sont mieux siens, que nous entendons le moins. C’est aux Chrestiens une occasion de croire, que de rencontrer une chose incroyable : Elle est d’autant plus selon raison, qu’elle est contre l’humaine raison. Si elle estoit selon raison, ce ne seroit plus miracle ; et si elle estoit selon quelque exemple, ce ne seroit plus chose singuliere. Melius scitur Deus nesciendo, dit S. Augustin. Et Tacitus, Sanctius est ac reverentius de actis Deorum credere quam scire.
Et Platon estime qu’il y ayt quelque vice d’impieté à trop curieusement s’enquerir et de Dieu, et du monde, et des causes premieres des choses.
Atque illum quidem parentem hujus universitatis invenire difficile : et, quum jam inveneris, indicare in vulgus, nefas, dit Ciceron.
Nous disons bien puissance, verité, justice : ce sont parolles qui signifient quelque chose de grand : mais cette chose là, nous ne la voyons aucunement, ny ne la concevons. Nous disons que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu ayme.
Immortalia mortali sermone notantes. Ce sont toutes agitations et esmotions, qui ne peuvent loger en Dieu selon nostre forme, ny nous l’imaginer selon la sienne : c’est à Dieu seul de se cognoistre et interpreter ses ouvrages : et le fait en nostre langue, improprement, pour s’avaller et descendre à nous, qui sommes à terre couchez. La prudence comment luy peut elle convenir, qui est l’eslite entre le bien et le mal : veu que nul mal ne le touche ? Quoy la raison et l’intelligence, desquelles nous nous servons pour par les choses obscures arriver aux apparentes : veu qu’il n’y a rien d’obscur à Dieu ? la justice, qui distribue à chacun ce qui luy appartient, engendrée pour la societé et communauté des hommes, comment est-elle en Dieu ? La temperance, comment ? qui est la moderation des voluptez corporelles, qui n’ont nulle place en la divinité ? La fortitude à porter la douleur, le labeur, les dangers, luy appartiennent aussi peu : ces trois choses n’ayans nul accés pres de luy. Parquoy Aristote le tient egallement exempt de vertu et de vice.
Neque gratia neque ira teneri potest, quód quæ talia essent, imbecilla essent omnia. La participation que nous avons à la cognoissance de la verité, quelle qu’elle soit, ce n’est point par nos propres forces que nous l’avons acquise. Dieu nous a assez appris cela par les tesmoings, qu’il a choisi du vulgaire, simples et ignorans, pour nous instruire de ses admirables secrets : Nostre foy ce n’est pas nostre acquest, c’est un pur present de la liberalité d’autruy. Ce n’est pas par discours ou par nostre entendement que nous avons receu nostre religion, c’est par authorité et par commandement estranger. La foiblesse de nostre jugement nous y ayde plus que la force, et nostre aveuglement plus que nostre clair-voyance. C’est par l’entremise de nostre ignorance, plus que de nostre science, que nous sommes sçavans de divin sçavoir. Ce n’est pas merveille, si nos moyens naturels et terrestres ne peuvent concevoir cette cognoissance supernaturelle et celeste : apportons y seulement du nostre, l’obeissance et la subjection : car comme il est escrit ; Je destruiray la sapience des sages, et abbattray la prudence des prudens. Où est le sage ? où est l’escrivain ? où est le disputateur de ce siecle ? Dieu n’a-il pas abesty la sapience de ce monde ? Car puis que le monde n’a point cogneu Dieu par sapience, il luy a pleu par la vanité de la predication, sauver les croyans. Si me faut-il voir en fin, s’il est en la puissance de l’homme de trouver ce qu’il cherche : et si cette queste, qu’il y a employé depuis tant de siecles, l’a enrichy de quelque nouvelle force, et de quelque verité solide.
Je croy qu’il me confessera, s’il parle en conscience, que tout l’acquest qu’il a retiré d’une si longue poursuite, c’est d’avoir appris à recognoistre sa foiblesse. L’ignorance qui estoit naturellement en nous, nous l’avons par longue estude confirmée et averée. Il est advenu aux gens veritablement sçavans, ce qui advient aux espics de bled : ils vont s’eslevant et se haussant la teste droite et fiere, tant qu’ils sont vuides ; mais quand ils sont pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s’humilier et baisser les cornes. Pareillement les hommes, ayans tout essayé, tout sondé, et n’ayans trouvé en cet amas de science et provision de tant de choses diverses, rien de massif et de ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur presumption, et recogneu leur condition naturelle.
C’est ce que Velleius reproche à Cotta, et à Cicero, qu’ils ont appris de Philo, n’avoir rien appris : Pherecydes, l’un des sept sages, escrivant à Thales, comme il expiroit, J’ay, dit-il, ordonné aux miens, apres qu’ils m’auront enterré, de te porter mes escrits. S’ils contentent et toy et les autres Sages, publie les : sinon, supprime les. Ils ne contiennent nulle certitude qui me satisface à moy-mesme. Aussi ne fay-je pas profession de sçavoir la verité, ny d’y atteindre. J’ouvre les choses plus que je ne les descouvre. Le plus sage homme qui fut onques, quand on luy demanda ce qu’il sçavoit, respondit, qu’il sçavoit cela, qu’il ne sçavoit rien. Il verifioit ce qu’on dit, que la plus grand part de ce que nous sçavons, est la moindre de celles que nous ignorons : c’est à dire, que ce mesme que nous pensons sçavoir, c’est une piece, et bien petite, de nostre ignorance.
Nous sçavons les choses en songe, dit Platon, et les ignorons en verité.
Omnes pene veteres nihil cognosci, nihil percipi, nihil sciri posse dixerunt : angustos sensus, imbecilles animos, brevia curricula vitæ.
Cicero mesme, qui devoit au sçavoir tout son vaillant, Valerius dit, que sur sa vieillesse il commença à desestimer les lettres. Et pendant qu’il les traictoit, c’estoit sans obligation d’aucun party : suivant ce qui luy sembloit probable, tantost en l’une secte, tantost en l’autre : se tenant tousjours soubs la dubitation de l’Academie.
Dicendum est, sed ita ut nihil affirmem, quæram omnia, dubitans plerumque Et mihi diffidens. J’auroy trop beau jeu, si je vouloy considerer l’homme en sa commune façon et en gros : et le pourroy faire pourtant par sa regle propre ; qui juge la verité non par le poids des voix, mais par le nombre. Laissons là le peuple,
Qui vigilans stertit,
Mortua cui vita est, prope jam vivo atque videnti, qui ne se sent point, qui ne se juge point, qui laisse la plus part de ses facultez naturelles oisives. Je veux prendre l’homme en sa plus haulte assiette. Considerons-le en ce petit nombre d’hommes excellens et triez, qui ayants esté douez d’une belle et particuliere force naturelle, l’ont encore roidie et aiguisée par soin, par estude et par art, et l’ont montée au plus hault poinct de sagesse, où elle puisse atteindre. Ils ont manié leur ame à tout sens, et à tout biais, l’ont appuyée et estançonnée de tout le secours estranger, qui luy a esté propre, et enrichie et ornée de tout ce qu’ils ont peu emprunter pour sa commodité, du dedans et dehors du monde : c’est en eux que loge la haulteur extreme de l’humaine nature. Ils ont reglé le monde de polices et de loix. Ils l’ont instruit par arts et sciences, et instruit encore par l’exemple de leurs mœurs admirables. Je ne mettray en compte, que ces gens-là, leur tesmoignage, et leur experience. Voyons jusques où ils sont allez, et à quoy ils se sont tenus. Les maladies et les deffauts que nous trouverons en ce college-là, le monde les pourra hardiment bien advouër pour siens.
Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce poinct, ou qu’il dit, qu’il la trouvée ; ou qu’elle ne se peut trouver ; ou qu’il en est encore en queste. Toute la philosophie est despartie en ces trois genres. Son dessein est de chercher la verité, la science, et la certitude. Les Peripateticiens, Epicuriens, Stoiciens, et autres, ont pensé l’avoir trouvée. Ceux-cy ont estably les sciences, que nous avons, et les ont traictées, comme notices certaines. Clitomachus, Carneades, -et les Academiciens, ont desesperé de leur queste ; et jugé que la verité ne se pouvoit concevoir par nos moyens. La fin de ceux-cy, c’est la foiblesse et humaine ignorance. Ce party a eu la plus grande suitte, et les sectateurs les plus nobles.
Pyrrho et autres Sceptiques ou Epechistes, de qui les dogmes, plusieurs anciens ont tenu, tirez d’Homere, des sept sages, et d’Archilochus, et d’Eurypides, et y attachent Zeno, Democritus, Xenophanes, disent, qu’ils sont encore en cherche de la verité : Ceux-cy jugent, que ceux-là qui pensent l’avoir trouvée, se trompent infiniement ; et qu’il y a encore de la vanité trop hardie, en ce second degré, qui asseure que les forces humaines ne sont pas capables d’y atteindre. Car cela, d’establir la mesure de nostre puissance, de cognoistre et juger la difficulté des choses, c’est une grande et extreme science, de laquelle ils doubtent que l’homme soit capable.
Nil sciri quisquis putat, id quoque nescit, An sciri possit, quo se nil scire fatetur. L’ignorance qui se sçait, qui se juge, et qui se condamne, ce n’est pas une entiere ignorance : Pour l’estre, il faut qu’elle s’ignore soy-mesme. De façon que la profession des Pyrrhoniens est, de bransler, doubter, et enquerir, ne s’asseurer de rien, de rien ne se respondre. Des trois actions de l’ame, l’imaginative, l’appetitive, et la consentante, ils en reçoivent les deux premieres : la derniere, ils la soustiennent, et la maintiennent ambigue, sans inclination, ny approbation d’une part ou d’autre, tant soit-elle legere.
Zenon peignoit de geste son imagination sur cette partition des facultez de l’ame : La main espanduë et ouverte, c’estoit apparence : la main à demy serrée, et les doigts un peu croches, consentement : le poing fermé, comprehension : quand de la main gauche il venoit encore à clorre ce poing plus estroit, science.
Or cette assiette de leur jugement droicte, et inflexible, recevant tous objects sans application et consentement, les achemine à leur Ataraxie ; qui est une condition de vie paisible, rassise, exempte des agitations que nous recevons par l’impression de l’opinion et science, que nous pensons avoir des choses. D’où naissent la crainte, l’avarice, l’envie, les desirs immoderez, l’ambition, l’orgueil, la superstition, l’amour de nouvelleté, la rebellion, la desobeyssance, l’opiniastreté, et la pluspart des maux corporels : Voire ils s’exemptent par là, de la jalousie de leur discipline. Car ils debattent d’une bien molle façon. Ils ne craignent point la revenche à leur dispute. Quand ils disent que le poisant va contre-bas, ils seroient bien marris qu’on les en creust ; et cherchent qu’on les contredie, pour engendrer la dubitation et surseance de jugement, qui est leur fin. Ils ne mettent en avant leurs propositions, que pour combattre celles qu’ils pensent, que nous ayons en nostre creance. Si vous prenez la leur, il prendront aussi volontiers la contraire à soustenir : tout leur est un : ils n’y ont aucun choix. Si vous establissez que la neige soit noire, ils argumentent au rebours, qu’elle est blanche. Si vous dites qu’elle n’est ny l’un, ny l’autre, c’est à eux à maintenir qu’elle est tous les deux. Si par certain jugement vous tenez, que vous n’en sçavez rien, ils vous maintiendront que vous le sçavez. Ouï, et si par un axiome affirmatif vous asleurez que vous en doutez, ils vous iront debattant que vous n’en doutez pas ; ou que vous ne pouvez juger et establir que vous en doutez. Et par cette extremité de doubte, qui se secoue soy-mesme, ils se separent et se divisent de plusieurs opinions, de celles mesmes, qui ont maintenu en plusieurs façons, le doubte et l’ignorance.
Pourquoy ne leur sera-il permis, disent-ils, comme il est entre les dogmatistes, à l’un dire vert, à l’autre jaulne, à eux aussi de doubter ? Est-il chose qu’on vous puisse proposer pour l’advouer ou refuser, laquelle il ne soit pas loisible de considerer comme ambigue ? Et où les autres sont portez, ou par la coustume de leurs païs, ou par l’institution des parens, ou par rencontre, comme par une tempeste, sans jugement et sans choix, voire le plus souvent avant l’aage de discretion, à telle ou telle opinion, à la secte ou Stoïque ou Epicurienne, à laquelle ils se treuvent hypothequez, asserviz et collez, comme à une prise qu’ils ne peuvent desmordre : ad quamcumque disciplinam, velut tempestate, delati, ad eam, tanquam ad saxum, adhærescunt. Pourquoy à ceux-cy, ne sera-il pareillement concedé, de maintenir leur liberté, et considerer les choses sans obligation et servitude ? Hoc liberiores Et solutiores, quod integra illis est judicandi potestas. N’est-ce pas quelque advantage, de se trouver desengagé de la necessité, qui bride les autres ? Vaut-il pas mieux demeurer en suspens que de s’infrasquer en tant d’erreurs que l’humaine fantasie a produictes ? Vaut-il pas mieux suspendre sa persuasion, que de se mesler à ces divisions seditieuses et querelleuses ? Qu’iray-je choisir ? Ce qu’il vous plaira, pourveu que vous choisissiez. Voila une sotte responce : à laquelle il semble pourtant que tout le dogmatisme arrive : par qui il ne vous est pas permis d’ignorer ce que nous ignorons. Prenez le plus fameux party, jamais il ne sera si seur, qu’il ne vous faille pour le deffendre, attaquer et combattre cent et cent contraires partis. Vaut-il pas mieux se tenir hors de cette meslée ? Il vous est permis d’espouser comme vostre honneur et vostre vie, la creance d’Aristote sur l’eternité de l’ame, et desdire et desmentir Platon là dessus, et à eux il sera interdit d’en doubter ? S’il est loisible à Panætius de soustenir son jugement autour des aruspices, songes, oracles, vaticinations, desquelles choses les Stoiciens ne doubtent aucunement : Pourquoy un sage n’osera-il en toutes choses, ce que cettuy-cy ose en celles qu’il a apprinses de ses maistres : establies du commun consentement de l’eschole, de laquelle il est sectateur et professeur ? Si c’est un enfant qui juge, il ne sçait que c’est : si c’est un sçavant, il est præoccuppé. Ils se sont reservez un merveilleux advantage au combat, s’estans deschargez du soin de se couvrir. Il ne leur importe qu’on les frappe, pourveu qu’ils frappent ; et font leurs besongnes de tout : S’ils vainquent, vostre proposition cloche ; si vous, la leur : s’ils faillent, ils verifient l’ignorance ; si vous faillez, vous la verifiez : s’ils prouvent que rien ne se sçache, il va bien ; s’ils ne le sçavent pas prouver, il est bon de mesmes : Ut quum in eadem re paria contrariis in partibus momenta inveniuntur, facilius ab utraque parte assertio sustineatur.
Et font estat de trouver bien plus facilement, pourquoy une chose soit fausse, que non pas qu’elle soit vraye ; et ce qui n’est pas, que ce qui est : et ce qu’ils ne croyent pas, que ce qu’ils croyent.
Leurs façons de parler sont, Je n’establis rien : Il n’est non plus ainsi qu’ainsin, ou que ny l’un ny l’autre : Je ne le comprens point. Les apparences sont egales par tout : la loy de parler, et pour et contre, est pareille. Rien ne semble vray qui ne puisse sembler faux. Leur mot sacramental, c’est ἐπέχω ; c’est à dire, je soustiens, je ne bouge. Voyla leurs refreins, et autres de pareille substance. Leur effect, c’est une pure, entiere, et tres-parfaicte surceance et suspension de jugement. Ils se servent de leur raison, pour enquerir et pour debattre : mais non pas pour arrester et choisir. Quiconque imaginera une perpetuelle confession d’ignorance, un jugement sans pente, et sans inclination, à quelque occasion que ce puisse estre, il conçoit le Pyrrhonisme : J’exprime cette fantasie autant que je puis, par ce que plusieurs la trouvent difficile à concevoir ; et les autheurs mesmes la representent un peu obscurement et diversement.
Quant aux actions de la vie, ils sont en cela de la commune façon. Ils se prestent et accommodent aux inclinations naturelles, à l’impulsion et contrainte des passions, aux constitutions des loix et des coustumes, et à la tradition des arts : non enim nos Deus ista scire, sed tantummodo uti voluit. Ils laissent guider à ces choses là, leurs actions communes, sans aucune opination ou jugement. Qui fait que je ne puis pas bien assortir à ce discours, ce qu’on dit de Pyrrho. Ils le peignent stupide et immobile, prenant un train de vie farouche et inassociable, attendant le hurt des charrettes, se presentant aux precipices, refusant de s’accommoder aux loix. Cela est encherir sur sa discipline. Il n’a pas voulu se faire pierre ou souche : il a voulu se faire homme vivant, discourant, et raisonnant, jouyssant de tous plaisirs et commoditez naturelles, embesoignant et se servant de toutes ses pieces corporelles et spirituelles, en regle et droicture. Les privileges fantastiques, imaginaires, et faulx, que l’homme s’est usurpé, de regenter, d’ordonner, d’establir, il les a de bonne foy renoncez et quittez.
Si n’est-il point de secte, qui ne soit contrainte de permettre à son sage de suivre assez de choses non comprinses, ny perceuës ny consenties, s’il veut vivre. Et quand il monte en mer, il suit ce dessein, ignorant s’il luy sera utile : et se plie, à ce que le vaisseau est bon, le pilote experimenté, la saison commode : circonstances probables seulement. Apres lesquelles il est tenu d’aller, et se laisser remuer aux apparances, pourveu qu’elles n’ayent point d’expresse contrarieté. Il a un corps, il a une ame : les sens le poussent, l’esprit l’agite. Encore qu’il ne treuve point en soy cette propre et singuliere marque de juger, et qu’il s’apperçoive, qu’il ne doit engager son consentement, attendu qu’il peut estre quelque faulx pareil à ce vray : il ne laisse de conduire les offices de sa vie pleinement et commodement. Combien y a il d’arts, qui font profession de consister en la conjecture, plus qu’en la science ? qui ne decident pas du vray et du faulx, et suivent seulement ce qu’il semble ? Il y a, disent-ils, et vray et faulx, et y a en nous dequoy le chercher, mais non pas dequoy l’arrester à la touche. Nous en valons bien mieux, de nous laisser manier sans inquisition, à l’ordre du monde. Une ame garantie de prejugé, a un merveilleux avancement vers la tranquillité. Gents qui jugent et contrerollent leurs juges, ne s’y soubsmettent jamais deuëment. Combien et aux loix de la religion, et aux loix politiques se trouvent plus dociles et aisez à mener, les esprits simples et incurieux, que ces esprits surveillants et pedagogues des causes divines et humaines ?